The Project Gutenberg EBook of Jim l'indien by Gustave Aimard and Jules Berlioz d'Auriac This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included with this eBook or online at www.gutenberg.net Title: Jim l'indien Author: Gustave Aimard and Jules Berlioz d'Auriac Release Date: October 6, 2004 [EBook #13598] Language: French Character set encoding: ISO-8859-1 *** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK JIM L'INDIEN *** Produced by Ebooks libres et gratuits from images made available by the Bibliothèque Nationale de France at http://gallica.bnf.fr; this text is also available at http://www.ebooksgratuits.com in Word format, Mobipocket Reader format, eReader format and Acrobat Reader format. Gustave Aimard -- Jules Berlioz d'Auriac JIM L’INDIEN (1867) Table des matières CHAPITRE PREMIER SUR L’EAU. CHAPITRE II LÉGENDES DU FOYER CHAPITRE III UNE VISITE CHAPITRE IV CROQUIS, BOULEVERSEMENTS, AVENTURES. CHAPITRE V UN AMI PROPICE. CHAPITRE VI INDÉCISION. CHAPITRE VII L’OEUVRE INFERNALE. CHAPITRE VIII QUESTION DE VIE OU DE MORT. CHAPITRE IX JIM L’INDIEN EN MISSION. CHAPITRE X UNE NUIT DANS LES BOIS. CHAPITRE XI PÉRIPÉTIES. CHAPITRE XII AMIS ET ENNEMIS. ÉPILOGUE CHAPITRE PREMIER _SUR L’EAU._ Par une brûlante journée du mois d’août 1862 un petit steamer sillonnait paisiblement les eaux brunes du Minnesota. On pouvait voir entassés pêle-mêle sur le pont, hommes, femmes, enfants, caisses, malles, paquets, et les mille inutilités indispensables à l’émigrant, au voyageur. Les bordages du paquebot étaient couronnés d’une galerie mouvante de têtes agitées, qui toutes se penchaient curieusement pour mieux voir la contrée nouvelle qu’on allait traverser. Dans cette foule aventureuse il y avait les types les plus variées: le spéculateur froid et calculateur dont les yeux brillaient d’admiration lorsqu’ils rencontraient la grasse prairie au riche aspect, et les splendides forêts bordant le fleuve; le Français vif et animé; l’Anglais au visage solennel; le pensif et flegmatique Allemand; l’écossais à la mine résolue, aux vêtements bariolés de jaune; l’Africain à peau d’ébène. -- Une marchandise de contrebande, comme on dit maintenant. -- Tous les éléments d’un monde miniature s’agitaient dans l’étroit navire, et avec eux, passions, projets, haines, amours, vice, vertus. Sur l’avant se tenaient deux individus paraissant tout particulièrement sensibles aux beautés du glorieux paysage déployé sous leurs yeux. Le premier était un jeune homme de haute taille dont les regards exprimaient une incommensurable confiance en lui-même. Un large Panama ombrageait coquettement sa tête; un foulard blanc, suspendu avec une savante négligence derrière le chapeau pour abriter le cou contre les ardeurs du soleil, ondulait moelleusement au gré du zéphyr; une orgueilleuse chaîne d’or chargée de breloques s’étalait, fulgurante, sur son gilet; ses mains, gantées finement, étaient plongées dans les poches d’un léger et adorable paletot en coutil blanc comme la neige. Il portait sous le bras droit un assez gros portefeuille rempli d’esquisses artistiques et Croquis exécutés d’après nature, au vol de la vapeur. Ce beau jeune homme, si aristocratique, se nommait M. Adolphus Halleck, dessinateur paysagiste, qui remontait le Minnesota dans le but d’enrichir sa collection de vues pittoresques. Les glorieux travaux de Bierstadt sur les paysages et les moeurs des Montagnes Rocheuses avait rempli d’émulation le jeune peintre; il brillait du désir de visiter, d’observer avec soin les hautes terres de l’Ouest, et de recueillir une ample moisson d’études sur les nobles montagnes, les plaines majestueuses, les lacs, les cataractes, les fleuves, les chasses, les tribus sauvages de ces territoires fantastiques. Il était beau garçon; son visage un peu pâle, coloré sur les joues, d’un ovale distingué annonçait une complexion délicate mais aristocratique, On n’aurait pu le considérer comme un gandin, cependant il affichait de grandes prétentions à l’élégance, et possédait au grand complet les qualités sterling d’un gentleman. La jeune lady qui était proche de sir