The Project Gutenberg EBook of Le culte du moi 1, by Maurice Barres This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included with this eBook or online at www.gutenberg.net Title: Le culte du moi 1 Sous l'oeil des barbares Author: Maurice Barres Release Date: October 7, 2005 [EBook #16812] Language: French Character set encoding: ASCII *** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LE CULTE DU MOI 1 *** Produced by Marc D'Hooghe From images generously made available by gallica (Bibliotheque nationale de France) at http://gallica.bnf.fr. * * * * * LE CULTE DU MOI * * * * * SOUS L'OEIL DES BARBARES par MAURICE BARRES DE L'ACADEMIE FRANCAISE * * * * * NOUVELLE EDITION PARIS 1911 * * * * * TABLE EXAMEN DES TROIS ROMANS IDEOLOGIQUES. SOUS L'OEIL DES BARBARES Voici une courte monographie realiste LIVRE I AVEC SES LIVRES CHAPITRE PREMIER.--Concordance _Depart inquiet_ CHAPITRE DEUXIEME.--Concordance _Tendresse_ CHAPITRE TROISIEME.--Concordance _Desinteressement_ LIVRE II A PARIS CHAPITRE QUATRIEME.--Concordance _Paris a vingt ans_ CHAPITRE CINQUIEME.--Concordance _Dandysme_ CHAPITRE SIXIEME.--Concordance _Extase_ CHAPITRE SEPTIEME,--Concordance _Affaissement_ Oraison * * * * * EXAMEN DES TROIS ROMANS IDEOLOGIQUES * * * * * A M. PAUL BOURGET MON CHER AMI, _Ce volume_, Sous l'oeil des Barbares, _mis en vente depuis six semaines, etait ignore du public, et la plupart des professionnels le jugeaient incomprehensible et choquant, quand vous lui apportates votre autorite et voire amitie fraternelle. Vous m'en avez continue le benefice jusqu'a ce jour. Vous m'avez abrege de quelques annees le temps fort penible ou un ecrivain se cherche un public. Peut-etre aussi mon travail m'est-il devenu plus agreable a moi-meme, grace a cette courtoise et affectueuse comprehension par ou vous negligez les imperfections de ces pages pour y souligner ce qu'elles comportent de tentatives interessantes._ _Ah! les cheres journees entre autres que nous avons passees a Hyeres! Comme vous ecriviez_ Un coeur de femme, _nous n'avions souci que du viveur Casal, de Poyanne, de la pliante madame de Tilliere, puis aussi de la jeune Berenice et de cet idiot de Charles Martin qui faisaient alors ma complaisance. Ils nous amusaient parfaitement. J'ajoute que vous avez un art incomparable pour organiser la vie dans ses moindres details, c'est-a-dire donner de l'intelligence aux hoteliers et de la timidite aux importuns; a ce point que pas une fois, en me mettant a table, dans ce temps-la, il ne me vint a l'esprit une reflexion qui m'attriste en voyage, a savoir qu'etant donne le grand nombre de betes qu'on rencontre a travers le monde, il est bien penible que seuls, ou a peu pres, le veau, le boeuf et le mouton soient comestibles._ _Et c'est ainsi, mon cher Bourget, que vous m'avez procure le plaisir le plus doux pour un jeune esprit, qui est d'aimer celui qu'il admire._ _Si j'ajoute que vous etes le penseur de ce temps ayant la vue la plus nette des methodes convenables a chaque espece d'esprit et le gout le plus vif pour en discuter, on s'expliquera surabondamment que je prenne la liberte de vous adresser ce petit travail, ou je me suis propose d'examiner quelques questions que souleve cette theorie de la culture du Moi developpee dans_ Sous l'oeil des Barbares, Un homme libre _et_ le Jardin de Berenice. * * * * * EXAMEN Oui, il m'a semble, en lisant mes critiques les plus bienveillants, que ces trois volumes, publies a de larges intervalles (de 1888 a 91) n'avaient pas su dire tout leur sens. On s'est attache a louer ou a contester des details; c'est la suite, l'ensemble logique, le systeme qui seuls importent. Voici donc un examen de l'ouvrage en reponse aux critiques les plus frequentes qu'on en fait. Toutefois, de crainte d'offenser aucun de ceux qui me font la gracieusete de me suivre, je procederai par exposition, non par discussion. Que peut-on demander a ces trois livres? N'y cherchez pas de psychologie, du moins ce ne sera pas celle de MM. Taine ou Bourget. Ceux-ci procedent selon la methode des botanistes qui nous font voir comment la feuille est nourrie par la plante, par ses racines, par le sol ou elle se developpe, par l'air qui l'entoure. Ces veritables psychologues pretendent remonter la serie des causes de tout frisson humain; en outre, des cas particuliers et des anecdotes qu'ils nous narrent, ils tirent des lois generales. Tout a l'encontre, ces ouvrages-ci ont ete ecrits par quelqu'un qui trouve _l'Imitation de Jesus-Christ_ ou la _Vita nuova_ du Dante infiniment satisfaisantes, et dont la preoccupation d'analyse s'arrete a donner une description minutieuse, emouvante et contagieuse des etats d'ame qu'il s'est proposes. Le principal defaut de cette maniere, c'est qu'elle laisse inintelligibles, pour qui ne les partage pas, les sentiments qu'elle decrit. Expliquer que tel caractere exceptionnel d'un personnage fut prepare par les habitudes de ses ancetres et par les excitations du milieu ou il reagit, c'est le pont aux anes de la psychologie, et c'est par la que les lecteurs les moins prepares parviennent a penetrer dans les domaines tres particuliers ou les invite leur auteur. Si un bon psychologue en effet ne nous faisait le pont par quelque commentaire, que comprendrions-nous a tel livre, _l'Imitation_, par exemple, dont nous ne partageons ni les ardeurs ni les lassitudes? Encore la cellule d'un pieux moine n'est-elle pas, pour les lecteurs nes catholiques, le lieu le plus secret du monde: le moins mystique de nous croit avoir des lueurs sur les sentiments qu'elle comporte; mais la vie et les sentiments d'un pur lettre, orgueilleux, raffine et desarme, jete a vingt ans dans la rude concurrence parisienne, comment un honnete homme en aurait-il quelque lueur? Et comment, pour tout dire, un Anglais, un Norvegien, un Russe se pourront-ils reconnaitre dans le livre que voici, ou j'ai tente la monographie des cinq ou six annees d'apprentissage d'un jeune Francais intellectuel? On le voit, je ne me dissimule pas les difficultes de la methode que j'ai adoptee. Cette obscurite qu'on me reprocha durant quelques annees n'est nullement embarras de style, insuffisance de l'idee, c'est manque d'explications psychologiques. Mais quand j'ecrivais, tout mene par mon emotion, je ne savais que determiner et decrire les conditions des phenomenes qui se passaient en moi. Comment les eusse-je expliques? Et d'ailleurs, s'il y faut des commentaires, ne peuvent-ils etre fournis par les articles de journaux, par la conversation? Il m'est bien permis de noter qu'on n'est plus arrete aujourd'hui par ce qu'on declarait incomprehensible a l'apparition de ces volumes. Enfin ce livre,--et voici le fond de ma pensee,--je n'y melai aucune part didactique, parce que, dans mon esprit, je le recommande uniquement a ceux qui goutent la sincerite sans plus et qui se passionnent pour les crises de l'ame, fussent-elles d'ailleurs singulieres. Ces ideologies, au reste, sont exprimees avec une emotion communicative; ceux qui partagent le vieux gout francais pour les dissertations psychiques trouveront la un interet dramatique. J'ai fait de l'ideologie passionnee. On a vu le roman historique, le roman des moeurs parisiennes; pourquoi une generation degoutee de beaucoup de choses, de tout peut-etre, hors de jouer avec des idees, n'essayerait-elle pas le roman de la metaphysique? Voici des memoires spirituels, des ejaculations aussi, comme ces livres de discussions scolastiques que coupent d'ardentes prieres. Ces monographies presentent un triple interet: 1 deg. Elles proposent a plusieurs les _formules_ precises de sentiments qu'ils eprouvent eux aussi, mais dont ils ne prennent a eux seuls qu'une conscience imparfaite; 2 deg. Elles sont un _renseignement_ sur un type de jeune homme deja frequent et qui, je le pressens, va devenir plus nombreux encore parmi ceux qui sont aujourd'hui au lycee. Ces livres, s'ils ne sont pas trop delayes et trop forces par les imitateurs, seront consultes dans la suite comme documents; 3 deg. Mais voici un troisieme point qui fait l'objet de ma sollicitude toute speciale: ces monographies sont _un enseignement_. Quel que soit le danger d'avouer des buts trop hauts, je laisserais le lecteur s'egarer infiniment si je ne l'avouais. Jamais je ne me suis soustrait a l'ambition qu'a exprimee un poete etranger: "_Toute grande poesie est un enseignement, je veux que l'on me considere comme un maitre ou rien._" Et, par la, j'appelle la discussion sur la theorie qui remplit ces volumes, sur _le culte du Moi_. J'aurai ensuite a m'expliquer de mon _Scepticisme_, comme ils disent. * * * * * I--CULTE DU MOI a.--JUSTIFICATION DU CULTE DU MOI M'etant propose de mettre en roman la conception que peuvent se faire de l'univers les gens de notre epoque decides a penser par eux-memes et non pas a repeter des formules prises au cabinet de lecture, j'ai cru devoir commencer par une etude du Moi. Mes raisons, je les ai exposees dans une conference de decembre 1890, au theatre d'application, et quoique cette dissertation n'ait pas ete publiee, il me parait superflu de la reprendre ici dans son detail. Notre morale, notre religion, notre sentiment des nationalites sont choses ecroulees, constatais-je, auxquelles nous ne pouvons emprunter de regles de vie, et, en attendant que nos maitres nous aient refait des certitudes, il convient que nous nous en tenions a la seule realite, au Moi. C'est la conclusion du premier chapitre (assez insuffisant, d'ailleurs) de _Sous l'oeil des Barbares_. On pourra dire que cette affirmation n'a rien de bien fecond, vu qu'on la trouve partout. A cela, s'il faut repondre, je reponds qu'une idee prend toute son importance et sa signification de l'ordre ou nous la placons dans l'appareil de notre logique. Et le culte du Moi a recu un caractere preponderant dans l'exposition de mes idees, en meme temps que j'essayais de lui donner une valeur dramatique dans mon oeuvre. Egoisme, egotisme, Moi avec une majuscule, ont d'ailleurs fait leur chemin. Tandis qu'un grand nombre de jeunes esprits, dans leur desarroi moral, accueillaient d'enthousiasme cette chaloupe, il s'eleva des recriminations, les sempiternelles declamations contre l'egoisme. Cette clameur fait sourire. Il est facheux qu'on soit encore oblige d'en revenir a des notions qui, une fois pour toutes, devraient etre acquises aux esprits un peu defriches. "Les moralistes, disait avec une haute clairvoyance Saint-Simon en 1807, se mettent en contradiction quand ils defendent a l'homme l'egoisme et approuvent le patriotisme, car le patriotisme n'est pas autre chose que l'egoisme national, et cet egoisme fait commettre de nation a nation les memes injustices que l'egoisme personnel entre les individus." En realite, avec Saint-Simon, tous les penseurs l'ont bien vu, la conservation des corps organises tient a l'egoisme. Le mieux ou l'on peut pretendre, c'est a combiner les interets des hommes de telle facon que l'interet particulier et l'interet general soient dans une commune direction. Et de meme que la premiere generation de l'humanite est celle ou il y eut le plus d'egoisme personnel, puisque les individus ne combinaient pas leurs interets, de meme des jeunes gens sinceres, ne trouvant pas, a leur entree dans la vie, un maitre, "_axiome, religion ou prince des hommes_," qui s'impose a eux, doivent tout d'abord servir les besoins de leur Moi. Le premier point, c'est d'exister. Quand ils se sentiront assez forts et possesseurs de leur ame, qu'ils regardent alors l'humanite et cherchent une voie commune ou s'harmoniser. C'est le souci qui nous emouvait aux jours d'amour du _Jardin de Berenice_. Mais, par un examen attentif des seuls titres de ces trois petites suites, nous allons toucher, surement et sans trainer, leur essentiel et leur ordonnance. * * * * * b.--THESE DE "SOUS L'OEIL DES BARBARES" Grave erreur de preter a ce mot de _barbares_ la signification de "philistins" ou de "bourgeois". Quelques-uns s'y meprirent tout d'abord. Une telle synonymie pourtant est fort opposee a nos preoccupations. Par quelle grossiere obsession professionnelle separerais-je l'humanite en artistes, fabricants d'oeuvres d'art et en non-artistes? Si Philippe se plaint de vivre "sous l'oeil des barbares", ce n'est pas qu'il se sente opprime par des hommes sans culture ou par des negociants; son chagrin c'est de vivre parmi des etres qui de la vie possedent un reve oppose a celui qu'il s'en compose. Fussent-ils par ailleurs de fins lettres, ils sont pour lui des etrangers et des adversaires. Dans le meme sens les Grecs ne voyaient que barbares hors de la patrie grecque. Au contact des etrangers, et quel que fut d'ailleurs le degre de civilisation de ceux-ci, ce peuple jaloux de sa propre culture eprouvait un froissement analogue a celui que ressent un jeune homme contraint par la vie a frequenter des etres qui ne sont pas de sa patrie psychique. Ah! que m'importe la qualite d'ame de qui contredit une sensibilite! Ces etrangers qui entravent ou devoient le developpement de tel Moi delicat, hesitant et qui se cherche, ces barbares sous la pression de qui un jeune homme faillira a sa destinee et ne trouvera pas sa joie de vivre, je les hais. * * * * * Ainsi, quand on les oppose, prennent leur pleine intelligence ces deux termes _Barbares_ et _Moi_. Notre Moi, c'est la maniere dont notre organisme reagit aux excitations du milieu et sous la contradiction des Barbares. Par une innovation qui, peut-etre, ne demeurera pas infeconde, j'ai tenu compte de cette opposition dans l'agencement du livre. _Les concordances_ sont le recit des faits tels qu'ils peuvent etre releves _du dehors_, puis, dans une contre-partie, je donne le meme fait, tel qu'il est senti _au dedans_. Ici, la vision que les Barbares se font d'un etat de notre ame, la le meme etat tel que nous en prenons conscience. Et tout le livre, c'est la lutte de Philippe pour se maintenir au milieu des Barbares qui veulent le plier a leur image. Notre Moi, en effet, n'est pas immuable; il nous faut le defendre chaque jour et chaque jour le creer. Voila la double verite sur quoi sont batis ces ouvrages. Le culte du Moi n'est pas de s'accepter tout entier. Cette ethique, ou nous avons mis notre ardente et notre unique complaisance, reclame de ses servants un constant effort. C'est une culture qui se fait par elaguements et par accroissements: nous avons d'abord a epurer notre Moi de toutes les parcelles etrangeres que la vie continuellement y introduit, et puis a lui ajouter. Quoi donc? Tout ce qui lui est identique, assimilable; parlons net: tout ce qui se colle a lui quand il se livre sans reaction aux forces de son instinct. "Moi, disait Proudhon, se souvenant de son enfance, c'etait tout ce que je pouvais toucher de la main, atteindre du regard et qui m'etait bon a quelque chose; non-moi etait tout ce qui pouvait nuire ou resister a moi." Pour tout etre passionne qu'emporte son jeune instinct, c'est bien avec cette simplicite que le monde se dessine. Proudhon, petit villageois qui se roulait dans les herbages de Bourgogne, ne jouissait pas plus du soleil et du bon air que nous n'avons joui de Balzac et de Fichte dans nos chambres etroites, ouvertes sur le grand Paris, nous autres jeunes bourgeois palis, affames de tous les bonheurs. Appliquez a l'aspect spirituel des choses ce qu'il dit de l'ordre physique, vous avez l'etat de Philippe dans _Sous l'oeil des Barbares_. Les Barbares, voila le non-moi, c'est-a-dire tout ce qui peut nuire ou resister au Moi. Cette definition, qui s'illuminera dans _l'Homme libre_ et _le Jardin de Berenice_, est bien trouble encore au cours de ce premier volume. C'est que la naissance de notre Moi, comme toutes les questions d'origine, se derobe a notre clairvoyance; et le souvenir confus que nous en conservons ne pouvait s'exprimer que dans la forme ambigue du symbole. Ces premiers chapitres des "Barbares", le _Bonhomme Systeme_, education desolee qu'avant toute experience nous recumes de nos maitres, _Premieres Tendresses_, qui ne sont qu'un baiser sur un miroir, puis _Athene_, assaillie dans une facon de tour d'ivoire par les Barbares, sont la description sincere des couches profondes de ma sensibilite.... Attendez! voici qu'a Milan, devant le sourire du Vinci, le Moi fait sa haute education; voici que les Barbares, vus avec une plus large comprehension, deviennent l'adversaire, celui qui contredit, qui divise. Ce sera _l'Homme libre_, ce sera _Berenice_. Quant a ce premier volume, je le repete, point de depart et assise de la serie, il se limite a decrire l'eveil d'un jeune homme a la vie consciente, au milieu de ses livres d'abord, puis parmi les premieres brutalites de Paris. Je le verifiai a leurs sympathies, ils sont nombreux ceux de vingt ans qui s'acharnent a conquerir et a proteger leur Moi, sous toute l'ecume dont l'education l'a recouvert et qu'y rejette la vie a chaque heure. Je les vis plus nombreux encore quand, non contents de celebrer la sensibilite qu'ils ont d'eux-memes, je leur proposai de la cultiver, d'etre des "hommes libres", des hommes se possedant en main. * * * * * c.