The Project Gutenberg EBook of Souvenirs de la maison des morts by Fedor Mikhailovitch Dostoïevski This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included with this eBook or online at www.gutenberg.net Title: Souvenirs de la maison des morts Author: Fedor Mikhailovitch Dostoïevski Release Date: February 6, 2005 [EBook #14918] Language: French Character set encoding: ISO-8859-1 *** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK SOUVENIRS DE LA MAISON DES MORTS *** This Etext was prepared by Ebooks libres et gratuits and is available at http://www.ebooksgratuits.com in Word format, Mobipocket Reader format, eReader format and Acrobat Reader format. Fedor Dostoïevski SOUVENIRS DE LA MAISON DES MORTS (1880) Table des matières AVERTISSEMENT PREMIÈRE PARTIE I--LA MAISON DES MORTS. II--PREMIÈRES IMPRESSIONS. III--PREMIÈRES IMPRESSIONS (Suite). IV--PREMIÈRES IMPRESSIONS (Suite) V--LE PREMIER MOIS. VI--LE PREMIER MOIS (Suite). VII--NOUVELLES CONNAISSANCES.--PÉTROF. VIII--LES HOMMES DÉTERMINÉS.--LOUKA. IX--ISAÏ FOMITCH.--LE BAIN.--LE RÉCIT DE BAKLOUCHINE. X--LA FÊTE DE NOËL. XI--LA REPRÉSENTATION. DEUXIÈME PARTIE I--L'HÔPITAL. II--L'HÔPITAL. (Suite). III--L'HÔPITAL (Suite). IV--LE MARI D'AKOULKA. (récit.) V--LA SAISON D'ÉTÉ. VI--LES ANIMAUX DE LA MAISON DE FORCE. VII--LE «GRIEF». VIII--MES CAMARADES. IX--L'ÉVASION. X--LA DÉLIVRANCE. AVERTISSEMENT On vient enfin de traduire les _Souvenirs de la maison des morts_, par le romancier russe Dostoïevsky. De courtes indications seront peut-être utiles pour préciser l'origine et la signification de ce livre. Le public français connaît déjà Dostoïevsky par un de ses romans les plus caractéristiques, _le Crime et le châtiment_. Ceux qui ont lu cette oeuvre ont du prendre leur parti d'aimer ou de haïr le singulier écrivain. On va nous donner des traductions de ses autres romans. Elles continueront de plaire à quelques curieux, aux esprits qui courent le monde en quête d'horizons nouveaux. Elles achèveront de scandaliser la raison commune, celle qu'on se procure dans les maisons de confections philosophiques; car ce temps est merveilleux pour tailler aux intelligences comme aux corps des vêtements uniformes, décents, à la portée de tous, un peu étriqués peut-être, mais qui évitent les tracas de la recherche et de l'invention. Ceux qui n'ont pas eu le courage d'aborder le monstre sont néanmoins renseignés sur sa façon de souffrir et de faire souffrir. On a beaucoup parlé de Dostoïevsky, depuis un an; un critique a expliqué en deux mots la supériorité du romancier russe.--«Il possède deux facultés qui sont rarement réunies chez nos écrivains: la faculté d'évoquer et celle d'analyser.» Oui, avec cela tout le principal est dit. Prenez chez nous Victor Hugo et Sainte-Beuve comme les représentants extrêmes de ces deux qualités littéraires; derrière l'un ou l'autre, vous pourrez ranger, en deux familles intellectuelles, presque tous les maîtres qui ont travaillé sur l'homme. Les premiers le projettent dans l'action, ils ont toute puissance pour rendre sensible le drame extérieur, mais ils ne savent pas nous faire voir les mobiles secrets qui ont décidé le choix de l'âme dans ce drame. Les seconds étudient ces mobiles avec une pénétration infinie, ils sont incapables de reconstruire pour le mouvement tragique l'organisme délicat qu'ils ont démonté. Il y aurait une exception à faire pour Balzac; quant à Flaubert, il faudrait entrer dans des distinctions et des réserves sacrilèges; gardons-les pour le jour où l'on mettra le dieu de Rouen au Panthéon. Toujours est-il que, dans le pays de Tourguénef, de Tolstoï et de Dostoïevsky, les deux qualités contradictoires se trouvent souvent réunies; cette alliance se paye, il est vrai, au prix de défauts que nous supportons malaisément: la lenteur et l'obscurité. Mais ce n'est point des romans que je veux parler aujourd'hui. Les _Souvenirs de la maison des morts_ n'empruntent rien à la fiction, sauf quelques précautions de mise en scène, nécessitées par des causes étrangères à l'art. Ce livre est un fragment d'autobiographie, mêlé d'observations sur un monde spécial, de descriptions et de récits très simples; c'est le journal du bagne, un album de croquis rassemblés dans les casemates de Sibérie. Avant de vous récrier sur l'éloge d'un galérien, écoutez comment Dostoïevsky fut précipité dans cette infâme condition. Il avait vingt-sept ans en 1848, il commençait à écrire avec quelque succès. Sa vie, pauvre et solitaire, allait par de mauvais chemins; misère, maladie, tout lui donnait sur le monde des vues noires; ses nerfs d'épileptique lui étaient déjà de cruels ennemis. Avec cela, un malheureux coeur plein de pitié, d'où est sorti le meilleur de son talent; cette sensibilité contenue, vite aigrie, qui se change en folles colères devant les aspects d'injustice de l'ordre social. Il regardait autour de lui, cherchant l'idéal, le progrès, les moyens de se dévouer; il voyait la triste Russie, bien froide, bien immobile, bien dure, tout ulcérée de maux anciens. Sur cette Russie, les idées généreuses du moment passaient et ramassaient à coup sûr de telles âmes. Le jeune écrivain fut entraîné, avec beaucoup d'autres de sa génération littéraire, dans les conciliabules présidés par Pétrachevsky. Cette sédition intellectuelle n'alla pas bien loin; des récriminations, des menaces vagues, de beaux projets d'utopie. Il y a impropriété de mot à appeler cette effervescence d'idées, comme on le fait habituellement, la conspiration de Pétrachevsky; de conspiration, il n'y en eut pas, au sens terrible que ce terme a reçu depuis lors en Russie. En tout cas, Dostoïevsky y prit la moindre part; toute sa faute ne fut qu'un rêve défendu; l'instruction ne put relever contre lui aucune charge effective. Chez nous, il eut été au centre gauche; en Russie, il alla au bagne. Englobé dans l'arrêt commun qui frappa ses complices, il fut jeté à la citadelle, condamné à mort, gracié sur l'échafaud, conduit en Sibérie; il y purgea quatre ans de fers dans la «section réservée», celle des criminels d'État. Le romancier y laissa des illusions, mais rien de son honneur; vingt ans après, en des temps meilleurs, les condamnés et leurs juges parlaient de ces souvenirs avec une égale tristesse, la main dans la main; l'ancien forçat a fait une carrière glorieuse, remplie de beaux livres, et terminée récemment par un deuil quasi officiel. Il était nécessaire de préciser ces points, pour qu'on ne fit pas confusion d'époques; il n'y eut rien de commun entre le proscrit de 1848 et les redoutables ennemis contre lesquels le gouvernement russe sévit aujourd'hui de la même façon, mais à plus juste titre. Un des compagnons d'infortune de l'exilé, Yastrjemsky, a consigné dans ses Mémoires le récit d'une rencontre avec Dostoïevsky, au début de leur pénible voyage. Le hasard les réunit une nuit dans la prison d'étapes de Tobolsk, où ils trouvèrent aussi un de leurs complices les plus connus, Dourof. Ce récit peint sur le vif l'influence bienfaisante du romancier. «On nous conduisit dans une salle étroite, froide et sombre. Il y avait là des lits de planches avec des sacs bourrés de foin. L'obscurité était complète. Derrière la porte, sur le seuil, on entendait le pas lourd de la sentinelle, qui marchait en long et en large par un froid de 40 degrés. «Dourof s'étendit sur le lit de camp, je me pelotonnai sur le plancher à côté de Dostoïevsky. À travers la mince cloison, un tapage infernal arrivait jusqu'à nous: un bruit de tasses et de verres, les cris de gens qui jouaient aux cartes, des injures, des blasphèmes. Dourof avait les doigts des pieds et des mains gelés; ses jambes étaient blessées par les fers. Dostoïevsky souffrait d'une plaie qui lui était venue au visage dans la casemate de la citadelle, à Pétersbourg. Pour moi, j'avais le nez gelé.--Dans cette triste situation, je me rappelai ma vie passée, ma jeunesse écoulée au milieu de mes chers camarades de l'Université; je pensai à ce qu'aurait dit ma soeur, si elle m'eût aperçu dans cet état. Convaincu qu'il n'y avait plus rien à espérer pour moi, je résolus de mettre fin à mes jours... Si je m'appesantis sur cette heure douloureuse, c'est uniquement parce qu'elle me donna l'occasion de connaître de plus près la personnalité de Dostoïevsky. Sa conversation amicale et secourable me sauva du désespoir; elle réveilla en moi l'énergie. «Contre toute espérance, nous parvînmes à nous procurer une chandelle, des allumettes et du thé chaud qui nous parut plus délicieux que le nectar. La plus grande partie de la nuit s'écoula dans un entretien fraternel. La voix douce et sympathique de Dostoïevsky, sa sensibilité, sa délicatesse de sentiment, ses saillies enjouées, tout cela produisit sur moi une impression d'apaisement. Je renonçai à ma résolution désespérée. Au matin, Dostoïevsky, Dourof et moi, nous nous séparâmes dans cette prison de Tobolsk, nous nous embrassâmes les larmes aux yeux, et nous ne nous revîmes plus. «Dostoïevsky appartenait à la catégorie de ces êtres dont Michelet a dit que, tout en étant les plus forts mâles, ils ont beaucoup de la nature féminine. Par là s'explique tout un côté de ses oeuvres, où l'on aperçoit la cruauté du talent et le besoin de faire souffrir. Étant donné cette nature, le martyre cruel et immérité qu'un sort aveugle lui envoya devait profondément modifier son caractère. Rien d'étonnant à ce qu'il soit devenu nerveux et irritable au plus haut degré. Mais je ne crois pas risquer un paradoxe en disant que son talent bénéficia de ses souffrances, qu'elles développèrent en lui le sens de l'analyse psychologique.» C'était l'opinion de l'écrivain lui-même, non-seulement au point de vue de son talent, mais de toute la suite de sa vie morale. Il parlait toujours avec gratitude de cette épreuve, où il disait avoir tout appris. Encore une leçon sur la vanité universelle de nos calculs! À quelques degrés de longitude plus à l'ouest, à Francfort ou à Paris, cette incartade révolutionnaire eût réussi à Dostoïevsky, elle l'eût porté sur les bancs d'un Parlement, où il eût fait de médiocres lois; sous un ciel plus rigoureux, la politique le perd, le déporte en Sibérie; il en revient avec des oeuvres durables, un grand renom, et l'assurance intime d'avoir été remis malgré lui dans sa voie. Le destin rit sur nos revers et nos réussites; il culbute nos combinaisons et nous dispense le bien ou le mal en raison inverse de notre raison. Quand on écoute ce rire perpétuel, dans l'histoire de chaque homme et de chaque jour, on se trouve niais de souhaiter quelque chose. Pourtant l'épreuve était cruelle, on le verra de reste en lisant les pages qui la racontent. Notre auteur feint d'avoir trouvé ce récit dans les papiers d'un ancien déporté, criminel de droit commun, qu'il nous représente comme un repenti digne de toute indulgence. Plusieurs des personnages qu'il met en scène appartiennent à la même catégorie. C'étaient là des concessions obligées à l'ombrageuse censure du temps; cette censure n'admettait pas qu'il y eût des condamnés politiques en Russie. Il faut tenir compte de cette fiction, il faut se souvenir en lisant que le narrateur et quelques-uns de ses codétenus sont des gens d'honneur, de haute éducation. Cette transposition, que le lecteur russe fait de lui-même, est indispensable pour rendre tout leur relief aux sentiments, aux contrastes des situations. Ce qui n'est pas un hommage à la censure, mais un tour d'esprit particulier à l'écrivain, c'est la résignation, la sérénité, parfois même le goût de la souffrance avec lesquels il nous décrit ses tortures. Pas un mot enflé ou frémissant, pas une invective devant les atrocités physiques et morales où l'on attend que l'indignation éclate; toujours le ton d'un fils soumis, châtié par un père barbare, et qui murmure à peine: «C'est bien dur!» On appréciera ce qu'une telle contention ajoute d'épouvante à l'horreur des choses dépeintes. Ah! il faudra bander ses nerfs et cuirasser son coeur pour achever quelques-unes de ces pages! Jamais plus âpre réalisme n'a travaillé sur des sujets plus repoussants. Ressuscitez les pires visions de Dante, rappelez-vous, si vous avez pratiqué cette littérature, le _Maleus maleficorum_, les procès-verbaux de questions extraordinaires rapportés par Llorente, vous serez encore mal préparé à la lecture de certains chapitres; néanmoins, je conseille aux dégoûtés d'avoir bon courage et d'attendre l'impression d'ensemble; ils seront étonnés de trouver cette impression consolante, presque douce. Voici, je crois, le secret de cette apparente contradiction. À son entrée au bagne, l'infortuné se replie sur lui-même: du monde ignoble où il est précipité, il n'attend que désespoir et scandale. Mais peu à peu, il regarde dans son âme et dans les âmes qui l'entourent, avec la minutieuse patience d'un prisonnier. Il s'aperçoit que la fatigue physique est saine, que la souffrance morale est salutaire, qu'elle fait germer en lui d'humbles petites fleurs aux bons parfums, la semence de vertu qui ne levait pas au temps du bonheur. Surtout il examine de très-près ses grossiers compagnons; et voici que, sous les physionomies les plus sombres, un rayon transparaît qui les embellit et les réchauffe. C'est l'accoutumance d'un homme jeté dans les ténèbres: il apprend à voir, et jouit vivement des pâles clartés reconquises. Chez toutes ces bêtes fauves qui l'effrayaient d'abord, il dégage des parties humaines, et dans ces parties humaines des parcelles divines. Il se simplifie au contact de ces natures simples, il s'attache à quelques-unes, il apprend d'elles à supporter ses maux avec la soumission héroïque des humbles. Plus il avance dans son étude, plus il rencontre parmi ces malheureux d'excellents exemplaires de l'homme. L'horreur du supplice passe bientôt au second plan, adoucie et noyée dans ce large courant de pitié, de fraternité: que de bonnes choses ressuscitées dans la maison des morts! Insensiblement, l'enfer se transforme et prend jour sur le ciel. Il semble que l'auteur ait prévu cette transformation morale, quand il disait au début de son récit, en décrivant le préau de la forteresse: «Par les fentes de la palissade, ... on aperçoit un petit coin de ciel, non plus de ce ciel qui est au-dessus de la prison, mais d'un autre ciel, lointain et libre.» On comprend maintenant pourquoi cette douloureuse lecture laisse une impression consolante; beaucoup plus, je vous assure, que tels livres réputés très-gais, qui font rire en maint endroit, et qu'on referme avec une incommensurable tristesse; car ceux-ci nous montrent, dans l'homme le plus heureux, une bête désolée et stupide, ravalée à terre pour y jouir sans but. Dans un autre art, regardez le _Martyre de saint Sébastien_ et _l'Orgie romaine_ de Couture: quel est celui des deux tableaux qui vous attriste le plus? C'est que la joie et la peine ne résident pas dans les faits extérieurs, mais dans la disposition d'esprit de l'artiste qui les envisage; c'est qu'il n'y a qu'un seul malheur véritable, celui de manquer de foi et d'espérance. De ces trésors, Dostoïevsky avait assez pour enrichir toute la chiourme. Il les puisait dans l'unique livre qu'il posséda durant quatre ans, dans le petit évangile, que lui avait donné la fille d'un proscrit; il vous racontera comment il apprenait à lire à ses compagnons sur les pages usées. Et l'on dirait, en effet, que les _Souvenirs_ ont été écrits sur les marges de ce volume; un seul mot définit bien le caractère do l'oeuvre et l'esprit de celui qui la conçut: c'est l'esprit évangélique. La plupart de ces écrivains russes en sont pénétrés, mais nul ne l'est au même degré que Dostoïevsky, assez indifférent aux conséquences dogmatiques, il ne retient que la source de vie morale; tout lui vient de cette source, même le talent d'écrire, c'est-à-dire de communiquer son coeur aux hommes, de leur répondre quand ils demandent un peu de lumière et de compassion. En insistant sur ce trait capital, je dois mettre le lecteur en garde contre une assimilation trompeuse. Quelques-uns diront peut-être: Tout ceci n'est pas nouveau, c'est la fantaisie romantique sur laquelle nous vivons depuis soixante ans, la réhabilitation du forçat, une génération de plus dans la nombreuse famille qui va de Claude Gueux à Jean Valjean.