Halleck était une charmante créature, aux yeux animés, aux traits réguliers et gracieux, mais pétillant d’une expression malicieuse. Évidemment, c’était un de ces esprits actifs, piquants, dont la saveur bizarre et originale les destine à servir d’épices dans l’immense ragoût de la société. Miss Maria Allondale était cousine de sir Adolphus Halleck. -- Oui, Maria, disait ce dernier, en regardant par dessus la tête de la jeune fille, les rivages fuyant à toute vapeur; oui, lorsque je reviendrai à la fin de l’automne, j’aurai collectionné assez de croquis et d’études pour m’occuper ensuite pendant une demi-douzaine d’années. -- Je suppose que les paysages environnants vous paraissent indignes des efforts de votre pinceau, répliqua la jeune fille en clignant les yeux. -- Je ne dis pas précisément cela... tenez, voici un effet de rivage assez correct; j’en ai vu de semblables à l’Académie. Si seulement il y avait un groupe convenable d’Indiens pour garnir le second plan, ça ferait un tableau, oui. -- Vous avez donc conservé vos vieilles amours pour les sauvages? -- Parfaitement. Ils ont toujours fait mon admiration, depuis le premier jour où, dans mon enfance, j’ai dévoré les intéressantes légendes de Bas-de-Cuir, j’ai toujours eu soif de les voir face à face, dans leur solitude native, au milieu de calmes montagnes où la nature est sereine, dans leur pureté de race primitive, exempte du contact des Blancs! -- Oh ciel! quel enthousiasme! vous ne manquerez pas d’occasions, soyez-en sûr; vous pourrez rassasier votre «soif» d’hommes rouges! seulement, permettez-moi de vous dire que ces poétiques visions s’évanouiront plus promptement que l’écume de ces eaux bouillonnantes. L’artiste secoua la tête avec un sourire: -- Ce sont des sentiments trop profondément enracinés pour disparaître aussi soudainement. Je vous accorde que, parmi ces gens-là, il peut y avoir des gredins et des vagabonds; mais n’en trouve-t-on pas chez les peuples civilisés? Je maintiens et je maintiendrai que, comme race, les Indiens ont l’âme haute, noble, chevaleresque; ils nous sont même supérieurs à ce point de vue. -- Et moi, je maintiens et je maintiendrai qu’ils sont perfides, traîtres, féroces!... c’est une repoussante population, qui m’inspire plus d’antipathie que des tigres, des bêtes fauves, que sais-je! vos sauvages du Minnesota ne valent pas mieux que les autres! Halleck regarda pendant quelques instants avec un sourire malicieux, sa charmante interlocutrice qui s’était extraordinairement animée en finissant. -- Très bien! Maria, vous connaissez mieux que moi les Indigènes du Minnesota. Par exemple, j’ose dire que la source où vous avez puisé vos renseignements laisse quelque chose à désirer sur le chapitre des informations; vous n’avez entendu que les gens des frontières, les _Borders_, qui eux aussi, sont sujets à caution. Si vous vouliez pénétrer dans les bois, de quelques centaines de milles, vous changeriez bien d’avis. -- Ah vraiment! moi, changer d’avis! faire quelques centaines de milles dans les bois! n’y comptez pas, mon beau cousin! Une seule chose m’étonne, c’est qu’il y ait des hommes blancs, assez fous pour se condamner à vivre en de tels pays. Oh! je devine ce qui vous fait rire, continua la jeune fille en souriant malgré elle; vous vous moquez de ce que j’ai fait, tout l’été, précisément ce que je condamne. Eh bien! je vous promets, lorsque je serai revenue chez nous à Cincinnati, cet automne, que vous ne me reverrez plus traverser le Mississipi. Je ne serais point sur cette route, si je n’avais promis à l’oncle John de lui rendre une visite; il est si bon que j’aurais été désolée de le chagriner par un refus. «L’oncle John Brainerd» n’était pas, en réalité, parent aux deux jeunes gens. C’était un ami d’enfance du père de Maria Allondale; et toute la famille le désignait sous le nom d’oncle. Après s’être retiré dans la région de Minnesota en 1856, il avait exigé la promesse formelle, que tous les membres de la maison d’Allondale viendraient le voir ensemble ou séparément, lorsque son _settlement_ serait bien établi. Effectivement, le