--THESE D'"UN HOMME LIBRE" Ce Moi, qui tout a l'heure ne savait meme pas s'il pouvait exister, voici qu'il se perfectionne et s'augmente. Ce second volume est le detail des experiences que Philippe institua et de la religion qu'il pratiqua pour se conformer a la loi qu'il se posait d'etre ardent et clairvoyant. Pour parvenir deliberement a l'enthousiasme, je me felicite d'avoir restaure la puissante methode de Loyola. Ah! que cette mecanique morale, completee par une bonne connaissance des rapports du physique et du moral (ou j'ai suivi Cabanis, quelqu'autre demain utilisera nos hypnotiseurs), saurait rendre de services a un amateur des mouvements de l'ame! Livre tout de volonte et d'aspect desseche comme un recueil de formules, mais si reellement noble! J'y fortifie d'une methode reflechie un dessein que j'avais forme d'instinct, et en meme temps je l'eleve. A Milan, devant le Vinci, Philippe epure sa conception des Barbares; en Lorraine, sa conception du Moi. Ce ne sont pas des hors-d'oeuvre, ces chapitres sur la Lorraine que tout d'abord le public accueillit avec indulgence, ni ce double chapitre sur Venise, qui m'est peut-etre le plus precieux du volume. Ils decrivent les moments ou Philippe se comprit comme un instant d'une chose immortelle. Avec une piete sincere, il retrouvait ses origines et il entrevoyait ses possibilites futures. A interroger son Moi dans son accord avec des groupes, Philippe en prit le vrai sens. Il l'apercut comme l'effort de l'instinct pour se realiser. Il comprit aussi qu'il souffrait de s'agiter, sans tradition dans le passe et tout consacre a une oeuvre viagere. Ainsi, a force de s'etendre, le Moi va se fondre dans l'Inconscient. Non pas y disparaitre, mais s'agrandir des forces inepuisables de l'humanite, de la vie universelle. De la ce troisieme volume, _le Jardin de Berenice_, une theorie de l'amour, ou les producteurs francais qui tapageaient contre Schopenhauer et ne savaient pas reconnaitre en lui l'esprit de notre dix- huitieme siecle, pourront varier leurs developpements, s'ils distinguent qu'ici l'on a mis Hartmann en action. * * * * * d.--THESE DU "JARDIN DE BERENICE" Mais peut-etre n'est-il pas superflu d'indiquer que la logique de l'intrigue est aussi serree que la succession des idees.... A la fin de _Sous l'oeil des Barbares_, Philippe, decourage du contact avec les hommes, aspirait a trouver un ami qui le guidat. Il faut toujours en rabattre de nos reves: du moins trouva-t-il un camarade qui partagea ses reflexions et ses sensations dans une retraite methodique et feconde. C'est Simon, ce fameux Simon (de Saint-Germain). Lasse pourtant de cette solitude, de ce dilettantisme contemplatif et de tant d'experiences menues, aux dernieres pages d'_Un Homme libre_, Philippe est pret pour l'action. _Le Jardin de Berenice_ raconte une campagne electorale. Ce que Philippe apprend, et du peuple et de Berenice qui ne font qu'un, je n'ai pas a le reproduire ici, car je me propose de souligner l'esprit de suite que j'ai mis dans ces trois volumes, mais non pas de suivre leurs developpements. Une vive allure et d'elegants raccourcis toujours me plurent trop pour que je les gate de commentaires superflus". Qu'il me suffise de renvoyer a une phrase des _Barbares_, fort essentielle, quelques-uns qui se troublent, disant: "Berenice est-elle une petite-fille, ou l'ame populaire, ou l'Inconscient?" Aux premiers feuillets, leur repondais-je, on voit une jeune femme autour d'un jeune homme. N'est-ce pas plutot l'histoire d'une ame avec ses deux elements, feminin et male? Ou encore, a cote du Moi qui se garde, veut se connaitre et s'affirmer, la fantaisie, le gout du plaisir, le vagabondage, si vif chez un etre jeune et sensible? Que ne peut-on y voir? Je sais seulement que mes troubles m'offrirent cette complexite ou je ne trouvais alors rien d'obscur. Ce n'est pas ici une enquete logique sur la transformation de la sensibilite; je restitue sans retouche des visions ou des emotions profondement ressenties. Ainsi, dans le plus touchant des poemes, dans la _Vita nuova_, la Beatrice est-elle une amoureuse, l'Eglise ou la Theologie? Dante, qui ne cherchait point cette confusion, y aboutit, parce qu'_a des ames, aux plus sensitives, le vocabulaire commun devient insuffisant. Il vivait dans une surexcitation nerveuse qu'il nommait, selon les heures, desir de savoir, desir d'aimer, desir sans nom,_--et qu'il rendit immortelle par des procedes heureux. A-t-on remarque que la femme est la meme a travers ces trois volumes, accommodee simplement au milieu? L'ombre elegante et tres raisonneuse des premiers chapitres des _Barbares_, c'est deja celle qui sera Berenice; elle est vraiment designee avec exactitude au chapitre _Aventures d'amour_, dans _l'Homme libre_, quand Philippe l'appelle l'"Objet". Voila bien le nom qui lui convient dans tous ses aspects, au cours de ces trois volumes. Elle est, en effet, objectivee, la part sentimentale qu'il y a dans un jeune homme de ce temps.... Et vraiment n'etait-il pas temps qu'un conteur accueillit ce principe, admis par tous les analystes et verifie par chacun de nous jusqu'au plus profond desenchantement, a savoir que l'amour consiste a vetir la premiere venue qui s'y prete un peu des qualites que nous recherchons cette saison-la? "C'est nous qui creons l'univers," telle est la verite qui impregne chaque page de cette petite oeuvre. De la leurs conclusions: le Moi decouvre une harmonie universelle a mesure qu'il prend du monde une conscience plus large et plus sincere. Cela se concoit, il cree conformement a lui-meme; il suffit qu'il existe reellement, qu'il ne soit pas devenu un reflet des Barbares, et dans un univers qui n'est que l'ensemble de ses pensees regnera la belle ordonnance selon laquelle s'adaptent necessairement les unes aux autres les conceptions d'un cerveau lucide. Cette harmonie, cette securite, c'est la revelation qu'on trouve au _Jardin de Berenice_, et en verite y a-t-il contradiction entre cette derniere etape et l'inquietude du depart _Sous l'oeil des Barbares_? Nullement, c'etait acheminement. Avant que le Moi creat l'univers, il lui fallait exister: ses duretes, ses negations, c'etait effort pour briser la coquille, pour etre. * * * * * II.--PRETENDU SCEPTICISME Et maintenant au lecteur informe de reviser ce jugement de scepticisme qu'on porta sur notre oeuvre. Nul plus que nous ne fut affirmatif. Parmi tant de contradictions que, a notre entree dans la vie, nous recueillons, nous, jeunes gens informes de toutes les facons de sentir, je ne voulus rien admettre que je ne l'eusse eprouve en moi-meme. L'opinion publique fletrit a bon droit l'hypocrisie. Celle-ci pourtant n'est qu'une concession a l'opinion elle-meme, et parfois, quand elle est l'habilete d'un Spinoza ou d'un Renan sacrifiant pour leur securite aux dieux de l'empire, bien qu'elle demeure une defaillance du caractere, elle devient excusable pour les qualites de clairvoyance qui la deciderent. Mais de ce point de vue intellectuel meme, comment excuser des deguises sans le savoir, qui marchent vetus de facons de sentir qui ne furent jamais les leurs? Ils introduisent le plus grand desordre dans l'humanite; ils contredisent l'inconscient, en se derobant a jouer le personnage pour lequel de toute eternite ils furent faconnes. Ecoeure de cette mascarade et de ces melanges impurs, nous avons eu la passion d'etre sincere et conforme a nos instincts. Nous servons en sectaire la part essentielle de nous-meme qui compose notre Moi, nous haissons ces etrangers, ces Barbares, qui l'eussent corrode. Et cet acte de foi, dont recurent la formule, par mes soins, tant de levres qui ne savaient plus que railler, il me vaudrait qu'on me dit sceptique! J'entrevois une confusion. Des lecteurs superficiels se seront mepris sur l'ironie, procede litteraire qui nous est familier. Vraiment je ne l'employai qu'envers ceux qui vivent, comme dans un mardi-gras perpetuel, sous des formules louees chez le costumier a la mode. Leurs convictions, tous leurs sentiments, ce sont manteaux de cour qui pendent avilis et flasques, non pas sur des reins maladroits, sur des mollets de bureaucrates, mais, disgrace plus grave, sur des ames indignes. Combien en ai-je vu de ces nobles postures qui tres certainement n'etaient pas hereditaires!... Ah! laissez-m'en sourire, tout au moins une fois par semaine, car tel est notre manque d'heroisme que nous voulons bien nous accommoder des conventions de la vie de societe et meme accepter l'etrange dictionnaire ou vous avez defini, selon votre interet, le juste et l'injuste, les devoirs et les merites; mais un sourire, c'est le geste qu'il nous faut pour avaler tant de crapauds. Soldats, magistrats, moralistes, educateurs, pour distraire les simples de l'epouvante ou vous les mettez, laissez qu'on leur demasque sous vos durs raisonnements l'imbecillite de la plupart d'entre vous et le remords du surplus. Si nous sommes impuissants a degager notre vie du courant qui nous emporte avec vous, n'attendez pourtant pas, detestables compagnons, que nous prenions au serieux ces devoirs que vous affichez et ces mille sentiments qui ne vous ont pas coute une larme. Ai-je eu en revanche la moindre ironie pour Athene dans son Serapis, pour ma tendre Berenice humiliee, pour les pauvres animaux? Nul ne peut me reprocher le rire de Gundry sur le passage de Jesus portant sa croix, ce rire qui nous glace dans _Parsifal_. Seulement, a Gundry non plus je ne jetterai pas la reprobation, parce que, si nerveuse, elle-meme est bien faite pour souffrir. Toujours je fus l'ami de ceux qui etaient miserables en quelque chose, et si je n'ai pas l'espoir d'aller jusqu'aux pauvres et aux desherites, je crois que je plairai a tous ceux qui se trouvent dans un etat facheux au milieu de l'ordre du monde, a tous ceux qui se sentent faibles devant la vie. Je leur dis, et d'un ton fort assure: "Il n'y a qu'une chose que nous connaissions et qui existe reellement parmi toutes les fausses religions qu'on te propose, parmi tous ces cris du coeur avec lesquels on pretend te rebatir l'idee de patrie, te communiquer le souci social et t'indiquer une direction morale. Cette seule realite tangible, c'est le Moi, et l'univers n'est qu'une fresque qu'il fait belle ou laide. "Attachons-nous a notre Moi, protegeons-le contre les etrangers, contre les Barbares. "Mais ce n'est pas assez qu'il existe; comme il est vivant, il faut le cultiver, agir sur lui mecaniquement (etude, curiosite, voyages). "S'il a faim encore, donne-lui l'action (recherche de la gloire, politique, industrie, finances). "Et s'il sent trop de secheresse, rentre dans l'instinct, aime les humbles, les miserables, ceux qui font effort pour croitre. Au soleil incline d'automne qui nous fait sentir l'isolement aux bras meme de notre maitresse, courons contempler les beaux yeux des phoques et nous desoler de la mysterieuse angoisse que temoignent dans leur vasque ces betes au coeur si doux, les freres des chiens et les notres." Un tel repliement sur soi-meme est dessechant, m'a-t-on dit. Nul d'entre vous, mes chers amis, qui ne sourie de cette objection, s'il se conforme a la methode que j'expose. Ce que l'on dit de l'homme de genie, qu'il s'ameliore par son oeuvre, est egalement vrai de tout analyste du Moi. C'est de manquer d'energie et de ne savoir ou s'interesser que souffre le jeune homme moderne, si prodigieusement renseigne sur toutes les facons de sentir. Eh bien! qu'il apprenne a se connaitre, il distinguera ou sont ses curiosites sinceres, la direction de son instinct, sa verite. Au sortir de cette etude obstinee de son Moi, a laquelle il ne retournera pas plus qu'on ne retourne a sa vingtieme annee, je lui vois une admirable force de sentir, plus d'energie, de la jeunesse enfin et moins de puissance de souffrir. Incomparables benefices! Il les doit a la science du mecanisme de son Moi qui lui permet de varier a sa volonte le jeu, assez restreint d'ailleurs, qui compose la vie d'un Occidental sensible. J'entends que l'on va me parler de solidarite. Le premier point c'etait d'exister. Que si maintenant vous vous sentez libres des Barbares et veritablement possesseurs de votre ame, regardez l'humanite et cherchez une voie commune ou vous harmoniser. Prenez d'ailleurs le Moi pour un terrain d'attente sur lequel vous devez vous tenir jusqu'a ce qu'une personne energique vous ait reconstruit une religion. Sur ce terrain a batir, nous camperons, non pas tels qu'on puisse nous qualifier de religieux, car aucun doctrinaire n'a su nous proposer d'argument valable, sceptiques non plus, puisque nous avons conscience d'un probleme serieux,--mais tout a la fois religieux et sceptiques. En effet, nous serions enchante que quelqu'un survint qui nous fournit des convictions.... Et, d'autre part, nous ne meprisons pas le scepticisme, nous ne dedaignons pas l'ironie.... Pour les personnes d'une vie interieure un peu intense, qui parfois sont tentees d'accueillir des solutions mal verifiees, le sens de l'ironie est une forte garantie de liberte. * * * * * Au terme de cet examen, ou j'ai resserre l'idee qui anime ces petits traites, mais d'une main si dure qu'ils m'en paraissent maintenant tout froisses, je crains que le ton demonstratif de ce commentaire ne donne le change sur nos preoccupations d'art. En verite, si notre oeuvre n'avait que l'interet precis que nous expliquons ici et n'y joignait pas des qualites moins saisissables, plus nuageuses et qui ouvrent le reve, je me tiendrais pour malheureux. Mais ces livres sont de telle naissance qu'on y peut trouver plusieurs sens. Une besogne purement didactique et toute de clarte n'a rien pour nous tenter. S'il m'y fallait plier, je rougirais d'ailleurs de me limiter dans une froide theorie parcellaire et voudrais me jouer dans l'abondante erudition du dictionnaire des sciences philosophiques. Aurais-je admis que ma contribution doublat