Project Gutenberg's Nouveaux mysteres et aventures, by Arthur Conan Doyle This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included with this eBook or online at www.gutenberg.net Title: Nouveaux mysteres et aventures Author: Arthur Conan Doyle Release Date: October 19, 2004 [EBook #13795] Language: French Character set encoding: ASCII *** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK NOUVEAUX MYSTERES ET AVENTURES *** This Etext was prepared by Ebooks libres et gratuits and is available at http://www.ebooksgratuits.com in Word format, Mobipocket Reader format, eReader format and Acrobat Reader format. Arthur Conan Doyle NOUVEAUX MYSTERES ET AVENTURES (1910) Table des matieres NOTRE DAME DE LA MORT Chapitre I Chapitre II Chapitre III Chapitre IV Chapitre V Chapitre VI Chapitre VII LES OS Chapitre I Chapitre II Chapitre III Chapitre IV Chapitre V Chapitre VI Chapitre VII Chapitre VIII Chapitre IX Chapitre X LE MYSTERE DE LA VALLEE DE SASASSA Chapitre I Chapitre II Chapitre III Chapitre IV Chapitre V Chapitre VI Chapitre VII NOTRE CAGNOTTE DU DERBY Chapitre I Chapitre II Chapitre III Chapitre IV Chapitre V Chapitre VI Chapitre VII Chapitre VIII Chapitre IX Chapitre X Chapitre XI Chapitre XII Chapitre XIII LE RECIT DE L'AMERICAIN Chapitre I Chapitre II Chapitre III Chapitre IV Chapitre V Chapitre VI NOTRE DAME DE LA MORT Chapitre I Mon existence a ete accidentee et la destinee y a fait entrer maintes aventures peu ordinaires. Mais parmi ces incidents, il en est un d'une etrangete telle que, quand je passe en revue ma vie, tous les autres deviennent insignifiants. Celui-la surgit au-dessus des brouillards d'autrefois avec un aspect sonore et fantastique, en jetant son ombre sur les annees depourvues d'evenements qui le precederent et le suivirent. Cette histoire-la, je ne l'ai pas souvent racontee. Bien petit est le nombre de ceux qui l'ont entendue de ma propre bouche et c'etaient des gens qui me connaissaient bien. De temps a autre ils m'ont demande de faire ce recit devant une reunion d'amis, mais je m'y suis constamment refuse, car je n'ambitionne pas le moine du monde la reputation d'un Munchausen amateur. Pourtant, j'ai defere jusqu'a un certain point a leur desir en mettant par ecrit cet expose des faits qui se rattachent a ma visite a Dunkelthwaite. Voici la premiere lettre que m'ecrivit John Thurston. Elle est datee d'avril 1862. Je la prends dans mon bureau et la copie textuellement: "Mon cher Lawrence. "Si vous saviez a quel point je suis dans la solitude et l'ennui, je suis certain que vous auriez pitie de moi et que vous viendrez partager mon isolement. "Souvent vous avez vaguement promis de visiter Dunkelthwaite et de venir jeter un coup d'oeil sur les landes du Yorkshire. Quel moment serait plus favorable qu'aujourd'hui pour votre voyage? "Certes, je sais que vous etes accable de besogne, mais comme en ce moment vous n'avez pas de cours a suivre, vous seriez tout aussi a votre aise pour etudier que vous l'etes dans Bakerstreet. "Emballez donc vos livres comme un bon garcon que vous etes et arrivez. "Nous avons une chambrette bien confortable pourvue d'un bureau et d'un fauteuil qui sont juste ce qu'il vous faut pour travailler. "Faites-moi savoir quand nous pourrons vous attendre. "En vous disant que je suis seul, je n'entends point dire par la qu'il n'y ait personne chez moi. Au contraire, nous formons une maisonnee assez nombreuse. "Tout d'abord, naturellement, comptons mon pauvre oncle Jeremie, bavard et maniaque, qui va et vient en chaussons de lisiere, et compose, selon son habitude, de mauvais vers a n'en plus finir. "Je crois vous avoir fait connaitre ce dernier trait de son caractere la derniere fois que nous nous nous sommes vus. "Cela en est arrive a un tel degre qu'il a un secretaire dont la tache se reduit a copier et conserver ces epanchements. "Cet individu, qui se nomme Copperthorne, est devenu aussi indispensable au vieux que sa marotte ou son Dictionnaire universel des Rimes. "Je n'irai point jusqu'a dire que je m'inquiete de lui, mais j'ai toujours partage le prejuge de Cesar contre les gens maigres, et pourtant, si nous en croyons les medailles, le petit Jules faisait evidemment partie de cette categorie. "En outre, nous avons les deux enfants de notre oncle Samuel, qui ont ete adoptes par Jeremie -- il y en a eu trois, mais l'un d'eux a suivi la voie de toute chair -- et une gouvernante, une brune a l'air distingue, qui a du sang hindou dans les veines. "Outre ces personnes, il y a trois servantes et le vieux groom. "Vous voyez par la que nous formons un petit univers dans notre coin ecarte. "Ce qui n'empeche, mon cher Hugh, que je meurs d'envie de voir une figure sympathique et d'avoir un compagnon agreable. "Comme je donne a fond dans la chimie, je ne vous derangerai pas dans vos etudes. Repondez par le retour du courrier a votre solitaire ami. "John H. Thurston." A l'epoque ou je recus cette lettre, j'habitais Londres et je travaillais ferme en vue de l'examen final qui devait me donner le droit d'exercer la medecine. Thurston et moi, nous avions ete amis intimes a Cambridge, avant que j'eusse commence l'etude de la medecine et j'avais grand desir de le revoir. D'autre part, je craignais un peu que, malgre ses assertions, mes etudes n'eussent a souffrir de ce deplacement. Je me representais le vieillard retombe en enfance, le secretaire maigre, la gouvernante distinguee, les deux enfants, probablement des enfants gates et tapageurs, et j'arrivai a conclure que quand tout cela et moi nous serions bloques ensemble dans une maison a la campagne, il resterait bien peu de temps pour etudier tranquillement. Apres deux jours de reflexion, j'avais presque resolu de decliner l'invitation, lorsque je recus du Yorkshire une autre lettre encore plus pressante que la premiere: "Nous attendons des nouvelles de vous a chaque courrier, disait mon ami, et chaque fois qu'on frappe je m'attends a recevoir un telegramme qui m'indique votre train. "Votre chambre est toute prete, et j'espere que vous la trouverez confortable. "L'oncle Jeremie me prie de vous dire combien il sera heureux de vous voir. "Il aurait ecrit, mais il est absorbe par la composition d'un grand poeme epique de cinq mille vers ou environ. "Il passe toute la journee a courir d'une chambre a l'autre, ayant toujours sur les talons Copperthorne, qui, pareil au monstre de Frankenstein, le suit a pas comptes, le calepin et le crayon a la main, notant les savantes paroles qui tombent de ses levres. "A propos, je crois vous avoir parle de la gouvernante brune si pleine de chic. "Je pourrais me servir d'elle comme d'un appat pour vous attirer, si vous avec garde votre gout pour les etudes d'ethnologie. "Elle est fille d'un chef hindou, qui avait epouse une Anglaise. Il a ete tue pendant l'Insurrection en combattant contre nous; ses domaines ayant ete confisques par le Gouvernement, sa fille, alors agee de quinze ans, s'est trouvee presque sans ressource. "Un charitable negociant allemand de Calcutta l'adopta, parait-il, et l'amena en Europe avec sa propre fille. "Celle-ci mourut et alors miss Warrender -- nous l'appelons ainsi, du nom de sa mere -- repondit a une annonce inseree par mon oncle, et c'est ainsi que nous l'avons connue. "Maintenant, mon vieux, n'attendez pas qu'on vous donne l'ordre de venir, venez tout de suite." Il y avait dans la seconde lettre d'autres passages qui m'interdisent de la reproduire integralement. Il etait impossible de tenir bon plus longtemps devant l'insistance de mon vieil ami. Aussi tout en pestant interieurement, je me hatai d'emballer mes livres, je telegraphiai le soir meme, et la premiere chose que je fis le lendemain matin, ce fut de partir pour le Yorkshire. Je me rappelle fort bien que ce fut une journee assommante, et que le voyage me parut interminable, recroqueville comme je l'etais dans le coin d'un wagon a courants d'air, ou je m'occupais a tourner et retourner mentalement maintes questions de chirurgie et de medecine. On m'avait prevenu que la petite gare d'Ingleton, a une quinzaine de milles de Tarnforth, etait la plus rapprochee de ma destination. J'y debarquai a l'instant meme ou John Thurston arrivait au grand trot d'un haut dog-cart par la route de la campagne. Il agita triomphalement son fouet en m'apercevant, poussa brusquement son cheval, sauta a bas de voiture, et de la sur le quai. -- Mon cher Hugh, s'ecria-t-il, je suis ravi de vous voir. Comme vous avez ete bon de venir! Et il me donna une poignee de main que je sentis jusqu'a l'epaule. -- Je crains bien que vous ne me trouviez un compagnon desagreable maintenant que me voila, repondis-je. Je suis plonge jusque par dessus les yeux dans ma besogne. -- C'est naturel, tout naturel, dit-il avec sa bonhomie ordinaire. J'en ai tenu compte, mais nous aurons quand meme le temps de tirer un ou deux lapins. Nous avons une assez longue trotte a faire, et vous devez etre completement gele, aussi nous allons repartir tout de suite pour la maison. Et l'on se mit a rouler sur la route poussiereuse. Je crois que votre chambre vous plaira, remarqua mon ami. Vous vous trouverez bientot comme chez vous. Vous savez, il est fort rare que je sejourne a Dunkelthwaite, et je commence a peine a m'installer et a organiser mon laboratoire. Voici une quinzaine que j'y suis. C'est un secret connu de tout le monde que je tiens une place predominante dans le testament du vieil oncle Jeremie. Aussi mon pere a-t-il cru que c'etait un devoir elementaire pour moi de venir et de me montrer poli. Etant donnee la situation, je ne puis guere me dispenser de me faire valoir un peu de temps en temps. -- Oh! certes, dis-je. -- En outre, c'est un excellent vieux bonhomme. Cela vous divertira de voir notre menage. Une princesse comme gouvernante, cela sonne bien, n'est-ce pas? Je m'imagine que notre imperturbable secretaire s'est hasarde quelque peu de ce cote-la. Relevez le collet de votre pardessus, car il fait un vent glacial. La route franchit une serie de collines faibles, pelees, depourvues de toute vegetation, a l'exception d'un petit nombre de bouquets de ronces, et d'un mince tapis d'une herbe coriace et fibreuse, ou un troupeau epais de moutons decharnes, a l'air affame, cherchaient leur nourriture. Nous descendions et montions tour a tour dans un creux, tantot au sommet d'une hauteur, d'ou nous pouvions voir les sinuosites de la route, comme un mince fil blanc passant d'une colline a une autre plus eloignee. Ca et la, la monotonie du paysage etait diversifiee par des escarpements denteles, formes par de rudes saillies du granit gris. On eut dit que le sol avait subi une blessure effrayante par ou les os fractures avaient perce leur enveloppe. Au loin se dressait une chaine de montagnes que dominait un pic isole surgissant parmi elles, et se drapant coquettement d'une guirlande de nuages, ou se reflechissait la nuance rouge du couchant. -- C'est Ingleborough, dit mon compagnon en me designant la montagne avec son fouet, et ici ce sont les Landes du Yorkshire. Nulle part en Angleterre, vous ne trouverez de region plus sauvage, plus desolee. Elle produit une bonne race d'hommes. Les milices sans experience qui battirent la chevalerie ecossaise a la Journee de l'Etendard venaient de cette partie du pays. Maintenant, sautez a bas, vieux camarade, et ouvrez la porte. Nous etions arrives a un endroit ou un long mur couvert de mousse s'etendait parallelement a la route. Il etait interrompu par une porte cochere en fer, a moitie disloquee, flanquee de deux piliers, au haut desquels des sculptures, taillees dans la pierre, paraissaient representer quelque animal heraldique, bien que le vent et la pluie les eussent reduites a l'etat de blocs informes. Un cottage en ruine qui avait peut-etre, il y a longtemps, servi de loge, se dressait, a l'un des cotes. J'ouvris la porte d'une poussee, et nous parcourumes une avenue longue et sinueuse, encombree de hautes herbes, au sol inegal, mais bordee de chenes magnifiques, dont les branches, en s'entremelant au-dessus de nous, formaient une voute si epaisse que le crepuscule du soir fit place soudain a une obscurite complete. -- Je crains que notre avenue ne vous impressionne pas beaucoup, dit Thurston, en riant. C'est une des idees du vieux bonhomme, de laisser la nature agir en tout a sa guise. Enfin, nous voici a Dunkelthwaite. Comme il parlait, nous contournames un detour de l'avenue marque par un chene patriarcal qui dominait de beaucoup tous les autres, et nous nous trouvames devant une grande maison carree, blanchie a la chaux, et precedee d'une pelouse. Tout le bas de l'edifice etait dans l'ombre, mais en haut une rangee de fenetres, eclairees d'un rouge de sang, scintillaient au soleil couchant. Au bruit des roues, un vieux serviteur en livree vint, tout courant, prendre la bride du cheval des que nous avancames. -- Vous pouvez le rentrer a l'ecurie, Elie, dit mon ami, des que nous eumes saute a bas... Hugh, permettez-moi de vous presenter a mon oncle Jeremie. -- Comment allez-vous? Comment allez-vous? dit une voix chevrotante et felee. Et, levant les yeux, j'apercus un petit homme a figure rouge qui nous attendait debout sous le porche. Il avait un morceau d'etoffe de coton roulee autour de la tete, comme dans les portraits de Pope et d'autres personnages celebres du XVIIIe siecle. Il se distinguait en outre par une paire d'immenses pantoufles. Cela faisait un contraste si etrange avec ses jambes greles en forme de fuseaux qu'il avait l'air d'etre chausse de skis, et la ressemblance etait d'autant plus frappante qu'il etait oblige, pour marcher, de trainer les pieds sur le sol, afin que ces appendices encombrants ne l'abandonnassent pas en route. -- Vous devez etre las, Monsieur, et gele aussi, Monsieur, dit-il d'un ton etrange, saccade, en me serrant la main. Nous devons etre hospitaliers pour vous, nous le devons certainement. L'hospitalite est une de ces vertus de l'ancien monde que nous avons conservees. Voyons, ces vers, quels sont-ils: _Le bras de l'homme du Yorkshire est leste et fort_ _Mais o! comme il est chaud, le coeur de l'homme du Yorkshire!