père, la mère, tous les enfants mariés ou non, avaient accompli ce gai pèlerinage: seule Maria, la plus jeune, ne s’était point rendue encore auprès de lui. Or, en juin 1862, M. Allondale l’avait amenée à Saint-Paul, l’avait embarquée, et avait avisé l’oncle John de l’envoi du gracieux colis; ce dernier l’attendait, et se proposait de garder sa gentille nièce tout le reste de l’été. Tout s’était passé comme on l’avait convenu; la jeune fille avait heureusement fait le voyage, et avait été reçue à bras ouverts. La saison s’était écoulée pour elle le plus gracieusement du monde; et, parmi ses occupations habituelles, une correspondance régulière avec son cousin Adolphe n’avait pas été la moins agréable. En effet, elle s’était accoutumée à l’idée de le voir un jour son mari, et d’ailleurs, une amitié d’enfance les unissait tous deux. Leurs parents étaient dans le même négoce; les positions des deux familles étaient également belles; relations, éducation, fortune, tout concourait à faire présager leur union future, comme heureuse et bien assortie. Adolphe Halleck avait pris ses grades à Yale, car il avait été primitivement destiné à l’étude des lois. Mais, en quittant les bancs, il se sentit entraîné par un goût passionné pour les beaux-arts, en même temps qu’il éprouvait un profond dégoût pour les grimoires judiciaires. Pendant son séjour au collège, sa grande occupation avait été de faire des charges, des pochades, des caricatures si drolatiques que leur envoi dans sa famille avait obtenu un succès de rire inextinguible; naturellement son père devint fier d’un tel fils; l’orgueil paternel se communiqua au jeune homme; il fut proposé par lui, et décrété par toute la parenté qu’il serait artiste; on ne lui demanda qu’une chose: de devenir un grand homme. Lorsque la guerre abolitionniste éclata, le jeune Halleck bondit de joie, et, à force de diplomatie, parvint à entrer comme dessinateur expéditionnaire dans la collaboration d’une importante feuille illustrée. Mais le sort ne le servit pas précisément comme il l’aurait voulu; au premier engagement, lui, ses crayons et ses pinceaux furent faits prisonniers. Heureusement, il se rencontra, dans les rangs ennemis, avec un officier qui avait été son camarade de classe, à Yale. Halleck fut mis en liberté, et revint au logis, bien résolu à chercher désormais la gloire partout ailleurs que sous les drapeaux. Les pompeuses descriptions des glorieux paysages du Minnesota que lui faisait constamment sa cousine, finirent par décider le jeune artiste à faire une excursion dans l’Ouest. -- Mais il fit tant de stations et chemina à si petites journées, qu’il mit deux mois à gagner Saint-Paul. Cependant, comme tout finit, même les flâneries de voyage, Halleck arriva au moment où sa cousine quittait cette ville, après y avoir passé quelques jours et il ne trouva rien de mieux que de s’embarquer avec elle dans le bateau par lequel elle effectuait son retour chez l’oncle John. Telles étaient les circonstances dans lesquelles nos jeunes gens s’étaient réunis, au moment où nous les avons présentés au lecteur. -- D’après vos lettres, l’oncle John jouit d’une santé merveilleuse? reprit l’artiste, après une courte pause. -- Oui, il est étonnant. Vous savez les craintes que nous concevions à son égard, lorsque après ses désastres financiers, il forma le projet d’émigrer, il y a quelques années? Mon père lui offrit des fonds pour reprendre les affaires; mais l’oncle persista dans ses idées de départ, disant qu’il était trop âgé pour recommencer cette vie là, et assez jeune pour devenir un «homme des frontières.» Il a pourtant cinquante ans passés, et sur sept enfants, il en a cinq de mariés; deux seulement sont encore à la maison, Will et Maggie. -- Attendez un peu..., il y a quelque temps que je n’ai vu Maggie, çà commence à faire une grande fille. Et Will aussi... il y a deux ans c’était presque un homme. -- Maggie est dans ses dix-huit ans; son frère à quatre ans de plus qu’elle. Sans y songer, Adolphe regarda Maria pendant qu’elle parlait; il fut tout surpris de voir qu’elle baissa les yeux