telle page des manuels ecrits par des maitres de conferences sur l'ordinaire de qui j'eusse paru empieter! Nul qui s'y meprenne: dans ces volumes-ci, il s'agissait moins de composer une chose logique que de donner en tableaux emouvants une description sincere de certaines facons de sentir. Ne voici pas de la scolastique, mais de la vie. De meme qu'a la salle d'armes nous preferons le jeu utile de l'epee aux finesses du fleuret, de meme, si nous aimons la philosophie, c'est pour les services que nous en attendons. Nous lui demandons de preter de la profondeur aux circonstances diverses de notre existence. Celles-ci, en effet, a elles seules, n'eveillent que le baillement. Je ne m'interesse a mes actes que s'ils sont meles d'ideologie, en sorte qu'ils prennent devant mon imagination quelque chose de brillant et de passionne. Des pensees pures, des actes sans plus, sont egalement insuffisants. J'envoyai chacun de mes reves brouter de la realite dans le champ illimite du monde, en sorte qu'ils devinssent des betes vivantes, non plus d'insaisissables chimeres, mais des etres qui desirent et qui souffrent. Ces idees ou du sang circule, je les livre non a mes aines, non a ceux qui viendront plus tard, mais a plusieurs de mes contemporains. Ce sont des livres et c'est la vie ardente, subtile et clairvoyante ou nous sommes quelques-uns a nous plaire. En suivant ainsi mon instinct, je me conformais a l'esthetique ou excellent les Goethe, les Byron, les Heine qui, preoccupes d'intellectualisme, ne manquent jamais cependant de transformer en matiere artistique la chose a demontrer. Or, si j'y avais reussi en quelque mesure, il m'en faudrait reporter tout l'honneur a l'Italie, ou je compris les formes. Reflechissant parfois a ce que j'avais le plus aime au monde, j'ai pense que ce n'etait pas meme un homme qui me flatte, pas meme une femme qui pleure, mais Venise; et quoique ses canaux me soient malsains, la fievre que j'y prenais m'etait tres chere, car elle elargit la clairvoyance au point que ma vie inconsciente la plus profonde et ma vie psychique se melaient pour m'etre un immense reservoir de jouissance. Et je suivais avec une telle acuite mes sentiments encore les plus confus que j'y lisais l'avenir en train de se former. C'est a Venise que j'ai decide toute ma vie, c'est de Venise egalement que je pourrais dater ces ouvrages. Sur cette rive lumineuse, je crois m'etre fait une idee assez exacte de ces delires lucides que les anciens eprouvaient aux bords de certains etangs. * * * * * SOUS L'OEIL DES BARBARES * * * * * Voici une courte monographie realiste. La realite varie avec chacun de nous puisqu'elle est l'ensemble de nos habitudes de voir, de sentir et de raisonner. Je decris un etre jeune et sensible dont la vision de l'univers se transforme frequemment et qui garde une memoire fort nette de six ou sept realites differentes. Tout en soignant la liaison des idees et l'agrement du vocabulaire, je me suis surtout applique a copier exactement les tableaux de l'univers que je retrouvais superposes dans une conscience. C'est ici l'histoire des annees d'apprentissage d'un Moi, ame ou esprit. * * * * * Un soir de secheresse, dont j'ai decrit le malaise a la page 277 [voir: AFFAISSEMENT (fin): par. qui commence avec: Souvent, tres souvent,...M.D.] celui de qui je parle imagina de se plaire parmi ses reves et ses casuistiques, parmi tous ces systemes qu'il avait successivement vetus et rejetes. Il proceda avec methode, et de frissons en frissons il se retrouva: depuis l'eveil de sa pensee, la-bas dans un de ces lits de dortoir, ou presse par les miseres presentes, trop soumis a ses premieres lectures, il essayait deja d'individualiser son humeur indocile et hautaine,--jusqu'a cette fievre de se connaitre qui veut ici laisser sa trace. Dans ce roman de la vie interieure, la suite des jours avec leur pittoresque et leurs ana ne devait rien laisser qui ne fut transforme en reve ou emotion, car tout y est annonce d'une conscience qui se souvient et dans laquelle rien ne demeure qui ne se greffe sur le Moi pour en devenir une parcelle vivante. C'est aux manuels speciaux de raconter ou jette sa gourme un jeune homme, sa bibliotheque, son installation a Paris, son entree aux Affaires etrangeres et toute son intrigue: nous leur avons emprunte leur langage pour etablir les concordances, mais le but precis que je me suis pose, c'est de mettre en valeur les modifications qu'a subies, de ces passes banales, une ame infiniment sensible. Celui de qui je decris les apprentissages evoquerait peut-etre dans une causerie des visages, des anecdotes de jadis: il les inventerait a mesure. Certaines sensibilites toujours en emoi vibrent si violemment que la poussiere exterieure glisse sur elles sans les penetrer. J'ai repousse ce badinage, que par fausse honte ou pour qu'on admire l'apaisement de notre maturite, nous affectons souvent au sujet de "nos illusions de jeunesse"; mais je me defiai aussi de preter l'acrete, ou il atteignit sur la fin, a ma description de ses premieres annees, si belles de confiance, de tendresse, d'heroisme sentimental. * * * * * Chaque vision qu'il eut de l'univers, avec les images intermediaires et son atmosphere, se resumant en un episode caracteristique; les scenes premieres, vagues et un peu abstraites pour respecter l'effacement du souvenir et parce qu'elles sont d'une minorite defiante et qui poussa tout au reve; de petits traits choisis, plus abondants a mesure qu'on approche de l'instant ou nous ecrivons; enfin dans une soiree minutieuse, cet analyste s'abandonnant a la boheme de son esprit et de son coeur: Voila ce qu'il aurait fallu pour que ce livre reproduisit exactement les cinq annees d'apprentissage de ce jeune homme, telles qu'elles lui apparaissent a lui-meme depuis cette page 277 et derniere ou nous le surprenons exigeant et lasse qui contemple le tableau de sa vie. Voila ce que je projetais, le curieux livret metaphysique, precis et succinct, que j'aurais fait prendre en amitie par quelques dandies misanthropes, revant dans un jour d'hiver derriere des vitres gresillees. * * * * * Du moins ai-je decrit sans malice d'art, en bonne lumiere et sobrement. Je me suis decide a manquer d'eloquence litteraire; je n'avais pas l'onction, ni l'autorite des ecclesiastiques qui parlerent en termes fortifiants des humiliations de la conscience. Annaliste d'une education, je fis le tour de mon sujet en poussant devant moi des mots amoraux et des phrases conciliantes. C'est ici une facon assez rare de catalogue sentimental. * * * * * Mais pourquoi si lents et si froids, les petits traits d'analyse! Pourquoi les mots, cette precision grossiere et qui maltraite nos complications! Au premier feuillet on voit une jeune femme autour d'un jeune homme. N'est-ce pas plutot l'histoire d'une ame avec ses deux elements, feminin et male? ou encore, a cote du Moi qui se garde, veut se connaitre et s'affirmer, la fantaisie, le gout du plaisir, le vagabondage, si vif chez un etre jeune et sensible? Que ne peut-on y voir? Je sais seulement que mes troubles m'offrirent cette complexite ou je ne trouvais alors rien d'obscur. Ce n'est pas ici une enquete logique sur la transformation de la sensibilite; je restitue sans retouche des visions ou emotions, profondement ressenties. Ainsi, dans le plus touchant des poemes, dans la _Vita nuova_, la Beatrice est-elle une amoureuse, l'Eglise ou la Theologie? Dante qui ne cherchait point cette confusion y aboutit, parce qu'a des ames, aux plus sensitives, le vocabulaire commun devient insuffisant. Il vivait dans une excitation nerveuse qu'il nommait, selon les heures, desir de savoir, desir d'aimer, desir sans nom--et qu'il rendit immortelle par des procedes heureux. Avec sa secheresse, cette monographie, ecrite malgre tout a deux pas de l'_Eden_ ou je flanai tant de soirs, est aussi une partie d'_un livre de memoires_. * * * * * On pourra juger que ma probite de copiste va parfois jusqu'a la candeur. J'avoue que de simples femmes, agreables et gaies, mais soumises a la vision coutumiere de l'univers qu'elles relevent d'une ironie facile, me firent plus d'un soir renier a part moi mes poupees de derriere la tete. Mais quoi! de la fatigue, une deception, de la musique, et je revenais a mes nuances. Saint Bonaventure, avec un grand sens litteraire, ecrit qu'il faut lire en aimant. Ceux qui feuillettent ce breviaire d'egotisme y trouveront moins a railler la sensibilite de l'auteur s'ils veulent bien reflechir sur eux-memes. Car chacun de nous, quel qu'il soit, se fait sa legende. Nous servons notre ame comme notre idole; les idees assimilees, les hommes penetres, toutes nos experiences nous servent a l'embellir et a nous tromper. C'est en ecoutant les legendes des autres que nous commencons a limiter notre ame; nous soupconnons qu'elle n'occupe pas la place que nous croyons dans l'univers. Dans ses pires surexcitations, celui que je peins gardait quelque lueur de ne s'emouvoir que d'une fiction. Hors cette fiction, trop souvent sans douceur, rien ne lui etait. Ainsi le voulut une sensibilite tres jeune unie a une intelligence assez mure. Desireux de respecter cette tenue en partie double de son imagination, j'ai redige des _concordances_, ou je marque la clairvoyance qu'il conservait sur soi-meme dans ses troubles les plus indociles. J'y ai joint les besognes que, pendant ses crises sentimentales, il menait dans le monde exterieur. Je souhaite avoir complete ainsi l'atmosphere ou ce Moi se developpait sans s'apaiser et qu'on ne trouve pas de lacunes entre ces diverses heures vraiment siennes, heures du soir le plus souvent, ou, apres des semaines de vision banale, soudain reveille a la vie personnelle par quelque froissement, il ramassait la chaine de ses emotions et disait a son passe, renie parfois aux instants gais et de bonne sante: "Petit garcon, si timide, tu n'avais pas tort." * * * * * LIVRE I AVEC SES LIVRES A Stanislas de Guaita. * * * * * CHAPITRE PREMIER * * * * * CONCORDANCE _Il naquit dans l'Est de la France et dans un milieu ou, il n'y avait rien de meridional. Quand il eut dix ans, on le mit au college ou, dans une grande misere physique (sommeils ecourtes, froids et humidite des recreations, nourriture grossiere), il dut vivre parmi les enfants de son age, facheux milieu, car a dix ans ce sont precisement les futurs goujats qui dominent par leur hablerie et leur vigueur, mais celui qui sera plus tard un galant homme ou un esprit fin, a dix ans est encore dans les brouillards._ _Il fut initie au rudiment par M.F., le professeur le plus fort qu'on put voir; d'une seule main ce pedagogue arrachait l'oreille d'un eleve qui de plus en devenait ridicule._ _Comme son tour d'esprit portait notre sujet a generaliser, il commenca des lors a ne penser des hommes rien de bon._ _Etant mal nourri, par manque de globules sanguins il devint timide, et son agitation faite d'orgueil et de malaise deplut._ _Bientot, pour relever ses humiliations quotidiennes, il eut des lectures qui lui donnerent sur les choses des certitudes hatives et pleines d'acrete._ _Le roi Rhamses II est blame par les conservateurs du Louvre, ayant usurpe un sphinx sur ses predecesseurs. Le jeune homme de qui je parle inscrivit de meme son nom sur des troupes de sphinx qui legitimement appartenaient a des litterateurs francais. Il s'enorgueillit d'etranges douleurs qu'il n'avait pas inventees._ _On serait tente de croire qu'il se donna, comme tous les jeunes esprits curieux, aux poesies de Heine, au_ Thomas Graindorge _de Taine, a la_ Tentation de saint Antoine, _aux_ Fleurs du Mal; _il lut cela en effet et bien d'autres litteratures, des pires et des meilleures, mais surtout dans_ _"les bibliotheques de quartier" du lycee, il se passionnait pour les doctrines audacieuses qui sont mieux exposees que refutees par la lignee classique qui va du charmant Jouffroy a M. Caro. La est le grand secret de l'education d'un jeune homme; il s'attache aux auteurs qu'on pretendait ne lui faire connaitre que pour les accabler a ses yeux. A dix-huit ans, il etait gorge des plus audacieux paradoxes de la pensee humaine; il en eut mal developpe l'armature, c'est possible, mais il s'en faisait de la substance sentimentale. Et le tout aboutit aux visions suivantes auxquelles on a garde leur dessin de songe augmente peut-etre par le recul._ * * * * * DEPART INQUIET Il rencontra le bonhomme Systeme sur la bourrique Pessimisme. Le jeune homme et la toute jeune femme dont l'heureuse parure et les charmes embaument cette aurore fleurie, la main dans la main s'acheminent et le soleil les conduit. --Prenez garde, ami, n'etes-vous pas sur le point de vous ennuyer? Sur ses levres, son ame exquise souriait au jeune homme, et les jonquilles s'inclinaient a son souffle leger. --N'esperons plus, dit-il avec lassitude, que ma paleur soit la caresse livide du petit jour; je me trouble de ce depart. Jadis, en d'autres poitrines, mon coeur epuisa cette energie dont le supreme parfum, qui m'enfievre vers des buts inconnus, s'evapora dans la brume de ces sentiers incertains. De ses doigts blancs, sur la tige verte d'un nenuphar, la jeune fille saisit une libellule dont l'email vibre, et, jetant vers le soleil l'insecte qui miroite et se brise de caprice en caprice, ingenument elle souriait.--Mais lui contemple sa pensee qui frissonne en son ame chagrine.