The Project Gutenberg EBook of L'île à hélice, by Jules Verne This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included with this eBook or online at www.gutenberg.org Title: L'île à hélice Author: Jules Verne Release Date: February 19, 2006 [EBook #17798] Language: French Character set encoding: ISO-8859-1 *** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK L'ÎLE À HÉLICE *** Produced by Ebooks Libres et Gratuits; this text is also available in multiple formats at www.ebooksgratuits.com Jules Verne L'ÎLE À HÉLICE (1895) Table des matières PREMIÈRE PARTIE I -- Le Quatuor Concertant II -- Puissance d'une sonate cacophonique III -- Un loquace cicérone IV -- Le Quatuor Concertant déconcerté V -- Standard-Island et Milliard-City VI -- Invités... _inviti_ VII -- Cap a l'ouest VIII -- Navigation IX -- L'archipel des Sandwich X -- Passage de la ligne XI -- Îles Marquises XII -- Trois semaines aux Pomotou XIII -- Relâche à Tahiti XIV -- De fêtes en fêtes SECONDE PARTIE I -- Aux Îles de Cook II -- D'îles en îles III -- Concert à la cour IV -- Ultimatum britannique V -- Le Tabou à Tonga-Tabou VI -- Une collection de fauves VII -- Battues VIII -- Fidji et Fidjiens IX -- Un casus belli X -- Changement de propriétaires XI -- Attaque et défense XII -- Tribord et Bâbord, la barre XIII -- Le mot de la situation dit par Pinchinat XIV -- Dénouement PREMIÈRE PARTIE I -- Le Quatuor Concertant Lorsqu'un voyage commence mal, il est rare qu'il finisse bien. Tout au moins, est-ce une opinion qu'auraient le droit de soutenir quatre instrumentistes, dont les instruments gisent sur le sol. En effet, le coach, dans lequel ils avaient dû prendre place à la dernière station du rail-road, vient de verser brusquement contre le talus de la route. «Personne de blessé?... demande le premier, qui s'est lestement redressé sur ses jambes. -- J'en suis quitte pour une égratignure! répond le second, en essuyant sa joue zébrée par un éclat de verre. -- Moi pour une écorchure!» réplique le troisième, dont le mollet perd quelques gouttes de sang. Tout cela peu grave, en somme. «Et mon violoncelle?... s'écrie le quatrième. Pourvu qu'il ne soit rien arrivé à mon violoncelle!» Par bonheur, les étuis sont intacts. Ni le violoncelle, ni les deux violons, ni l'alto, n'ont souffert du choc, et c'est à peine s'il sera nécessaire de les remettre au diapason. Des instruments de bonne marque, n'est-il pas vrai? «Maudit chemin de fer qui nous a laissés en détresse à moitié route!... reprend l'un. -- Maudite voiture qui nous a chavirés en pleine campagne déserte!... riposte l'autre. -- Juste au moment où la nuit commence à se faire!... ajoute le troisième. -- Heureusement, notre concert n'est annoncé que pour après- demain!» observe le quatrième. Puis, diverses réparties cocasses de s'échanger entre ces artistes, qui ont pris gaiement leur mésaventure. Et l'un d'eux, suivant une habitude invétérée, empruntant ses calembredaines aux locutions de la musique, de dire: «En attendant, voilà notre coach _mi_ sur le _do_! -- Pinchinat! crie l'un de ses compagnons. -- Et mon opinion, continue Pinchinat, c'est qu'il y a un peu trop _d'accidents à la clef_! -- Te tairas-tu?... -- Et que nous ferons bien de _transposer nos morceaux_ dans un autre coach!» ose ajouter Pinchinat. Oui! un peu trop d'accidents, en effet, ainsi que le lecteur ne va pas tarder à l'apprendre. Tous ces propos ont été tenus en français. Mais ils auraient pu l'être en anglais, car ce quatuor parle la langue de Walter Scott et de Cooper comme sa propre langue, grâce à de nombreuses pérégrinations au milieu des pays d'origine anglo-saxonne. Aussi est-ce en cette langue qu'ils viennent interpeller le conducteur du coach. Le brave homme a le plus souffert, ayant été précipité de son siège à l'instant où s'est brisé l'essieu de l'avant-train. Toutefois, cela se réduit à diverses contusions moins graves que douloureuses. Il ne peut marcher cependant par suite d'une foulure. De là, nécessité de lui trouver quelque mode de transport jusqu'au prochain village. C'est miracle, en vérité, que l'accident n'ait provoqué mort d'homme. La route sinue à travers une contrée montagneuse, rasant des précipices profonds, bordée en maints endroits de torrents tumultueux, coupée de gués malaisément praticables Si l'avant- train se fût rompu quelques pas en aval, nul doute que le véhicule eût roulé sur les roches de ces abîmes, et peut-être personne n'aurait-il survécu à la catastrophe. Quoi qu'il en soit, le coach est hors d'usage. Un des deux chevaux, dont la tête a heurté une pierre aiguë, râle sur le sol. L'autre est assez grièvement blessé à la hanche. Donc, plus de voiture et plus d'attelage. En somme, la mauvaise chance ne les aura guère épargnés, ces quatre artistes, sur les territoires de la Basse-Californie. Deux accidents en vingt-quatre heures... et, à moins qu'on ne soit philosophe... À cette époque, San-Francisco, la capitale de l'État, est en communication directe par voie ferrée avec San-Diégo, située presque à la frontière de la vieille province californienne. C'est vers cette importante ville, où ils doivent donner le surlendemain un concert très annoncé et très attendu, que se dirigeaient les quatre voyageurs. Parti la veille de San-Francisco, le train n'était guère qu'à une cinquantaine de milles de San-Diégo, lorsqu'un premier contretemps s'est produit. Oui, _contretemps!_ comme le dit le plus jovial de la troupe, et l'on voudra bien tolérer cette expression de la part d'un ancien lauréat de solfège. Et s'il y a eu une halte forcée à la station de Paschal, c'est que la voie avait été emportée par une crue soudaine sur une longueur de trois à quatre milles. Impossible d'aller reprendre le rail- road à deux milles au delà, le transbordement n'ayant pas encore été organisé, car l'accident ne datait que de quelques heures. Il a fallu choisir: ou attendre que la voie fût redevenue praticable, ou prendre, à la prochaine bourgade, une voiture quelconque pour San-Diégo. C'est à cette dernière solution que s'est arrêté le quatuor. Dans un village voisin, on a découvert une sorte de vieux landau sonnant la ferraille, mangé des mites, pas du tout confortable. On a fait prix avec le louager, on a amorcé le conducteur par la promesse d'un bon pourboire, on est parti avec les instruments sans les bagages. Il était environ deux heures de l'après-midi, et, jusqu'à sept heures du soir, le voyage s'est accompli sans trop de difficultés ni trop de fatigues. Mais voici qu'un deuxième _contretemps_ vient de se produire: versement du coach, et si malencontreux qu'il est impossible de se servir dudit coach pour continuer la route. Et le quatuor se trouve à une bonne vingtaine de milles de San- Diégo! Aussi, pourquoi quatre musiciens, Français de nationalité, et, qui plus est, Parisiens de naissance, se sont-ils aventurés à travers ces régions invraisemblables de la Basse-Californie? Pourquoi?... Nous allons le dire sommairement, et peindre de quelques traits les quatre virtuoses que le hasard, ce fantaisiste distributeur de rôles, allait introduire parmi les personnages de cette extraordinaire histoire. Dans le cours de cette année-là, -- nous ne saurions la préciser à trente ans près, -- les États-Unis d'Amérique ont doublé le nombre des étoiles du pavillon fédératif. Ils sont dans l'entier épanouissement de leur puissance industrielle et commerciale, après s'être annexé le Dominion of Canada jusqu'aux dernières limites de la mer polaire, les provinces mexicaines, guatémaliennes, hondurassiennes, nicaraguiennes et costariciennes jusqu'au canal de Panama. En même temps, le sentiment de l'art s'est développé chez ces Yankees envahisseurs, et si leurs productions se limitent à un chiffre restreint dans le domaine du beau, si leur génie national se montre encore un peu rebelle en matière de peinture, de sculpture et de musique, du moins le goût des belles oeuvres s'est-il universellement répandu chez eux. À force d'acheter au poids de l'or les tableaux des maîtres anciens et modernes pour composer des galeries privées ou publiques, à force d'engager à des prix formidables les artistes lyriques ou dramatiques de renom, les instrumentistes du plus haut talent, ils se sont infusé le sens des belles et nobles choses qui leur avait manqué si longtemps. En ce qui concerne la musique, c'est à l'audition des Meyerbeer, des Halévy, des Gounod, des Berlioz, des Wagner, des Verdi, des Massé, des Saint-Saëns, des Reyer, des Massenet, des Delibes, les célèbres compositeurs de la seconde moitié du XIXe siècle, que se sont d'abord passionnés les dilettanti du nouveau continent. Puis, peu à peu, ils sont venus à la compréhension de l'oeuvre plus pénétrante des Mozart, des Haydn, des Beethoven, remontant vers les sources de cet art sublime, qui s'épanchait à pleins bords au cours de XVIIIe siècle. Après les opéras, les drames lyriques, après les drames lyriques, les symphonies, les sonates, les suites d'orchestre. Et, précisément, à l'heure où nous parlons, la sonate fait fureur chez les divers États de l'Union. On la paierait volontiers à tant la note, vingt dollars la blanche, dix dollars la noire, cinq dollars la croche. C'est alors que, connaissant cet extrême engouement, quatre instrumentistes de grande valeur eurent l'idée d'aller demander le succès et la fortune aux États-Unis d'Amérique. Quatre bons camarades, anciens élèves du Conservatoire, très connus à Paris, très appréciés aux auditions de ce qu'on appelle «la musique de chambre», jusqu'alors peu répandue dans le Nord-Amérique. Avec quelle rare perfection, quel merveilleux ensemble, quel sentiment profond, ils interprétaient les oeuvres de Mozart, de Beethoven, de Mendelsohn, d'Haydn, de Chopin, écrites pour quatre instruments à cordes, un premier et un second violon, un alto, un violoncelle! Rien de bruyant, n'est-il pas vrai, rien qui dénotât le métier, mais quelle exécution irréprochable, quelle incomparable virtuosité! Le succès de ce quatuor est d'autant plus explicable qu'à cette époque on commençait à se fatiguer des formidables orchestres harmoniques et symphoniques. Que la musique ne soit qu'un ébranlement artistement combiné des ondes sonores, soit. Encore ne faut-il pas déchaîner ces ondes en tempêtes assourdissantes. Bref, nos quatre instrumentistes résolurent d'initier les Américains aux douces et ineffables jouissances de la musique de chambre. Ils partirent de conserve pour le nouveau monde, et, pendant ces deux dernières années, les dilettanti yankees ne leur ménagèrent ni les hurrahs ni les dollars. Leurs matinées ou soirées musicales furent extrêmement suivies. Le Quatuor Concertant -- ainsi les désignait-on, -- pouvait à peine suffire aux invitations des riches particuliers. Sans lui, pas de fête, pas de réunion, pas de raout, pas de five o'clock, pas de garden- partys même qui eussent mérité d'être signalés à l'attention publique. À cet engouement, ledit quatuor avait empoché de fortes sommes, lesquelles, si elles se fussent accumulées dans les coffres de la Banque de New-York, auraient constitué déjà un joli capital. Mais pourquoi ne point l'avouer? Ils dépensent largement, nos Parisiens américanisés! Ils ne songent guère à thésauriser, ces princes de l'archet, ces rois des quatre cordes! Ils ont pris goût à cette existence d'aventures, assurés de rencontrer partout et toujours bon accueil et bon profit, courant de New-York à San- Francisco, de Québec à la Nouvelle-Orléans, de la Nouvelle-Écosse au Texas, enfin quelque peu bohèmes, -- de cette Bohême de la jeunesse, qui est bien la plus ancienne, la plus charmante, la plus enviable, la plus aimée province de notre vieille France! Nous nous trompons fort, ou le moment est venu de les présenter individuellement et nommément à ceux de nos lecteurs qui n'ont jamais eu et n'auront même jamais le plaisir de les entendre. Yvernès, -- premier violon, -- trente-deux ans, taille au-dessus de la moyenne, ayant eu l'esprit de rester maigre, cheveux blonds aux pointes bouclées, figure glabre, grands yeux noirs, mains longues, faites pour se développer démesurément sur la touche de son Guarnérius, attitude élégante, aimant à se draper dans un manteau de couleur sombre, se coiffant volontiers du chapeau de soie à haute forme, un peu poseur peut-être, et, à coup sûr, le plus insoucieux de la bande, le moins préoccupé des questions d'intérêt, prodigieusement artiste, enthousiaste admirateur des belles choses, un virtuose de grand talent et de grand avenir. Frascolin, -- deuxième violon, -- trente ans, petit avec une tendance à l'obésité, ce dont il enrage, brun de cheveux, brun de barbe, tête forte, yeux noirs, nez long aux ailes mobiles et marqué de rouge à l'endroit où portent les pinces de son lorgnon de myope à monture d'or dont il ne saurait se passer, bon garçon, obligeant, serviable, acceptant les corvées pour en décharger ses compagnons, tenant la comptabilité du quatuor, prêchant l'économie et n'étant jamais écouté, pas du tout envieux des succès de son camarade Yvernès, n'ayant point l'ambition de s'élever jusqu'au pupitre du violon solo, excellent musicien d'ailleurs, -- et alors revêtu d'un ample cache-poussière par-dessus son costume de voyage. Pinchinat, -- alto, que l'on traite généralement de «Son Altesse», vingt-sept ans, le plus jeune de la troupe, le plus folâtre aussi, un de ces types incorrigibles qui restent gamins leur vie entière, tête fine, yeux spirituels toujours en éveil, chevelure tirant sur le roux, moustaches en pointe, langue claquant entre ses dents blanches et acérées, indécrottable amateur de calembredaines et calembours, prêt à l'attaque comme à la riposte, la cervelle en perpétuel emballement, ce qu'il attribue à la lecture des diverses clés d'_ut_ qu'exige son instrument, -- «un vrai trousseau de ménagère», disait-il, -- d'une bonne humeur inaltérable, se plaisant aux farces sans s'arrêter aux désagréments qu'elles pouvaient attirer sur ses camarades, et, pour cela, maintes fois réprimandé, morigéné, «attrapé» par le chef du Quatuor Concertant. Car il y a un chef, le violoncelliste Sébastien Zorn, chef par son talent, chef aussi par son âge, -- cinquante-cinq ans, petit, boulot, resté blond, les cheveux abondants et ramenés en accroche- coeurs sur les tempes, la moustache hérissée se perdant dans le fouillis des favoris qui finissent en pointes, le teint de brique cuite, les yeux luisant à travers les lentilles de ses lunettes qu'il double d'un lorgnon lorsqu'il déchiffre, les mains potelées, la droite, accoutumée aux mouvements ondulatoires de l'archet, ornée de grosses bagues à l'annulaire et au petit doigt. Nous pensons que ce léger crayon suffit à peindre l'homme et l'artiste. Mais ce n'est pas impunément que, pendant une quarantaine d'années, on a tenu une boîte sonore entre ses genoux. On s'en ressent toute sa vie, et le caractère en est influencé. La plupart des violoncellistes sont loquaces et rageurs, ayant le verbe haut, la parole débordante, non sans esprit d'ailleurs. Et tel est bien Sébastien Zorn, auquel Yvernès, Frascolin, Pinchinat ont très volontiers abandonné la direction de leurs tournées musicales. Ils le laissent dire et faire, car il s'y entend. Habitués à ses façons impérieuses, ils en rient lorsqu'elles «dépassent la mesure», -- ce qui est regrettable chez un exécutant, ainsi que le faisait observer cet irrespectueux Pinchinat. La composition des programmes, la direction des itinéraires, la correspondance avec les imprésarios, c'est à lui que sont dévolues ces occupations multiples qui permettent à son tempérament agressif de se manifester en mille circonstances. Où il n'intervenait pas, c'était dans la question des recettes, dans le maniement de la caisse sociale, confiée aux soins du deuxième violon et premier comptable, le minutieux et méticuleux Frascolin. Le quatuor est maintenant présenté, comme il l'eût été sur le devant d'une estrade. On connaît les