_ "Voila qui est clair, precis, Monsieur. C'est pris dans un de mes poemes. Quel est ce poeme, Copperthorne? -- La _Poursuite de Borrodaile_, dit une voix derriere lui, en meme temps qu'un homme de haute taille, a la longue figure, venait se placer dans le cercle de lumiere que projetait la lampe suspendue en haut du porche. John nous presenta, et je me souviens que le contact de sa main me parut visqueux et desagreable. Cette ceremonie accomplie, mon ami me conduisit a ma chambre, en me faisant traverser bien des passages et des corridors relies entre eux a la facon de l'ancien temps par des marches inegales. Chemin faisant, je remarquai l'epaisseur des murs, l'etrangete et la variete des pentes du toit, qui faisait supposer l'existence d'espaces mysterieux dans les combles. La chambre qui m'etait destinee etait, ainsi que me l'avait dit John, un charmant petit sanctuaire, ou petillait un bon feu, et ou se trouvait une etagere bien garnie de livres. Et, en mettant mes pantoufles, je me dis que j'aurais eu tort sans doute de refuser cette invitation a venir dans le Yorkshire. Chapitre II Lorsque nous descendimes a la salle a manger, le reste de la maisonnee etait deja reuni pour le diner. Le vieux Jeremie, toujours coiffe de sa singuliere facon, occupait le haut bout de la table. A cote de lui, et a droite, etait une jeune dame tres brune, a la chevelure et aux yeux noirs, qui me fut presentee sous le nom de miss Warrender. A cote d'elle etaient assis deux jolis enfants, un garcon et une fille, ses eleves, evidemment. J'etais place vis-a-vis d'elle, ayant a ma gauche Copperthorne. Quant a John, il faisait face a son oncle. Je crois presque voir encore l'eclat jaune de la grande lampe a huile qui projetait des lumieres et des ombres a la Rembrandt sur ce cercle de figures, parmi lesquelles certaines etaient destinees a prendre tant d'interet pour moi. Ce fut un repas agreable, en dehors meme de l'excellence de la cuisine et de l'appetit qu'avait aiguise mon long voyage. Enchante d'avoir trouve un nouvel auditeur, l'oncle Jeremie debordait d'anecdotes et de citations. Quant a miss Warrender et a Copperthorne, ils ne causerent pas beaucoup, mais tout ce que dit ce dernier revelait l'homme reflechi et bien eleve. Pour John, il avait tant de souvenirs de college et d'evenements posterieurs a rappeler que je crains qu'il n'ait fait maigre chair. Lorsqu'on apporta le dessert, miss Warrender emmena les enfants. L'oncle Jeremie se retira dans la bibliotheque, d'ou nous arrivait le bruit assourdi de sa voix, pendant qu'il dictait a son secretaire. Mon vieil ami et moi, nous restames quelque temps devant le feu a causer des diverses aventures qui nous etaient arrivees depuis notre derniere rencontre. -- Eh bien, que pensez-vous de notre maisonnee? me demanda-t-il enfin, en souriant. Je repondis que j'etais fort interesse par ce que j'en avais vu. -- Votre oncle est tout a fait un type. Il me plait beaucoup. -- Oui, il a le coeur excellent avec toutes les originalites. Votre arrivee l'a tout a fait ragaillardi, car il n'a jamais ete completement lui-meme depuis la mort de la petite Ethel. C'etait la plus jeune des enfants de l'oncle Sam. Elle vint ici avec les autres, mais elle eut, il y a deux mois environ, une crise nerveuse ou je ne sais quoi dans les massifs. Le soir, on l'y trouva morte. Ce fut un coup des plus violents pour le vieillard. -- Ce dut etre aussi fort penible pour miss Warrender, fis-je remarquer. -- Oui, elle fut tres affligee. A cette epoque, elle n'etait ici que depuis une semaine. Ce jour-la elle etait allee en voiture a Kirby-Lonsdale pour faire quelque emplette. -- J'ai ete tres interesse, dis-je, par tout ce que vous m'avez raconte a son sujet. Ainsi donc, vous ne plaisantiez pas, je suppose. -- Non, non, tout est vrai comme l'Evangile. Son pere se nommait Achmet Genghis Khan. C'etait un chef a demi independant quelque part dans les provinces centrales. C'etait a peu pres un paien fanatique, bien qu'il eut epouse une Anglaise. Il devint camarade avec le Nana, et eut quelque part dans l'affaire de Cawnpore, si bien que le gouvernement le traita avec une extreme rigueur. -- Elle devait etre tout a fait femme quand elle quitta sa tribu, dis-je. Quelle est sa maniere de voir en affaire de religion? Tient-elle du cote de son pere ou de celui du sa mere? -- Nous ne soulevons jamais cette question, repondit mon ami. Entre nous, je ne la crois pas tres orthodoxe. Sa mere etait sans doute une femme de merite. Outre qu'elle lui a appris l'anglais, elle se connait assez bien en litterature francaise et elle joue d'une facon remarquable. Tenez, ecoutez-la. Comme il parlait, le son d'un piano se fit entendre dans la piece voisine, et nous nous tumes pour ecouter. Tout d'abord la musicienne piqua quelques touches isolees, comme si elle se demandait s'il fallait continuer. Puis, ce furent des bruits sonores, discordants, et soudain de ce chaos sortit enfin une harmonie puissante, etrange, barbare, avec des sonorites de trompette, des eclats de cymbales. Et le jeu devenant de plus en plus energique, devint une melodie fougueuse, qui finit par s'attenuer et s'eteindre en un bruit desordonne comme au debut. Puis, nous entendimes le piano se refermer, et la musique cessa. -- Elle fait ainsi tous les soirs, remarqua mon ami. C'est quelque souvenir de l'Inde, a ce que je suppose. Pittoresque, ne trouvez- vous pas? Maintenant ne vous attardez pas ici plus longtemps que vous ne voudriez. Votre chambre est prete, des que vous voudrez vous mettre au travail. Je pris mon compagnon au mot, et le laissai avec son oncle et Copperthorne qui etaient revenus dans la piece. Je montai chez moi et etudiai pendant deux heures la legislation medicale. Je me figurais que ce jour-la je ne verrais plus aucun des habitants de Dunkelthwaite, mais je me trompais, car vers dix heures l'oncle Jeremie montra sa petite tete rougeaude dans la chambre: -- Etes-vous bien loge a votre aise? demanda-t-il. -- Tout est pour le mieux, je vous remercie, repondis-je. -- Tenez bon. Serez sur de reussir, dit-il en son langage sautillant. Bonne nuit. -- Bonne nuit, repondis-je. -- Bonne nuit, dit une autre voix venant du corridor. Je m'avancai pour voir, et j'apercus la haute silhouette du secretaire qui glissait a la suite du vieillard comme une ombre noire et demesuree. Je retournai a mon bureau et travaillai encore une heure. Puis je me couchai, et je fus quelque temps avant de m'endormir, en songeant a la singuliere maisonnee dont j'allais faire partie. Chapitre III Le lendemain je fus sur pied de bonne heure et me rendis sur la pelouse, ou je trouvai miss Warrender occupee a cueillir des primeveres, dont elle faisait un petit bouquet pour orner la table au dejeuner. Je fus pres d'elle avant qu'elle me vit et ne pus m'empecher d'admirer sa beaute et sa souplesse pendant qu'elle se baissait pour cueillir les fleurs. Il y avait dans le moindre de ses mouvements une grace feline que je ne me rappelais avoir vue chez aucune femme. Je me ressouvins des paroles de Thurston au sujet de l'impression qu'elle avait produite sur le secretaire, et je n'en fus plus surpris. En entendant mon pas, elle se redressa, et tourna vers moi sa belle et sombre figure. -- Bonjour, miss Warrender, dis-je. Vous etes matinale comme moi. -- Oui, repondit-elle, j'ai toujours eu l'habitude de me lever avec le jour. -- Quel tableau etrange et sauvage! remarquai-je en promenant mon regard sur la vaste etendue des landes. Je suis un etranger comme vous-meme dans ce pays. Comment le trouvez-vous? -- Je ne l'aime pas, dit-elle franchement. Je le deteste. C'est froid, terne, miserable. Regardez cela, et elle leva son bouquet de primeveres, voila ce qu'ils appellent des fleurs. Elles n'ont pas meme d'odeur. -- Vous avez ete accoutumee a un climat plus vivant et a une vegetation tropicale. -- Oh! je le vois, master Thurston vous a parle de moi, dit-elle avec un sourire. Oui, j'ai ete accoutumee a mieux que cela. Nous etions debout pres l'un de l'autre, quand une ombre apparut entre nous. Me retournant, j'apercus Copperthorne reste debout derriere nous. Il me tendit sa main maigre et blanche avec un sourire contraint. -- Il semble que vous etes deja en etat de trouver tout seul votre chemin, dit-il en portant ses regards alternativement de ma figure a celle de miss Warrender. Permettez-moi de tenir ces fleurs pour vous, Miss. -- Non, merci, dit-elle d'un ton froid. J'en ai cueilli assez, et je vais entrer. Elle passa rapidement a cote de lui, et traversa la pelouse pour retourner a la maison. Copperthorne la suivit des yeux en froncant le sourcil. -- Vous etes etudiant en medecine, master Lawrence, me dit-il, en se tournant vers moi et frappant le sol d'un pied, avec un mouvement saccade, nerveux, tout en parlant. -- Oui, je le suis. -- Oh! nous avons entendu parler de vous autres, etudiants en medecine, fit-il en elevant la voix et l'accompagnant d'un petit rire fele. Vous etes de terribles gaillards, n'est-ce pas? Nous avons entendu parler de vous. Il est inutile de vouloir vous tenir tete. -- Monsieur, repondis-je, un etudiant en medecine est d'ordinaire un gentleman. -- C'est tout a fait vrai, dit-il en changeant de ton. Certes, je ne voulais que plaisanter. Neanmoins je ne pus m'empecher de remarquer que pendant tout le dejeuner, il ne cessa d'avoir les yeux fixes sur moi, tandis que miss Warrender parlait, et si je hasardais une remarque, aussitot son regard se portait sur elle. On eut dit qu'il cherchait a deviner sur nos physionomies ce que nous pensions l'un de l'autre. Il s'interessait evidemment plus que de raison a la belle gouvernante, et il n'etait pas moins evident que ses sentiments n'etaient payes d'aucun retour. Nous eumes ce matin-la une preuve visible de la simplicite naturelle de ces bonnes gens primitifs du Yorkshire. A ce qu'il parait, la domestique et la cuisiniere, qui couchaient dans la meme chambre, furent alarmees pendant la nuit par quelque chose que leurs esprits superstitieux transformerent en une apparition. Apres le dejeuner, je tenais compagnie a l'oncle Jeremie, qui, grace a l'aide constante de son souffleur, emettait a jet contenu des citations de poesies de la frontiere ecossaise, lorsqu'on frappa a la porte. La domestique entra. Elle etait suivie de pres par la cuisiniere, personne replete mais craintive. Elles s'encourageaient, se poussaient mutuellement. Elles debiterent leur histoire par strophe et antistrophe, comme un choeur grec, Jeanne parlant jusqu'a ce que l'haleine lui manquat, et laissant alors la parole a la cuisiniere qui se voyait a son tour interrompue. Une bonne partie de ce qu'elles dirent resta a peu pres inintelligible pour moi, a raison du dialecte extraordinaire qu'elles employaient, mais je pus saisir la marche generale de leur recit. Il parait que pendant les premieres heures du jour, la cuisiniere avait ete reveillee par quelque chose qui lui touchait la figure. Se reveillant tout a fait, elle avait vu une ombre vague debout pres de son lit, et cette ombre s'etait glissee sans bruit hors de la chambre. La domestique s'etait eveillee au cri pousse par la cuisiniere et affirmait carrement avoir vu l'apparition. On eut beau les questionner en tous sens, les raisonner, rien ne put les ebranler, et elles conclurent en donnant leurs huit jours, preuve convaincante de leur bonne foi et de leur epouvante. Elles parurent extremement indignees de notre scepticisme et cela finit par leur sortie bruyante, ce qui produisit de la colere chez l'oncle Jeremie, du dedain cher Copperthorne, et me divertit beaucoup. Je passai dans ma chambre presque toute ma seconde journee de visite, et j'avancai considerablement ma besogne. Le soir, John et moi, nous nous rendimes a la garenne de lapins avec nos fusils. En revenant, je contai a John la scene absurde qu'avaient faite le matin les domestiques, mais il ne me parut pas qu'il en saisit, autant que moi, le cote grotesque. -- C'est un fait, dit-il, que dans les tres vieilles demeures comme celle-ci, ou la charpente est vermoulue et deformee, on voit quelquefois certains phenomenes curieux qui predisposent l'esprit a la superstition. J'ai deja entendu, depuis que je suis ici, pendant la nuit, une ou deux choses qui auraient pu effrayer un homme nerveux et a plus forte raison une domestique ignorante. Naturellement, toutes ces histoires d'apparitions sont de pures sottises, mais une fois que l'imagination est excitee, il n'y a plus moyen de la retenir. -- Qu'avez-vous donc entendu? demandai-je, fort interesse. -- Oh! rien qui en vaille la peine, repondit-il. Voici les bambins et miss Warrender. Il ne faut pas causer de ces choses en sa presence. Autrement elle nous donnera les huit jours, elle aussi, et ce serait une perte pour la maison. Elle etait assise sur une petite barriere placee a la lisiere du bois qui entoure Dunkelthwaite, les deux enfants appuyes sur elle de chaque cote, leurs mains jointes autour de ses bras, et leurs figures potelees tournees vers la sienne. C'etait un joli tableau. Nous nous arretames un instant a le contempler. Mais elle nous avait entendus approcher. Elle descendit d'un bond et vint a notre rencontre, les deux petits trottinant derriere elle. -- Il faut que vous m'aidiez du poids de votre autorite, dit-elle a John. Ces petits indociles aiment l'air du soir, et ne veulent pas se laisser persuader de rentrer. -- Veux pas rentrer, dit le garcon d'un ton decide. Veux entendre le reste de l'histoire. -- Oui, l'histoire, zezaya la petite. -- Vous saurez le reste de l'histoire demain, si vous etes sages. Voici M. Lawrence qui est medecin. Il vous dira qu'il ne vaut rien pour les petits garcons et les petites filles de rester dehors quand la rosee tombe. -- Ainsi donc vous ecoutiez une histoire? demanda John pendant que nous nous remettions en route. -- Oui, une bien belle histoire, dit avec enthousiasme le bambin. Oncle Jeremie nous en dit des histoires, mais c'est en poesie, et elles ne sont pas, oh! non, pas si jolies que les histoires de miss Warrender. Il y en a une, ou il y a des elephants. -- Et des tigres, et de l'or, continua la fillette. -- Oui, on fait la guerre, on se bat et le roi des Cigares... -- Des Cipayes, mon ami, corrigea la gouvernante. -- Et les tribus dispersees qui se reconnaissent entre elles par le moyen de signes, et l'homme qui a ete tue dans la foret. Elle sait des histoires magnifiques. Pourquoi ne lui demandez-vous pas de vous en raconter une, cousin John? -- Vraiment, miss Warrender, dit mon compagnon, vous avez pique notre curiosite. Il faut que vous nous contiez ces merveilles. -- A vous, elles paraitraient assez sottes, repondit-elle en riant. Ce sont simplement quelques souvenirs de ma vie passee. Comme nous suivions lentement le sentier qui traverse le bois, nous vimes Copperthorne arriver en sens oppose. -- Je vous cherchais tous, dit-il en feignant maladroitement un ton jovial, je voulais vous informer qu'il est l'heure de diner. -- Nos montres nous l'ont deja dit, repondit John d'une voix qui me parut plutot bourrue. -- Et vous avez couru le lapin ensemble, dit le secretaire, en marchant a pas comptes pres de nous. -- Pas ensemble, repondis-je, nous avons rencontre miss Warrender et les enfants, en revenant. -- Oh! miss Warrender est allee a votre rencontre, quand vous reveniez, dit-il. Cette facon de retourner promptement le sens de mes paroles, et le ton narquois qu'il y mit, me vexerent au point que j'eusse repondu par une vive riposte, si je n'avais pas ete retenu par la presence de la jeune dame. Au meme moment, je tournai les yeux vers la gouvernante et je vis briller dans son regard un eclair de colere a l'adresse de l'interlocuteur, ce qui me prouva qu'elle partageait mon indignation. Aussi fus-je bien surpris cette meme nuit quand, vers dix heures, m'etant mis a la fenetre de ma chambre, je les vis se promenant ensemble au clair de lune et causant avec animation. Je ne sais comment cela se fit, mais cette vue m'agita au point qu'apres quelques vains efforts pour reprendre mes etudes, je mis mes livres de cote et renoncai au travail pour ce soir-la. Vers onze heures, je regardai de nouveau, mais ils n'etaient plus la. Bientot apres j'entendis le pas trainant de l'oncle Jeremie et le pas ferme et lourd du secretaire, quand ils remonterent l'escalier qui menait a leurs chambres a coucher, situees a l'etage superieur. Chapitre IV John Thurston ne fut jamais grand observateur et je crois que j'en savais plus long que lui sur ce qui se passait a Dunkelthwaite, au bout de trois jours passes sous le toit de son oncle. Mon ami etait passionnement epris de chimie et coulait des jours heureux au milieu de ses eprouvettes, de ses solutions, parfaitement content d'avoir a portee un compagnon sympathique, auquel il put faire part de ses trouvailles. Quant a moi, j'eus toujours un faible pour l'etude et l'analyse de la nature humaine, et je trouvais bien des sujets interessants dans le microcosme ou je vivais. Bref, je m'absorbai dans mes observations au point de me faire craindre qu'elles n'aient cause beaucoup de tort a mes etudes. Ma premiere decouverte fut que le veritable maitre a Dunkelthwaite etait, et cela ne faisait aucun doute, non point l'oncle Jeremie, mais le secretaire de l'oncle Jeremie. Mon flair medical me disait que l'amour exclusif de la poesie, qui eut ete une excentricite inoffensive au temps ou le vieillard etait encore jeune, etait devenu desormais une veritable