--Elle reprit avec honnetete: --Pourquoi vous isoler de l'univers? Les nuages, les fleurs sous la rosee et parfois mes chansons, ne voulez-vous pas connaitre leur douceur? --Ah! pres des maitres qui concentrent la sagesse des derniers soirs, que ne puis-je apprendre la certitude! Et que mon reve matinal possede ce qu'il soupire! --Qu'importe, reprit-elle, plus tendre et se penchant sur lui, votre sagesse n'est-elle pas en vous? Et si je vous suis affectionnee tel que vous m'apparaissez, ne vous plait-il pas de persister? Il decroisa les mains de la jeune fille, et foulant aux pieds les fleurs heureuses, il errait parmi la frivolite des libellules. Cependant elle le suivait de loin, delicate et de hanches merveilleuses. * * * * * Sur l'herbe, au long d'une riviere jonchee de palmes, de palmipedes et d'enfants trousses et vifs, pres de sa maison solitaire ou fraichit la brise dans les stores, le maitre, adosse a un osier mort, contemple la fuite de l'eau sous la tristesse des saules. Son lourd vetement, sa face bleme aux larges paupieres, son attitude professorale et retranchee, en aucun lieu ne trouveraient leur atmosphere. Le jeune homme s'arrete, et son coeur battait d'approcher la verite. Le miroir bleuatre frissonna du plongeon des canards huppes de vert, aux becs jaunes et claquant; parmi la lumiere eclatante jaillissait le rhythme lourd des lavandieres. Lentement et sans decouvrir ses yeux, le maitre lui parla: --Contempler distrait de vivre. Chaque matin, je viens ici; deux cents metres bornent mon activite. Combien d'esprits naissent au bout du chemin; et leur sentier etait termine qu'ils marchaient encore en lisiere. Les canards balances, les gamins avec des gestes, cancanaient sur la greve. --Monsieur, reprit-il avec solennite, des jeunes hommes pour l'ordinaire m'entourent, qui se font habiller a Londres par des tailleurs dont ils parlent la langue. Ils suivent mes promenades ou me porte un anon qui m'economise une perte de chaleur prejudiciable a l'activite cerebrale. Voulez-vous m'accompagner aujourd'hui? Parmi les fleurs, au paturage, une bourrique sellee se leva, et cependant que de ses longs yeux, doucement voiles de cils, elle inspectait le jeune homme emu, sa plainte serpentait vers les cieux. "Une belle anesse d'outre-Rhin, et, pour son moral, je vous le garantis." C'est en ces termes qu'un veterinaire lui proposa cette acquisition. Un moral garanti! Jadis on dut beaucoup te battre. Que ne peux-tu entendre le maitre, tandis qu'il detaille tes qualites et ton humour, juche sur ton dos et te caressant le gras du col, toi si modeste sous ta selle neuve, le poil aimable, les oreilles droites et circonspectes! Des gens courbes sur leurs champs se redressent; ils abritent leurs yeux de la main, et les plus ordinaires ricanent. Cependant le maitre murmure: --"Tout est la; repandre les fleurs preferees sous les quarante ans de vie moyenne qu'a notre majorite nous entreprimes. Satisfaisons nos appetits, de quelque nom que les glorifie ou les invective le vulgaire. Je vous le dirai en confidence, mon ami, je n'aime plus guere a cette heure que les viandes grillees vivement cuites et les declamations un peu courtes. Heureux le monde, s'il ne savait de passions plus envahissantes!... Un homme d'esprit se fait toujours quelque satisfaction, fut-ce a etre tres malheureux. La reflexion est une bonne gymnastique, de celles qui lassent le plus tard. Tater le pouls a nos emotions, c'est un digne et suffisant emploi de la vie; du moins faut-il que rien de l'exterieur ne vienne troubler cet apaisement: "_Ayez de l'argent et soyez considere_." La chaleur fremissait, monotone, dans le ciel bleu; par la prairie rousse le jeune homme au coeur bondissant voyait a la parole de son maitre vaciller l'horizon connu; et des fleurs que lui donna la jeune fille, il chassait les mouches avides de cette frissonnante bourrique. Vous futes sage, bourrique, a cette heure. Un fosse vous presentait son herbe drue et son eau eclatante que fendillent les genets. Vous arretates leurs discours et votre marche; vous saviez les habitudes, la halte ombreuse, le pain tire de la poche et qu'on se partage. Des paroles, meme excellentes, ne troublaient point votre judiciaire, et les yeux discretement fermes, avec la longue figure d'un contemplateur qui dedaigne jusqu'aux meditations, vous demeuriez entre eux deux, remachant votre gouter, et vos longues oreilles d'argent dressees comme une symbolique banniere par-dessus leurs tetes inquietes, cependant que votre maitre et le mien reprenait son enseignement: * * * * * "Je n'insisterai pas sur ces menus principes d'une enfantine simplicite et tres vieux. Vous voila installe dans l'argent et la consideration; vous estimez honteux et le trait d'un barbare de brider votre naturel, hormis parfois par raffinement; vous assouvissez vos appetits, vos vices et vos vertus les plus exasperes, et le dernier de vos caprices se detache de son objet comme la sangsue des chairs qui la gorgent et qui la tuent; alors, si vous ne gisez point dans la voiture des ramollis ou le cabanon des fous, alors, mon excellent ami, comme s'exhale des roses un parfum, un suffisant degout des hommes et des femmes en vous se levera. "Des hommes d'abord, car pres d'eux votre experience s'instruisit de plus loin: vous eutes leur sottise pour compagne, alors que vous grandissiez sous la brutalite des camarades et l'imbecillite des maitres; vous meprisates de suite la grossierete de leur fantaisie et la lourdeur de leurs ebats; vous repugniez a leurs plaisirs et au serrement de leurs mains gluantes; mais le hasard elut quelques-uns vos amis.--Helas! outre qu'un si bel ouvrage, chacun tirant a soi, se dechire toujours par quelque endroit, dans une vie amie que puiser, sinon les petitesses et les tracas qui dominent au fond de tous? Certes, il est quelque agrement a consoler et confesser autrui: a s'epancher apres que l'on a bu. Mais pour ces fins regals d'analyste, faut-il tant d'appareil! Et le premier venu, cette bourrique, ne seraient-ils pas de suffisants pretextes a deguster l'expansion, cette tisane du noctambule? "Ce qui est doux, mysterieux et regrettable dans l'appetit d'amitie, c'est les premiers moments qu'elle s'eveille, alors que les parties se connaissent peu et se prisent fort, qu'elles sont encore polies et ne se piquent point de franchise.--Toutefois, considerez ceci: deux chiens se rencontrent; ils s'abordent, se felicitent, s'inspectent, et, quand ils odorent a leur gre, les jeux commencent: aimables indecences, manger qu'on partage et qu'on se vole, toutes les emulations; puis, lasses, ils s'eloignent vers leurs chenils ou des liaisons nouvelles. Je comprends que, parmi les hommes, la societe est un peu melee pour ce mode de vivre; toutefois, avec du tact et quelque judiciaire, un galant homme saura tirer profit, je pense, de cette facile observation. "Mais que sert de raisonner, monsieur! Les fades sensibilites, qui soupirent depuis des siecles au fond des consciences humaines, ne se lassent pas sous les arguments que nous leur jetons comme des pierres aux grenouilles crepusculaires coassant dans la campagne. A l'heure ou la lune s'allume, ou les betes feroces jadis assaillaient nos lointains aieux, ou naguere s'embuscadaient nos peres paraphant des alliances dans la chair des assassines, a cette heure etoilee qui frissonne du gemissement des fievreux et du perpetuel soupir des amantes, une langueur nous penetre, un effroi de la solitude, une elevation mystique et des desirs assez vifs,--et s'avance pour triompher la femme. "Celle-la nous tient plus longtemps que l'homme. Moins franchement personnelle, plus reposante, elle satisfait mieux notre egotisme. Et puis, tres jeunes parlent les sens. Cela ne dure guere. Les sports, quels qu'ils soient, ne proposent aux intellectuels que l'occupation d'une heure oisive, qu'un specifique aux baillements et aux nourritures echauffantes. Mais la reposante betise, l'esprit tout exterieur (la finesse d'un sourire attirant, la douceur d'une voix inutile et qui caresse, l'alanguissement souple et tiede d'un corps qui se confie), c'est ce qu'ignore le jeune male et que ne peut oublier l'honnete homme affine et fatigue. "Helas! quand il atteint cette maturite de savoir choisir ses baisers, elles sont parties les petites jeunes et fraiches, dont le caprice est delicieux, car, a la naivete et a toute la virginite de coeur des amours pures, elles joignent des sciences et des coquetteries dont la complaisance enchante l'homme sain, le sage. Roses ecloses du matin (preferables au bouton orgueilleux et intact, comme a la fleur parfumee d'essence, soutenue d'acier et malgre tout decouragee), les jeunes amantes ont de l'appetit, une ame amusante a fleur de peau, une paleur qui leur donne un caractere de passion; et leur corps est frais. Etant gourmandes de sottises, elles s'attachent a la jeunesse. Quelque Meridional bientot les entrainera, ravies et bondissantes, vers des locaux tumultueux.--Tres vite l'homme chauve se lassera des caprices changeants, a cause des reveils trop froids et des soirees decues, a cause aussi de la cuisine d'amour a jamais humiliante et pareille, a cause des nuques percees de la lance et des jambes qui cotonnent. Nu d'amour et d'amitie, il s'enfoncera plus avant dans la vie intellectuelle. "Tres sec, opulent et considere, il connait alors la douceur de tendre son esprit vers la froide science qui grise et de contracter d'egoistes jouissances son coeur et sa cervelle. Heures exquises et rapides ou, fort bien installe, l'on reve de Baruch de Spinoza qui, lasse de meditation, sourit aux araignees devorant des mouches, et ne dedaigne pas d'aider a la necessite de souffrir,--ou l'on assiste Hypathie, la servante de Platon et d'Homere, tres vieille et tres pedante,--ou l'on s'attendrit jusqu'aux pleurs et sur soi-meme devant l'immortel tresor des bibliotheques. "Peu a peu, jour sombre, on se l'avoue: tout est dit, redit: aucune idee qu'il ne soit honteux d'exprimer. En sorte que cette constatation meme n'est qu'un lieu commun et cet enseignement une vieillerie surannee, et que rien ne vaut que par la forme du dire. "Et cette forme, si belle que les plus parfaits des veritables dandies ont frissonne, jusqu'a la nevrosthenie, de l'amour des phrases, cette forme qui consolerait de vivre, qui sait des alanguissements comme des caresses pour les douleurs, des chuchotements et des nostalgies pour les tendresses et des sursauts d'hosannah pour nos triomphes rares, cette beaute du verbe, plastique et ideale et dont il est delicieux de se tourmenter,--on l'explique, on la demonte; elle se fait d'epithetes, de cadences que les sots apprennent presque, dont ils jonglent et qu'ils avilissent; et tout cela ecoeure a la longue, comme une liqueur trop douce, comme la comedie d'amitie, comme encore les baisers que probablement vous desirez...." * * * * * (Une emotion ridicule tenait a la gorge le pauvre homme, et son compagnon connut l'orgueil d'etre amer.) * * * * * Il se tut. La brume tombait avec sa fraicheur. Ils se leverent; et tirant rudement la bourrique qui sommeillait, il cria, son bras tendu vers l'inconnu: "Qu'importe! ceux-la ont souffert que je raconte, mais ils firent chanter a leur independance les chansons qu'ils preferaient; a toute heure ils pouvaient s'isoler dans leur orgueil ou dans le neant: leur vie fut telle qu'ils daignerent. Et je ne crois pas qu'un homme raisonnable hesite jamais a mener les memes experiences." * * * * * Dans l'ombre plus epaisse ils se hataient en silence. Lui flattait le garrot de la bourrique et meme, s'etant penche, il l'embrassa. La bete approuvait de ses longues oreilles amicales et tous trois ils marchaient sous la lune apaisante. La vieille domestique (admirable de bon sens, tout a fait dans la tradition), debout sur le chemin, guettait le retour de son maitre; elle dit simplement: "Vous n'etes guere raisonnables, messieurs," mais l'inquietude faisait trembler sa voix. Et peu apres, ils l'entendirent injurier la bourrique: "Bete d'Allemagne, sac a tristesse," et des jurons, je crois. Le maitre s'interrompit pour sourire, il haussa legerement les epaules, en levant le bras. Non, vraiment, vieille judicieuse, ces messieurs n'etaient guere raisonnable. * * * * * Et soulevant ses paupieres, il regarda le jeune homme qui s'etait laisse glisser a terre. Peut-etre tant de lassitude l'effraya; peut-etre dans ces yeux vit-il l'aube des jours nouveaux! il lui frappa l'epaule a petits coups: "Qui sait!--cela du moins nous fit passer une journee.--D'ailleurs, nos idees influent-elles sur nos actes?--Et quand nous savons si peu connaitre nos actes, pouvons-nous apprecier nos idees?--Attachons-nous a l'unique realite, au _Moi_.--Et _moi_, alors que j'aurais tort et qu'il serait quelqu'un capable de guerir tous mes mepris, pourquoi l'accueillerai-je? J'en sais qui aiment leurs tortures et leur deuil, qui n'ont que faire des charites de leurs freres et de la paix des religions; leur orgueil se rejouit de reconnaitre un monde sans couleurs, sans parfums, sans formes dans les idoles du vulgaire, de repousser comme vaines toutes les dilections qui seduisent les enthousiastes et les faibles; car ils ont la magnificence de leur ame, ce vaste charnier de l'univers." C'etait une belle attitude, dans le couchant du premier jour de cet adolescent qu'un homme chauve et tres renseigne, d'une voix grandie, lui attestant par la poussiere des traditions la detresse d'etre, et reniant le passe et l'avenir et la Chimere elle-meme, a cause de ses ailes decevantes.--Le jeune homme entrevit les luttes, les hauts et les bas qui vacillent, le troupeau des inconsequences; une grande fatigue l'affaissait au depart, devant la prairie des foules. Et son ame demeura parmi tant de debris, solitaire au fosse de son premier chemin. * * * * * Quand la jeune fille lui apparut-elle? Dans sa chevelure fleurissait toute une claire journee de prairie; la tendresse de la lune nimbait l'eclat de ses charmes; ses paroles sonnaient comme une eau fraiche sur un front brulant. --Pourquoi daignez-vous, mon ami, ternir vos yeux des idees qui planent et qui s'en vont? Nous autres dames, nous allons plus vite et plus loin que vous; ou vous raisonnez, nous penetrons d'un trait de notre coeur, nous pensons si fin que des nuances familieres a nos ames echappent a vos formules, peut-etre meme a nos soupirs. --Ah! dit-il, l'interrompant et le coeur emu, est-ce que vous existez donc, vous, mon _amie!_ et il sanglotait sur le sable. --Cela depend, reprit l'enfant avec tranquillite, mais tout d'abord, puisque vous avez penetre les apparences et les convenances, courez les oublier avec nous qui savons etre ignorantes. Nous respectons des voiles legers, qui n'entravent guere nos caprices; nous negligeons le triomphe ingenu de supprimer des ombres. Que des ames un peu epaisses se debattent avec le reflet de leur vulgarite; vivons des enchantements qui n'existent pas. Viens nous enivrer parmi des fleurs inconnues; dans mes bras te sourient des songes. Et s'il etait vrai que toutes choses eussent perdu leur realite pour ta clairvoyance, garde-toi de renoncer ou d'instituer en ton reve le mal et la laideur, mais daigne desirer pour qu'elles naissent, les choses belles et les choses bonnes. --Quoi, dit-il, relevant son visage lasse, aspirer a quelque but! n'est-ce pas oublier la sagesse? --Assez conte de betises, aujourd'hui! fit-elle ingenument en se pendant au cou du jeune homme; tu n'auras rien perdu si je t'apprends a sourire. Pour tes desirs, mon cher enfant, nous y veillerons plus tard, et puisqu'il faut absolument a ta faiblesse un maitre, daigne te guider desormais sur mon inalterable futilite. * * * * * Et la main dans la main, le jeune homme et la jeune femme s'acheminent vers l'horizon fuyant des montagnes bleues, sous un ciel sombre constelle de petales de roses. * * * * * CHAPITRE DEUXIEME * * * * * CONCORDANCE _Par luxure assurement et par desir de paraitre, il fit le geste de l'amour quelquefois; autant que leurs sources et son hygiene s'y pretaient._ _Ces personnes a defaut d'urbanite de coeur n'offraient pas meme ces lenteurs de la politesse qui seules adoucissent les separations._ _Frequemment donc il se chagrina._ * * * * * _Et les soirs suivants, jusqu'a l'aube, s'echauffant l'imagination, il ennoblissait son aventure de symbolismes vagues et penetrants, en sorte qu'elle devint digne de son desir de se desoler et de la niaiserie inevitable de son age._ * * * * * TENDRESSE Combien je t'aurais aime si je ne savais qu'il n'y a qu'un Dieu. L'AREOPAGITE. C'est un baiser sur un miroir. Au soir, une douce tiedeur emplit l'air violet ou se turent enfin les oiseaux; et parmi les saules, au bord des etangs, le jeune homme et la jeune femme s'illuminaient du soleil alangui sur l'horizon. Elle avait de longs cils, des cheveux denoues, des draperies flottantes et tous les charmes qui attirent les caresses. Et cependant que de sa baguette, a coups legers, elle soulevait en perles l'eau dormante, son fin visage a demi tourne souriait au jeune homme. Et lui, couche parmi les rares fleurs, il suivait avec nonchalance le reflet de son image balancee sur les etangs. * * * * * Alors, sans crainte de froisser les petites branches de lavande, elle s'agenouilla devant lui et le baisa doucement au front pour murmurer: --Est-ce moi, mon ami, ou sont-ce vos pensees que vous voulez accueillir a cette heure? Daignez comprendre ce qui me plait parmi ces saules. Voulez-vous donc que je rougisse? Mais elle s'interrompit de sourire, inquiete de ce jeune homme si las, devinant peut-etre qu'il contemplait la-bas, plus