The Project Gutenberg EBook of Tarass Boulba, by Nikolai Vassilievitch Gogol This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included with this eBook or online at www.gutenberg.net Title: Tarass Boulba Author: Nikolai Vassilievitch Gogol Release Date: October 19, 2004 [EBook #13794] Language: French Character set encoding: ASCII *** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK TARASS BOULBA *** Produced by Ebooks libres et gratuits at http://www.ebooksgratuits.com Nikolai Vassilievitch Gogol TARASS BOULBA Traduit du russe par Louis Viardot (1835) Table des matieres PREFACE CHAPITRE I CHAPITRE II CHAPITRE III CHAPITRE IV CHAPITRE V CHAPITRE VI CHAPITRE VII CHAPITRE VIII CHAPITRE IX CHAPITRE X CHAPITRE XI CHAPITRE XII PREFACE La nouvelle intitulee _Tarass Boulba_, la plus considerable du recueil de Gogol, est un petit roman historique ou il a decrit les moeurs des anciens Cosaques Zaporogues. Une note preliminaire nous semble a peu pres indispensable pour les lecteurs etrangers a la Russie. Nous ne voulons pas, toutefois, rechercher si le savant geographe Mannert a eu raison de voir en eux les descendants des anciens Scythes (Niebuhr a prouve que les Scythes d'Herotode etaient les ancetres des Mongols), ni s'il faut absolument retrouver les Cosaques (en russe _Kasak_) dans les _[mot en grec]_de Constantin Porphyrogenete, les _Kassagues_ de Nestor, les _cavaliers _et _corsaires russes_ que les geographes arabes, anterieurs au XIIIe siecle, placaient dans les parages de la mer Noire. Obscure comme l'origine de presque toutes les nations, celle des Cosaques a servi de theme aux hypotheses les plus contradictoires. Nous devons seulement relever l'opinion, longtemps admise, de l'historien Schloezer, lequel, se fondant sur les moeurs vagabondes et l'esprit d'aventure qui distinguerent les Cosaques des autres races slaves, et sur l'alteration de leur langue militaire, pleine de mots turcs et d'idiotismes polonais, crut que, dans l'origine, les Cosaques ne furent qu'un ramas d'aventuriers venus de tous les pays voisins de l'Ukraine, et qu'ils ne parurent qu'a l'epoque de la domination des Mongols en Russie. Les Cosaques se recruterent, il est vrai, de Russes, de Polonais, de Turcs, de Tatars, meme de Francais et d'Italiens; mais le fond primitif de la nation cosaque fut une race slave, habitant l'Ukraine, d'ou elle se repandit sur les bords du Don, de l'Oural et de la Volga. Ce fut une petite armee de huit cents Cosaques, qui, sous les ordres de leur _ataman_ Yermak, conquit toute la Siberie en 1580. Une des branches ou tribus de la nation cosaque, et la plus belliqueuse, celle des Zaporogues, parait, pour la premiere fois, dans les annales polonaises au commencement du XVIe siecle. Ce nom leur venait des mots russes _za_, au dela (_trans_), et _porog_, cataracte, parce qu'ils habitaient plus bas que les bancs de granit qui coupent en plusieurs endroits le lit de Dniepr. Le pays occupe par eux portait le nom collectif de _Zaporojie_. Maitres d'une grande partie des plaines fertiles et des steppes de l'Ukraine, tour a tour allies ou ennemis des Russes, des Polonais, des Tatars et des Turcs, les Zaporogues formaient un peuple eminemment guerrier organise en republique militaire, et offrant quelque lointaine et grossiere ressemblance avec les ordres de chevalerie de l'Europe occidentale. Leur principal etablissement, appele la _setch_, avait d'habitude pour siege une ile du Dniepr. C'etait un assemblage de grandes cabanes en bois et en terre, entourees d'un glacis, qui pouvait aussi bien se nommer un camp qu'un village. Chaque cabane (leur nombre n'a jamais depasse quatre cents) pouvait contenir quarante ou cinquante Cosaques. En ete, pendant les travaux de la campagne, il restait peu de monde a la _setch; _mais en hiver, elle devait etre constamment gardee par quatre mille hommes. Le reste se dispersait dans les villages voisins, ou se creusait, aux environs, des habitations souterraines, appelees _zimovniki_ (de _zima_, hiver). La _setch_ etait divisee en trente-huit quartiers ou _koureni _(de _kourit_, fumer; le mot _kouren _correspond a celui du foyer). Chaque Cosaque habitant la _setch_ etait tenu de vivre dans son _kouren;_ chaque _kouren_, designe par un nom particulier qu'il tirait habituellement de celui de son chef primitif, elisait un _ataman_ (_kourennoi-ataman_), dont le pouvoir ne durait qu'autant que les Cosaques soumis a son commandement etaient satisfaits de sa conduite. L'argent et les hardes des Cosaques d'un _kouren_ etaient deposes chez leur _ataman_, qui donnait a location les boutiques et les bateaux (_douby_) de son _kouren_, et gardait les fonds de la caisse commune. Tous les Cosaques d'un _kouren_ dinaient a la meme table. Les _koureni_ assembles choisissaient le chef superieur, le _kochevoi-ataman_ (de _kosch, _en tatar _camp,_ ou de _kotchevat_, en russe _camper_). On verra dans la nouvelle de Gogol comment se faisait l'election du _kochevoi._ La _rada_, ou assemblee nationale, qui se tenait toujours apres diner, avait lieu deux fois par an, a jours fixes, le 24 juin, jour de la fete de saint Jean-Baptiste, et le 1er octobre, jour de la presentation de la Vierge, patronne de l'eglise de la _setch._ Le trait le plus saillant, et particulierement distinctif de cette confrerie militaire, c'etait le celibat impose a tous ses membres pendant leur reunion. Aucune femme n'etait admise dans la _setch._ Preface a l'edition de la Librairie Hachette et Cie, 1882. CHAPITRE I -- Voyons, tourne-toi. Dieu, que tu es drole! Qu'est-ce que cette robe de pretre? Est-ce que vous etes tous ainsi fagotes a votre academie? Voila par quelles paroles le vieux Boulba accueillait ses deux fils qui venaient de terminer leurs etudes au seminaire de Kiew[1], et qui rentraient en ce moment au foyer paternel. Ses fils venaient de descendre de cheval. C'etaient deux robustes jeunes hommes, qui avaient encore le regard en dessous, comme il convient a des seminaristes recemment sortis des bancs de l'ecole. Leurs visages, pleins de force et de sante, commencaient a se couvrir d'un premier duvet que n'avait jamais fauche le rasoir. L'accueil de leur pere les avait fort troubles; ils restaient immobiles, les yeux fixes a terre. -- Attendez, attendez; laissez que je vous examine bien a mon aise. Dieu! que vous avez de longues robes! dit-il en les tournant et retournant en tous sens. Diables de robes! je crois qu'on n'en a pas encore vu de pareilles dans le monde. Allons, que l'un de vous essaye un peu de courir: je verrai s'il ne se laissera pas tomber le nez par terre, en s'embarrassant dans les plis. -- Pere, ne te moque pas de nous, dit enfin l'aine. -- Voyez un peu le beau sire! et pourquoi donc ne me moquerais-je pas de vous? -- Mais, parce que... quoique tu sois mon pere, j'en jure Dieu, si tu continues de rire, je te rosserai. -- Quoi! fils de chien, ton pere! dit Tarass Boulba en reculant de quelques pas avec etonnement. -- Oui, meme mon pere; quand je suis offense, je ne regarde a rien, ni a qui que ce soit. -- De quelle maniere veux-tu donc te battre avec moi, est-ce a coups de poing? -- La maniere m'est fort egale. -- Va pour les coups de poing, repondit Tarass Boulba en retroussant ses manches. Je vais voir quel homme tu fais a coups de poing. Et voila que pere et fils, au lieu de s'embrasser apres une longue absence, commencent a se lancer de vigoureux horions dans les cotes, le dos, la poitrine, tantot reculant, tantot attaquant. -- Voyez un peu, bonnes gens: le vieux est devenu fou; il a tout a fait perdu l'esprit, disait la pauvre mere, pale et maigre, arretee sur le perron, sans avoir encore eu le temps d'embrasser ses fils bien-aimes. Les enfants sont revenus a la maison, plus d'un an s'est passe depuis qu'on ne les a vus; et lui, voila qu'il invente, Dieu sait quelle sottise... se rosser a coups de poing! -- Mais il se bat fort bien, disait Boulba s'arretant. Oui, par Dieu! tres bien, ajouta-t-il en rajustant ses habits; si bien que j'eusse mieux fait de ne pas l'essayer. Ca fera un bon Cosaque. Bonjour, fils; embrassons-nous. Et le pere et le fils s'embrasserent. -- Bien, fils. Rosse tout le monde comme tu m'as rosse; ne fais quartier a personne. Ce qui n'empeche pas que tu ne sois drolement fagote. Qu'est-ce que cette corde qui pend? Et toi, nigaud, que fais-tu la, les bras ballants? dit-il en s'adressant au cadet. Pourquoi, fils de chien, ne me rosses-tu pas aussi? -- Voyez un peu ce qu'il invente, disait la mere en embrassant le plus jeune de ses fils. On a donc de ces inventions-la, qu'un enfant rosse son propre pere! Et c'est bien le moment d'y songer! Un pauvre enfant qui a fait une si longue route, qui s'est si fatigue (le pauvre enfant avait plus de vingt ans et une taille de six pieds), il aurait besoin de se reposer et de manger un morceau; et lui, voila qu'il le force a se battre. -- Eh! eh! mais tu es un freluquet a ce qu'il me semble, disait Boulba. Fils, n'ecoute pas ta mere; c'est une femme, elle ne sait rien. Qu'avez-vous besoin, vous autres, d'etre dorlotes? Vos dorloteries, a vous, c'est une belle plaine, c'est un bon cheval; voila vos dorloteries. Et voyez-vous ce sabre? voila votre mere. Tout le fatras qu'on vous met en tete, ce sont des betises. Et les academies, et tous vos livres, et les ABC, et les philosophies, et tout cela, je crache dessus. Ici Boulba ajouta un mot qui ne peut passer a l'imprimerie. -- Ce qui vaut mieux, reprit-il, c'est que, la semaine prochaine, je vous enverrai au _zaporojie_. C'est la que se trouve la science; c'est la qu'est votre ecole, et que vous attraperez de l'esprit. -- Quoi! ils ne resteront qu'une semaine ici? disait d'une voix plaintive et les larmes aux yeux la vieille bonne mere. Les pauvres petits n'auront pas le temps de se divertir et de faire connaissance avec la maison paternelle. Et moi, je n'aurai pas le temps de les regarder a m'en rassasier. -- Cesse de hurler, vieille; un Cosaque n'est pas fait pour s'avachir avec les femmes. N'est-ce pas? tu les aurais caches tous les deux sous ta jupe, pour les couver comme une poule ses oeufs. Allons, marche. Mets-nous vite sur la table tout ce que tu as a manger. Il ne nous faut pas de gateaux au miel, ni toutes sortes de petites fricassees. Donne-nous un mouton entier ou toute une chevre; apporte-nous de l'hydromel de quarante ans; et donne-nous de l'eau-de-vie, beaucoup d'eau-de-vie; pas de cette eau-de-vie avec toutes sortes d'ingredients, des raisins secs et autres vilenies; mais de l'eau-de-vie toute pure, qui petille et mousse comme une enragee. Boulba conduisit ses fils dans sa chambre, d'ou sortirent a leur rencontre deux belles servantes, toutes chargees de _monistes_[2]. Etait-ce parce qu'elles s'effrayaient de l'arrivee de leurs jeunes seigneurs, qui ne faisaient grace a personne? etait-ce pour ne pas deroger aux pudiques habitudes des femmes? A leur vue, elles se sauverent en poussant de grands cris, et longtemps encore apres, elles se cacherent le visage avec leurs manches. La chambre etait meublee dans le gout de ce temps, dont le souvenir n'est conserve que par les _douma_[3] et les chansons populaires, que recitaient autrefois, dans l'Ukraine, les vieillards a longue barbe, en s'accompagnant de la _bandoura_[4], au milieu d'une foule qui faisait cercle autour d'eux; dans le gout de ce temps rude et guerrier, qui vit les premieres luttes soutenues par l'Ukraine contre l'union[5]. Tout y respirait la proprete. Le plancher et les murs etaient revetus d'une couche de terre glaise luisante et peinte. Des sabres, des fouets (_nagaikas_), des filets d'oiseleur et de pecheur, des arquebuses, une corne curieusement travaillee servant de poire a poudre, une bride chamarree de lames d'or, des entraves parsemees de petits clous d'argent, etaient suspendus autour de la chambre. Les fenetres, fort petites, portaient des vitres rondes et ternes, comme on n'en voit plus aujourd'hui que dans les vieilles eglises; on ne pouvait regarder au dehors qu'en soulevant un petit chassis mobile. Les baies de ces fenetres et des portes etaient peintes en rouge. Dans les coins, sur des dressoirs, se trouvaient des cruches d'argile, des bouteilles en verre de couleur sombre, des coupes d'argent cisele, d'autres petites coupes dorees, de differentes mains-d'oeuvre, venitiennes, florentines, turques, circassiennes, arrivees par diverses voies aux mains de Boulba, ce qui etait assez commun dans ces temps d'entreprises guerrieres. Des bancs de bois, revetus d'ecorce brune de bouleau, faisaient le tour entier de la chambre. Une immense table etait dressee sous les saintes images, dans un des angles anterieurs. Un haut et large poele, divise en une foule de compartiments, et couvert de briques vernissees, bariolees, remplissait l'angle oppose. Tout cela etait tres connu de nos deux jeunes gens, qui venaient chaque annee passer les vacances a la maison; je dis venaient, et venaient a pied, car ils n'avaient pas encore de chevaux, la coutume ne permettant point aux ecoliers d'aller a cheval. Ils etaient encore a l'age ou les longues touffes du sommet de leur crane pouvaient etre tirees impunement par tout Cosaque arme. Ce n'est qu'a leur sortie du seminaire que Boulba leur avait envoye deux jeunes etalons pour faire le voyage. A l'occasion du retour de ses fils, Boulba fit rassembler tous les centeniers de son _polk_[6] qui n'etaient pas absents; et quand deux d'entre eux se furent rendus a son invitation, avec le _iesaoul_[7] Dmitri Tovkatch, son vieux camarade, il leur presenta ses fils en disant: -- Voyez un peu quels gaillards! je les enverrai bientot a la _setch_. Les visiteurs feliciterent et Boulba et les deux jeunes gens, en leur assurant qu'ils feraient fort bien, et qu'il n'y avait pas de meilleure ecole pour la jeunesse que le _zaporojie_. -- Allons, seigneurs et freres, dit Tarass, asseyez-vous chacun ou il lui plaira. Et vous, mes fils, avant tout, buvons un verre d'eau-de-vie. Que Dieu nous benisse! A votre sante, mes fils! A la tienne, Ostap (Eustache)! A la tienne, Andry (Andre)! Dieu veuille que vous ayez toujours de bonnes chances a la guerre, que vous battiez les paiens et les Tatars! et si les Polonais commencent quelque chose contre notre sainte religion, les Polonais aussi! Voyons, donne ton verre. L'eau-de-vie est-elle bonne? Comment se nomme l'eau-de-vie en latin? Quels sots etaient ces Latins! ils ne savaient meme pas qu'il y eut de l'eau-de-vie au monde. Comment donc s'appelait celui qui a ecrit des vers latins? Je ne suis pas trop savant; j'ai oublie son nom. Ne s'appelait-il pas Horace? -- Voyez-vous le sournois, se dit tout bas le fils aine, Ostap; c'est qu'il sait tout, le vieux chien, et il fait mine de ne rien savoir. -- Je crois bien que l'archimandrite ne vous a pas meme donne a flairer de l'eau-de-vie, continuait Boulba. Convenez, mes fils, qu'on vous a vertement etrilles, avec des balais de bouleau, le dos, les reins, et tout ce qui constitue un Cosaque. Ou bien peut- etre, parce que vous etiez devenus grands garcons et sages, vous rossait-on a coups de fouet, non les samedis seulement, mais encore les mercredis et les jeudis. -- Il n'y a rien a se rappeler de ce qui s'est fait, pere, repondit Ostap; ce qui est passe est passe. -- Qu'on essaye maintenant! dit Andry; que quelqu'un s'avise de me toucher du bout du doigt! que quelque Tatar s'imagine de me tomber sous la main! il saura ce que c'est qu'un sabre cosaque. -- Bien, mon fils, bien! par Dieu, c'est bien parle. Puisque c'est comme ca, par Dieu, je vais avec vous. Que diable ai-je a attendre ici? Que je devienne un planteur de ble noir, un homme de menage, un gardeur de brebis et de cochons? que je me dorlote avec ma femme? Non, que le diable l'emporte! je suis un Cosaque, je ne veux pas. Qu'est-ce que cela me fait qu'il n'y ait pas de guerre! j'irai prendre du bon temps avec vous. Oui, par Dieu, j'y vais. Et le vieux Boulba, s'echauffant peu a peu, finit par se facher