monomanie qui lui emplissait l'esprit en ne laissant nulle place a toute autre idee. Copperthorne, en flattant le gout de son maitre et le dirigeant sur cet objet unique, a ce point qu'il lui devenait indispensable, avait reussi a s'assurer un pouvoir sans limite en toutes les autres choses. C'etait lui qui s'occupait des finances de l'oncle, qui menait les affaires de la maison sans avoir a subir de questions ni de controle. A vrai dire, il avait assez de tact pour exercer son pouvoir d'une main legere, de facon a ne point meurtrir son esclave: aussi ne rencontrait-il aucune resistance. Mon ami, tout entier a ses distillations, a ses analyses, ne se rendit jamais compte qu'il etait devenu un zero dans la maison. J'ai deja exprime ma conviction que si Copperthorne eprouvait un tendre sentiment a l'egard de la gouvernante, elle ne lui donnait pas le moindre encouragement. Mais au bout de quelques jours j'en vins a penser qu'en dehors de cet attachement non paye de retour, il existait quelque autre lien entre ces deux personnages. J'ai vu plus d'une fois Copperthorne prendre a l'egard de la gouvernante un air qui ne pouvait etre qualifie autrement que d'autoritaire. Deux ou trois fois aussi, je les avais vus arpenter la pelouse dans les premieres heures de la nuit, en causant avec animation. Je n'arrivais pas a deviner quelle sorte d'entente reciproque existait entre eux. Ce mystere piqua ma curiosite. La facilite, avec laquelle on devient amoureux en villegiature a la campagne, est passee en proverbe, mais je n'ai jamais ete d'une nature sentimentale et mon jugement ne fut fausse par aucune preference en faveur de miss Warrender. Au contraire, je me mis a l'etudier comme un entomologiste l'eut fait pour un specimen, d'une facon minutieuse, tres impartiale. Pour atteindre ce but, j'organisai mon travail de maniere a etre libre quand elle sortait les enfants pour leur faire prendre de l'exercice. Nous nous promenames ainsi ensemble maintes fois, et cela m'avanca dans la connaissance de son caractere plus que je n'eusse pu le faire en m'y prenant autrement. Elle avait vraiment beaucoup lu, connaissait plusieurs langues d'une maniere superficielle, et avait une grande aptitude naturelle pour la musique. Au-dessous de ce vernis de culture, elle n'en avait pas moins une forte dose de sauvagerie naturelle. Au cours de sa conversation, il lui echappait de temps a autre quelque sortie qui me faisait tressaillir par sa forme primitive de raisonnement et par le dedain des conventions de la civilisation. Je ne pouvais guere m'en etonner, en songeant qu'elle etait devenue femme avant d'avoir quitte la tribu sauvage que son pere gouvernait. Je me rappelle une circonstance qui me frappa tout particulierement, car elle y laissa percer brusquement ses habitudes sauvages et originales. Nous nous promenions sur la route de campagne. Nous parlions de l'Allemagne, ou elle avait passe quelques mois, quand soudain elle s'arreta, et posa son doigt sur ses levres. -- Pretez-moi votre canne, me dit-elle a voix basse. Je la lui tendis, et aussitot, a mon grand etonnement, elle s'elanca legerement et sans bruit a travers une ouverture de la haie, son corps se pencha, et elle rampa avec agilite en se dissimulant derriere une petite hauteur. J'etais encore a la suivre des yeux, tout stupefait, quand un lapin se leva soudain devant elle et partit. Elle lanca la canne sur lui et l'atteignit, mais l'animal parvint a s'echapper tout en boitant d'une patte. Elle revint vers moi triomphante, essoufflee: -- Je l'ai vu remuer dans l'herbe, dit-elle, je l'ai atteint. -- Oui, vous l'avez atteint, vous lui avez casse une patte, lui dis-je avec quelque froideur. -- Vous lui avez fait mal, s'ecria le petit garcon d'un ton peine. -- Pauvre petite bete! s'ecria-t-elle, changeant soudain de manieres. Je suis bien fachee de l'avoir blessee. Elle avait l'air tout a fait decontenancee par cet incident et causa tres peu pendant le reste de notre promenade. Pour ma part, je ne pouvais guere la blamer. C'etait evidemment une explosion du vieil instinct qui pousse le sauvage vers une proie, bien que cela produisit une impression assez desagreable de la part d'une jeune dame vetue a la derniere mode et sur une grande route d'Angleterre. Un jour qu'elle etait sortie, John Thurston me fit jeter un coup d'oeil dans la chambre qu'elle habitait. Elle avait la une quantite de bibelots hindous, qui prouvaient qu'elle etait venue de son pays natal avec une ample cargaison. Son amour d'Orientale pour les couleurs vives se manifestait d'une facon amusante. Elle etait allee a la ville ou se tenait le marche, y avait achete beaucoup de feuilles de papier rouge et bleu, qu'elle avait fixees au moyen d'epingles sur le revetement de couleur sombre que jusqu'alors couvrait le mur. Elle avait aussi du clinquant qu'elle avait reparti dans les endroits les plus en vue, et pourtant il semblait qu'il y ait quelque chose de touchant dans cet effort pour reproduire l'eclat des tropiques dans cette froide habitation anglaise. Pendant les quelques premiers jours que j'avais passes a Dunkelthwaite, les singuliers rapports qui existaient entre miss Warrender et le secretaire avaient simplement excite ma curiosite, mais apres des semaines, et quand je me fus interesse davantage a la belle Anglo-Indienne, un sentiment plus profond et plus personnel s'empara de moi. Je me mis le cerveau a la torture pour deviner quel etait le lien qui les unissait. Comme se faisait-il que tout en montrant de la facon la plus evidente qu'elle ne voulait pas de sa societe pendant le jour, elle se promenat seule avec lui, la nuit venue? Il etait possible que l'aversion qu'elle manifestait envers lui devant des tiers fut une ruse pour cacher ses veritables sentiments. Une telle supposition amenait a lui attribuer une profondeur de dissimulation naturelle que semblait dementir la franchise de son regard, la nettete et la fierte de ses traits. Et pourtant quelle autre hypothese pouvait expliquer le pouvoir incontestable qu'il exercait sur elle! Cette influence percait en bien des circonstances, mais il en usait d'une facon si tranquille, si dissimulee qu'il fallait une observation attentive pour s'apercevoir de sa realite. Je l'ai surpris lui lancant un regard si imperieux, meme si menacant, a ce qu'il me semblait, que le moment d'apres, j'avais peine a croire que cette figure pale et depourvue d'expression fut capable d'en prendre une aussi marquee. Lorsqu'il la regardait ainsi, elle se demenait, elle frissonnait comme si elle avait eprouve de la souffrance physique. "Decidement, me dis-je, c'est de la crainte et non de l'amour, qui produit de tels effets." Cette question m'interessa tant, que j'en parlai a mon ami John. Il etait, a ce moment-la, dans son petit laboratoire, abime dans une serie de manipulations, de distillations qui devaient aboutir a la production d'un gaz fetide, et nous faire tousser en nous prenant a la gorge. Je profitai de la circonstance qui nous obligeait a respirer le grand air, pour l'interroger sur quelques points sur lesquels je desirais etre renseigne. -- Depuis combien de temps disiez-vous que miss Warrender se trouve chez votre oncle? demandai-je. John me jeta un regard narquois et agita son doigt tache d'acide. -- Il me semble que vous vous interessez bien singulierement a la fille du defunt et regrette Achmet Genghis, dit-il. -- Comment s'en empecher? repondis-je franchement. Je lui trouve un des types les plus romanesques que j'aie jamais rencontres. -- Mefiez-vous de ces etudes-la, mon garcon, dit John d'un ton paternel. C'est une occupation qui ne vaut rien a la veille d'un examen. -- Ne faites pas le nigaud, repliquai-je. Le premier venu pourrait croire que je suis amoureux de miss Warrender, a vous entendre parler ainsi. Je la regarde comme un probleme interessant de psychologie, voila tout. -- C'est bien cela, un probleme interessant de psychologie, voila tout. Il me semblait que John devait avoir encore autour de lui quelques vapeurs de ce gaz, car ses facons etaient reellement irritantes. -- Pour en revenir a ma premiere question, dis-je, depuis combien de temps est-elle ici? -- Environ dix semaines. -- Et Copperthorne? -- Plus de deux ans. -- Avez-vous quelque idee qu'ils se soient deja connus? -- C'est impossible, declara nettement John. Elle venait d'Allemagne. J'ai vu la lettre ou le vieux negociant donnait des indications sur sa vie passee. Copperthorne est toujours reste dans le Yorkshire, en dehors de ses deux ans de Cambridge. Il a du quitter l'Universite dans des conditions peu favorables. -- En quel sens? -- Sais pas, repondit John. On a tenu la chose sous clef. Je m'imagine que l'oncle Jeremie le sait. Il a la marotte de ramasser des declasses et de leur refaire ce qu'il appelle une nouvelle vie. Un de ces jours, il lui arrivera quelque mesaventure avec un type de cette sorte. -- Aussi donc Copperthorne et miss Warrender etaient absolument etrangers l'un a l'autre il y a quelques semaines? -- Absolument. Maintenant je crois que je ferai bien de rentrer et d'analyser le precipite. -- Laissez la votre precipite, m'ecriai-je en le retenant. Il y a d'autres choses dont j'ai a vous parler. S'ils ne se connaissent que depuis quelques semaines, comment a-t-il fait pour acquerir le pouvoir qu'il exerce sur elle? John me regarda d'un air ebahi. -- Son pouvoir? dit-il. -- Oui, l'influence qu'il possede sur elle. -- Mon cher Hugh, me dit bravement mon ami, je n'ai point pour habitude de citer ainsi l'Ecriture, mais il y a un texte qui me revient imperieusement a l'esprit, et le voici: "Trop de science les a rendus fous." Vous aurez fait des exces d'etudes. -- Entendez-vous dire par la, m'ecriai-je, que vous n'avez jamais remarque l'entente secrete qui parait exister entre la gouvernante et le secretaire de votre oncle? -- Essayez du bromure de potassium, dit John. C'est un calmant tres efficace a la dose de vingt grains. -- Essayez une paire de lunettes, repliquai-je. Il est certain que vous en avez grand besoin. Et apres avoir lance cette fleche de Parthe je pivotai sur mes talons et m'eloignai de fort mechante humeur. Je n'avais pas fait vingt pas sur le gravier du jardin, que je vis le couple dont nous venions de parler. Ils etaient a quelque distance, elle adossee au cadran solaire, lui debout devant elle. Il lui parlait vivement, et parfois avec des gestes brusques. La dominant de sa taille haute et degingandee, avec les mouvements qu'il imprimait a ses longs bras, il avait l'air d'une enorme chauve-souris planant au-dessus de sa victime. Je me rappelle que cette comparaison fut celle-la meme qui se presenta a ma pensee et qu'elle prit une nettete d'autant plus grande que je voyais dans les moindres details de la belle figure se dessiner l'horreur et l'effroi. Ce petit tableau servait si bien d'illustration au texte, sur lequel je venais de precher, que je fus tente de retourner au laboratoire et d'amener l'incredule John pour le lui faire contempler. Mais avant que j'eusse le temps de prendre mon parti, Copperthorne m'avait entrevu. Il fit demi-tour, et se dirigea d'un pas lent dans le sens oppose qui menait vers les massifs, suivi de pres par sa compagne, qui coupait les fleurs avec son ombrelle tout en marchant. Apres ce petit episode, je rentrai dans ma chambre, bien decide a reprendre mes etudes, mais, quoi que je fisse, mon esprit vagabondait bien loin de mes livres, et se mettait a speculer sur ce mystere. J'avais appris de John que les antecedents de Copperthorne n'etaient pas des meilleurs, et pourtant il avait evidemment conquis une influence enorme sur l'esprit affaibli de son maitre. Je m'expliquais ce fait, en remarquant la peine infinie, qu'il prenait pour se devouer au dada du vieillard, et le tact consomme avec lequel il flattait et encourageait les singulieres lubies poetiques de celui-ci. Mais comment m'expliquer l'influence non moins evidente dont il jouissait sur la gouvernante? Elle n'avait pas de marotte qu'on put flatter. Un amour mutuel eut pu expliquer le lien qui existait entre elle et lui, mais mon instinct d'homme du monde et d'observateur de la nature humaine me disait de la facon la plus claire qu'un amour de cette sorte n'existait pas. Si ce n'etait point l'amour, il fallait que ce fut la crainte, et tout ce que j'avais vu confirmait cette supposition. Qu'etait-il donc arrive pendant ces deux mois qui put inspirer a la hautaine princesse aux yeux noirs quelque crainte au sujet de l'Anglais a figure pale, a la voix douce et aux manieres polies? Tel etait le probleme que j'entrepris de resoudre en y mettant une energie, une application qui tuerent mon ardeur pour l'etude et me rendirent inaccessible a la crainte que devait m'inspirer mon examen prochain. Je me hasardai a aborder le sujet dans l'apres-midi de ce meme jour avec miss Warrender, que je trouvai seule dans la bibliotheque, les deux bambins etant alles passer la journee dans la chambre d'enfants chez un squire[1] du voisinage. -- Vous devez vous trouver bien seule quand il n'y a pas de visiteurs, dis-je. Il me semble que cette partie du pays n'offre pas beaucoup d'animation. -- Les enfants sont toujours une societe agreable, repondit-elle. Neanmoins je regretterai beaucoup M. Thurston et vous-meme, quand vous serez parti. -- Je serai fache que ce jour arrive, dis-je. Je ne m'attendais pas a trouver ce sejour aussi agreable. Pourtant vous ne serez pas depourvue de societe apres notre depart, vous aurez toujours M. Copperthorne. -- Oui, nous aurons toujours M. Copperthorne, dit-elle d'un air fort ennuye. -- C'est un compagnon agreable, remarquai-je, tranquille, instruit, aimable. Je ne m'etonne pas que le vieux master Thurston se soit attache a lui. Tout en parlant, j'examinais attentivement mon interlocutrice. Une legere rougeur passa sur ses joues brunes, et elle tapota impatiemment avec ses doigts sur les bras du fauteuil. -- Ses facons ont quelquefois de la froideur... J'allais continuer, mais elle m'interrompit, me lanca un regard etincelant de colere dans ses yeux noirs. -- Qu'est-ce que vous avez donc a me parler de lui? demanda-t- elle. -- Je vous demande pardon, repondis-je d'un ton soumis, je ne savais pas que c'etait un sujet interdit. -- Je ne tiens pas du tout a entendre meme son nom, s'ecria-t-elle avec emportement. Ce nom, je le deteste, comme je le hais, lui. Ah! si j'avais seulement quelqu'un pour m'aimer, c'est-a-dire comme aiment les hommes d'au-dela des mers, dans mon pays, je sais bien ce que je lui dirais. -- Que lui diriez-vous demandai-je, tout etonne de cette explosion extraordinaire. Elle se pencha si en avant, que je crus sentir sur ma figure sa respiration chaude et pantelante. -- Tuez Copperthorne, dit-elle, voila ce que je lui dirais. Tuez Copperthorne. Alors vous pourrez revenir me parler d'amour. Rien ne pourrait donner une idee de l'intensite de fureur qu'elle mit a lancer ces mots qui sifflerent entre ses dents blanches. En parlant, elle avait l'air si venimeuse que je reculai involontairement devant elle. Se pouvait-il que ce serpent python et la jeune dame pleine de reserve qui se tenait bien, si tranquillement, a la table de l'oncle Jeremie ne fissent qu'un? J'avais bien compte que j'arriverais a voir quelque peu dans son caractere au moyen de questions detournees, mais je ne m'attendais guere a evoquer un esprit pareil. Elle dut voir l'horreur et l'etonnement se peindre sur ma physionomie, car elle changea d'attitude et eut un rire nerveux. -- Vous devez certainement me croire folle, dit-elle, vous voyez que c'est l'education hindoue qui se fait jour. La-bas nous ne faisons rien a demi, dans l'amour et dans la haine. -- Et pourquoi donc haissez-vous M. Copperthorne? demandai-je. -- Au fait, repondit-elle en radoucissant sa voix, le