types, sinon très originaux, du moins très distincts qui le composent. Que le lecteur permette aux incidents de cette singulière histoire de se dérouler: il verra quelle figure sont appelés à y faire ces quatre Parisiens, lesquels, après avoir recueilli tant de bravos à travers les États de la Confédération américaine, allaient être transportés... Mais n'anticipons pas, «ne pressons pas le mouvement!» s'écrierait Son Altesse, et ayons patience. Les quatre Parisiens se trouvent donc, vers huit heures du soir, sur une route déserte de la Basse-Californie, près des débris de leur «voiture versée» -- musique de Boieldieu, a dit Pinchinat. Si Frascolin, Yvernès et lui ont pris philosophiquement leur parti de l'aventure, si elle leur a même inspiré quelques plaisanteries de métier, on admettra que ce soit pour le chef du quatuor l'occasion de se livrer à un accès de colère. Que voulez-vous? Le violoncelliste a le foie chaud, et, comme on dît, du sang sous les ongles. Aussi Yvernès prétend-il qu'il descend de la lignée des Ajax et des Achille, ces deux illustres rageurs de l'antiquité. Pour ne point l'oublier, mentionnons que si Sébastien Zorn est bilieux, Yvernès flegmatique, Frascolin paisible, Pinchinat d'une surabondante jovialité, -- tous, excellents camarades, éprouvent les uns pour les autres une amitié de frères. Ils se sentent réunis par un lien que nulle discussion d'intérêt ou d'amour- propre n'aurait pu rompre, par une communauté de goûts puisés à la même source. Leurs coeurs, comme ces instruments de bonne fabrication, tiennent toujours l'accord. Tandis que Sébastien Zorn peste, en palpant l'étui de son violoncelle pour s'assurer qu'il est sain et sauf, Frascolin s'approche du conducteur: «Eh bien, mon ami, lui demande-t-il, qu'allons-nous faire, s'il vous plaît? -- Ce que l'on fait, répond l'homme, quand on n'a plus ni chevaux ni voiture... attendre... -- Attendre qu'il en vienne! s'écrie Pinchinat. Et s'il n'en doit pas venir... -- On en cherche, observe Frascolin, que son esprit pratique n'abandonne jamais. -- Où?... rugit Sébastien Zorn, qui se démenait fiévreusement sur la route. -- Où il y en a! réplique le conducteur. -- Hé! dites donc, l'homme au coach, reprend le violoncelliste d'une voix qui monte peu à peu vers les hauts registres, est-ce que c'est répondre, cela! Comment... voilà un maladroit qui nous verse, brise sa voiture, estropie son attelage, et il se contente de dire: «Tirez-vous delà comme vous pourrez!...» Entraîné par sa loquacité naturelle, Sébastien Zorn commence à se répandre en une interminable série d'objurgations à tout le moins inutiles, lorsque Frascolin l'interrompt par ces mots: «Laisse-moi faire, mon vieux Zorn.» Puis, s'adressant de nouveau au conducteur: «Où sommes-nous, mon ami?... -- À cinq milles de Freschal. -- Une station de railway?... -- Non... un village près de la côte. -- Et y trouverons-nous une voiture?... -- Une voiture... point... peut-être une charrette... -- Une charrette à boeufs, comme au temps des rois mérovingiens! s'écrie Pinchinat. -- Qu'importe! dit Frascolin. -- Eh! reprend Sébastien Zorn, demande-lui plutôt s'il existe une auberge dans ce trou de Freschal... J'en ai assez de courir la nuit... -- Mon ami, interroge Frascolin, y a-t-il une auberge quelconque à Freschal?... -- Oui... l'auberge où nous devions relayer. -- Et pour rencontrer ce village, il n'y a qu'à suivre la grande route?... -- Tout droit. -- Partons! clame le violoncelliste. -- Mais, ce brave homme, il serait cruel de l'abandonner là... en détresse, fait observer Pinchinat. Voyons, mon ami, ne pourriez- vous pas... en vous aidant... -- Impossible! répond le conducteur. D'ailleurs, je préfère rester ici... avec mon coach... Quand le jour sera revenu, je verrai à me sortir de là... -- Une fois à Freschal, reprend Frascolin, nous pourrions vous envoyer du secours... -- Oui... l'aubergiste me connaît bien, et il ne me laissera pas dans l'embarras... -- Partons-nous?... s'écrie le violoncelliste, qui vient de redresser l'étui de son instrument. -- À l'instant, réplique Pinchinat. Auparavant, un coup de main pour déposer notre conducteur le long du talus...» En effet, il convient de le tirer hors de la route, et, comme il ne peut se servir de ses jambes fort endommagées, Pinchinat et Frascolin le soulèvent, le transportent, l'adossent contre les racines d'un gros arbre dont les basses branches forment en retombant un berceau de verdure. «Partons-nous?... hurle Sébastien Zorn une troisième fois, après avoir assujetti l'étui sur son dos, au moyen d'une double courroie disposée _ad hoc_. -- Voilà qui est fait,» dit Frascolin. Puis, s'adressant à l'homme: «Ainsi, c'est bien entendu... l'aubergiste de Freschal vous enverra du secours... Jusque là, vous n'avez besoin de rien, n'est-ce pas, mon ami?... -- Si... répond le conducteur, d'un bon coup de gin, s'il en reste dans vos gourdes.» La gourde de Pinchinat est encore pleine, et Son Altesse en fait volontiers le sacrifice. «Avec cela, mon bonhomme, dit-il, vous n'aurez pas froid cette nuit... à l'intérieur!» Une dernière objurgation du violoncelliste décide ses compagnons à se mettre en route. Il est heureux que leurs bagages soient dans le fourgon du train, au lieu d'avoir été chargés sur le coach. S'ils arrivent à San-Diégo avec quelque retard, du moins nos musiciens n'auront pas la peine de les transporter jusqu'au village de Freschal. C'est assez des boîtes à violon, et, surtout, c'est trop de l'étui à violoncelle. Il est vrai, un instrumentiste, digne de ce nom, ne se sépare jamais de son instrument, -- pas plus qu'un soldat de ses armes ou un limaçon de sa coquille. II -- Puissance d'une sonate cacophonique D'aller la nuit, à pied, sur une route que l'on ne connaît pas, au sein d'une contrée presque déserte, où les malfaiteurs sont généralement moins rares que les voyageurs, cela ne laisse pas d'être quelque peu inquiétant. Telle est la situation faite au quatuor. Les Français sont braves, c'est entendu, et ceux-ci le sont autant que possible. Mais, entre la bravoure et la témérité, il existe une limite que la saine raison ne doit pas franchir. Après tout, si le rail-road n'avait pas rencontré une plaine inondée par les crues, si le coach n'avait pas versé à cinq milles de Freschal, nos instrumentistes n'auraient pas été dans l'obligation de s'aventurer nuitamment sur ce chemin suspect. Espérons, d'ailleurs, qu'il ne leur arrivera rien de fâcheux. Il est environ huit heures, lorsque Sébastien Zorn et ses compagnons prennent direction vers le littoral, suivant les indications du conducteur. N'ayant que des étuis à violon en cuir, légers et peu encombrants, les violonistes auraient eu mauvaise grâce à se plaindre. Aussi ne se plaignent-ils point, ni le sage Frascolin, ni le joyeux Pinchinat, ni l'idéaliste Yvernès. Mais le violoncelliste avec sa boîte à violoncelle, -- une sorte d'armoire attachée sur son dos! On comprend, étant donné son caractère, qu'il trouve là matière à se mettre en rage. De là, grognements et geignements, qui s'exhalent sous la forme onomatopéique des ah! des oh! des ouf! L'obscurité est déjà profonde. Des nuages épais chassent à travers l'espace, se trouant parfois d'étroites déchirures, parmi lesquelles apparaît une lune narquoise, presque dans son premier quartier. On ne sait trop pourquoi, sinon parce qu'il est hargneux, irritable, la blonde Phoebé n'a pas l'heur de plaire à Sébastien Zorn. Il lui montre le poing, criant: «Eh bien, que viens-tu faire là avec ton profil bête!... Non! je ne sais rien de plus imbécile que cette espèce de tranche de melon pas mûr, qui se promène là-haut! -- Mieux vaudrait que la lune nous regardât de face, dit Frascolin. -- Et pour quelle raison?... demande Pinchinat. -- Parce que nous y verrions plus clair. -- O chaste Diane, déclame Yvernès, ô des nuits paisible courrière, ô pâle satellite de la terre, ô l'adorée idole de l'adorable Endymion... -- As-tu fini ta ballade? crie le violoncelliste. Quand ces premiers violons se mettent à démancher sur la chanterelle... -- Allongeons le pas, dit Frascolin, ou nous risquons de coucher à la belle étoile... -- S'il y en avait... et de manquer notre concert à San-Diégo! observe Pinchinat. -- Une jolie idée, ma foi! s'écrie Sébastien Zorn, en secouant sa boîte qui rend un son plaintif. -- Mais cette idée, mon vieux camaro, dit Pinchinat, elle vient de toi... -- De moi?... -- Sans doute! Que ne sommes-nous restés à San-Francisco, où nous avions à charmer toute une collection d'oreilles californiennes! -- Encore une fois, demande le violoncelliste, pourquoi sommes- nous partis?... -- Parce que tu l'as voulu. -- Eh bien, il faut avouer que j'ai eu là une inspiration déplorable, et si... -- Ah!... mes amis! dit alors Yvernès, en montrant de la main certain point du ciel, où un mince rayon de lune ourle d'un liseré blanchâtre les bords d'un nuage. -- Qu'y a-t-il, Yvernès?... -- Voyez si ce nuage ne se dessine pas en forme de dragon, les ailes déployées, une queue de paon tout oeillée des cent yeux d'Argus!» Il est probable que Sébastien Zorn ne possède pas cette puissance de vision centuplée, qui distinguait le gardien de la fille d'Inachus, car il n'aperçoit pas une profonde ornière où son pied s'engage malencontreusement. De là une chute sur le ventre, si bien qu'avec sa boîte au dos, il ressemble à quelque gros coléoptère rampant à la surface du sol. Violente rage de l'instrumentiste, -- et il y a de quoi rager, -- puis objurgations à l'adresse du premier violon, en admiration devant son monstre aérien. «C'est la faute d'Yvernès! affirme Sébastien Zorn. Si je n'avais pas voulu regarder son maudit dragon... -- Ce n'est plus un dragon, c'est maintenant une amphore! Avec un sens imaginatif médiocrement développé, on peut la voir aux mains d'Hébé qui verse le nectar... -- Prenons garde qu'il y ait beaucoup d'eau dans ce nectar, s'écrie Pinchinat, et que ta charmante déesse de la jeunesse nous arrose à pleines douches!» Ce serait là une complication, et il est vrai que le temps tourne à la pluie. Donc, la prudence commande de hâter la marche afin de chercher abri à Freschal. On relève le violoncelliste, tout colère, on le remet sur ses pieds, tout grognon. Le complaisant Frascolin offre de se charger de sa boite. Sébastien Zorn refuse d'abord d'y consentir... Se séparer de son instrument... un violoncelle de Gand et Bernardel, autant dire une moitié de lui-même... Mais il doit se rendre, et cette précieuse moitié passe sur le dos du serviable Frascolin, lequel confie son léger étui au susdit Zorn. La route est reprise. On va d'un bon pas pendant deux milles. Aucun incident à noter. Nuit qui se fait de plus en plus noire avec menaces de pluie. Quelques gouttes tombent, très grosses, preuve qu'elles proviennent de nuages élevés et orageux. Mais l'amphore de la jolie Hébé d'Yvernès ne s'épanche pas davantage, et nos quatre noctambules ont l'espoir d'arriver à Freschal dans un état de siccité parfaite. Restent toujours de minutieuses précautions à prendre afin d'éviter des chutes sur cette route obscure, profondément ravinée, se brisant parfois à des coudes brusques, bordée de larges anfractuosités, longeant de sombres précipices, ou l'on entend mugir la trompette des torrents. Avec sa disposition d'esprit, si Yvernès trouve la situation poétique, Frascolin la trouve inquiétante. Il y a lieu de craindre également de certaines rencontres fâcheuses qui rendent assez problématique la sécurité des voyageurs sur ces chemins de la Basse-Californie. Le quatuor n'a pour toute arme que les archets de trois violons et d'un violoncelle, et cela peut paraître insuffisant en un pays où furent inventés les revolvers Colt, extraordinairement perfectionnés à cette époque. Si Sébastien Zorn et ses camarades eussent été Américains, ils se fussent munis d'un de ces engins de poche engainé dans un gousset spécial du pantalon. Rien que pour aller en rail-road de San-Francisco à San-Diégo, un véritable Yankee ne se serait pas mis en voyage sans emporter ce viatique à six coups. Mais des Français ne l'avaient point jugé nécessaire. Ajoutons même qu'ils n'y ont pas songé, et peut-être auront-ils à s'en repentir. Pinchinat marche en tête, fouillant du regard les talus de la route. Lorsqu'elle est très encaissée à droite et à gauche, il y a moins à redouter d'être surpris par une agression soudaine. Avec ses instincts de loustic, Son Altesse se sent des velléités de monter quelque mauvaise fumisterie à ses camarades, des envies bêtes de «leur faire peur», par exemple de s'arrêter court, de murmurer d'une voix trémolante d'effroi: «Hein!... là-bas... qu'est-ce que je vois?... Tenons-nous prêts à tirer...» Mais, quand le chemin s'enfonce à travers une épaisse forêt, au milieu de ces mammoth-trees, ces séquoias hauts de cent cinquante pieds, ces géants végétaux des régions californiennes, la démangeaison de plaisanter lui passe. Dix hommes peuvent s'embusquer derrière chacun de ces énormes troncs... Une vive lueur suivie d'une détonation sèche... le rapide sifflement d'une balle... ne va-t-on pas la voir... ne va-t-on pas l'entendre?... En de tels endroits, évidemment disposés pour une attaque nocturne, un guet-apens est tout indiqué. Si, par bonheur, on ne doit pas prendre contact avec les bandits, c'est que cet estimable type a totalement disparu de l'Ouest-Amérique, ou qu'il s'occupe alors d'opérations financières sur les marchés de l'ancien et du nouveau continent!... Quelle fin pour les arrière-petits-fils des Karl Moor et des Jean Sbogar! À qui ces réflexions doivent-elles venir si ce n'est à Yvernès? Décidément, -- pense-t-il, -- la pièce n'est pas digne du décor! Tout à coup Pinchinat reste immobile. Frascolin qui le suit en fait autant. Sébastien Zorn et Yvernès les rejoignent aussitôt. «Qu'y a-t-il?... demande le deuxième violon. -- J'ai cru voir...» répond l'alto. Et ce n'est point une plaisanterie de sa part. Très réellement une forme vient de se mouvoir entre les arbres. «Humaine ou animale?... interroge Frascolin. -- Je ne sais.» Lequel eût le mieux valu, personne ne se fût hasardé à le dire. On regarde, en groupe serré, sans bouger, sans prononcer une parole. Par une éclaircie des nuages, les rayons lunaires baignent alors le dôme de cette obscure forêt et, à travers la ramure des séquoias, filtrent jusqu'au sol. Les dessous sont visibles sur un rayon d'une centaine de pas. Pinchinat n'a point été dupe d'une illusion. Trop grosse pour un homme, cette masse ne peut être que celle d'un quadrupède de forte taille. Quel quadrupède?... Un fauve?... Un fauve à coup sûr... Mais quel fauve?... «Un plantigrade! dit Yvernès. -- Au diable l'animal, murmure Sébastien Zorn d'une voix basse mais impatientée, et par animal, c'est toi que j'entends, Yvernès!... Ne peux-tu donc parler comme tout le monde?... Qu'est- ce que c'est que ça, un plantigrade? -- Une bête qui marche sur ses plantes! explique Pinchinat. -- Un ours!» répond Frascolin. C'est un ours, en effet, un ours grand module. On ne rencontre ni lions, ni tigres, ni panthères dans ces forêts de la Basse-Californie. Les ours en sont les hôtes habituels, avec lesquels les rapports sont généralement désagréables. On ne s'étonnera pas que nos Parisiens aient, d'un commun accord, l'idée de céder la place à ce plantigrade. N'était- il pas chez lui, d'ailleurs... Aussi le groupe se resserre-t-il, marchant à reculons, de manière à faire face à la bête, lentement, posément, sans avoir l'air de fuir. La bête suit à petits pas, agitant ses pattes antérieures comme des bras de télégraphe, se balançant sur les hanches comme une manola à la promenade. Graduellement elle gagne du terrain, et ses démonstrations deviennent hostiles, -- des cris rauques, un battement de mâchoires qui n'a rien de rassurant. «Si nous décampions, chacun de son côté?... propose Son Altesse. -- N'en faisons rien! répond Frascolin. Il y en aurait un de nous qui