tout rouge, se leva de table, et frappa du pied en prenant une attitude imperieuse. -- Nous partons demain. Pourquoi remettre? Qui diable attendons- nous ici? A quoi bon cette maison? a quoi bon ces pots? a quoi bon tout cela? En parlant ainsi, il se mit a briser les plats et les bouteilles. La pauvre femme, des longtemps habituee a de pareilles actions, regardait tristement faire son mari, assise sur un banc. Elle n'osait rien dire; mais en apprenant une resolution aussi penible a son coeur, elle ne put retenir ses larmes. Elle jeta un regard furtif sur ses enfants qu'elle allait si brusquement perdre, et rien n'aurait pu peindre la souffrance qui agitait convulsivement ses yeux humides et ses levres serrees. Boulba etait furieusement obstine. C'etait un de ces caracteres qui ne pouvaient se developper qu'au XVIe siecle, dans un coin sauvage de l'Europe, quand toute la Russie meridionale, abandonnee de ses princes, fut ravagee par les incursions irresistibles des Mongols; quand, apres avoir perdu son toit et tout abri, l'homme se refugia dans le courage du desespoir; quand sur les ruines fumantes de sa demeure, en presence d'ennemis voisins et implacables, il osa se rebatir une maison, connaissant le danger, mais s'habituant a le regarder en face; quand enfin le genie pacifique des Slaves s'enflamma d'une ardeur guerriere et donna naissance a cet elan desordonne de la nature russe qui fut la societe cosaque (_kasatchestvo_). Alors tous les abords des rivieres, tous les gues, tous les defiles dans les marais, se couvrirent de Cosaques que personne n'eut pu compter, et leurs hardis envoyes purent repondre au sultan qui desirait connaitre leur nombre: "Qui le sait? Chez nous, dans la steppe, a chaque bout de champ, un Cosaque." Ce fut une explosion de la force russe que firent jaillir de la poitrine du peuple les coups repetes du malheur. Au lieu des anciens _oudely_[8], au lieu des petites villes peuplees de vassaux chasseurs, que se disputaient et se vendaient les petits princes, apparurent des bourgades fortifiees, des _koureny_[9] lies entre eux par le sentiment du danger commun et la haine des envahisseurs paiens. L'histoire nous apprend comment les luttes perpetuelles des Cosaques sauverent l'Europe occidentale de l'invasion des sauvages hordes asiatiques qui menacaient de l'inonder. Les rois de Pologne qui devinrent, au lieu des princes depossedes, les maitres de ces vastes etendues de terre, maitres, il est vrai, eloignes et faibles, comprirent l'importance des Cosaques et le profit qu'ils pouvaient tirer de leurs dispositions guerrieres. Ils s'efforcerent de les developper encore. Les _hetmans_, elus par les Cosaques eux-memes et dans leur sein, transformerent les _koureny_ en _polk_[10] reguliers. Ce n'etait pas une armee rassemblee et permanente; mais, dans le cas de guerre ou de mouvement general, en huit jours au plus, tous etaient reunis. Chacun se rendait a l'appel, a cheval et en armes, ne recevant pour toute solde du roi qu'un ducat par tete. En quinze jours, il se rassemblait une telle armee, qu'a coup sur nul recrutement n'eut pu en former une semblable. La guerre finie, chaque soldat regagnait ses champs, sur les bords du Dniepr, s'occupait de peche, de chasse ou de petit commerce, brassait de la biere, et jouissait de la liberte. Il n'y avait pas de metier qu'un Cosaque ne sut faire: distiller de l'eau-de-vie, charpenter un chariot, fabriquer de la poudre, faire le serrurier et le marechal ferrant, et, par-dessus tout, boire et bambocher comme un Russe seul en est capable, tout cela ne lui allait pas a l'epaule. Outre les Cosaques inscrits, obliges de se presenter en temps de guerre ou d'entreprise, il etait tres facile de rassembler des troupes de volontaires. Les _iesaouls_ n'avaient qu'a se rendre sur les marches et les places de bourgades, et a crier, montes sur une _telega_ (chariot): "Eh! eh! vous autres buveurs, cessez de brasser de la biere et de vous etaler tout de votre long sur les poeles; cessez de nourrir les mouches de la graisse de vos corps; allez a la conquete de l'honneur et de la gloire chevaleresque. Et vous autres, gens de charrue, planteurs de ble noir, gardeurs de moutons, amateurs de jupes, cessez de vous trainer a la queue de vos boeufs, de salir dans la terre vos cafetans jaunes, de courtiser vos femmes et de laisser deperir votre vertu de chevalier[11]. Il est temps d'aller a la quete de la gloire cosaque." Et ces paroles etaient semblables a des etincelles qui tomberaient sur du bois sec. Le laboureur abandonnait sa charrue; le brasseur de biere mettait en pieces ses tonneaux et ses jattes; l'artisan envoyait au diable son metier et le petit marchand son commerce; tous brisaient les meubles de leur maison et sautaient a cheval. En un mot, le caractere russe revetit alors une nouvelle forme, large et puissante. Tarass Boulba etait un des vieux _polkovnik_[12]. Cree pour les difficultes et les perils de la guerre, il se distinguait par la droiture d'un caractere rude et entier. L'influence des moeurs polonaises commencait a penetrer parmi la noblesse petite- russienne. Beaucoup de seigneurs s'adonnaient au luxe, avaient de nombreux domestique, des faucons, des meutes de chasse, et donnaient des repas. Tout cela n'etait pas selon le coeur de Tarass; il aimait la vie simple des Cosaques, et il se querella frequemment avec ceux de ses camarades qui suivaient l'exemple de Varsovie, les appelant esclaves des gentilshommes (_pan_) polonais. Toujours inquiet, mobile, entreprenant, il se regardait comme un des defenseurs naturels de l'Eglise russe; il entrait, sans permission, dans tous les villages ou l'on se plaignait de l'oppression des intendants-fermiers et d'une augmentation de taxe sur les feux. La, au milieu de ses Cosaques, il jugeait les plaintes. Il s'etait fait une regle d'avoir, dans trois cas, recours a son sabre: quand les intendants ne montraient pas de deference envers les anciens et ne leur otaient pas le bonnet, quand on se moquait de la religion ou des vieilles coutumes, et quand il etait en presence des ennemis, c'est-a-dire des Turcs ou paiens, contre lesquels il se croyait toujours en droit de tirer le fer pour la plus grande gloire de la chretiente. Maintenant il se rejouissait d'avance du plaisir de mener lui-meme ses deux fils a la _setch_, de dire avec orgueil: "Voyez quels gaillards je vous amene; de les presenter a tous ses vieux compagnons d'armes, et d'etre temoin de leurs premiers exploits dans l'art de guerroyer et dans celui de boire, qui comptait aussi parmi les vertus d'un chevalier. Tarass avait d'abord eu l'intention de les envoyer seuls; mais a la vue de leur bonne mine, de leur haute taille, de leur male beaute, sa vieille ardeur guerriere s'etait ranimee, et il se decida, avec toute l'energie d'une volonte opiniatre, a partir avec eux des le lendemain. Il fit ses preparatifs, donna des ordres, choisit des chevaux et des harnais pour ses deux jeunes fils, designa les domestiques qui devaient les accompagner, et delegua son commandement au _iesaoul_ Tovkatch, en lui enjoignant de se mettre en marche a la tete de tout le _polk_, des que l'ordre lui en parviendrait de la _setch_. Quoiqu'il ne fut pas entierement degrise, et que la vapeur du vin se promenat encore dans sa cervelle, cependant il n'oublia rien, pas meme l'ordre de faire boire les chevaux et de leur donner une ration du meilleur froment. -- Eh bien! mes enfants, leur dit-il en rentrant fatigue a la maison, il est temps de dormir, et demain nous ferons ce qu'il plaira a Dieu. Mais qu'on ne nous fasse pas de lits; nous dormirons dans la cour. La nuit venait a peine d'obscurcir le ciel; mais Boulba avait l'habitude de se coucher de bonne heure. Il se jeta sur un tapis etendu a terre, et se couvrit d'une pelisse de peaux de mouton (_touloup_), car l'air etait frais, et Boulba aimait la chaleur quand il dormait dans la maison. Il se mit bientot a ronfler; tous ceux qui s'etaient couches dans les coins de la cour suivirent son exemple, et, avant tous les autres, le gardien, qui avait le mieux celebre, verre en main, l'arrivee des jeunes seigneurs. Seule, la pauvre mere ne dormait pas. Elle etait venue s'accroupir au chevet de ses fils bien-aimes, qui reposaient l'un pres de l'autre. Elle peignait leur jeune chevelure, les baignait de ses larmes, les regardait de tous ses yeux, de toutes les forces de son etre, sans pouvoir se rassasier de les contempler. Elle les avait nourris de son lait, eleves avec une tendresse inquiete, et voila qu'elle ne doit les voir qu'un instant. "Mes fils, mes fils cheris! que deviendrez-vous? qu'est-ce qui vous attend?" disait-elle; et des larmes s'arretaient dans les rides de son visage, autrefois beau. En effet, elle etait bien digne de pitie, comme toute femme de ce temps-la. Elle n'avait vecu d'amour que peu d'instants, pendant la premiere fievre de la jeunesse et de la passion; et son rude amant l'avait abandonnee pour son sabre, pour ses camarades, pour une vie aventureuse et dereglee. Elle ne voyait son mari que deux ou trois jours par an; et, meme quand il etait la, quand ils vivaient ensemble, quelle etait sa vie? Elle avait a supporter des injures, et jusqu'a des coups, ne recevant que des caresses rares et dedaigneuses. La femme etait une creature etrange et deplacee dans ce ramas d'aventuriers farouches. Sa jeunesse passa rapidement, sans plaisirs; ses belles joues fraiches, ses blanches epaules se fanerent dans la solitude, et se couvrirent de rides prematurees. Tout ce qu'il y a d'amour, de tendresse, de passion dans la femme, se concentra chez elle en amour maternel. Ce soir-la, elle restait penchee avec angoisse sur le lit de ses enfants, comme la _tchaika_[13] des steppes plane sur son nid. On lui prend ses fils, ses chers fils; on les lui prend pour qu'elle ne les revoie peut- etre jamais: peut-etre qu'a la premiere bataille, des Tatars leur couperont la tete, et jamais elle ne saura ce que sont devenus leurs corps abandonnes en pature aux oiseaux voraces. En sanglotant sourdement, elle regardait leurs yeux que tenait fermes l'irresistible sommeil. "Peut-etre, pensait-elle, Boulba remettra-t-il son depart a deux jours? Peut-etre ne s'est-il decide a partir sitot que parce qu'il a beaucoup bu aujourd'hui?" Depuis longtemps la lune eclairait du haut du ciel la cour et tous ses dormeurs, ainsi qu'une masse de saules touffus et les hautes bruyeres qui croissaient contre la cloture en palissades. La pauvre femme restait assise au chevet de ses enfants, les couvant des yeux et sans penser au sommeil. Deja les chevaux, sentant venir l'aube, s'etaient couches sur l'herbe et cessaient de brouter. Les hautes feuilles des saules commencaient a fremir, a chuchoter, et leur babillement descendait de branche en branche. Le hennissement aigu d'un poulain retentit tout a coup dans la steppe. De larges lueurs rouges apparurent au ciel. Boulba s'eveilla soudain et se leva brusquement. Il se rappelait tout ce qu'il avait ordonne la veille. -- Assez dormi, garcons; il est temps, il est temps! faites boire les chevaux. Mais ou est la vieille (c'est ainsi qu'il appelait habituellement sa femme)? Vite, vieille! donne-nous a manger, car nous avons une longue route devant nous. Privee de son dernier espoir, la pauvre vieille se traina tristement vers la maison. Pendant que, les larmes aux yeux, elle preparait le dejeuner, Boulba distribuait ses derniers ordres, allait et venait dans les ecuries, et choisissait pour ses enfants ses plus riches habits. Les etudiants changerent en un moment d'apparence. Des bottes rouges, a petits talons d'argent, remplacerent leurs mauvaises chaussures de college. Ils ceignirent sur leurs reins, avec un cordon dore, des pantalons larges comme la mer Noire, et formes d'un million de petits plis. A ce cordon pendaient de longues lanieres de cuir, qui portaient avec des houppes tous les ustensiles du fumeur. Un casaquin de drap rouge comme le feu leur fut serre au corps par une ceinture brodee, dans laquelle on glissa des pistolets turcs damasquines. Un grand sabre leur battait les jambes. Leurs visages, encore peu heles, semblaient alors plus beaux et plus blancs. De petites moustaches noires relevaient le teint brillant et fleuri de la jeunesse. Ils etaient bien beaux sous leurs bonnets d'astrakan noir termines par des calottes dorees. Quand la pauvre mere les apercut, elle ne put proferer une parole, et des larmes craintives s'arreterent dans ses yeux fletris. -- Allons, mes fils, tout est pret, plus de retard, dit enfin Boulba. Maintenant, d'apres la coutume chretienne, il faut nous asseoir avant de partir. Tout le monde s'assit en silence dans la meme chambre, sans excepter les domestiques, qui se tenaient respectueusement pres de la porte. -- A present, mere, dit Boulba, donne ta benediction a tes enfants; prie Dieu qu'ils se battent toujours bien, qu'ils soutiennent leur honneur de chevaliers, qu'ils defendent la religion du Christ; sinon, qu'ils perissent, et qu'il ne reste rien d'eux sur la terre. Enfants, approchez de votre mere; la priere d'une mere preserve de tout danger sur la terre et sur l'eau. La pauvre femme les embrassa, prit deux petites images en metal, les leur pendit au cou en sanglotant. -- Que la Vierge... vous protege... N'oubliez pas, mes fils, votre mere. Envoyez au moins de vos nouvelles, et pensez... Elle ne put continuer. -- Allons, enfants,dit Boulba. Des chevaux selles attendaient devant le perron. Boulba s'elanca sur son Diable[14], qui fit un furieux ecart en sentant tout a coup sur son dos un poids de vingt _pouds_[15], car Boulba etait tres gros et tres lourd. Quand la mere vit que ses fils etaient aussi montes a cheval, elle se precipita vers le plus jeune, qui avait l'expression du visage plus tendre; elle saisit son etrier, elle s'accrocha a la selle, et, dans un morne et silencieux desespoir, elle l'etreignit entre ses bras. Deux vigoureux Cosaques la souleverent respectueusement, et l'emporterent dans la maison. Mais au moment ou les cavaliers franchirent la porte, elle s'elanca sur leurs traces avec la legerete d'une biche, etonnante a son age, arreta d'une main forte l'un des chevaux, et embrassa son fils avec une ardeur insensee, delirante. On l'emporta de nouveau. Les jeunes Cosaques commencerent a chevaucher tristement aux cotes de leur pere, en retenant leurs larmes, car ils craignaient Boulba, qui ressentait aussi, sans la montrer, une emotion dont il ne pouvait se defendre. La journee etait grise; l'herbe verdoyante etincelait au loin, et les oiseaux gazouillaient sur des tons discords. Apres avoir fait un peu de chemin, les jeunes gens jeterent un regard en arriere; deja leur maisonnette semblait avoir plonge sous terre; on ne voyait plus a l'horizon que les deux cheminees encadrees par les sommets des arbres sur lesquels, dans leur jeunesse, ils avaient grimpe comme des ecureuils. Une vaste prairie s'etendait devant leurs regards, une prairie qui rappelait toute leur vie passee, depuis l'age ou ils se roulaient dans l'herbe humide de rosee, jusqu'a l'age ou ils y attendaient une jeune Cosaque aux noirs sourcils, qui la franchissait d'un pied rapide et craintif. Bientot on ne vit plus que la perche surmontee d'une roue de chariot qui s'elevait au- dessus du puits; bientot la steppe commenca a s'exhausser en montagne, couvrant tout ce qu'ils laissaient derriere eux. Adieu, toit paternel! adieu, souvenirs d'enfance! adieu, tout! CHAPITRE II Les trois voyageurs cheminaient en silence. Le vieux Tarass pensait a son passe; sa jeunesse se deroulait devant lui, cette belle jeunesse que le Cosaque surtout regrette, car il voudrait toujours etre agile et fort pour sa vie d'aventures. Il se demandait a lui-meme quels de ses anciens camarades il retrouverait a la _setch_; il comptait ceux qui etaient deja morts, ceux qui restaient encore vivants, et sa tete grise se baissa tristement. Ses fils etaient occupes de toutes autres pensees. Il