mot de haine est peut-etre un peu trop fort, mieux vaudrait celui de repulsion. Il est des gens qu'on ne peut s'empecher de prendre en aversion, alors meme qu'on n'a aucun motif a en donner. Evidemment elle regrettait l'eclat qu'elle venait de faire, et tachait de le masquer par des explications. Voyant qu'elle cherchait a changer de conversation, je l'y aidai. Je fis des remarques sur un livre de gravures hindoues qu'elle etait allee prendre avant mon arrivee et qui etait reste sur ses genoux. La Bibliotheque de l'oncle Jeremie etait fort complete, et particulierement riche en ouvrages de cette categorie. -- Elles ne sont pas des plus exactes, dit-elle en tournant les pages d'enluminures. -- Toutefois celle-ci est bonne, reprit-elle en designant une gravure qui representait un chef vetu d'une cotte de mailles, et coiffe d'un turban pittoresque; celle-ci est vraiment tres bonne. Mon pere etait ainsi vetu quand il montait son cheval de combat tout blanc, et conduisait tous les guerriers de Dooab a la bataille contre les Feringhees. Mon pere fut choisi parmi eux tous, car ils savaient qu'Achmet Genghis Khan etait un grand- pretre autant qu'un grand soldat. Le peuple ne voulait d'autre chef qu'un Borka eprouve. Il est mort maintenant, et de tous ceux qui ont suivi son etendard, il n'en est plus qui ne soient disperses ou qui n'aient peri, pendant que moi, sa fille, je suis une mercenaire sur une terre lointaine. -- Sans doute, vous retournerez un jour dans l'Inde, dis-je en faisant de mon mieux pour lui donner une faible consolation. Elle tourna les pages distraitement quelques minutes sans repondre. Puis, elle laissa echapper soudain un petit cri de plaisir en voyant une des images. -- Regardez-le, s'ecria-t-elle aussitot. Voici un de nos exiles. C'est un Bhuttotee. Il est tres ressemblant. La gravure qui l'excitait ainsi, representait un indigene d'aspect fort peu engageant, tenant d'une main un petit instrument qui avait l'air d'une pioche en miniature, et de l'autre une piece carree de toile rayee. -- Ce mouchoir, c'est son _roomal_, dit-elle. Naturellement, il ne circulerait pas ainsi en public comme cela. Il ne porterait pas non plus sa hache sacree, mais sous tous les autres rapports il est exactement tel qu'il doit etre. Bien des fois je me suis trouvee avec des gens comme lui pendant les nuits sans lune, avec les Lughaees marchant a l'avant, quand l'etranger sans mefiance entendait le Pilhaoo a sa gauche, et ne savait pas ce que cela signifiait. Ah, c'etait une vie qui valait la peine d'etre vecue. -- Mais qu'est-ce qu'un _roomal_, et le Lughaee, et le reste, demandai-je. -- Oh! ce sont des mots indiens, repondit-elle en riant. Vous ne les comprendriez pas. -- Mais cette gravure a pour legende: "Un Dacoit" et j'ai toujours cru qu'un Dacoit est un voleur. -- C'est que les Anglais n'en savent pas davantage, remarqua-t- elle. Certes, les Dacoits sont des voleurs, mais on qualifie de voleurs bien des gens qui ne le sont reellement pas; eh bien, cet homme est un saint homme, et selon toute probabilite c'est un gourou. Elle m'aurait peut-etre donne plus de renseignements sur les moeurs et les coutumes de l'Inde, car c'etait un sujet dont elle aimait a parler, quand soudain je vis un changement se produire dans sa physionomie. Elle tourna son regard fixe sur la fenetre qui etait derriere moi. Je me retournai pour voir, et j'apercus tout au bord la figure du secretaire qui epiait furtivement. J'avoue que j'eus un tressaillement a cette vue, car avec sa paleur cadavereuse, cette tete avait l'air de celle d'un decapite. Il poussa la fenetre et l'ouvrit en s'apercevant qu'il avait ete vu. -- Je suis fache de vous deranger, dit-il en avancant la tete, mais ne trouvez-vous pas, miss Warrender, qu'il est malheureux d'etre enferme dans une piece etroite par un si beau jour. N'etes- vous pas disposee a sortir et faire un tour? Bien que son langage fut poli, ses paroles etaient prononcees d'une voix dure, presque menacante, qui leur donnait le ton du commandement plutot que celui de la priere. La gouvernante se leva et, sans protester, sans faire de remarque, elle sortit doucement pour prendre son chapeau. Ce fut la une preuve nouvelle de l'empire que Copperthorne exercait sur elle. Et comme il me regardait par la fenetre ouverte, un sourire moqueur se jouait sur ses levres minces. On eut dit qu'il avait voulu me provoquer par cette demonstration de son pouvoir. Avec le soleil derriere lui, on l'eut pris pour un demon entoure d'une aureole. Il resta ainsi quelques instants a me regarder fixement, la figure empreinte d'une mechancete concentree. Puis j'entendis son pas lourd qui faisait craquer le gravier de l'allee, pendant qu'il se dirigeait vers la porte. Chapitre V Pendant les quelques jours qui suivirent l'entrevue ou miss Warrender m'avait avoue la haine que lui inspirait le secretaire, tout alla bien a Dunkelthwaite. J'eus plusieurs longues conversations avec elle dans des promenades que nous faisions a l'aventure dans les bois, avec les deux bambins, mais je ne reussis point a la faire s'expliquer nettement sur l'acces de violence qu'elle avait eu dans la bibliotheque, et elle ne me dit pas un mot qui put jeter quelque lumiere sur le probleme qui m'interessait si vivement. Toutes les fois que je faisais une remarque qui pouvait conduire dans cette direction, elle me repondait avec une reserve extreme, ou bien elle s'apercevait tout a coup qu'il n'etait que temps pour les enfants de retourner dans leur chambre, de sorte que j'en vins a desesperer d'apprendre d'elle-meme quoi que ce fut. Pendant ce temps, je ne me livrai a mes etudes que d'une maniere irreguliere, par boutades. De temps a autre, l'oncle Jeremie, de son pas trainant, entrait chez moi, un rouleau de manuscrits a la main, pour me lire des extraits de son grand poeme epique. Lorsque j'eprouvais le besoin d'une societe, j'allais faire un tour dans le laboratoire de John, de meme qu'il venait me trouver chez moi, quand la solitude lui pesait. Parfois, je variais la monotonie de mes etudes en prenant mes livres et m'installant a l'aise dans les massifs ou je passais le jour a travailler. Quant a Copperthorne, je l'evitais autant que possible, et de son cote il n'avait nullement l'air empresse de cultiver ma connaissance. Un jour, dans la seconde semaine de juin, John vint me trouver un telegramme a la main et l'air extremement ennuye. -- En voila, une affaire! s'ecria-t-il. Le papa m'enjoint de partir seance tenante pour me rendre a Londres. Ce doit etre pour quelque histoire de legalite. Il a toujours menace de mettre ordre a ses affaires, et maintenant il lui a pris une crise d'energie et il veut en finir. -- Vous ne serez pas longtemps absent, je suppose? dis-le. -- Une semaine ou deux peut-etre. C'est une chose bien desagreable. Cela tombe juste au moment ou je comptais reussir a decomposer cet alcaloide. -- Vous le retrouverez tel quel quand vous reviendrez, dis-je en riant. Il n'y a personne ici qui se mele de le decomposer en votre absence. -- Ce qui m'ennuie le plus, c'est de vous laisser ici, reprit-il. Il me semble que c'est mal remplir les devoirs de l'hospitalite que de faire venir un camarade dans ce sejour solitaire et de s'en aller brusquement en le plantant la. -- Ne vous tourmentez pas a mon sujet repondis-je. J'ai beaucoup trop de besogne pour me sentir seul. En outre, j'ai trouve ici des attractions sur lesquelles je ne comptais pas du tout. Je ne crois pas qu'il y ait dans ma vie six semaines qui m'aient paru aussi courtes que les dernieres. -- Oh! elles ont passe si vite que cela? dit John, en se moquant. Je suis convaincu qu'il etait toujours dans son illusion de me croire amoureux fou de la gouvernante. Il partit ce meme jour par un train du matin, en promettant d'ecrire et de nous envoyer son adresse a Londres, car il ne savait pas dans quel hotel son pere descendrait. Je ne me doutais pas des consequences qui resulteraient de ce mince detail, je ne me doutais pas non plus de ce qui allait arriver avant que je pusse revoir mon ami. A ce moment-la, son depart ne me faisait aucune peine. Il en resultait simplement que nous quatre qui restions nous allions etre en contact plus intime et il semblait que cela dut favoriser la solution du probleme auquel je prenais de jour en jour un plus vif interet. A un quart de mille environ de la maison de Dunkelthwaite se trouve un petit village forme d'une longue rue, qui porte le meme nom, et compose de vingt ou trente cottages aux toits d'ardoises, et d'une eglise vetue de lierre toute voisine de l'inevitable cabaret. L'apres-midi du jour meme ou John nous quitta, miss Warrender et les deux enfants se rendirent au bureau de poste et je m'offris a les accompagner. Copperthorne n'eut pas demande mieux que d'empecher cette excursion ou de venir avec nous, mais, heureusement pour nous, l'oncle Jeremie etait en proie aux affres de l'inspiration et ne pouvait se passer des services de son secretaire. Ce fut, je m'en souviens, une agreable promenade, car la route etait bien ombragee d'arbres ou les oiseaux chantaient joyeusement. Nous fimes le trajet a loisir, en causant de bien des choses, pendant que le bambin et la fillette couraient et cabriolaient devant nous. Avant d'arriver au bureau de poste, il faut passer devant le cabaret dont il a ete question. Comme nous parcourions la rue du village, nous nous apercumes qu'un petit rassemblement s'etait forme devant cette maison. Il y avait la dix ou douze garcons en guenilles ou fillettes aux nattes sales, quelques femmes la tete nue, et deux ou trois hommes sortis du comptoir ou ils flanaient. C'etait sans doute le rassemblement le plus nombreux qui ait jamais fait figure dans les annales de cette paisible localite. Nous ne pouvions pas voir quelle etait la cause de leur curiosite; mais nos bambins partirent a toutes jambes, et revinrent bientot, bourres de renseignements. -- Oh! miss Warrender, cria Johnnie qui accourait tout haletant d'empressement. Il y a la un homme noir comme ceux des histoires que vous nous racontez. -- Un bohemien, je suppose, dis-je. -- Non, non, dit Johnnie d'un ton decisif. Il est plus noir encore que ca, n'est-ce pas, May? -- Plus noir que ca, redit la fillette. -- Je crois que nous ferions mieux d'aller voir ce que c'est que cette apparition extraordinaire, dis-je. En parlant, je regardai ma compagne, et je fus fort surpris de la voir toute pale, avec les yeux pour ainsi dire resplendissants d'agitation contenue. -- Est-ce que vous vous trouvez mal? demandai-je. -- Oh non! dit-elle avec vivacite, en hatant le pas. Allons, allons! Ce fut certainement une chose curieuse qui s'offrit a notre vue quand nous eumes rejoint le petit cercle de campagnards. J'eus aussitot presente a la memoire la description du Malais mangeur d'opium que De Quincey vit dans une ferme d'Ecosse. Au centre de ce groupe de simples paysans du Yorkshire, se tenait un voyageur oriental de haute taille, au corps elance, souple et gracieux; ses vetements de toile salis par la poussiere des routes et ses pieds bruns sortant de ses gros souliers. Evidemment, il venait de loin et avait marche longtemps. Il tenait a la main un gros baton, sur lequel il s'appuyait, tout en promenant ses yeux noirs et pensifs dans l'espace, sans avoir l'air de s'inquieter de la foule qui l'entourait. Son costume pittoresque, avec le turban de couleur qui couvrait sa tete a la teinte basanee, produisait un effet etrange et discordant en ce milieu prosaique. -- Pauvre garcon! me dit miss Warrender d'une voix agitee et haletante. Il est fatigue. Il a faim, sans aucun doute, et il ne peut faire comprendre ce qu'il lui faut. Je vais lui parler. Et, s'approchant de l'Hindou, elle lui adressa quelques mots dans le dialecte de son pays. Jamais je n'oublierai l'effet que produisirent ces quelques syllabes. Sans prononcer un mot, le voyageur se jeta la face contre terre sur la poussiere de la route, et se traina litteralement aux pieds de ma compagne. J'avais vu dans des livres de quelle facon les Orientaux manifestent leur abaissement en presence d'un superieur, mais je n'aurais jamais pu m'imaginer qu'aucun etre humain descendit jusqu'a une humilite aussi abjecte que l'indiquait l'attitude de cet homme. Miss Warrender reprit la parole d'un ton tranchant, imperieux. Aussitot il se redressa et resta les mains jointes, les yeux baisses, comme un esclave devant sa maitresse. Le petit rassemblement qui semblait croire que ce brusque prosternement etait le prelude de quelque tour de passe-passe ou d'un chef d'oeuvre d'acrobatie, avait l'air de s'amuser et de s'interesser a l'incident. -- Consentiriez-vous a emmener les enfants et a mettre les lettres a la poste? demanda la gouvernante. Je voudrais bien dire un mot a cet homme. Je fis ce qu'elle me demandait. Quelques minutes apres, quand je revins, ils causaient encore. L'Hindou paraissait raconter ses aventures ou expliquer les motifs de son voyage. Ses doigts tremblaient; ses yeux petillaient. Miss Warrender ecoutait avec attention, laissant echapper de temps a autre un mouvement brusque ou une exclamation, et montrant ainsi combien elle etait interessee par les details que donnait cet homme. -- Je dois vous prier de m'excuser pour vous avoir tenu si longtemps au soleil, dit-elle enfin en se tournant vers moi. Il faut que nous rentrions. Autrement nous serons en retard pour le diner. Elle prononca ensuite quelques phrases sur un ton de commandement et laissa son noir interlocuteur debout dans la rue du village. Puis nous rentrames avec les enfants. -- Et bien! demandai-je, pousse par une curiosite bien naturelle, lorsque nous ne fumes plus a portee d'etre entendus des visiteurs. Qui est-il? qu'est-il? -- Il vient des Provinces centrales, pres du pays des Mahrattes. C'est un des notres. J'ai ete reellement bouleversee de rencontrer un compatriote d'une maniere aussi inattendue. Je me sens tout agitee. -- Voila qui a du vous faire plaisir, remarquai-je. -- Oui, un tres grand plaisir, dit-elle vivement. -- Et comment se fait-il qu'il se soit prosterne ainsi? -- Parce qu'il savait que je suis la fille d'Achmet Genghis Khan, dit-elle avec fierte. -- Et quel hasard l'a amene ici? -- Oh! c'est une longue histoire, dit-elle negligemment. Il a mene une vie errante. Comme il fait sombre dans cette avenue et comme les grandes branches s'entrecroisent la-haut! Si l'on s'accroupissait sur l'une d'elles, il serait facile de se laisser tomber sur le dos de quelqu'un qui passerait. On ne saurait jamais que vous etes la, jusqu'au moment ou vous auriez vos doigts serres autour de la gorge du passant. -- Quelle horrible pensee! m'ecriai-je. -- Les endroits sombres me donnent toujours de sombres pensees, dit-elle d'un ton leger. A propos, j'ai une faveur a vous demander, M. Lawrence. -- De quoi s'agit-il? demandai-je. -- Ne dites pas un mot a la maison au sujet de mon pauvre compatriote. On pourrait le prendre pour un coquin, un vagabond, vous savez, et donner l'ordre de le chasser du village. -- Je suis convaincu que M. Thurston n'aurait jamais cette durete. -- Non, mais M. Copperthorne en est capable. -- Je ferai ce que vous voudrez, dis-je, mais les enfants parleront certainement. -- Non, je ne crois pas, repondit-elle. Je ne sais comment elle s'y prit pour empecher ces petites langues bavardes, mais, en fait, elles se turent sur ce point, et ce jour- la on ne dit pas un mot de l'etrange visiteur qui, de course en course, etait venu jusque dans notre petit village. J'avais quelque soupcon subtil que ce fils des regions tropicales n'etait point arrive par hasard jusqu'a nous, mais qu'il s'etait rendu a Dunkelthwaite pour y remplir une mission determinee. Le lendemain, j'eus la preuve la plus convaincante possible qu'il etait encore dans les environs, car