serait rattrapé, et qui paierait pour les autres!» Cette imprudence ne fut pas commise, et il est évident qu'elle aurait pu avoir des conséquences fâcheuses. Le quatuor arrive ainsi, en faisceau, à la limite d'une clairière moins obscure. L'ours s'est rapproché -- une dizaine de pas seulement. L'endroit lui paraît-il propice à une agression?... C'est probable, car ses hurlements redoublent, et il hâte sa marche. Recul précipité du groupe, et recommandations plus instantes du deuxième violon: «Du sang-froid... du sang-froid, mes amis!» La clairière est traversée, et l'on retrouve l'abri des arbres. Mais là, le danger n'est pas moins grand. En se défilant d'un tronc à un autre, l'animal peut bondir sans qu'il soit possible de prévenir son attaque, et c'est bien ce qu'il allait faire, lorsque ses terribles grognements cessent, son pas se ralentit... L'épaisse ombre vient de s'emplir d'une musique pénétrante, un _largo_ expressif dans lequel l'âme d'un artiste se révèle tout entière. C'est Yvernès, qui, son violon tiré de l'étui, le fait vibrer sous la puissante caresse de l'archet. Une idée de génie! Et pourquoi des musiciens n'auraient-ils pas demandé leur salut à la musique? Est-ce que les pierres, mues par les accords d'Amphion, ne venaient pas d'elles-mêmes se ranger autour de Thèbes? Est-ce que les bêtes féroces, apprivoisées par ses inspirations lyriques, n'accouraient pas aux genoux d'Orphée? Eh bien, il faut croire que cet ours californien, sous l'influence de prédispositions ataviques, est aussi artistement doué que ses congénères de la Fable, car sa férocité s'éteint, ses instincts de mélomane le dominent, et à mesure que le quatuor recule en bon ordre, il le suit, laissant échapper de petits cris de dilettante. Pour un peu, il eût crié: bravo!... Un quart d'heure plus tard, Sébastien Zorn et ses compagnons sont à la lisière du bois. Ils la franchissent, Yvernès toujours violonnant... L'animal s'est arrêté. Il ne semble pas qu'il ait l'intention d'aller au delà. Il frappe ses grosses pattes l'une contre l'autre. Et alors Pinchinat lui aussi, saisit son instrument et s'écrie: «La danse des ours, et de l'entrain!» Puis, tandis que le premier violon racle à tous crins ce motif si connu en ton majeur, l'alto le soutient d'une basse aigre et fausse sur la médiante mineure... L'animal entre alors en danse, levant le pied droit, levant le pied gauche, se démenant, se contorsionnant, et il laisse le groupe s'éloigner sur la route. «Peuh! observe Pinchinat, ce n'était qu'un ours de cirque. -- N'importe! répond Frascolin. Ce diable d'Yvernès a eu là une fameuse idée! -- Filons... _allegretto_, réplique le violoncelliste, et sans regarder derrière soi!» Il est environ neuf heures, lorsque les quatre disciples d'Apollon arrivent sains et saufs à Freschal. Ils ont marché d'un fameux pas pendant cette dernière étape, bien que le plantigrade ne soit plus à leurs trousses. Une quarantaine de maisons, ou mieux de maisonnettes en bois, autour d'une place plantée de hêtres, voilà Freschal, village isolé que deux milles séparent de la côte. Nos artistes se glissent entre quelques habitations ombragées de grands arbres, débouchent sur une place, entrevoient au fond le modeste clocher d'une modeste église, se forment en rond, comme s'ils allaient exécuter un morceau de circonstance, et s'immobilisent en cet endroit, avec l'intention d'y conférer. «Ça! un village?... dit Pinchinat. -- Tu ne t'attendais pas à trouver une cité dans le genre de Philadelphie ou de New-York? réplique Frascolin. -- Mais il est couché, votre village! riposte Sébastien Zorn, en haussant les épaules. -- Ne réveillons pas un village qui dort! soupire mélodieusement Yvernès. -- Réveillons-le, au contraire!» s'écrie Pinchinat. En effet, -- à moins de vouloir passer la nuit en plein air, il faut bien en venir à ce procédé. Du reste, place absolument déserte, silence complet. Pas un contrevent entr'ouvert, pas une lumière aux fenêtres. Le palais de la _Belle au bois dormant_ aurait pu s'élever là dans des conditions de tout repos et de toute tranquillité. «Eh bien... et l'auberge?...» demande Frascolin. Oui... l'auberge dont le conducteur avait parlé, où ses voyageurs en détresse doivent rencontrer bon accueil et bon gîte?... Et l'aubergiste qui s'empresserait d'envoyer du secours à l'infortuné coach-man?... Est-ce que ce pauvre homme a rêvé ces choses?... Ou, -- autre hypothèse, -- Sébastien Zorn et sa troupe se sont-ils égarés?... N'est-ce point ici le village de Freschal?... Ces questions diverses exigent une réponse péremptoire. Donc, nécessité d'interroger un des habitants du pays, et, pour ce faire, de frapper à la porte d'une des maisonnettes, -- à celle de l'auberge, autant que possible, si une heureuse chance permet de la découvrir. Voici donc les quatre musiciens opérant une reconnaissance autour de la ténébreuse place, frôlant les façades, essayant d'apercevoir une enseigne pendue à quelque devanture... D'auberge, il n'y a pas apparence. Eh bien, à défaut d'auberge, il n'est pas admissible qu'il n'y ait point là quelque case hospitalière, et comme on n'est pas en Écosse, on agira à l'américaine. Quel est le natif de Freschal qui refuserait un et même deux dollars par personne pour un souper et un lit? «Frappons, dit Frascolin. -- En mesure, ajoute Pinchinat, et à six-huit!» On eût frappé à trois ou à quatre temps, que le résultat aurait été identique. Aucune porte, aucune fenêtre ne s'ouvre, et, cependant, le Quatuor Concertant a mis une douzaine de maisons en demeure de lui répondre. «Nous nous sommes trompés, déclare Yvernès... Ce n'est pas un village, c'est un cimetière, où, si l'on y dort, c'est de l'éternel sommeil... _Vox clamantis in deserto._ _-- Amen!..._» répond Son Altesse avec la grosse voix d'un chantre de cathédrale. Que faire, puisqu'on s'obstine à ce silence complet? Continuer sa route vers San-Diégo?... On crève de faim et de fatigue, c'est le mot... Et puis, quel chemin suivre, sans guide, au milieu de cette obscure nuit?... Essayer d'atteindre un autre village!... Lequel?... À s'en rapporter au coachman, il n'en existe aucun sur cette partie du littoral... On ne ferait que s'égarer davantage... Le mieux est d'attendre le jour!... Pourtant, de passer une demi-douzaine d'heures sans abri, sous un ciel qui se chargeait de gros nuages bas, menaçant de se résoudre en averses, cela n'est pas à proposer -- même à des artistes. Pinchinat eut alors une idée. Ses idées ne sont pas toujours excellentes, mais elles abondent en son cerveau. Celle-ci, d'ailleurs obtient l'approbation du sage Frascolin. «Mes amis, dit-il, pourquoi ce qui nous a réussi vis-à-vis d'un ours ne nous réussirait-il pas vis-à-vis d'un village californien?... Nous avons apprivoisé ce plantigrade avec un peu de musique... Réveillons ces ruraux par un vigoureux concert, où nous n'épargnerons ni les _forte_ ni les _allegro_... -- C'est à tenter,» répond Frascolin. Sébastien Zorn n'a même pas laissé finir la phrase de Pinchinat. Son violoncelle retiré de l'étui et dressé sur sa pointe d'acier, debout, puisqu'il n'a pas de siège à sa disposition, l'archet à la main, il est prêt à extraire toutes les voix emmagasinées dans cette carcasse sonore. Presque aussitôt, ses camarades sont prêts à le suivre jusqu'aux dernières limites de l'art. «Le quatuor en _si bémol_ d'Onslow, dit-il. Allons... Une mesure pour rien!» Ce quatuor d'Onslow, ils le savaient par coeur, et de bons instrumentistes n'ont certes pas besoin d'y voir clair pour promener leurs doigts habiles sur la touche d'un violoncelle, de deux violons et d'un alto. Les voici donc qui s'abandonnent à leur inspiration. Jamais peut- être ils n'ont joué avec plus de talent et plus d'âme dans les casinos et sur les théâtres de la Confédération américaine. L'espace s'emplit d'une sublime harmonie, et, à moins d'être sourds, comment des êtres humains pourraient-ils résister? Eût-on été dans un cimetière, ainsi que l'a prétendu Yvernès, que, sous le charme de cette musique, les tombes se fussent entr'ouvertes, les morts se seraient redressés, les squelettes auraient battu des mains... Et cependant les maisons restent closes, les dormeurs ne s'éveillent pas. Le morceau s'achève dans les éclats de son puissant final, sans que Freschal ait donné signe d'existence. «Ah! c'est comme cela! s'écrie Sébastien Zorn, au comble de la fureur. Il faut un charivari, comme à leurs ours, pour leurs oreilles de sauvages?... Soit! recommençons, mais toi, Yvernès, joue en _ré_, toi, Frascolin, en _mi_, toi, Pinchinat, en _sol_. Moi, je reste en _si bémol_, et, maintenant, à tour de bras!» Quelle cacophonie! Quel déchirement des tympans! Voilà qui rappelle bien cet orchestre improvisé, dirigé par le prince de Joinville, dans un village inconnu d'une région brésilienne! C'est à croire que l'on exécute sur des «vinaigrius» quelque horrible symphonie, -- du Wagner joué à rebours!... En somme, l'idée de Pinchinat est excellente. Ce qu'une admirable exécution n'a pu obtenir, c'est ce charivari qui l'obtient. Freschal commence à s'éveiller. Des vitres s'allument ça et là. Deux ou trois fenêtres s'éclairent. Les habitants du village ne sont pas morts, puisqu'ils donnent signe d'existence. Ils ne sont pas sourds, puisqu'ils entendent et écoutent... «On va nous jeter des pommes! dit Pinchinat, pendant une pause, car, à défaut de la tonalité du morceau, la mesure a été respectée scrupuleusement. -- Eh! tant mieux... nous les mangerons!» répond le pratique Frascolin. Et, au commandement de Sébastien Zorn, le concert reprend de plus belle. Puis, lorsqu'il s'est terminé par un vigoureux accord parfait en quatre tons différents, les artistes s'arrêtent. Non! ce ne sont pas des pommes qu'on leur jette à travers vingt ou trente fenêtres béantes, ce sont des applaudissements, des hurrahs, des hips! hips! hips! Jamais les oreilles freschaliennes ne se sont emplies de telles jouissances musicales! Et, nul doute que toutes les maisons ne soient prêtes à recevoir hospitalièrement de si incomparables virtuoses. Mais, tandis qu'ils se livraient à cette fougue instrumentale, un nouveau spectateur s'est avancé de quelques pas, sans qu'ils l'aient vu venir. Ce personnage, descendu d'une sorte de char à bancs électrique, se tient à un angle de la place. C'est un homme de haute taille et d'assez forte corpulence, autant qu'on en pouvait juger par cette nuit sombre. Or, tandis que nos Parisiens se demandent si, après les fenêtres, les portes des maisons vont s'ouvrir pour les recevoir, -- ce qui parait au moins fort incertain, -- le nouvel arrivé s'approche, et, en parfaite langue française, dit d'un ton aimable: «Je suis un dilettante, messieurs, et je viens d'avoir la bonne fortune de vous applaudir... -- Pendant notre dernier morceau?... réplique d'un ton ironique Pinchinat. -- Non, Messieurs... pendant le premier, et j'ai rarement entendu exécuter avec plus de talent ce quatuor d'Onslow!» Ledit personnage est un connaisseur, à n'en pas douter. «Monsieur, répond Sébastien Zorn au nom de ses camarades, nous sommes très sensibles à vos compliments... Si notre second morceau a déchiré vos oreilles, c'est que... -- Monsieur, répond l'inconnu, en interrompant une phrase qui eût été longue, je n'ai jamais entendu jouer si faux avec tant de perfection. Mais j'ai compris pourquoi vous agissiez de la sorte. C'était pour réveiller ces braves habitants de Freschal, qui se sont déjà rendormis... Eh bien, messieurs, ce que vous tentiez d'obtenir d'eux par ce moyen désespéré, permettez-moi de vous l'offrir... -- L'hospitalité?... demande Frascolin. -- Oui, l'hospitalité, une hospitalité ultra-écossaise. Si je ne me trompe, j'ai devant moi ce Quatuor Concertant, renommé dans toute notre superbe Amérique, qui ne lui a pas marchandé son enthousiasme... -- Monsieur, croit devoir dire Frascolin, nous sommes vraiment flattés... Et... cette hospitalité, où pourrions-nous la trouver, grâce à vous?... -- À deux milles d'ici. -- Dans un autre village?... -- Non... dans une ville. -- Une ville importante?... -- Assurément. -- Permettez, observe Pinchinat, on nous a dit qu'il n'y avait aucune ville avant San-Diégo... -- C'est une erreur... que je ne saurais m'expliquer. -- Une erreur?... répète Frascolin. -- Oui, messieurs, et, si vous voulez m'accompagner, je vous promets l'accueil auquel ont droit des artistes de votre valeur. -- Je suis d'avis d'accepter... dit Yvernès. -- Et je partage ton avis, affirme Pinchinat. -- Un instant... un instant, s'écrie Sébastien Zorn, et n'allons pas plus vite que le chef d'orchestre! -- Ce qui signifie?... demande l'Américain. -- Que nous sommes attendus à San-Diégo, répond Frascolin. -- À San-Diégo, ajoute le violoncelliste, où la ville nous a engagés pour une série de matinées musicales, dont la première doit avoir lieu après-demain dimanche... -- Ah!» réplique le personnage, d'un ton qui dénote une assez vive contrariété. Puis, reprenant: «Qu'à cela ne tienne, messieurs, ajoute-t-il. En une journée, vous aurez le temps de visiter une cité qui en vaut la peine, et je m'engage à vous faire reconduire à la prochaine station, de manière que vous puissiez être à San- Diégo à l'heure voulue!» Ma foi, l'offre est séduisante, et aussi la bien venue. Voilà le quatuor assuré de trouver une bonne chambre dans un bon hôtel, -- sans parler des égards que leur garantit cet obligeant personnage. «Acceptez-vous, messieurs?... -- Nous acceptons, répond Sébastien Zorn, que la faim et la fatigue disposent à favorablement accueillir une invitation de ce genre. -- C'est entendu, réplique l'Américain. Nous allons partir à l'instant... En vingt minutes nous serons arrivés, et vous me remercierez, j'en suis sûr!» Il va sans dire qu'à la suite des derniers hurrahs provoqués par le concert charivarique, les fenêtres des maisons se sont refermées. Ses lumières éteintes, le village de Freschal est replongé dans un profond sommeil. L'Américain et les quatre artistes rejoignent le char à bancs, y déposent leurs instruments, se placent à l'arrière, tandis que l'Américain s'installe sur le devant, près du conducteur- mécanicien. Un levier est manoeuvré, les accumulateurs électriques fonctionnent, le véhicule s'ébranle, et il ne tarde pas à prendre une rapide allure, en se dirigeant vers l'ouest. Un quart d'heure après, une vaste lueur blanchâtre apparaît, une éblouissante diffusion de rayons lunaires. Là est une ville, dont nos Parisiens n'auraient pu soupçonner l'existence. Le char à bancs s'arrête alors, et Frascolin de dire: «Enfin nous voici sur le littoral.» -- Le littoral... non, répondit l'Américain. C'est un cours d'eau que nous avons à traverser... -- Et comment?... demande Pinchinat. -- Au moyen de ce bac dans lequel le char à bancs va prendre place.» En effet, il y a là un de ces ferry-boats, si nombreux aux États-Unis, et sur lequel s'embarque le char à bancs avec ses passagers. Sans doute, ce ferry-boat est mû électriquement, car il ne projette aucune vapeur, et en deux minutes, au delà du cours d'eau, il vient accoster le quai d'une darse au fond d'un port. Le char à bancs reprend sa route à travers les allées d'une campagne, il pénètre dans un parc, au-dessus duquel des appareils aériens versent une lumière intense. À la grille de ce parc s'ouvre une porte, qui donne accès sur une large et longue rue pavée de dalles sonores. Cinq minutes plus tard, les artistes descendent au bas du perron d'un confortable hôtel, où ils sont reçus avec un empressement de bon augure, grâce à un mot dit par l'Américain. On les conduit aussitôt devant une table servie avec luxe, et ils soupent de bon appétit, qu'on veuille bien le croire. Le repas achevé, le majordome les mène à une chambre spacieuse, éclairée de lampes à incandescence, que des interrupteurs permettront de transformer en douces veilleuses. Là, enfin, remettant au lendemain l'explication de ces merveilles, ils s'endorment dans