faut que nous disions d'eux quelques mots. A peine avaient-ils eu douze ans, qu'on les envoya au seminaire de Kiew, car tous les seigneurs de ce temps-la croyaient necessaire de donner a leurs enfants une education promptement oubliee. A leur entree au seminaire, tous ces jeunes gens etaient d'une humeur sauvage et accoutumes a une pleine liberte. Ce n'etait que la qu'ils se degrossissaient un peu, et prenaient une espece de vernis commun qui les faisait ressembler l'un a l'autre. L'aine des fils de Boulba, Ostap, commenca sa carriere scientifique par s'enfuir des la premiere annee. On l'attrapa, on le battit a outrance, on le cloua a ses livres. Quatre fois il enfouit son ABC en terre, et quatre fois, apres l'avoir inhumainement flagelle, on lui en racheta un neuf. Mais sans doute il eut recommence une cinquieme fois, si son pere ne lui eut fait la menace formelle de le tenir pendant vingt ans comme frere lai dans un cloitre, ajoutant le serment qu'il ne verrait jamais la _setch_, s'il n'apprenait a fond tout ce qu'on enseignait a l'academie. Ce qui est etrange, c'est que cette menace et ce serment venaient du vieux Boulba qui faisait profession de se moquer de toute science, et qui conseillait a ses enfants, comme nous l'avons vu, de n'en faire aucun cas. Depuis ce moment, Ostap se mit a etudier ses livres avec un zele extreme, et finit par etre repute l'un des meilleurs etudiants. L'enseignement de ce temps-la n'avait pas le moindre rapport avec la vie qu'on menait; toutes ces arguties scolastiques, toutes ces finesses rhetoriques et logiques n'avaient rien de commun avec l'epoque, et ne trouvaient d'application nulle part. Les savants d'alors n'etaient pas moins ignorants que les autres, car leur science etait completement oiseuse et vide. Au surplus, l'organisation toute republicaine du seminaire, cette immense reunion de jeunes gens dans la force de l'age, devaient leur inspirer des desirs d'activite tout a fait en dehors du cercle de leurs etudes. La mauvaise chere, les frequentes punitions par la faim et les passions naissantes, tout s'unissait pour eveiller en eux cette soif d'entreprises qui devait, plus tard, se satisfaire dans la _setch_. Les boursiers[16] parcouraient affames les rues de Kiew, obligeant les habitants a la prudence. Les marchands des bazars couvraient toujours des deux mains leurs gateaux, leurs petits pates, leurs graines de pasteques, comme l'aigle couvre ses aiglons, des que passait un boursier. Le consul[17] qui devait, d'apres sa charge, veiller aux bonnes moeurs de ses subordonnes, portait de si larges poches dans ses pantalons, qu'il eut pu y fourrer toute la boutique d'une marchande inattentive. Ces boursiers composaient un monde a part. Ils ne pouvaient pas penetrer dans la haute societe, qui se composait de nobles, Polonais et Petits-Russiens. Le _vaivode_ lui-meme, Adam Kissel, malgre la protection dont il honorait l'academie, defendait qu'on menat les etudiants dans le monde, et voulait qu'on les traitat severement. Du reste, cette derniere recommandation etait fort inutile, car ni le recteur, ni les professeurs ne menageaient le fouet et les etrivieres. Souvent, d'apres leurs ordres, les licteurs rossaient les consuls de maniere a leur faire longtemps gratter leurs pantalons. Beaucoup d'entre eux ne comptaient cela pour rien, ou, tout au plus, pour quelque chose d'un peu plus fort que de l'eau-de-vie poivree. Mais d'autres finissaient par trouver un tel chauffage si desagreable, qu'ils s'enfuyaient a la _setch_, s'ils en savaient trouver le chemin et n'etaient point rattrapes en route. Ostap Boulba, malgre le soin qu'il mettait a etudier la logique et meme la theologie, ne put jamais s'affranchir des implacables etrivieres. Naturellement, cela dut rendre son caractere plus sombre, plus intraitable, et lui donner la fermete qui distingue le Cosaque. Il passait pour tres bon camarade; s'il n'etait presque jamais le chef dans les entreprises hardies, comme le pillage d'un potager, toujours il se mettait des premiers sous le commandement d'un ecolier entreprenant, et jamais, en aucun cas, il n'eut trahi ses compagnons. Aucun chatiment ne l'y eut pu contraindre. Assez indifferent a tout autre plaisir que la guerre ou la bouteille, car il pensait rarement a autre chose, il etait loyal et bon, du moins aussi bon qu'on pouvait l'etre avec un tel caractere et dans une telle epoque. Les larmes de sa pauvre mere l'avaient profondement emu; c'etait la seule chose qui l'eut trouble, et qui lui fit baisser tristement la tete. Son frere cadet, Andry, avait les sentiments plus vifs et plus ouverts. Il apprenait avec plus de plaisir, et sans les difficultes que met au travail un caractere lourd et energique. Il etait plus ingenieux que son frere, plus souvent le chef d'une entreprise hardie; et quelquefois, a l'aide de son esprit inventif, il savait eluder la punition, tandis que son frere Ostap, sans se troubler beaucoup, otait son caftan et se couchait par terre, ne pensant pas meme a demander grace. Andry n'etait pas moins devore du desir d'accomplir des actions heroiques; mais son ame etait abordable a d'autres sentiments. Le besoin d'aimer se developpa rapidement en lui, des qu'il eut passe sa dix-huitieme annee. Des images de femme se presentaient souvent a ses pensees brulantes. Tout en ecoutant les disputes theologiques, il voyait l'objet de son reve avec des joues fraiches, un sourire tendre et des yeux noirs. Il cachait soigneusement a ses camarades les mouvements de son ame jeune et passionnee; car, a cette epoque, il etait indigne d'un Cosaque de penser aux femmes et a l'amour avant d'avoir fait ses preuves dans une bataille. En general, dans les dernieres annees de son sejour au seminaire, il se mit plus rarement en tete d'une troupe aventureuse; mais souvent il errait dans quelque quartier solitaire de Kiew, ou de petites maisonnettes se montraient engageantes a travers leurs jardins de cerisiers. Quelquefois il penetrait dans la rue de l'aristocratie, dans cette partie de la ville qui se nomme maintenant le vieux Kiew, et qui, alors habitee par des seigneurs petits-russiens et polonais, se composait de maisons baties avec un certain luxe. Un jour qu'il passait la, reveur, le lourd carrosse d'un seigneur polonais manqua de l'ecraser, et le cocher a longues moustaches qui occupait le siege le cingla violemment de son fouet. Le jeune ecolier, bouillonnant de colere, saisit de sa main vigoureuse, avec une hardiesse folle, une roue de derriere du carrosse, et parvint a l'arreter quelques moments. Mais le cocher, redoutant une querelle, lanca ses chevaux en les fouettant, et Andry, qui avait heureusement retire sa main, fut jete contre terre, la face dans la boue. Un rire harmonieux et percant retentit sur sa tete. Il leva les yeux, et apercut a la fenetre d'une maison une jeune fille de la plus ravissante beaute. Elle etait blanche et rose comme la neige eclairee par les premiers rayons du soleil levant. Elle riait a gorge deployee, et son rire ajoutait encore un charme a sa beaute vive et fiere. Il restait la, stupefait, la regardait bouche beante, et, essuyant machinalement la boue qui lui couvrait la figure, il l'etendait encore davantage. Qui pouvait etre cette belle fille? Il en adressa la question aux gens de service richement vetus qui etaient groupes devant la porte de la maison autour d'un jeune joueur de _bandoura_. Mais ils lui rirent au nez, en voyant son visage souille, et ne daignerent pas lui repondre. Enfin, il apprit que c'etait la fille du _vaivode_ de Kovno, qui etait venu passer quelques jours a Kiew. La nuit suivante, avec la hardiesse particuliere aux boursiers, il s'introduisit par la cloture en palissade dans le jardin de la maison, qu'il avait notee, grimpa sur un arbre dont les branches s'appuyaient sur le toit de la maison, passa de la sur le toit, et descendit par la cheminee dans la chambre a coucher de la jeune fille. Elle etait alors assise pres d'une lumiere, et detachait de riches pendants d'oreilles. La pelle Polonaise s'effraya tellement a la vue d'un homme inconnu, si brusquement tombe devant elle, qu'elle ne put prononcer un mot. Mais quand elle s'apercut que le boursier se tenait immobile, baissant les yeux et n'osant pas remuer un doigt de la main, quand elle reconnut en lui l'homme qui, devant elle, etait tombe dans la rue d'une maniere si ridicule, elle partit de nouveau d'un grand eclat de rire. Et puis, il n'y avait rien de terrible dans les traits d'Andry; c'etait au contraire un charmant visage. Elle rit longtemps, et finit par se moquer de lui. La belle etait etourdie comme une Polonaise, mais ses yeux clairs et sereins jetaient de ces longs regards qui promettent la constance. Le pauvre etudiant respirait a peine. La fille du _vaivode_ s'approcha hardiment, lui posa sur la tete sa coiffure en diademe, et jeta sur ses epaules une collerette transparente ornee de festons d'or. Elle fit de lui mille folies, avec le sans-gene d'enfant qui est le propre des Polonaises, et qui jeta le jeune boursier dans une confusion inexprimable. Il faisait une figure assez niaise, en ouvrant la bouche et regardant fixement les yeux de l'espiegle. Un bruit soudain l'effraya. Elle lui ordonna de se cacher, et des que sa frayeur se fut dissipee, elle appela sa servante, femme tatare prisonniere, et lui donna l'ordre de le conduire prudemment par le jardin pour le mettre dehors. Mais cette fois-ci, l'etudiant ne fut pas si heureux en traversant la palissade. Le gardien s'eveilla, l'apercut, donna l'alarme, et les gens de la maison le reconduisirent a coups de baton dans la rue jusqu'a ce que ses jambes rapides l'eussent mis hors de leurs atteintes. Apres cette aventure, il devint dangereux pour lui de passer devant la maison du _vaivode_, car ses serviteurs etaient tres nombreux. Andry la vit encore une fois dans l'eglise. Elle le remarqua, et lui sourit malicieusement comme a une vieille connaissance. Bientot apres le _vaivode_ de Kovno quitta la ville, et une grosse figure inconnue se montra a la fenetre ou il avait vu la belle Polonaise aux yeux noirs. C'est a cela que pensait Andry, en penchant la tete sur le cou de son cheval. Mais des longtemps la steppe les avait embrasses dans son sein verdoyant. L'herbe haute les entourait de tous cotes, de sorte qu'on ne voyait plus que les bonnets noirs des Cosaques au-dessus des tiges ondoyantes. -- Eh, eh, qu'est-ce que cela veut dire, enfants? vous voila tout silencieux, s'ecria tout a coup Boulba sortant de sa reverie. On dirait que vous etes devenus des moines. Au diable toutes les noires pensees! Serrez vos pipes dans vos dents, donnez de l'eperon a vos chevaux, et mettons-nous a courir de facon qu'un oiseau ne puisse nous attraper. Et les Cosaques, se courbant sur le pommeau de la selle, disparurent dans l'herbe touffue. On ne voyait plus meme leurs bonnets; le rapide eclair du sillon qu'ils tracaient dans l'herbe indiquait seul la direction de leur course. Le soleil s'etait leve dans un ciel sans nuage, et versait sur la steppe sa lumiere chaude et vivifiante. Plus on avancait dans la steppe, plus elle devenait sauvage et belle. A cette epoque, tout l'espace qui se nomme maintenant la Nouvelle-Russie, de l'Ukraine a la mer Noire, etait un desert vierge et verdoyant. Jamais la charrue n'avait laisse de trace a travers les flots incommensurables de ses plantes sauvages. Les seuls chevaux libres, qui se cachaient dans ces impenetrables abris, y laissaient des sentiers. Toute la surface de la terre semblait un ocean de verdure doree, qu'emaillaient mille autres couleurs. Parmi les tiges fines et seches de la haute herbe, croissaient des masses de bleuets, aux nuances bleues, rouges et violettes. Le genet dressait en l'air sa pyramide de fleurs jaunes. Les petits pompons de trefle blanc parsemaient l'herbage sombre, et un epi de ble, apporte la, Dieu sait d'ou, murissait solitaire. Sous l'ombre tenue des brins d'herbe, glissaient en etendant le cou des perdrix a l'agile corsage. Tout l'air etait rempli de mille chants d'oiseaux. Des eperviers planaient, immobiles, en fouettant l'air du bout de leurs ailes, et plongeant dans l'herbe des regards avides. De loin, l'on entendait les cris aigus d'une troupe d'oies sauvages qui volaient, comme une epaisse nuee, sur quelque lac perdu dans l'immensite des plaines. La mouette des steppes s'elevait, d'un mouvement cadence, et se baignait voluptueusement dans les flots de l'azur; tantot on ne la voyait plus que comme un point noir, tantot elle resplendissait, blanche et brillante, aux rayons du soleil... o mes steppes, que vous etes belles! Nos voyageurs ne s'arretaient que pour le diner. Alors toute leur suite, qui se composait de dix Cosaques, descendait de cheval. Ils detachaient des flacons en bois, contenant l'eau-de-vie, et des moities de calebasses servant de gobelets. On ne mangeait que du pain et du lard ou des gateaux secs, et chacun ne buvait qu'un seul verre, car Tarass Boulba ne permettait a personne de s'enivrer pendant la route. Et l'on se remettait en marche pour aller tant que durait le jour. Le soir venu, la steppe changeait completement d'aspect. Toute son etendue bigarree s'embrasait aux derniers rayons d'un soleil ardent, puis bientot s'obscurcissait avec rapidite et laissait voir la marche de l'ombre qui, envahissant la steppe, la couvrait de la nuance uniforme d'un vert obscur. Alors les vapeurs devenaient plus epaisses; chaque fleur, chaque herbe exhalait son parfum, et toute la steppe bouillonnait de vapeurs embaumees. Sur le ciel d'un azur fonce, s'etendaient de larges bandes dorees et roses, qui semblaient tracees negligemment par un pinceau gigantesque. Ca et la, blanchissaient des lambeaux de nuages, legers et transparents, tandis qu'une brise, fraiche et caressante comme les ondes de la mer, se balancait sur les pointes des herbes, effleurant a peine la joue du voyageur. Tout le concert de la journee s'affaiblissait, et faisait place peu a peu a un concert nouveau. Des gerboises a la robe mouchetee sortaient avec precaution de leurs gites, se dressaient sur les pattes de derriere, et remplissaient la steppe de leurs sifflements. Le gresillement des grillons redoublait de force, et parfois on entendait, venant d'un lac lointain, le cri du cygne solitaire, qui retentissait comme une cloche argentine dans l'air endormi. A l'entree de la nuit, nos voyageurs s'arretaient au milieu des champs, allumaient un feu dont la fumee glissait obliquement dans l'espace, et, posant une marmite sur les charbons, faisaient cuire du gruau. Apres avoir soupe, les Cosaques se couchaient par terre, laissant leurs chevaux errer dans l'herbe, des entraves aux pieds. Les etoiles de la nuit les regardaient dormir sur leurs caftans etendus. Ils pouvaient entendre le petillement, le frolement, tous les bruits du monde innombrable d'insectes qui fourmillaient dans l'herbe. Tous ces bruits, fondus dans le silence de la nuit, arrivaient harmonieux a l'oreille. Si quelqu'un d'eux se levait, toute la steppe se montrait a ses yeux diapree par les etincelles lumineuses des vers luisants. Quelquefois la sombre obscurite du ciel s'eclairait par l'incendie des joncs secs qui croissent au bord des rivieres et des lacs, et une longue rangee de cygnes allant au nord, frappes tout a coup d'une lueur enflammee, semblaient des lambeaux d'etoffes rouges volant a travers les airs. Nos voyageurs continuaient leur route sans aventure. Nulle part, autour d'eux, ils ne voyaient un arbre; c'etait toujours la meme steppe, libre, sauvage, infinie. Seulement, de temps a autre, dans un lointain profond, on distinguait la ligne bleuatre des forets qui bordent le Dniepr. Une seule fois, Tarass fit voir a ses fils un petit point noir qui s'agitait au loin: -- Voyez, mes enfants, dit-il, c'est un Tatar qui galope. En s'approchant, ils virent au-dessus de l'herbe une petite tete garnie de moustaches, qui fixa sur eux ses yeux a la fente mince et