je rencontrai miss Warrender pendant qu'elle descendait par l'allee du jardin avec un panier rempli de croutes de pain et de morceaux de viande. Elle avait l'habitude de porter ces restes a quelques vieilles femmes du pays. Aussi je m'offris a l'accompagner. -- Est-ce chez la vieille Venables ou chez la bonne femme Taylforth que vous allez aujourd'hui? demandai-je. -- Ni chez l'une ni chez l'autre, dit-elle en souriant. Il faut que je vous dise la verite, M. Lawrence. Vous avez toujours ete un bon ami pour moi et je sais que je puis avoir confiance en vous. Je vais suspendre le panier a cette branche-ci et il viendra le chercher. -- Il est encore par ici? remarquai-je. -- Oui, il est encore par ici. -- Vous croyez qu'il le decouvrira? -- Oh! pour cela, vous pouvez vous en rapporter a lui, dit-elle. Vous ne trouverez pas mauvais que je lui donne quelque secours, n'est-ce pas? Vous en feriez tout autant si vous aviez vecu parmi les Hindous, et que vous vous trouviez brusquement transplante chez un Anglais. Venez dans la serre, nous jetterons un coup d'oeil sur les fleurs. Nous allames ensemble dans la serre chaude. A notre retour, le panier etait reste suspendu a la branche, mais son contenu avait disparu. Elle le reprit en riant et le rapporta a la maison. Il me parut que depuis cette entrevue de la veille avec son compatriote, elle avait l'esprit plus gai, le pas plus libre, plus elastique. C'etait peut-etre une illusion, mais il me sembla aussi qu'elle avait l'air moins contrainte qu'a l'ordinaire en presence de Copperthorne, qu'elle supportait ses regards avec moins de crainte, et etait moins sous l'influence de sa volonte. Et maintenant j'en viens a la partie de mon recit ou j'ai a dire comment j'arrivai a penetrer les rotations qui existaient entre ces deux etranges creatures, comment j'appris la terrible verite au sujet de miss Warrender, ou de la Princesse Achmet Genghis; j'aime mieux la designer ainsi, car elle tenait assurement plus de ce redoutable et fanatique guerrier, que de sa mere, si douce. Cette revelation fut pour moi un coup violent, dont je n'oublierai jamais l'effet. Il peut se faire que d'apres la maniere dont j'ai retrace ce recit, en appuyant sur les faits qui y ont quelque importance, et omettant ceux qui n'en ont pas, mes lecteurs aient deja devine le projet qu'elle avait au coeur. Quant a moi, je declare solennellement que jusqu'au dernier moment je n'eus pas le plus leger soupcon de la verite. J'ignorais tout de la femme, dont je serrais amicalement la main et dont la voix charmait mon oreille. Cependant, je crois aujourd'hui encore qu'elle etait vraiment bien disposee envers moi et qu'elle ne m'aurait fait aucun mal volontairement. Voici comment se fit cette revelation. Je crois avoir deja dit qu'il se trouvait au milieu des massifs une sorte d'abri, ou j'avais l'habitude d'etudier pendant la journee. Un soir, vers dix heures, comme je rentrais chez moi, je me rappelai que j'avais oublie dans cet abri un traite de gynecologie, et comme je comptais travailler un couple d'heures avant de me coucher, je me mis en route pour aller le chercher. L'oncle Jeremie et les domestiques etaient deja au lit. Aussi descendis-je sans faire de bruit, et je tournai doucement la clef dans la serrure de la porte d'entree. Une fois dehors, je traversai a grands pas la pelouse, pour gagner les massifs, reprendre mon bien et revenir aussi promptement que possible. J'avais a peine franchi la petite grille de bois, et j'etais a peine entre dans le jardin que j'entendis un bruit de voix. Je me doutai bien que j'etais tombe sur une de ces entrevues nocturnes que j'avais remarquees de ma fenetre. Ces voix etaient celles du secretaire et de la gouvernante, et il etait evident pour moi, d'apres la direction d'ou elles venaient, qu'ils etaient assis dans l'abri, et qu'ils causaient sans se douter le moins du monde qu'il y eut un tiers. J'ai toujours regarde le fait d'ecouter aux portes comme une preuve de bassesse, en quelque circonstance que ce fut, et si curieux que je fusse de savoir ce qui se passait entre ces deux personnes, j'allais tousser ou indiquer ma presence par quelque autre signal, quand j'entendis quelques mots prononces par Copperthorne, qui m'arreterent brusquement et mirent toutes mes facultes en un etat de desordre et d'horreur. -- On croira qu'il est mort d'apoplexie. Tels furent les mots qui m'arriverent clairement, distinctement, dans la voix tranchante du secretaire, a travers l'air tranquille. Je restai la respiration suspendue, a ecouter de toutes mes oreilles. Je ne songeais plus du tout a avertir de ma presence. Quel etait le crime que tramaient ces conspirateurs si dissemblables en cette belle nuit d'ete? J'entendis le son grave et doux de la voix de miss Warrender, mais elle parlait si vite, si bas que je ne pus distinguer les mots. Son intonation me permettait de juger qu'elle etait sous l'influence d'une emotion profonde. Je me rapprochai sur la pointe des pieds, en tendant l'oreille pour saisir le plus leger bruit. La lune n'etait pas encore levee et il faisait tres sombre sous les arbres. Il y avait fort peu de chances pour que je fusse apercu. -- Mange son pain, vraiment! disait le secretaire d'un ton de raillerie. D'ordinaire vous n'etes pas si begueule. Vous n'avez pas eu cette idee-la quand il s'agissait de la petite Ethel. -- J'etais folle! j'etais folle! cria-t-elle d'une voix brisee. J'avais beaucoup prie Bouddha et la grande Bowhanee et il me semblait que dans ce pays d'infideles, ce serait pour moi une grande et glorieuse action, si moi, une femme isolee, j'agissais suivant les enseignements de mon noble pere. On n'admet qu'un petit nombre de femmes dans les mysteres de notre foi, et c'est uniquement le hasard qui m'a valu cet honneur. Mais une fois que le chemin fut ouvert devant moi, j'y marchai droit, et sans crainte, et des ma quatorzieme annee, le grand gourou Ramdeen Singh declara que je meritais de m'asseoir sur le tapis du Trepounee avec les autres Bhuttotees. Oui, je le jure par la hache sacree, j'ai bien souffert en cette occasion, car qu'avait-elle fait, la pauvre petite, pour etre sacrifiee! -- Je m'imagine que votre repentir tient beaucoup plus a ce que vous avez ete surprise par moi qu'au cote moral de l'affaire, dit Copperthorne, railleur. J'avais deja concu des soupcons, mais ce fut seulement en vous voyant surgir le mouchoir a la main que je fus certain d'avoir cet honneur, l'honneur d'etre en presence d'une Princesse des Thugs. Une potence anglaise serait une fin bien prosaique pour une creature aussi romanesque. -- Et depuis vous vous etes servi de votre decouverte pour tuer tout ce qu'il y a de vivant en moi, dit-elle avec amertume. Vous avez fait de mon existence un fardeau pour moi. -- Un fardeau pour vous! dit-il d'une voix alteree. Vous savez ce que j'eprouve a votre egard. Si, de temps a autre, je vous ai dirigee par la crainte d'une denonciation, c'est uniquement parce que je vous ai trouvee insensible a l'influence plus douce de l'amour. -- L'amour! s'ecria-t-elle avec amertume. Comment aurais-je pu aimer l'homme qui me faisait sans cesse entrevoir la perspective d'une mort infame? Mais venons au fait. Vous me promettez ma liberte sans restriction si je fais seulement pour vous cette chose? -- Oui, repondit Copperthorne, vous pourrez partir quand vous voudrez des que la chose sera faite. J'oublierai que je vous ai vue ici dans ces massifs. -- Vous le jurez? -- Oui, je le jure. -- Je ferais n'importe quoi pour recouvrer ma liberte, dit-elle. -- Nous n'aurons jamais autant de chances de succes, s'ecria Copperthorne. Le jeune Thurston est parti, et son ami dort profondement. Il est trop stupide pour se douter de quelque chose. Le testament est fait en ma faveur et, si le vieux meurt, il n'est pas un brin d'herbe, pas un grain de sable qui ne m'appartienne ici. -- Pourquoi n'agissez-vous pas vous meme alors? demanda-t-elle. -- Ce n'est point dans ma maniere, dit-il. En outre, je n'ai pas attrape le tour de main. Ce _roomal_, c'est ainsi que vous appelez cela, ne laisse aucune trace. C'est ce qui en fait l'avantage. -- C'est un acte infame que d'assassiner son bienfaiteur. -- Mais c'est une grande chose que de servir Rowhanee, la deesse de l'assassinat. Je connais assez votre religion pour savoir cela. Votre pere ne le ferait-il pas, s'il etait ici? -- Mon pere etait le plus grand de tous les Borkas de Jublepore, dit-elle fierement. Il a fait perir plus d'hommes qu'il n'y a de jours dans l'annee. -- J'aurais bien donne mille livres pour ne pas le rencontrer, dit Copperthorne en riant. Mais que dirait maintenant Achmet Genghis Khan, s'il voyait sa fille hesiter en presence d'une chance, aussi favorable pour servir les dieux? Jusqu'a ce moment vous avez agi dans la perfection. Il a bien du sourire en voyant la jeune ame de la petite Ethel voleter jusque devant ce dieu ou cette goule de chez vous. Peut-etre n'est-ce pas le premier sacrifice que vous ayez fait. Parlons un peu de la fille de ce brave negociant allemand. Ah! je vois a votre figure que j'ai encore raison. Apres avoir agi ainsi, vous avez tort d'hesiter maintenant qu'il n'y a plus aucun danger, et que toute la tache nous sera rendue facile. En outre, cet acte vous delivrera de l'existence que vous menez ici, et qui ne doit pas etre des plus agreables, attendu que vous avez continuellement la corde au cou pour ainsi dire. Si la chose doit se faire, qu'elle se fasse sur le champ. Il pourrait refaire son testament d'un instant a l'autre, car il a de l'affection pour le jeune homme et il est aussi changeant qu'une girouette. Il y eut un long silence, un silence si profond qu'il me sembla entendre dans l'obscurite les battements violents de mon coeur. -- Quand la chose se fera-t-elle? demanda-t-elle enfin. -- Pourquoi pas demain dans la nuit? -- Comment parviendrai-je jusqu'a lui? -- Je laisserai la porte ouverte, dit Copperthorne. Il a le sommeil lourd et je laisserai une veilleuse allumee pour que vous puissiez vous diriger. -- Et ensuite? -- Ensuite vous rentrerez chez vous. Le matin, on decouvrira que notre pauvre vieux maitre est mort pendant son sommeil. On decouvrira aussi qu'il a laisse tout ce qu'il possede en ce monde a son fidele secretaire, comme une faible marque de reconnaissance pour son devouement au travail. Alors comme on n'aura plus besoin des services de miss Warrender, elle sera libre de retourner dans sa chere patrie, ou dans tout autre pays qui lui plaira. Elle pourra se sauver, si elle veut, avec M. John Lawrence, etudiant en medecine. -- Vous m'insultez, dit-elle avec colere. Puis, apres un silence: -- Il faut que nous nous retrouvions demain soir avant que j'agisse. -- Pourquoi cela? -- Parce que j'aurai peut-etre besoin de quelques nouvelles instructions. -- Soit, eh bien, ici, a minuit, dit-il. -- Non, pas ici, c'est trop pres de la maison. Retrouvons-nous sous le grand chene qui est au commencement de l'avenue. -- Ou vous voudrez, repondit-il d'un ton bourru, mais rappelez- vous le bien, j'entends ne pas etre avec vous au moment ou vous ferez la chose. -- Je ne vous le demanderai pas, dit-elle avec dedain. Je crois que nous avons dit ce soir tout ce qu'il fallait dire. J'entendis le bruit que fit l'un d'eux en se levant, et, bien qu'ils eussent continue a causer, je ne m'arretai pas a en entendre plus long. Je quittai furtivement ma cachette, pour traverser la pelouse plongee dans l'obscurite, et je gagnai la porte, que je refermai derriere moi. Ce fut seulement quand je fus rentre chez moi, quand je me laissai aller dans mon fauteuil, que je me trouvai en etat de remettre quelque ordre dans mes penses bouleversees et de songer au terrible entretien que j'aurais ecoute. Cette nuit-la, pendant de longues heures, je restai immobile, meditant sur chacune des paroles entendues, et m'efforcant de combiner un plan d'action pour l'avenir. Chapitre VI Les Thugs! J'avais entendu parler des feroces fanatiques de ce nom qu'on trouve dans les regions centrales de l'Inde, et auxquels une religion detournee de son but presente l'assassinat comme l'offrande la plus precieuse et la plus pure qu'un mortel puisse faire au Createur. Je me rappelle une description que j'avais lue dans les oeuvres du colonel Meadows Taylor, ou il etait question du secret des Thugs, de leur organisation, de leur foi implacable et de l'influence terrible que leur manie homicide exerce sur toutes les autres facultes mentales et morales. Je me rappelai meme que le mot de _roomal_ -- un mot que j'avais vu revenir plus d'une fois -- designait le foulard sacre au moyen duquel ils avaient coutume d'accomplir leur diabolique besogne. Miss Warrender etait deja femme quand elle les avait quittes, et a en croire ce qu'elle disait, elle qui etait la fille de leur principal chef, il n'etait pas etonnant qu'une culture toute superficielle n'eut pas deracine toutes les impressions premieres ni empeche le fanatisme de se faire jour a l'occasion. C'etait probablement pendant une de ces crises qu'elle avait mis fin aux jours de la pauvre Ethel apres avoir soigneusement prepare un alibi pour cacher son crime, et Copperthorne ayant decouvert par hasard cet assassinat, cela lui avait donne l'ascendant qu'il exercait sur son etrange complice. De tous les genres de morts, celui de la pendaison est regarde dans ces tribus comme le plus impie, le plus degradant, et sachant qu'elle s'etait exposee a cette mort d'apres la loi du pays, elle y voyait evidemment une necessite ineluctable de soumettre sa volonte, de dominer sa nature imperieuse lorsqu'elle se trouvait en presence du secretaire. Quant a Copperthorne, apres avoir reflechi sur ce qu'il avait fait et sur ce qu'il comptait faire, je me sentais l'ame pleine d'horreur et de degout a son egard. C'etait donc ainsi qu'il reconnaissait les bontes que lui avait prodiguees le pauvre vieux. Il lui avait deja arrache par ses flatteries une signature qui etait l'abandon de ses proprietes, et maintenant, comme il craignait que quelques remords de conscience ne modifiassent la volonte du vieillard, il avait resolu de le mettre hors d'etat d'y ajouter un codicille. Tout cela etait assez canaille, mais ce qui semblait y mettre le comble, c'etait que trop lache pour executer son projet de sa propre main, il avait a mis a profit les horribles idees religieuses de cette malheureuse creature, pour faire disparaitre l'oncle Jeremie d'une facon telle que nul soupcon ne put atteindre le veritable auteur du crime. Je decidai en moi-meme que, quoi qu'il dut arriver, le secretaire n'echapperait point au chatiment qui lui etait du. Mais que faire? Si j'avais connu l'adresse de mon ami, je lui aurais envoye un telegramme le lendemain matin, et il aurait pu etre de retour a Dunkelthwaite avant la nuit. Malheureusement, John etait le pire des correspondants, et bien qu'il fut parti depuis quelques jours deja, nous n'avions point recu de ses nouvelles. Il y avait trois servantes dans la maison, mais pas un homme, a l'exception du vieil Elie, et je ne connaissais dans le pays personne sur qui je puisse compter. Toutefois, cela importait peu, car je me savais de force a lutter avec grand avantage contre le secretaire, et j'avais assez confiance en moi-meme pour etre sur que ma seule resistance suffirait pour empecher absolument l'execution du complot. La question etait de savoir quelles etaient les meilleures mesures que je devais prendre en de telles circonstances. Ma premiere idee fut d'attendre tranquillement jusqu'au matin, et alors d'envoyer sans esclandre au poste de police le plus proche pour en ramener deux constables. Alors je pourrais livrer Copperthorne et sa complice a la justice et raconter l'entretien que j'avais entendu. En y reflechissant davantage, je reconnus que ce plan etait tout