loin que tout desir, le temple de la Sagesse Eternelle vers qui les plus nobles s'exaltent. Elle posa sa main delicate sur les yeux du jeune homme. --Ah! dit-elle, ne sais-tu pas que je suis faite pour qu'on m'aime? Et pourquoi faut-il donc que tu m'ecartes, pourquoi te peiner, de mon sourire? J'ai toujours vu que les hommes s'y complaisaient. Mais lui repondit a cette amoureuse, avec une legere fatigue: --Ne connais-tu pas aussi ceux-la qui dedaignent vos frissons et n'ont pas souci de vos petites prunelles sous leurs paupieres lourdes! Et comme elle ne repondait point et qu'il craignait toute tristesse, il leva les yeux de sa vague image balancee sur l'eau, pour regarder la jeune femme. Debout dans la lucidite de ce soir or et rose,--un oiseau comme une fleche dans le ciel entrait,--d'un geste pur, elle entr'ouvrit son manteau et revela son corps dont la ligne etait franche, la chair jeune et mate. Sa nudite eut assailli tout autre; ses fortes hanches de vierge exaltaient sur sa taille une gorge fraiche et rougissante. Mais le jeune homme se souleva pour atteindre les pans de la draperie envolee dans la brise et, l'ayant avec grace baisee, la ramena sur les charmes de la jeune femme. Il souriait et il disait: --J'aime les lentes tristesses, mon amie; passez-moi ce leger travers, comme je vous pardonne vos yeux, votre taille qui flechirait et toutes ces graces peut-etre inoubliables. Je sais que la petite ligne du sourire des femmes trouble la pensee des sages et, pour nous, la nuance des nuages meme. Dans vos prunelles mon image serait plus agitee qu'au miroir de ces etangs rafraichis par la brise. Elle se laissa glisser sur la greve et, cachant contre lui son visage, elle gemissait: --Ah! tu sais trop de choses avant les initiations. Je pense que tu ecoutas ce qui monte du passe, et les morts t'auront mange le coeur. Veux-tu donc etre ma soeur, toi qui pourrais me commander? Mais peut-etre t'inquietes-tu par ignorance. Sache que mon corps est beau et que je defie toutes les femmes. Et lui souriant de cette revolte ingenue: --Les femmes, amie! crains plutot ce desir d'amour ou je me pame malgre mon ame. Sais-tu si nos baisers satisferaient cette agitation? Veuille ne pas jouer ainsi de mon repos; prends garde que ton haleine n'eveille mon coeur que nous ignorons. Mais vois donc que je suis las, las avant l'effort et que j'ai peur.... Bercez, calmez mes caprices, amie, et souffrez que je ne m'echappe pas a moi-meme. Helas! cette musique plaintive mit une joie qui me gate sa tendresse aux levres si fines et dans les cils tres longs de la jeune fille. Son oreille contre la poitrine du jeune homme guettait les battements de ce coeur. Creature charmante, pouvait-elle savoir que c'est au front que bat la vie chez les elus. Parce que le sein du jeune homme palpitait, elle bondit debout et, frappant ses mains, tandis que s'en volaient ses cheveux epars, elle eparpilla dans l'ombre son rire joyeux. * * * * * Ils atteignirent lentement au sommet de la colline, sous un ciel de lune rougissant. Ce profond paysage d'ou affleuraient des branches raides et la plainte monotone des campagnes noyees dans la nuit, fut-il si enchanteur, ou leurs ames avaient-elles atteint ces equilibres furtifs que parfois realisent deux illusions entrelacees; brulaient-elles de cette ardeur intime qui vaporise toute inquietude? Qu'importe le mot de leur fievre devorante! Parmi cette tendresse du soir, sur les gazons onctueux, dans le silence penetrant et la fraicheur feconde, la meme allegresse, en leurs poitrines allegees d'un meme poids, rhythmait leurs pensees et leur sang; et c'est ainsi qu'etendus cote a cote, sans se mouvoir, sans un soupir, yeux perdus dans la nuit d'argent que toujours on regrettera sous la pluie doree de midi, ils ne furent plus qu'un frissonnement du bonheur impersonnel.--Nuances des musiques tres lointaines qui fondez les plus tenues subtilites! limites ou notre vie qui va s'affaisser deja ne se connait plus! seules peut-etre effleurez-vous la douceur mystique de toutes ces choses oubliees. Et lui, le premier, murmura: "Ai-je raison de me croire heureux?" La jeune femme se souleva, ses seins peut-etre haletaient faiblement. Un rais de lune caressait le jeune homme et deux fleurs fanees se penchaient comme des yeux mi-clos sur son visage. Elle n'avait jamais vu tant de noblesse qu'en cette lassitude precoce. A cette minute il semble qu'elle se troubla de cette paleur et de ces lignes inquietes. Absente, elle prononca ce mot, si vulgaire: "Que vous etes joli, mon amour!" Alors soudain il eut au coeur une felure legere, la premiere felure d'amour, par ou s'enfuit le parfum de sa felicite, et se relevant, il froissa les deux fleurs. --Ah! combien je le prevoyais! vous daignez gouter quelques formes ou j'habite, et jamais vous n'atteindrez a m'aimer moi-meme, car votre caprice peut-etre ne soupconne meme pas sous mes apparences mon ame. Ah! mon incertaine beaute qui n'est qu'un reflet de votre jeunesse! ma parole, ce masque que ne peut rejeter ma pensee! mes incertitudes, ou trebuche mon elan! tous ces sentiers que je pietine! tout ce vestiaire, c'est donc vers cela que tu soupirais, pauvre ame? Et une rougeur avivait son teint delicat. Pouvait-elle comprendre! Elle attira doucement la tete du jeune homme sur son sein; elle posa sa main un peu tiede sur les yeux de l'adolescent, et doucement elle le bercait; en sorte qu'il cessa de se plaindre comme un enfant qui se rechauffe et qui s'endort.... Puis il entrevit peut-etre ce temple de la sagesse qui fait la nostalgie des fronts les plus nobles sous les baisers.... La jeune femme, ayant cueilli les fleurs qu'il avait brisees, les placa dans sa chevelure; et ces freles mortes faisaient la plus touchante parure qu'une amoureuse eut jamais pour se faire aimer. Tel etait son charme, et si pur l'ovale de sa figure parmi ses cheveux deroules et fleuris, si fine la ligne de sa bouche, si subtile la caresse des cils sur ses yeux, que le jeune homme ne sut plus que penser a elle. Mais un malaise, un regret informe de la solitude flottait en son ame tandis qu'ils descendaient vers la vallee. Et comme il etait emu il jugea bon de se reveler a son amie. * * * * * --"Mon ame, disait-il, ces legendes ou notre memoire resume la vie des plus passionnes, ce sentiment qui m'entraine vers toi, et meme l'inexprimable douceur de tes attitudes, toutes ces delicatesses, les plus raffinees que nous puissions connaitre, ne sont que frivoles papillons dont use l'Idee pour depister les poursuites vulgaires. Ma lassitude, qui t'etonna, se complait a sourire de ces furtives apparences et a tressaillir du frolement de l'Inconnu. J'aime aspirer vers Celui que je ne connais pas. Il ne me tentera plus le sourire fleuri des sentiers qui s'enfuient, du jour qu'au travers du chemin mon desir aura ramasse son objet. Et puisque mon plaisir est d'aimer uniquement l'irreel, ne puis-je dire, o mon amie, que je possede l'immuable et l'absolu, moi qui reduisis tout mon etre a l'espoir d'une chose qui jamais ne sera. "Comprends donc mon effroi. Je ne crains pas que tu me domines: obeir, c'est encore la paix; mais peut-etre fausseras-tu, a me donner trop de bonheur, le delicat appareil de mon reve! Ta beaute est charmante et robuste, epargne mes contemplations. Que j'aie sur tes jeunes seins un tendre oreiller a mes lassitudes, un doux sentiment jamais defleuri, pareil a ces affections deja anciennes qui sont plus indulgentes peut-etre que le miel des debuts et dont la paisible fadeur est touchante comme ces deux fleurs fanees en tes cheveux. Et l'un pres de l'autre, souriant a la tristesse, et souriant de notre bonheur meme, fugitifs parmi toutes ces choses fugitives, nous saurions nous complaire, sans vulgaire abandon ni raideur, a contempler la theorie des idees qui passent, froides et blanches et peut-etre illusoires aussi, dans le ciel mort de nos desirs; et parmi elles serait l'amour; et si tu veux, mon ame, nous aurons un culte plus special et des formules familieres pour evoquer les illustres amours, celles de l'histoire et celles, plus douces encore, qu'on imagine; en sorte qu'aimant l'un et l'autre les plus parfaits des impossibles amants, nous croirons nous aimer nous-memes." * * * * * La chevelure de la jeune femme, soulevee par le vent, vint baiser la bouche du jeune homme, et cette odeur continuait si harmonieusement sa pensee qu'il se tut, impuissant a saisir ses propres subtilites; et seule la fraicheur, ou soupiraient les fleurs du soir, n'eut pas froisse la delicatesse de son reve. L'enfant si belle, n'ayant d'autre guide que la logique de son coeur, se perdait parmi toutes ces choses; et peut-etre s'etonnait-elle, etant jeune et de bonne sante. Ah! ce sable qui gemissait sous leurs pieds dans la vallee silencieuse, pourra-t-il jamais l'oublier? Dans cette volupte, un egoisme presque mechant l'isolait peu a peu; jamais sa solitude ne l'avait fait si seul. Ca et la, sous les palmes noires, des groupes obscurs s'enlacaient, et il rougit soudain a songer que peut-etre son sentiment n'etait pas unique au monde. Mais la jeune fille l'entrainait; legere parmi ses draperies et ses cheveux indiques dans le vent, elle courait au bosquet qu'eclairent violemment les chansons et le vin. Sous des arbres tres durs, sous des torches noires et rouges vacillantes, dans un cercle de parieurs gesticulants, deux lutteurs s'enlacaient. D'une beaute choquante, ils roulerent enfin parmi le tumulte. Alors les fleurs delicates de ses cheveux, elle les jeta contre la poitrine puissante du vainqueur....--Au reproche du jeune homme, elle repondit sans meme le regarder, Dieu sait pourquoi: "J'adore la gymnastique." D'une grace un peu exageree, elle n'en etait que plus emouvante. Il s'eloigna, et le souci de paraitre indifferent ne lui laissait pas le loisir de souffrir. Puis la douleur brutalement l'assaillit. Comment avait-il ose cette chose irreparable, peut-etre briser son bonheur? D'ou lui venait cette energie a se perdre?--Il fut choque de passer en arguties les premieres minutes d'une angoisse inconnue.--Mais sa douleur est donc une joie, une curiosite pour une partie de lui-meme, qu'il se reproche de l'oublier?--En effet, il est fier de devenir une portion d'homme nouveau.--Il se perdait a ces dedoublements. Sa souffrance pleurait et sa tete se vidait a reflechir. Une tristesse decouragee reunit enfin et assouvit les differentes ames qu'il se sentait. Il comprit qu'il etait sali parce qu'il s'etait abaisse a penser a autrui. Balancant ses bras dans la nuit, sans but, il reva de la douceur d'etre deux. Et, penche sur la plaine, il cherchait la jeune fille. Il l'entrevit debout parmi des hommes. Cette pensee lui fut une sensation si complete de sa douleur, qu'il atteignit a cette sorte de joie du fievreux enfin seul, grelottant sous ses couvertures. Dans l'obscurite, soudain il s'entendit ricaner, et, au bout de quelques minutes, il songea que les morts, ceux-la memes qui lui avaient mange le coeur, comme elle disait, riaient en lui de son angoisse. Ah! maudit soit le mouvement d'orgueil qui lui fit le bonheur impossible! Et toute la montagne, les arbres, les nuages l'enveloppaient, repetant ce mot "Jamais" qui barrera sa vie.--Combien de temps durerent ces choses? Il crut sentir sur ses joues la caresse des cils tres longs, et il se leva brusquement, le cou serre. Seules des larmes glissaient sur son visage. * * * * * Et je ne sais s'il s'apercut qu'il gravissait vers le temple de la Sagesse eternelle. * * * * * Le soleil chassait les langueurs de l'horizon quand le jeune homme releva son front, rafraichi par l'ombre du temple et le frisson des hymnes. Ces eternelles sacrifiees, les meres et les amoureuses, et les blemes enfants un peu morts, de qui les peres escompterent la vie pour animer une formule, toutes les victimes des egoismes superieurs, transverberees de ces fleches glorieuses qui sont les pensees des sages, gisaient sur les parvis du lieu que nous revons.--Lui, porteur du signe d'election, il penetra dans le Temple. La, jamais ne s'exalte la vigueur du soleil, ne s'alanguit l'astre sentimental; une froide clarte stagnante est epandue sur la foule des sages que roule le fleuve des contradictions; et ce flot immemorial effrite les groupes cramponnes a des convictions diverses; il separe et il joint; il brise ceux-la qui se dechirent pour aider a l'Ideal, il ballotte les plus nobles qui s'abandonnent et sourient, il jette a tous les rivages des systemes, des eloquences et des cranes feles; parfois une certitude, comme une furtive ecume sur la vague, apparait pour disparaitre. Toutes ces choses sont l'orgueil de l'humanite; une incomparable harmonie s'en degage pour les amateurs. * * * * * Et sa douleur reconnut en ces tenebres la brume de son ame: ce tumulte n'etait que l'echo grandi de la plainte qui, goutte a goutte, murmurait en son coeur. * * * * * Comme des spirales de vapeur qui nous baignent et s'effacent et renaissent, la monotone subtilite de son regret tournoyait en sa tete fievreuse. Qu'ils sont noirs tes cils sur ton visage mat! Comme ta bouche sourit doucement! Qu'il flotte toujours, le reve de ton corps et de ta gorge etroite qui me torture! Ah! notre tendresse souillee! Affaisse dans le couchant de son souvenir, evoquant les senteurs affaiblies de ce sable humide qui criait jadis sous leurs pas, il revecut les nuances de sa tendresse dans la lamentation seculaire des sages. Tous poussaient a grands cris dans le manege des pensees domestiquees par les ancetres, mais son regard ne se plaisait que sur les plus surannes qui, tetus de complexites, coquettent avec les mysteres et sur ces sages legers qui pivotent sur leurs talons et, sachant sourire, ignorent parfois la patience de comprendre. L'esprit humain, avec ses attitudes diverses, tout autour de lui moutonnait a de telles profondeurs, qu'un vertige et des cercles oiseux l'incommoderent. --Supreme fleur de toutes ces cultures, l'heritier d'une telle sagesse, etendu sur le dos, baillait. Sa jeunesse comprit les supremes assoupissements et combien tout est gesticulation. Flottantes images de ce bonheur! Nos mots qui sont des empreintes d'efforts evoqueraient-ils la furtive felicite de cette ame en dissolution, heureuse parce qu'elle ne sentait que le moins possible!... * * * * * Mais le pretexte de notre moi, sa chair, si lasse que son reve fuyait a travers elle pour communier au reve de tous, se souvint pourtant des souillures de la femme et rentra par des frissons dans la realite familiere. Il ne pouvait chasser de lui cette femme fugitive. Lui-meme tenait trop de place en soi pour qu'y put entrer l'Absolu. Est-il parmi le troupeau des contradictions qui l'entourent, le mot qui fera sa vie une? Les plus absorbantes douceurs qu'il eut connues ne venaient-elles pas de l'amour? Or, son amour, il l'avait fait lui-meme et de sa substance: il aimait de cette facon, parce qu'il etait lui, et tous les caracteres de sa tendresse venaient de lui, non de l'objet ou il la dispensait. Des lors pourquoi s'en tenir a cette femme dont il souffrait parce qu'elle etait changeante? Ne peut-il la remplacer, et d'apres cette creature bornee qui n'avait pas su porter les illusions brillantes dont il la vetait, se creer une image feminine, fine et douce, et qui tressaillerait en lui, et qui serait lui. * * * * * C'est ainsi qu'il vecut desormais parmi la sterile melopee de tous ces sages, extasie en face la bien-aimee, aussi belle, mais plus reveuse que son infidele. Elle