allongee, flaira l'air comme un chien courant, et disparut avec la rapidite d'une gazelle, apres s'etre convaincu que les Cosaques etaient au nombre de treize. -- Eh bien! enfants, voulez-vous essayer d'attraper le Tatar? Mais, non, n'essayez pas, vous ne l'atteindriez jamais; son cheval est encore plus agile que mon Diable. Cependant Boulba, craignant une embuche, crut-il devoir prendre ses precautions. Il galopa, avec tout son monde, jusqu'aux bords d'une petite riviere nommee la Tatarka, qui se jette dans le Dniepr. Tous entrerent dans l'eau avec leurs montures, et ils nagerent longtemps eu suivant le fil de l'eau, pour cacher leurs traces. Puis, apres avoir pris pied sur l'autre rive, ils continuerent leur route. Trois jours apres, ils se trouvaient deja proches de l'endroit qui etait le but de leur voyage. Un froid subit rafraichit l'air; ils reconnurent a cet indice la proximite du Dniepr. Voila, en effet, qu'il miroite au loin, et se detache en bleu sur l'horizon. Plus la troupe s'approchait, plus le fleuve s'elargissait en roulant ses froides ondes; et bientot il finit par embrasser la moitie de la terre qui se deroulait devant eux. Ils etaient arrives a cet endroit de son cours ou le Dniepr, longtemps resserre par les bancs de granit, acheve de triompher de tous les obstacles, et bruit comme une mer, en couvrant les plaines conquises, ou les iles dispersees au milieu de son lit refoulent ses flots encore plus loin sur les campagnes d'alentour. Les Cosaques descendirent de cheval, entrerent dans un bac, et apres une traversee de trois heures, arriverent a l'ile Hortiza, ou se trouvait alors la _setch_, qui changea si souvent de residence. Une foule de gens se querellaient sur le bord avec les mariniers. Les Cosaques se remirent en selle; Tarass prit une attitude fiere, serra son ceinturon, et fit glisser sa moustache entre ses doigts. Ses jeunes fils s'examinerent aussi de la tete aux pieds avec une emotion timide, et tous ensemble entrerent dans le faubourg qui precedait la _setch_ d'une demi-verste. A leur entree, ils furent assourdis par le fracas de cinquante marteaux qui frappaient l'enclume dans vingt-cinq forges souterraines et couvertes de gazon. De vigoureux corroyeurs, assis sur leurs perrons, pressuraient des peaux de boeufs dans leurs fortes mains. Des marchands colporteurs se tenaient sous leurs tentes avec des tas de briquets, de pierres a feu, et de poudre a canon. Un Armenien etalait de riches pieces d'etoffe; un Tatar petrissait de la pate; un juif, la tete baissee, tirait de l'eau-de-vie d'un tonneau. Mais ce qui attira le plus leur attention, ce fut un Zaporogue qui dormait au beau milieu de la route, bras et jambes etendus. Tarass s'arreta, plein d'admiration: -- Comme ce drole s'est developpe, dit-il en l'examinant. Quel beau corps d'homme! En effet, le tableau etait acheve. Le Zaporogue s'etait etendu en travers de la route comme un lion couche. Sa touffe de cheveux, fierement rejetee en arriere, couvrait deux palmes de terrain a l'entour de sa tete. Ses pantalons de beau drap rouge avaient ete salis de goudron, pour montrer le peu de cas qu'il en faisait. Apres l'avoir admire tout a son aise Boulba continua son chemin par une rue etroite, toute remplie de metiers faits en plein vent, et de gens de toutes nations qui peuplaient ce faubourg, semblable a une foire, par lequel etait nourrie et vetue la _setch_, qui ne savait que boire et tirer le mousquet. Enfin, ils depasserent le faubourg et apercurent plusieurs huttes eparses, couvertes de gazon ou de feutre, a la mode tatare. Devant quelques-unes, des canons etaient en batterie. On ne voyait aucune cloture, aucune maisonnette avec son perron a colonnes de bois, comme il y en avait dans le faubourg. Un petit parapet en terre et une barriere que personne ne gardait, temoignaient de la prodigieuse insouciance des habitants. Quelques robustes Zaporogues, couches sur le chemin, leurs pipes a la bouche, les regarderent passer avec indifference et sans remuer de place. Tarass et ses fils passerent au milieu d'eux avec precaution, en leur disant: -- Bonjour, seigneurs! -- Et vous, bonjour, repondaient-ils. On rencontrait partout des groupes pittoresques. Les visages hales de ces hommes montraient qu'ils avaient souvent pris part aux batailles, et eprouve toutes sortes de vicissitudes. Voila la _setch_; voila le repaire d'ou s'elancent tant d'hommes fiers et forts comme des lions; voila d'ou sort la puissance cosaque pour se repandre sur toute l'Ukraine. Les voyageurs traverserent une place spacieuse ou s'assemblait habituellement le conseil. Sur un grand tonneau renverse, etait assis un Zaporogue sans chemise; il la tenait a la main, et en raccommodait gravement les trous. Le chemin leur fut de nouveau barre par une troupe entiere de musiciens, au milieu desquels un jeune Zaporogue, qui avait plante son bonnet sur l'oreille, dansait avec frenesie, en elevant les mains par-dessus sa tete. Il ne cessait de crier: -- Vite, vite, musiciens, plus vite. Thomas, n'epargne pas ton eau-de-vie aux vrais chretiens. Et Thomas, qui avait l'oeil poche, distribuait de grandes cruches aux assistants. Autour du jeune danseur, quatre vieux Zaporogues trepignaient sur place, puis tout a coup se jetaient de cote, comme un tourbillon, jusque sur la tete des musiciens, puis, pliant les jambes, se baissaient jusqu'a terre, et, se redressant aussitot, frappaient la terre de leurs talons d'argent. Le sol retentissait sourdement a l'entour, et l'air etait rempli des bruits cadences du _hoppak_ et du _tropak_[18]. Parmi tous ces Cosaques, il s'en trouvait un qui criait et qui dansait avec le plus de fougue. Sa touffe de cheveux volait a tous vents, sa large poitrine etait decouverte, mais il avait passe dans les bras sa pelisse d'hiver, et la sueur ruisselait sur son visage. -- Mais ote donc ta pelisse, lui dit enfin Tarass; vois comme il fait chaud. -- C'est impossible, lui cria le Zaporogue. -- Pourquoi? -- C'est impossible, je connais mon caractere; tout ce que j'ote passe au cabaret. Le gaillard n'avait deja plus de bonnet, plus de ceinture, plus de mouchoir brode; tout cela etait alle ou il avait dit. La foule des danseurs grossissait de minute en minute; et l'on ne pouvait voir sans une emotion contagieuse toute cette foule se ruer a cette danse, la plus libre, la plus folle d'allure qu'on n'ait jamais vue dans le monde, et qui s'appelle, du nom de ses inventeurs, le _kasatchok_. -- Ah! si je n'etais pas a cheval, s'ecria Tarass, je me serais mis, oui, je me serais mis a danser moi-meme! Mais, cependant, commencerent a se montrer dans la foule des hommes ages, graves, respectes de toute la _setch_, qui avaient ete plus d'une fois choisis pour chefs. Tarass retrouva bientot un grand nombre de visages connus. Ostap et Andry entendaient a chaque instant les exclamations suivantes: -- Ah! c'est toi, Petcheritza. -- Bonjour, Kosoloup. -- D'ou viens tu, Tarass? -- Et toi, Doloto? -- Bonjour, Kirdiaga. -- Bonjour, Gousti. -- Je ne m'attendais pas a te voir, Remen. Et tous ces gens de guerre, qui s'etaient rassembles la des quatre coins de la grande Russie, s'embrassaient avec effusion, et l'on n'entendait que ces questions confuses: -- Que fait Kassian? Que fait Borodavka? Et Koloper? Et Pidzichok? Et Tarass Boulba recevait pour reponse qu'on avait pendu Borodavka a Tolopan, ecorche vif Koloper a Kisikermen, et envoye la tete de Pidzichok salee dans un tonneau jusqu'a Constantinople. Le vieux Boulba se mit a reflechir tristement, et repeta maintes fois: -- C'etaient de bons Cosaques! CHAPITRE III Il y avait deja plus d'une semaine que Tarass Boulba habitait la _setch_ avec ses fils. Ostap et Andry s'occupaient peu d'etudes militaires, car la _setch_ n'aimait pas a perdre le temps en vains exercices; la jeunesse faisait son apprentissage dans la guerre meme, qui, pour cette raison, se renouvelait sans cesse. Les Cosaques trouvaient tout a fait oiseux de remplir par quelques etudes les rares intervalles de treve; ils aimaient tirer au blanc, galoper dans les steppes et chasser a courre. Le reste du temps se donnait a leurs plaisirs, le cabaret et la danse. Toute la _setch_ presentait un aspect singulier; c'etait comme une fete perpetuelle, comme une danse bruyamment commencee et qui n'arriverait jamais a sa fin. Quelques-uns s'occupaient de metiers, d'autres de petit commerce; mais la plus grande partie se divertissait du matin au soir, tant que la possibilite de le faire resonnait dans leurs poches, et que leur part de butin n'etait pas encore tombee dans les mains de leurs camarades ou des cabaretiers. Cette fete continuelle avait quelque chose de magique. La _setch_ n'etait pas un ramassis d'ivrognes qui noyaient leurs soucis dans les pots; c'etait une joyeuse bande d'hommes insouciants et vivants dans une folle ivresse de gaiete. Chacun de ceux qui venaient la oubliait tout ce qui l'avait occupe jusqu'alors. On pouvait dire, suivant leur expression, qu'il crachait sur tout son passe, et il s'adonnait avec l'enthousiasme d'un fanatique aux charmes d'une vie de liberte menee en commun avec ses pareils, qui, comme lui, n'avaient plus ni parents, ni famille, ni maisons, rien que l'air libre et l'intarissable gaiete de leur ame. Les differents recits et dialogues qu'on pouvait recueillir de cette foule nonchalamment etendue par terre avaient quelquefois une couleur si energique et si originale, qu'il fallait avoir tout le flegme exterieur d'un Zaporogue pour ne pas se trahir, meme par un petit mouvement de la moustache: caractere qui distingue les Petits-Russiens des autres races slaves. La gaiete etait bruyante, quelquefois a l'exces, mais les buveurs n'etaient pas entasses dans un _kabak_[19] sale et sombre, ou l'homme s'abandonne a une ivresse triste et lourde. La ils formaient comme une reunion de camarades d'ecole, avec la seule difference que, au lieu d'etre assis sous la sotte ferule d'un maitre, tristement penches sur des livres, ils faisaient des excursions avec cinq mille chevaux; au lieu de l'etroite prairie ou ils avaient joue au ballon, ils avaient des steppes spacieuses, infinies, ou se montrait, dans le lointain, le Tatar agile, ou bien le Turc grave et silencieux sous son large turban. Il y avait encore cette difference que, au lieu de la contrainte qui les rassemblait dans l'ecole, ils s'etaient volontairement reunis, en abandonnant pere, mere, et le toit paternel. On trouvait la des gens qui, apres avoir eu la corde autour du cou, et deja voues a la pale mort, avaient revu la vie dans toute sa splendeur; d'autres encore, pour qui un ducat avait ete jusque-la une fortune, et dont on aurait pu, grace aux juifs intendants, retourner les poches sans crainte d'en rien faire tomber. On y rencontrait des etudiants qui, n'ayant pu supporter les verges academiques, s'etaient enfuis de l'ecole, sans apprendre une lettre de l'alphabet, tandis qu'il y en avait d'autres qui savaient fort bien ce qu'etaient Horace, Ciceron et la Republique romaine. On y trouvait aussi des officiers polonais qui s'etaient distingues dans les armees du roi, et grand nombre de partisans, convaincus qu'il etait indifferent de savoir ou et pour qui l'on faisait la guerre, pourvu qu'on la fit, et parce qu'il est indigne d'un gentilhomme de ne pas faire la guerre. Beaucoup enfin venaient a la _setch_ uniquement pour dire qu'ils y avaient ete, et qu'ils en etaient revenus chevaliers accomplis. Mais qui n'y avait-il pas? Cette etrange republique repondait a un besoin du temps. Les amateurs de la vie guerriere, des coupes d'or, des riches etoffes, des ducats et des sequins pouvaient, en toute saison, y trouver de la besogne. Il n'y avait que les amateurs du beau sexe qui n'eussent rien a faire la, car aucune femme ne pouvait se montrer, meme dans le faubourg de la _setch_. Ostap et Andry trouvaient tres etrange de voir une foule de gens se rendre a la _setch_, sans que personne leur demandat qui ils etaient, ni d'ou ils venaient. Ils y entraient comme s'ils fussent revenus a la maison paternelle, l'ayant quittee une heure avant. Le nouveau venu se presentait au _kochevoi_[20], et le dialogue suivant s'etablissait d'habitude entre eux: -- Bonjour. Crois-tu en Jesus-Christ? -- J'y crois, repondait l'arrivant. -- Et a la Sainte Trinite? -- J'y crois de meme. -- Vas-tu a l'eglise? -- J'y vais. -- Fais le signe de la croix. L'arrivant le faisait. -- Bien, reprenait le _kochevoi_, va au _kouren_ qu'il te plait de choisir. A cela se bornait la ceremonie de la reception. Toute la _setch_ priait dans la meme eglise, prete a la defendre jusqu'a la derniere goutte de sang, bien que ces gens ne voulussent jamais entendre parler de careme et d'abstinence. Il n'y avait que des juifs, des Armeniens et des Tatars qui, seduits par l'appat du gain, se decidaient a faire leur commerce dans le faubourg, parce que les Zaporogues n'aimaient pas a marchander, et payaient chaque objet juste avec l'argent que leur main tirait de la poche. Du reste, le sort de ces commercants avides etait tres precaire et tres digne de pitie. Il ressemblait a celui des gens qui habitent au pied du Vesuve, car des que les Zaporogues n'avaient plus d'argent, ils brisaient leurs boutiques et prenaient tout sans rien payer. La _setch_ se composait d'au moins soixante _koureni_, qui etaient autant de petites republiques independantes, ressemblant aussi a des ecoles d'enfants qui n'ont rien a eux, parce qu'on leur fournit tout. Personne, en effet, ne possedait rien; tout se trouvait dans les mains de l'_ataman_ du _kouren_, qu'on avait l'habitude de nommer pere (_batka_). Il gardait l'argent, les habits, les provisions, et jusqu'au bois de chauffage. Souvent un _kouren_ se prenait de querelle avec un autre. Dans ce cas, la dispute se vidait par un combat a coups de poing, qui ne cessait qu'avec le triomphe d'un parti, et alors commencait une fete generale. Voila quelle etait cette _setch_ qui avait tant de charme pour les jeunes gens. Ostap et Andry se lancerent avec toute la fougue de leur age sur cette mer orageuse, et ils eurent bien vite oublie le toit paternel, et le seminaire, et tout ce qui les avait jusqu'alors occupes. Tout leur semblait nouveau, et les moeurs vagabondes de la _setch_, et les lois fort peu compliquees qui la regissaient, mais qui leur paraissaient encore trop severes pour une telle republique. Si un Cosaque volait quelque misere, c'etait compte pour une honte sur toute l'association. On l'attachait, comme un homme deshonore, a une sorte de colonne infame, et, pres de lui, l'on posait un gros baton dont chaque passant devait lui donner un coup jusqu'a ce que mort s'ensuivit. Le debiteur qui ne payait pas etait enchaine a un canon, et il restait a cette attache jusqu'a ce qu'un camarade consentit a payer sa dette pour le delivrer; mais Andry fut surtout frappe par le terrible supplice qui punissait le meurtrier. On creusait une fosse profonde dans laquelle on couchait le meurtrier vivant, puis on posait sur son corps le cadavre du mort enferme dans un cercueil, et on les couvrait tous les deux de terre. Longtemps apres une execution de ce genre, Andry fut poursuivi par l'image de ce supplice horrible, et l'homme enterre vivant sous le mort se representait incessamment a son esprit. Les deux jeunes Cosaques se firent promptement aimer de leurs camarades. Souvent, avec d'autres membre du meme _kouren_, ou avec le _kouren_ tout entier, ou meme avec les _koureni_ voisins, ils s'en allaient dans la steppe a la chasse des innombrables oiseaux sauvages, des cerfs, des chevreuils; ou bien ils se rendaient sur les bords des lacs et des cours d'eau attribues par le sort a leur _kouren_, pour jeter leurs filets et ramasser de nombreuses provisions. Quoique ce ne fut pas precisement la vraie science du Cosaque, ils se distinguaient parmi les autres par leur courage et leur adresse. Ils tiraient bien au blanc, ils traversaient le Dniepr a la nage, exploit pour lequel un jeune