les quatre lits disposés aux quatre angles de la chambre, et ronflent avec cet ensemble extraordinaire qui a fait la renommée du Quatuor Concertant. III -- Un loquace cicérone Le lendemain, dès sept heures, ces mots, ou plutôt ces cris retentissent dans la chambre commune, après une éclatante imitation du son de la trompette, -- quelque chose comme la diane au réveil d'un régiment: «Allons!... houp!... sur pattes... et en deux temps!» vient de vociférer Pinchinat. Yvernès, le plus nonchalant du quatuor, eût préféré mettre trois temps -- et même quatre -- à se dégager des chaudes couvertures de son lit. Mais il lui faut suivre l'exemple de ses camarades et quitter la position horizontale pour la position verticale. «Nous n'avons pas une minute à perdre... pas une seule! observe Son Altesse. -- Oui, répondit Sébastien Zorn, car c'est demain que nous devons être rendus à San-Diégo. -- Bon! réplique Yvernès, une demi-journée suffira à visiter la ville de cet aimable Américain. -- Ce qui m'étonne, ajoute Frascolin, c'est qu'il existe une cité importante dans le voisinage de Freschal!... Comment notre coachman a-t-il oublié de nous l'indiquer? -- L'essentiel est que nous y soyons, ma vieille clef de sol, dit Pinchinat, et nous y sommes!» À travers deux larges fenêtres, la lumière pénètre à flots dans la chambre, et la vue se prolonge pendant un mille sur une rue superbe, plantée d'arbres. Les quatre amis procèdent à leur toilette dans un cabinet confortable, -- rapide et facile besogne, car il est «machiné» suivant les derniers perfectionnements modernes: robinets thermométriquement gradués pour l'eau chaude et pour l'eau froide, cuvettes se vidant par un basculage automatique, chauffe-bains, chauffe-fers, pulvérisateurs d'essences parfumées fonctionnant à la demande, ventilateurs-moulinets actionnés par un courant voltaïque, brosses mues mécaniquement, les unes auxquelles il suffit de présenter sa tête, les autres ses vêtements ou ses bottes pour obtenir un nettoyage ou un cirement complets. Puis, en maint endroit, sans compter l'horloge et les ampoules électriques, qui s'épanouissent à portée de la main, des boutons de sonnettes ou de téléphones mettent en communication instantanée les divers services de l'établissement. Et non seulement Sébastien Zorn et ses compagnons peuvent correspondre avec l'hôtel, mais aussi avec les divers quartiers de la ville, et peut-être, -- c'est l'avis de Pinchinat, -- avec n'importe quelle cité des États-Unis d'Amérique. «Ou même des deux mondes,» ajoute Yvernès. En attendant qu'ils eussent l'occasion de faire cette expérience, voici, à sept heures quarante-sept, que cette phrase leur est téléphonée en langue anglaise: «Calistus Munbar présente ses civilités matinales à chacun des honorables membres du Quatuor Concertant, et les prie de descendre, dès qu'ils seront prêts, au dining-room d'_Excelsior-Hotel_, où leur est servi un premier déjeuner. «_Excelsior-Hotel_! dit Yvernès. Le nom de ce caravansérail est superbe! -- Calistus Munbar, c'est notre obligeant Américain, remarque Pinchinat, et le nom est splendide! -- Mes amis, s'écrie le violoncelliste, dont l'estomac est aussi impérieux que son propriétaire, puisque le déjeuner est sur la table, allons déjeuner, et puis... -- Et puis... parcourons la ville, ajoute Frascolin. Mais quelle peut être cette ville?» Nos Parisiens étant habillés ou à peu près, Pinchinat répond téléphoniquement qu'avant cinq minutes, ils feront honneur à l'invitation de M. Calistus Munbar. En effet, leur toilette achevée, ils se dirigent vers un ascenseur qui se met en mouvement et les dépose dans le hall monumental de l'hôtel. Au fond se développe la porte du dining-room, une vaste salle étincelante de dorures. «Je suis le vôtre, messieurs, tout le vôtre!» C'est l'homme de la veille, qui vient de prononcer cette phrase de huit mots. Il appartient à ce type de personnages dont on peut dire qu'ils se présentent d'eux-mêmes. Ne semble-t-il pas qu'on les connaisse depuis longtemps, ou, pour employer une expression plus juste, «depuis toujours»? Calistus Munbar doit avoir de cinquante à soixante ans, mais il n'en paraît que quarante-cinq. Sa taille est au-dessus de la moyenne; son gaster bedonne légèrement; ses membres sont gros et forts; il est vigoureux et sain avec des mouvements fermes; il crève la santé, si l'on veut bien permettre cette locution. Sébastien Zorn et ses amis ont maintes fois rencontré des gens de ce type, qui n'est pas rare aux États-Unis. La tête de Calistus Munbar est énorme, en boule, avec une chevelure encore blonde et bouclée, qui s'agite comme une frondaison tortillée par la brise; le teint est très coloré: la barbe jaunâtre, assez longue, se divise en pointes; la moustache est rasée; la bouche, relevée aux commissures des lèvres, est souriante, railleuse surtout; les dents sont d'un ivoire éclatant; le nez, un peu gros du bout, à narines palpitantes, solidement implanté à la base du front avec deux plis verticaux au-dessus, supporte un binocle, que retient un fil d'argent fin et souple comme un fil de soie. Derrière les lentilles de ce binocle rayonne un oeil mobile, à l'iris verdâtre, à la prunelle allumée d'une braise. Cette tête est rattachée aux épaules par un cou de taureau. Le tronc est carrément établi sur des cuisses charnues, des jambes d'aplomb, des pieds un peu en dehors. Calistus Munbar est vêtu d'un veston très ample, en étoffe diagonale, couleur cachou. Hors de la poche latérale se glisse l'angle d'un mouchoir à vignettes. Le gilet est blanc, très évidé, à trois boutons d'or. D'une poche à l'autre festonne une chaîne massive, ayant à un bout un chronomètre, à l'autre un podomètre, sans parler des breloques qui tintinnabulent au centre. Cette orfèvrerie se complète par un chapelet de bagues dont sont ornées les mains grasses et rosées. La chemise est d'une blancheur immaculée, raide et brillante d'empois, constellée de trois diamants, surmontée d'un col largement rabattu, sous le pli duquel s'enroule une imperceptible cravate, simple galon mordoré. Le pantalon, d'étoffe rayée, à vastes plis, retombe en se rétrécissant sur des bottines lacées avec agrafes d'aluminium. Quant à la physionomie de ce Yankee, elle est au plus haut point expressive, toute en dehors, -- la physionomie des gens qui ne doutent de rien, et «qui en ont vu bien d'autres», comme on dit. Cet homme est un débrouillard, à coup sur, et c'est aussi un énergique, ce qui se reconnaît à la tonicité de ses muscles, à la contraction apparente de son sourciller et de son masséter. Enfin, il rit volontiers avec éclat, mais son rire est plutôt nasal qu'oral, une sorte de ricanement, le _hennitus_ indiqué par les physiologistes. Tel est ce Calistus Munbar. À l'entrée du Quatuor, il a soulevé son large chapeau que ne déparerait pas une plume Louis XIII, il serre la main des quatre artistes. Il les conduit devant une table où bouillonne la théière, où fument les rôties traditionnelles. Il parle tout le temps, ne laissant pas place à une seule question, - - peut-être pour esquiver une réponse, -- vantant les splendeurs de sa ville, l'extraordinaire création de cette cité, monologuant sans interruption, et, lorsque le déjeuner est achevé, terminant son monologue par ces mots: «Venez, messieurs, et veuillez me suivre. Mais une recommandation... -- Laquelle? demande Frascolin. -- Il est expressément défendu de cracher dans nos rues... -- Nous n'avons pas l'habitude... proteste Yvernès. -- Bon!... cela vous épargnera des amendes! -- Ne pas cracher... en Amérique!» murmure Pinchinat d'un ton où la surprise se mêle à l'incrédulité. Il eût été difficile de se procurer un guide doublé d'un cicérone plus complet que Calistus Munbar. Cette ville, il la connaît à fond. Pas un hôtel dont il ne puisse nommer le propriétaire, pas une maison dont il ne sache qui l'habite, pas un passant dont il ne soit salué avec une familiarité sympathique. Cette cité est régulièrement construite. Les avenues et les rues, pourvues de vérandas au-dessus des trottoirs, se coupent à angles droits, une sorte d'échiquier. L'unité se retrouve en son plan géométral. Quant à la variété, elle ne manque point, et dans leur style comme dans leur appropriation intérieure, les habitations n'ont suivi d'autre règle que la fantaisie de leurs architectes. Excepté le long de quelques rues commerçantes, ces demeures affectent un air de palais, avec leurs cours d'honneur flanquées de pavillons élégants, l'ordonnance architecturale de leurs façades, le luxe que l'on pressent à l'intérieur des appartements, les jardins pour ne pas dire les parcs disposés en arrière. Il est à remarquer, toutefois, que les arbres, de plantation récente sans doute, n'ont pas encore atteint leur complet développement. De même pour les squares, ménagés à l'intersection des principales artères de la ville, tapissés de pelouses d'une fraîcheur tout anglaise, dont les massifs, où se mélangent les essences des zones tempérées et torrides, n'ont pas aspiré des entrailles du sol assez de puissance végétative. Aussi cette particularité naturelle présente-t-elle un contraste frappant avec la portion de l'Ouest- Amérique, où abondent les forêts géantes dans le voisinage des grandes cités californiennes. Le quatuor allait devant lui, observant ce quartier de la ville, chacun à sa manière, Yvernès attiré par ce qui n'attire pas Frascolin, Sébastien Zorn s'intéressant à ce qui n'intéresse point Pinchinat, -- tous, en somme, très curieux du mystère qui enveloppe la cité inconnue. De cette diversité de vues devra sortir un ensemble de remarques assez justes. D'ailleurs, Calistus Munbar est là, et il a réponse à tout. Que disons-nous réponse?... Il n'attend pas qu'on l'interroge, il parle, il parle, et il n'y a qu'à le laisser parler. Son moulin à paroles tourne et tourne au moindre vent. Un quart d'heure après avoir quitté _Excelsior-Hotel_, Calistus Munbar dit: «Nous voici dans la Troisième Avenue, et on en compte une trentaine dans la ville. Celle-ci, la plus commerçante, c'est notre Broadway, notre Regent-street, notre boulevard des Italiens. Dans ces magasins, ces bazars, on trouve le superflu et le nécessaire, tout ce que peuvent exiger les existences les plus soucieuses du bien-être et du confort moderne! -- Je vois les magasins, observe Pinchinat, mais je ne vois pas les acheteurs... -- Peut-être l'heure est-elle trop matinale?... ajoute Yvernès. -- Cela tient, répondit Calistus Munbar, à ce que la plupart des commandes se font téléphoniquement ou même télautographiquement... -- Ce qui signifie?... demande Frascolin. -- Ce qui signifie que nous employons communément le télautographe, un appareil perfectionné qui transporte l'écriture comme le téléphone transporte la parole, sans oublier le kinétographe qui enregistre les mouvements, étant pour l'oeil ce que le phonographe est pour l'oreille, et le téléphote qui reproduit les images. Ce télautographe donne une garantie plus sérieuse que la simple dépêche dont le premier venu est libre d'abuser. Nous pouvons signer électriquement des mandats ou des traites... -- Même des actes de mariage?... réplique Pinchinat d'un ton ironique. -- Sans doute, monsieur l'alto. Pourquoi ne se marierait-on pas par fil télégraphique... -- Et divorcer?... -- Et divorcer!... C'est même ce qui use le plus nos appareils!» Là-dessus, bruyant éclat de rire du cicérone, qui fait trembloter toute la bibeloterie de son gilet. «Vous êtes gai, monsieur Munbar, dit Pinchinat, en partageant l'hilarité de l'Américain. -- Oui... comme une envolée de pinsons un jour de soleil!» En cet endroit, une artère transversale se présente. C'est la Dix- neuvième Avenue, d'où tout commerce est banni. Des lignes de trams la sillonnent ainsi que l'autre. De rapides cars passent sans soulever un grain de poussière, car la chaussée, recouverte d'un parquet imputrescible de karry et de jarrah d'Australie, -- pourquoi pas de l'acajou du Brésil? -- est aussi nette que si on l'eût frottée à la limaille. D'ailleurs, Frascolin, très observateur des phénomènes physiques, constate qu'elle résonne sous le pied comme une plaque de métal. «Voilà bien ces grands travailleurs du fer! se dit-il. Ils font maintenant des chaussées en tôle!» Et il allait s'informer près de Calistus Munbar, lorsque celui-ci de s'écrier: «Messieurs, regardez cet hôtel!» Et il montre une vaste construction, d'aspect grandiose, dont les avant- corps, latéraux à une cour d'honneur, sont réunis par une grille en aluminium. «Cet hôtel, -- on pourrait dire ce palais, -- est habité par la famille de l'un des principaux notables de la ville. J'ai nommé Jem Tankerdon, propriétaire d'inépuisables mines de pétrole dans l'Illinois, le plus riche peut-être, et, par conséquent, le plus honorable et le plus honoré de nos concitoyens... -- Des millions?... demande Sébastien Zorn. -- Peuh! fait Calistus Munbar. Le million, c'est pour nous le dollar courant, et ici on les compte par centaines! Il n'y a en cette cité que des nababs richissimes. Ce qui explique comment, en quelques années, les marchands des quartiers du commerce font fortune, -- j'entends les marchands au détail, car, de négociants ou de commerçants en gros, il ne s'en trouve pas un seul sur ce microcosme unique au monde... -- Et des industriels?... demande Pinchinat. -- Absents, les industriels! -- Et les armateurs?... demande Frascolin. -- Pas davantage. -- Des rentiers alors?... réplique Sébastien Zorn. -- Rien que des rentiers et des marchands en train de se faire des rentes. -- Eh bien... et les ouvriers?... observe Yvernès. -- Lorsqu'on a besoin d'ouvriers, on les amène du dehors, messieurs, et lorsque le travail est terminé ils s'en retournent... avec la forte somme!... -- Voyons, monsieur Munbar, dit Frascolin, vous avez bien quelques pauvres dans votre ville, ne fût-ce que pour ne pas en laisser éteindre la race?... -- Des pauvres, monsieur le deuxième violon?... Vous n'en rencontrerez pas un seul! -- Alors la mendicité est interdite?... -- Il n'y a jamais eu lieu de l'interdire, puisque la ville n'est pas accessible aux mendiants. C'est bon cela pour les cités de l'Union, avec leurs dépôts, leurs asiles, leurs work-houses... et les maisons de correction qui les complètent... -- Allez-vous affirmer que vous n'avez pas de prisons?... -- Pas plus que nous n'avons de prisonniers. -- Mais les criminels?... -- Ils sont priés de rester dans l'ancien et le nouveau continent, où leur vocation trouve à s'exercer dans des conditions plus avantageuses. -- Eh! vraiment, monsieur Munbar, dit Sébastien Zorn, on croirait, à vous entendre, que nous ne sommes plus en Amérique? -- Vous y étiez hier, monsieur le violoncelliste, répond cet étonnant cicérone. -- Hier?... réplique Frascolin, qui se demande ce que peut exprimer cette phrase étrange. -- Sans doute!... Aujourd'hui vous êtes dans une ville indépendante, une cité libre, sur laquelle l'Union n'a aucun droit, qui ne relève que d'elle-même... -- Et qui se nomme?... demande Sébastien Zorn, dont l'irritabilité naturelle commence à percer. -- Son nom?... répond Calistus Munbar. Permettez-moi de vous le taire encore... -- Et quand le saurons-nous?... -- Lorsque vous aurez achevé de la visiter, ce dont elle sera très honorée d'ailleurs.» Cette réserve de l'Américain est au moins singulière. Peu importe, en somme. Avant midi, le quatuor aura terminé sa curieuse promenade, et, dût-il n'apprendre le nom de cette ville qu'au moment de la quitter, cela lui suffira, n'est-il pas vrai? La seule réflexion à faire, est celle-ci: Comment une cité si considérable occupe-t-elle un des points de la côte californienne sans appartenir à la république fédérale des États-Unis, et, d'autre part, comment expliquer que le conducteur du coach ne se fût pas avisé d'en parler? L'essentiel, après tout, est que, dans vingt-quatre heures, les exécutants aient atteint San-Diégo, où on leur donnera le mot de cette énigme, si