--Qu'on regarde de plus près; il n'y a rien de commun entre les deux conceptions. Chez nous, ce parti pris est trop souvent un jeu d'antithèses qui nous laisse l'impression de quelque chose d'artificiel et de faux; car on grandit le forçat au détriment des honnêtes gens, comme la courtisane aux dépens des honnêtes femmes. Chez l'écrivain russe, pas l'ombre d'une antithèse; il ne sacrifie personne à ses clients, il ne fait pas d'eux des héros; il nous les montre ce qu'ils sont, pleins de vices et de misères; seulement, il persiste à chercher en eux le reflet divin, à les traiter en frères déchus, dignes encore de charité. Il ne les voit pas dans un mirage, mais sous le jour simple de la réalité; il les dépeint avec l'accent de la vérité vivante, avec cette juste mesure qu'on ne définit point à l'avance, mais qui s'impose peu a peu au lecteur et contente la raison. Une autre catégorie de modèles pose devant le peintre: les autorités du bagne, fonctionnaires et gens de police, les tristes maîtres de ce triste peuple. On retrouvera dans leurs portraits la même sobriété d'indignation, la même équanimité. Rien ne trahit chez Dostoïevsky l'ombre d'un ressentiment personnel, ni ce que nous appellerions l'esprit d'opposition. Il explique, il excuse presque la brutalité et l'arbitraire de ces hommes par la perversion fatale qu'entraîne le pouvoir absolu. Il dit quelque part: «Les instincts d'un bourreau existent en germe dans chacun de nos contemporains.» L'habitude et l'absence de frein développent ces instincts, parallèlement à des qualités qui forcent la sympathie. Il en résulte un bourreau bon garçon, une réduction de Néron, c'est-à-dire un type foncièrement vrai. On remarquera dans ce genre l'officier Smékalof, qui prend tant de plaisir à voir administrer les verges; les forçats raffolent de lui, parce qu'il les fustige drôlement. --C'est un farceur, un coeur d'or, disent-ils à l'envi. Qui expliquera les folles contradictions de l'homme, surtout de l'homme russe, instinctif, prime-sautier, plus près qu'un autre de la nature? J'ai rencontré un de ces tyranneaux des mines sibériennes. Au mois d'octobre 1878, je me trouvais au célèbre couvent de Saint-Serge, près de Moscou. Des religieux erraient indolemment dans les cours, sous la robe noire des basiliens. Mon guide, un petit frère lai très-dégourdi, m'indiqua, avec une nuance de respect, un vieux moine accoudé sur la galerie du réfectoire, d'où il émiettait le reste de son pain de seigle aux pigeons qui s'abattaient des bouleaux voisins.--«C'est le père un tel, un ancien maître de police en Sibérie.»--Je m'approchai du cénobite. Il reconnut un étranger et m'adressa la parole en français. Sa conversation, bien que très-réservée, dénotait une ouverture d'horizon fort rare dans le monde où il vivait. Je laissai tomber le nom d'un des proscrits de décembre 1825, dont l'histoire m'était familière, «L'auriez-vous rencontré en Sibérie? demandai-je à mon interlocuteur.-- Comment donc, il a été sous ma juridiction.» J'étais fixé. Je savais ce qu'avait été cette juridiction. Peu d'hommes dans tout l'empire eussent pu trouver dans leur mémoire les lourds secrets et les douloureuses images qui devaient hanter la conscience de ce moine. Quelle impulsion mystérieuse l'avait amené dans ce couvent, où il psalmodiait paisiblement les litanies depuis de longues années? Était-ce piété, remords, lassitude?--«En voilà un qui a beaucoup à expier, dis-je à mon guide: il a vu et fait des choses terribles; le repentir l'ai poussé ici, peut-être!»--Le petit frère convers me regarda d'un air étonné; évidemment, la vocation de son ancien ne s'était jamais présentée à son esprit sous ce point de vue,--«Nous sommes tous pécheurs!» répondit-il. Il ajouta, en clignant de l'oeil vers le vieillard avec une nuance encore plus marquée de respect et d'admiration: «Sans doute, qu'il se repent: on raconte qu'il a beaucoup aimé les femmes.» Dostoïevsky parcourt en tous sens ces âmes complexes. Le grand intérêt de son livre, pour les lettrés curieux de formes nouvelles, c'est qu'ils sentiront les mots leur manquer, quand ils voudront appliquer nos formules usuelles aux diverses faces de ce talent. Au premier abord, ils feront appel à toutes les règles de notre catéchisme littéraire, pour y emprisonner ce réaliste, cet impassible, cet impressionniste; ils continueront, croyant l'avoir saisi, et Protée leur échappera; son réalisme farouche découvrira une recherche inquiète de l'idéal, son impassibilité laissera deviner une flamme intérieure; cet art subtil épuisera des pages pour fixer un trait de physionomie et ramassera en une ligne tout le dessin d'une âme. Il faudra s'avouer vaincu, égaré sur des eaux troubles et profondes, dans un grand courant de vie qui porte vers l'aurore. Je ne me dissimule point les défauts de Dostoïevsky, la lenteur habituelle du trait, le désordre et l'obscurité de la narration, qui revient sans cesse sur elle-même, l'acharnement de myope sur le menu détail, et parfois la complaisance maladive pour le détail répugnant. Plus d'un lecteur en sera rebuté, s'il n'a pas la flexibilité d'esprit nécessaire pour se plier aux procédés du génie russe, assez semblables à ceux du génie anglais. À l'inverse de notre goût, qui exige des effets rapides, pressés, pas bien profonds par exemple, vos consciencieux ouvriers du Nord, un Thackeray ou un Dostoïevsky, accumulent de longues pages pour préparer un effet tardif. Mais aussi quelle intensité dans cet effet, quand on a la patience de l'attendre! Comme le boulet est chassé loin par cette pesante charge de poudre, tassée grain à grain! Je crois pouvoir promettre de délicates émotions à ceux qui auront cette patience de lecture, si difficile à des Français. Il y a bien un moyen d'apprivoiser le public; on ne l'emploie que trop. C'est d'étrangler les traductions de et ces oeuvres étrangères, de les «adapter» à notre goût. On a impitoyablement écarté plusieurs de ces fantaisies secourables, on a attendu, pour nous offrir les _Souvenirs de la maison des morts_, une version qui fût du moins un décalque fidèle du texte russe. Eût-il été possible, tout en satisfaisant à ce premier devoir du traducteur, de donner au récit et surtout aux dialogues une allure plus conforme aux habitudes de notre langue? C'est un problème ardu que je ne veux pas examiner, n'ayant pas mission de juger ici la traduction de M. Neyroud. Je viens de parler de l'écrivain russe d'après les impressions que m'a laissées son oeuvre originale; je n'ose espérer que ces impressions soient aussi fortes sur le lecteur qui va les recevoir par intermédiaire. Mais j'ai hâte de laisser la parole à Dostoïevsky. Quelle que soit la fortune de ses _Souvenirs_, je ne regretterai pas d'avoir plaidé pour eux. C'est si rare et si bon de recommander un livre ou l'on est certain que pas une ligne ne peut blesser une âme, que pas un mot ne risque d'éveiller une passion douteuse; un livre que chacun fermera avec une idée meilleure de l'humanité, avec un peu moins de sécheresse pour les misères d'autrui, un peu plus de courage contre ses propres misères. Voilà, si l'on veut bien y réfléchir, un divin mystère de solidarité. Une affreuse souffrance fut endurée, il y a trente ans, par un inconnu, dans une geôle de Sibérie, presque à nos antipodes; conservée en secret depuis lors, elle vit, elle sert, elle vient de si loin assainir et fortifier d'autres hommes. C'est la plante aux sucs amers, morte depuis longtemps dans quelque vallée d'un autre hémisphère, et dont l'essence recueillie guérit les plaies de gens qui ne l'ont jamais vue fleurir. Oui, nulle souffrance ne se perd, toute douleur fructifie, il en reste un arôme subtil qui se répand indéfiniment dans le monde. Je ne donne point cette vérité pour une découverte; c'est tout simplement l'admirable doctrine de l'Église sur le trésor des souffrances des saints. Ainsi de bien d'autres inventions qui procurent beaucoup de gloire à tant de beaux esprits; changez les mots, grattez le vernis de «psychologie expérimentale», reconnaissez la vieille vérité sous la rouille théologique; des philosophes vêtus de bure avaient aperçu tout cela, il y a quelques centaines d'années, en se relevant la nuit dans un cloître pour interroger leur conscience. Enfin, ce n'est pas d'eux qu'il s'agit, mais de ce forçat sibérien, de ce petit apôtre laïque au corps ravagé, à l'âme endolorie, toujours agité entre d'atroces visions et de doux rêves. Je crois le voir encore dans ses accès de zèle patriotique, déblatérant contre l'abomination de l'Occident et la corruption française. Comme la plupart des écrivains étrangers, il nous jugeait sur les grimaces littéraires que nous leur montrons quelquefois. On l'eût bien étonné, si on lui eût prédit qu'il irait un matin dans Paris pour y réciter son étrange martyrologe! --Allez et ne craignez rien, Féodor Michaïlovitch. Quelque mal qu'on ait pu vous dire de notre ville, vous verrez comme on s'y fait entendre en lui parlant simplement, avec la vérité qu'on tire de son coeur. Vicomte E. M. de Vogüé. PREMIÈRE PARTIE Au milieu des steppes, des montagnes ou des forêts impraticables des contrées reculées de la Sibérie, on rencontre, de loin en loin, de petites villes d'un millier ou deux d'habitants, entièrement bâties en bois, fort laides, avec deux églises,-- l'une au centre de la ville, l'autre dans le cimetière,--en un mot, des villes qui ressemblent beaucoup plus à un bon village de la banlieue de Moscou qu'à une ville proprement dite. La plupart du temps, elles sont abondamment pourvues de maîtres de police, d'assesseurs et autres employés subalternes. S'il fait froid en Sibérie, le service du gouvernement y est en revanche extraordinairement avantageux. Les habitants sont des gens simples, sans idées libérales; leurs moeurs sont antiques, solides et consacrées par le temps. Les fonctionnaires, qui forment à bon droit la noblesse sibérienne, sont ou des gens du pays, Sibériens enracinés, ou des arrivants de Russie. Ces derniers viennent tout droit des capitales, séduits par la haute paye, par la subvention extraordinaire pour frais de voyage et par d'autres espérances non moins tentantes pour l'avenir. Ceux qui savent résoudre le problème de la vie restent presque toujours en Sibérie et s'y fixent définitivement. Les fruits abondants et savoureux qu'ils récoltent plus tard les dédommagent amplement; quant aux autres, gens légers et qui ne savent pas résoudre ce problème, ils s'ennuient bientôt en Sibérie et se demandent avec regret pourquoi ils ont fait la bêtise d'y venir. C'est avec impatience qu'ils tuent les trois ans,--terme légal de leur séjour;--une fois leur engagement expiré, ils sollicitent leur retour et reviennent chez eux en dénigrant la Sibérie et en s'en moquant. Ils ont tort, car c'est un pays de béatitude, non seulement en ce qui concerne le service public, mais encore à bien d'autres points de vue. Le climat est excellent; les marchands sont riches et hospitaliers; les Européens aisés y sont nombreux. Quant aux jeunes filles, elles ressemblent à des roses fleuries; leur moralité est irréprochable. Le gibier court dans les rues et vient se jeter contre le chasseur. On y boit du champagne en quantité prodigieuse; le caviar est étonnant; la récolte rend quelquefois quinze pour un. En un mot, c'est une terre bénie dont il faut seulement savoir profiter, et l'on en profite fort bien! C'est dans l'une de ces petites villes,--gaies et parfaitement satisfaites d'elles-mêmes, dont l'aimable population m'a laissé un souvenir ineffaçable,--que je rencontrai un exilé, Alexandre Pétrovitch Goriantchikof, ci-devant gentilhomme-propriétaire en Russie. Il avait été condamné aux travaux forcés de la deuxième catégorie, pour avoir assassiné sa femme. Après avoir subi sa condamnation,--dix ans de travaux forcés,--il demeurait tranquille et inaperçu en qualité de colon dans la petite ville de K... À vrai dire, il était inscrit dans un des cantons environnants, mais il vivait à K..., où il trouvait à gagner sa vie en donnant des leçons aux enfants. On rencontre souvent dans les villes de Sibérie des déportés qui s'occupent d'enseignement. On ne les dédaigne pas, car ils enseignent la langue française, si nécessaire dans la vie, et dont on n'aurait pas la moindre idée sans eux, dans les parties reculées de la Sibérie. Je vis Alexandre Pétrovitch pour la première fois chez un fonctionnaire, Ivan Ivanytch Gvosdikof, respectable vieillard fort hospitalier, père de cinq filles qui donnaient les plus belles espérances. Quatre fois par semaine, Alexandre Pétrovitch leur donnait des leçons à raison de trente kopeks (argent) la leçon. Son extérieur m'intéressa. C'était un homme excessivement pâle et maigre, jeune encore,--âgé de trente-cinq ans environ,--petit et débile, toujours fort proprement habillé à l'européenne. Quand vous lui parliez, il vous fixait d'un air très-attentif, écoutait chacune de vos paroles avec une stricte politesse et d'un air réfléchi, comme si vous lui aviez posé un problème ou que vous vouliez lui extorquer un secret. Il vous répondait nettement et brièvement, mais en pesant tellement chaque mot, que l'on se sentait tout à coup mal à son aise, sans savoir pourquoi, et que l'on se félicitait de voir la conversation terminée. Je questionnai Ivan Ivanytch à son sujet; il m'apprit que Goriantchikof était de moeurs irréprochables, sans quoi, lui, Ivan Ivanytch, ne lui aurait pas confié l'instruction de ses filles, mais que c'était un terrible misanthrope, qui se tenait à l'écart de tous, fort instruit, lisant beaucoup, parlant peu et se prêtant assez mal à une conversation à coeur ouvert. Certaines personnes affirmaient qu'il était fou, mais on trouvait que ce n'était pas un défaut si grave; aussi les gens les plus considérables de la ville étaient-ils prêts à témoigner des égards à Alexandre Pétrovitch, car il pouvait être fort utile, au besoin, pour écrire des placets. On croyait qu'il avait une parenté fort honorable en Russie,--peut-être même dans le nombre y avait-il des gens haut placés,--mais on n'ignorait pas que depuis son exil il avait rompu toutes relations avec elle. En un mot, il se faisait du tort à lui-même. Tout le monde connaissait son histoire et savait qu'il avait tué sa femme par jalousie,--moins d'un an après son mariage,--et, qu'il s'était livré lui-même à la justice, ce qui avait beaucoup adouci sa condamnation. Des crimes semblables sont toujours regardés comme des malheurs, dont il faut avoir pitié. Néanmoins, cet original se tenait obstinément à l'écart et ne se montrait que pour donner des leçons. Tout d'abord je ne fis aucune attention à lui; puis sans que j'en sus moi-même la cause, il m'intéressa: il était quelque peu énigmatique. Causer avec lui était de toute impossibilité. Certes, il répondait à toutes mes questions: il semblait même s'en faire un devoir, mais une fois qu'il m'avait répondu, je n'osais l'interroger plus longtemps; après de semblables conversations, on voyait toujours sur son visage une sorte de souffrance et d'épuisement. Je me souviens que par une belle soirée d'été, je sortis avec lui de chez Ivan Ivanytch. Il me vint brusquement à l'idée de l'inviter à entrer chez moi, pour fumer une cigarette; je ne saurais décrire l'effroi qui se peignit sur son visage; il se troubla tout à fait, marmotta des mots incohérents, et soudain, après m'avoir regardé d'un air courroucé, il s'enfuit dans une direction opposée. J'en fus fort étonné. Depuis, lorsqu'il me rencontrait, il semblait éprouver à ma vue une sorte de frayeur, mais je ne me décourageai pas. Il avait quelque chose qui m'attirait; un mois après, j'entrai moi-même chez Goriantchikof, sans aucun prétexte. Il est évident que j'agis alors sottement et sans la