apprenti etait solennellement recu dans le cercle des Cosaques. Mais le vieux Tarass leur preparait une autre sphere d'activite. Une vie si oisive ne lui plaisait pas; il voulait arriver a la veritable affaire. Il ne cessait de reflechir sur la maniere dont on pourrait decider la _setch_ a quelque hardie entreprise, ou un chevalier put se montrer ce qu'il est. Un jour, enfin, il alla trouver le _kochevoi_, et lui dit sans preambule: -- Eh bien, _kochevoi_, il serait temps que les Zaporogues allassent un peu se promener. -- Il n'y a pas ou se promener, repondit le _kochevoi_ en otant de sa bouche une petite pipe, et en crachant de cote. -- Comment, il n'y a pas ou? On peut aller du cote des Turcs, ou du cote des Tatars. -- On ne peut ni du cote des Turcs, ni du cote des Tatars, repondit le _kochevoi_ en remettant, d'un grand sang-froid, sa pipe entre ses dents. -- Mais pourquoi ne peut-on pas? -- Parce que... nous avons promis la paix au sultan. -- Mais c'est un paien, dit Boulba; Dieu et la sainte Ecriture ordonnent de battre les paiens. -- Nous n'en avons pas le droit. Si nous n'avions pas jure sur notre religion, peut-etre serait-ce possible. Mais maintenant, non, c'est impossible. -- Comment, impossible! Voila que tu dis que nous n'avons pas le droit; et moi j'ai deux fils, jeunes tous les deux, qui n'ont encore ete ni l'un ni l'autre a la guerre. Et voila que tu dis que nous n'avons pas le droit, et voila que tu dis qu'il ne faut pas que les Zaporogues aillent a la guerre! -- Non, ca ne convient pas. -- Il faut donc que la force cosaque se perde inutilement; il faut donc qu'un homme perisse comme un chien sans avoir fait une bonne oeuvre, sans s'etre rendu utile a son pays et a la chretiente? Pourquoi donc vivons-nous? Pourquoi diable vivons-nous? Voyons, explique-moi cela. Tu es un homme sense, ce n'est pas pour rien qu'on t'a fait _kochevoi_. Dis-moi, pourquoi, pourquoi vivons- nous? Le _kochevoi_ fit attendre sa reponse. C'etait un Cosaque obstine. Apres s'etre tu longtemps, il finit par dire: -- Et cependant, il n'y aura pas de guerre. -- Il n'y aura pas de guerre? demanda de nouveau Tarass. -- Non. -- Il ne faut plus y penser? -- Il ne faut plus y penser. -- Attends, se dit Boulba, attends, tete du diable, tu auras de mes nouvelles. Et il le quitta, bien decide a se venger. Apres s'etre concerte avec quelques-uns de ses amis, il invita tout le monde a boire. Les Cosaques, un peu ivres, s'en allerent tous sur la place, ou se trouvaient, attachees a des poteaux, les timbales qu'on frappait pour reunir le conseil. N'ayant pas trouve les baguettes que gardait chez lui le timbalier, ils saisirent chacun un baton, et se mirent a frapper sur les timbales. L'homme aux baguettes arriva le premier; c'etait un gaillard de haute taille, qui n'avait plus qu'un oeil, et non fort eveille. -- Qui ose battre l'appel? decria-t-il. -- Tais-toi, prends tes baguettes, et frappe quand on te l'ordonne, repondirent les Cosaques avines. Le timbalier tira de sa poche ses baguettes qu'il avait prises avec lui, sachant bien comment finissaient d'habitude de pareilles aventures. Les timbales resonnerent, et bientot des masses noires de Cosaques se precipiterent sur la place, presses comme des frelons dans une ruche. Tous se mirent en rond, et apres le troisieme roulement des timbales, se montrerent enfin les chefs, a savoir le _kochevoi_ avec la massue, signe de sa dignite, le juge avec le sceau de l'armee, le greffier avec son ecritoire et _l'iesaoul_ avec son long baton. Le kockevoi et les autres chefs oterent leurs bonnets pour saluer humblement les Cosaques qui se tenaient fierement les mains sur les hanches. -- Que signifie cette reunion, et que desirez-vous, seigneurs? demanda le _kochevoi_. Les cris et les imprecations l'empecherent de continuer. -- Depose ta massue, fils du diable; depose ta massue, nous ne voulons plus de toi, s'ecrierent des voix nombreuses. Quelques _koureni_, de ceux qui n'avaient pas bu, semblaient etre d'un avis contraire. Mais bientot, ivres ou sobres, tous commencerent a coups de poing, et la bagarre devint generale. Le _kochevoi_ avait eu un moment l'intention de parler; mais, sachant bien que cette foule furieuse et sans frein, pouvait aisement le battre jusqu'a mort, ce qui etait souvent arrive dans des cas pareils, il salua tres bas, deposa sa massue, et disparut dans la foule. -- Nous ordonnez-vous, seigneurs, de deposer aussi les insignes de nos charges? demanderent le juge, le greffier et l'_iesaoul_ prets a laisser a la premiere injonction le sceau, l'ecritoire et le baton blanc. -- Non, restez, s'ecrierent des voix parties de la foule. Nous ne voulions chasser que le _kochevoi_, parce qu'il n'est qu'une femme, et qu'il nous faut un homme pour _kochevoi_. -- Qui choisirez-vous maintenant? demanderent les chefs. -- Prenons Koukoubenko, s'ecrierent quelques-uns. -- Nous ne voulons pas de Koukoubenko repondirent les autres. Il est trop jeune; le lait de sa nourrice ne lui a pas encore seche sur les levres. -- Que Chilo soit notre _ataman_! s'ecrierent d'autres voix; faisons de Chilo un _kochevoi_. -- Un _chilo_[21] dans vos dos, repondit la foule jurant. Quel Cosaque est-ce, celui qui est parvenu en se faufilant comme un Tatar? Au diable l'ivrogne Chilo! -- Borodaty! choisissons Borodaty! -- Nous ne voulons pas de Borodaty; au diable Borodaty! -- Criez Kirdiaga, chuchota Tarass Boulba a l'oreille de ses affides. -- Kirdiaga, Kirdiaga! s'ecrierent-ils. -- Kirdiaga! Borodaty! Borodaty! Kirdiaga! Chilo! Au diable Chilo! Kirdiaga!" Les candidats dont les noms etaient ainsi proclames sortirent tous de la foule, pour ne pas laisser croire qu'ils aidaient par leur influence a leur propre election. "Kirdiaga! Kirdiaga!" Ce nom retentissait plus fort que les autres. "Borodaty!" repondait-on. La question fut jugee a coups de poing, et Kirdiaga triompha. -- Amenez Kirdiaga, s'ecria-t-on aussitot. Une dizaine de Cosaques quitterent la foule. Plusieurs d'entre eux etaient tellement ivres, qu'ils pouvaient a peine se tenir sur leurs jambes. Ils se rendirent tous chez Kirdiaga, pour lui annoncer qu'il venait d'etre elu. Kirdiaga, vieux Cosaque tres madre, etait rentre depuis longtemps dans sa hutte, et faisait mine de ne rien savoir de ce qui se passait. -- Que desirez-vous, seigneur? demanda-t-il. -- Viens; on t'a fait _kochevoi_. -- Prenez pitie de moi, seigneurs. Comment est-il possible que je sois digne d'un tel honneur? Quel _kochevoi_ ferais-je? je n'ai pas assez de talent pour remplir une pareille dignite. Comme si l'on ne pouvait pas trouver meilleur que moi dans toute l'armee. -- Va donc, va donc, puisqu'on te le dit, lui repliquerent les Zaporogues. Deux d'entre eux le saisirent sous les bras, et, malgre sa resistance, il fut amene de force sur la place, bourre de coups de poing dans le dos, et accompagne de jurons et d'exhortations: -- Allons, ne recule pas, fils du diable! accepte, chien, l'honneur qu'on t'offre. Voila de quelle facon Kirdiaga fut amene dans le cercle des Cosaques. -- Eh bien! seigneurs, crierent a pleine voix ceux qui l'avaient amene, consentez-vous a ce que ce Cosaque devienne notre _kochevoi_? -- Oui! oui! nous consentons tous, tous! repondit la foule; et l'echo de ce cri unanime retentit longtemps dans la plaine. L'un des chefs prit la massue et la presenta au nouveau _kochevoi_. Kirdiaga, d'apres la coutume, refusa de l'accepter. Le chef la lui presenta une seconde fois; Kirdiaga la refusa encore, et ne l'accepta qu'a la troisieme presentation. Un long cri de joie s'eleva dans la foule, et fit de nouveau retentir toute la plaine. Alors, du milieu du peuple, sortirent quatre vieux Cosaques a moustaches et cheveux grisonnants (il n'y en avait pas de tres vieux a la _setch_, car jamais Zaporogue ne mourut de mort naturelle); chacun d'eux prit une poignee de terre, que de longues pluies avaient changee en boue, et l'appliqua sur la tete de Kirdiaga. La terre humide lui coula sur le front, sur les moustaches et lui salit tout le visage. Mais Kirdiaga demeura parfaitement calme, et remercia les Cosaques de l'honneur qu'ils venaient de lui faire. Ainsi se termina cette election bruyante qui, si elle ne contenta nul autre, combla de joie le vieux Boulba; en premier lieu, parce qu'il s'etait venge de l'ancien _kochevoi_, et puis, parce que Kirdiaga son vieux camarade, avait fait avec lui les memes expeditions sur terre et sur mer, et partage les memes travaux, les memes dangers. La foule se dissipa aussitot pour aller celebrer l'election, et un festin universel commenca, tel que jamais les fils de Tarass n'en avaient vu de pareil. Tous les cabarets furent mis au pillage; les Cosaques prenaient sans payer la biere, l'eau-de-vie et l'hydromel. Les cabaretiers s'estimaient heureux d'avoir la vie sauve. Toute la nuit se passa en cris et en chansons qui celebraient la gloire des Cosaques; et la lune vit, toute la nuit, se promener dans les rues des troupes de musiciens avec leurs _bandoura_s et leurs _balalaikas_[22], et des chantres d'eglise qu'on entretenait dans la _setch_ pour chanter les louanges de Dieu et celles des Cosaques. Enfin, le vin et la fatigue vainquirent tout le monde. Peu a, peu toutes les rues se joncherent d'hommes etendus. Ici, c'etait un Cosaque qui, attendri, eplore, se pendait au cou de son camarade, et tous deux tombaient embrasses. La, tout un groupe etait renverse pele-mele. Plus loin, un ivrogne choisissait longtemps une place pour se coucher, et finissait par s'etendre sur une piece de bois. Le dernier, le plus fort de tous, marcha longtemps, en trebuchant sur les corps et en balbutiant des paroles incoherentes; mais enfin il tomba comme les autres, et toute la _setch_ s'endormit. CHAPITRE IV Des le lendemain, Tarass Boulba se concertait avec le nouveau _kochevoi_, pour savoir comment l'on pourrait decider les Zaporogues a une resolution. Le _kochevoi_ etait un Cosaque fin et ruse qui connaissait bien ses Zaporogues. Il commenca par dire: -- C'est impossible de violer le serment, c'est impossible. Et puis, apres un court silence, il reprit: -- Oui, c'est possible. Nous ne violerons pas le serment, mais nous inventerons quelque chose. Seulement faites en sorte que le peuple se rassemble, non sur mon ordre, mais par sa propre volonte. Vous savez bien comment vous y prendre; et moi, avec les anciens, nous accourrons aussitot sur la place comme si nous ne savions rien. Une heure ne s'etait pas passee depuis leur entretien, quand les timbales resonnerent de nouveau. La place fut bientot couverte d'un million de bonnets cosaques. On commenca a se faire des questions: -- Quoi?... Pourquoi?... Qu'a-t-on a battre les timbales? Personne ne repondait. Peu a peu, neanmoins, on entendit dans la foule les propos suivants: -- La force cosaque perit a ne rien faire... Il n'y a pas de guerre, pas d'entreprise... Les anciens sont des faineants; ils ne voient plus, la graisse les aveugle. Non, il n'y a pas de justice au monde. Les autres Cosaques ecoutaient en silence, et ils finirent par repeter eux-memes: -- Effectivement, il n'y a pas du tout de justice au monde. Les anciens paraissaient fort etonnes de pareils discours. Enfin le _kochevoi_ s'avanca, et dit: -- Me permettez-vous de parler, seigneurs Zaporogues? -- Parle. -- Mon discours, seigneurs, sera fait en consideration de ce que la plupart d'entre vous, et vous le savez sans doute mieux que moi, doivent tant d'argent aux juifs des cabarets et a leurs camarades, qu'aucun diable ne fait plus credit. Puis, ensuite, mon discours sera fait en consideration de ce qu'il y a parmi nous beaucoup de jeunes gens qui n'ont jamais vu la guerre de pres, tandis qu'un jeune homme, vous le savez vous-memes, seigneurs, ne peut exister sans la guerre. Quel Zaporogue est-ce, s'il n'a jamais battu de paien? -- Il parle bien, pensa Boulba. -- Ne croyez pas cependant, seigneurs, que je dise tout cela pour violer la paix. Non, que Dieu m'en garde! je ne dis cela que comme cela. En outre, le temple du Seigneur, chez nous, est dans un tel etat que c'est pecher de dire ce qu'il est. Il y a deja bien des annees que, par la grace du Seigneur, la _setch_ existe; et jusqu'a present, non seulement le dehors de l'eglise, mais les saintes images de l'interieur n'ont pas le moindre ornement. Personne ne songe meme a leur faire battre une robe d'argent[23]. Elles n'ont recu que ce que certains Cosaques leur ont laisse par testament. Il est vrai que ces dons-la etaient bien peu de chose, car ceux qui les ont faits avaient de leur vivant bu tout leur avoir. De facon que je ne fais pas de discours pour vous decider a la guerre contre les Turcs, parce que nous avons promis la paix au sultan, et que ce serait un grand peche de se dedire, attendu que nous avons jure sur notre religion. -- Que diable embrouille-t-il? se dit Boulba. -- Vous voyez, seigneurs, qu'il est impossible de commencer la guerre; l'honneur des chevaliers ne le permet pas. Mais voici ce que je pense, d'apres mon pauvre esprit. Il faut envoyer les jeunes gens sur des canots, et qu'ils ecument un peu les cotes de l'Anatolie. Qu'en pensez-vous, seigneurs? -- Conduis-nous, conduis-nous tous? s'ecria la foule de tous cotes. Nous sommes tous prets a perir pour la religion. Le _kochevoi_ s'epouvanta; il n'avait nullement l'intention de soulever toute la _setch_; il lui semblait dangereux de rompre la paix. -- Permettez-moi, seigneurs, de parler encore. -- Non, c'est assez, s'ecrierent les Zaporogues; tu ne diras rien de mieux que ce que tu as dit. -- Si c'est ainsi, il sera fait comme vous le desirez. Je suis le serviteur de votre volonte. C'est une chose connue et la sainte Ecriture le dit, que la voix du peuple est la voix de Dieu. Il est impossible d'imaginer jamais rien de plus sense que ce qu'a imagine le peuple; mais voila ce qu'il faut que je vous dise. Vous savez, seigneurs, que le sultan ne laissera pas sans punition le plaisir que les jeunes gens se seront donne; et nos forces eussent ete pretes, et nous n'eussions craint personne. Et pendant notre absence, les Tatars peuvent nous attaquer. Ce sont les chiens des Turcs; ils n'osent pas vous prendre en face, ils n'entrent pas dans la maison tant que le maitre l'occupe; mais ils vous mordent les talons par derriere, et de facon a faire crier. Et puis, s'il faut dire la verite, nous n'avons pas assez de canots en reserve, ni assez de poudre pour que nous puissions tous partir. Du reste, je suis pret a faire ce qui vous convient, je suis le serviteur de votre volonte. Le ruse _kochevoi_ se tut. Les groupes commencerent a s'entretenir; les _atamans_ des _koureni_ entrerent en conseil. Par bonheur, il n'y avait pas beaucoup de gens ivres dans la foule, et les Cosaques se deciderent a suivre le prudent avis de leur chef. Quelques-uns d'entre eux passerent aussitot sur la rive du Dniepr, et allerent fouiller le tresor de l'armee, la ou, dans des souterrains inabordables, creuses sous l'eau et sous les joncs, se cachait l'argent de la _setch_, avec les canons et les armes pris a l'ennemi. D'autres s'empresserent de visiter les canots et de les preparer pour l'expedition. En un instant, le rivage se couvrit d'une foule animee. Des charpentiers arrivaient avec leurs haches; de vieux Cosaques hales, aux moustaches grises, aux epaules larges, aux fortes jambes, se tenaient jusqu'aux genoux dans l'eau, les pantalons retrousses, et tiraient les canots avec des cordes pour les mettre a flot. D'autres trainaient des poutres seches et des pieces de bois. Ici, l'on ajustait des planches a un canot; la, apres l'avoir renverse la quille en l'air, on le calfatait avec du goudron; plus loin, on attachait aux deux flancs du canot, d'apres la coutume cosaque, de longues bottes de joncs, pour empecher les vagues de la mer de submerger cette frele embarcation. Des feux etaient allumes sur tout le rivage. On faisait bouillir la poix dans des chaudrons de cuivre. Les anciens, les experimentes, enseignaient aux