avait, sous les cils tres longs, l'eclatante tendresse de ses prunelles, et sa bouche imposait dans l'ovale de sa figure parfois voilee de cheveux. Il reposait ses yeux dans les yeux de son amante, et quand, semblable aux vierges impossibles, elle baissait ses paupieres bleuatres, il voyait encore leur douce flamme transparaitre. Il s'agenouilla devant cette dame benie et jamais extase ne fut plus affaissee que les murmures de cet amour. De son ame, comme d'un encensoir la fumee, s'echappait le corps diaphane et presque nu de l'amante, si delicate avec ses hanches exquises, son etroite poitrine aigue et sur ses joues l'ombre des cils. Frele apparition! dans ce nimbe de vapeurs legeres, elle semblait un chant tres bas, la monotone litanie des perfections des amours vaines, l'odeur attenuee d'une fleur lointaine, le soupir de douleur legere qui se dissipe en haleine. * * * * * "O mon ame, enseignez-moi si je souffre ou si je crois souffrir, car apres tant de reves je ne puis le savoir. Suis-je ne ou me suis-je cree? Ah! ces incertitudes qui flottent devant l'oeil pour avoir trop fixe! J'ose dedaigner la vie et ses apparences qu'elle deroule aupres de mes sens. Le passe, je me suis soustrait a ses traditions des mes premiers balbutiements. L'avenir, je me refuse a le creer, lui qui, hier encore, palpitait en moi au souvenir d'une femme. De mes souvenirs et de mes espoirs, je compose des vers incomparables. J'appris de nos peres que les couleurs, les parfums, les vertus, tout ce qui charme n'est qu'un tremblement que fait le petit souffle de nos desirs; et comme eux tuerent deja l'etre, je tuai meme le desir d'etre. L'harmonie ou j'atteins ne me survivra pas. J'aime parce qu'il me plait d'aimer et c'est moi seul que j'aime, pour le parfum feminin de mon ame. Ah! qu'elle vienne aujourd'hui la femme! je defie ses charmes imparfaits." * * * * * Alors un doux murmure, le bruissement des voiles d'une vierge sur l'admiration des humbles prosternes glissa des parvis du temple dont les portes s'ecarterent lentement. Et comme la beaute est une sagesse encore, defiee, sur le seuil elle apparut. Son bras leger au-dessus de sa tete s'appuyait avec grace aux colonnades, tandis que le charme de sa jeune gorge s'epanouissait. Des arbres rares, un pan du ciel, tout l'univers se resumait au loin a la hauteur de ses petits pieds. Si frele, elle emplissait tout ce paysage, en sorte que les fleuves, les peupliers et les peuples n'etaient plus que des lignes menues, et au-dessus d'elle il voyait l'ideal l'approuver. Le soir bleuatre descendait sur les campagnes. * * * * * Un grand trouble, comme un coup de vent, emporta l'ame du jeune homme. Et son coeur se gonfla de larmes et de joie. Il entendit un tumulte de tout le temple devant cette invasion des problemes; et son emoi redoublait a sentir la terreur de tous, en sorte qu'il n'essaya point de lutter. Les yeux clos et le cou bondissant, comme si sa vie s'epuisait vers la bien-aimee, il attendit; et ses bras se tendaient vers elle, indecis comme un balbutiement.... Il frissonnait de cette haleine legere et de tous les frolements un peu tiedes oublies. Elle caressait maintenant ses seins nus contre ce coeur, veritable petit animal d'amour, ingenue et nerveuse, avec son regard bleu, en sorte qu'il murmura brise: "Fais-moi la pitie de permettre que je ne t'aime point." Et peut-etre eut-il prefere qu'elle l'aimat. Mais elle le considerait avec curiosite et quoi qu'elle ne comprit guere, son sourire triomphait; puis elle rit dans ce lourd silence, de ce rire incomprehensible qu'elle eut toujours. Alors, soudain, a pleine main, il repousse les petits seins steriles de cette femme. Elle chancelle, presque nue, ses bras ronds et fermes battent l'air; et dans le bruit triomphal de la sagesse sauvee, au travers du temple acclamant le heros, sous les bras indignes, rapide et courbee, elle sortit. Jamais elle ne lui fut plus delicieuse qu'a cette heure, vaincue et sous ses longs cheveux. * * * * * Et les sages d'un meme sursaut, delivres, deroulerent l'hymne du renoncement, la banalite des soirs alanguis et l'amertume des levres qu'on essuie, la houle des baisers, leurs frissons qu'il est malsain meme de maudire, leurs fadeurs et toutes nos miseres affairees. Puis ils repandirent comme une rosee les merveilles de demain, de ce siecle delicat et somnolent ou des reveurs aux gestes doux, avec bienveillance, subissant une vie a peine vivante, s'ecarteront des reformateurs et autres belles ames, comme de voluptueuses steriles qui gesticulent aux carrefours, et delaissant toutes les hymnes, ignoreront tous les martyrs. Il leva doucement le bras puis le laissa retomber. Que lui importait le sort de la caravane, passe l'horizon de sa vie! Peut-etre s'etait-il convaincu que tant de querelles a la passion tournoyent comme une paille dans une seconde d'emotion! Il les quitta. Que la sterile ordonnance de leurs cantiques se deroule eternellement! * * * * * Aux appels de son amant la jeune femme ne se retourna point. Elle disparut sous les feuillages entre les troncs eclatants des bouleaux. Elle ne daignait meme pas soupconner ces bras suppliants et ces desirs. Il parut au jeune homme que leur distance augmentait; peut-etre seulement son coeur etait-il froisse. Il reconnut l'univers; il sentit une allegresse, mais allait-il encore vivre vis-a-vis de soi-meme! Une sorte de fievre le releva, il eut un elan vers l'action, l'energie, il aspirait a l'heroisme pour s'affirmer sa volonte. * * * * * Vers le soir il atteignit le sable des etangs, et parmi les saules, au bord de ces miroirs, il regarda la nuit descendre sur la campagne. La-bas apparut cette forme amoureuse, souvenir qui vacille au bord de la memoire et qui n'a plus de nom; dans un nuage vague elle se fit indistincte, comme un desir s'apaise. Il n'avait tant marche que pour revenir a cette petite plage ou naquit sa tendresse. Son coeur etait a bout. Il savait que la vie peut etre delicieuse; il renonca rever avec elle au bois des citronniers de l'amour et cela seul lui eut souri. Ses meditations familieres lui faisaient horreur comme une plaine de glace deja rayee de ses patins. Il bailla legerement, sourit de soi-meme, puis desira pleurer. Du doigt, il traca sur la greve quelques rapides caracteres. La brise qui rafraichissait son ame effaca ces traits legers.-- Cette legende est vraiment de celles qui sont ecrites sur le sable. * * * * * Tout de son long etendu, les yeux fatigues par le couchant, seul et lasse, il parut regarder en soi.... * * * * * CHAPITRE TROISIEME * * * * * CONCORDANCE _A vingt ans, il sentait comme a dix-huit, mais il etait etudiant et a sa table d'hote (celle des officiers a cent francs par mois) mangeait mieux qu'au lycee; en outre il pouvait s'isoler._ _L'usage de la solitude et une nourriture tonique augmenterent sa force de reaction. Les elements divers qui etaient en lui: 1 deg. culture d'un lyceen qui a passe son baccalaureat en 1880; 2 deg. experience du degout que donnent a une ame fine la cuistrerie des maitres, la grossierete des camarades, l'obscenite des distractions; 3 deg. desir et noblesse ideale, aboutirent au reve._ _En frissonnant, il s'enfoncait dans cette facon de reve scolaire et sentimental ou l'on retrouvera juxtaposees de confuses aspirations idealistes, des tendresses sans emploi et de l'acrete._ _En verite, ceux qui se retournent avec ferveur vers des images d'outre-tombe ne temoignent-ils pas qu'ils sont mecontents de leurs contemporains, echauffes de quelque sentiment intime, inassouvi?_ * * * * * DESINTERESSEMENT Toujours triste, Amaryllis! les jeunes hommes t'auraient-ils delaissee, tes fleurs seraient-elles fanees ou tes parfums evanouis? Atys, l'enfant divin, te lasserait-il deja de ses vaines caresses? Amaryllis, souhaite quelque objet, un dieu ou un bijou; souhaite tout, hors l'amour, ou je suis desormais impuissant;--encore, que ne pourrait un sourire de celle que cherit Aphrodite! Ainsi Lucius raillait doucement Amaryllis, la tres jeune courtisane, aux yeux et aux cheveux d'une clarte d'or, tandis que glissait la barque sur le bleu canal, parmi les nenuphars bruissants. Tres bas sur leurs tetes, les arbres en berceau se mirent, sans un frisson, dans l'eau profonde. La rive s'enorgueillit de ses molles villas, de ses forets d'orangers et de sa quietude. Entre les branches vertes, apparait par instant le marbre vieil ivoire des dieux qui semblent de leurs attitudes immuables dedaigner les discours changeants de la facile Orientale et de son sceptique ami.--Au loin, pale ligne rosee fondant sous la chaleur, les montagnes, refuges des solitaires et des betes feroces, troublaient seules la reverie de ce ciel. * * * * * Mais deja on approchait de la plage ou, mollement couchee sous la caresse des flots et des brises, la ville etend ses bras sur l'ocean et semble appeler l'univers entier dans sa couche parfumee et fievreuse, pour aider a l'agonie d'un monde et a la formation des siecles nouveaux. Avec une grace lassee, Amaryllis reposait sur des coussins de soie blanche. Son lourd manteau d'argent casse semblait voluptueusement blesser son corps souple. Ses bras ronds veines de bleu couronnaient son visage de vierge qui trouble les adolescents, et de sa faible voix tres harmonieuse: --Riez, o Lucius, riez. Si quelqu'un des mortels pouvait dissiper mon ennui, c'est a toi qu'irait mon espoir. Tu as aime, Lucius, on le dit, tu pleuras pres des couches trop pleines. Tu t'es lasse du rire de la femme; comprends donc que je me desespere du perpetuel soupir des hommes. Je suis jeune et je suis belle et je m'ennuie, o Lucius. Les divines tendresses d'Atys, les inquietants mysteres d'Isis et la grandeur de Serapis n'apaisent pas mes longs desirs; or je sais trop ce qu'est Aphrodite pour daigner me tourner vers elle. C'est par moi que nait l'amour, et je sais ses souffrances et qu'elles lassent, car gemir meme devient une habitude. Je suis une Syrienne, la fille d'une affranchie qui prophetisait; tu es un Romain, presque un Hellene, tu sais railler, o Lucius, mais il serait plus doux et plus rare de pouvoir consoler." Debout contre la rampe du baldaquin pourpre et noir, le Romain jouait avec les glands d'or de sa tunique de soie jaune. L'elegance de ses mouvements revelait l'usage et la fatigue de vivre pleinement. Il evitait les mots serieux qui sont maussades: --Amaryllis, disait-il, laisse-moi m'etonner qu'un si petit coeur puisse tant souffrir et qu'il tienne de telles curiosites sous un front gracieux si etroit. Tu as de jeunes et riches amants, des philosophes et meme des singes qui font rire. Pourquoi desirer des dieux et des choses innommees! * * * * * Sous la soie bleuatre de sa tunique transparaissait le corps tant adore de la jeune femme encadre de brocart. Ses doigts effiles jouaient avec la bulle de cristal jaunatre, ou sa mere jadis enferma les conjurations. On n'entendait que le bruissement de l'eau contre la barque; de loin en loin sautait un poisson avec le rapide eclat d'argent de son ventre. Mais seul un souffle triste agitait le coeur meurtri de l'enfant. --Quel mime, quel thaumaturge, quel temple visitera aujourd'hui notre chere Amaryllis? Je la conduirai selon ses desirs avant de me rendre au Serapeum. --Athene vous convoque aujourd'hui? interrogea, en se soulevant et d'une voix reveillee, la jeune femme. Athene! on dit qu'elle sait les choses et des dieux la protegent. Une fois que j'etais couronnee de fleurs et de jeunes amants, comme on sort d'une fete de nuit, je l'ai vue sur les tours de Serapeum, extasiee et en robe blanche. Mes amis l'acclamerent et je ne fus pas jalouse, puisqu'elle est une divinite chaste. Alors survinrent pour la huer ces hommes qui adorent un crucifie et possedent toute certitude. Au-dessus d'elle la lune palissait, plus lointaine a chaque insulte; mais eux etaient trempes du soleil levant comme du sang de la victoire et je pense que c'est un presage. Comment subjugue-t-elle les ames? Est-elle donc plus belle que moi? Elle pourrait guerir mon chagrin. --Tu reves toujours, Amaryllis, et tes reves te gatent ta vie. Daigne sourire, ma chere Lydienne, et contre ton baiser viendront se briser les faibles et depouiller leurs dernieres illusions les forts. Jouis de l'heure qui passe, des caresses des plus jeunes et de l'amitie de ceux qui sont las, et laissons vivre du passe la vierge du Serapeum. Et s'etant incline, il serrait la main d'Amaryllis entre ses doigts. Mais elle se mit a pleurer. --Au nom de nos plaisirs que tu te rappelles, par l'amour que tu avais de mes petites fossettes, par ta haine des chretiens qui seuls me resistent, par mes larmes qui me rendront laide, Lucius, mene-moi chez Athene. Le jeune homme la soutint dans ses bras et s'agenouillant devant elle: --Le sort, lui dit-il, t'avait donne un corps sain et beau. Faut-il y introduire la pensee qui deforme tout! Mais comme elle ne cessait de gemir et que les pleurs d'une femme attristent les plus belles journees: --Soit, Amaryllis, souris et donne-moi la main pour que nous allions vers Athene et que je te mene comme un jeune disciple. * * * * * L'enfant releva la tete. Un sourire joyeux eclairait son fin visage tandis qu'elle reparait l'appareil de sa beaute. Les avirons se turent, et contre la rive ou circulait tout un peuple, un faible choc secoua la barque. * * * * * "Au Serapeum", dit-elle avec orgueil. Dans une litiere, a l'ombre des colonnades, ils avancaient lentement parmi toutes les races parfumees de cet Orient, que rehaussent les plus curieuses prostitutions de la femme et des jeunes hommes. Soudain, au detour d'une rue, ils rencontrerent une populace hurlante, de figures feroces et enthousiastes: chretiens qui couraient assommer les Juifs. La courtisane, tremblante, penchait malgre elle son fin visage hors des draperies, et dans le ruissellement de sa chevelure doree elle cherchait, en souriant un peu, le regard de Lucius. Alors du milieu de ce torrent, un homme qui les dominait tous de sa taille et de ses excitations lui cria: --La femme des banquets ira pleurer au temple! le dieu est venu dont le baiser delivre des caresses de l'homme! * * * * * Et tous disparurent par les rues sinueuses vers les massacres. * * * * * Avec la triple couronne de ses galeries effritees et les cent marches croulantes de son escalier, le Serapeum dominait la ville, ses splendeurs, ses luxures et tous ses fanatismes. Sur ses murs dejoints fleurissaient des capriers sauvages. Mais il apparaissait comme le tombeau d'Hellas. Les images des gloires anciennes et plus de sept cent mille volumes l'emplissaient. Ces nobles reliques vivaient de la piete d'une auguste vierge, Athene, pareille a notre sensibilite froissee qui se retire dans sa tour d'ivoire. Elle avait herite des enseignements, et chaque semaine elle reunissait les Hellenes. Elle soutenait dans ces esprits, exiles de leur siecle et de leur patrie, la dignite de penser et le courage de se souvenir. Ceux-la meme l'aimaient qui ne la pouvaient comprendre. Dans la grande salle, pavee de mosaiques eclatantes et tapissee des pensees humaines, Athene, qu'entouraient des Romains, des Grecs, beaucoup de lents vieillards et quelques elegantes amoureuses des beaux diseurs et des jolies paroles, semblait une jeune souveraine; ses yeux et tous ses mouvements etaient harmonieux et calmes. * * * * * Suivie de Lucius, Amaryllis entra pleine de trouble et de charme. La vierge les accueillit avec simplicite. --Tu es belle, Amaryllis, il convient donc que tu sois des