et qu’une rougeur soudaine envahit ses joues. Ces symptômes d’embarras ne durèrent que quelques secondes; mais Halleck les avait surpris au passage; cela lui avait mis en tête une idée qu’il voulut éclaircir. -- Il y a un piano chez l’oncle John, je suppose? demanda-t-il. -- Oh oui! Maggie n’aurait pu s’en passer. C’est un vrai bonheur pour elle. -- Naturellement... Ces deux enfants-là n’ont pas à se plaindre; ils ont une belle existence en perspective. Will a-t-il l’intention de rester-là, et de suivre les traces de son père? -- Je ne le sais pas. -- Il me semble qu’il a dû vous en parler. Tout en parlant, il regarda Maria en face et la vit rougir, puis baisser les yeux. L’artiste en savait assez; il releva les yeux sur le paysage, d’un air rêveur, et continua la conversation. -- Oui, le petit Brainerd est un beau garçon; mais, à mon avis, il ne sera jamais un artiste. A-t-il fini son temps de collège? -- Dans deux ans seulement. -- Quel beau soldat cela ferait! notre armée a besoin de pareils hommes. -- Will a fait ses preuves. Il a passé bien près de la mort à la bataille de Bullrun. La blessure qu’il a reçue en cette occasion est à peine guérie. -- Diable! c’était sérieux! quel était son commandant; Stonewal, Jackson, ou Beauregard? -- Adolphe Halleck!! L’artiste baissa la tète en riant, pour esquiver un coup de parasol que lui adressait sa cousine furieuse. -- Tenez, Maria, voici ma canne, vous pourriez casser votre ombrelle. -- Pourquoi m’avez-vous fait cette question? -- Pour rien, je vous l’assure... La jeune fille essaya de le regarder bravement, Sans rire et sans rougir; mais cette tentative était au-dessus de ses forces, elle baissa la tête d’un air mutin. --Allons! ne vous effarouchez pas, chère! dit enfin le jeune homme avec un calme sourire. Ce petit garçon est tout à fait honorable, et je serais certainement la dernière personne qui voudrait en médire. Mais revenons à notre vieux thème, les sauvages. En verrai-je quelque peu, pendant mon séjour chez l’oncle John? -- Cela dépend des quantités qu’il vous en faut pour vous satisfaire. Un seul, pour moi, c’est beaucoup trop. Ils rôdent sans cesse dans les environs; vous ne pourrez faire une promenade sans les rencontrer. -- Alors, je pourrai en portraicturer deux ou trois? -- Sur ce point, voici un renseignement précis. Prenez un des plus horribles vagabonds des rues de New York; passez-lui sur le visage une teinte de bistre cuivré; mettez-lui des cheveux blonds retroussés en plumet et liés par un cordon graisseux; affublez-le d’une couverture en guenilles; vous aurez un Indien Minnesota pur sang. -- Et les femmes, en est-il de même -- Les femmes!... des squaws, voulez-vous dire! Leur portrait est exactement le même. -- Cependant nous sommes dans «la région des Dacotahs, le pays des Beauté», dont parle le poète Longfellow dans son ouvrage intitulé Hiawatha. -- Il est bien possible que ce soit le pays auquel vous faites allusion. Dans tous les cas, c’est pitoyable qu’il ne l’ait pas visité avant d’écrire son poème, -- Néanmoins, poursuivit la jeune fille, pour être juste, je dois apporter une restriction à ce que je viens de vous dire; les Indiens convertis au christianisme sont tout à fait différents, ils ont laissé de côté, leurs allures et vêtements sauvages, pour adopter ceux de la civilisation; ils sont devenus des créatures passables. J’en ai vu plusieurs, et, le contraste frappant qu’ils offrent en regard de leurs frères barbares, m’a porté à en dire du bien. Je pourrais vous en nommer: Chaskie, Paul, par exemple, qui seraient dignes de servir de modèles à beaucoup d’hommes blancs. -- Ainsi, vous admettrez qu’il se trouve parmi eux des êtres humains? -- Très certainement. Il y en a un surtout qui vient parfois rendre visite à l’oncle John. Il est connu sous le nom de Jim Chrétien; je peux dire que c’est un noble garçon. Je ne craindrais point de lui confier ma vie en toute circonstance, -- Mais enfin, Maria, parlant sérieusement, ne pensez-vous pas que ces mêmes hommes rouges dont vous faites si peu de cas, ne sont devenus pervers que par la fatale et