Calistus Munbar ne se décide pas à le révéler. Ce bizarre personnage s'est de nouveau livré à sa faconde descriptive, non sans laisser voir qu'il désire ne point s'expliquer plus catégoriquement. «Messieurs, dit-il, nous voici à l'entrée de la Trente-septième Avenue. Contemplez cette admirable perspective! Dans ce quartier, non plus, pas de magasins, pas de bazars, ni ce mouvement des rues qui dénote l'existence commerciale. Rien que des hôtels et des habitations particulières, mais les fortunes y sont inférieures à celles de la Dix-neuvième Avenue. Des rentiers à dix ou douze millions... -- Des gueux, quoi! répond Pinchinat, dont les lèvres dessinent une moue significative. -- Hé! monsieur l'alto, réplique Calistus Munbar, il est toujours possible d'être le gueux de quelqu'un! Un millionnaire est riche par rapport à celui qui ne possède que cent mille francs! Il ne l'est pas par rapport à celui qui possède cent millions!» Maintes fois déjà, nos artistes ont pu noter que, de tous les mots employés par leur cicérone, celui de million revient le plus fréquemment, -- un mot prestigieux s'il en fut! Il le prononce en gonflant ses joues avec une sonorité métallique. On dirait qu'il bat monnaie rien qu'en parlant. Si ce ne sont pas des diamants qui s'échappent de ses lèvres comme de la bouche de ce filleul des fées qui laissait tomber des perles et des émeraudes, ce sont des pièces d'or. Et Sébastien Zorn, Pinchinat, Frascolin, Yvernès, vont toujours à travers l'extraordinaire ville dont la dénomination géographique leur est encore inconnue. Ici des rues animées par le va-et-vient des passants, tous confortablement vêtus, sans que la vue soit jamais offusquée par les haillons d'un indigent. Partout des trams, des haquets, des camions, mus par l'électricité. Certaines grandes artères sont pourvues de ces trottoirs mouvants, actionnés par la traction d'une chaîne sans fin, et sur lesquels les gens se promènent comme ils le feraient dans un train en marche, en participant à son mouvement propre. Circulent aussi des voitures électriques, roulant sur les chaussées, avec la douceur d'une bille sur un tapis de billard. Quant à des équipages, au véritable sens de ce mot, c'est-à-dire des véhicules traînés par des chevaux, on n'en rencontre que dans les quartiers opulents. «Ah! voici une église,» dit Frascolin. Et il montre un édifice d'assez lourde contexture, sans style architectural, une sorte de pâté de Savoie, planté au milieu d'une place aux verdoyantes pelouses. «C'est le temple protestant, répond Calistus Munbar en s'arrêtant devant cette bâtisse. -- Y a-t-il des églises catholiques dans votre ville?... demande Yvernès. -- Oui, monsieur. D'ailleurs, je dois vous faire observer que, bien que l'on professe environ mille religions différentes sur notre globe, nous nous en tenons ici au catholicisme et au protestantisme. Ce n'est pas comme en ces États-Unis, désunis par la religion s'ils ne le sont pas en politique, où il y a autant de sectes que de familles, méthodistes, anglicans, presbytériens, anabaptistes, wesleyens, etc... Ici, rien que des protestants fidèles à la doctrine calviniste, ou des catholiques romains. -- Et quelle langue parle-t-on?... -- L'anglais et le français sont employés couramment... -- Ce dont nous vous félicitons, dit Pinchinat. -- La ville, reprend Calistus Munbar, est donc divisée en deux sections, à peu près égales. Ici nous sommes dans la section... -- Ouest, je pense?... fait observer Frascolin en s'orientant sur la position du soleil. -- Ouest... si vous voulez... -- Comment... si je veux?... réplique le deuxième violon, assez surpris de cette réponse. Est-ce que les points cardinaux de cette cité varient au gré de chacun?... -- Oui... et non... dit Calistus Munbar. Je vous expliquerai cela plus tard... J'en reviens donc à cette section... ouest, si cela vous plaît, qui est uniquement habitée par les protestants, restés, même ici, des gens pratiques, tandis que les catholiques, plus intellectuels, plus raffinés, occupent la section... est. C'est vous dire que ce temple est le temple protestant. -- Il en a bien l'air, observe Yvernès. Avec sa pesante architecture, la prière n'y doit point être une élévation vers le ciel, mais un écrasement vers la terre... -- Belle phrase! s'écrie Pinchinat. Monsieur Munbar, dans une ville si modernement machinée, on peut sans doute entendre le prêche ou la messe par le téléphone?... -- Juste. -- Et aussi se confesser?... -- Tout comme on peut se marier par le télautographe, et vous conviendrez que cela est pratique... -- À ne pas le croire, monsieur Munbar, répond Pinchinat, à ne pas le croire!» IV -- Le Quatuor Concertant déconcerté À onze heures, après une si longue promenade, il est permis d'avoir faim. Aussi nos artistes abusent-ils de cette permission. Leurs estomacs crient avec ensemble, et ils s'accordent sur ce point qu'il faut à tout prix déjeuner. C'est aussi l'avis de Calistus Munbar, non moins soumis que ses hôtes aux nécessités de la réfection quotidienne. Reviendra-t-on à _Excelsior-Hotel_? Oui, car il ne paraît pas que les restaurants soient nombreux en cette ville, où chacun préfère sans doute se confiner en son home et qui ne semble guère être visitée des touristes des deux mondes. En quelques minutes, un tram transporte ces affamés à leur hôtel et ils s'assoient devant une table copieusement servie. C'est là un contraste frappant avec ces repas à l'américaine, où la multiplicité des mets ne rachète pas leur insuffisance. Excellente, la viande de boeuf ou de mouton; tendre et parfumée, la volaille; d'une alléchante fraîcheur, le poisson. Puis, au lieu de cette eau glacée des restaurations de l'Union, des bières variées et des vins que le soleil de France avait distillés dix ans avant sur les coteaux du Médoc et de la Bourgogne. Pinchinat et Frascolin font honneur à ce déjeuner, à tout le moins autant que Sébastien Zorn et Yvernès... Il va de soi que Calistus Munbar a tenu à le leur offrir, et ils auraient mauvaise grâce à ne point l'accepter. D'ailleurs, ce Yankee, dont la faconde ne tarit pas, déploie une humeur charmante. Il parle de tout ce qui concerne la ville, à l'exception de ce que ses convives auraient voulu savoir, -- c'est-à-dire quelle est cette cité indépendante dont il hésite à révéler le nom. Un peu de patience, il le dira, lorsque l'exploration sera terminée. Son intention serait-elle donc de griser le quatuor dans le but de lui faire manquer l'heure du train de San-Diégo?... Non, mais on boit sec, après avoir mangé ferme, et le dessert allait s'achever dans l'absorption du thé, du café et des liqueurs, lorsqu'une détonation ébranle les vitres de l'hôtel. Qu'est-ce?... demanda Yvernès en sursautant. -- Ne vous inquiétez pas, messieurs, répond Calistus Munbar. C'est le canon de l'observatoire. -- S'il ne sonne que midi, réplique Frascolin en consultant sa montre, j'affirme qu'il retarde... -- Non, monsieur l'alto, non! Le soleil ne retarde pas plus ici qu'ailleurs!» Et un singulier sourire relève les lèvres de l'Américain, ses yeux pétillent sous le binocle, et il se frotte les mains. On serait tenté de croire qu'il se félicite d'avoir «fait une bonne farce». Frascolin, moins émerillonné que ses camarades par la bonne chère, le regarde d'un oeil soupçonneux, sans trop savoir qu'imaginer. «Allons, mes amis -- vous me permettrez de vous donner cette sympathique qualification, ajoute- t-il de son air le plus aimable, -- il s'agit de visiter la seconde section de la ville, et je mourrais de désespoir si un seul détail vous échappait! Nous n'avons pas de temps à perdre... -- À quelle heure part le train pour San-Diégo?... interroge Sébastien Zorn, toujours préoccupé de ne point manquer à ses engagements par suite d'arrivée tardive. -- Oui... à quelle heure?... répète Frascolin en insistant. -- Oh!... dans la soirée, répond Calistus Munbar en clignant de l'oeil gauche. Venez, mes hôtes, venez... Vous ne vous repentirez pas de m'avoir pris pour guide!» Comment désobéir à un personnage si obligeant? Les quatre artistes quittent la salle d'_Excelsior-Hotel_, et déambulent le long de la chaussée. En vérité, il faut que le vin les ait trop généreusement abreuvés, car une sorte de frémissement leur court dans les jambes. Il semble que le sol ait une légère tendance à se dérober sous leurs pas. Et pourtant, ils n'ont point pris place sur un de ces trottoirs mobiles qui se déplacent latéralement. «Hé! hé!... soutenons-nous, Chatillon! s'écrie Son Altesse titubant. -- Je crois que nous avons un peu bu! réplique Yvernès, qui s'essuie le front. -- Bon, messieurs les Parisiens, observe l'Américain, une fois n'est pas coutume!... Il fallait arroser votre bienvenue... -- Et nous avons épuisé l'arrosoir!» réplique Pinchinat, qui en a pris sa bonne part et ne s'est jamais senti de si belle humeur. Sous la direction de Calistus Munbar, une rue les conduit à l'un des quartiers de la deuxième section. En cet endroit, l'animation est tout autre, l'allure moins puritaine. On se croirait soudainement transporté des États du Nord de l'Union dans les États du Sud, de Chicago à la Nouvelle-Orléans, de l'Illinois à la Louisiane. Les magasins sont mieux achalandés, des habitations d'une fantaisie plus élégante, des homesteads ou maisons de familles, plus confortables, des hôtels aussi magnifiques que ceux de la section protestante, mais de plus réjouissant aspect. La population diffère également d'air, de démarche, de tournure. C'est à croire que cette cité est double, comme certaines étoiles, à cela près que ces sections ne tournent pas l'une autour de l'autre, -- deux villes juxtaposées. Arrivé à peu près au centre de la section, le groupe s'arrête vers le milieu de la Quinzième Avenue, et Yvernès de s'écrier: «Sur ma foi, voici un palais... -- Le palais de la famille Coverley, répond Calistus Munbar. Nat Coverley, l'égal de Jem Tankerdon... -- Plus riche que lui?... demande Pinchinat. -- Tout autant, dit l'Américain. Un ex-banquier de la Nouvelle- Orléans, qui a plus de centaines de millions que de doigts aux deux mains! -- Une jolie paire de gants, cher monsieur Munbar! -- Comme vous le pensez. -- Et ces deux notables, Jem Tankerdon et Nat Coverley, sont ennemis... naturellement?... -- Des rivaux tout au moins, qui tâchent d'établir leur prépondérance dans les affaires de la cité, et se jalousent... -- Finiront-ils par se manger?... demande Sébastien Zorn. -- Peut-être... et si l'un dévore l'autre... -- Quelle indigestion ce jour-là!» répond Son Altesse. Et Calistus Munbar de s'esclaffer en bedonnant, tant la réponse lui a paru plaisante. L'église catholique s'élève sur une vaste place, qui permet d'en admirer les heureuses proportions. Elle est de style gothique, de ce style qui n'exige que peu de recul pour être apprécié, car les lignes verticales qui en constituent la beauté, perdent de leur caractère à être vues de loin. Saint-Mary Church mérite l'admiration pour la sveltesse de ses pinacles, la légèreté de ses rosaces, l'élégance de ses ogives flamboyantes, la grâce de ses fenêtres en mains jointes. «Un bel échantillon du gothique anglo-saxon! dit Yvernès, qui est très amateur de l'architectonique. Vous aviez raison, monsieur Munbar, les deux sections de votre ville n'ont pas plus de ressemblance entre elles que le temple de l'une et la cathédrale de l'autre! -- Et cependant, monsieur Yvernès, ces deux sections sont nées de la même mère... -- Mais... pas du même père?... fait observer Pinchinat. -- Si... du même père, mes excellents amis! Seulement, elles ont été élevées d'une façon différente. On les a appropriées aux convenances de ceux qui devaient y venir chercher une existence tranquille, heureuse, exempte de tout souci... une existence que ne peut offrir aucune cité ni de l'ancien ni du nouveau continent. -- Par Apollon, monsieur Munbar, répond Yvernès, prenez garde de trop surexciter notre curiosité!... C'est comme si vous chantiez une de ces phrases musicales qui laissent longuement désirer la tonique... -- Et cela finit par fatiguer l'oreille! ajoute Sébastien Zorn. Voyons, le moment est-il venu où vous consentirez à nous apprendre le nom de cette ville extraordinaire?... -- Pas encore, mes chers hôtes, répond l'Américain en rajustant son binocle d'or sur son appendice nasal. Attendez la fin de notre promenade, et continuons... -- Avant de continuer, dit Frascolin, qui sent une sorte de vague inquiétude se mêler au sentiment de curiosité, j'ai une proposition à faire. -- Et laquelle?... -- Pourquoi ne monterions-nous pas à la flèche de Saint-Mary Church. De là, nous pourrions voir... -- Non pas! s'écrie Calistus Munbar, en secouant sa grosse tête ébouriffée... pas maintenant... plus tard... -- Et quand?... demande le violoncelliste, qui commence à s'agacer de tant de mystérieuses échappatoires. -- Au terme de notre excursion, monsieur Zorn. -- Nous reviendrons alors à cette église?... -- Non, mes amis, et notre promenade se terminera par une visite à l'observatoire, dont la tour est d'un tiers plus élevée que la flèche de Saint-Mary Church. -- Mais enfin, reprend Frascolin en insistant, pourquoi ne pas profiter en ce moment?... -- Parce que... vous me feriez manquer mon effet!» Et il n'y a pas moyen de tirer une autre réponse de cet énigmatique personnage. Le mieux étant de se soumettre, les diverses avenues de la deuxième section sort parcourues consciencieusement. Puis on visite les quartiers commerçants, ceux des tailleurs, des bottiers, des chapeliers, des bouchers, des épiciers, des boulangers, des fruitiers, etc. Calistus Munbar, salué de la plupart des personnes qu'il rencontre, rend ces saluts avec une vaniteuse satisfaction. Il ne tarit pas en boniments, tel un montreur de phénomènes, et sa langue ne cesse de carillonner comme le battant d'une cloche un jour de fête. Environ vers deux heures, le quatuor est arrivé de ce côté aux limites de la ville, ceinte d'une superbe grille, agrémentée de fleurs et de plantes grimpantes. Au delà s'étend la campagne, dont la ligne circulaire se confond avec l'horizon du ciel. En cet endroit, Frascolin se fait à lui-même une remarque qu'il ne croit pas devoir communiquer à ses camarades. Tout cela s'expliquera sans doute au sommet de la tour de l'observatoire. Cette remarque porte sur ceci que le soleil, au lieu de se trouver dans le sud-ouest, comme il aurait dû l'être à deux heures, se trouve dans le sud-est. Il y a là de quoi étonner un esprit aussi réfléchi que celui de Frascolin, et il commençait à «se matagraboliser la cervelle», comme dit Rabelais, lorsque Calistus Munbar change le cours de ses idées en s'écriant: »Messieurs, le tram va partir dans quelques minutes. En route pour le port... -- Le port?... réplique Sébastien Zorn... -- Oh! un trajet d'un mille tout au plus, -- ce qui vous permettra d'admirer notre parc!» S'il y a un port, il faut qu'il soit situé un peu au-dessus ou un peu au-dessous de la ville sur la côte de la Basse-Californie... En vérité, où pourrait-il être, si ce n'est en un point quelconque de ce littoral? Les artistes, légèrement ahuris, prennent place sur les banquettes d'un car élégant, où sont assis déjà plusieurs voyageurs. Ceux-ci serrent la main à Calistus Munbar, -- ce diable d'homme est connu de tout le monde, -- et les dynamos du tram se livrent à leur fougue locomotrice. Parc, Calistus Munbar a raison de qualifier ainsi la campagne qui s'étend autour de la cité. Des allées à perte de vue, des pelouses verdoyantes, des barrières peintes, droites ou en zigzag, nommées fences; autour des réserves, des bouquets d'arbres, chênes, érables, hêtres, marronniers, micocouliers, ormes, cèdres, jeunes encore, animés d'un monde d'oiseaux de mille espèces. C'est un véritable jardin anglais, possédant des fontaines jaillissantes, des corbeilles de fleurs alors dans tout l'épanouissement d'une fraîcheur printanière, des massifs d'arbustes où se mélangent les sortes