moindre délicatesse. Il demeurait à l'une des extrémités de la ville, chez une vieille bourgeoise dont la fille était poitrinaire. Celle-ci avait une petite enfant naturelle âgée de dix ans, fort jolie et très-joyeuse. Au moment où j'entrai, Alexandre Pétrovitch était assis auprès d'elle et lui enseignait à lire. En me voyant, il se troubla, comme si je l'avais surpris en flagrant délit. Tout éperdu, il se leva brusquement et me regarda fort étonné. Nous nous assîmes enfin; il suivait attentivement chacun de mes regards, comme s'il m'eût soupçonné de quelque intention mystérieuse. Je devinai qu'il était horriblement méfiant. Il me regardait avec dépit, et il ne tenait à rien qu'il me demandât:--Ne t'en iras-tu pas bientôt? Je lui parlai de notre petite ville, des nouvelles courantes; il se taisait ou souriait d'un air mauvais: je pus constater qu'il ignorait absolument ce qui se faisait dans notre ville et qu'il n'était nullement curieux de l'apprendre. Je lui parlai ensuite de notre contrée, de ses besoins: il m'écoutait toujours en silence en me fixant d'un air si étrange que j'eus honte moi-même de notre conversation. Je faillis même le fâcher en lui offrant, encore non coupés, les livres et les journaux que je venais de recevoir par la dernière poste. Il jeta sur eux un regard avide, mais il modifia aussitôt son intention et déclina mes offres, prétextant son manque de loisir. Je pris enfin congé de lui; en sortant, je sentis comme un poids insupportable tomber de mes épaules. Je regrettais d'avoir harcelé un homme dont le goût était de se tenir à l'écart de tout le monde. Mais la sottise était faite. J'avais remarqué qu'il possédait fort peu de livres; il n'était donc pas vrai qu'il lût beaucoup. Néanmoins, à deux reprises, comme je passais en voiture fort tard devant ses fenêtres, je vis de la lumière dans son logement. Qu'avait-il donc à veiller jusqu'à l'aube? Écrivait-il, et, si cela était, qu'écrivait-il? Je fus absent de notre ville pendant trois mois environ. Quand je revins chez moi, en hiver, j'appris qu'Alexandre Pétrovitch était mort et qu'il n'avait pas même appelé un médecin. On l'avait déjà presque oublié. Son logement était inoccupé. Je fis aussitôt la connaissance de son hôtesse, dans l'intention d'apprendre d'elle ce que faisait son locataire et s'il écrivait. Pour vingt kopeks, elle m'apporta une corbeille pleine de papiers laissés par le défunt et m'avoua qu'elle avait déjà employé deux cahiers à allumer son feu. C'était une vieille femme morose et taciturne; je ne pus tirer d'elle rien d'intéressant. Elle ne sut rien me dire au sujet de son locataire. Elle me raconta pourtant qu'il ne travaillait presque jamais et qu'il restait des mois entiers sans ouvrir un livre ou toucher une plume: en revanche, il se promenait toute la nuit en long et en large dans sa chambre, livré à ses réflexions; quelquefois même, il parlait tout haut. Il aimait beaucoup sa petite fille Katia, surtout quand il eut appris son nom; le jour de la Sainte-Catherine, il faisait dire à l'église une messe de Requiem pour l'âme de quelqu'un. Il détestait qu'on lui rendît des visites et ne sortait que pour donner ses leçons: il regardait même de travers son hôtesse, quand, une fois par semaine, elle venait mettre sa chambre en ordre; pendant les trois ans qu'il avait demeuré chez elle, il ne lui avait presque jamais adressé la parole. Je demandai à Katia si elle se souvenait de son maître. Elle me regarda en silence et se tourna du côté de la muraille pour pleurer. Cet homme s'était pourtant fait aimer de quelqu'un! J'emportai les papiers et je passai ma journée à les examiner. La plupart n'avaient aucune importance: c'étaient des exercices d'écoliers. Enfin je trouvai un cahier assez épais, couvert d'une écriture fine, mais inachevé. Il avait peut-être été oublié par son auteur. C'était le récit--incohérent et fragmentaire--des dix années qu'Alexandre Pétrovitch avait passées aux travaux forcés. Ce récit était interrompu çà et là, soit par une anecdote, soit par d'étranges, d'effroyables souvenirs, jetés convulsivement, comme arrachés à l'écrivain. Je relus quelquefois ces fragments et je me pris à douter s'ils avaient été écrits dans un moment de folie. Mais ces mémoires d'un forçat, _Souvenirs de la maison des morts_, comme il les intitule lui-même quelque part dans son manuscrit, ne me semblèrent pas privés d'intérêt. Un monde tout à fait nouveau, inconnu jusqu'alors, l'étrangeté de certains faits, enfin quelques remarques singulières sur ce peuple déchu,--il y avait là de quoi me séduire, et je lus avec curiosité. Il se peut que je me sois trompé: je publie quelques chapitres de ce récit: que le public juge... I--LA MAISON DES MORTS. Notre maison de force se trouvait à l'extrémité de la citadelle, derrière le rempart. Si l'on regarde par les fentes de la palissade, espérant voir quelque chose,--on n'aperçoit qu'un petit coin de ciel et un haut rempart de terre, couvert des grandes herbes de la steppe. Nuit et jour, des sentinelles s'y promènent en long et en large; on se dit alors que des années entières s'écouleront et que l'on verra, par la même fente de palissade, toujours le même rempart, toujours les mêmes sentinelles et le même petit coin de ciel, non pas de celui qui se trouve au-dessus de la prison, mais d'un autre ciel, lointain et libre. Représentez-vous une grande cour, longue de deux cents pas et large de cent cinquante, enceinte d'une palissade hexagonale irrégulière, formée de pieux étançonnés et profondément enfoncés en terre: voilà l'enceinte extérieure de la maison de force. D'un côté de la palissade est construite une grande porte, solide et toujours fermée, que gardent constamment des factionnaires, et qui ne s'ouvre que quand les condamnés vont au travail. Derrière cette porte se trouvaient la lumière, la liberté; là vivaient des gens libres. En deçà de lapalissade on se représentait ce monde merveilleux, fantastique comme un conte de fées: il n'en était pas de même du nôtre,--tout particulier, car il ne ressemblait à rien; il avait ses moeurs, son costume, ses lois spéciales: c'était une maison morte-vivante, une vie sans analogue et des hommes à part. C'est ce coin que j'entreprends de décrire. Quand on pénètre dans l'enceinte, on voit quelques bâtiments. De chaque côté d'une cour très-vaste s'étendent deux constructions de bois, faites de troncs équarris et à un seul étage: ce sont les casernes des forçats. On y parque les détenus, divisés en plusieurs catégories. Au fond de l'enceinte on aperçoit encore une maison, la cuisine, divisée en deux chambrées (_artel_[1]); plus loin encore se trouve une autre construction qui sert tout à la fois de cave, de hangar et de grenier. Le centre de l'enceinte, complètement nu, forme une place assez vaste. C'est là que les détenus se mettent en rang. On y fait la vérification et l'appel trois fois par jour: le matin, à midi et le soir, et plusieurs fois encore dans la journée, si les soldats de garde sont défiants et habiles à compter. Tout autour, entre la palissade et les constructions, il reste une assez grande surface libre où quelques détenus misanthropes ou de caractère sombre aiment à se promener, quand on ne travaille pas: ils ruminent là, à l'abri de tous les regards, leurs pensées favorites. Lorsque je les rencontrais pendant ces promenades, j'aimais à regarder leurs visages tristes et stigmatisés, et à deviner leurs pensées. Un des forçats avait pour occupation favorite, dans les moments de liberté que nous laissaient les travaux, de compter les pieux de la palissade. Il y en avait quinze cents, il les avait tous comptés et les connaissait même par coeur. Chacun d'eux représentait un jour de réclusion: il décomptait quotidiennement un pieu et pouvait, de cette façon, connaître exactement le nombre de jours qu'il devait encore passer dans la maison de force. Il était sincèrement heureux quand il avait achevé un des côtés de l'hexagone: et pourtant, il devait attendre sa libération pendant de longues années; mais on apprend la patience à la maison de force. Je vis un jour un détenu qui avait subi sa condamnation et que l'on mettait en liberté, prendra congé de ses camarades. Il avait été vingt ans aux travaux forcés. Plus d'un forçat se souvenait de l'avoir vu arriver jeune, insouciant, ne pensant ni à son crime ni au châtiment: c'était maintenant un vieillard à cheveux gris, au visage triste et morose. Il fit en silence le tour de nos six casernes. En entrant dans chacune d'elles, il priait devant l'image sainte, saluait profondément ses camarades, en les priant de ne pas garder un mauvais souvenir de lui. Je me rappelle aussi qu'un soir on appela vers la porte d'entrée un détenu qui avait été dans le temps un paysan sibérien fort aisé. Six mois auparavant, il avait reçu la nouvelle que sa femme s'était remariée, ce qui l'avait fort attristé. Ce soir-là, elle était venue à la prison, l'avait fait appeler pour lui donner une aumône. Ils s'entretinrent deux minutes, pleurèrent tous deux et se séparèrent pour ne plus se revoir. Je vis l'expression du visage de ce détenu quand il rentra dans la caserne... Là, en vérité, on peut apprendre à tout supporter. Quand le crépuscule commençait, on nous faisait rentrer dans la caserne, où l'on nous enfermait pour toute la nuit. Il m'était toujours pénible de quitter la cour pour la caserne. Qu'on se figure une longue chambre, basse et étouffante, éclairée à peine par des chandelles et dans laquelle traînait une odeur lourde et nauséabonde. Je ne puis comprendre maintenant comment j'y ai vécu dix ans entiers. Mon lit de camp se composait de trois planches: c'était toute la place dont je pouvais disposer. Dans une seule chambre on parquait plus de trente hommes. C'était surtout en hiver qu'on nous enfermait de bonne heure; il fallait attendre quatre heures au moins avant que tout le monde fût endormi, aussi était-ce un tumulte, un vacarme de rires, de jurons, de chaînes qui sonnaient, une vapeur infecte, une fumée épaisse, un brouhaha de têtes rasées, de fronts stigmatisés, d'habits en lambeaux, tout cela encanaillé, dégoûtant; oui, l'homme est un animal vivace! on pourrait le définir: un être qui s'habitue à tout, et ce serait peut-être là la meilleure définition qu'on en ait donnée. Nous étions en tout deux cent cinquante dans la maison de force. Ce nombre était presque invariable, car lorsque les uns avaient subi leur peine, d'autres criminels arrivaient, il en mourait aussi. Et il y avait là toute sorte de gens. Je crois que chaque gouvernement, chaque contrée de la Russie avait fourni son représentant. Il y avait des étrangers et même des montagnards du Caucase. Tout ce monde se divisait en catégories différentes, suivant l'importance du crime et par conséquent la durée du châtiment. Chaque crime, quel qu'il soit, y était représenté. La population de la maison de force était composée en majeure partie de déportés aux travaux forcés de la catégorie civile (fortement condamnés, comme disaient les détenus). C'étaient des criminels privés de tous leurs droits civils, membres réprouvés de la société, vomis par elle, et dont le visage marqué au fer devait éternellement témoigner de leur opprobre. Ils étaient incarcérés dans la maison de force pour un laps de temps qui variait de huit à douze ans; à l'expiration de leur peine, on les envoyait dans un canton sibérien en qualité de colons. Quant aux criminels de la section militaire, ils n'étaient pas privés de leurs droits civils,--c'est ce qui a lieu d'ordinaire dans les compagnies de discipline russes,--et n'étaient envoyés que pour un temps relativement court. Une fois leur condamnation purgée, ils retournaient à l'endroit d'où ils étaient venus, et entraient comme soldats dans les bataillons de ligne sibériens[2]. Beaucoup d'entre eux nous revenaient bientôt pour des crimes graves, seulement ce n'était plus pour un petit nombre d'années, mais pour vingt ans au moins; ils faisaient alors partie d'une section qui se nommait «à perpétuité». Néanmoins, les _perpétuels_ n'étaient pas privés de leurs droits. Il existait encore une section assez nombreuse, composée des pires malfaiteurs, presque tous vétérans du crime, et qu'on appelait la «section particulière». On envoyait là des condamnés de toutes les Russies. Ils se regardaient à bon droit comme détenus à perpétuité, car le terme de leur réclusion n'avait pas été indiqué. La loi exigeait qu'on leur donnât des tâches doubles et triples. Ils restèrent dans la prison jusqu'à ce qu'on entreprit en Sibérie les travaux de force les plus pénibles. «Vous n'êtes ici que pour un temps fixe, disaient-ils aux autres forçats; nous, au contraire, nous y sommes pour toute notre vie.» J'ai entendu dire plus tard que cette section a été abolie. On a éloigné en même temps les condamnés civils, pour ne conserver que les condamnés militaires que l'on organisa en compagnie de discipline unique. L'administration a naturellement été changée. Je décris, par conséquent, les pratiques d'un autre temps et des choses abolies depuis longtemps... Oui, il y a longtemps de cela; il me semble même que c'est un rêve. Je me souviens de mon entrée à la maison de force, un soir de décembre, à la nuit tombante. Les forçats revenaient des travaux: on se préparait à la vérification. Un sous-officier moustachu m'ouvrit la porte de cette maison étrange où je devais rester tant d'années, endurer tant d'émotions dont je ne pourrais me faire une idée même approximative si je ne les avais pas ressenties. Ainsi, par exemple, aurais-je jamais pu m'imaginer la souffrance poignante et terrible qu'il y a à ne jamais être seul même une minute pendant dix ans? Au travail sous escorte, à la caserne en compagnie de deux cents camarades, jamais seul, jamais! Du reste, il fallait que je m'y fisse. Il y avait là des meurtriers par imprudence, des meurtriers de métier, des brigands et des chefs de brigands, de simples filous, maîtres dans l'industrie de trouver de l'argent dans la poche des passants ou d'enlever n'importe quoi sur une table. Il aurait pourtant été difficile de dire pourquoi et comment certains détenus se trouvaient à la maison de force. Chacun d'eux avait son histoire, confuse et lourde, pénible comme un lendemain d'ivresse. Les forçats parlaient généralement fort peu de leur passé, qu'ils n'aimaient pas à raconter; ils s'efforçaient même de n'y plus penser. Parmi mes camarades de chaîne j'ai connu des meurtriers qui étaient si gais et si insouciants qu'on pouvait parier à coup sûr que jamais leur conscience ne leur avait fait le moindre reproche; mais il y avait aussi des visages sombres, presque toujours silencieux. Il était bien rare que quelqu'un racontât son histoire, car cette curiosité-là n'était pas à la mode, n'était pas d'usage; disons d'un seul mot que cela n'était pas reçu. Il arrivait pourtant de loin en loin que par désoeuvrement un détenu racontât sa vie à un autre forçat qui l'écoutait froidement. Personne, à vrai dire, n'aurait pu étonner son voisin. «Nous ne sommes pas des ignorants, nous autres!» disaient-ils souvent avec une suffisance cynique. Je me souviens qu'un jour un brigand ivre (on pouvait s'enivrer quelquefois aux travaux forcés) raconta comment il avait tué et tailladé un enfant de cinq ans: il l'avait d'abord attiré avec un joujou, puis il l'avait emmené dans un hangar où il l'avait dépecé. La caserne tout entière, qui, d'ordinaire, riait de ses plaisanteries, poussa un cri unanime; le brigand fut obligé de se taire. Si les forçats l'avaient interrompu, ce n'était nullement parce que son récit avait excité leur indignation, mais parce qu'il n'était pas reçu de parler de _cela_. Je dois dire ici que les détenus avaient un certain degré d'instruction. La moitié d'entre eux,--si ce n'est plus,-- savaient lire et écrire. Où trouvera-t-on, en Russie, dans n'importe quel groupe populaire, deux cent cinquante hommes sachant lire et écrire? Plus tard, j'ai entendu dire et même conclure, grâce à ces données, que l'instruction démoralisait le peuple. C'est une erreur: l'instruction est tout à fait étrangère à cette décadence morale. Il faut néanmoins convenir qu'elle développa l'esprit de résolution dans le peuple, mais c'est loin d'être un défaut.