a fait impraticable. Avais-je l'ombre d'une preuve contre eux en dehors de mon histoire? Et cette histoire ne paraitrait-elle pas d'une absurde invraisemblance a des gens qui ne me connaissaient pas. Et je m'imaginais bien aussi de quel ton rassurant, de quel air impassible Copperthorne repousserait l'accusation, combien il s'etendrait sur la malveillance que j'eprouvais contre lui et sa complice a cause de leur affection reciproque; combien il lui serait aise de faire croire a une tierce personne que je montais de toutes pieces une histoire pour nuire a un rival; combien il me serait difficile de persuader a qui que ce fut que ce personnage a tournure d'ecclesiastique et cette jeune personne vetue a la derniere mode etaient deux animaux de proie associes pour chasser. Je sentais que je commettrais une grosse erreur en me montrant avant d'etre sur que je tenais le gibier. L'autre alternative etait de ne rien dire et de laisser les evenements suivre leurs cours, en me tenant toujours pret a intervenir lorsque les preuves contre les conspirateurs paraitraient concluantes. C'etait bien la marche qui se recommandait d'elle-meme a mon caractere jeune et aventureux. C'etait aussi celle qui semblait la plus propre a amener aux resultats decisifs. Lorsqu'enfin a la pointe du jour je m'allongeai sur mon lit, j'avais completement fixe dans mon esprit la resolution de garder pour moi ce que je savais et de m'en rapporter a moi seul pour faire echouer le complot sanguinaire que j'avais surpris. Le lendemain, l'oncle Jeremie se montra plein d'entrain apres le dejeuner, et voulut a toute force lire tout haut une scene des Cenci de Shelley, oeuvre pour laquelle il avait une admiration profonde. Copperthorne etait aupres de lui, silencieux, impenetrable, excepte quand il emettait quelque indication, ou lachait un cri d'admiration. Miss Warrender semblait plongee dans ses pensees et je crus voir une fois ou deux des larmes dans ses yeux noirs. J'eprouvais une etrange sensation a epier ces trois personnages et a reflechir sur les rapports qui existaient reellement entre eux. Mon coeur s'echauffait a la vue du petit vieux a la figure rougeaude, mon hote, avec sa coiffure bizarre et ses facons d'autrefois. Se me jurais interieurement qu'on ne lui ferait aucun mal tant que je serais en etat de l'empecher. Le jour s'ecoula long, ennuyeux. Il me fut impossible de m'absorber dans mon travail, aussi me mis- je a errer sans treve par les corridors de la vieille batisse et par le jardin. Copperthorne etait en haut avec l'oncle Jeremie, et je le vis peu. Deux fois, pendant que je me promenais dehors a grands pas, je vis la gouvernante venant de mon cote avec les enfants, et chaque fois je m'ecartai promptement pour l'eviter. Je sentais que je ne pourrais lui parler sans laisser voir l'horreur indicible qu'elle m'inspirait et sans lui montrer que j'etais au courant de ce qui s'etait passe la nuit d'avant. Elle remarqua que je l'evitais, car, au dejeuner, mes yeux s'etant un instant portes sur elle, je vis dans les siens un eclair de surprise et de colere, auquel neanmoins je ne ripostai pas. Le courrier du jour apporta une lettre de John ou il m'informait qu'il etait descendu a l'hotel Langham. Je savais qu'il etait desormais impossible de recourir a lui pour partager avec lui la responsabilite de tout ce qui pourrait arriver. Cependant, je crus de mon devoir de lui envoyer une depeche pour lui apprendre que sa presence serait desirable. Cela necessitait une longue course pour aller jusqu'a la gare, mais cette course aurait l'avantage de m'aider a tuer le temps, et je me sentis soulage d'un poids en entendant le grincement des aiguilles, qui m'apprenait que mon message volait a mon but. A mon retour d'Ingleton, quand je fus arrive a l'entree de l'avenue, je trouvai notre vieux domestique Elie debout en cet endroit, et il avait l'air tres en colere. -- On dit qu'un rat en amene d'autres, me dit-il en soulevant son chapeau. Il parait qu'il en est de meme avec les noirauds. Il avait toujours deteste la gouvernante a cause de ce qu'il appelait ses grands airs. -- Eh bien, qu'est-ce qu'il y a? demandai-je. -- C'est un de ces etrangers qui reste toujours par la a se cacher et a roder, repondit le bonhomme. Je l'ai vu ici parmi les broussailles et je l'ai fait partir en lui disant ma facon de penser. Est-ce qu'il regarde du cote des poules? Ca se peut. Ou bien a-t-il envie de mettre le feu a la maison et de nous assassiner tous dans nos lits? Je vais descendre au village, M. Lawrence, et je m'informerai a son sujet. Et il s'en alla en donnant libre cours a sa senile colere. Le petit incident fit sur moi une vive impression, et j'y songeai beaucoup en suivant la longue avenue. Il etait clair que l'Hindou voyageur tournait toujours autour de la maison. C'etait un element que j'avais oublie de faire entrer en ligne de compte. Si sa compatriote l'enrolait comme complice dans ses plans tenebreux, il pourrait bien arriver qu'a eux trois ils fussent trop forts pour moi. Toutefois, il me semblait improbable qu'elle agit ainsi, puisqu'elle avait pris tant de peine pour que Copperthorne ne sut rien de la presence de l'Hindou. J'eus un instant l'idee de prendre Elie pour confident, mais en y reflechissant j'arrivai a conclure qu'un homme de son age serait plutot un embarras qu'un auxiliaire. Vers sept heures, comme je montais dans ma chambre, je rencontrai Copperthorne qui me demanda si je pouvais lui dire ou etait miss Warrender. Je repondis que je ne l'avais pas vue. -- C'est bien singulier, dit-il, que personne ne l'ait vue depuis le diner. Les enfants ne savent pas ou elle est. J'ai a lui dire quelque chose en particulier. Il s'eloigna, sans la moindre expression d'agitation et de trouble sur sa physionomie. Pour moi, l'absence de miss Warrender n'etait pas faite pour me surprendre. Sans aucun doute, elle etait quelque part dans les massifs, se montant la tete pour la terrible besogne qu'elle avait entrepris d'executer. Je fermai la porte sur moi, et m'assis, un livre a la main, mais l'esprit trop agite pour en comprendre le contenu. Mon plan de campagne etait deja construit. J'avais resolu de me tenir en vue de leur lieu de rendez-vous, de les suivre, et d'intervenir au moment ou mon intervention serait le plus efficace. Je m'etais pourvu d'un gourdin solide, noueux, cher a mon coeur d'etudiant, et grace auquel j'etais sur de rester maitre de la situation. Je m'etais, en effet, assure que Copperthorne n'avait pas d'armes a feu. Je ne me rappelle aucune epoque de ma vie ou les heures m'aient paru si longues, que celles que je passai, ce jour-la, dans ma chambre. J'entendais au loin le son adouci de l'horloge de Dunkelthwaite qui marqua huit heures, puis neuf, puis, apres un silence interminable, dix heures. Ensuite, comme j'allais et venais dans ma chambrette, il me sembla que le temps eut suspendu completement son cours, tant j'attendais l'heure avec crainte et aussi avec impatience, ainsi qu'on le fait quand on doit affronter quelque grave epreuve. Neanmoins tout a une fin, et j'entendis, a travers l'air calme de la nuit, le premier coup argentin qui annoncait la onzieme heure. Alors je me levai, me chaussai de pantoufles en feutre, pris ma trique et me glissai sans bruit hors de ma chambre pour descendre par le vieil escalier grincant. J'entendis le ronflement bruyant de l'oncle Jeremie a l'etage superieur. Je parvins a trouver mon chemin jusqu'a la porte a travers l'obscurite. Je l'ouvris et me trouvai dehors sous un beau ciel plein d'etoiles. Il me fallait etre tres attentif dans mes mouvements, car la lune brillait d'un tel eclat qu'on y voyait presque comme en plein jour. Je marchai dans l'ombre de la maison jusqu'a ce que je fusse arrive a la haie du jardin. Je rampai a l'abri qu'elle me donnait et je parvins sans encombre dans le massif ou je m'etais trouve la nuit precedente. Je traversai cet endroit, en marchant avec la plus grande precaution, avec lenteur, si bien que pas une branche ne se cassa sous mes pieds. Je m'avancai ainsi jusqu'a ce que je fusse cache parmi les broussailles, au bord de la plantation. De la je voyais en plein ce grand chene qui se dressait au bout superieur de l'avenue. Il y avait quelqu'un debout dans l'ombre que projetait le chene. Tout d'abord je ne pus deviner qui c'etait, mais bientot le personnage remua, et s'avanca sous la lumiere argentee que la lune versait par l'intervalle de deux branches sur le sentier, et il regarda impatiemment a droite et a gauche. Alors je vis que c'etait Copperthorne, qui attendait et qui etait seul. A ce qu'il parait, la gouvernante n'etait pas encore venue au rendez-vous. Comme je tenais a entendre autant qu'y voir, je me frayai passage sous les ombres noires des arbres dans la direction du chene. Lorsque je m'arretai, je me trouvai a moins de quinze pas de l'endroit ou la taille haute et degingandee du secretaire se dressait farouche et fantastique sous la lumiere changeante. Il allait et venait d'un air inquiet, tantot disparaissant dans les tenebres, tantot reparaissant dans les endroits qu'eclairait la lumiere argentee filtrant a travers l'epaisseur du feuillage. Il etait evidemment, d'apres ses allures, intrigue et desappointe de ne point voir venir sa complice. Il finit par s'arreter sous une grosse branche qui cachait son corps, mais d'ou il pouvait voir dans toute son etendue la route couverte de gravier qui partait de la maison, et par laquelle il comptait certainement voir venir miss Warrender. J'etais toujours tapi dans ma cachette et je me felicitais interieurement d'etre parvenu jusqu'a un endroit ou je pouvais tout entendre sans courir le risque d'etre decouvert, quand mes yeux rencontrerent soudain un objet qui me saisit au coeur et faillit m'arracher une exclamation qui eut decele ma presence. J'ai dit que Copperthorne se trouvait juste au-dessous d'une des grosses branches du chene. Au-dessous de cette branche regnait l'obscurite la plus complete, mais la partie superieure de la branche meme etait tout argentee par la lumiere de la lune. A force de regarder, je finis par voir quelque chose qui descendait en rampant le long de cette branche lumineuse; c'etait je ne sais quoi de papillotant, d'informe qui semblait faire partie de la branche elle-meme, et qui, neanmoins, avancait sans treve en se contournant. Mes yeux s'etant accoutumes, au bout de quelque temps, a la lumiere, ce je ne sais quoi, cet objet indefini prit forme et substance. C'etait un etre humain, un homme. C'etait l'Hindou que j'avais vu au village. Les bras et les jambes enlaces autour de la grosse branche, il avancait en descendant, sans faire plus de bruit et presque aussi vite que l'eut fait un serpent de son pays. Avant que j'eusse le temps de faire des conjectures sur ce que signifiait sa presence, il etait arrive juste au-dessus de l'endroit ou le secretaire se tenait debout, et son corps bronze se dessinait en un contour dur et net sur le disque de la lune, qui apparaissait derriere lui. Je le vis detacher quelque chose qui lui ceignait les reins, hesiter un instant, comme s'il mesurait la distance, puis descendre d'un bond, en faisant bruire les feuilles sur son passage. Ensuite eut lieu un choc sourd, on eut dit deux corps tombant ensemble, puis ce fut, dans l'air de la nuit, un bruit analogue a celui qu'on fait en se gargarisant, et qui fut suivi d'une serie de croassements, dont le souvenir me hantera jusqu'a mon dernier jour. Pendant tout le temps que cette tragedie mit a s'accomplir sous mes yeux, sa soudainete, son caractere d'horreur m'avaient ote toute faculte d'agir en un sens quelconque. Ceux-la seuls qui se sont trouves dans une situation analogue pourront se faire une idee de l'impuissance paralysante qui s'empara de l'esprit et du corps d'un homme en pareille aventure. Elle l'empeche de faire aucune des mille choses qui pourraient plus tard vous venir a la pensee, et qui vous paraitraient tout indiquees par la circonstance. Pourtant, quand ces accents d'agonie parvinrent a mon oreille, je secouai ma lethargie et je m'elancai de ma cachette en jetant un grand cri. A ce bruit, le jeune Thug se detacha de sa victime par un bond, en grondant comme une bete feroce qu'on chasse de son cadavre, et descendit l'avenue en detalant d'une telle vitesse que je sentis l'impossibilite de le rejoindre. Je courus vers le secretaire et lui soulevai la tete. Sa figure etait pourpre et horriblement contorsionnee. J'ouvris son col de chemise. Je fis de mon mieux pour le rappeler a la vie. Tout fut inutile. Le _roomal_ avait fait sa besogne; l'homme etait mort. Je n'ai plus que quelques details a ajouter a mon etrange recit. Peut-etre ai-je ete un peu prolixe dans ma narration, mais je sens que je n'ai point a m'en excuser, car je me suis borne a dire la suite des incidents dans leur ordre, d'une maniere simple, depourvue de toute pretention, et le recit eut ete incomplet si j'en avais omis un seul. On sut par la suite que miss Warrender etait partie par le train de sept heures vingt minutes pour Londres, et qu'elle avait gagne la capitale assez a temps pour y etre en surete, avant qu'on put commencer des recherches pour la retrouver. Quant au messager de mort qu'elle avait laisse derriere elle pour prendre sa place au lieu du rendez-vous, on n'entendit plus parler de lui. On ne le revit plus. On lanca son signalement dans tout le pays, mais ce fut peine perdue. Sans doute le fugitif passait le jour dans une retraite sure, et employait la nuit a voyager, en se nourrissant de debris, comme un Oriental peut le faire, jusqu'a ce qu'il fut hors de danger. John Thurston revint le lendemain, et il fut stupefait quand je lui fis part de l'aventure. Il fut d'accord avec moi pour reconnaitre qu'il valait mieux ne rien dire de ce que je savais sur les projets de Copperthorne et des raisons qui l'auraient oblige a s'attarder si longtemps au dehors pendant cette nuit d'ete. Aussi la police du comte elle-meme n'a jamais su completement l'histoire de cette extraordinaire tragedie et elle ne la saura certainement jamais, a moins que le hasard ne fasse tomber ce recit sous les yeux d'un de ses membres. Le pauvre oncle Jeremie se lamenta sur la perte de son secretaire, et pondit des quantites de vers sous forme d'epitaphes et des poemes commemoratifs. Il a ete depuis reuni a ses peres, et je suis heureux de pouvoir dire que la majeure partie de sa fortune a passe a son heritier legitime, a son neveu. Il n'y a qu'un point sur lequel je desirerais faire une remarque. Comment le Thug voyageur etait-il arrive a Dunkelthwaite? Cette question-la n'a jamais ete eclaircie, mais je n'ai pas dans l'esprit le moindre doute a ce sujet, et je suis certain que quand on pose les circonstances, on admettra, comme moi, que son apparition ne fut point un effet du hasard. Cette secte formait dans l'Inde un corps nombreux et pressant, et quand elle songea a se choisir un nouveau chef, elle se rappela tout naturellement la fille si belle de son ancien maitre. Il ne devait pas etre malaise de retrouver sa trace a Calcutta, en Allemagne et, finalement, a Dunkelthwaite. Il etait sans doute venu l'informer qu'elle n'etait pas oubliee dans l'Inde, et qu'elle serait accueillie avec le plus grand empressement si elle jugeait bon de venir retrouver les debris epars de sa tribu. On pourra juger cette supposition un peu forcee mais c'est la maniere de voir qui a toujours ete la mienne en cette affaire. Chapitre VII J'ai commence ce recit par la copie d'une lettre; je le finirai de meme. Celle-ci me vint d'un vieil ami, le Docteur B. C. Haller, homme de science encyclopedique et particulierement au fait des moeurs et coutumes de l'Inde. C'est grace a sa complaisance que je suis en etat de transcrire les divers mots indigenes que j'ai entendu