notres. Tu connaitras ce que fut la Grece, ses portiques sous un ciel bleu, ses bois d'oliviers toujours verts et que bercait l'haleine des dieux, la joie qui baignait les corps et les esprits sains, et ton coeur mobile comprendra l'harmonie des desirs et de la vie. Plotin, a qui les dieux se confierent, avait coutume de dire: "Ou l'amour a passe, l'intelligence n'a que faire." Amaryllis, en toi Kypris habita, prends place au milieu de nous, comme une soeur digne d'etre ecoutee. --L'amour, Athene, dit un jeune homme, est-ce bien toi qui le salue? Elle dedaigna d'entendre ce suppliant reproche, et fit signe qu'elle avait cesse de parler. * * * * * Un orateur communiqua de tristes renseignements sur les progres de la secte chretienne, qui pretend imposer ses convictions, sur le discredit des temples indulgents et le delaissement des hautes traditions. Il evoqua le tableau sinistre des plaines ou mourut un empereur philosophe parmi les legions consternees. Il dit ta gloire, o Julien, pale figure d'assassine au guet-apens des religions; tu sortais d'Alexandrie, et tu t'honoras du manteau des sages sous la pourpre des triomphateurs; tu sus railler, quand tous les hommes comme des femmes pleuraient; au milieu des flots de menaces et de supplications qui battaient ton trone, tu connus les belles phrases et les hautes pensees qui dedaignent de s'agenouiller. Tous applaudirent cette glorification de leur frere couronne, et quand le vieillard, grandi par son sujet, salua de termes anciens et magnifiques ceux qui meurent pour la paix du monde devant les barbares, et ceux-la, plus nobles encore, qui combattent pour l'independance de l'esprit et le culte des tombeaux, tous, les femmes et les hommes, les jeunes gens que grise le sang et ceux qui tremblent de froid, se leverent, glorifiant l'orateur et le nom de Julien, et declarant tout d'une voix que le discours fameux de Pericles avait ete une fois egale. L'orateur etait vieux, il ne sut s'arreter. * * * * * --Laissez, disait un poete, laissez agir les dieux et la poesie, nous triompherons de la populace comme, jadis, nos peres, de tous les barbares. Quelques-uns de leurs chefs ne sont-ils pas des notres? --Moi, je vous dis, interrompit un Romain, ancien chef de legion, que leurs chefs ne peuvent rien, je dis que tous vous aimez et comprenez trop de choses, que la foule vous hait, comme elle hait le Serapis pour ce qu'elle l'ignore, et que si vous n'agissez en barbares, ces barbares vous ecraseront. Un murmure s'eleva, et des femmes voilerent leur visage. Cependant Amaryllis disait aux jeunes hommes d'une voix chantante et assez basse: --Nous sommes des Hellenes d'orgueil, mais ou va notre coeur? De Phrygie, de Phenicie nous vinrent Adonis que les femmes reveillent avec des baisers, Isis qui regnait et la grande Artemis d'Ephese, qui fut toujours bonne. D'Orient encore nous viennent les amulettes, et les noms de leurs dieux, etant plus anciens, plaisent davantage a la divinite. Un autre se recitait des idylles, et une douce joie inondait son visage. * * * * * L'ombre maintenant envahissait la salle. Par les portes ouvertes des terrasses un peu d'air penetrait. Sur la mosaique, les jeunes hommes trainerent leurs escabeaux d'ebene pres des coussins des femmes. La ligne sombre des armoires encadrait la soie et les brocarts; les fresques s'eteignaient, plus religieuses dans ce demi-jour; la salle semblait plus haute, et les dieux de marbre etaient plus des dieux. La vierge, debout, considerait ce petit monde, le seul qu'elle connut parmi les vivants, le seul qui put la comprendre et la proteger; si elle souffrait des phrases inutiles, de l'intrigue et de la vanite de son entourage, ou si elle vaguait loin de la dans le sein de l'Etre, sa noble figure ne le disait point. Alors des siecles de grossierete n'avaient pas modele le visage humain a grimacer comme font mes contemporains. A ce moment une clameur monta de la place, et penetra en tourbillons indistincts dans l'assemblee, qu'elle balaya et fit se dresser inquiete. Une bande impure vociferait au pied du Serapeum. Les plus hardis avaient gravi les premieres marches du temple. On les voyait degoutants de haillons, la tete renversee en arriere, la gorge et la poitrine gonflees d'insultes. Et le nom d'Athene montait confusement de cette tourbe, comme une buee d'un marais malsain. Sans faiblir, la vierge s'appuyait au marbre effrite des balustrades. Sur la plaine uniforme des toits, les raies noires des rues aboutissant au Serapeum lui paraissaient les egouts qui charriaient la fange de la cite dans cette populace ignominieuse. Un vieillard, avec respect, prit la main de la jeune fille et lui dit; --Tu ne dois pas les ecouter ni les craindre. Elle l'ecarta doucement. * * * * * Amaryllis se demandait: "Est-il vrai que leurs temples sont pleins de femmes? Quel charme infini emane du bel adolescent qu'ils servent!" Elle se sentait attiree vers cet inconnu, et plus soeur de ces hommes ardents et redoutables que de ces Romains altiers, de ces railleurs et de ces pedantismes secs. Elle entendait a demi l'accent ironique de Lucius: --Dedaignons-les! un leger dedain est encore un plaisir. Mais gardons-nous de les mepriser; le mepris veut un effort et nous rapprocherait de ces curieux fanatiques. A ce moment, sous l'effort de la foule, un des Anubis qui decorait la place chancela, s'abattit, et une clameur triomphale flotta par-dessus les decombres. Lentement Athene se retourna. Une haute dignite s'imposait de cette vierge indifferente a la colere d'un peuple, et d'une voix ample et douce, semblable sur les clameurs de la foule a la noblesse d'un cygne sur des vagues orageuses, elle declama un hymne heroique des ancetres. Quand elle s'arreta, le cou gonfle, haletante, transfiguree sous le baiser de l'astre qui, la-bas, dans l'or et la pourpre s'inclinait, les jeunes gens palpitaient de sa beaute. Un silence majestueux retomba derriere ses paroles. Elle haussait les ames mediocres. Lucius, accoude aux debris de quelque immortel, goutait une profonde et delicieuse melancolie. Le soleil disparut de ce jour dans une tache de pourpre et de sang, comme un triomphateur et un martyr. Il avait plonge dans la mer toute bleue, mais de son reflet il illuminait encore le ciel, semblable a toutes ces grandes choses qui deja ne sont plus qu'un vain soutenir quand nous les admirons encore. * * * * * Athene maintenant contemplait les jardins, leur sterilite, la ruine des laboratoires, et une fade tristesse la penetrait comme un pressentiment. Elle leva la main, et d'une voix basse et precipitee; tandis qu'au loin les cloches de Mithra et telles des chretiens convoquaient leurs fideles, tandis que les hurleurs s'ecoulaient et que seul le soir bruissait dans la fraicheur: --Je jure, dit-elle, je jure d'aimer a jamais les nobles phrases et les hautes pensees, et de depouiller plutot la vie que mon independance. Et d'une voix calme, presque divine: "Jurez tous, mes freres!" --Athene, sur quoi veux-tu que nous jurions? --Sur moi, dit-elle, qui suis Hellas. Et tous etendirent la main. * * * * * Mais deja, la representation finie, ils s'empressaient a rajuster leurs tuniques, a draper les plis de leurs manteaux, pour sortir par les jardins. Amaryllis a l'ecart pleurait; apres cette journee tant emue, ses nerfs avaient faibli sous la supreme invocation de la vierge. Athene promenait ses lents regards, et rien dans sa serenite ne trahissait l'impatience de solitude que ces longues seances lui laissaient. Elle vit la courtisane et l'embrassa devant tous, et la tendre Lydienne s'abandonnait a cette etreinte. On applaudit. Ces fils artistes de la Grece trouvaient beau la vierge aux contours divins enlacee de la souple Orientale: pure colonne de Paros ou s'enroule le pampre des ivresses. * * * * * Lucius songeait: "Helas! Athene, vous voulez nous elever jusqu'a l'intelligence pure et nous defendre toutes les illusions, celles qui nous font pleurer et celles dont nous revons; craignez qu'il ne vous enleve encore cette enfant, celui qui abaissa les pensees de nos sages jusqu'au peuple, et qui, dans sa mort comme dans sa vie, evoque tous les troubles de la passion." * * * * * L'agitation persista, car les ennemis d'Athene gagnaient de l'audace a demeurer impunis, et la foule se prenait a hair celle qu'on insultait tout le jour. * * * * * Quand revint le cours de la vierge, le Romain, avec une bienveillante ironie, lui conduisit l'Orientale: --Je te presentai une servante d'Adonis, c'est une chretienne qu'il faut dire aujourd'hui. Athene, avec la lassitude de son isolement et de son elevation, repondit: --Qu'importe, peut-etre, Lucius! Ne pas sommeiller dans l'ordinaire de la vie, etre curieux de l'inconnaissable, c'est toute la douloureuse noblesse de l'esprit; tu la possedes, Amaryllis. Et pouvons-nous te reprocher, a toi qui naquis d'une affranchie orientale, le malheur d'ignorer la forme sereine et definitive, que surent donner a cette inquietude nos aieux, les penseurs d'Hellas? Dans cette excuse se dressait un peu de fierte, et ce fut tout son reproche a la Chretienne. Puis en peu de mots elle les remercia d'etre venus. Ses amis le plus affiches, jugeant le peril imminent, s'etaient excuses. Seul, un vieillard rejoignit, aupres de la vierge, Amaryllis et Lucius. Il etait poete et chancelant. Il affirma que la populace, un peu egaree, se garderait de tous exces. Lucius et Athene empecherent Amaryllis de lui dessiller les yeux: cette vierge ignorante de la vie et ce debauche trop savant estimaient cruel et inutile de rompre l'harmonie d'un esprit, et que les plus beaux caracteres sont faits du developpement logique de leurs illusions. * * * * * Cependant, avec simplicite, Athene commenca son enseignement au petit groupe attentif: --"Je comptais sur vous, mes amis, car toujours il me sembla que les poetes et les amis du plaisir, disposant, les uns du coeur des grandes heroines, les autres du coeur des jeunes hommes et des jeunes femmes, n'ont point a user de leur propre coeur pour les frivolites passageres, et qu'ainsi, aux heures troublees, ils le trouvent intact dans leur poitrine. "Et puis les poetes et les voluptueux ne savent-ils pas se comporter plus dignement qu'aucun envers la mort, car ceux-ci n'en parlent jamais, et les hommes inspires la chantent en termes magnifiques, avec tout le deploiement de langage qui convient aux choses sacrees. "Elle est la felicite supreme, l'inconnue digne de nos meditations, la patrie des reves et des melancolies. Elle est le seul, le vrai bonheur. Quelques sueurs et des contractions la precedent qu'il faut couvrir d'un voile, mais aussitot nous nous fondons dans l'Etre, nous sommes soustraits aux douleurs du corps; plus d'angoisse, plus de desir, nous nous absorbons dans l'un, dans le tout...." * * * * * Sa voix etait un peu cadencee et, par moments, s'envolait avec l'ampleur d'un hymne aux dieux. Au milieu des huees d'un peuple, il y avait une rare dignite dans cette vierge si jeune et belle, deployant, comme un riche linceul, l'apotheose de la mort. Elle vit le vieillard qui considerait la salle vide avec des yeux touches de larmes, car ces nobles paroles le faisaient songer plus amerement encore a cet abandon. Et s'interrompant: * * * * * "Je veux laisser la, dit-elle, les pensees des sages, puisque aujourd'hui elles l'attristent, o mon poete! mais garde-toi de meler de mauvaises pensees au regret des absents. Ce n'est pas sans doute faute de courage qu'ils se refusent a braver la populace, mais songez, mes amis, combien justement les hommes raisonnables pourraient vous traiter d'insenses, vous qui preferez vous joindre aux femmes plutot que de suivre les principaux; et toutes deux, Amaryllis, ne devons-nous pas rougir, quand ces autres supportent avec une telle fermete la vie qui nous est si lourde!" * * * * * A cet instant une rumeur monta de la place, un bruit de course, des cris d'effroi: dans le lointain, un nuage de poussiere s'elevait, comme la marche d'un grand troupeau. Les Solitaires! Ainsi etaient dechaines les plus feroces des hommes contre une femme. * * * * * Lucius et ses amis voulurent entrainer Athene. --Ils n'ont que moi, repondit-elle en indiquant d'un geste les armoires, les bibliotheques et les statues des ancetres. Je ne delaisserai pas les exiles. Amaryllis se jeta a genoux, et elle baisait les mains de la vierge heroique. --Jamais! reprit-elle. La grandeur du sacrifice lui donnait a cette heure une beaute inconnue des vivants. Elle reprit: --Quittons-nous, mes freres. Le passage des jardins est libre encore. Elle devina leurs refus, et ses levres qu'allait sceller la mort consentirent au mensonge. --Seuls, dit-elle, leurs chefs peuvent arreter ces fanatiques; ils nous savent innocents et nobles; hatez-vous de les prevenir.... "Mais s'il advenait ce que vous craignez, garde-toi, Lucius, de toute amertume. Transmets a nos freres ma supreme pensee, et que toujours ils se souviennent des ancetres. Et toi, Amaryllis, puisque tu es belle, console les jeunes hommes; s'il se trouvait,--je puis, a cette extremite, supposer une chose pareille,--s'il se trouvait que quelqu'un d'entre eux ait soupire aupres de moi, et que ma froideur l'ait contriste, prie-le qu'il veuille me pardonner, dis-lui qu'il n'est rien de vil dans la maison de Jupiter, mais qu'il m'a paru que, a la derniere d'une race, cela convenait de demeurer vierge et de se borner a concevoir l'immortel; et comme je n'avais pas la large poitrine des femmes heroiques, mon coeur gonfle pour Hellas l'emplissait toute." Amaryllis, qui pleurait depuis longtemps deja, eclata de sanglots et dechira ses vetements avec des cris qui faisaient mal. Le vieillard et Lucius ne purent retenir leurs larmes. Athene leur dit doucement: --Je vous prie, amis. Puis Amaryllis tremblait d'effroi. Dehors un silence sinistre pesait. On sentait l'attente de toute une ville et comme l'embuscade d'un grand crime. La vierge dit au vieillard, qui seul etait demeure: "Pere, laisse-moi." Il repondit en sanglotant: --Je t'ai connue quand tu etais petite.... Je suis tres vieux, et toi seule m'aime parmi les vivants.... Soudain ils se turent. * * * * * En bas, une marche cadencee retentissait sur les dalles. "Les legions!" cria-t-il. Et tous deux se sentirent une immense joie, et cependant quelque chose comme une deception de martyrs. C'etaient les Barbares a la solde de l'Empire, casques d'airain et leurs epees sonnant a chaque pas. Honte! ils protegent la ville seule! ils sacrifient le Serapis aux fanatiques qui accourent, farouches sous leurs peaux de betes, avec des piques. * * * * * Elle repeta: "Pere, laisse-moi, car il n'est pas convenable qu'une femme meure devant un homme." Il cessa de pleurer, et relevant la tete: --Linus fut dechire par des chiens enrages, mais Orphee enchantait les betes feroces. Le dernier de leurs pieux disciples s'enorgueillit de tenter un destin semblable. La jeune fille n'essaya pas de le retenir. Peut-etre convenait-il que des vers fussent declames devant la mort de la petite-fille de Platon et d'Homere. * * * * * De la terrasse, elle vit le doux vieillard s'avancer vers la populace. A peine il ouvrait la bouche qu'une pierre lui fendit le front, ou chante le genie des poetes. Et la vierge immaculee dedaigna d'en voir davantage. De ce peuple vautre dans la bestialite, elle haussa son regard jusqu'au ciel et jusqu'au divin Helios, qu'environne l'ether immense ou se meuvent, sur le rhythme des astres, les ames les plus nobles. On entendait le bruit des poutres contre les portes vermoulues, et des voix hurlant la mort. * * * * * Comme une pretresse, avec une lente serenite, dans un jour solennel, accomplit selon les rites anciens les prescriptions sacrees, ainsi Athene se tourna vers la lointaine, vers la pieuse patrie d'Hellas: --Adieu, disait-elle, o ma mere! o la mere de mes aieux! Athenes qui n'es plus qu'une ruine harmonieuse, pres de depouiller l'existence, je te salue de ma derniere invocation! "Tu m'adoucis ma jeunesse, tu m'instituas un refuge dans ta gloire contre les choses viles, contre la mediocrite et la souffrance, et s'il n'avait tenu qu'a toi, j'eusse connu la douceur du sourire. "Tu deposas en moi tes plus nobles pensees et tes rhythmes les plus harmonieux, et tu ne craignis point que ma faiblesse, de femme et de vierge, alanguit ton genie. Et maintenant, mere, puisqu'il te plait de me delivrer, enseigne-moi l'antique secret de mourir avec simplicite." * * * * * Puis s'adressant aux statues d'Homere et de Platon: --Un jour, dit-elle, que je revais a vos cotes, j'appris de mon coeur qu'une belle pensee est preferable meme a une belle action. Et pourtant je dois me contenter de bien mourir. Le corps est beau, mais il vaut mieux qu'il souffre que l'esprit; et m'exiler de vous ne serait-ce pas chagriner a jamais mon ame? "Ma mort toutefois n'offensera point votre serenite, et mon sang pali lavera les parvis de votre demeure." * * * * * Elle se pencha encore vers les cours interieures. Ca et la, des pigeons y sautillaient de grains en grains. Reveuse, elle demeura un instant a regarder les plantes, les betes, la vie qu'elle avait toujours dedaignee, et cette derniere seconde lui parut delicieuse. * * * * * Cependant elle couvrit son noble visage d'un long voile, puis elle apparut aux regards de la foule sur les hauts escaliers. Le flot d'abord s'entrouvrit devant elle, car sa demarche etait d'une deesse, et nul ne voyait ses levres palies. Mais ses forces faillirent a son courage, elle s'evanouit sur les dalles.