--Chaque section avait un costume différent: l'une portait une veste de drap moitié brune, moitié grise, et un pantalon dont un canon était brun, l'autre gris. Un jour, comme nous étions au travail, une petite fille qui vendait des navettes de pain blanc (kalatchi) s'approcha des forçats; elle me regarda longtemps, puis éclata de rire:--«Fi! comme ils sont laids! s'écria-t-elle. Ils n'ont pas même eu assez de drap gris ou de drap brun pour faire leurs habits.» D'autres forçats portaient une veste de drap gris uni, mais dont les manches étaient brunes. On rasait aussi les têtes de différentes façons; le crâne était mis à nu tantôt en long, tantôt en large, de la nuque au front ou d'une oreille à l'autre. Cette étrange famille avait un air de ressemblance prononcé que l'on distinguait du premier coup d'oeil; même les personnalités les plus saillantes, celles qui dominaient involontairement les autres forçats, s'efforçaient de prendre le ton général de la maison. Tous les détenus,--à l'exception de quelques-uns qui jouissaient d'une gaieté inépuisable et qui, par cela même, s'attiraient le mépris général,--tous les détenus étaient moroses, envieux, effroyablement vaniteux, présomptueux, susceptibles et formalistes à l'excès. Ne s'étonner de rien était à leurs yeux une qualité primordiale, aussi se préoccupaient-ils fort d'avoir de la tenue. Mais souvent l'apparence la plus hautaine faisait place, avec la rapidité de l'éclair, à une plate lâcheté. Pourtant il y avait quelques hommes vraiment forts: ceux-là étaient naturels et sincères, mais, chose étrange! ils étaient le plus souvent d'une vanité excessive et maladive. C'était toujours la vanité qui était au premier plan. La majorité des détenus était dépravée et pervertie, aussi les calomnies et les commérages pleuvaient-ils comme grêle. C'était un enfer, une damnation que notre vie, mais personne n'aurait osé s'élever contre les règlements intérieurs de la prison et contre les habitudes reçues; aussi s'y soumettait-on bon gré, mal gré. Certains caractères intraitables ne pliaient que difficilement, mais pliaient tout de même. Des détenus qui, encore libres, avaient dépassé toute mesure, qui, souvent poussés par leur vanité surexcitée, avaient commis des crimes affreux, inconsciemment, comme dans un délire, et qui avaient été l'effroi de villes entières, étaient matés en peu de temps par le régime de notre prison. Le nouveau qui cherchait à s'orienter remarquait bien vite qu'ici il n'étonnerait personne; insensiblement il se soumettait, prenait le ton général, une sorte de dignité personnelle dont presque chaque détenu était pénétré, absolument comme si la dénomination de forçat eût été un titre honorable. Pas le moindre signe de honte ou de repentir, du reste, mais une sorte de soumission extérieure, en quelque sorte officielle, qui raisonnait paisiblement la conduite à tenir. «Nous sommes des gens perdus, disaient-ils, nous n'avons pas su vivre en liberté, maintenant nous devons parcourir de toutes nos forces la _rue verte[3]_, et nous faire compter et recompter comme des bêtes.» «Tu n'as pas voulu obéir à ton père et à ta mère, obéis maintenant à la peau d'âne!» «Qui n'a pas voulu broder, casse des pierres à l'heure qu'il est.» Tout cela se disait et se répétait souvent en guise de morale, comme des sentences et des proverbes, sans qu'on les prît toutefois au sérieux. Ce n'étaient que des mots en l'air. Y en avait-il un seul qui s'avouât son iniquité? Qu'un étranger,--pas un forçat,--essaye de reprocher à un détenu son crime ou de l'insulter, les injures de part et d'autre n'auront pas de fin. Et quels raffinés que les forçats en ce qui concerne les injures! Ils insultent finement, en artistes. L'injure était une vraie science; ils ne s'efforçaient pas tant d'offenser par l'expression que par le sens, l'esprit d'une phrase envenimée. Leurs querelles incessantes contribuaient beaucoup au développement de cet art spécial. Comme ils ne travaillaient que sous la menace du bâton, ils étaient paresseux et dépravés. Ceux qui n'étaient pas encore corrompus en arrivant à la maison de force, s'y pervertissaient bientôt. Réunis malgré eux, ils étaient parfaitement étrangers les uns aux autres.--«Le diable a usé trois paires de _lapti[4]_ avant de nous rassembler», disaient-ils. Les intrigues, les calomnies, les commérages, l'envie, les querelles, tenaient le haut bout dans cette vie d'enfer. Pas une méchante langue n'aurait été en état de tenir tête à ces meurtriers, toujours l'injure à la bouche. Comme je l'ai dit plus haut, parmi eux se trouvaient des hommes au caractère de fer, endurcis et intrépides, habitués à se commander. Ceux-là, on les estimait involontairement; bien qu'ils fussent fort jaloux de leur renommée, ils s'efforçaient de n'obséder personne, et ne s'insultaient jamais sans motif; leur conduite était en tous points pleine de dignité; ils étaient raisonnables et presque toujours obéissants, non par principe ou par conscience de leurs devoirs, mais comme par une convention mutuelle entre eux et l'administration, convention dont ils reconnaissaient tous les avantages. On agissait du reste prudemment avec eux. Je me rappelle qu'un détenu, intrépide et résolu, connu pour ses penchants de bête fauve, fut appelé un jour pour être fouetté. C'était pendant l'été; on ne travaillait pas. L'adjudant, chef direct et immédiat de la maison de force, était arrivé au corps de garde, qui se trouvait à côté de la grande porte, pour assister à la punition. (Ce major était un être fatal pour les détenus, qu'il avait réduits à trembler devant lui. Sévère à en devenir insensé, il se «jetait» sur eux, disaient-ils; mais c'était surtout son regard, aussi pénétrant que celui du lynx, que l'on craignait. Il était impossible de rien lui dissimuler. Il voyait, pour ainsi dire, sans même regarder. En entrant dans la prison, il savait déjà ce qui se faisait à l'autre bout de l'enceinte; aussi les forçats l'appelaient-ils «l'homme aux huit yeux». Son système était mauvais, car il ne parvenait qu'à irriter des gens déjà irascibles; sans le commandant, homme bien élevé et raisonnable, qui modérait les sorties sauvages du major, celui-ci aurait causé de grands malheurs par sa mauvaise administration. Je ne comprends pas comment il put prendre sa retraite sain et sauf; il est vrai qu'il quitta le service après qu'il eut été mis en jugement.) Le détenu blêmit quand on l'appela. D'ordinaire, il se couchait courageusement et sans proférer un mot, pour recevoir les terribles verges, après quoi, il se relevait en se secouant. Il supportait ce malheur froidement, en philosophe. Il est vrai qu'on ne le punissait qu'à bon escient, et avec toutes sortes de précautions. Mais cette fois, il s'estimait innocent. Il blêmit, et tout en s'approchant doucement de l'escorte de soldats, il réussit à cacher dans sa manche un tranchet de cordonnier. Il était pourtant sévèrement défendu aux détenus d'avoir des instruments tranchants, des couteaux, etc. Les perquisitions étaient fréquentes, inattendues et des plus minutieuses; toutes les infractions à cette règle étaient sévèrement punies; mais comme il est difficile d'enlever à un criminel ce qu'il veut cacher, et que, du reste, des instruments tranchants se trouvaient nécessairement dans la prison, ils n'étaient jamais détruits. Si l'on parvenait à les ravir aux forçats, ceux-ci s'en procuraient bien vite de nouveaux. Tous les détenus se jetèrent contre la palissade, le coeur palpitant, pour regarder à travers les fentes. On savait que cette fois-ci, Pétrof refuserait de se laisser fustiger et que la fin du major était venue. Mais au moment décisif, ce dernier monta dans sa voiture et partit, confiant le commandement de l'exécution à un officier subalterne: «Dieu l'a sauvé!» dirent plus tard les forçats. Quant à Pétrof, il subit tranquillement sa punition; une fois le major parti, sa colère était tombée. Le détenu est soumis et obéissant jusqu'à un certain point, mais il y a une limite qu'il ne faut pas dépasser. Rien n'est plus curieux que ces étranges boutades d'emportement et de désobéissance. Souvent un homme qui supporte pendant plusieurs années les châtiments les plus cruels, se révolte pour une bagatelle, pour un rien. On pourrait même dire que c'est un fou... C'est du reste ce que l'on fait. J'ai déjà dit que pendant plusieurs années je n'ai pas remarqué le moindre signe de repentance, pas le plus petit malaise du crime commis, et que la plupart des forçats s'estimaient dans leur for intérieur en droit d'agir comme bon leur semblait. Certainement la vanité, les mauvais exemples, la vantardise ou la fausse honte y étaient pour beaucoup. D'autre part, qui peut dire avoir sondé la profondeur de ces coeurs livrés à la perdition et les avoir trouvés fermés à toute lumière? Enfin il semble que durant tant d'années, j'eusse dû saisir quelque indice, fût-ce le plus fugitif, d'un regret, d'une souffrance morale. Je n'ai positivement rien aperçu. On ne saurait juger le crime avec des opinions toutes faites, et sa philosophie est un peu plus compliquée qu'on ne le croit. Il est avéré que ni les maisons de force, ni les bagnes, ni le système des travaux forcés, ne corrigent le criminel; ces châtiments ne peuvent que le punir et rassurer la société contre les attentats qu'il pourrait commettre. La réclusion et les travaux excessifs ne font que développer chez ces hommes une haine profonde, la soif des jouissances défendues et une effroyable insouciance. D'autre part, je suis certain que le célèbre système cellulaire n'atteint qu'un but apparent et trompeur. Il soutire du criminel toute sa force et son énergie, énerve son âme qu'il affaiblit et effraye, et montre enfin une momie desséchée et à moitié folle comme un modèle d'amendement et de repentir. Le criminel qui s'est révolté contre la société, la hait et s'estime toujours dans son droit: la société a tort, lui non. N'a-t-il pas du reste subi sa condamnation? aussi est-il absous, acquitté à ses propres yeux. Malgré les opinions diverses, chacun reconnaîtra qu'il y a des crimes qui partout et toujours, sous n'importe quelle législation, seront indiscutablement crimes et que l'on regardera comme tels tant que l'homme sera homme. Ce n'est qu'à la maison de force que j'ai entendu raconter, avec un rire enfantin à peine contenu, les forfaits les plus étranges, les plus atroces. Je n'oublierai jamais un parricide,--ci-devant noble et fonctionnaire. Il avait fait le malheur de son père. Un vrai fils prodigue. Le vieillard essayait en vain de le retenir par des remontrances sur la pente fatale où il glissait. Comme il était criblé de dettes et qu'on soupçonnait son père d'avoir,-- outre une ferme,--de l'argent caché, il le tua pour entrer plus vite en possession de son héritage. Ce crime ne fut découvert qu'au bout d'un mois. Pendant tout ce temps, le meurtrier, qui du reste avait informé la justice de la disparition de son père, continua ses débauches. Enfin, pendant son absence, la police découvrit le cadavre du vieillard dans un canal d'égout recouvert de planches. La tête grise était séparée du tronc et appuyée contre le corps, entièrement habillé; sous la tête, comme par dérision, l'assassin avait glissé un coussin. Le jeune homme n'avoua rien: il fut dégradé, dépouillé de ses privilèges de noblesse et envoyé aux travaux forcés pour vingt ans. Aussi longtemps que je l'ai connu, je l'ai toujours vu d'humeur très-insouciante. C'était l'homme le plus étourdi et le plus inconsidéré que j'aie rencontré, quoiqu'il fût loin d'être sot. Je ne remarquai jamais en lui une cruauté excessive. Les autres détenus le méprisaient, non pas à cause de son crime, dont il n'était jamais question, mais parce qu'il manquait de tenue. Il parlait quelquefois de son père. Ainsi un jour, en vantant la robuste complexion héréditaire dans sa famille, il ajouta: «-- Tenez, mon père, par exemple, jusqu'à sa mort, n'a jamais été malade.» Une insensibilité animale portée à un aussi haut degré semble impossible: elle est par trop phénoménale. Il devait y avoir là un défaut organique, une monstruosité physique et morale inconnue jusqu'à présent à la science, et non un simple délit. Je ne croyais naturellement pas à un crime aussi atroce, mais des gens de la même ville que lui, qui connaissaient tous les détails de son histoire, me la racontèrent. Les faits étaient si clairs, qu'il aurait été insensé de ne pas se rendre à l'évidence. Les détenus l'avaient entendu crier une fois, pendant son sommeil: «Tiens-le! tiens-le! coupe-lui la tête! la tête! la tête!» Presque tous les forçats rêvaient à haute voix ou déliraient pendant leur sommeil; les injures, les mots d'argot, les couteaux, les haches revenaient le plus souvent dans leurs songes. «Nous sommes des gens broyés, disaient-ils, nous n'avons plus d'entrailles, c'est pourquoi nous crions la nuit.» Les travaux forcés dans notre forteresse n'étaient pas une occupation, mais une obligation: les détenus accomplissaient leur tâche ou travaillaient le nombre d'heures fixé par la loi, puis retournaient à la maison de force. Ils avaient du reste ce labeur en haine. Si le détenu n'avait pas un travail personnel auquel il se livre volontairement avec toute son intelligence, il lui serait impossible de supporter sa réclusion. De quelle façon ces gens, tous d'une nature fortement trempée, qui avaient largement vécu et désiraient vivre encore, qui avaient été réunis contre leur volonté, après que la société les avait rejetés, auraient-ils pu vivre d'une façon normale et naturelle? Grâce à la seule paresse, les instincts les plus criminels, dont le détenu n'aurait jamais même conscience, se développeraient en lui. L'homme ne peut exister sans travail, sans propriété légale et normale; hors de ces conditions il se pervertit et se change en bête fauve. Aussi chaque forçat, par une exigence toute naturelle et par instinct de conservation, avait-il chez nous un métier, une occupation quelconque. Les longues journées d'été étaient prises presque tout entières par les travaux forcés; la nuit était si courte qu'on avait juste le temps de dormir. Il n'en était pas de même en hiver; suivant le règlement, les détenus devaient être renfermés dans la caserne, à la tombée de la nuit. Que faire pendant les longues et tristes soirées, sinon travailler? Aussi chaque caserne, bien que fermée aux verrous, prenait-elle l'apparence d'un vaste atelier. À vrai dire, le travail n'était pas défendu, mais il était interdit d'avoir des outils, sans lesquels il est tout à fait impossible. On travaillait en cachette, et l'administration, semble-t-il, fermait les yeux. Beaucoup de détenus arrivaient à la maison de force sans rien savoir faire de leurs dix doigts, ils apprenaient un métier quelconque de leurs camarades, et, une fois libérés, devenaient d'excellents ouvriers. Il y avait là des cordonniers, des bottiers, des tailleurs, des sculpteurs, des serruriers et des doreurs. Un Juif même, Içaï Boumstein, était en même temps bijoutier et usurier. Tout le monde travaillait et gagnait ainsi quelques sous, car il venait beaucoup de commandes de la ville. L'argent est une liberté sonnante et trébuchante, inestimable pour un homme entièrement privé de la vraie liberté. S'il se sent quelque monnaie en poche, il se console de sa position, même quand il ne pourrait pas la dépenser. (Mais on peut partout et toujours dépenser son argent, d'autant plus que le fruit défendu est doublement savoureux. On peut se procurer de l'eau-de-vie même dans la maison de force.) Bien que les pipes fussent sévèrement prohibées, tout le monde fumait. L'argent et le tabac préservaient les forçats du scorbut, comme le travail les sauvait du crime: sans lui, ils se seraient mutuellement détruits, comme des araignées