de temps a autre prononcer par miss Warrender, et que je n'aurais pas ete capable de retrouver dans ma memoire, s'il ne me les avait rappeles. Dans sa lettre, il fait des commentaires sur le sujet que je lui avais expose quelque temps auparavant au cours d'une conversation. "Mon cher Lawrence, "Je vous ai promis de vous ecrire au sujet du Thuggisme, mais mon temps a ete tellement pris que c'est seulement aujourd'hui que je puis tenir mon engagement. "J'ai ete fort interesse par votre extraordinaire aventure et j'aurais grand plaisir a causer encore de ce sujet avec vous. "Je puis vous apprendre qu'il est extremement rare qu'une femme soit initiee aux mysteres du Thuggisme, et dans le cas qui vous concerne, cela a pu arriver parce qu'elle avait goute, soit par hasard, soit a dessein, le _goor_ sacre, qui est le sacrifice offert par la bande apres chaque assassinat. "Quiconque a fait cela peut devenir un membre actif du Thuggisme, quels que soient son rang, son sexe et son etat. "Comme elle etait de sang noble, elle a du franchir rapidement les divers grades, celui de Tuhaee, ou eclaireur, celui de Lughaee, ou fossoyeur, celui de Shumshaee, qui maintient les mains de la victime, et finalement celui de Bhuttotee, ou etrangleur. "En tout cela, elle aurait recu les lecons de son gourou, ou conseiller spirituel, qu'elle indique dans votre recit comme son propre pere, qui fut un Borka ou Thug accompli. "Une fois qu'elle eut atteint ce degre, je ne m'etonne pas qu'elle eut eu de temps en temps des acces de fanatisme instinctif. "Le Pilhaoo, dont elle parle a un endroit, est un presage venu du cote gauche, lequel, s'il est suivi du Thibaoo, ou presage du cote droit, etait regarde comme une indication que tout irait bien. "A propos, vous parlez du vieux cocher qui vit l'Hindou sortant parmi les broussailles dans la matinee. "Ou je me trompe fort, ou bien il etait occupe a creuser la fosse de Copperthorne, car les coutumes des Thugs s'opposent absolument a ce que le meurtre soit commis avant qu'un receptacle soit prepare pour le corps. "A ma connaissance, un seul officier anglais dans l'Inde a ete victime de cette confrerie, ce fut le Lieutenant Monsell, en 1812. "Depuis, le colonel Sleeman est parvenu a l'ecraser en grande partie, bien que l'on ne puisse pas douter qu'elle a une extension plus grande que ne le supposent les autorites. "Vraiment, les endroits tenebreux de la terre sont pleins de cruautes et l'Evangile seul est en etat de concourir efficacement a dissiper ces tenebres. Je vous autorise tres volontiers a publier ces quelques remarques, s'il vous semble qu'elles jettent quelque lumiere sur votre recit. "Votre sincere ami" "B. C. Haller" LES OS Chapitre I La cabane d'Abe Durton n'etait point belle. On a entendu des gens affirmer qu'elle etait laide, et morne, suivant l'exemple des gens de l'Ecluse de Harvey, aller jusqu'a faire preceder leur adjectif d'un expletif plein d'expression qui soulignait leur appreciation. Mais Abe etait un homme impassible, qui allait son train, et pour l'esprit duquel les commentaires d'un public depourvu de gout ne faisaient guere d'impression. Il avait bati lui-meme la maison. Elle faisait son affaire et celle de son associe; leur fallait-il quelque chose de plus? A vrai dire, il montrait quelque susceptibilite sur ce point. -- Quoique je dise que c'est moi qui l'ai batie, remarquait-il. Elle est bien preferable a tous les hangars de la vallee. "Des trous? mais oui, naturellement; est-ce que vous pretendriez avoir de l'air frais sans qu'il y ait des trous? Ca ne sent pas le renferme chez moi. "La pluie? Eh bien, si elle laisse entrer la pluie, n'est-ce pas un avantage de savoir qu'il pleut sans avoir a ouvrir la porte. "Je ne voudrais pas d'une maison qui ne laisserait pas passer l'eau quelque part. "Quant a etre un peu ecartee de la perpendiculaire, eh bien, il ne me deplait pas qu'une maison penche un peu de cote. "En tout cas elle plait a mon camarade, le patron Morgan, et ce qui est bon pour lui est assez bon pour vous, je suppose. Et alors son interlocuteur, sentant venir les arguments _ad homineum_, s'esquivait ordinairement, et laissait l'architecte indigne maitre du champ de bataille. Mais si differentes que pussent etre les opinions quant a la beaute de l'edifice, il n'y en avait qu'une au sujet de son utilite. -- Pour le voyageur fatigue, apres une marche penible de la route de Buckhurst dans la direction de l'Ecluse de Harvey, la belle lueur qui brillait au sommet de la hauteur etait comme un phare d'espoir et de confort. Ces memes trous, dont parlaient les voisins narquois, contribuaient a repandre au dehors une joyeuse atmosphere de lumiere, qui etait deux fois la bienvenue en un soir comme celui- ci. Il n'y avait qu'un homme a l'interieur de la hutte. C'etait le proprietaire, Abe Durton, en personne, ou "Les Os", comme on l'avait baptise d'apres les regles primitives du blason en usage au camp. Il etait assis devant le grand feu de bois, contemplant d'un air farouche les profondeurs brulantes, et donnant de temps a autre un coup de pied a un fagot en maniere de lecon des que ce fagot faisait mine de se consumer en cendres. Sa figure de saxon au teint clair, aux yeux naifs et hardis, a la barbe blonde et frisee, se dessinait en un contour decoupe nettement sur l'obscurite, quand la lumiere fantasque s'y jouait. C'etait celle d'un homme viril, resolu. Cependant, un physionomiste aurait pu decouvrir, dans le dessin de la bouche, des indices qui trahissaient je ne sais quelle faiblesse, une indecision qui contrastait etrangement avec ses epaules d'hercule et ses membres massifs. Cette faiblesse d'Abe, c'etait d'etre une de ces natures confiantes, simples, qui sont aussi aisees a mener que difficiles a faire marcher, et cette heureuse flexibilite de caractere avait fait de lui en meme temps le jouet et le favori des habitants de l'Ecluse. Dans cette colonisation primitive, le badinage avait des allures assez lourdes, et cependant, si loin qu'on poussat la blague, on n'etait jamais arrive a faire prendre a la physionomie de "Les Os" un air sombre, a faire naitre en son brave coeur une mechante pensee. C'etait seulement quand il se figurait qu'on mettait en jeu son aristocratique associe, que l'on voyait sa levre inferieure prendre une contraction de mauvais augure et qu'un eclair de colere dans ses yeux bleus obligeait le plaisant le plus incorrigible de la colonie a rentrer jusqu'a l'apparence de sa raillerie preferee et a bifurquer vers une dissertation serieuse et absorbante sur le temps qu'il faisait. -- Le patron est en retard ce soir, murmura-t-il en se levant et s'etirant en un baillement de geant. Par mes etoiles! quelle pluie, quel vent! N'est-ce pas, Blinky? Blinky etait une chouette pleine de reserve, a l'humeur meditative, dont le confort et le bien-etre etaient pour son maitre un sujet de sollicitude constante, et qui, en ce moment meme, le contemplait gravement, perchee sur une des solives du toit. "C'est dommage que vous ne sachiez parler, Blinky, reprit Abe, en jetant un coup d'oeil a sa compagne emplumee, car il y a terriblement de raison dans votre figure. Et aussi pas mal de melancolie, on le dirait. Amour malheureux, peut-etre, quand vous etiez jeune... A propos d'amour, ajouta-t-il, je n'ai pas vu Suzanne de la journee. Il alluma la bougie plantee dans une bouteille noire sur la table, traversa la chambre et alla considerer d'un air grave une des nombreuses gravures des journaux illustres qui s'etaient egares par la, ou elles avaient ete decoupees par les habitants de la maison et collees au mur. La gravure qui attirait particulierement son attention representait une actrice au costume tres voyant, qui, un bouquet a la main, minaudait devant un auditoire imaginaire. Ce dessin avait, pour je ne sais quel motif insondable, fait une impression profonde sur le coeur sensible du mineur. Il avait concu a l'egard de la jeune personne un interet tout humain, et sans que rien l'y autorisat, il l'avait baptisee Suzanne Banks, et avait fait d'elle son ideal de la beaute feminine. -- Vous voyez ma Suzanne, disait-il, quand un voyageur venant de Buckhurst ou meme de Melbourne decrivait les charmes d'une Circe qu'il avait laissee la-bas. Il n'y a pas de jeune fille comparable a ma Suz. Si jamais vous retournez au vieux pays, ne manquez pas de demander a la voir. Suzanne Banks, c'est son nom, et j'ai trouve son portrait, que j'ai mis dans la cabane. Chapitre II Abe etait encore a la contemplation de sa charmeuse, quand la grossiere porte s'ouvrit. Un nuage aveuglant de rafale et de pluie penetra dans la cabane, cachant presque entierement un jeune homme, qui avanca d'un bond et se mit en devoir de fermer la porte derriere lui, operation que la violence du vent rendait assez malaisee. On aurait pu le prendre pour le genie de la tempete, avec l'eau qui ruisselait de sa longue chevelure et coulait sur sa figure pale et distinguee. -- Eh bien, dit-il, d'une voix legerement boudeuse, n'avez-vous rien prepare pour souper? -- Il est pret a servir, dit gaiement son compagnon, en montrant une grande marmite qui bouillait pres du feu. Vous avez l'air un peu mouille. -- Peste! un peu mouille! je suis trempe, ami, je suis inonde jusqu'aux os. C'est une nuit a ne pas mettre un chien dehors, du moins un chien pour lequel j'aurais quelque respect. Passez-moi cet habit sec qui est suspendu au clou. Jack Morgan, ou le patron, comme on l'appelait, appartenait a une classe plus nombreuse qu'on ne l'eut suppose a l'epoque de la ruee qui avait marque les commencements. C'etait un homme de bonne famille, qui avait recu une education liberale, un gradue d'une universite anglaise. Le patron aurait, suivant le cours naturel des choses, ete un vicaire energique. Il aurait cherche a faire son chemin dans les carrieres liberales, sans certains traits caches de son caractere qui avaient fait irruption au dehors, et qui avaient bien pu lui etre legues en heritage par le vieux sir Henry Morgan, l'homme qui avait fonde la famille, grace a quelques pieces de huit vaillamment conquises dans des batailles navales. C'etait evidemment ces quelques gouttes de sang aventureux qui l'avaient pousse a quitter, en sautant par la fenetre de la chambre a coucher, le presbytere vetu de lierre, a abandonner le home et les amis, pour venir en Australie, tenter la fortune, le pic et la pelle a la main dans les plaines australiennes. Les rudes habitants de l'Ecluse de Harvey n'avaient pas tarde a apprendre qu'en depit de sa figure feminine et de ses manieres precieuses, ce petit homme possedait un courage froid, une resolution invincible, grace auxquels il avait conquis ce respect dans une reunion d'hommes ou l'audace etait regardee comme la plus elevee des qualites humaines. Personne d'entre eux ne savait comment "Les Os" et lui etaient devenus associes, et pourtant ils l'etaient, associes, et l'homme le plus vigoureux, dans sa simple et sympathique nature, eprouvait un respect presque superstitieux envers son compagnon a l'esprit clair et decide. -- Voila qui va mieux, dit le patron en se laissant tomber dans la chaise devenue libre devant le feu, et regardant Abe qui mettait le couvert, deux assiettes de metal, des couteaux a manches de corne et des fourchettes aux dents de longueur anormale. -- Enlevez vos bottes de mineur, dit "Les Os". Ce n'est pas la peine d'emplir la cabane de terre rouge... Venez vous asseoir. Son gigantesque associe s'approcha d'un air humble et s'assit sur un baril. -- Qu'y a-t-il de nouveau? demanda-t-il. -- Les actions montent, dit son compagnon, voila ce qu'il y a. Regardez ca. Et il tira de la poche de son habit fumant un numero de journal froisse. "Voici la _Sentinelle de Buckhurst_. Lisez cet article: celui qui se rapporte a un filon qui donne un bon rendement dans la mine de Conemara. Nous sommes fortement engages dans l'affaire, mon garcon. Nous pourrions vendre aujourd'hui et faire quelque benefice, mais je crois qu'il vaut mieux attendre. Pendant qu'il parlait, Abe dechiffrait laborieusement l'article en question, en suivant les lignes avec son gros index et marmottant sous sa moustache couleur de rouille. -- Deux cents dollars le pied! dit-il en relevant la tete. Eh! camarade, nous avons cent pieds chacun. Ca nous ferait vingt mille dollars. Avec ca on pourrait retourner au pays. -- Quelle sottise! dit son compagnon. Nous l'avons quitte pour venir ramasser ici un peu mieux qu'un miserable millier de livres. L'affaire doit devenir encore meilleure. Sinclair, l'essayeur, s'est rendu sur place et il dit qu'il a la une des couches de quartz les plus riches qu'il aie jamais vues. C'est le moment de faire l'acquisition de machines a broyer. A propos, quel est le resultat de la journee? Abe tira de sa poche une petite boite de bois et la tendit a son camarade. Elle contenait la valeur d'une cuillere a the de sable et un ou deux petits grains metalliques de la grosseur d'un pois tout au plus. Le patron Morgan se mit a rire et la rendit a son associe. -- A ce compte-la, nous ne ferons pas notre fortune, "Les Os", dit-il. Et il y eut une pause dans la conversation, pendant que les deux hommes ecoutaient le vent qui tournait la petite cabane en hurlant et sifflant. -- Et des nouvelles de Buckhurst? dit Abe en se levant, et se mettant en devoir d'extraire le contenu de la marmite. -- Pas grand-chose, dit son compagnon. Joe-a-l'oeil-de-coq a ete tue d'un coup de feu par Billy-Reid dans le magasin de Mac Farlane. -- Ah! dit Abe d'un air vaguement interesse. -- Les coureurs de la Brousse sont en campagne et arrives presqu'a la gare de Rochdale: on dit qu'ils vont se montrer par ici. Le mineur sifflota en versant un peu de whisky dans une cruche. -- Rien de plus? demanda-t-il. -- Rien d'important, sinon que les Noirs se sont un peu fait voir par la-bas vers la route de Sterling, et que l'essayeur a achete un piano, et qu'il va faire venir sa fille de Melbourne, pour s'etablir dans la maison neuve, de l'autre cote de la route. Ainsi, vous le voyez, mon garcon, nous aurons quelque chose a voir, ajouta-t-il en s'asseyant et attaquant le plat qui lui etait servi. -- On dit que c'est une beaute, "Les Os", reprit-il. -- Elle ne serait qu'un chiffon a coudre sur ma Suzon, repliqua l'autre d'un ton decide. Son associe sourit en regardant l'image aux couleurs criardes collee au mur. Soudain il posa son couteau et parut ecouter. Au milieu du grondement furieux du vent et de la pluie, passait un son sourd et roulant qui evidemment ne venait pas de la lutte des elements. -- Qu'est-ce que c'est? -- Du diable! si je le sais. Les deux hommes se dirigerent vers la porte et sonderent attentivement l'obscurite du regard. Bien loin sur la route de Buckhurst, ils entrevirent une lumiere mobile et le son sourd s'accrut. -- C'est un buggy qui arrive, dit Abe. -- Ou va-t-il? -- Je ne sais pas. Sans doute il va traverser le gue. -- Mais, mon homme, il y aura six pieds d'eau au gue cette nuit et un courant aussi violent qu'une chute de moulin. Maintenant la lumiere etait plus rapprochee. Elle se mouvait rapidement au tournant de la route. On entendait un galop furieux avec le cahot des roues. -- Les chevaux se sont emportes, par le tonnerre? -- Mauvaise affaire pour l'homme qui est dedans. Chapitre III Il y avait chez les habitants de l'Ecluse de Harvey un rude sentiment d'individualite, grace auquel chacun supportait a lui seul le poids de ses mesaventures et sympathisait fort peu avec celles de son prochain. Ce qui predominait chez les deux hommes, c'etait uniquement la curiosite pendant qu'ils regardaient les lanternes se balancer, s'agiter a mesure qu'elles se rapprochaient sur les detours de la route. -- S'il n'arrive pas a se rendre maitre d'eux avant qu'ils atteignent le gue, c'est un homme