--Alors, comme les machoires d'une bete fauve, la foule se referma, et les membres de la vierge furent disperses, tandis que, impassibles sous leurs casques et sous leurs aigles, les Barbares ricanaient de cet assassinat, eclaboussant la majeste de l'empire et le linceul du monde antique. * * * * * Au soir, tandis qu'Alexandrie ayant trahi les siecles anciens se tordait dans l'epouvante et le delire avec les cris d'une agonisante et d'une femme qui enfante, Amaryllis et Lucius rechercherent les restes divins de la vierge du Serapis. * * * * * Ainsi mourut pour ses illusions, sous l'oeil des Barbares, par le baton des fanatiques, la derniere des Hellenes; et seuls, une courtisane et un debauche frivole, honorerent ses derniers instants. Mais que t'importe, o vierge immortelle, ces defaillances passageres des hommes! ton destin melancolique et ta piete traverserent les siecles douloureux, et les petits-fils de ceux-la qui ricanaient a ton martyre s'agenouillent devant ton apotheose, et, rougissant de leurs peres, ils te demandent d'oublier les choses irreparables, car cette obscure inquietude, qui jadis excita les aieux contre ta serenite, force aujourd'hui les plus nobles a s'enfermer dans leur tour d'ivoire, ou ils interrogent avec amour ta vie et ton enseignement; et ce fut un grand bonheur, pour un des jeunes hommes de cette epoque, que ces quelques jours passes a tes genoux, dans l'enthousiasme qui te baigne et qui seul eut pu rendre ces pages dignes de ton heroique legende. * * * * * LIVRE II A PARIS A Henry de Verneville. * * * * * CHAPITRE QUATRIEME * * * * * CONCORDANCE _Quelques mois avant d'etre majeur, il quitta sa province pour terminer de niaises etudes, probablement son droit, a Paris. Il y vecut la vie des conversations interminables qui est toute l'existence d'un etudiant francais un peu intelligent._ _Il frequenta habituellement:_ _1 deg. Des cafes ou se retrouvaient des jeunes gens ambitieux ou artistes;_ _2 deg. Quelques cabinets de travail de litterateurs connus;_ _3 deg. La Bibliotheque Nationale, l'Ecole des hautes etudes, des concerts le dimanche, des musees._ _Dans cette vie ou il se dispersait, il apportait en somme assez de clairvoyance. A Paris, il ne trouva pas ces hommes d'exception qu'il imaginait et a cause desquels il s'etait meprise pendant des annees. Quant a l'aimable plaisir qu'on y rencontre a chaque heurt de rue ou de conversation, il estimait qu'il en faudrait davantage pour que cela suffit._ * * * * * PARIS A VINGT ANS En ces reves (chapitre III), l'adolescent parait de noms pompeux ses premieres sensibilites. Durant trente jours et davantage, il gonfla son ame jusqu'a l'heroisme. De sa tour d'ivoire,--comme Athene, du Serapis --son imagination voyait la vie grouillante de fanatiques grossiers. Il s'instituait victime de mille bourreaux, pour la joie de les mepriser. Et cet enfant isole, vaniteux et meurtri, vecut son reve d'une telle energie que sa souffrance egalait son orgueil. Solitaires promenades jusqu'a l'aube dans l'ombre de Notre-Dame! C'etait une philosophie abandonnee qu'il venait la pieusement servir. Que lui importait alors une vaine architecture! Ces pierres, si ingenieux qu'il en sut l'agencement, ne paraissaient a son esprit que le manteau d'un Dieu. Sa devotion, soulevant ce linceul qu'elle eut juge grossier de trop admirer, frissonnait chaque soir d'y trouver l'enthousiasme. Quartier dechu! ruelles decriees, qui ombragerent la chretiente d'incomparables metaphysiques! sa fievre vous parcourait, insatiable de vos inspirations, et ses pieds a marcher sur tant de souvenirs ne sentaient plus leurs meurtrissures. Soirees glorieuses et douces! Son cerveau gorge de jeunesse dedaignait de preciser sa vision; ainsi son genie lui parut infini, et il s'enivrait d'etre tel. * * * * * La reaction fut violente. A ces delices succeda la secheresse. Tant de nobles aspirations aneanties lui parurent soudain convenues et froides. Et son cerveau anemie, ses nerfs surmenes s'affolerent pour evoquer immediatement, dans cet horizon pietine comme un manege, quelque sentier ou fleurit une ferveur nouvelle. Il avait horreur de la monotone solitude de ses meditations, comme d'une debauche quand notre tete et les bougies vacillent au vent de l'aube. Une fraiche caresse et de distrayantes niaiseries l'eussent repose. Mais son amie, enfoncee dans la brume finale du chapitre II, n'avait pas reparu. Aussi, las et desespere de ne s'etre plus rien de neuf, il detesta de vivre, parce qu'il ne savait pas de facon precise se construire un univers permanent. Toute la journee, il somnolait d'un vague a l'estomac; il fumait sans plaisir et baillait. Il visita des gens et leurs conversations poisseuses l'ecoeurerent. * * * * * Or un jour, dans une fete, au soleil sec, ou Paris s'epanouissait dont le parfum enfievre un peu et dissipe les songes pleureurs, parmi des marbres d'art, des corbeilles colorees et un tumulte poli, il la rencontra, elle, la jeune femme, jadis son amie. De ses sourires et de ses cils elle guidait une troupe de jeunes gens charmes. Elle avait mis a sa libre allure de jeune fille le masque frivole d'une mondaine, et ennuage son corps souple du fouillis des choses a la mode. Toujours delicieuse, il la reconnut, elle dont il ne put definir le sourire ni les yeux pleins de bonte, et qui, couronnee de fleurs, reconfortait les premieres melancolies dont il soupira,--elle dont il souffrit d'amour,--elle encore qui fut Amaryllis, parfumee et pres de qui l'on se plait a gaspiller le temps, la sensualite et la metaphysique. Il lui sembla qu'une partie de soi-meme, depuis longtemps fermee, se rouvrait en lui. De suite s'agrandit sa vision de l'univers. * * * * * Fontaine de vie, figure mysterieuse de petit animal nubile, et dont un geste, un sourire, un profil parfois mettent sur la voie d'une emotion feconde. Lueur qui nous apparait aux heures rares d'echauffement, et qui revet une forme harmonieuse au decor du moment, pour offrir a notre ame, chercheuse de dieux, comme un resume intense de tous nos troubles.--Son desir a nouveau se cristallisait devant lui. Sous les feuillages, parmi la foule qui s'ecarte et admire, elle papote, capricieuse et reine, tandis que les attitudes rares, les vocalises convenues et ironiques, les gestes qui s'inclinent, tout l'appareil de son entourage, irritent notre adolescent qui envie. Mais elle le regarde avec une gravite subite, avec des yeux plus beaux que jamais. Et il aspire a dominer le monde pour mepriser tout et tous, et que son mepris soit evident. Cependant aupres de lui, ses camarades, des buveurs de biere, discourent d'une voix assuree ou sonnent a chaque phrase des mots d'argent, tandis que le garcon, balance sur un pied et qui serre contre son coeur une serviette, approuve.--Mais pourquoi indiquerais-je les certitudes grossieres qu'ils affichent sur l'amour! Leur faconde, leurs prouesses et leurs rires ne sont pas plus choquants que le fait seul qu'ils existent. Sur son coeur un instant echauffe, du ciel las, la pluie tombe fine. Le soleil, sa joie, toute la fete se terminent. La jeune femme serre la main de ses amis, avec un geste sec et bien gai; elle se prete gracieusement au baiser d'un personnage age et considerable, --a qui elle chuchote quelques mots, en designant le jeune homme. Puis le coupe, glaces relevees, s'eloigne; et s'efface sous la pluie le cocher, rapide et dedaigneux. * * * * * Le vieillard demeure seul. Il semble l'ombre decoupee sur la vie par cette voluptueuse image de jeune fille; il est l'apparence, la forme de l'ame furtive qu'elle signifie. Ses levres, trop mobiles et deconcertantes, sont pareilles au rire leger de cette mondaine creature; et, comme elle nous enchante par les ondulations de sa taille pliante, il nous conquiert tous par l'approbation perpetuelle de sa tete qui s'incline. C'est M. X.... M. X..., causeur divin, maitre qui institua des doubles a toutes les certitudes, et dont le contact exquis amollit les plus rudes sectaires. Ses paupieres sont alourdies, car sur elles repose la vierge fantaisie. Mais le jeune homme, parce qu'il aimait, sut voir les prunelles bleues du sophiste reveur. Il l'aborda sans hesiter; il lui dit son inquietude, qu'une bourrique pessimiste et un theoricien ne surent apaiser, ses amours anemiques, ses reves et ses pietinements. Il le pria de lui indiquer le but de la vie, en peu de mots, dans ce decor d'une fete de Paris. * * * * * Le philosophe voulut bien sourire et le comprendre tout d'abord. * * * * * "Je pense que nous pourrons vous tirer de peine, mon ami, et vous procurer le bonheur puisque, en vos successives incertitudes, vous respectates la division des genres. Vous connutes l'amour, et hier encore vous frissonniez des plus nobles enthousiasmes. De telles experiences bien conduites sont precieuses.... Vous avez sans doute vingt-un ans?" Il sourit et se frotta les mains. * * * * * "S'il vous plait, reprit-il, goutons quelque absinthe. Voila des annees que je celebre les jouissances faciles sans les connaitre. A mon age, imaginer ne suffit plus; de petits faits, de menues experiences me ravissent." Et battant son absinthe avec une delicieuse gaucherie, l'illustre vieillard se complut encore a quelques compliments ingenieux, tandis qu'a chaque gorgee leur soir se teintait de confiance. * * * * * "Mon jeune ami, permettez que je retouche legerement votre univers. Il est assez du gout recent le meilleur, je voudrais seulement le preciser ca et la. "Vos maitres, leurs livres et leurs pensees diffuses vous firent une excellente vision, un monde d'ou est absente l'idee du devoir (l'effort, le devouement), sinon comme volupte raffinee; c'est un verger ou vous n'avez qu'a vous satisfaire, ingenument, par mille gymnastiques (je vous suppose quelques rentes et de la sante). "Et pourtant vous vous plaignez! Certes, tant du tendresse, dont vous me disiez les soupirs, n'assouvit pas votre coeur, et vos bras sont rompus pour avoir hausse dessus les barbares un reve heroique. Mais quoi! faut-il, a cause de ces lendemains desabuses, que votre coeur mefiant oublie des instants delicieux? Une femme ne fit-elle pas votre poitrine pleine de charmes? Le spectacle de la vertu pietinee par la plebe ne vous a-t-il pas monte jusqu'a l'enthousiasme?--Siecle lourdaud! Logique detestable! Ils disent: "Ni la femme, ni la vertu, que nous engendrons dans la joie, n'ont de lendemain." Qu'importe! Une ame vraiment amoureuse ou heroique bondit a de nouvelles entreprises. C'est a vous-meme qu'il faut vous attacher et non aux imparfaites images de votre ame: femmes, vertus, sciences, que vous projetez sur le monde. "Les petits enfants, entre deux travaux de leur age, jouent au voleur; ils goutent avec intensite les plaisirs de l'astuce, de l'independance et du peche, entre quatre murs, de telle a telle heure. Ainsi faites, et creez-vous mille univers. Que votre pensee vous soit une atmosphere aimable et changeant a l'infini. Lord Beaconsfield, qu'il nous faut honorer, ecrit: "S'il chercha un refuge dans le suicide, ce fut, comme tant d'autres, parce qu'il n'avait pas assez d'imagination." Sutes-vous jouer de l'amour; en tresser des guirlandes a votre vie et a votre reve? Je vous vis a l'ecart, froisse...." Le jeune homme frissonna sous ce dernier contact trop intime, et le vieillard qui s'en apercut fit obliquer son discours: * * * * * "Helas! je negligeai moi-meme les mimiques d'amour. Je serai plus competent a vous decrire un autre synonyme du bonheur, c'est la recherche de la notoriete que je veux dire: reputation, gloire, toute publicite suivie d'avantages flatteurs. Des hommes murs, et des jeunes meme, s'y complurent, que l'amour n'avait su retenir. Sans doute, a tendre la main derriere ces instants aimables que je veux vous indiquer, vous ne trouverez rien de plus qu'apres le baiser de votre amie ou l'enivrement de votre vertu, mais, pour creer cette troisieme illusion, les methodes sont tres amusantes. "Jeune, infiniment sensible et parfois peut-etre humilie, vous etes pret pour l'ambition. Permettez que je vous trace un itineraire sur, que je vous signale les tournants pittoresques, que je vous tende la gourde et le manteau, a cause des desillusions et du soir ou, lasse, on baille dans l'auberge solitaire.--Donc qu'un garcon me verse et l'absinthe et la gomme, puis parlons librement et sans crainte de commettre des solecismes, comme faisaient jadis deux cuistres, discutant de la grammaire en cabinet particulier. * * * * * "Et d'abord instituez-vous une specialite et un but. "Si votre esprit timide ne sait pas, des sa majorite, embrasser toute une carriere, qu'il jalonne du moins l'avenir, comme le sage coupe sa vie de legers repas, d'epaisses fumeries et de nocturnes abandons ou l'amitie, l'amour et soi-meme lui sourient. C'est d'etape en etape que votre jeune audace s'enhardira. "Denombrez avec scrupule vos forces: votre sante, votre exterieur, vos relations. Craignez de vous dissimuler vos tares: votre secheresse rarement surchauffee, vos flaneries et cette delicatesse qui pourra vous nuire. "Ayant dresse ce que vous etes et ce qu'il vous faut devenir, vous possederez la formule precise de votre conduite. A la rectifier, chaque jour consacrez quelques minutes, dans votre voiture si lente et qui vous enerve, dans l'embrasure des fenetres mondaines, tandis que passent les valseurs. "Mais gardez de laisser cet agenda sur l'oreiller d'une amie qui s'etonne et admire, ou dans le verre d'un camarade qui s'ecrie: "Moi aussi.