enfermées dans un bocal de verre. Le travail et l'argent n'en étaient pas moins interdits: on pratiquait fréquemment pendant la nuit de sévères perquisitions, durant lesquelles on confisquait tout ce qui n'était pas légalement autorisé. Si adroitement que fussent cachés les pécules, il arrivait cependant qu'on les découvrait. C'était là une des raisons pour lesquelles on ne les conservait pas longtemps: on les échangeait bientôt contre de l'eau-de-vie; ce qui explique comment celle-ci avait du s'introduire dans la maison de force. Le délinquant était non-seulement privé de son pécule, mais encore cruellement fustigé! Peu de temps après chaque perquisition, les forçats se procuraient de nouveau les objets qui avaient été confisqués, et tout marchait comme ci-devant. L'administration le savait, et bien que la condition des détenus fût assez semblable à celle des habitants du Vésuve, ils ne murmuraient jamais contre les punitions infligées pour ces peccadilles. Qui n'avait pas d'industrie manuelle, commerçait d'une manière quelconque. Les procédés d'achat et de vente étaient assez originaux. Les uns s'occupaient de brocantage et revendaient parfois des objets que personne autre qu'un forçat n'aurait jamais eu l'idée de vendre ou d'acheter, voire même de regarder comme ayant une valeur quelconque. Le moindre chiffon avait pourtant son prix et pouvait servir. Par suite de la pauvreté même des forçats, l'argent acquérait un prix supérieur à celui qu'il a en réalité. De longs et pénibles travaux, quelquefois fort compliqués, ne se payaient que quelques kopeks. Plusieurs prisonniers prêtaient à la petite semaine et y trouvaient leur compte. Le détenu, panier percé ou ruiné, portait à l'usurier les rares objets qui lui appartenaient et les engageait pour quelques liards qu'on lui prêtait à un taux fabuleux. S'il ne les rachetait pas au terme fixé, l'usurier les vendait impitoyablement aux enchères, et cela sans retard. L'usure florissait si bien dans notre maison de force qu'on prêtait même sur des objets appartenant à l'État: linge, bottes, etc., choses à chaque instant indispensables. Lorsque le prêteur sur gages acceptait de semblables dépôts, l'affaire prenait souvent une tournure inattendue: le propriétaire allait trouver, aussitôt après avoir reçu son argent, le sous-officier (surveillant en chef de la maison de force) et lui dénonçait le recel d'objets appartenant à l'État, que l'on enlevait à l'usurier, sans même juger le fait digne d'être rapporté à l'administration supérieure. Mais jamais aucune querelle,--c'est ce qu'il y a de plus curieux,--ne s'élevait entre l'usurier et le propriétaire; le premier rendait silencieusement, d'un air morose, les effets qu'on lui réclamait, comme s'il s'y attendait depuis longtemps. Peut-être s'avouait-il qu'à la place du nantisseur, il n'aurait pas agi autrement. Aussi, si l'on s'insultait après cette perquisition, c'était moins par haine que par simple acquit de conscience. Les forçats se volaient mutuellement sans pudeur. Chaque détenu avait son petit coffre, muni d'un cadenas, dans lequel il serrait les effets confiés par l'administration. Quoiqu'on eût autorisé ces coffres, cela n'empêchait nullement les vols. Le lecteur peut s'imaginer aisément quels habiles voleurs se trouvaient parmi nous. Un détenu qui m'était sincèrement dévoué,--je le dis sans prétention,--me vola ma Bible, le seul livre qui fût permis dans la maison de force; le même jour, il me l'avoua, non par repentir, mais parce qu'il eut pitié de me voir la chercher longtemps. Nous avions au nombre de nos camarades de chaîne plusieurs forçats, dits «cabaretiers», qui vendaient de l'eau-de-vie, et s'enrichissaient relativement à ce métier-là. J'en parlerai plus loin, car ce trafic est assez curieux, pour que je m'y arrête. Un grand nombre de détenus étaient déportés pour contrebande, ce qui explique comment on pouvait apporter clandestinement de l'eau-de-vie dans la maison de force, sous une surveillance aussi sévère qu'était la nôtre, et malgré les escortes inévitables. Pour le dire en passant, la contrebande constitue un crime à part. Se figurerait-on que l'argent, le bénéfice réel de l'affaire, n'a souvent qu'une importance secondaire pour le contrebandier? C'est pourtant un fait authentique. Il travaille par vocation: dans son genre, c'est un poète. Il risque tout ce qu'il possède, s'expose à des dangers terribles, ruse, invente, se dégage, se débrouille, agit même quelquefois avec une sorte d'inspiration. Cette passion est aussi violente que celle du jeu. J'ai connu un détenu de stature colossale, qui était bien l'homme le plus doux, le plus paisible et le plus soumis qu'il fût possible de voir. On se demandait comment il avait pu être déporté: son caractère était si doux, si sociable, que pendant tout le temps qu'il passa à la maison de force, il n'eut jamais de querelle avec personne. Originaire de la Russie occidentale, dont il habitait la frontière, il avait été envoyé aux travaux forcés pour contrebande. Comme de juste, il ne résista pas au désir de transporter de l'eau-de-vie dans la prison. Que de fois ne fut-il pas puni j pour cela, et Dieu sait quelle peur il avait des verges! Ce métier si dangereux ne lui rapportait qu'un bénéfice dérisoire: c'était l'entrepreneur qui s'enrichissait à ses dépens. Chaque fois qu'il avait été puni, il pleurait comme une vieille femme et jurait ses grands dieux qu'on ne l'y reprendrait plus. Il tenait bon pendant tout un mois, mais il finissait par céder de nouveau à sa passion... Grâce à ces amateurs de contrebande, l'eau-de-vie ne manquait jamais dans la maison de force. Un autre genre de revenu, qui, sans enrichir les détenus, n'en était pas moins constant et bienfaisant, c'était l'aumône. Les classes élevées de notre société russe ne savent pas combien les marchands, les bourgeois et tout notre peuple en général a de soins pour les «malheureux[5]«. L'aumône ne faisait jamais défaut et consistait toujours en petits pains blancs, quelquefois en argent,--mais très-rarement.--Sans les aumônes, l'existence des forçats, et surtout celle des prévenus, qui sont fort mal nourris, serait par trop pénible. L'aumône se partage également entra tous les détenus. Si l'aumône ne suffit pas, on divise les petits pains par la moitié et quelquefois même en six morceaux, afin que chaque forçat en ait sa part. Je me souviens de la première aumône,--une petite pièce de monnaie,--que je reçus. Peu de temps après mon arrivée, un matin, en revenant du travail seul avec un soldat d'escorte, je croisai une mère et sa fille, une enfant de dix ans, jolie comme un ange. Je les avais déjà vues une fois. (La mère était veuve d'un pauvre soldat qui, jeune encore, avait passé au conseil de guerre et était mort dans l'infirmerie de la maison de force, alors que je m'y trouvais. Elles pleuraient à chaudes larmes quand elles étaient venues toutes deux lui faire leurs adieux.) En me voyant, la petite fille rougit et murmura quelques mots à l'oreille de sa mère, qui s'arrêta et prit dans un panier un quart de kopek qu'elle remit à la petite fille. Celle-ci courut après moi:--«Tiens, malheureux, me dit-elle, prends ce kopek au nom du Christ!»--Je pris la monnaie qu'elle me glissait dans la main; la petite fille retourna tout heureuse vers sa mère. Je l'ai conservé longtemps, ce kopek-là! II--PREMIÈRES IMPRESSIONS. Les premières semaines et en général les commencements de ma réclusion se présentent vivement à mon imagination. Au contraire, les années suivantes se sont fondues et ne m'ont laissé qu'un souvenir confus. Certaines époques de cette vie se sont même tout à fait effacées de ma mémoire; je n'en ai gardé qu'une impression unique, toujours la même, pénible, monotone, étouffante. Ce que j'ai vu et éprouvé pendant ces premiers temps de ma détention, il me semble que tout cela est arrivé hier. Il devait en être ainsi. Je me rappelle parfaitement que, tout d'abord, cette vie m'étonna par cela même qu'elle ne présentait rien de particulier, d'extraordinaire, ou pour mieux m'exprimer, d'inattendu. Plus tard seulement, quand j'eus vécu assez longtemps dans la maison de force, je compris tout l'exceptionnel, l'inattendu d'une existence semblable, et je m'en étonnai. J'avouerai que cet étonnement ne m'a pas quitté pendant tout le temps de ma condamnation; je ne pouvais décidément me réconcilier avec cette existence. J'éprouvai tout d'abord une répugnance invincible en arrivant à la maison de force, mais, chose étrange! la vie m'y sembla moins pénible que je ne me l'étais figuré en route. En effet, les détenus, bien qu'embarrassés par leurs fers, allaient et venaient librement dans la prison; ils s'injuriaient, chantaient, travaillaient, fumaient leur pipe et buvaient de l'eau-de-vie (les buveurs étaient pourtant assez rares); il s'organisait même de nuit des parties de cartes en règle. Les travaux ne me parurent pas très-pénibles; il me semblait que ce n'était pas la vraie fatigue du bagne. Je ne devinai que longtemps après pourquoi ce travail était dur et excessif; c'était moins par sa difficulté que parce qu'il était forcé, contraint, obligatoire, et qu'on ne l'accomplissait que par crainte du bâton. Le paysan travaille certainement beaucoup plus que le forçat, car pendant l'été il peine nuit et jour; mais c'est dans son propre intérêt qu'il se fatigue, son but est raisonnable, aussi endure-t-il moins que le condamné qui exécute un travail forcé dont il ne retire aucun profit. Il m'est venu un jour à l'idée que si l'on voulait réduire un homme à néant, le punir atrocement, l'écraser tellement que le meurtrier le plus endurci tremblerait lui-même devant ce châtiment et s'effrayerait d'avance, il suffirait de donner à son travail un caractère de complète inutilité, voire même d'absurdité. Les travaux forcés tels qu'ils existent actuellement ne présentent aucun intérêt pour les condamnés, mais ils ont au moins leur raison d'être: le forçat fait des briques, creuse la terre, crépit, construit; toutes ces occupations ont un sens et un but. Quelquefois même le détenu s'intéresse à ce qu'il fait. Il veut alors travailler plus adroitement, plus avantageusement; mais qu'on le contraigne, par exemple, à transvaser de l'eau d'une tine dans une autre, et vice versa, à concasser du sable ou à transporter un tas de terre d'un endroit à un autre pour lui ordonner ensuite la réciproque, je suis persuadé qu'au bout de quelques jours le détenu s'étranglera ou commettra mille crimes comportant la peine de mort plutôt que de vivre dans un tel abaissement et de tels tourments. Il va de soi qu'un châtiment semblable serait plutôt une torture, une vengeance atroce qu'une correction; il serait absurde, car il n'atteindrait aucun but sensé. Je n'étais, du reste, arrivé qu'en hiver, au mois de décembre; les travaux avaient alors peu d'importance dans notre forteresse. Je ne me faisais aucune idée du travail d'été, cinq fois plus fatigant. Les détenus, pendant la saison rigoureuse, démolissaient sur l'Irtych de vieilles barques appartenant à l'État, travaillaient dans les ateliers, enlevaient la neige amassée par les ouragans contre les constructions, ou brûlaient et concassaient de l'albâtre, etc. Comme le jour était très-court, le travail cessait de bonne heure, et tout le monde rentrait à la maison de force où il n'y avait presque rien à faire, sauf le travail supplémentaire que s'étaient créé les forçats. Un tiers a peine des détenus travaillaient sérieusement: les autres fainéantaient et rôdaient sans but dans les casernes, intriguant, s'injuriant. Ceux qui avaient quelque argent s'enivraient d'eau-de-vie ou perdaient au jeu leurs économies; tout cela par fainéantise, par ennui, par désoeuvrement. J'appris encore à connaître une souffrance qui peut-être est la plus aiguë, la plus douloureuse qu'on puisse ressentir dans une maison de détention, à part la privation de liberté: je veux parler de la cohabitation forcée. La cohabitation est plus ou moins forcée partout et toujours, mais nulle part elle n'est aussi horrible que dans une prison; il y a là des hommes avec lesquels personne ne voudrait vivre. Je suis certain que chaque condamné,-- inconsciemment peut-être,--en a souffert. La nourriture des détenus me parut passable. Ces derniers affirmaient même qu'elle était incomparablement meilleure que dans n'importe quelle prison de Russie. Je ne saurais toutefois le certifier,--car je n'ai jamais été incarcéré ailleurs. Beaucoup d'entre nous avaient, du reste, la faculté de se procurer la nourriture qui leur convenait; quoique la viande ne coûtât que trois kopeks, ceux-là seuls qui avaient toujours de l'argent se permettaient le luxe d'en manger: la majorité des détenus se contentaient de la ration réglementaire. Quand ils vantaient la nourriture de la maison de force, ils n'avaient en vue que le pain, que l'on distribuait par chambrée et non pas individuellement et au poids. Cette dernière condition aurait effrayé les forçats, car un tiers au moins d'entre eux, dans ce cas, aurait constamment souffert de la faim, tandis qu'avec le système en vigueur, chacun était content. Notre pain était particulièrement savoureux et même renommé en ville; on attribuait sa bonne qualité à une heureuse construction des fours de la prison. Quant à notre soupe de chou aigre (_chichi_), qui se cuisait dans un grand chaudron et qu'on épaississait de farine, elle était loin d'avoir bonne mine. Les jours ouvriers, elle était fort claire et maigre; mais ce qui m'en dégoûtait surtout, c'était la quantité de cancrelats qu'on y trouvait. Les détenus n'y faisaient toutefois aucune attention. Les trois jours qui suivirent mon arrivée, je n'allai pas au travail; on donnait toujours quelque répit aux nouveaux déportés, afin de leur permettre de se reposer de leurs fatigues. Le lendemain, je dus sortir de la maison de force pour être ferré. Ma chaîne n'était pas «d'uniforme», elle se composait d'anneaux qui rendaient un son clair: c'est ce que j'entendis dire aux autres détenus. Elle se portait extérieurement, par-dessus le vêtement, tandis que mes camarades avaient des fers formés non d'anneaux, mais de quatre tringles épaisses comme le doigt et réunies entre elles par trois anneaux qu'on portait sous le pantalon. À l'anneau central s'attachait une courroie, nouée à son tour à une ceinture bouclée sur la chemise. Je revois nettement la première matinée que je passai dans la maison de force. Le tambour battit la diane au corps de garde, près de la grande porte de l'enceinte; au bout de dix minutes le sous-officier de planton ouvrit les casernes. Les détenus s'éveillaient les uns après les autres et se levaient en tremblant de froid de leurs lits de planches, à la lumière terne d'une chandelle. Presque tous étaient moroses. Ils bâillaient et s'étiraient, leurs fronts marqués au fer se contractaient; les uns se signaient; d'autres commençaient à dire des bêtises. La touffeur était horrible. L'air froid du dehors s'engouffrait aussitôt qu'on ouvrait la porte et tourbillonnait dans la caserne. Les détenus se pressaient autour des seaux pleins d'eau: les uns après les autres prenaient de l'eau dans la bouche, ils s'en lavaient la figure et les mains. Cette eau était apportée de la veille par le _parachnik_, détenu qui, d'après le règlement, devait nettoyer la caserne. Les condamnés le choisissaient eux-mêmes. Il n'allait pas au travail, car il devait examiner les lits de camp et les planchers, apporter et emporter le baquet pour la nuit, remplir d'eau fraîche les seaux de sa chambrée. Cette eau servait le matin aux ablutions; pendant la journée c'était la boisson ordinaire des forçats. Ce matin-là, des disputes s'élevèrent aussitôt au sujet de la cruche. --Que fais-tu là, front marqué? grondait un détenu de haute taille, sec et basané. Il attirait l'attention par les protubérances étranges dont son crâne était couvert. Il repoussa un autre forçat tout rond, tout petit, au visage gai et rougeaud. --Attends donc! --Qu'as-tu à crier! tu sais qu'on