jeunes. Des cris d'ouvriers et les bruits de leur ouvrage retentissaient de toutes parts. La rive entiere du fleuve se mouvait et vivait. Dans ce moment, un grand bac se montra en vue du rivage. La foule qui l'encombrait faisait de loin des signaux. C'etaient des Cosaques couverts de haillons. Leurs vetements deguenilles (plusieurs d'entre eux n'avaient qu'une chemise et une pipe) montraient qu'ils venaient d'echapper a quelque grand malheur, ou qu'ils avaient bu jusqu'a leur defroque. L'un d'eux, petit, trapu, et qui pouvait avoir cinquante ans, se detacha de la foule, et vint se placer sur l'avant du bac. Il criait plus fort et faisait des gestes plus energiques que tous les autres; mais le bruit des travailleurs a l'oeuvre empechait d'entendre ses paroles. -- Qu'est-ce qui vous amene?" demanda enfin le _kochevoi_, quand le bac toucha la rive. Tous les ouvriers suspendirent leurs travaux, cesserent le bruit, et regarderent dans une silencieuse attente, en soulevant leurs haches ou leurs rabots. -- Un malheur, repondit le petit Cosaque de l'avant. -- Quel malheur? -- Me permettez-vous de parler, seigneurs Zaporogues? -- Parle. -- Ou voulez-vous plutot rassembler un conseil? -- Parle, nous sommes tous ici. Et la foule se reunit en un seul groupe. -- Est-ce que vous n'avez rien entendu dire de ce qui se passe dans l'Ukraine? -- Quoi? demanda un des _atamans_ de _kouren_. -- Quoi? reprit l'autre; il parait que les Tatars vous ont bouche les oreilles avec de la colle pour que vous n'ayez rien entendu. -- Parle donc, que s'y fait-il? -- Il s'y fait des choses comme il ne s'en est jamais fait depuis que nous sommes au monde et que nous avons recu le bapteme. -- Mais, dis donc ce qui s'y fait, fils de chien, s'ecria de la foule quelqu'un qui avait apparemment perdu patience. -- Il s'y fait que les saintes eglises ne sont plus a nous. -- Comment, plus a nous? -- On les a donnees a bail aux juifs, et si on ne paye pas le juif d'avance, il est impossible de dire la messe. -- Qu'est-ce que tu chantes la? -- Et si l'infame juif ne met pas, avec sa main impure, un petit signe sur l'hostie, il est impossible de la consacrer. -- Il ment, seigneurs et freres, comment se peut-il qu'un juif impur mette un signe sur la sainte hostie?... -- Ecoutez, je vous en conterai bien d'autres. Les pretres catholiques (_kseunz_) ne vont pas autrement, dans l'Ukraine, qu'en _tarataika_[24]. Ce ne serait pas un mal, mais voila ce qui est un mal, c'est qu'au lieu de chevaux, on attelle des chretiens de la bonne religion[25]. Ecoutez, ecoutez, je vous en conterai bien d'autres. On dit que les juives commencent a se faire des jupons avec les chasubles de nos pretres. Voila ce qui se fait dans l'Ukraine, seigneurs. Et vous, vous etes tranquillement etablis dans la _setch_, vous buvez, vous ne faites rien, et, a ce qu'il parait, les Tatars vous ont fait si peur, que vous n'avez plus d'yeux ni d'oreilles, et que vous n'entendez plus parler de ce qui se passe dans le monde. -- Arrete, arrete, interrompit le _kochevoi_ qui s'etait tenu jusque-la immobile et les yeux baisses, comme tous les Zaporogues, qui, dans les grandes occasions, ne s'abandonnaient jamais au premier elan, mais se taisaient pour rassembler en silence toutes les forces de leur indignation. Arrete, et moi, je dirai une parole. Et vous donc, vous autres, que le diable rosse vos peres! que faisiez-vous? N'aviez-vous pas de sabres, par hasard? Comment avez-vous permis une pareille abomination? -- Comment nous avons permis une pareille abomination? Et vous, auriez-vous mieux fait quand il y avait cinquante mille hommes des seuls Polonais? Et puis, il ne faut pas deguiser notre peche, il y avait aussi des chiens parmi les notres, qui ont accepte leur religion. -- Et que faisait votre _hetman_? que faisaient vos _polkovniks_? -- Ils ont fait de telles choses que Dieu veuille nous en preserver. -- Comment? -- Voila comment: notre _hetman_ se trouve maintenant a Varsovie roti dans un boeuf de cuivre, et les tetes de nos _polkovniks_ se sont promenees avec leurs mains dans toutes les foires pour etre montrees au peuple. Voila ce qu'ils ont fait. Toute la foule frissonna. Un grand silence s'etablit sur le rivage entier, semblable a celui qui precede les tempetes. Puis, tout a coup, les cris, les paroles confuses eclaterent de tous cotes. -- Comment! que les juifs tiennent a bail les eglises chretiennes! que les pretres attellent des chretiens au brancard! Comment! permettre de pareils supplices sur la terre russe, de la part de maudits schismatiques! Qu'on puisse traiter ainsi les _polkovniks_ et les _hetman_s! non, ce ne sera pas, ce ne sera pas. Ces mots volaient de cote et d'autre, Les Zaporogues commencaient a se mettre en mouvement. Ce n'etait pas l'agitation d'un peuple mobile. Ces caracteres lourds et forts ne s'enflammaient pas promptement; mais une fois echauffes, ils conservaient longtemps et obstinement leur flamme interieure. -- Pendons d'abord tous les juifs, s'ecrierent des voix dans la foule; qu'ils ne puissent plus faire de jupes a leurs juives avec les chasubles des pretres! qu'ils ne mettent plus de signes sur les hosties! noyons toute cette canaille dans le Dniepr! Ces mots prononces par quelques-uns volerent de bouche en bouche aussi rapidement que brille l'eclair, et toute la foule se precipita sur le faubourg avec l'intention d'exterminer tous les juifs. Les pauvres fils d'Israel ayant perdu, dans leur frayeur, toute presence d'esprit, se cachaient dans des tonneaux vides, dans les cheminees, et jusque sous les jupes de leurs femmes. Mais les Cosaques savaient bien les trouver partout. -- Serenissimes seigneurs, s'ecriait un juif long et sec comme un baton, qui montrait du milieu de ses camarades sa chetive figure toute bouleversee par la peur; serenissimes seigneurs, permettez- nous de vous dire un mot, rien qu'un mot. Nous vous dirons une chose comme vous n'en avez jamais entendue, une chose de telle importance, qu'on ne peut pas dire combien elle est importante. -- Voyons, parlez, dit Boulba, qui aimait toujours a entendre l'accuse. -- Excellentissimes seigneurs, dit le juif, on n'a jamais encore vu de pareils seigneurs, non, devant Dieu, jamais. Il n'y a pas eu au monde d'aussi nobles, bons et braves seigneurs. Sa voix s'etouffait et mourait d'effroi. -- Comment est-ce possible que nous pensions mal des Zaporogues? Ce ne sont pas les notres qui sont les fermiers d'eglises dans l'Ukraine; non, devant Dieu, ce ne sont pas les notres. Ce ne sont pas meme des juifs; le diable sait ce que c'est. C'est une chose sur laquelle il ne faut que cracher, et la jeter ensuite. Ceux-ci vous diront la meme chose. N'est-ce pas, Chleuma? n'est-ce pas, Chmoul? -- Devant Dieu, c'est bien vrai, repondirent de la foule Chleuma et Chmoul, tous deux vetus d'habits en lambeaux, et blemes comme du platre. -- Jamais encore, continua le long juif, nous n'avons eu de relations avec l'ennemi, et nous ne voulons rien avoir a faire avec les catholiques. Qu'ils voient le diable en songe! nous sommes comme des freres avec les Zaporogues. -- Comment! que les Zaporogues soient vos freres! s'ecria quelqu'un de la foule. Jamais, maudits juifs. Au Dniepr, cette maudite canaille! Ces mots servirent de signal. On empoigna les juifs, et on commenca a les lancer dans le fleuve. Des cris plaintifs s'elevaient de tous cotes; mais les farouches Zaporogues ne faisaient que rire en voyant les greles jambes des juifs, chaussees de bas et de souliers, s'agiter dans les airs. Le pauvre orateur, qui avait attire un si grand desastre sur les siens et sur lui-meme, s'arracha de son caftan, par lequel on l'avait deja saisi, en petite camisole etroite et de toutes couleurs, embrassa les pieds de Boulba, et se mit a le supplier d'une voix lamentable. -- Magnifique et serenissime seigneur, j'ai connu votre frere, le defunt Doroch. C'etait un vrai guerrier, la fleur de la chevalerie. Je lui ai prete huit cents sequins pour se racheter des Turcs. -- Tu as connu mon frere? lui dit Tarass. -- Je l'ai connu, devant Dieu. C'etait un seigneur tres genereux. -- Et comment te nomme-t-on? -- Yankel. -- Bien, dit Tarass. Puis, apres avoir reflechi: -- Il sera toujours temps de pendre le juif, dit-il aux Cosaques. Donnez-le-moi pour aujourd'hui. Ils y consentirent. Tarass le conduisit a ses chariots pres desquels se tenaient ses Cosaques. -- Allons, fourre-toi sous ce chariot, et ne bouge plus. Et vous, freres, ne laissez pas sortir le juif. Cela dit, il s'en alla sur la place, ou la foule s'etait des longtemps rassemblee. Tout le monde avait abandonne le travail des canots, car ce n'etait pas une guerre maritime qu'ils allaient faire, mais une guerre de terre ferme. Au lieu de chaloupes et de rames, il leur fallait maintenant des chariots et des coursiers. A cette heure, chacun voulait se mettre en campagne, les vieux comme les jeunes; et tous d'apres le consentement des anciens, le _kochevoi_ et les _atamans_ des _koureni_, avaient resolu de marcher droit sur la Pologne, pour venger toutes leurs offenses, l'humiliation de la religion et de la gloire cosaque, pour ramasser du butin dans les villes ennemies, bruler les villages et les moissons, faire enfin retentir toute la steppe du bruit de leurs hauts faits. Tous s'armaient. Quant au _kochevoi_, il avait grandi de toute une palme. Ce n'etait plus le serviteur timide des caprices d'un peuple voue a la licence; c'etait un chef dont la puissance n'avait pas de bornes, un despote qui ne savait que commander et se faire obeir. Tous les chevaliers tapageurs et volontaires se tenaient immobiles dans les rangs, la tete respectueusement baissee, et n'osant lever les regards, pendant qu'il distribuait ses ordres avec lenteur, sans colere, sans cri, comme un chef vieilli dans l'exercice du pouvoir, et qui n'executait pas pour la premiere fois des projets longuement muris. -- Examinez bien si rien ne vous manque, leur disait-il; preparez vos chariots, essayez vos armes; ne prenez pas avec vous trop d'habillements. Une chemise et deux pantalons pour chaque Cosaque, avec un pot de lard et d'orge pilee. Que personne n'emporte davantage. Il y aura des effets et des provisions dans les bagages. Que chaque Cosaque emmene une paire de chevaux. Il faut prendre aussi deux cents paires de boeufs; ils nous seront necessaires dans les endroits marecageux et au passage des rivieres. Mais de l'ordre surtout, seigneurs, de l'ordre. Je sais qu'il y a des gens parmi vous qui, si Dieu leur envoie du butin, se mettent a dechirer les etoffes de soie pour s'en faire des bas. Abandonnez cette habitude du diable; ne vous chargez pas de jupons; prenez seulement les armes, quand elles sont bonnes, ou les ducats et l'argent, car cela tient peu de place et sert partout. Mais que je vous dise encore une chose, seigneurs: si quelqu'un de vous s'enivre a la guerre, je ne le ferai pas meme juger. Je le ferai trainer comme un chien jusqu'aux chariots, fut- il le meilleur Cosaque de l'armee; et la il sera fusille comme un chien, et abandonne sans sepulture aux oiseaux. Un ivrogne, a la guerre, n'est pas digne d'une sepulture chretienne. Jeunes gens, en toutes choses ecoutez les anciens. Si une balle vous frappe, si un sabre vous ecorche la tete ou quelque autre endroit, n'y faites pas grande attention; jetez une charge de poudre dans un verre d'eau-de-vie, avalez cela d'un trait, et tout passera. Vous n'aurez pas meme de fievre. Et si la blessure n'est pas trop profonde, mettez-y tout bonnement de la terre, apres l'avoir humectee de salive sur la main. A l'oeuvre, a l'oeuvre, enfants! hatez-vous sans vous presser. Ainsi parlait le _kochevoi_, et des qu'il eut fini son discours, tous les Cosaques se mirent a la besogne. La _setch_ entiere devint sobre; on n'aurait pu y rencontrer un seul homme ivre, pas plus que s'il ne s'en fut jamais trouve parmi les Cosaques. Les uns reparaient les cercles des roues ou changeaient les essieux des chariots; les autres y entassaient des armes ou des sacs de provisions; d'autres encore amenaient les chevaux et les boeufs. De toutes parts retentissaient le pietinement des betes de somme, le bruit des coups d'arquebuse tires a la cible, le choc des sabres contre les eperons, les mugissements des boeufs, les grincements des chariots charges, et les voix d'hommes parlant entre eux ou excitant leurs chevaux. Bientot le _tabor_[26] des Cosaques s'etendit en une longue file, se dirigeant vers la plaine. Celui qui aurait voulu parcourir tout l'espace compris entre la tete et la queue du convoi aurait eu longtemps a courir. Dans la petite eglise en bois, le pope recitait la priere du depart; il aspergea toute la foule d'eau benite, et chacun, en passant, vint baiser la croix. Quand le _tabor_ se mit en mouvement, et s'eloigna de la _setch_, tous les Cosaques se retournerent: -- Adieu, notre mere, dirent-ils d'une commune voix, que Dieu te garde de tout malheur! En traversant le faubourg, Tarass Boulba apercut son juif Yankel qui avait eu le temps de s'etablir sous une tente, et qui vendait des pierres a feu, des vis, de la poudre, toutes les choses utiles a la guerre, meme du pain et des _khalatchis_[27]. "Voyez-vous ce diable de juif?" pensa Tarass. Et, s'approchant de lui: -- Fou que tu es, lui dit-il, que fais-tu la? Veux-tu donc qu'on te tue comme un moineau? Yankel, pour toute reponse, vint a sa rencontre, et faisant signe des deux mains, comme s'il avait a lui declarer quelque chose de tres mysterieux, il lui dit: -- Que votre seigneurie se taise, et n'en dise rien a personne. Parmi les chariots de l'armee, il y a un chariot qui m'appartient. Je prends avec moi toutes sortes de provisions bonnes pour les Cosaques, et en route, je vous les vendrai a plus bas prix que jamais juif n'a vendu, devant Dieu, devant Dieu! Tarass Boulba haussa les epaules, en voyant ce que pouvait la force de la nature juive, et rejoignit le _tabor_. CHAPITRE V Bientot toute la partie sud-est de la Pologne fut en proie a la terreur. On entendait repeter partout "Les Zaporogues, les Zaporogues arrivent!" Tout ce qui pouvait fuir fuyait; chacun quittait ses foyers. Alors, precisement, dans cette contree de l'Europe, on n'elevait ni forteresses, ni chateaux. Chacun se construisait a la hate quelque petite habitation couverte de chaume, pensant qu'il ne fallait perdre ni son temps ni son argent a batir des demeures qui seraient tot ou tard la proie des invasions. Tout le monde se mit en emoi. Celui-ci echangeait ses boeufs et sa charrue contre un cheval et un mousquet, pour aller servir dans les regiments; celui-la cherchait un refuge avec son betail, emportant tout ce qu'il pouvait enlever. Quelques-uns essayaient bien une resistance toujours vaine; mais la plus grande partie fuyait prudemment. Tout le monde savait qu'il n'etait pas facile d'avoir affaire avec cette foule aguerrie aux combats, connue sous le nom d'armee zaporogue, qui, malgre son organisation irreguliere, conservait dans la bataille un ordre calcule. Pendant la marche, les hommes a cheval s'avancaient lentement, sans surcharger et sans fatiguer leurs montures; les gens de pied suivaient en bon ordre les chariots, et tout le _tabor_ ne se mettait en mouvement que la nuit, prenant du repos le jour, et choisissant pour ses haltes des lieux deserts ou des forets, plus vastes encore et plus nombreuses qu'aujourd'hui. On envoyait en avant des eclaireurs et des espions pour savoir ou et comment se diriger. Souvent, les Cosaques apparaissaient dans les endroits ou ils etaient le moins attendus; alors, tout ce qui etait vivant disait adieu a la vie. Des incendies devoraient les villages entiers; les chevaux et les boeufs qu'on ne pouvait emmener etaient tues sur place. Les cheveux se dressent d'horreur quand on pense a toutes les atrocites que commettaient les Zaporogues. On massacrait les enfants, on coupait les seins aux femmes; au petit nombre de ceux qu'on laissait en liberte, on arrachait la peau, du genou