détestable influence des Blancs. Ces trafiquants!... Ces agents!... -- Je ne puis vous le refuser. Il est tout-à-fait impossible aux missionnaires de lutter contre les machinations de ces vils intrigants. Pauvres, bons missionnaires! voilà des hommes dévoués! Je vous citerai le docteur Williamson qui a fourni une longue et noble carrière, au milieu de ces peuplades farouches, se heurtant sans cesse à la mort, à des périls pires que la mort! tout cela pour leur ouvrir la voie qui mène au ciel! Et le Père Riggs, qui, depuis trente-cinq ans, erre autour du Lac qui parle, ou Jyedan, comme les Indiens l’appellent. C’est un second apôtre saint Paul; dans les bois, dans les eaux, dans le feu, en mille occasions sa vie a été en péril; un jour sa misérable hutte brûla sur sa tête; il ne pût s’échapper qu’à travers une pluie de charbons ardents. Eh bien! il bénissait le ciel d’avoir la vie sauve, pour la consacrer encore au salut de ses chères ouailles -- Je suppose que ces pauvres missionnaires sont relevés et secourus de temps en temps, dans ces postes périlleux? -- Pas ceux-là, du moins! Ils se croiraient indignes de l’apostolat s’ils faiblissaient un seul instant; cette lutte admirable, ils la continueront jusqu’à la mort. Pour savoir ce que c’est que le sublime du dévouement, il faut avoir vu de près le missionnaire Indien! -- Ah! voici un changement de décor, à vue, dans le paysage; regardez-moi çà! s’écrie le jeune artiste en ouvrant son album et taillant ses crayons; je vais croquer ce site enchanté. -- Vous n’aurez pas le temps, mon cousin. Regardez par-dessus la rive, à environ un quart de mille; voyez-vous une voiture qui est proche d’un bouquet de sycomores; elle est attelée d’un cheval; un jeune homme se tient debout à côté. Adolphe implanta gravement son lorgnon dans l’oeil droit, et inspecta les bords du fleuve pendant assez longtemps avant de répondre. -- J’ai quelque idée d’avoir aperçu ce dont vous me parlez. Quel est le propriétaire, est-ce l’oncle John?... dit-il enfin. -- Oui; et je pense que c’est Will qui m’attend. Un petit temps de galop à travers la prairie, et nous serons arrivés au terme de notre voyage. CHAPITRE II _LÉGENDES DU FOYER._ Après avoir fait des tours et des détours sans nombre, le petit steamer vira de bord se rangea sur le rivage, mouilla son ancre, raidit une amarre, jeta son petit pont volant, et nos deux jeunes passagers débarquèrent. -- Ah! Will! c’est toi?... Comment ça va, vieux gamin?... Cette exclamation d’Halleck s’adressait à un robuste et beau garçon, bronzé par le soleil et le hâle du désert, mais qui demeura tout interdit, ne reconnaissant pas son interlocuteur. -- Mais, Will! vous ne voyez donc pas notre cousin Adolphe? demanda Maria en riant. -- Ha! ha! le soleil me donnait donc dans l’oeil de ce côté-là! répondit sur le champ le jeune _settler_; ça va bien, Halleck?... je suis ravi de vous voir! vous êtes le bienvenu chez nous, croyez-le. -- Je vous crois, mon ami, répondit Halleck en échangeant une cordiale poignée de main; sans cela, je ne serais point venu. Ah! mais! ah mais! vous avez changé, Will! Peste! vous voilà un homme! je vous ai tenu au bout de mon lorgnon pendant dix minutes, et, jamais je n’aurais soupçonné votre identité, n’eut été Maria qui n’a su me parler que de vous. -- Est-il impertinent! mais vous êtes un monstre! Vingt fois j’ai eu mon ombrelle levée sur votre tête pour vous corriger, mais je vais vous punir une bonne fois! -- Prenez ma cane, cousine, ce sera mieux que votre parasol. Chacun se mit à rire, on emballa valise, portefeuille, album et boites de peinture dans le caisson; puis on songea au départ. -- Crois-moi, Will, prend place à côté de moi, laissons-la conduire si elle y consent; cet exercice lui occupera les deux mains, de cette façon j’aurai peut-être quelque chance de pouvoir causer en paix avec toi. Y connaît-elle quelque chose, aux rênes? -- Je vais vous démontrer ma science! s’écria malicieusement la jeune fille, pendant que Will Brainerd s’asseyait derrière elle, à côté d’Adolphe. -- Je vous ai en grande estime sur tous les points, commença