paye chez nous quand on veut faire attendre les autres. File toi-même. Regardez ce beau monument, frères,... non, il n'a point de _farticultiapnost_[6]. Ce mot _farticultiapnost_ fit son effet: les détenus éclatèrent de rire, c'était tout ce que désirait le joyeux drille, qui tenait évidemment le rôle de bouffon dans la caserne. L'autre forçat le regarda d'un air de profond mépris. --Hé! la petite vache!... marmotta-t-il, voyez-vous comme le pain blanc de la prison l'a engraissée. --Pour qui te prends-tu? pour un bel oiseau? --Parbleu! comme tu le dis. --Dis-nous donc quel bel oiseau tu es. --Tu le vois. --Comment? je le vois! --Un oiseau, qu'on te dit! --Mais lequel? Ils se dévoraient des yeux. Le petit attendait une réponse et serrait les poings, en apparence prêt à se battre. Je pensais qu'une rixe s'ensuivrait. Tout cela était nouveau pour moi, aussi regardai-je cette scène avec curiosité. J'appris plus tard que de semblables querelles étaient fort innocentes et qu'elles servaient à l'ébaudissement des autres forçats, comme une comédie amusante: on n'en venait presque jamais aux mains. Cela caractérisait clairement les moeurs de la prison. Le détenu de haute taille restait tranquille et majestueux. Il sentait qu'on attendait sa réponse; sous peine de se déshonorer, de se couvrir de ridicule, il devait soutenir ce qu'il avait dit, montrer qu'il était un oiseau merveilleux, un personnage. Aussi jeta-t-il un regard de travers sur son adversaire avec un mépris inexprimable, s'efforçant de l'irriter en le regardant par-dessus l'épaule, de haut en bas, comme il aurait fait pour un insecte, et lentement, distinctement, il répondit: --Un _kaghane_! C'est-à-dire qu'il était un oiseau _kaghane[7]_. Un formidable éclat de rire accueillit cette saillie et applaudit à l'ingéniosité du forçat. --Tu n'es pas un kaghane, mais une canaille, hurla le petit gros qui se sentait battu à plates coutures; furieux de sa défaite, il se serait jeté sur son adversaire, si ses camarades n'avaient entouré les deux parties de crainte qu'une querelle sérieuse ne s'engageât. --Battez-vous plutôt que de vous piquer avec la langue, cria de son coin un spectateur. --Oui! retenez-les! lui répondit-on, ils vont se battre. Nous sommes des gaillards, nous autres, un contre sept nous ne boudons pas. --Oh! les beaux lutteurs! L'un est ici pour avoir chipé une livre de pain; l'autre est un voleur de pots; il a été fouetté par le bourreau, parce qu'il avait volé une terrine de lait caillé à une vieille femme. --Allons! allons! assez! cria un invalide dont l'office était de maintenir l'ordre dans la caserne et qui dormait dans un coin, sur une couchette particulière. --De l'eau, les enfants! de l'eau pour Névalide[8] Pétrovitch, de l'eau pour notre petit frère Névalide Pétrovitch! il vient de se réveiller. --Ton frère... Est-ce que je suis ton frère? Nous n'avons pas bu pour un rouble d'eau-de-vie ensemble! marmotta l'invalide en passant les bras dans les manches de sa capote. On se prépara à la vérification, car il faisait déjà clair; les détenus se pressaient en foule dans la cuisine. Ils avaient revêtu leurs demi-pelisses (_polouchoubki_) et recevaient dans leur bonnet bicolore le pain que leur distribuait un des cuisiniers «cuiseurs de gruau», comme on les appelait. Ces cuisiniers, comme les _parachniki_, étaient choisis par les détenus eux-mêmes:--il y en avait deux par cuisine, en tout quatre pour la maison de force.--Ils disposaient de l'unique couteau de cuisine autorisé dans la prison, qui leur servait à couper le pain et la viande. Les détenus se dispersaient dans les coins et autour des tables, en bonnets, en pelisses, ceints de leur courroie, tout prêts à se rendre au travail. Quelques forçats avaient devant eux du _kvass_[9] dans lequel ils émiettaient leur pain et qu'ils avalaient ensuite. Le tapage était insupportable; plusieurs forçats, cependant, causaient dans les coins d'un air posé et tranquille. --Salut et bon appétit, père Antonytch! dit un jeune détenu, en s'asseyant à côté d'un vieillard édenté et refrogné. --Si tu ne plaisantes pas, eh bien, salut! fit ce dernier sans lever les yeux, tout en s'efforçant de mâcher son pain avec ses gencives édentées. --Et moi qui pensais que tu étais mort, Antonytch; vrai!... --Meurs le premier, je te suivrai... Je m'assis auprès d'eux. À ma droite, deux forçats d'importance avaient lié conversation, et tâchaient de conserver leur dignité en parlant. --Ce n'est pas moi qu'on volera, disait l'un, je crains plutôt de voler moi-même... --Il ne ferait pas bon me voler, diable! il en cuirait. --Et que ferais-tu donc? Tu n'es qu'un forçat... Nous n'avons pas d'autre nom... Tu verras qu'elle te volera, la coquine, sans même te dire merci. J'en ai été pour mon argent. Figure-toi qu'elle est venue il y a quelques jours. Où nous fourrer? Bon! je demande la permission d'aller chez Théodore le bourreau; il avait encore sa maison du faubourg, celle qu'il avait achetée de Salomon le galeux, tu sais, ce Juif qui s'est étranglé, il n'y a pas longtemps... --Oui, je le connais, celui qui était cabaretier ici, il y a trois ans et qu'on appelait Grichka--le cabaret borgne, je sais... --Eh bien! non, tu ne sais pas... d'abord c'est un autre cabaret... --Comment, un autre! Tu ne sais pas ce que tu dis. Je t'amènerai autant de témoins que tu voudras. --Ouais! c'est bien toi qui les amèneras! Qui es-tu, toi? sais-tu à qui tu parles? --Parbleu! --Je t'ai assez souvent rossé, bien que je ne m'en vante pas. Ne fais donc pas tant le fier! --Tu m'as rossé? Qui me rossera n'est pas encore né, et qui m'a rossé est maintenant à six pieds sous terre. --Pestiféré de Bender! --Que la lèpre sibérienne te ronge d'ulcères! --Qu'un Turc fende ta chienne de tête! Les injures pleuvaient. --Allons! les voilà en train de brailler. Quand on n'a pas su se conduire, on reste tranquille... ils sont trop contents d'être venus manger le pain du gouvernement, ces gaillards-là! On les sépara aussitôt. Qu'on «se batte de la langue» tant qu'on veut, cela est permis, car c'est une distraction pour tout le monde, mais pas de rixes! ce n'est que dans les cas extraordinaires que les ennemis se battent. Si une rixe survient, on la dénonce au major, qui ordonne des enquêtes, s'en mêle lui-même,--et alors tout va de travers pour les détenus; aussi mettent-ils tout de suite le holà à une querelle sérieuse. Et puis, les ennemis s'injurient plutôt par distraction, par exercice de rhétorique. Ils se montent, la querelle prend un caractère furieux, féroce: on s'attend à les voir s'égorger, il n'en est rien; une fois que leur colère a atteint un certain diapason, ils se séparent aussitôt. Cela m'étonnait fort, et si je raconte quelques-unes des conversations des forçats, c'est avec intention. Me serais-je figuré que l'on pût s'injurier par plaisir, y trouver une jouissance quelconque? Il ne faut pas oublier la vanité caressée: un dialecticien qui sait injurier en artiste est respecté. Pour peu on l'applaudirait comme un acteur. Déjà, la veille au soir, j'avais remarqué quelques regards de travers à mon adresse. Par contre, plusieurs forçats rôdaient autour de moi, soupçonnant que j'avais apporté de l'argent; ils cherchèrent à entrer dans mes bonnes grâces, en m'enseignant à porter mes fers sans en être gêné; ils me fournirent aussi,--à prix d'argent, bien entendu,--un coffret avec une serrure pour y serrer les objets qui m'avaient été remis par l'administration et le peu de linge qu'on m'avait permis d'apporter avec moi dans la maison de force. Pas plus tard que le lendemain, ces mêmes détenus me volèrent mon coffre et burent l'argent qu'ils en avaient retiré. L'un d'eux me devint fort dévoué par la suite, bien qu'il me volât toutes les fois que l'occasion s'en présentait. Il n'était pas le moins du monde confus de ses vols, car il commettait ces délits presque inconsciemment, comme par devoir; aussi ne pouvais-je lui garder rancune. Ces forçats m'apprirent que l'on pouvait avoir du thé et que je ferais bien de me procurer une théière; ils m'en trouvèrent une que je louai pour un certain temps; ils me recommandèrent aussi un cuisinier qui, pour trente kopeks par mois, m'accommoderait les mets que je désirerais, si seulement j'avais l'intention d'acheter des provisions et de me nourrir à part... Comme de juste, ils m'empruntèrent de l'argent; le jour de mon arrivée, ils vinrent m'en demander jusqu'à trois fois. Les ci-devant nobles[10] incarcérés dans la maison de force étaient mal vus de leurs codétenus. Quoiqu'ils fussent déchus de tous leurs droits, à l'égal des autres forçats,--ceux-ci ne les reconnaissaient pas pour des camarades. Il n'y avait dans cet éloignement instinctif aucune part de raisonnement. Nous étions toujours pour eux des gentilshommes, bien qu'ils se moquassent souvent de notre abaissement. --Eh, eh! c'est fini! La voiture de Mossieu écrasait autrefois du monde à Moscou, maintenant Mossieu corde du chanvre. Ils jouissaient de nos souffrances que nous dissimulions le plus possible. Ce fut surtout quand nous travaillâmes en commun que nous eûmes beaucoup à endurer, car nos forces n'égalaient pas les leurs, et nous ne pouvions vraiment les aider. Rien n'est plus difficile que de gagner la confiance du peuple, à plus forte raison celle de gens pareils, et de mériter leur affection. Il n'y avait que quelques ci-devant nobles dans toute la maison de force. D'abord cinq Polonais,--dont je parlerai plus loin en détail,--que les forçats détestaient, plus peut-être que les gentilshommes russes. Les Polonais (je ne parle que des condamnés politiques) étaient toujours avec eux sur un pied de politesse contrainte et offensante, ne leur adressaient presque jamais la parole et ne cachaient nullement le dégoût qu'ils ressentaient en pareille compagnie; les forçats le comprenaient parfaitement et les payaient de la même monnaie. Il me fallut près de deux ans pour gagner la bienveillance de certains de mes compagnons, mais la majeure partie d'entre eux m'aimait et déclarait que j'étais un brave homme. Nous étions en tout,--en me comptant,--cinq nobles russes dans la maison de force. J'avais entendu parler de l'un d'eux, même avant mon arrivée, comme d'une créature vile et basse, horriblement corrompue, faisant métier d'espion et de délateur; aussi, dès le premier jour, me refusai-je à entrer en relation avec cet homme. Le second était le parricide dont j'ai parlé dans ces mémoires. Quant au troisième, il se nommait Akim Akimytch: j'ai rarement rencontré un original pareil, le souvenir qu'il m'a laissé est encore vivant. Grand, maigre, faible d'esprit et terriblement ignorant, il était raisonneur et minutieux comme un Allemand. Les forçats se moquaient de lui, mais ils le craignaient à cause de son caractère susceptible, exigeant et querelleur. Dès son arrivée, il s'était mis sur un pied d'égalité avec eux, il les injuriait et les battait. D'une honnêteté phénoménale, il lui suffisait de remarquer une injustice pour qu'il se mêlât d'une affaire qui ne le regardait pas. Il était en outre excessivement naïf; dans ses querelles avec les forçats, il leur reprochait d'être des voleurs et les exhortait sincèrement à ne plus dérober. Il avait servi en qualité de sous-lieutenant au Caucase. Je me liai avec lui dès le premier jour, et il me raconta aussitôt son affaire. Il avait commencé par être _junker_ (volontaire avec le grade de sous-officier) dans un régiment de ligne. Après avoir attendu longtemps sa nomination de sous-lieutenant, il la reçut enfin et fut envoyé dans les montagnes commander un fortin. Un petit prince tributaire du voisinage mit le feu à cette forteresse et tenta une attaque nocturne qui n'eut aucun succès. Akim Akimytch usa de finesse à son égard et fit mine d'ignorer qu'il fût l'auteur de l'attaque: on l'attribua à des insurgés qui rôdaient dans la montagne. Au bout d'un mois, il invita amicalement le prince à venir lui faire visite. Celui-ci arriva à cheval, sans se douter de rien; Akim Akimytch rangea sa garnison en bataille et découvrit devant les soldats la félonie et la trahison de son visiteur; il lui reprocha sa conduite, lui prouva qu'incendier un fort était un crime honteux, lui expliqua minutieusement les devoirs d'un tributaire; puis, en guise de conclusion à cette harangue, il fit fusiller le prince; il informa aussitôt ses supérieurs de cette exécution avec tous les détails nécessaires. On instruisit le procès d'Akim Akimytch; il passa en conseil de guerre et fut condamné à mort; on commua sa peine, on l'envoya en Sibérie comme forçat de la deuxième catégorie, c'est-à-dire, condamné à douze ans de forteresse. Il reconnaissait volontiers qu'il avait agi illégalement, que le prince devait être jugé civilement, et non par une cour martiale. Néanmoins, il ne pouvait comprendre que son action fût un crime. --Il avait incendié mon fort, que devais-je faire? l'en remercier?--répondait-il à toutes mes objections. Bien que les forçats se moquassent d'Akim Akimytch et prétendissent qu'il était un peu fou, ils l'estimaient pourtant à cause de son adresse et de son exactitude. Il connaissait tous les métiers possibles, et faisait ce que vous vouliez: cordonnier, bottier, peintre, doreur, serrurier. Il avait acquis ces talents à la maison de force, car il lui suffisait de voir un objet pour l'imiter. Il vendait en ville, ou plutôt, faisait vendre des corbeilles, des lanternes, des joujoux. Grâce à son travail, il avait toujours quelque argent, qu'il employait immédiatement à acheter du linge, un oreiller, etc.; il s'était arrangé un matelas. Comme il couchait dans la même caserne que moi, il me fut fort utile au commencement de ma réclusion. Avant de sortir de prison pour se rendre au travail, les forçats se mettaient sur deux rangs devant le corps de garde: des soldats d'escorte les entouraient, le fusil chargé. Un officier du génie arrivait alors avec l'intendant des travaux et quelques soldats qui surveillaient les terrassements. L'intendant comptait les forçats et les envoyait par bandes aux endroits où ils devaient s'occuper. Je me rendis, ainsi que d'autres détenus, à l'atelier du génie, maison de briques fort basse, construite au milieu d'une grande cour encombrée de matériaux. Il y avait là une forge, des ateliers de menuiserie, de serrurerie, de peinture. Akim Akimytch travaillait dans ce dernier: il cuisait de l'huile pour ses vernis, broyait ses couleurs, peignait des tables et d'autres meubles en faux noyer. En attendant qu'on me mît de nouveaux fers, je lui communiquai mes premières impressions. --Oui, dit-il, ils n'aiment pas les nobles, et surtout les condamnés politiques: ils sont heureux de leur nuire. N'est-ce pas compréhensible au fond? vous n'êtes pas des leurs, vous ne leur ressemblez pas: ils ont tous été serfs ou soldats. Dites-moi, quelle sympathie peuvent-ils avoir pour vous? La vie est dure ici, mais ce n'est rien en comparaison des compagnies de discipline en Russie. On y souffre l'enfer. Ceux qui en viennent vantent même notre maison de force; c'est un paradis en comparaison de ce purgatoire. Ce n'est pas que le travail soit plus pénible. On dit qu'avec les forçats de la première catégorie, l'administration,--elle n'est pas exclusivement militaire comme ici,--agit tout autrement qu'avec nous. Ils ont leur petite maison (on me l'a raconté, je ne l'ai pas vu); ils ne portent pas d'uniforme, on ne leur rase pas la tête; du reste, à mon avis, l'uniforme et les têtes rasées ne sont pas de mauvaises choses; c'est plus ordonné, et puis c'est plus agréable à l'oeil! Seulement, ils n'aiment pas ça, eux. Et regardez-moi quelle Babel! des enfants de troupe, des Tcherkesses, des vieux croyants, des orthodoxes, des paysans qui ont quitté femme et enfants, des Juifs, des Tsiganes, enfin des gens venus de Dieu sait où! Et tout ce monde doit faire bon ménage, vivre côte à côte, manger à la même écuelle, dormir sur les mêmes planches. Pas un instant de liberté: on ne peut se régaler qu'à la dérobée, il faut cacher son argent dans ses bottes... et puis, toujours la maison de force et la maison de force!... Involontairement, des bêtises vous viennent en tête. Je savais déjà tout cela. J'étais surtout curieux de questionner Akim Akimytch sur le compte de notre major. Il ne me cacha rien, et l'impression que me laissa son récit fut loin d'être agréable. Je devais vivre pendant deux ans sous l'autorité de cet officier. Tout ce que me raconta sur lui Akim Akimytch n'était que la stricte vérité. C'était un homme méchant et désordonné, terrible surtout parce qu'il avait un pouvoir presque absolu sur deux cents êtres humains. Il regardait les détenus comme ses ennemis personnels, première faute très-grave. Ses rares capacités, et peut-être même ses bonnes qualités, étaient perverties par son intempérance et sa méchanceté. Il arrivait quelquefois comme une bombe dans les casernes, au milieu de la nuit; s'il remarquait un détenu endormi sur le dos ou sur le côté gauche, il le réveillait pour lui dire; «Tu dois dormir comme je l'ai ordonné.» Les forçats le détestaient et le craignaient comme la peste. Sa mauvaise figure cramoisie faisait trembler tout le monde. Chacun savait que le major était entièrement entre les mains de son brosseur Fedka et qu'il avait failli devenir fou quand son chien Trésor tomba malade; il préférait ce chien à tout le monde. Quand Fedka lui apprit qu'un forçat, vétérinaire de hasard, faisait des cures merveilleuses, il fit appeler sur-le-champ ce détenu et lui dit: --Je te confie mon chien; si tu guéris Trésor, je te récompenserai royalement. L'homme, un paysan sibérien fort intelligent, était en effet un excellent vétérinaire, mais avant tout un rusé moujik. Il raconta à ses camarades sa visite chez le major, quand cette histoire fut oubliée. --Je regarde son Trésor; il était couché sur un divan, la tête sur un coussin tout blanc; je vois tout de suite qu'il a une inflammation et qu'il faut le saigner; je crois que je l'aurais guéri, mais je me dis:--Qu'arrivera-t-il, s'il crève? ce sera ma faute.