les plus diversifiées, des géraniums géants comme ceux de Monte-Carlo, des orangers, des citronniers, des oliviers, des lauriers-roses, des lentisques, des aloès, des camélias, des dahlias, des rosiers d'Alexandrie à fleurs blanches, des hortensias, des lotus blancs et rosés, des passiflores du Sud- Amérique, de riches collections de fuchsias, de salvias, de bégonias, de jacinthes, de tulipes, de crocus, de narcisses, d'anémones, de renoncules de Perse, d'iris barbatas, de cyclamens, d'orchidées, des calcéolaires, des fougères arborescentes, et aussi de ces essences spéciales aux zones tropicales, balisiers, palmiers, dattiers, figuiers, eucalyptus, mimosas, bananiers, goyaviers, calebassiers, cocotiers, en un mot, tout ce qu'un amateur peut demander au plus riche des jardins botaniques. Avec sa propension à évoquer les souvenirs de l'ancienne poésie, Yvernès doit se croire transporté dans les bucoliques paysages du roman d'Astrée. Il est vrai, si les moutons ne manquent pas à ces fraîches prairies, si des vaches roussâtres paissent entre les barrières, si des daims, des biches et autres gracieux quadrupèdes de la faune forestière bondissent entre les massifs, ce sont les bergers de D'Urfé et ses bergères charmantes, dont il y aurait lieu de regretter l'absence. Quant au Lignon, il est représenté par une Serpentine-river, qui promène ses eaux vivifiantes à travers les vallonnements de cette campagne. Seulement, tout y semble artificiel. Ce qui provoque l'ironique Pinchinat à s'écrier: «Ah çà! voilà tout ce que vous avez en fait de rivière?» Et Calistus Munbar à répondre: «Des rivières?... À quoi bon?... -- Pour avoir de l'eau, parbleu! -- De l'eau... c'est-à-dire une substance généralement malsaine, microbienne et typhoïque?... -- Soit, mais on peut l'épurer... -- Et pourquoi se donner cette peine, lorsqu'il est si facile de fabriquer une eau hygiénique, exempte de toute impureté, et même gazeuse ou ferrugineuse au choix... -- Vous fabriquez votre eau?... demande Frascolin. -- Sans doute, et nous la distribuons chaude ou froide à domicile, comme nous distribuons la lumière, le son, l'heure, la chaleur, le froid, la force motrice, les agents antiseptiques, l'électrisation par auto-conduction... -- Laissez-moi croire alors, réplique Yvernès, que vous fabriquez aussi la pluie pour arroser vos pelouses et vos fleurs?... -- Comme vous dites... monsieur, réplique l'Américain en faisant scintiller les joyaux de ses doigts à travers les fluescentes touffes de sa barbe. -- De la pluie sur commande! s'écrie Sébastien Zorn. -- Oui, mes chers amis, de la pluie que des conduites, ménagées dans notre sous-sol, permettent de répandre d'une façon régulière, réglementaire, opportune et pratique. Est-ce que cela ne vaut pas mieux que d'attendre le bon plaisir de la nature et de se soumettre aux caprices des climats, que de pester contre les intempéries sans pouvoir y remédier, tantôt une humidité trop persistante, tantôt une sécheresse trop prolongée?... -- Je vous arrête là, monsieur Munbar, déclare Frascolin. Que vous puissiez produire de la pluie à volonté, soit! Mais quant à l'empêcher de tomber du ciel... -- Le ciel?... Qu'a-t-il à faire en tout ceci?... -- Le ciel, ou, si vous préférez, les nuages qui crèvent, les courants atmosphériques avec leur cortège de cyclones, de tornades, de bourrasques, de rafales, d'ouragans... Ainsi, pendant la mauvaise saison, par exemple... -- La mauvaise saison?... répète Calistus Munbar. -- Oui... l'hiver... -- L'hiver?... Qu'est-ce que c'est que cela?... -- On vous dit l'hiver, les gelées, les neiges, les glaces! s'exclame Sébastien Zorn, que les ironiques réponses du Yankee mettent en rage. -- Connaissons pas!» répond tranquillement Calistus Munbar. Les quatre Parisiens se regardent. Sont-ils en présence d'un fou ou d'un mystificateur? Dans le premier cas, il faut l'enfermer; dans le second, il faut le rosser d'importance. Cependant les cars du tram filent à petite vitesse au milieu de ces jardins enchantés. À Sébastien Zorn et à ses camarades il semble bien qu'au delà des limites de cet immense parc, des pièces de terre, méthodiquement cultivées, étalent leurs colorations diverses, pareilles à ces échantillons d'étoffes exposés autrefois à la porte des tailleurs. Ce sont, sans doute, des champs de légumes, pommes de terre, choux, carottes, navets, poireaux, enfin tout ce qu'exigé la composition d'un parfait pot-au-feu. Toutefois, il leur tarde d'être en pleine campagne, où ils pourront reconnaître ce que cette singulière région produit en blé, avoine, maïs, orge, seigle, sarrazin, pamelle et autres céréales. Mais voici qu'une usine apparaît, ses cheminées de tôle dominant des toits bas, à verrières dépolies. Ces cheminées, maintenues par des étais de fer, ressemblent à celles d'un steamer en marche, d'un _Great-Eastern_ dont cent mille chevaux feraient mouvoir les puissantes hélices, avec cette différence qu'au lieu d'une fumée noire, il ne s'en échappe que de légers filets dont les scories n'encrassent point l'atmosphère. Cette usine couvre une surface de dix mille yards carrés, soit près d'un hectare. C'est le premier établissement industriel que le quatuor ait vu depuis qu'il «excursionne», qu'on nous pardonne ce mot, sous la direction de l'Américain. «Eh! quel est cet établissement?... demande Pinchinat. -- C'est une fabrique, avec appareils évaporatoires au pétrole, répond Calistus Munbar, dont le regard aiguisé menace de perforer les verres de son binocle. -- Et que fabrique-t-elle, votre fabrique?... -- De l'énergie électrique, laquelle est distribuée à travers toute la ville, le parc, la campagne, en produisant force motrice et lumière. En même temps, cette usine alimente nos télégraphes, nos télautographes, nos téléphones, nos téléphotes, nos sonneries, nos fourneaux de cuisine, nos machines ouvrières, nos appareils à arc et à incandescence, nos lunes d'aluminium, nos câbles sous- marins... -- Vos câbles sous-marins?... observe vivement Frascolin. -- Oui!... ceux qui relient la ville à divers points du littoral américain... -- Et il a été nécessaire de créer une usine de cette importance?... -- Je le crois bien... avec ce que nous dépensons d'énergie électrique... et aussi d'énergie morale! réplique Calistus Munbar. Croyez, messieurs, qu'il en a fallu une close incalculable pour fonder cette incomparable cité, sans rivale au monde!» On entend les ronflements sourds de la gigantesque usine, les puissantes éructations de sa vapeur, les à-coups de ses machines, les répercussions à la surface du sol, qui témoignent d'un effort mécanique supérieur à tout ce qu'a donné jusqu'ici l'industrie moderne. Qui aurait pu imaginer que tant de puissance fût nécessaire pour mouvoir des dynamos ou charger des accumulateurs? Le tram passe, et, un quart de mille au delà, vient s'arrêter à la gare du port. Les voyageurs descendent, et leur guide, toujours débordant de phrases laudatives, les promène sur les quais qui longent les entrepôts et les docks. Ce port forme un ovale suffisant pour abriter une dizaine de navires, pas davantage. C'est plutôt une darse qu'un port, terminée par des jetées, deux piers, supportés sur des armatures de fer, et éclairés par deux feux qui en facilitent l'entrée aux bâtiments venant du large. Ce jour-là, la darse ne contient qu'une demi-douzaine de steamers, les uns destinés au transport du pétrole, les autres au transport des marchandises nécessaires à la consommation quotidienne, -- et quelques barques, munies d'appareils électriques, qui sont employées à la pêche en pleine mer. Frascolin remarque que l'entrée de ce port est orientée vers le nord, et il en conclut qu'il doit occuper la partie septentrionale d'une de ces pointes que le littoral de la Basse-Californie détache sur le Pacifique. Il constate aussi que le courant marin se propage vers l'est avec une certaine intensité, puisqu'il file contre le musoir des piers comme les nappes d'eau le long des flancs d'un navire en marche, - - effet dû, sans doute, à l'action de la marée montante, bien que les marées soient très médiocres sur les côtes de l'Ouest- Amérique. «Ou est donc le fleuve que nous avons traversé hier soir en ferry-boat? demande Frascolin. -- Nous lui tournons le dos,» se contente de répondre le Yankee. Mais il convient de ne pas s'attarder, si l'on veut revenir à la ville, afin d'y prendre le train du soir pour San-Diégo. Sébastien Zorn rappelle cette condition à Calistus Munbar, lequel répond: «Ne craignez rien, chers bons amis... Nous avons le temps... Un tram va nous ramener à la ville, après avoir suivi le littoral... Vous avez désiré avoir une vue d'ensemble de cette région, et avant une heure, vous l'aurez du haut de la tour de l'observatoire. -- Vous nous assurez?... dit le violoncelliste en insistant. -- Je vous assure que demain, au lever du soleil, vous ne serez plus où vous êtes en ce moment!» Force est d'accepter cette réponse assez peu explicite. D'ailleurs, la curiosité de Frascolin, plus encore que celle de ses camarades, est excitée au dernier point. Il lui tarde de se trouver au sommet de cette tour, d'où l'Américain affirme que la vue s'étend sur un horizon d'au moins cent milles de circonférence. Après cela, si l'on n'est pas fixé au sujet de la position géographique de cette invraisemblable cité, il faudra renoncer à jamais l'être. Au fond de la darse s'amorce une seconde ligne de trams qui longe le bord de la mer. Le tram se compose de six cars, où nombre de voyageurs ont déjà pris place. Ces cars sont traînés par une locomotive électrique, avec accumulateurs d'une capacité de deux cents ampères-ohms, et leur vitesse atteint de quinze à dix-huit kilomètres. Calistus Munbar fait monter le quatuor dans le tram, et nos Parisiens purent croire qu'il n'attendait qu'eux pour partir. Ce qu'ils voient de la campagne est peu différent du parc qui s'étend entre la ville et le port. Même sol plat et soigneusement entretenu. De vertes prairies et des champs au lieu de pelouses, voilà tout, champs de légumes, non de céréales. En ce moment, une pluie artificielle, projetée hors des conduites souterraines, retombe en averse bienfaisante sur ces longs rectangles, tracés au cordeau et à l'équerre. Le ciel ne l'eût pas dosée et distribuée d'une manière plus mathématique et plus opportune. La voie ferrée suit le littoral, ayant la mer d'un côté, la campagne de l'autre. Les cars courent ainsi pendant quatre milles -- cinq kilomètres environ. Puis, ils s'arrêtent devant une batterie de douze pièces de gros calibre, et dont l'entrée est indiquée par ces mots: Batterie de l'Éperon. «Des canons qui se chargent, mais qui ne se déchargent jamais par la culasse... comme tant d'engins de la vieille Europe!» fait observer Calistus Munbar. En cet endroit, la côte est nettement découpée. Il s'en détache une sorte de cap, très aigu, semblable à la proue d'une carène de navire, ou même à l'éperon d'un cuirassé, sur lequel les eaux se divisent en l'arrosant de leur écume blanche. Effet de courant, sans doute, car la houle du large se réduit à de longues ondulations qui tendent à diminuer avec le déclin du soleil. De ce point repart une autre ligne de tramway, qui descend vers le centre, la première ligne continuant à suivre les courbures du littoral. Calistus Munbar fait changer de ligne à ses hôtes, en leur annonçant qu'ils vont revenir directement vers la cité. La promenade a été suffisante. Calistus Munbar tire sa montre, chef-d'oeuvre de Sivan, de Genève, -- une montre parlante, une montre phonographique, dont il presse le bouton et qui fait distinctement entendre ces mots: quatre heures treize. «Vous n'oubliez pas l'ascension que nous devons faire à l'observatoire?... rappelle Frascolin. -- L'oublier, mes chers et déjà vieux amis!... J'oublierais plutôt mon propre nom, qui jouit de quelque célébrité cependant! Encore quatre milles, et nous serons devant le magnifique édifice, bâti à l'extrémité de la Unième Avenue, celle qui sépare les deux sections de notre ville.» Le tram est parti. Au delà des champs sur lesquels tombe toujours une pluie «aprèsmidienne», -- ainsi la nommait l'Américain, -- on retrouve le parc clos de barrières, ses pelouses, ses corbeilles et ses massifs. Quatre heures et demie sonnent alors. Deux aiguilles indiquent l'heure sur un cadran gigantesque, à peu près semblable à celui du Parliament-House de Londres, plaqué sur la face d'une tour quadrangulaire. Au pied de cette tour sont érigés les bâtiments de l'observatoire, affectés aux divers services, dont quelques-uns, coiffés de rotondes métalliques à fentes vitrées, permettent aux astronomes de suivre la marche des étoiles. Ils entourent une cour centrale, au milieu de laquelle se dresse la tour haute de cent cinquante pieds. De sa galerie supérieure, le regard peut s'étendre sur un rayon de vingt-cinq kilomètres, puisque l'horizon n'est limité par aucune tumescence, colline ou montagne. Calistus Munbar, précédant ses hôtes, s'engage sous une porte que lui ouvre un concierge, vêtu d'une livrée superbe. Au fond du hall attend la cage de l'ascenseur, qui se meut électriquement. Le quatuor y prend place avec son guide. La cage s'élève d'un mouvement doux et régulier. Quarante-cinq secondes après, elle reste stationnaire au niveau de la plate-forme supérieure de la tour. Sur cette plate-forme, se dresse la hampe d'un gigantesque pavillon, dont l'étamine flotte au souffle d'une brise du nord. Quelle nationalité indique ce pavillon? Aucun de nos Parisiens ne peut le reconnaître. C'est bien le pavillon américain avec ses raies transversales rouges et blanches; mais le yacht, au lieu des soixante-sept étoiles qui brillaient au firmament de la Confédération à cette époque, n'en porte qu'une seule: une étoile, ou plutôt un soleil d'or, écartelé sur l'azur du yacht, et qui semble rivaliser d'irradiation avec l'astre du jour. «Notre pavillon, messieurs,» dit Calistus Munbar en se découvrant par respect. Sébastien Zorn et ses camarades ne peuvent faire autrement que l'imiter. Puis, ils s'avancent sur la plate-forme jusqu'au parapet, et se penchant... Quel cri -- de surprise d'abord, de colère ensuite, -- s'échappe de leur poitrine! La campagne entière se développe sous le regard. Cette campagne ne présente qu'un ovale régulier, circonscrit par un horizon de mer, et, si loin que le regard puisse se porter au large, il n'y a aucune terre en vue. Et pourtant, la veille, pendant la nuit, après avoir quitté le village de Freschal dans la voiture de l'Américain, Sébastien Zorn, Frascolin, Yvernès, Pinchinat, n'ont pas cessé de suivre la route de terre sur un parcours de deux milles... Ils ont pris place ensuite avec le char à bancs dans le ferry-boat pour traverser le cours d'eau... Puis ils ont retrouvé la terre ferme... En vérité, s'ils eussent abandonné le littoral californien pour une navigation quelconque, ils s'en seraient certainement aperçu... Frascolin se retourne vers Calistus Munbar: «Nous sommes dans une île?... demande-t-il. -- Comme vous le voyez! répond le Yankee, dont la bouche dessine le plus aimable des sourires. -- Et quelle est cette île?... -- Standard-Island. -- Et cette ville?... -- Milliard-City.» V -- Standard-Island et Milliard-City À cette époque, on attendait encore qu'un audacieux statisticien, doublé d'un géographe, eût donné le chiffre exact des îles répandues à la surface du globe. Ce chiffre, il n'est pas téméraire d'admettre qu'il s'élève à plusieurs milliers. Parmi ces îles, ne s'en trouvait-il donc pas une seule qui répondit au desideratum des fondateurs de Standard-Island et aux exigences de ses futurs habitants? Non! pas une seule. De là cette idée «américamécaniquement» pratique de créer de toutes pièces une île artificielle, qui serait le dernier mot de l'industrie métallurgique moderne. Standard-Island, -- qu'on peut traduire par «l'île-type», est une île à hélice. Milliard-City est sa capitale. Pourquoi ce