jusqu'a la plante des pieds; en un mot, les Cosaques acquittaient en une seule fois toutes leurs vieilles dettes. Le prelat d'un monastere, qui eut connaissance de leur approche, envoya deux de ses moines pour leur representer qu'il y avait paix entre le gouvernement polonais et les Zaporogues, qu'ainsi ils violaient leur devoir envers le roi et tout droit des gens. -- Dites a l'abbe de ma part et de celle de tous les Zaporogues, repondit le _kochevoi_, qu'il n'a rien a craindre. Mes Cosaques ne font encore qu'allumer leurs pipes. Et bientot la magnifique abbaye fut tout entiere livree aux flammes; et les colossales fenetres gothiques semblaient jeter des regards severes a travers les ondes lumineuses de l'incendie. Des foules de moines fugitifs, de juifs, de femmes, s'entasserent dans les villes entourees de murailles et qui avaient garnison. Les secours tardifs envoyes par le gouvernement de loin en loin, et qui consistaient en quelques faibles regiments, ou ne pouvaient decouvrir les Cosaques, ou s'enfuyaient au premier choc, sur leurs chevaux rapides. Il arrivait aussi que des generaux du roi, qui avaient triomphe dans mainte affaire, se decidaient a reunir leurs forces, et a presenter la bataille aux Zaporogues. C'etaient de pareilles rencontres qu'attendaient surtout les jeunes Cosaques, qui avaient honte de piller ou de vaincre des ennemis sans defense, et qui brillaient du desir de se distinguer devant les anciens, en se mesurant avec un Polonais hardi et fanfaron, monte sur un beau cheval, et vetu d'un riche _joupan_[28] dont les manches pendantes flottaient au vent. Ces combats etaient recherches par eux comme un plaisir, car ils y trouvaient l'occasion de faire un riche butin de sabres, de mousquets et de harnais de chevaux. De jeunes hommes au menton imberbe etaient devenus en un mois des hommes faits. Les traits de leurs visages, ou s'etait jusque-la montree une mollesse juvenile, avaient pris l'energie de la force. Le vieux Tarass etait ravi de voir que, partout, ses fils marchaient au premier rang. Evidemment la guerre etait la veritable vocation d'Ostap. Sans jamais perdre la tete, avec un sang-froid presque surnaturel dans un jeune homme de vingt-deux ans, il mesurait d'un coup d'oeil l'etendue du danger, la vraie situation des choses, et trouvait sur-le-champ le moyen d'eviter le peril, mais de l'eviter pour le vaincre avec plus de certitude. Toutes ses actions commencerent a montrer la confiance en soi, la fermete calme, et personne ne pouvait meconnaitre en lui un chef futur. -- Oh! ce sera avec le temps un bon _polkovnik_, disait le vieux Tarass; devant Dieu, ce sera un bon _polkovnik_, et il surpassera son pere. Pour Andry, il se laissait emporter au charme de la musique des balles et des sabres. Il ne savait pas ce que c'etait que reflechir, calculer, mesurer ses forces et celles de l'ennemi. Il trouvait une volupte folle dans la bataille. Elle lui semblait une fete, a ces instants ou la tete du combattant brule, ou tout se confond a ses regards, ou les hommes et les chevaux tombent pele- mele avec fracas, ou il se precipite tete baissee a travers le sifflement des balles, frappant a droite et a gauche, sans ressentir les coups qui lui sont portes. Plus d'une fois le vieux Tarass eut l'occasion d'admirer Andry, lorsque, emporte par sa fougue, il se jetait dans des entreprises que n'eut tentees nul homme de sang-froid, et reussissait justement par l'exces de sa temerite. Le vieux Tarass l'admirait alors, et repetait souvent: -- Oh! celui-la est un brave; que le diable ne l'emporte pas! ce n'est pas Ostap, mais c'est un brave. Il fut decide que l'armee marcherait tout droit sur la ville de Doubno, ou, d'apres le bruit public, les habitants avaient renferme beaucoup de richesses. L'intervalle fut parcouru en un jour et demi, et les Zaporogues parurent inopinement devant la place. Les habitants avaient resolu de se defendre jusqu'a la derniere extremite, preferant mourir sur le seuil de leurs demeures que laisser entrer l'ennemi dans leurs murs. Une haute muraille en terre entourait toute la ville; la ou elle etait trop basse, s'elevait un parapet en pierre, ou une maison crenelee, ou une forte palissade en pieux de chene. La garnison etait nombreuse, et sentait toute l'importance de son devoir. A leur arrivee, les Zaporogues attaquerent vigoureusement les ouvrages exterieurs; mais ils furent recus par la mitraille. Les bourgeois, les habitants ne voulaient pas non plus rester oisifs, et se tenaient en armes sur les remparts. On pouvait voir a leur contenance qu'ils se preparaient a une resistance desesperee. Les femmes meme prenaient part a la defense; des pierres, des sacs de sable, des tonneaux de resine enflammee tombaient sur la tete des assaillants. Les Zaporogues n'aimaient pas avoir affaire aux forteresses; ce n'etait pas dans les assauts qu'ils brillaient. Le _kochevoi_ ordonna donc la retraite en disant: -- Ce n'est rien, seigneurs freres, decidons-nous a reculer. Mais que je sois un maudit Tatar, et non pas un chretien, si nous laissons sortir un seul habitant. Qu'ils meurent tous de faim comme des chiens. Apres avoir battu en retraite, l'armee bloqua etroitement la place, et n'ayant rien autre chose a faire, les Cosaques se mirent a ravager les environs, a bruler les villages et les meules de ble, a lancer leurs chevaux dans les moissons encore sur pied, et qui cette annee-la avaient recompense les soins du laboureur par une riche croissance. Du haut des murailles, les habitants voyaient avec terreur la devastation de toutes leurs ressources. Cependant les Zaporogues, disposes en _koureni_ comme a la _setch_, avaient entoure la ville d'un double rang de chariots. Ils fumaient leurs pipes, echangeaient entre eux les armes prises a l'ennemi, et jouaient au saute-mouton, a pair et impair, regardant la ville avec un sang-froid desesperant; et, pendant la nuit, les feux s'allumaient; chaque _kouren_ faisait bouillir son gruau dans d'enormes chaudrons de cuivre; une garde vigilante se succedait aupres des feux. Mais bientot les Zaporogues commencerent a s'ennuyer de leur inaction, et surtout de leur sobriete forcee dont nulle action d'eclat ne les dedommageait. Le _kochevoi_ ordonna meme de doubler la ration de vin, ce qui se faisait quelquefois dans l'armee, quand il n'y avait pas d'entreprise a tenter. C'etait surtout aux jeunes gens, et notamment aux fils de Boulba, que deplaisait une pareille vie. Andry ne cachait pas son ennui: -- Tete sans cervelle, lui disait souvent Tarass, souffre, Cosaque, tu deviendras _hetman_s[29]. Celui-la n'est pas encore un bon soldat qui garde sa presence d'esprit dans la bataille; mais celui-la est un bon soldat qui ne s'ennuie jamais, qui sait souffrir jusqu'au bout, et, quoi qu'il arrive, finit par faire ce qu'il a resolu. Mais un jeune homme ne peut avoir l'opinion d'un vieillard, car il voit les memes choses avec d'autres yeux. Sur ces entrefaites, arriva le _polk_ de Tarass Boulba amene par Tovkatch. Il etait accompagne de deux _iesaouls_, d'un greffier et d'autres chefs, conduisant une troupe d'environ quatre mille hommes. Dans ce nombre, se trouvaient beaucoup de volontaires, qui, sans etre appeles, avaient pris librement du service, des qu'ils avaient connu le but de l'expedition. Les _iesaouls_ apportaient aux fils de Tarass la benediction de leur mere, et a chacun d'eux une petite image en bois de cypres, prise au celebre monastere de Megigorsk a Kiew. Les deux freres se pendirent les saintes images au cou, et devinrent tous les deux pensifs en songeant a leur vieille mere. Que leur prophetisait cette benediction? La victoire sur l'ennemi, suivie d'un joyeux retour dans la patrie, avec du butin, et surtout de la gloire digne d'etre eternellement chantee par les joueurs de _bandoura_, ou bien...? Mais l'avenir est inconnu; il se tient devant l'homme, semblable a l'epais brouillard d'automne qui s'eleve des marais. Les oiseaux le traversent eperdument, sans se reconnaitre, la colombe sans voir l'epervier, l'epervier sans voir la colombe, et pas un d'eux ne sait s'il est pres ou loin de sa fin. Apres la reception des images, Ostap s'occupa de ses affaires de chaque jour, et se retira bientot dans son _kouren_. Pour Andry, il ressentait involontairement un serrement de coeur. Les Cosaques avaient deja pris leur souper. Le soir venait de s'eteindre; une belle nuit d'ete remplissait l'air. Mais Andry ne rejoignait pas son _kouren_, et ne pensait point a dormir. Il etait plonge dans la contemplation du spectacle qu'il avait sous les yeux. Une innombrable quantite d'etoiles jetaient du haut du ciel une lumiere pale et froide. La plaine, dans une vaste etendue, etait couverte de chariots disperses, que chargeaient les provisions et le butin, et sous lesquels pendaient les seaux a porter le goudron. Autour et sous les chariots, se voyaient des groupes de Zaporogues etendus dans l'herbe. Ils dormaient dans toutes sortes de positions. L'un avait mis un sac sous sa tete, l'autre son bonnet; celui-ci s'appuyait sur le flanc de son camarade. Chacun portait a sa ceinture un sabre, un mousquet, une petite pipe en bois, un briquet et des poincons. Les boeufs pesants etaient couches, les jambes pliees, en troupes blanchatres, et ressemblaient de loin a de grosses pierres immobiles eparses dans la plaine, de tous cotes s'elevaient les sourds ronflements des soldats endormis, auxquels repondaient par des hennissements sonores les chevaux qu'indignaient leurs entraves. Cependant, une lueur solennelle et lugubre ajoutait encore a la beaute de cette nuit de juillet; c'etait le reflet de l'incendie des villages d'alentour. Ici, la flamme s'etendait large et paisible sur le ciel; la, trouvant un aliment faible, elle s'elancait en minces tourbillons jusque sous les etoiles; des lambeaux enflammes se detachaient pour se trainer et s'eteindre au loin. De ce cote, un monastere aux murs noircis par le feu, se tenait sombre et grave comme un moine encapuchonne, montrant a chaque reflet sa lugubre grandeur; de cet autre, brulait le grand jardin du couvent. On croyait entendre le sifflement des arbres que tordait la flamme, et quand, au sein de l'epaisse fumee, jaillissait un rayon lumineux, il eclairait de sa lueur violatre des masses de prunes muries, et changeait en or de ducats des poires qui jaunissaient a travers le sombre feuillage. D'une et d'autre parts, pendaient aux creneaux ou aux branches quelque moine ou quelque malheureux juif dont le corps se consumait avec tout le reste. Une quantite d'oiseaux s'agitaient devant la nappe de feu, et, de loin, semblaient autant de petites croix noires. La ville dormait, degarnie de defenseurs. Les fleches des temples, les toits des maisons, les creneaux des murs et les pointes des palissades s'enflammaient silencieusement du reflet des incendies lointains. Andry parcourait les rangs des Cosaques. Les feux, autour desquels s'asseyaient les gardes, ne jetaient plus que de faibles clartes, et les gardes eux-memes se laissaient aller au sommeil, apres avoir largement satisfait leur appetit cosaque. Il s'etonna d'une telle insouciance, pensant qu'il etait fort heureux qu'on n'eut pas d'ennemi dans le voisinage. Enfin, il s'approcha lui-meme de l'un des chariots, grimpa sur la couverture, et se coucha, le visage en l'air, en mettant ses mains jointes sous sa tete; mais il ne put s'endormir, et demeura longtemps a regarder le ciel. L'air etait pur et transparent; les etoiles qui forment la voie lactee etincelaient d'une lumiere blanche et confuse. Par moments, Andry s'assoupissait, et le premier voile du sommeil lui cachait la vue du ciel, qui reparaissait de nouveau. Tout a coup, il lui sembla qu'une etrange figure se dessinait rapidement devant lui. Croyant que c'etait une image creee par le sommeil, et qui allait se dissiper, il ouvrit les yeux davantage. Il apercut effectivement une figure pale, extenuee, qui se penchait sur lui et le regardait fixement dans les yeux. Des cheveux longs et noirs comme du charbon s'echappaient en desordre d'un voile sombre negligemment jete sur la tete, et l'eclat singulier du regard, le teint cadavereux du visage pouvaient bien faire croire a une apparition. Andry saisit a la hate son mousquet, et s'ecria d'une voix alteree: -- Qui es-tu? Si tu es un esprit malin, disparais. Si tu es un etre vivant, tu as mal pris le temps de rire, je vais te tuer. Pour toute reponse l'apparition mit le doigt sur ses levres, semblant implorer le silence. Andry deposa son mousquet, et se mit a la regarder avec plus d'attention. A ses longs cheveux, a son cou, a sa poitrine demi-nue, il reconnut une femme. Mais ce n'etait pas une Polonaise; son visage have et decharne avait un teint olivatre, les larges pommettes de ses joues s'avancaient en saillie, et les paupieres de ses yeux etroits se relevaient aux angles exterieurs. Plus il contemplait les traits de cette femme, plus il y trouvait le souvenir d'un visage connu. -- Dis-moi, qui es-tu? s'ecria-t-il enfin; il me semble que je t'ai vue quelque part. -- Oui, il y a deux ans, a Kiew. -- Il y a deux ans, a Kiew? repeta Andry en repassant dans sa memoire tout ce que lui rappelait sa vie d'etudiant. Il la regarda encore une fois avec une profonde attention, puis il s'ecria tout a coup: -- Tu es la Tatare, la servante de la fille du _vaivode_. -- Chut! dit-elle, en croisant ses mains avec une angoisse suppliante, tremblante de peur et regardant de tous cotes si le cri d'Andry n'avait reveille personne. -- Reponds: comment, et pourquoi es-tu ici? disait Andry d'une voix basse et haletante. Ou est la demoiselle? est-elle en vie? -- Elle est dans la ville. -- Dans la ville! reprit Andry retenant a peine un cri de surprise, et sentant que tout son sang lui refluait au coeur. Pourquoi dans la ville? -- Parce que le vieux seigneur y est lui-meme. Voila un an et demi qu'il a ete fait _vaivode_ de Doubno. -- Est-elle mariee?... Mais parle donc, parle donc. -- Voila deux jours qu'elle n'a rien mange, -- Comment!... -- Il n'y a plus un morceau de pain dans la ville: depuis plusieurs jours les habitants ne mangent que de la terre." Andry fut petrifie. -- La demoiselle t'a vu du parapet avec les autres Zaporogues. Elle m'a dit: "Va, dis au chevalier, s'il se souvient de moi, qu'il vienne me trouver; sinon, qu'il te donne au moins un morceau de pain pour ma vieille mere, car je ne veux pas la voir mourir sous mes yeux. Prie-le, embrasse ses genoux; il a aussi une vieille mere; qu'il te donne du pain pour l'amour d'elle." Une foule de sentiments divers s'eveillerent dans le coeur du jeune Cosaque. -- Mais comment as-tu pu venir ici? -- Par un passage souterrain. -- Y a-t-il donc un passage souterrain? -- Oui. -- Ou? -- Tu ne nous trahiras pas, chevalier? -- Non, je le jure sur la Sainte Croix. -- En descendant le ravin, et en traversant le ruisseau a la place ou croissent des joncs. -- Et ce passage aboutit dans la ville? -- Tout droit au monastere. -- Allons, allons sur-le-champ. -- Mais, au nom du Christ et de sa sainte mere, un morceau de pain. -- Bien, je vais t'en apporter. Tiens-toi pres du chariot, ou plutot couche-toi dessus. Personne ne te verra, tous dorment. Je reviens a l'instant. Et il se dirigea vers les chariots ou se trouvaient les provisions de son _kouren_. Le coeur lui battait avec violence. Tout ce qu'avait efface sa vie rude et guerriere de Cosaque, tout le passe renaquit aussitot, et le present s'evanouit a son tour. Alors reparut a la surface de sa memoire une image de femme avec ses beaux bras, sa bouche souriante, ses epaisses nattes de cheveux. Non, cette image n'avait jamais disparu pleinement de son ame; mais elle avait laisse place a d'autres pensees plus males, et souvent encore elle troublait le sommeil du jeune Cosaque. Il marchait, et ses battements de coeur devenaient de plus en plus forts a l'idee qu'il la verrait bientot, et ses genoux tremblaient sous lui. Arrive pres des chariots, il oublia