--Non, Votre Haute Noblesse, que je lui dis, vous m'avez fait venir trop tard; si j'avais vu votre chien hier ou avant-hier, il serait maintenant sur pied; à l'heure qu'il est je n'y peux rien: il crèvera! Et Trésor creva. On me raconta un jour qu'un forçat avait voulu tuer le major. Ce détenu, depuis plusieurs années, s'était fait remarquer par sa soumission et aussi par sa taciturnité: on le tenait même pour fou. Comme il était quelque peu lettré, il passait ses nuits à lire la Bible. Quand tout le monde était endormi, il se relevait, grimpait sur le poêle, allumait un cierge d'église, ouvrait son Évangile et lisait. C'est de cette façon qu'il vécut toute une année. Un beau jour, il sortit des rangs et déclara qu'il ne voulait pas aller au travail. On le dénonça au major, qui s'emporta et vint immédiatement à la caserne. Le forçat se rua sur lui, et lui lança une brique qu'il avait préparée à l'avance, mais il le manqua. On empoigna le détenu, on le jugea, on le fouetta; ce fut l'affaire de quelques instants; transporté à l'hôpital, il y mourut trois jours après. Il déclara pendant son agonie qu'il n'avait de haine pour personne, mais qu'il avait voulu souffrir. Il n'appartenait pourtant à aucune secte de dissidents. Quand on parlait de lui dans les casernes, c'était toujours avec respect. On me mit enfin mes nouveaux fers. Pendant qu'on les soudait, des marchandes de petits pains blancs entrèrent dans la forge, l'une après l'autre. C'étaient pour la plupart de toutes petites filles, qui venaient vendre les pains que leurs mères cuisaient. Quand elles avançaient en âge, elles continuaient à rôder parmi nous, mais elles n'apportaient plus leur marchandise. On en rencontrait toujours quelqu'une. Il y avait aussi des femmes mariées. Chaque petit pain coûtait deux kopeks; presque tous les détenus en achetaient. Je remarquai un forçat menuisier, déjà grisonnant, à la figure empourprée et souriante. Il plaisantait avec les marchandes de petits pains. Avant leur arrivée, il s'était noué un mouchoir rouge autour du cou. Une femme grasse, très-grêlée, posa son panier sur l'établi du menuisier. Ils causèrent: --Pourquoi n'êtes-vous pas venue hier? lui demanda le forçat, avec un sourire satisfait. --Je suis venue, mais vous aviez décampé, répondit hardiment la femme. --Oui, on nous avait fait partir d'ici, sans quoi nous nous serions certainement vus... Avant-hier, elles sont toutes venues me voir. --Et qui donc? --Parbleu! Mariachka, Khavroschka, Tchekoundà... La Dvougrochevaïa (Quatre-KopeKs) était aussi ici. --Eh quoi, demandai-je à Akim Akimytch, est-il possible que...? --Oui, cela arrive quelquefois, répondit-il en baissant les yeux, car c'était un homme fort chaste. Cela arrivait quelquefois, mais très-rarement et avec des difficultés inouïes. Les forçats aimaient mieux employer leur argent à boire, malgré tout l'accablement de leur vie comprimée. Il était fort malaisé de joindre ces femmes; il fallait convenir du lieu, du temps, fixer un rendez-vous, chercher la solitude, et ce qui était le plus difficile, éviter les escortes, chose presque impossible, et dépenser des sommes folles--relativement.--J'ai été cependant quelquefois témoin de scènes amoureuses. Un jour, nous étions trois occupés à chauffer une briqueterie, dans un hangar au bord de l'Irtych; les soldats d'escorte étaient de bons diables. Deux _souffleuses_ (c'est ainsi qu'on les appelait) apparurent bientôt. --Où êtes-vous restées si longtemps? leur demanda un détenu qui certainement les attendait; n'est-ce pas chez les Zvierkof que vous vous êtes attardées? --Chez les Zvierkof? Il fera beau temps et les poules auront des dents quand j'irai chez eux, répondit gaiement une d'elles. C'était bien la fille la plus sale qu'on pût imaginer; on l'appelait Tchekoundà; elle était arrivée en compagnie de son amie la Quatre-Kopeks (Dvougrochevaïa), qui était au-dessous de toute description. --Hein! il y a joliment longtemps qu'on ne vous voit plus, dit le galant en s'adressant à la Quatre-Kopeks, on dirait que vous avez maigri. --Peut-être;--avant j'étais belle, grasse, tandis que maintenant on dirait que j'ai avalé des aiguilles. --Et vous allez toujours avec les soldats, n'est-ce pas? --Voyez les méchantes gens qui nous calomnient. Eh bien, quoi? après tout; quand on devrait me rouer de coups, j'aime les petits soldats! --Laissez-les, vos soldats; c'est nous que vous devez aimer, nous avons de l'argent... Représentez-vous ce galant au crâne rosé, les fers aux chevilles, en habit de deux couleurs et sous escorte... Comme je pouvais retourner à la maison de force,--on m'avait mis mes fers,--je dis adieu à Akim Akimytch et je m'en allai, escorté d'un soldat. Ceux qui travaillent à la tâche reviennent les premiers; aussi, quand j'arrivai dans notre caserne, y avait-il déjà des forçats de retour. Comme la cuisine n'aurait pu contenir toute une caserne à la fois, on ne dînait pas ensemble; les premiers arrivés mangeaient leur portion. Je goûtai la soupe aux choux aigres (_chichi_), mais par manque d'habitude je ne pus la manger et je me préparai du thé. Je m'assis au bout d'une table avec un forçat, ci-devant gentilhomme comme moi. Les détenus entraient et sortaient. Ce n'était pas la place qui manquait, car ils étaient encore peu nombreux; cinq d'entre eux s'assirent à part, auprès de la grande table. Le cuisinier leur versa deux écuelles de soupe aigre, et leur apporta une lèchefrite de poisson rôti. Ces hommes célébraient une fête en se régalant. Ils nous regardaient de travers. Un des Polonais entra et vint s'asseoir à nos côtés. --Je n'étais pas avec vous, mais je sais que vous faites ripaille, cria un forçat de grande taille en entrant, et en enveloppant d'un regard ses camarades. C'était un homme d'une cinquantaine d'années, maigre et musculeux. Sa figure dénotait la ruse et aussi la gaieté; la lèvre inférieure, charnue et pendante, lui donnait une expression comique. --Eh bien! avez-vous bien dormi? Pourquoi ne dites-vous pas bonjour? Eh bien, mes amis de Koursk, dit-il en s'asseyant auprès de ceux qui festinaient: bon appétit! je vous amène un nouveau convive. --Nous ne sommes pas du gouvernement de Koursk. --Alors! amis de Tambof. --Nous ne sommes pas non plus de Tambof. Tu n'as rien à venir nous réclamer; si tu veux faire bombance, adresse-toi à un riche paysan. --J'ai aujourd'hui Ivane Taskoune et Maria Ikotichna (_ikote_, le hoquet) dans le ventre, autrement dit je crève de faim; mais où loge-t-il, votre paysan? --Tiens, parbleu! Gazine; va-t'en vers lui. --Gazine boit aujourd'hui, mes petits frères, il mange son capital. --Il a au moins vingt roubles, dit un autre forçat; ça rapporte d'être cabaretier. --Allons! vous ne voulez pas de moi? mangeons alors la cuisine du gouvernement. --Veux-tu du thé? Tiens, demandes-en à ces seigneurs qui en boivent! --Où voyez-vous des seigneurs? ils ne sont plus nobles, ils ne valent pas mieux que nous, dit d'une voix sombre un forçat assis dans un coin, et qui n'avait pas risqué un mot jusqu'alors. --Je boirais bien un verre de thé, mais j'ai honte d'en demander, car nous avons de l'amour-propre, dit le forçat à grosse lèvre, en nous regardant d'un air de bonne humeur. --Je vous en donnerai, si vous le désirez, lui dis-je en l'invitant du geste; en voulez-vous? --Comment? si j'en veux? qui n'en voudrait pas? fit-il en s'approchant de la table. --Voyez-vous ça! chez lui, quand il était libre, il ne mangeait que de la soupe aigre et du pain noir, tandis qu'en prison il lui faut du thé! comme un vrai gentilhomme! continua le forçat à l'air sombre. --Est-ce que personne ici ne boit du thé? demandai-je à ce dernier; mais il ne me jugea pas digne d'une réponse. --Des pains blancs! des pains blancs! étrennez le marchand! Un jeune détenu apportait en effet, passée dans une ficelle, toute une charge de kalatchi qu'il vendait dans les casernes. Sur dix pains vendus, la marchande lui en abandonnait un pour sa peine, c'était précisément sur ce dixième qu'il comptait pour son dîner. --Des petits pains! des petits pains! criait-il en entrant dans la cuisine. Des petits pains de Moscou tout chauds! Je les mangerais bien tous, mais il faut de l'argent, beaucoup d'argent. Allons! enfants, il n'en reste plus qu'un! que celui de vous qui a eu une mère...! Cet appel à l'amour filial égaya tout le monde; on lui acheta quelques pains blancs. --Eh bien, dit-il, Gazine fait une telle ribote, que c'est un vrai péché! Il a joliment choisi son moment, vrai Dieu! Si l'_homme aux huit yeux_ (le major) arrive... --On le cachera... Est-il saoul? --Oui, mais il est méchant, il se rebiffe. --Pour sûr on en viendra aux coups... --De qui parlent-ils? demandai-je au Polonais, mon voisin. --De Gazine; c'est un détenu qui vend de l'eau-de-vie. Quand il a gagné quelque argent dans son commerce, il le boit jusqu'au dernier kopek. Une bête cruelle et méchante, quand il a bu! À jeun, il se tient tranquille; mais quand il est ivre, il se montre tel qu'il est: il se jette sur les gens avec un couteau jusqu'à ce qu'on le lui arrache. --Comment y arrive-t-on? --Dix hommes se jettent sur lui et le battent comme plâtre, atrocement, jusqu'à ce qu'il perde connaissance. Quand il est à moitié mort de coups, on le couche sur son lit de planches et on le couvre de sa pelisse. --Mais on pourrait le tuer! --Un autre en mourrait, lui non! Il est excessivement robuste, c'est le plus fort de tous les détenus. Sa constitution est si solide que le lendemain il se relève parfaitement sain. --Dites-moi! je vous prie, continuai-je en m'adressant au Polonais, voilà des gens qui mangent à part, et qui pourtant ont l'air de m'envier le thé que je bois. --Votre thé n'y est pour rien. C'est à vous qu'ils en veulent: n'êtes vous pas gentilhomme? vous ne leur ressemblez pas; ils seraient heureux de vous chercher chicane pour vous humilier. Vous ne savez pas quels ennuis vous attendent. C'est un martyre pour nous autres que de vivre ici. Car notre vie est doublement pénible. Il faut une grande force de caractère pour s'y habituer. On vous fera bien des avanies et des désagréments à cause de votre nourriture et de votre thé, et pourtant ceux qui mangent à part et boivent quotidiennement du thé sont assez nombreux. Ils en ont le droit, tous, non. Il s'était levé et avait quitté la table. Quelques instants plus tard ses prédictions se confirmaient déjà... III--PREMIÈRES IMPRESSIONS (Suite). À peine M--cki (le Polonais auquel j'avais parlé) fut-il sorti, que Gazine, complètement ivre, se précipita comme une masse dans la cuisine. Voir un forçat ivre en plein jour, alors que tout le monde devait se rendre au travail,--étant donné la sévérité bien connue du major qui d'un instant à l'autre pouvait arriver à la caserne, la surveillance du sous-officier qui ne quittait pas d'une semelle la prison, la présence des invalides et des factionnaires,--tout cela déroutait les idées que je m'étais faites sur notre maison de force; il me fallut beaucoup de temps pour comprendre et m'expliquer des faits qui de prime abord me semblaient énigmatiques. J'ai déjà dit que tous les forçats avaient un travail quelconque et que ce travail était pour eux une exigence naturelle et impérieuse. Ils aiment passionnément l'argent et l'estiment plus que tout, presque autant que la liberté. Le déporté est à demi consolé, si quelques kopeks sonnent dans sa poche. Au contraire, il est triste, inquiet et désespéré s'il n'a pas d'argent, il est prêt alors à commettre n'importe quel délit pour s'en procurer. Pourtant, malgré l'importance que lui donnent les forçats, cet argent ne reste jamais longtemps dans la poche de son propriétaire, car il est difficile de le conserver. On le confisque ou on le leur vole. Quand le major, dans ses perquisitions soudaines, découvrait un petit pécule péniblement amassé, il le confisquait; il se peut qu'il l'employât à l'amélioration de la nourriture des détenus, car on lui remettait tout l'argent enlevé aux prisonniers. Mais le plus souvent, on le volait; impossible de se fier à qui que ce soi. On découvrit cependant un moyen de préservation; un vieillard, Vieux-croyant originaire de Starodoub, se chargeait de cacher les économies des forçats. Je ne résiste pas au désir de dire quelques mots de cet homme, bien que cela me détourne de mon récit. Ce vieillard avait soixante ans environ, il était maigre, de petite taille et tout grisonnant. Dès le premier coup d'oeil il m'intrigua fort, car il ne ressemblait nullement aux autres; son regard était si paisible et si doux que je voyais toujours avec plaisir ses yeux clairs et limpides, entourés d'une quantité de petites rides. Je m'entretenais souvent avec lui, et rarement j'ai vu un être aussi bon, aussi bienveillant. On l'avait envoyé aux travaux forcés pour un crime grave. Un certain nombre de Vieux-croyants de Starodoub (province de Tchernigoff) s'étaient convertis à l'orthodoxie. Le gouvernement avait tout fait pour les encourager dans cette voie et engager les autres dissidents à se convertir de même. Le vieillard et quelques autres fanatiques avaient résolu de «défendre la foi». Quand on commença à bâtir dans leur ville une église orthodoxe, ils y mirent le feu. Cet attentat avait valu la déportation à son auteur. Ce bourgeois aisé (il s'occupait de commerce) avait quitté une femme et des enfants chéris, mais il était parti courageusement en exil, estimant dans son aveuglement qu'il souffrait «pour la foi». Quand on avait vécu quelque temps aux côtés de ce doux vieillard, on se posait involontairement la question:--Comment avait-il pu se révolter!