nom? Évidemment parce que cette capitale est la ville des milliardaires, une cité gouldienne, vanderbiltienne et rotchschildienne. Mais, objectera-t-on, le mot milliard n'existe pas dans la langue anglaise... Les Anglo-Saxons de l'ancien et du nouveau continent ont toujours dit: _a thousand millions_, mille millions... Milliard est un mot français... D'accord, et, cependant, depuis quelques années, il est passé dans le langage courant de la Grande-Bretagne et des États-Unis -- et c'est à juste titre qu'il fut appliqué à la capitale de Standard-Island. Une île artificielle, c'est une idée qui n'a rien d'extraordinaire en soi. Avec des masses suffisantes de matériaux immergés dans un fleuve, un lac, une mer, il n'est pas hors du pouvoir des hommes de la fabriquer. Or, cela n'eût pas suffi. Eu égard à sa destination, aux exigences qu'elle devait satisfaire, il fallait que cette île pût se déplacer, et, conséquemment, qu'elle fût flottante. Là était la difficulté, mais non supérieure à la production des usines où le fer est travaillé, et grâce à des machines d'une puissance pour ainsi dire infinie. Déjà, à la fin du XIXe siècle, avec leur instinct du _big_, leur admiration pour ce qui est «énorme», les Américains avaient formé le projet d'installer à quelques centaines de lieues au large un radeau gigantesque, mouillé sur ses ancres. C'eût été, sinon une cité, du moins une station de l'Atlantique, avec restaurants, hôtels, cercles, théâtres, etc., où les touristes auraient trouvé tous les agréments des villes d'eaux les plus en vogue. Eh bien, c'est ce projet qui fut réalisé et complété. Toutefois, au lieu du radeau fixe, on créa l'île mouvante. Six ans avant l'époque où se place le début de cette histoire, une compagnie américaine, sous la raison sociale _Standard-Island Company limited_, s'était fondée au capital de cinq cents millions de dollars[1], divisé en cinq cents parts, pour la fabrication d'une île artificielle qui offrirait aux nababs des États-Unis les divers avantages dont sont privées les régions sédentaires du globe terrestre. Les parts furent rapidement enlevées, tant les immenses fortunes étaient nombreuses alors en Amérique, qu'elles provinssent soit de l'exploitation des chemins de fer, soit des opérations de banque, soit du rendement des sources de pétrole, soit du commerce des porcs salés. Quatre années furent employées à la construction de cette île, dont il convient d'indiquer les principales dimensions, les aménagements intérieurs, les procédés de locomotion qui lui permettent d'utiliser la plus belle partie de l'immense surface de l'océan Pacifique. Nous donnerons ces dimensions en kilomètres, non en milles, -- le système décimal ayant alors triomphé de l'inexplicable répulsion qu'il inspirait jadis à la routine anglo- saxonne. De ces villages flottants, il en existe en Chine sur le fleuve Yang-tse-Kiang, au Brésil sur le fleuve des Amazones, en Europe sur le Danube. Mais ce ne sont que des constructions éphémères, quelques maisonnettes établies à la surface de longs trains de bois. Arrivé à destination, le train se disloque, les maisonnettes se démontent, le village a vécu. Or l'île dont il s'agit, c'est tout autre chose: elle devait être lancée sur la mer, elle devait durer... ce que peuvent durer les oeuvres sorties de la main de l'homme. Et, d'ailleurs, qui sait si la terre ne sera pas trop petite un jour pour ses habitants dont le nombre doit atteindre près de six milliards en 2072 -- à ce que, d'après Ravenstein, les savants affirment avec une étonnante précision? Et ne faudra-t-il pas bâtir sur la mer, alors que les continents seront encombrés?... Standard-Island est une île en acier, et la résistance de sa coque a été calculée pour l'énormité du poids qu'elle est appelée à supporter. Elle est composée de deux cent soixante-dix mille caissons, ayant chacun seize mètres soixante-six de haut sur dix de long et dix de large. Leur surface horizontale représente donc un carré de dix mètres de côté, soit cent mètres de superficie. Tous ces caissons, boulonnés et rivés ensemble, assignent à l'île environ vingt-sept millions de mètres carrés, ou vingt-sept kilomètres superficiels. Dans la forme ovale que les constructeurs lui ont donnée, elle mesure sept kilomètres de longueur sur cinq kilomètres de largeur, et son pourtour est de dix-huit kilomètres en chiffres ronds[2]. La partie immergée de cette coque est de trente pieds, la partie émergeante de vingt pieds. Cela revient à dire que Standard-Island tire dix mètres d'eau à pleine charge. Il en résulte que son volume se chiffre par quatre cent trente-deux millions de mètres cubes, et son déplacement, soit les trois cinquièmes du volume, par deux cent cinquante-neuf millions de mètres cubes. Toute la partie des caissons immergée a été recouverte d'une préparation si longtemps introuvable -- elle a fait un milliardaire de son inventeur, -- qui empêche les gravans et autres coquillages de s'attacher aux parois en contact avec l'eau de mer. Le sous-sol de la nouvelle île ne craint ni les déformations, ni les ruptures, tant les tôles d'acier de sa coque sont, puissamment maintenues par des entretoises, tant le rivetage et le boulonnage ont été faits sur place avec solidité. Il fallait créer des chantiers spéciaux pour la fabrication de ce gigantesque appareil maritime. C'est ce que fit la _Standard- Island Company_, après avoir acquis la baie Madeleine et son littoral, à l'extrémité de cette longue presqu'île de la Vieille- Californie, presque à la limite du tropique du Cancer. C'est dans cette baie que s'exécuta ce travail, sous la direction des ingénieurs de la _Standard-Island Company_, ayant pour chef le célèbre William Tersen, mort quelques mois après l'achèvement de l'oeuvre, comme Brunnel lors de l'infructueux lancement de son _Great-Eastern_. Et cette Standard-Island, est-ce donc autre chose qu'un _Great-Eastern_ modernisé, et sur un gabarit des milliers de fois plus considérable? On le comprend, il ne pouvait être question de lancer l'île à la surface de l'Océan. Aussi l'a-t-on fabriquée par morceaux, par compartiments juxtaposés sur les eaux de la baie Madeleine. Cette portion du rivage américain est devenue le port de relâche de l'île mouvante, qui vient s'y encastrer, lorsque des réparations sont nécessaires. La carcasse de l'île, sa coque si l'on veut, formée de ces deux cent soixante-dix mille compartiments, a été, sauf dans la partie réservée à la ville centrale, où ladite coque est extraordinairement renforcée, recouverte d'une épaisseur de terre végétale. Cet humus suffît aux besoins d'une végétation restreinte à des pelouses, à des corbeilles de fleurs et d'arbustes, à des bouquets d'arbres, à des prairies, à des champs de légumes. Il eût paru peu pratique de demander à ce sol factice de produire des céréales et de pourvoir à l'entretien des bestiaux de boucherie, qui sont d'ailleurs l'objet d'une importation régulière. Mais il y eut lieu de créer les installations nécessaires, afin que le lait et le produit des basses-cours ne dépendissent pas de ces importations. Les trois quarts du sol de Standard-Island sont affectés à la végétation, soit vingt et un kilomètres carrés environ, où les gazons du parc offrent une verdure permanente, où les champs, livrés à la culture intensive, abondent en légumes et en fruits, où les prairies artificielles servent de pâtures à quelques troupeaux. Là, d'ailleurs, l'électroculture est largement employée, c'est-à-dire l'influence de courants continus, qui se manifeste par une accélération extraordinaire et la production de légumes de dimensions invraisemblables, tels des radis de quarante-cinq centimètres, et des carottes de trois kilos. Jardins, potagers, vergers, peuvent rivaliser avec les plus beaux de la Virginie ou de la Louisiane. Il convient de ne point s'en étonner: on ne regarde pas à la dépense dans cette île, si justement nommée «le Joyau du Pacifique». Sa capitale, Milliard-City, occupe environ le cinquième qui lui a été réservé sur les vingt-sept kilomètres carrés, soit à peu près cinq kilomètres superficiels ou cinq cents hectares, avec une circonférence de neuf kilomètres. Ceux de nos lecteurs qui ont bien voulu accompagner Sébastien Zorn et ses camarades pendant leur excursion, la connaissent assez pour ne point s'y perdre. D'ailleurs, on ne s'égare pas dans les villes américaines, lorsqu'elles ont à la fois le bonheur et le malheur d'être modernes, -- bonheur pour la simplicité des communications urbaines, malheur pour le côté artiste et fantaisiste, qui leur fait absolument défaut. On sait que Milliard-City, de forme ovale, est divisée en deux sections, séparées par une artère centrale, la Unième Avenue, longue d'un peu plus de trois kilomètres. L'observatoire, qui s'élève à l'une de ses extrémités, a comme pendant l'hôtel de ville, dont l'importante masse se détache à l'opposé. Là sont centralisés tous les services publics de l'état civil, des eaux et de la voirie, des plantations et promenades, de la police municipale, de la douane, des halles et marchés, des inhumations, des hospices, des diverses écoles, des cultes et des arts. Et, maintenant, quelle est la population contenue dans cette circonférence de dix-huit kilomètres? La terre, parait-il, compte actuellement douze villes, -- dont quatre en Chine, -- qui possèdent plus d'un million d'habitants. Eh bien, l'île à hélice n'en a que dix mille environ, -- rien que des natifs des États-Unis. On n'a pas voulu que des discussions internationales pussent jamais surgir entre ces citoyens, qui venaient chercher sur cet appareil de fabrication si moderne le repos et la tranquillité. C'est assez, c'est trop même qu'ils ne soient pas, au point de vue de la religion, rangés sous la même bannière. Mais il eût été difficile de réserver aux Yankees du Nord, qui sont les Bâbordais de Standard-Island, ou inversement, aux Américains du Sud, qui en sont les Tribordais, le droit exclusif de fixer leur résidence en cette île. D'ailleurs, les intérêts de la _Standard-Island Company_ en eussent trop souffert. Lorsque ce sol métallique est établi, lorsque la partie réservée à la ville est disposée pour être bâtie, lorsque le plan des rues et des avenues est adopté, les constructions commencent à s'élever, hôtels superbes, habitations plus simples, maisons destinées au commerce de détail, édifices publics, églises et temples, mais point de ces demeures à vingt-sept étages, ces sky-scrapers, c'est-à-dire «grattoirs de nuages», que l'on voit à Chicago. Les matériaux en sont à la fois légers et résistants. Le métal inoxydable qui domine dans ces constructions, c'est l'aluminium, sept fois moins lourd que le fer à volume égal -- le métal de l'avenir, comme l'avait nommé Sainte-Claire Deville, et qui se prête à toutes les nécessités d'une édification solide. Puis, on y joint la pierre artificielle, ces cubes de ciment qui s'agencent avec tant de facilités. On fait même usage de ces briques en verre, creusées, soufflées, moulées comme des bouteilles, et réunies par un fin coulis de mortier, briques transparentes, qui, si on le désire, peuvent réaliser l'idéal de la maison de verre. Mais, en réalité, c'est l'armature métallique qui est surtout employée, comme elle l'est actuellement dans les divers échantillons de l'architecture navale. Et Standard-Island, qu'est- ce autre chose qu'un immense navire? Ces diverses propriétés appartiennent à la _Standard-Island Company_. Ceux qui les habitent n'en sont que les locataires, quelle que soit l'importance de leur fortune. En outre, on a pris soin d'y prévoir toutes les exigences en fait de confort et d'appropriation, réclamées par ces Américains invraisemblablement riches, auprès desquels les souverains de l'Europe ou les nababs de l'Inde ne peuvent faire que médiocre figure. En effet, si la statistique établit que la valeur du stock de l'or accumulé dans le monde entier est de dix-huit milliards, et celui de l'argent de vingt milliards, qu'on veuille bien se dire que les habitants de ce Joyau du Pacifique en possèdent leur bonne part. Au surplus, dès le début, l'affaire s'est bien présentée du côté financier. Hôtels et habitations se sont loués à des prix fabuleux. Certains de ces loyers dépassent plusieurs millions, et nombre de familles ont pu, sans se gêner, dépenser pareilles sommes à leur location annuelle. D'où un revenu pour la Compagnie, rien que de ce chef. Avouez que la capitale de Standard-Island justifie le nom qu'elle porte dans la nomenclature géographique. Ces opulentes familles mises à part, on en cite quelques centaines dont le loyer va de cent à deux cent mille francs, et qui se contentent de cette situation modeste. Le surplus de la population comprend les professeurs, les fournisseurs, les employés, les domestiques, les étrangers dont le flottement n'est pas considérable, et qui ne seraient point autorisés à se fixer à Milliard-City ni dans l'île. D'avocats, il y en a très peu, ce qui rend les procès assez rares; de médecins, encore moins, ce qui a fait tomber la mortalité à un chiffre dérisoire. D'ailleurs, chaque habitant connaît exactement sa constitution, sa force musculaire mesurée au dynamomètre, sa capacité pulmonaire mesurée au spiromètre, sa puissance de contraction du coeur mesurée au sphygmomètre, enfin son degré de force vitale mesurée au magnétomètre. Et puis, dans cette ville, ni bars, ni cafés, ni cabarets, rien qui provoque à l'alcoolisme. Jamais aucun cas de dipsomanie, disons d'ivrognerie pour être compris des gens qui ne savent pas le grec. Qu'on n'oublie pas, en outre, que les services urbains lui distribuent l'énergie électrique, lumière, force mécanique et chauffage, l'air comprimé, l'air raréfié, l'air froid, l'eau sous pression, tout comme les télégrammes pneumatiques et les auditions téléphoniques. Si l'on meurt, en cette île à hélice, méthodiquement soustraite aux intempéries climatériques, à l'abri de toutes les influences microbiennes, c'est qu'il faut bien mourir, mais après que les ressorts de la vie se sont usés jusque dans une vieillesse de centenaires. Y a-t-il des soldats à Standard-Island? Oui! un corps de cinq cents hommes sous les ordres du colonel Stewart, car il a fallu prévoir que les parages du Pacifique ne sont pas toujours sûrs. Aux approches de certains groupes d'îles, il est prudent de se prémunir contre l'agression des pirates de toute espèce. Que cette milice ait une haute paie, que chaque homme y touche un traitement supérieur à celui des généraux en chef de la vieille Europe, cela n'est point pour surprendre. Le recrutement de ces soldats, logés, nourris, habillés aux frais de l'administration, s'opère dans des conditions excellentes, sous le contrôle de chefs rentés comme des Crésus. On n'a que l'embarras du choix. Y a-t-il de la police à Standard-Island? Oui, quelques escouades, et elles suffisent à garantir la sécurité d'une ville qui n'a aucun motif d'être troublée. Une autorisation de l'administration municipale est nécessaire pour y résider. Les côtes sont gardées par un corps d'agents de la douane, veillant jour et nuit. On ne peut y débarquer que par les ports. Comment des malfaiteurs s'y introduiraient-ils? Quant à ceux qui, par exception, deviendraient des coquins sur place, ils seraient saisis en un tour de main, condamnés, et comme tels, déportés à l'ouest ou à l'est du Pacifique, sur quelque coin du nouveau ou de l'ancien continent, sans possibilité de jamais revenir à Standard-Island. Nous avons dit: les ports de Standard-Island. Est-ce donc qu'il en existe plusieurs? Oui, deux, situés chacun à l'extrémité du petit diamètre de l'ovale que l'île affecte dans sa forme générale. L'un est nommé Tribord-Harbour, l'autre Bâbord-Harbour, conformément aux dénominations en usage dans la marine française. En effet, en aucun cas, il ne faut avoir à craindre que les importations régulières risquent d'être interrompues, et elles ne peuvent