pourquoi il etait venu, et se passa la main sur le front en cherchant a se rappeler ce qui l'amenait. Tout a coup il tressaillit, plein d'epouvante a l'idee qu'elle se mourait de faim. Il s'empara de plusieurs pains noirs; mais la reflexion lui rappela que cette nourriture, bonne pour un Zaporogue, serait pour elle trop grossiere. Il se souvint alors que, la veille, le _kochevoi_ avait reproche aux cuisiniers de l'armee d'avoir employe a faire du gruau toute la farine de ble noir qui restait, tandis qu'elle devait suffire pour trois jours. Assure donc qu'il trouverait du gruau tout prepare dans les grands chaudrons, Andry prit une petite casserole de voyage appartenant a son pere, et alla trouver le cuisinier de son _kouren_, qui dormait etendu entre deux marmites sous lesquelles fumait encore la cendre chaude. A sa grande surprise, il les trouva vides l'une et l'autre. Il avait fallu des forces surhumaines pour manger tout ce gruau, car son _kouren_ comptait moins d'hommes que les autres. Il continua l'inspection des autres marmites, et ne trouva rien nulle part. Involontairement il se rappela le proverbe: "Les Zaporogues sont comme les enfants; s'il y a peu, ils s'en contentent; s'il y a beaucoup, ils ne laissent rien." Que faire? Il y avait sur le chariot de son pere un sac de pains blancs qu'on avait pris au pillage d'un monastere. Il s'approcha du chariot, mais le sac n'y etait plus. Ostap l'avait mis sous sa tete, et ronflait etendu par terre. Andry saisit le sac d'une main et l'enleva brusquement; la tete d'Ostap frappa sur le sol, et lui- meme, se dressant a demi eveille, s'ecria sans ouvrir les yeux: -- Arretez, arretez le Polonais du diable; attrapez son cheval. -- Tais-toi, ou je te tue, s'ecria Andry plein d'epouvante, en le menacant de son sac. Mais Ostap s'etait tu deja; il retomba sur la terre, et se remit a ronfler de maniere a agiter l'herbe que touchait son visage. Andry regarda avec terreur de tous cotes. Tout etait tranquille; une seule tete a la touffe flottante s'etait soulevee dans le _kouren_ voisin; mais apres avoir jete de vagues regards, elle s'etait reposee sur la terre. Au bout d'une courte attente, il s'eloigna emportant son butin. La Tatare etait couchee, respirant a peine. -- Leve-toi, lui dit-il; allons, tout le monde dort, ne crains rien. Es-tu en etat de soulever un de ces pains, si je ne puis les emporter tous moi-meme? Il mit le sac sur son dos, en prit un second, plein de millet, qu'il enleva d'un autre chariot, saisit dans ses mains les pains qu'il avait voulu donner a la Tatare, et, courbe sous ce poids, il passa intrepidement a travers les rangs des Zaporogues endormis. -- Andry! dit le vieux Boulba au moment ou son fils passa devant lui. Le coeur du jeune homme se glaca. Il s'arreta, et, tout tremblant, repondit a voix basse: -- Eh bien! quoi? -- Tu as une femme avec toi. Sur ma parole, je te rosserai demain matin d'importance. Les femmes ne te meneront a rien de bon. Apres avoir dit ces mots, il souleva sa tete sur sa main, et considera attentivement la Tatare enveloppee dans son voile. Andry se tenait immobile, plus mort que vif, sans oser regarder son pere en face. Quand il se decida a lever enfin les yeux, il reconnut que Boulba s'etait endormi, la tete sur la main. Il fit le signe de la croix; son effroi se dissipa plus vite qu'il n'etait venu. Quand il se retourna pour s'adresser a la Tatare, il la vit devant lui, immobile comme une sombre statue de granit, perdue dans son voile, et le reflet d'un incendie lointain eclaira tout a coup ses yeux, hagards comme ceux d'un moribond. Il la secoua par la manche, et tous deux s'eloignerent en regardant frequemment derriere eux. Ils descendirent dans un ravin, au fond duquel se trainait paresseusement un ruisseau bourbeux, tout couvert de joncs croissant sur des mottes de terre. Une fois au fond du ravin, la plaine avec le _tabor_ des Zaporogues disparut a leurs regards; en se retournant, Andry ne vit plus rien qu'une cote escarpee, au sommet de laquelle se balancaient quelques herbes seches et fines, et par-dessus brillait la lune, semblable a une faucille d'or. Une brise legere, soufflant de la steppe, annoncait la prochaine venue du jour. Mais nulle part on n'entendait le chant d'un coq. Depuis longtemps on ne l'avait entendu, ni dans la ville, ni dans les environs devastes. Ils franchirent une poutre posee sur le ruisseau, et devant eux se dressa l'autre bord, plus haut encore et plus escarpe. Cet endroit passait sans doute pour le mieux fortifie de toute l'enceinte par la nature, car le parapet en terre qui le couronnait etait plus bas qu'ailleurs, et l'on n'y voyait pas de sentinelles. Un peu plus loin s'elevaient les epaisses murailles du couvent. Toute la cote devant eux etait couverte de bruyeres; entre elle et le ruisseau s'etendait un petit plateau ou croissaient des joncs de hauteur d'homme. La Tatare ota ses souliers, et s'avanca avec precaution en soulevant sa robe, parce que le sol mouvant etait impregne d'eau. Apres avoir conduit peniblement Andry a travers les joncs, elle s'arreta devant un grand tas de branches seches. Quand ils les eurent ecartees, ils trouverent une espece de voute souterraine dont l'ouverture n'etait pas plus grande que la bouche d'un four. La Tatare y entra la premiere la tete basse, Andry la suivit, en se courbant aussi bas que possible pour faire passer ses sacs et ses pains, et bientot tous deux se trouverent dans une complete obscurite. CHAPITRE VI Andry s'avancait peniblement dans l'etroit et sombre souterrain, precede de la Tatare et courbe sous ses sacs de provisions. -- Bientot nous pourrons voir, lui dit sa conductrice, nous approchons de l'endroit ou j'ai laisse une lumiere. En effet, les noires murailles du souterrain commencaient a s'eclairer peu a peu. Ils atteignirent une petite plate-forme qui semblait etre une chapelle, car a l'un des murs etait adossee une table en forme d'autel, surmontee d'une vieille image noircie de la madone catholique. Une petite lampe en argent, suspendue devant cette image, l'eclairait de sa lueur pale. La Tatare se baissa, ramassa de terre son chandelier de cuivre dont la tige longue et mince etait entouree de chainettes auxquelles pendaient des mouchettes, un eteignoir et un poincon. Elle le prit et alluma la chandelle au feu de la lampe. Tous deux continuerent leur route, a demi dans une vive lumiere, a demi dans une ombre noire, comme les personnages d'un tableau de Gerard delle notti. Le visage du jeune chevalier, ou brillait la sante et la force, formait un frappant contraste avec celui de la Tatare, pale et extenue. Le passage devint insensiblement plus large et plus haut, de maniere qu'Andry put relever la tete. Il se mit a considerer attentivement les parois en terre du passage ou il cheminait. Comme aux souterrains de Kiew, on y voyait des enfoncements que remplissaient tantot des cercueils, tantot des ossements epars que l'humidite avait rendus mous comme de la pate. La aussi gisaient de saints anachoretes qui avaient fui le monde et ses seductions. L'humidite etait si grande en certains endroits, qu'ils avaient de l'eau sous les pieds. Andry devait s'arreter souvent pour donner du repos a sa compagne dont la fatigue se renouvelait sans cesse. Un petit morceau de pain qu'elle avait devore causait une vive douleur a son estomac deshabitue de nourriture, et frequemment elle s'arretait sans pouvoir quitter la place. Enfin une petite porte en fer apparut devant eux. "Grace a Dieu, nous sommes arrives," dit la Tatare d'une voix faible; et elle leva la main pour frapper, mais la force lui manqua. A sa place, Andry frappa vigoureusement sur la porte, qui retentit de maniere a montrer qu'il y avait par derriere un large espace vide; puis le son changea de nature comme s'il se fut prolonge sous de hauts arceaux. Deux minutes apres, on entendit bruire un trousseau de clefs et quelqu'un qui descendait les marches d'un escalier tournant. La porte s'ouvrit. Un moine, qui se tenait debout, la clef dans une main, une lumiere dans l'autre, leur livra passage. Andry recula involontairement a la vue d'un moine catholique, objet de mepris et de haine pour les Cosaques, qui les traitaient encore plus inhumainement que les juifs. Le moine, de son cote, recula de quelques pas en voyant un Zaporogue; mais un mot que lui dit la Tatare a voix basse le tranquillisa. Il referma la porte derriere eux, les conduisit par l'escalier, et bientot ils se trouverent sous les hautes et sombres voutes de l'eglise. Devant l'un des autels, tout charge de cierges, se tenait un pretre a genoux, qui priait a voix basse. A ses cotes etaient agenouilles deux jeunes diacres en chasubles violettes ornees de dentelles blanches, et des encensoirs dans les mains. Ils demandaient un miracle, la delivrance de la ville, l'affermissement des courages ebranles, le don de la patience, la fuite du tentateur qui les faisait murmurer, qui leur inspirait des idees timides et laches. Quelques femmes, semblables a des spectres, etaient agenouillees aussi, laissant tomber leurs tetes sur les dossiers des bancs de bois et des prie-Dieu. Quelques hommes restaient appuyes contre les pilastres dans un silence morne et decourage. La longue fenetre aux vitraux peints qui surmontait l'autel s'eclaira tout a coup des lueurs rosees de l'aube naissante, et des rosaces rouges, bleues, de toutes couleurs, se dessinerent sur le sombre pave de l'eglise. Tout le choeur fut inonde de jour, et la fumee de l'encens, immobile dans l'air, se peignit de toutes les nuances de l'arc-en-ciel. De son coin obscur, Andry contemplait avec admiration le miracle opere par la lumiere. Dans cet instant, le mugissement solennel de l'orgue emplit tout a coup l'eglise entiere[30]. Il enfla de plus en plus les sons, eclata comme le roulement du tonnerre, puis monta sous les nefs en sons argentins comme des voix de jeunes filles, puis repeta son mugissement sonore et se tut brusquement. Longtemps apres les vibrations firent trembler les arceaux, et Andry resta dans l'admiration de cette musique solennelle. Quelqu'un le tira par le _pan_ de son caftan. -- Il est temps, dit la Tatare. Tous deux traverserent l'eglise sans etre apercus, et sortirent sur une grande place. Le ciel s'etait rougi des feux de l'aurore, et tout presageait le lever du soleil. La place, en forme de carre, etait completement vide. Au milieu d'elle se trouvaient dressees nombre de tables en bois, qui indiquaient que la avait ete le marche aux provisions. Le sol, qui n'etait point pave, portait une epaisse couche de boue dessechee, et toute la place etait entouree de petites maisons baties en briques et en terre glaise, dont les murs etaient soutenus par des poutres et des solives entrecroisees. Leurs toits aigus etaient perces de nombreuses lucarnes. Sur un des cotes de la place, pres de l'eglise, s'elevait un edifice different des autres, et qui paraissait etre l'hotel de ville. La place entiere semblait morte. Cependant Andry crut entendre de legers gemissements. Jetant un regard autour de lui, il apercut un groupe d'hommes couches sans mouvement, et les examina, doutant s'ils etaient endormis ou morts. A ce moment il trebucha sur quelque chose qu'il n'avait pas vu devant lui. C'etait le cadavre d'une femme juive. Elle paraissait jeune, malgre l'horrible contraction de ses traits. Sa tete etait enveloppee d'un mouchoir de soie rouge; deux rangs de perles ornaient les attaches pendantes de son turban; quelques meches de cheveux crepus tombaient sur son cou decharne; pres d'elle etait couche un petit enfant qui serrait convulsivement sa mamelle, qu'il avait tordue a force d'y chercher du lait. Il ne criait ni ne pleurait plus; ce n'etait qu'au mouvement intermittent de son ventre qu'on reconnaissait qu'il n'avait pas encore rendu le dernier soupir. Au tournant d'une rue, ils furent arretes par une sorte de fou furieux qui, voyant le precieux fardeau que portait Andry, s'elanca sur lui comme un tigre, en criant: -- Du pain! du pain! Mais ses forces n'etaient pas egales a sa rage; Andry le repoussa, et il roula par terre. Mais, emu de compassion, le jeune Cosaque lui jeta un pain, que l'autre saisit et se mit a devorer avec voracite, et, sur la place meme, cet homme expira dans d'horribles convulsions. Presque a chaque pas ils rencontraient des victimes de la faim. A la porte d'une maison etait assise une vieille femme, et l'on ne pouvait dire si elle etait morte ou vivante, se tenant immobile, la tete penchee sur sa poitrine. Du toit de la maison voisine pendait au bout d'une corde le cadavre long et maigre d'un homme qui, n'ayant pu supporter jusqu'au bout ses souffrances, y avait mis fin par le suicide. A la vue de toutes ces horreurs, Andry ne put s'empecher de demander a la Tatare: -- Est-il donc possible qu'en un si court espace de temps, tous ces gens n'aient plus rien trouve pour soutenir leur vie! En de telles extremites, l'homme peut se nourrir des substances que la loi defend. -- On a tout mange, repondit la Tatare, toutes les betes; on ne trouverait plus un cheval, plus un chien, plus une souris dans la ville entiere. Nous n'avons jamais rassemble de provisions; l'on amenait tout de la campagne. -- Mais, en mourant d'une mort si cruelle, comment pouvez-vous penser encore a defendre la ville? -- Peut-etre que le _vaivode_ l'aurait rendue; mais, hier matin le _polkovnik_, qui se trouve a Boujany, a envoye un faucon porteur d'un billet ou il disait qu'on se defendit encore, qu'il s'avancait pour faire lever le siege, et qu'il n'attendait plus que l'arrivee d'un autre _polk_ afin d'agir ensemble; maintenant nous attendons leur secours a toute minute. Mais nous voici devant la maison." Andry avait deja vu de loin une maison qui ne ressemblait pas aux autres, et qui paraissait avoir ete construite par un architecte italien. Elle etait en briques, et a deux etages. Les fenetres du rez-de-chaussee s'encadraient dans des ornements de pierre tres en relief; l'etage superieur se composait de petits arceaux formant galerie; entre les piliers et aux encoignures, se voyaient des grilles en fer portant les armoiries de la famille. Un large escalier en briques peintes descendait jusqu'a la place. Sur les dernieres marches etaient assis deux gardes qui soutenaient d'une main leurs hallebardes, de l'autre leurs tetes, et ressemblaient plus a des statues qu'a des etres vivants. Ils ne firent nulle attention a ceux qui montaient l'escalier, au haut duquel Andry et son guide trouverent un chevalier couvert d'une riche armure, tenant en main un livre de prieres. Il souleva lentement ses paupieres alourdies; mais la Tatare lui dit un mot, et il les laissa retomber sur les pages de son livre. Ils entrerent dans une salle assez spacieuse qui semblait servir aux receptions. Elle etait remplie de soldats, d'echansons, de chasseurs, de valets, de toute la domesticite que chaque seigneur polonais croyait necessaire a son rang. Tous se tenaient assis et silencieux. On sentait la fumee d'un cierge qui venait de s'eteindre, et deux autres brulaient encore sur d'immenses chandeliers de la grandeur d'un homme, bien que le jour eclairat depuis longtemps la large fenetre a grillage. Andry allait s'avancer vers une grande porte en chene, ornee d'armoiries et de ciselures; mais la Tatare l'arreta, et lui montra une petite porte decoupee dans le mur de cote. Ils entrerent dans un corridor, puis dans une chambre qu'Andry examina avec attention. Le mince rayon du jour, qui s'introduisait par une fente des contrevents, posait une raie lumineuse sur un rideau d'etoffe rouge, sur une corniche doree, sur un cadre de tableau. La Tatare dit a Andry de rester la; puis elle ouvrit la porte d'une autre chambre ou brillait de la lumiere. Il entendit le faible chuchotement d'une voix qui le fit tressaillir. Au moment ou la porte s'etait ouverte, il avait apercu la svelte figure d'une jeune femme. La Tatare revint bientot, et lui dit d'entrer. Il passa