--Je l'interrogeai à plusieurs reprises sur «sa foi». Il ne relâchait rien de ses convictions, mais je ne remarquai jamais la moindre haine dans ses répliques. Et pourtant il avait détruit une église, ce qu'il ne désavouait nullement: il semblait qu'il fût convaincu que son crime et ce qu'il appelait son «martyre» étaient des actions glorieuses. Nous avions encore d'autres forçats Vieux-croyants, Sibériens pour la plupart, très-développés, rusés comme de vrais paysans. Dialecticiens à leur manière, ils suivaient aveuglément leur loi, et aimaient fort à discuter. Mais ils avaient de grands défauts; ils étaient hautains, orgueilleux et fort intolérants. Le vieillard ne leur ressemblait nullement; très-fort, plus fort même en exégèse que ses coreligionnaires, il évitait toute controverse. Comme il était d'un caractère expansif et gai, il lui arrivait de rire,--non pas du rire grossier et cynique des autres forçats, --mais d'un rire doux et clair, dans lequel on sentait beaucoup de simplicité enfantine et qui s'harmonisait parfaitement avec sa tête grise. (Peut-être fais-je erreur, mais il me semble qu'on peut connaître un homme rien qu'à son rire; si le rire d'un inconnu vous semble sympathique, tenez pour certain que c'est un brave homme.) Ce vieillard s'était acquis le respect unanime des prisonniers, il n'en tirait pas vanité. Les détenus l'appelaient grand-père et ne l'offensaient jamais. Je compris alors quelle influence il avait pu prendre sur ses coreligionnaires. Malgré la fermeté avec laquelle il supportait la vie de la maison de force, on sentait qu'il cachait une tristesse profonde, inguérissable. Je couchais dans la même caserne que lui. Une nuit, vers trois heures du matin, je me réveillai; j'entendis un sanglot lent, étouffé. Le vieillard était assis sur le poêle (à la place même où priait auparavant le forçat qui avait voulu tuer le major) et lisait son eucologe manuscrit. Il pleurait, je l'entendais répéter: «Seigneur, ne m'abandonne pas! Maître! fortifie-moi! Mes pauvres petits enfants! mes chers petits enfants! nous ne nous reverrons plus.» Je ne puis dire combien je me sentis triste. Nous remettions donc notre argent à ce vieillard. Dieu sait pourquoi le bruit s'était répandu dans notre caserne qu'on ne pouvait le voler; on savait bien qu'il cachait quelque part l'épargne qu'on lui confiait, mais personne n'avait pu découvrir son secret. Il nous le révéla, aux Polonais et à moi. L'un des pieux de la palissade avait une branche qui, en apparence, tenait fortement à l'arbre, mais qu'on pouvait enlever, puis remettre adroitement en place. On découvrait alors un vide; c'était la cachette en question. Je reprends le fil de mon récit. Pourquoi le détenu ne garde-t-il pas son argent? Non-seulement il lui est difficile de le garder, mais encore la prison est si triste! Le forçat, par sa nature même, a une telle soif de liberté! Par sa position sociale, c'est un être si insouciant, si désordonné, que l'idée d'engloutir son capital dans une ribote, de s'étourdir par le tapage et la musique, lui vient tout naturellement à l'esprit, ne fût-ce que pour oublier une minute son chagrin. Il était étrange de voir certains individus courbés sur leur travail, dans le seul but de dépenser en un jour tout leur gain jusqu'au dernier kopek; puis, ils se remettaient au travail jusqu'à une nouvelle bamboche, attendue pendant plusieurs mois.--Certains forçats aimaient les habits neufs plus ou moins singuliers, comme des pantalons de fantaisie, des gilets, des sibériennes; mais c'était surtout pour les chemises d'indienne que les détenus avaient un goût prononcé, ainsi que pour les ceinturons à boucle de métal. Les jours de fête, les élégants s'endimanchaient: il fallait les voir se pavaner dans toutes les casernes. Le contentement de se sentir bien mis allait chez eux jusqu'à l'enfantillage. Du reste, pour beaucoup de choses, les forçats ne sont que de grands enfants. Ces beaux vêtements disparaissaient bien vite, souvent le soir même du jour où ils avaient été achetés, leurs propriétaires les engageaient ou les revendaient pour une bagatelle. Les bamboches revenaient presque toujours à époque fixe; elles coïncidaient avec les solennités religieuses ou avec la fête patronale du forçat en ribote. Celui-ci plaçait un cierge devant l'image, en se levant, faisait sa prière, puis il s'habillait et commandait son dîner. Il avait fait acheter d'avance de la viande, du poisson, des petits pâtés; il s'empiffrait comme un boeuf, presque toujours seul; il était bien rare qu'un forçat invitât son camarade à partager son festin. C'est alors que l'eau-de-vie faisait son apparition: le forçat buvait comme une semelle de botte et se promenait dans les casernes titubant, trébuchant; il avait à coeur de bien montrer à tous ses camarades qu'il était ivre, qu'il «baladait», et de mériter par là une considération particulière. Le peuple russe ressent toujours une certaine sympathie pour un homme ivre; chez nous, c'était une véritable estime. Dans la maison de force, une ribote était en quelque sorte une distinction aristocratique. Une fois qu'il se sentait gai, le forçat se procurait un musicien; nous avions parmi nous un petit Polonais, ancien déserteur, assez laid, mais qui possédait un violon dont il savait jouer. Comme il n'avait aucun métier, il s'engageait à suivre le forçat en liesse, de caserne en caserne, en lui raclant des danses de toutes ses forces. Souvent son visage exprimait la lassitude et le dégoût que lui causait cette musique éternellement la même, mais au cri que poussait le détenu: «Joue, puisque tu as reçu de l'argent pour cela!» il se remettait à écorcher son violon de plus belle. Ces ivrognes étaient assurés qu'on veillerait sur eux, et que dans le cas où le major arriverait, on les cacherait à ses regards. Ce service était du reste tout désintéressé. De leur côté, le sous-officier et les invalides qui demeuraient dans la prison pour maintenir l'ordre étaient parfaitement tranquilles: l'ivrogne ne pouvait occasionner aucun désordre. À la moindre tentative de révolte ou de tapage, on l'aurait apaisé, ou même lié; aussi l'administration subalterne (surveillants, etc.) fermait-elle les yeux. Elle savait que si l'eau-de-vie était interdite, tout irait de travers.--Comment se procurait-on cette eau-de-vie? On l'achetait dans la maison de force même, chez les cabaretiers, comme les forçats appelaient ceux qui s'occupaient de ce commerce, --fort avantageux, du reste, bien que les buveurs et les bambocheurs fussent peu nombreux, car toute bombance coûtait cher, étant donné les maigres gains des clients. Le commerce commençait, continuait et finissait d'une manière assez originale. Un détenu qui ne connaissait aucun métier, ne voulait pas travailler, et qui pourtant désirait s'enrichir rapidement, se décidait, quand il possédait quelque argent, à acheter et revendre de l'eau-de-vie. L'entreprise était hardie: elle réclamait une grande audace, car on y risquait sa peau, sans compter la marchandise. Mais le cabaretier ne recule pas devant ces obstacles. Au début, comme il n'a que peu d'argent, il apporte lui-même l'eau-de-vie à la prison et s'en défait d'une façon avantageuse. Il répète cette opération une seconde, une troisième fois; s'il n'est pas découvert par l'administration, il possède bientôt un pécule qui lui permet de donner de l'extension à son commerce; il devient entrepreneur, capitaliste: il a des agents et des aides; il hasarde beaucoup moins et gagne beaucoup plus. Ses aides risquent pour lui. La prison est toujours abondamment peuplée de détenus ruinés et sans métier, mais doués d'audace et d'adresse. Leur unique capital est leur dos; ils se décident souvent à le mettre en circulation, et proposent au cabaretier d'introduire de l'eau-de-vie dans les casernes. Il se trouve toujours en ville un soldat, un bourgeois ou même une fille, qui, pour un bénéfice convenu,--en général assez maigre,--achète de l'eau-de-vie avec l'argent du cabaretier et la cache dans un endroit connu du forçat-contrebandier, près du chantier où travaille celui-ci. Le fournisseur goûte presque toujours, en route, le précieux liquide et remplace impitoyablement ce qui manque par de l'eau pure,-- c'est à prendre ou à laisser; le cabaretier ne peut pas faire le difficile; il doit s'estimer heureux si on ne lui a pas volé son argent et s'il reçoit de l'eau-de-vie telle quelle.--Le porteur, auquel le cabaretier a indiqué l'endroit du rendez-vous, arrive auprès du fournisseur avec des boyaux de boeuf, qui ont été préalablement lavés, puis remplis d'eau, et qui conservent ainsi leur souplesse et leur moiteur. Une fois les boyaux pleins, le contrebandier les enroule et les cache dans les parties les plus secrètes de son corps. C'est là que se montrent toute la ruse, toute l'adresse de ces hardis forçats. Son honneur est piqué au vif, il faut duper l'escorte et le corps de garde: il les dupera. Si le porteur est fin, son soldat d'escorte (c'est quelquefois une recrue) ne voit que du feu dans son manège. Car le détenu l'a étudié à fond; il a en outre combiné l'heure et le lieu du rendez-vous. Si le déporté,--un briquetier, par exemple,--grimpe sur le four qu'il chauffe, le soldat d'escorte ne grimpera certainement pas avec lui pour surveiller ses mouvements. Qui donc verra ce qu'il fait? En approchant de la maison de force, il prépare à tout hasard une pièce de quinze ou vingt kopeks et attend à la porte le caporal de garde. Celui-ci examine, tâte et fouille chaque forçat à sa rentrée dans la caserne, puis lui ouvre la porte. Le porteur d'eau-de-vie espère qu'on aura honte de l'examiner et de le tâter trop en détail en certains endroits. Mais si le caporal est un rusé compère, c'est justement les places délicates qu'il tâte, et il trouve l'eau-de-vie apportée en contrebande. Il ne reste plus au forçat qu'une seule chance de salut: il glisse à la dérobée dans la main du sous-officier la piécette qu'il tient, et souvent, par suite d'une pareille manoeuvre, l'eau-de-vie arrive sans encombre dans les mains du cabaretier. Mais quelquefois le truc ne réussit pas, et c'est alors que l'unique capital du contrebandier entre vraiment en circulation. On fait un rapport au major, qui ordonne de fustiger d'importance le capital malchanceux. Quant à l'eau-de-vie, elle est confisquée. Le contrebandier subit sa punition sans trahir l'entrepreneur, non parce que cette dénonciation le déshonorerait, mais parce qu'elle ne lui rapporterait rien: on le fouetterait tout de même; la seule consolation qu'il pourrait avoir, c'est que le cabaretier partagerait son châtiment; mais comme il a besoin de ce dernier, il ne le dénonce pas, quoiqu'il ne reçoive aucun salaire, s'il s'est laissé surprendre. Du reste, la délation fleurit dans la maison de force. Loin de se fâcher contre un espion ou de le tenir à l'écart, on en fait souvent son ami; si quelqu'un s'était mis en tête de prouver aux forçats toute la bassesse qu'il y a à se dénoncer mutuellement, personne, dans la prison, ne l'aurait compris. Le ci-devant gentilhomme dont j'ai déjà parlé, cette lâche et vile créature avec laquelle j'avais rompu dès mon arrivée à la forteresse, était l'ami de Fedka, le brosseur du major; il lui racontait tout ce qui se faisait dans la maison de force; celui ci s'empressait naturellement de rapporter à son maître ce qu'il avait entendu. Tout le monde le savait, mais personne n'aurait eu l'idée de le châtier pour cela ou de lui reprocher sa conduite. Quand l'eau-de-vie arrivait sans encombre à la maison de force, l'entrepreneur payait le contrebandier et faisait son compte. Sa marchandise lui coûtait déjà fort cher; aussi, pour que le bénéfice fût plus grand, il la transvasait en l'additionnant d'une moitié d'eau pure: il était prêt et n'avait plus qu'à attendre les acheteurs. Au premier jour de fête, voire même pendant la semaine, arrive un forçat: il a travaillé comme un nègre, pendant plusieurs mois, pour économiser, kopek par kopek, une petite somme qu'il se décide à dépenser d'un seul coup. Depuis longtemps ce jour de bombance est prévu et fixé: il en a rêvé pendant les longues nuits d'hiver, pendant ses durs travaux, et cette perspective l'a soutenu dans son lourd labeur. L'aurore de ce jour si impatiemment attendu vient de luire: il a son argent dans sa poche, on ne le lui a ni volé ni confisqué; il est libre de le dépenser, il porte ses économies au cabaretier, qui, tout d'abord, lui donne de l'eau-de-vie presque pure,--elle n'a été baptisée que deux fois; --mais, à mesure que la bouteille se vide, il la remplit avec de l'eau. Aussi le forçat paye-t-il une tasse d'eau-de-vie cinq ou six fois plus cher que dans un cabaret. On peut penser combien il faut de ces tasses et surtout combien le forçat doit dépenser d'argent avant d'être ivre. Cependant, comme il a perdu l'habitude de la boisson, le peu d'alcool qui se trouve dans le liquide l'enivre assez rapidement. Il boit alors jusqu'à ce qu'il ne reste plus rien: il engage ou vend tous ses effets neufs,--le cabaretier est en même temps prêteur sur gages;--mais comme ses vêtements personnels sont peu nombreux, il engage bientôt les effets que lui fournit le gouvernement. Quand l'ivrogne a bu sa dernière chemise, son dernier chiffon, il se couche et se réveille le lendemain matin avec un fort mal de tête. Il supplie en vain le cabaretier de lui donner à crédit une goutte d'eau-de-vie pour dissiper ce malaise, il essuie tristement un refus; le jour même il se remet au travail. Pendant plusieurs mois de suite, il va s'échiner, tout en rêvant au bienheureux jour de ribote qui vient de disparaître dans le passé; peu à peu il reprend courage et attend un jour pareil, qui est encore bien loin, mais qui arrivera. Quant au cabaretier, s'il a gagné une forte somme,--quelques dizaines de roubles,--il fait apporter de l'eau-de-vie, mais celle-là, il ne la baptise pas, car il se la destine: assez de trafic! il est temps de s'amuser! Il boit, mange, se paye de la musique. Ses moyens lui permettent de graisser la patte aux employés subalternes de la maison de force. Cette fête dure quelquefois plusieurs jours. Quand sa provision d'eau-de-vie est épuisée, il s'en va boire chez les autres cabaretiers, qui s'y attendent: il boit alors son dernier kopek. Quelque minutieuse que soit l'attention des forçats à surveiller leurs camarades en goguettes, il arrive cependant que le major ou l'officier de garde s'aperçoivent du désordre. On entraîne alors l'ivrogne au corps de garde; on lui confisque son capital,--s'il a de l'argent sur lui,--et on le fouette. Le forçat se secoue comme un chien crotté, rentre dans la caserne et reprend son métier de cabaretier au bout de quelques jours. Il se trouve quelquefois parmi les déportés des amateurs du beau sexe: pour une assez forte somme, ils parviennent, accompagnés d'un soldat qu'ils ont corrompu, à se glisser à la dérobée hors de la forteresse, dans un faubourg, au lieu d'aller au travail. Là, dans une maisonnette d'apparence tranquille, il se fait un festin où l'on dépense d'assez fortes sommes. L'argent des forçats n'est pas à dédaigner, aussi les soldats arrangent-ils parfois à l'avance de ces fugues, sûrs d'être généreusement récompensés. En général, ces soldats sont de futurs candidats aux travaux forcés. Ces escapades restent presque toujours secrètes. Je dois avouer qu'elles sont fort rares, car elles coûtent beaucoup, et les amateurs du beau sexe recourent à d'autres moyens moins onéreux. Au commencement de mon séjour, un jeune détenu au visage régulier excita vivement ma curiosité. Son nom était Sirotkine: c'était un être énigmatique à beaucoup d'égards. Sa figure m'avait frappé; il n'avait pas plus de vingt-trois ans et appartenait à la section particulière, c'est-à-dire qu'il était condamné aux travaux forcés à perpétuité: on devait le regarder comme un des criminels militaires les plus dangereux. Doux et tranquille, il parlait peu et riait rarement. Ses yeux bleus, son teint pur, ses cheveux blond clair lui donnaient une expression douce que ne gâtait même pas son crâne rasé. Quoiqu'il n'eût aucun métier, il se procurait de temps à autre de l'argent par petites sommes. Par exemple, il était remarquablement paresseux et toujours vêtu comme un souillon. Si quelqu'un lui faisait généreusement cadeau d'une chemise rouge, il ne se sentait pas de joie d'avoir un vêtement neuf,