flambe, remarqua Abe Durton, avec resignation. Une accalmie soudaine se fit dans le morne ruissellement de la pluie. Elle ne dura qu'un moment, mais en ce moment-la, le vent apporta un long cri qui fit tressaillir les deux hommes, qui leur fit echanger un regard puis les lanca a toutes jambes sur la pente raide qui descendait vers la route. -- Une femme, par le ciel! fit Abe, d'une voix haletante, en franchissant d'un bond, dans sa hate temeraire, la fosse d'une mine. Morgan etait le plus leger et le plus agile des deux. Il eut bientot devance son athletique compagnon. Une minute plus tard, il etait debout, haletant, la tete nue, dans la vase qui couvrait la route molle et detrempee, pendant que son associe descendait encore a grand-peine la pente tres raide. La voiture etait presque sur lui a ce moment. Il distinguait aisement, a la lumiere des lanternes, le cheval australien au corps efflanque, qui, terrifie par l'orage et le bruit qu'il faisait lui-meme, se dirigeait a une allure folle vers le gue. L'homme, qui conduisait vit sans doute devant lui la figure pale et resolue de celui qui etait debout sur la route, car il hurla quelques mots d'avertissement et fit un effort supreme pour retenir la bete. Il y eut un cri, un juron, un bruit de craquement, et Abe, accourant en bas, vit un cheval emporte au dernier degre de fureur, qui se dressait avec rage, soulevant un corps svelte suspendu a la bride. Le Patron, avec cette rapide intuition qui avait fait de lui, en son temps, le meilleur joueur de cricket, avait saisi la bride juste au-dessous du mors et s'y etait cramponne avec une muette concentration de force. Une fois, il fut projete sur le sol par un choc violent et sourd, pendant que le cheval portait brusquement la tete en avant, avec un renaclement de triomphe, mais ce fut seulement pour s'apercevoir que l'homme, etendu a terre sous ses sabots de devant, maintenait son etreinte impitoyable. -- Tenez-le, "Les Os", dit-il a un homme de haute taille qui se precipitait sur la route, et saisissait l'autre bride. -- Tres bien, mon vieux, je le tiens! Et le cheval, effraye a la vue d'un nouvel assaillant, ne bougea plus, et resta tout frissonnant d'epouvante. -- Levez-vous, Patron, il n'y a plus de danger a present. Mais le pauvre patron restait etendu, gemissant, dans la boue. -- Je ne peux pas, "Les Os", dit-il, avec une certaine vibration dans la voix, comme celle de la souffrance. Il y a quelque chose qui ne va pas, mon vieux, mais ne faites pas de bruit. Ce n'est que le contrecoup. Donnez-moi un coup de main. Abe se pencha tendrement sur son compagnon gisant. Il put voir qu'il etait tres pale et respirait difficilement. -- Du courage, Patron, murmura-t-il. Hallo! mes etoiles! Les deux dernieres exclamations jaillirent de la poitrine du brave mineur comme si elles en etaient chassees par une force irresistible, et tel fut son ebahissement qu'il recula de deux pas. La, de l'autre cote de l'homme a terre, a demi enveloppee de tenebres, se dressait une forme qui, pour l'ame simple d'Abe, apparut comme la plus belle vision qui se fut jamais montree sur terre. Pour des yeux, qui n'ont ete accoutumes a se reposer sur rien de plus captivant que les figures rougeaudes et les barbes en broussailles des mineurs de l'Ecluse, il semblait que cette creature si blanche, si delicate ne put etre qu'une passagere venue de quelque monde plus beau. Abe la contempla avec un respect plein d'admiration, au point d'en oublier un moment son ami qui gisait contusionne sur le sol. -- Oh! papa, dit l'apparition d'une voix fort emue, il est blesse, le gentleman est blesse. Et avec un geste rapide de sympathie feminine, elle se pencha sur le corps gisant du patron Morgan. -- Tiens, mais c'est Abe Durton et son associe, dit le conducteur du buggy, en s'avancant, ce qui fit reconnaitre la figure grisonnante de M. Joshua Sinclair, l'essayeur des mines. Je ne sais comment vous remercier, les gars. Cet infernal animal a pris le mors aux dents, et j'ai vu le moment ou il me fallait jeter Carrie par-dessus bord et risquer ensuite la meme chance. -- Cela va bien, reprit-il en voyant Morgan se remettre debout tout chancelant. Pas trop de mal, j'espere? -- Maintenant, je suis en etat de remonter jusqu'a la cabane, dit le jeune homme en s'appuyant a l'epaule de son associe. Comment ferez-vous pour conduire miss Sinclair chez elle? -- Oh! nous pouvons faire le trajet a pied, dit la jeune personne, qui secoua les dernieres traces de sa peur avec toute l'elasticite de son age. -- Nous pouvons remonter en voiture et suivre la route en contournant la rive de maniere a ecarter le passage a gue, dit son pere. Le cheval a l'air tout a fait calme a present, et vous n'avez plus rien a en craindre, Carrie. J'espere que nous vous verrons tous les deux a la maison. Ni elle, ni moi, nous ne pourrons oublier l'evenement de cette nuit. Miss Carrie ne dit rien, mais elle trouva moyen de jeter un petit coup d'oeil timide, plein de reconnaissance sous ses longs cils, un de ces coups d'oeil qui eussent rendu l'honnete Abe capable d'arreter une locomotive. Puis on cria joyeusement bonne nuit. Le fouet claqua et le buggy disparut a grand bruit dans l'obscurite. Chapitre IV -- Vous m'avez dit, papa, que les gens etaient butors et sales, fit miss Sinclair, apres un long silence, quand les deux ombres noires furent effacees dans le lointain, et que la voiture roulait tout le long de l'indocile torrent. Je ne le trouve pas. Ils me paraissent fort gentils. Et Carrie fut d'une tranquillite inaccoutumee pendant le reste de son voyage, et elle parut prendre mieux son parti du destin qui l'eloignait de sa chere amie Amelie, restee la-bas bien loin, a la pension, a Melbourne. Cela ne l'empecha point d'ecrire ce meme soir a ladite jeune personne une longue lettre, franche, pleine de details sur leur petite aventure. "Ils ont arrete le cheval, ma chere, et un de ces pauvres garcons a ete blesse. "Oh! Amy, si vous aviez vu l'autre en chemise rouge, un pistolet a la ceinture. "Je n'ai pu m'empecher de penser a vous, ma chere. "Il etait juste ce que vous imaginiez. Vous vous rappelez? Une moustache blonde et de grands yeux bleus. "Et comme il me devisageait, pauvre creature! Vous n'avez jamais vu de gens pareils dans Burke Street, non, Amy." Et ainsi de suite quatre pages de ce joli gazouillement feminin. Pendant ce temps, le pauvre patron, rudement secoue, avait remonte la cote avec l'aide de son associe et regagne l'abri de la cabane. Abe le soigna avec des remedes empruntes a la modeste pharmacie du camp et lui banda son bras demis. Tous deux etaient des gens peu loquaces. Ni l'un ni l'autre ne fit allusion a ce qui s'etait passe. Neanmoins, Blinky ne manqua pas de remarquer que son maitre oubliait de faire ses devotions ordinaires du soir devant l'autel de Suzanne Banks. Cet oiseau perspicace tira-t-il quelques conclusions de ce fait, ainsi que de cet autre que "Les Os" resta longtemps, l'air grave, a fumer, pres du feu, qui allait s'eteignant? Je ne sais. Qu'il suffise de dire que la chandelle finit par s'eteindre, que le mineur se leva de sa chaise, que son amie emplumee descendit se percher sur son epaule, et que si elle ne lanca point un ululement de sympathie, c'est qu'elle en fut empechee par un signe d'avertissement qu'Abe lui fit du doigt et aussi par l'instinct des convenances, fort developpe en elle. Chapitre V Si un voyageur de passage etait arrive dans les rues tortueuses de la ville de l'Ecluse de Harvey peu de temps apres la venue de miss Sinclair, il aurait remarque un changement considerable dans les manieres et les costumes de ses habitants. Etait-il du a l'influence bienfaisante qu'exerce la presence d'une femme, ou avait-il pour cause l'emulation que faisait naitre l'exterieur brillant d'Abe Durton? Voir qui est difficile a determiner: probablement les deux causes y concouraient ensemble. Il est certain que ce jeune homme avait senti soudain se developper en lui un gout de plus en plus prononce pour la proprete, et des egards pour les conventions de la vie civilisee, qui provoquaient l'etonnement et les railleries de ses compagnons. Que le patron Morgan prit quelque soin de son exterieur, c'etait une chose qui avait ete rangee depuis longtemps au nombre des phenomenes curieux et inexplicables, qui dependent d'une premiere education, mais que ce grand degingande de "Les Os", avec son laisser-aller, paradat en chemise propre, c'etait un fait que tous les barbons de l'Ecluse regardaient comme un affront direct et premedite. En consequence, et comme mesure defensive, il y eut une seance de debarbouillement general apres les heures de travail. L'Epicerie fut envahie au point que le savon haussa jusqu'a un prix sans precedent et qu'il fallut en commander un reassortiment au magasin de Macfarlane, a Buckhurst. -- Est-ce que nous sommes ici dans un libre camp de mineurs ou dans une maudite ecole du dimanche? Ainsi se plaignait d'un ton indigne le grand Mac Coy, membre distingue du parti reactionnaire, homme qui avait persiste a marquer le pas, pendant que le temps marchait, car il avait ete absent pendant la periode de regeneration. Mais ses protestations ne trouverent que peu d'echos, et au bout de deux jours, l'aspect trouble de l'eau de la crique annonca sa capitulation, et elle fut confirmee par son apparition au Bar Colonial, ou il montra une face luisante, d'un air embarrasse. Sa chevelure exhalait un relent de graisse d'ours. -- Je me sens comme qui dirait depayse, dit-il du ton d'un homme qui s'excuse, mais j'ai voulu me rendre compte de ce qu'il y avait sous l'argile. Et il se contempla d'un air approbateur dans le miroir fele qui embellissait la salle d'honneur de l'etablissement. Notre visiteur fortuit aurait egalement remarque une modification dans les propos de la population. En tout cas, des que se montrait, meme de loin, sous un certain petit chapeau fort coquet, une charmante et douce figure de fillette, parmi les puits hors de service et les amas de terre rouge qui deshonoraient les flancs de la vallee, on entendait des chuchotements de gens qui s'avertissaient, et aussitot se dissipait partout le nuage de jurons, qui etait, je regrette d'avoir a le constater, un trait caracteristique de la population travailleuse a l'Ecluse de Harvey. Pour que de telles choses arrivent, il ne faut qu'un commencement, et il fut facile de remarquer que longtemps apres la disparition de miss Sinclair, il y eut un mouvement d'ascension dans le barometre moral des fouilles. Les gens reconnurent par experience que leur stock d'epithetes etait moins borne qu'ils ne s'etaient habitues a le croire, et que les moins sales etaient parfois les plus propres a exprimer leur pensee. Abe avait ete autrefois regarde, dans le camp, comme un des appreciateurs les plus experimentes, de la valeur d'un minerai. On etait d'accord pour le croire capable d'estimer avec une exactitude remarquable la quantite d'or que contenait un fragment de quartz. Toutefois, c'etait la une erreur. Sans quoi il n'eut point fait la depense inutile de tant d'analyses d'echantillons sans valeur, qu'il le faisait maintenant. Master Joshua Sinclair se vit encombre d'un tel arrivage de fragments de mica, de morceaux de roche contenant un pourcentage infinitesimal de metaux precieux qu'il commencait a se faire une opinion tres defavorable des aptitudes du jeune homme au travail des mines. On assure meme qu'Abe s'en alla un matin vers la maison, un sourire d'espoir sur les levres, et qu'apres s'etre fouille, il tira du creux de son tricot une moitie de brique, en faisant la remarque toute stereotypee: "qu'a la fin il avait donne le coup de pic au bon endroit, et qu'il etait venu, comme ca, faire un tour, et se faire donner une estimation en chiffre". Toutefois, comme cette anecdote n'a pas d'autre fondement que l'assertion toute gratuite de Jim Struggles, le loustic du camp, il peut se faire que les details n'en soient pas d'une rigoureuse exactitude. Chapitre VI Ce qui est certain, c'est que soit par suite de ses visites professionnelles de la matinee, soit de celles qu'il faisait le soir comme voisin, le gigantesque mineur etait devenu un des etres familiers du petit salon, dans la villa des Azalees, ainsi que se denommait somptueusement la maison neuve de l'essayeur. Il se risquait rarement a prendre la parole en presence de la jeune personne qui l'occupait. Il se bornait a rester assis tout a fait au bord de sa chaise, dans un etat d'admiration muette, pendant qu'elle tapotait un air tres dansant sur le piano recemment importe. Et ses pieds l'entrainaient dans maints endroits etranges, inattendus. Miss Carrie en etait venue a croire que les jambes d'Abe agissaient d'une facon tout a fait independante du reste de son corps. Elle avait renonce a se rendre compte pour quoi elle les rencontrait a un bout de la table, pendant que leur proprietaire etait a l'autre bout, et s'excusait. Il n'y avait qu'un nuage a l'horizon mental du brave "Les Os", c'etait l'apparition periodique de Tom Ferguson le Noir, du bac de Rochdale. Ce jeune et ruse chenapan avait reussi a s'insinuer dans les bonnes graces du vieux Joshua, et il faisait de tres frequentes visites a la villa. Des bruits facheux couraient au sujet de Tom le Noir. A l'Ecluse de Harvey, on n'est guere porte a la censure et pourtant on y sentait generalement que Ferguson etait un homme a eviter. Il y avait neanmoins dans ses manieres un elan temeraire, dans sa conversation un petillement qui charmaient d'une facon irresistible. Le patron lui-meme, si difficile en pareilles matieres, en vint a cultiver sa societe, tout en se faisant une idee exacte de son caractere. Miss Carrie parut accueillir sa venue comme un soulagement. Elle jasait pendant des heures a propos de livres, de musique, et des plaisirs de Melbourne. Dans de telles occasions, le pauvre "Les Os" tombait au fin fond des abimes du decouragement ou bien s'esquivait, ou restait a jeter sur son rival des regards empreints d'une malveillance sincere qui paraissaient divertir beaucoup ce gentleman. Le mineur ne tint point secrete pour son associe l'admiration qu'il eprouvait pour miss Sinclair. S'il etait silencieux lorsqu'il se trouvait avec elle, il se montrait prodigue de paroles, lorsqu'il etait question d'elle dans la conversation. S'il y avait des flaneurs sur la route de Buckhurst, ils purent entendre au haut de la cote une voix de stentor lancant a toute volee un chapelet des charmes feminins. Il soumit ses embarras a l'intelligence superieure du patron. -- Ce faineant de Rochdale, disait-il, on dirait que ca lui est naturel de degoiser ainsi. Quant a moi, quand il s'agirait de ma vie, je ne trouve pas un mot. Dites-moi, patron, qu'est-ce que vous diriez a une demoiselle comme celle-la? -- Eh bien, je lui parlerais des choses qui l'interessent, dit son compagnon. -- Ah! oui, voila le difficile. -- Parlez-lui des habitudes de l'endroit et du pays, dit le patron! en aspirant d'un air meditatif une bouffee de sa pipe. Racontez-lui des histoires de ce que vous avez vu dans les mines, des choses de ce genre. -- Eh! vous feriez ca, vous? lui repondait son compagnon un peu encourage. Si c'est de la que ca depend, je suis son homme. Je vais aller la-bas maintenant, je lui parlerai de Chicago Bill, et je lui conterai comment il mit deux balles dans un homme, au tournant de la route, le soir du bal. Le Patron Morgan eclata de rire: -- Ce ne serait guere a propos, dit-il. Si vous lui racontiez cela, vous lui feriez peur. Dites-lui quelque chose de plus leger, voyez-vous, quelque chose qui l'amuse, quelque chose de plaisant. -- De plaisant? dit l'amoureux inquiet, d'un ton moins confiant. Comment vous et moi nous avons enivre Mat Roulahan, et l'avons mis dans la chaire du ministre a l'eglise baptiste, et comme qu