l'être, grâce à la création de ces deux ports, d'orientation opposée. Si, par suite du mauvais temps, l'un est inabordable, l'autre est ouvert aux bâtiments, dont le service est ainsi garanti par tous les vents. C'est par Bâbord-Harbour et Tribord-Harbour que s'opère le ravitaillement en diverses marchandises, pétrole apporté par des steamers spéciaux, farines et céréales, vins, bières et autres boissons de l'alimentation moderne, thé, café, chocolat, épiceries, conserves, etc. Là, arrivent aussi les boeufs, les moutons, les porcs des meilleurs marchés de l'Amérique, et qui assurent la consommation de la viande fraîche, enfin tout ce qu'il faut au plus difficile des gourmets en fait d'articles comestibles. Là aussi s'importent les étoffes, la lingerie, les modes, telles que peut l'exiger le dandy le plus raffiné ou la femme la plus élégante. Ces objets, on les achète chez les fournisseurs de Milliard-City, -- à quel prix, nous n'osons le dire, de crainte d'exciter l'incrédulité du lecteur. Cela admis, on se demandera comment le service des steamers s'établit régulièrement entre le littoral américain et une île à hélice qui de sa nature est mouvante, -- un jour dans tels parages, un autre à quelque vingt milles de là? La réponse est très simple. Standard-Island ne va point à l'aventure. Son déplacement se conforme au programme arrêté par l'administration supérieure, sur avis des météorologistes de l'observatoire. C'est une promenade, susceptible cependant de quelques modifications, à travers cette partie du Pacifique, qui contient les plus beaux archipels, et en évitant, autant que possible, ces à-coups de froid et de chaud, cause de tant d'affections pulmonaires. C'est ce qui a permis à Calistus Munbar de répondre au sujet de l'hiver: «Connaissons pas!» Standard- Island n'évolue qu'entre le trente-cinquième parallèle au nord et le trente-cinquième parallèle au sud de l'équateur. Soixante-dix degrés à parcourir, soit environ quatorze cents lieues marines, quel magnifique champ de navigation! Les navires savent donc toujours où trouver le Joyau du Pacifique, puisque son déplacement est réglementé d'avance entre les divers groupes de ces îles délicieuses, qui forment comme autant d'oasis sur le désert de l'immense Océan. Eh bien, même en pareil cas, les navires ne sont pas réduits à chercher au hasard le gisement de Standard-Island. Et pourtant, la Compagnie n'a point voulu recourir aux vingt-cinq câbles, longs de seize mille milles, que possède l'_Eastern Extension Australasia and China Co_. Non! L'île à hélice ne veut dépendre de personne. Aussi a-t-il suffi de disposer à la surface de ces mers quelques centaines de bouées qui supportent l'extrémité de câbles électriques reliés avec Madeleine-bay. On accoste ces bouées, on rattache le fil aux appareils de l'observatoire, on lance des dépêches, et les agents de la baie sont toujours informés de la position en longitude et en latitude de Standard-Island. Il en résulte que le service des navires d'approvisionnement se fait avec une régularité railwayenne. Il est pourtant une importante question qui vaut la peine d'être élucidée. Et l'eau douce, comment se la procure-t-on pour les multiples besoins de l'île? L'eau?... On la fabrique par distillation dans deux usines spéciales voisines des ports. Des conduites l'amènent aux habitations ou la promènent sous les couches de la campagne. Elle sert ainsi à tous les services domestiques et de voirie, et retombe en pluie bienfaisante sur les champs et les pelouses, qui ne sont plus soumis aux caprices du ciel. Et non seulement cette eau est douce, mais elle est distillée, électrolysée, plus hygiénique que les plus pures sources des deux continents, dont une goutte de la grosseur d'une tête d'épingle peut renfermer quinze milliards de microbes. Il reste à dire dans quelles conditions s'effectue le déplacement de ce merveilleux appareil. Une grande vitesse ne lui est pas nécessaire, puisque, en six mois, il ne doit pas quitter les parages compris entre les tropiques, d'une part, et entre les cent trentième et cent quatre-vingtième méridiens, de l'autre. Quinze à vingt milles par vingt-quatre heures, Standard-Island n'en demande pas davantage. Or, ce déplacement, il eût été aisé de l'obtenir au moyen d'un touage, en établissant un câble fait de cette plante indienne qu'on nomme bastin, à la fois résistant et léger, qui eût flotté entre deux eaux de manière à ne point se couper aux fonds sous-marins. Ce câble se serait enroulé, aux deux extrémités de l'île, sur des cylindres mus par la vapeur, et Standard-Island se fût touée à l'aller et au retour, comme ces bateaux qui remontent ou descendent certains fleuves. Mais ce câble aurait dû être d'une grosseur énorme pour une pareille masse, et il eût été sujet à nombre d'avaries. C'était la liberté enchaînée, c'était l'obligation de suivre l'imperturbable ligne du touage, et, quand il s'agit de liberté, les citoyens de la libre Amérique sont d'une superbe intransigeance. À cette époque, très heureusement, les électriciens ont poussé si loin leurs progrès, que l'on a pu tout demander à l'électricité, cette âme de l'Univers. C'est donc à elle qu'est confiée la locomotion de l'île. Deux usines suffisent à faire mouvoir des dynamos d'une puissance pour ainsi dire infinie, fournissant l'énergie électrique à courant continu sous un voltage modéré de deux mille volts. Ces dynamos actionnent un puissant système d'hélices placées à proximité des deux ports. Elles développent chacune cinq millions de chevaux-vapeur, grâce à leurs centaines de chaudières chauffées avec ces briquettes de pétrole, moins encombrantes, moins encrassantes que la houille, et plus riches en calorique. Ces usines sont dirigées par les deux ingénieurs en chef, MM. Watson et Somwah, aidés d'un nombreux personnel de mécaniciens et de chauffeurs, sous le commandement supérieur du commodore Ethel Simcoë. De sa résidence à l'observatoire, le commodore est en communication téléphonique avec les usines, établies, l'une près de Tribord-Harbour, l'autre près de Bâbord- Harbour. C'est par lui que sont envoyés les instructions de marche et de contremarche, suivant l'itinéraire déterminé. C'est de là qu'est parti, dans la nuit du 25 au 26, l'ordre d'appareillage de Standard-Island, qui se trouvait dans le voisinage de la côte californienne au début de sa campagne annuelle. Ceux de nos lecteurs qui voudront bien, par la pensée, s'y embarquer de confiance, assisteront aux diverses péripéties de ce voyage à la surface du Pacifique, et peut-être n'auront-ils pas lieu de le regretter. Disons maintenant que la vitesse maximum de Standard-Island, lorsque ses machines développent leurs dix millions de chevaux, peut atteindre huit noeuds à l'heure. Les plus puissantes lames, quand quelque coup de vent les soulève, n'ont pas de prise sur elle. Par sa grandeur, elle échappe aux ondulations de la houle. Le mal de mer n'y est point à craindre. Les premiers jours «à bord», c'est à peine si l'on ressent le léger frémissement que la rotation des hélices imprime à son sous-sol. Terminée en éperons d'une soixantaine de mètres à l'avant et à l'arrière, divisant les eaux sans effort, elle parcourt sans secousses le vaste champ liquide offert à ses excursions. Il va de soi que l'énergie électrique, fabriquée par les deux usines, reçoit d'autres applications que la locomotion de Standard-Island. C'est elle qui éclaire la campagne, le parc, la cité. C'est elle qui engendre derrière la lentille des phares cette intense source lumineuse, dont les faisceaux, projetés au large, signalent de loin la présence de l'île à hélice et préviennent toute chance de collision. C'est elle qui fournit les divers courants utilisés par les services télégraphiques, téléphotiques, télautographiques, téléphoniques, pour les besoins des maisons particulières et des quartiers du commerce. C'est elle enfin qui alimente ces lunes factices, d'un pouvoir égal chacune à cinq mille bougies, qui peuvent éclairer une surface de cinq cents mètres superficiels. À cette époque, cet extraordinaire appareil marin en est à sa deuxième campagne à travers le Pacifique. Un mois avant, il avait abandonné Madeleine-bay en remontant vers le trente-cinquième parallèle, afin de reprendre son itinéraire à la hauteur des îles Sandwich. Or, il se trouvait le long de la côte de la Basse- Californie, lorsque Calistus Munbar, ayant appris par les communications téléphoniques que le Quatuor Concertant, après avoir quitté San-Francisco, se dirigeait vers San-Diégo, proposa de s'assurer le concours de ces éminents artistes. On sait de quelle façon il procéda à leur égard, comment il les embarqua sur l'île à hélice, laquelle stationnait alors à quelques encablures du littoral, et comment, grâce à ce tour pendable, la musique de chambre allait charmer les dilettanti de Milliard-City. Telle est cette neuvième merveille du monde, ce chef-d'oeuvre du génie humain, digne du vingtième siècle, dont deux violons, un alto et un violoncelle sont actuellement les hôtes, et que Standard-Island emporte vers les parages occidentaux de l'Océan Pacifique. VI -- Invités... _inviti_ À supposer que Sébastien Zorn, Frascolin, Yvernès, Pinchinat eussent été gens à ne s'étonner de rien, il leur eût été difficile de ne point s'abandonner à un légitime accès de colère en sautant à la gorge de Calistus Munbar. Avoir toutes les raisons de penser que l'on foule du pied le sol de l'Amérique septentrionale et être transporté en plein Océan! Se croire à quelque vingt milles de San-Diégo, où l'on est attendu le lendemain pour un concert, et apprendre brutalement qu'on s'en éloigne à bord d'une île artificielle, flottante et mouvante! Au vrai, cet accès eût été bien excusable. Par bonheur pour l'Américain, il s'est mis à l'abri de ce premier coup de boutoir. Profitant de la surprise, disons de l'hébétement dans lequel est tombé le quatuor, il quitte la plate-forme de la tour, prend l'ascenseur, et il est, pour le moment, hors de portée des récriminations et des vivacités des quatre Parisiens. «Quel gueux! s'écrie le violoncelle. -- Quel animal! s'écrie l'alto. -- Hé! hé!... si, grâce à lui, nous sommes témoins de merveilles... dit simplement le violon solo. -- Vas-tu donc l'excuser? répond le second violon. -- Pas d'excuse, réplique Pinchinat, et s'il y a une justice à Standard-Island, nous le ferons condamner, ce mystificateur de Yankee! -- Et s'il y a un bourreau, hurle Sébastien Zorn, nous le ferons pendre!» Or, pour obtenir ces divers résultats, il faut d'abord redescendre au niveau des habitants de Milliard-City, la police ne fonctionnant pas à cent cinquante pieds dans les airs. Et cela sera fait en peu d'instants, si la descente est possible. Mais la cage de l'ascenseur n'a point remonté, et il n'y a rien qui ressemble à un escalier. Au sommet de cette tour, le quatuor se trouve donc sans communication avec le reste de l'humanité. Après leur premier épanchement de dépit et de colère, Sébastien Zorn, Pinchinat, Frascolin, abandonnant Yvernès à ses admirations, sont demeurés silencieux et finissent par rester immobiles. Au-dessus d'eux, l'étamine du pavillon se déploie le long de la hampe. Sébastien Zorn éprouve une envie féroce d'en couper la drisse, de l'abaisser comme le pavillon d'un bâtiment qui amène ses couleurs. Mais mieux vaut ne point s'attirer quelque mauvaise affaire, et ses camarades le retiennent au moment où sa main brandit un bowie- knife bien affilé. «Ne nous mettons pas dans notre tort, fait observer le sage Frascolin. -- Alors... tu acceptes la situation?... demande Pinchinat. -- Non... mais ne la compliquons pas. -- Et nos bagages qui filent sur San-Diégo!... remarque Son Altesse en se croisant les bras. -- Et notre concert de demain!... s'écrie Sébastien Zorn. -- Nous le donnerons par téléphone!» répond le premier violon, dont la plaisanterie n'est pas pour calmer l'irascibilité du bouillant violoncelliste. L'observatoire, on ne l'a pas oublié, occupe le milieu d'un vaste square, auquel aboutit la Unième Avenue. À l'autre extrémité de cette principale artère, longue de trois kilomètres, qui sépare les deux sections de Milliard-City, les artistes peuvent apercevoir une sorte de palais monumental, surmonté d'un beffroi de construction très légère et très élégante. Ils se dirent que là doit être le siège du gouvernement, la résidence de la municipalité, en admettant que Milliard-City ait un maire et des adjoints. Ils ne se trompent pas. Et, précisément, l'horloge de ce beffroi commence à lancer un joyeux carillon, dont les notes arrivent jusqu'à la tour avec les dernières ondulations de la brise. «Tiens!... C'est en _ré majeur_, dit Yvernès. -- Et à deux quatre,» dit Pinchinat. Le beffroi sonne cinq heures. «Et dîner, s'écrie Sébastien Zorn, et coucher?... Est-ce que, par la faute de ce misérable Munbar, nous allons passer la nuit sur cette plate-forme, à cent cinquante pieds en l'air?» C'est à craindre, si l'ascenseur ne vient pas offrir aux prisonniers le moyen de quitter leur prison. En effet, le crépuscule est court sous ces basses latitudes, et l'astre radieux tombe comme un projectile à l'horizon. Les regards que le quatuor jette jusqu'aux extrêmes limites du ciel, n'embrassent qu'une mer déserte, sans une voile, sans une fumée. À travers la campagne circulent des trams courant à la périphérie de l'île ou desservant les deux ports. À cette heure, le parc est encore dans toute son animation. Du haut de la tour, on dirait une immense corbeille de fleurs, où s'épanouissent les azalées, les clématites, les jasmins, les glycines, les passiflores, les bégonias, les salvias, les jacinthes, les dahlias, les camélias, des roses de cent espèces. Les promeneurs affluent, -- des hommes faits, des jeunes gens, non point de ces «petits vernis» qui sont la honte des grandes cités européennes, mais des adultes vigoureux et bien constitués. Des femmes et des jeunes filles, la plupart en toilettes jaune-paille, ce ton préféré sous les zones torrides, promènent de jolies levrettes à paletots de soie et à jarretières galonnées d'or. Ça et là, cette gentry suit les allées de sable fin, capricieusement dessinées entre les pelouses. Ceux-ci sont étendus sur les coussins des cars électriques, ceux-là sont assis sur les bancs abrités de verdure. Plus loin de jeunes gentlemen se livrent aux exercices du tennis, du crocket, du golf, du foot- ball, et aussi du polo, montés sur d'ardents poneys. Des bandes d'enfants, -- de ces enfants américains d'une exubérance étonnante, chez lesquels l'individualisme est si précoce, les petites filles surtout, -- jouent sur les gazons. Quelques cavaliers chevauchent des pistes soigneusement entretenues, et d'autres luttent dans d'émouvants garden-partys. Les quartiers commerçants de la ville sont encore fréquentés à cette heure. Les trottoirs mobiles se déroulent avec leur charge le long des principales artères. Au pied de la tour, dans le square de l'observatoire, se produit une allée et venue de passants dont les prisonniers ne seraient pas gênés d'attirer l'attention. Aussi, à plusieurs reprises, Pinchinat et Frascolin poussent-ils de retentissantes clameurs. Pour être entendus, ils le sont, car des bras se tendent vers eux, des paroles même s'élèvent jusqu'à leur oreille. Mais aucun geste de surprise. On ne paraît point s'étonner du groupe sympathique qui s'agite sur la plate-forme. Quant aux paroles, elles consistent en _good-bye_, en _how do you do_, en bonjours et autres formules empreintes d'amabilité et de politesse. On dirait que la population milliardaise est informée de l'arrivée des quatre Parisiens à Standard-Island, dont Calistus Munbar leur a fait les honneurs. «Ah ça!... ils se fichent de nous! dit Pinchinat. -- Ça m'en a tout l'air!» réplique Yvernès. Une heure s'écoule, -- une heure pendant laquelle les appels ont été inutiles. Les invitations pressantes de Frascolin n'ont pas plu