ce dernier, mais vous êtes peut-être présomptueuse au-delà... -- Ah! mon Dieu! L’artiste ne put continuer, il venait de tomber en arrière dans la voiture, renversé par le brusque départ de l’ardent trotteur auquel la belle écuyère venait de rendre la main. Après avoir télégraphié quelques instants des pieds et des mains, Halleck se releva, non sans peine, en se frottant la tête; son calme imperturbable ne l’avait point abandonné, il se réinstalla sur la banquette fort adroitement et soutint sans sourciller le feu de la conversation. Cependant ses tribulations n’étaient pas finies; miss Maria avait lancé le cheval à fond de train, et lui faisait exécuter une vraie course au clocher par-dessus pierres, troncs d’arbres, ruisseaux et ravins; tellement que pour n’être pas lancé dans les airs comme une balle, Adolphe se vit obligé de se cramponner à deux mains aux courroies du siège: en même temps la voiture faisait, en roulant, un tel fracas, que pour causer il fallait littéralement se livrer à des vociférations. Au bout d’un mille, à peine, l’album sauta hors du caisson, ses feuilles s’éparpillèrent à droite et à gauche, dans un désordre parfait. On mit bien un grand quart d’heure pour ramasser les croquis indisciplinés et les paysages voltigeants; puis, lorsqu’ils furent dûment emballés, on recommença la même course folle. Cependant la nuit arrivait, on avait déjà laissée bien des milles en arrière; le terme du voyage n’apparaissait pas. -- Peut-on espérer d’atteindre aujourd’hui le logis de l’oncle John? demanda Halleck entre deux cahots qui avaient failli lui faire rendre l’âme. -- Mais oui! nous ne sommes plus qu’à un mille ou deux de la maison. Regardez là-bas, à, gauche; voyez-vous cette lumière à travers les feuillages? -- Ah! ah! Très bien; j’aperçois. -- C’est la case; nous y serons dans quelques instants. -- Si vous le permettez, je prendrai les rênes? j’ai peur, mais réellement peur qu’il lui arrive quelque accident. -- J’ai pris sur moi la responsabilité de l’attelage, et je ne m’en considérerai comme déchargée que lorsque je l’aurai amené jusqu’à la porte. -- Eh bien! Maria, souffrez que je vous donne un conseil d’ami pendant le trajet qui nous reste à faire d’ici à la maison. Méfiez-vous de votre science en sport; l’été dernier, je promenais une dame à Central Park, elle a eu la même lubie que vous; celle de prendre les rênes et de conduire à fond de train... vlan! elle jette la roue sur une borne! et patatras! voilà le tilbury en l’air; il est retombé en dix morceaux, nous deux compris... Coût, vingt dollars!... Le cheval abattu, couronné, hors de service... Coût, trente dollars!... Total, cinquante: c’était un peu cher pour une fantaisie féminine! Tout en parlant, riant, se moquant, nos trois voyageurs finirent par arriver. L’hospitalière maison de l’oncle John, quoique dépendant actuellement du comté de Minnesota, avait été originairement construite dans l’Ohio. Transportée ensuite vers l’Ouest, à, la recherche d’un site convenable, elle avait un peu subi le sort du temple de Salomon, tout y avait été fait par pièces et par morceaux; à tel point que les accessoires en étaient devenus le principal. Finalement, d’additions en additions, les bâtiments étaient arrivés à représenter une masse imposante. Dans ce pêle-mêle de toits ronds, plats, pointus, de hangars, de murailles en troncs d’arbres, de cours, de ruelles, de galeries, d’escaliers, on croyait voir un village; on y trouvait assurément le confortable, le luxe, l’opulence sauvage. Lorsque la voiture s’arrêta, au bout de sa course bruyante, la lourde et large porte s’ouvrit en grinçant sur ses gonds; un flot de lumière en sortit, dessinant en clair-obscur la silhouette d’un homme de grande taille, coiffé d’un chapeau bas et large, en manches de chemise, et dont la posture indiquait l’attente. Dés que ses regards eurent pénétré dans les profondeurs du véhicule, et constaté que trois personnes l’occupaient, il fut fixé sur leur identité et se répandit en joyeuses exclamations. -- Whoa! Polly! Whoa! cria-t-il d’une voix de stentor; viens recevoir le wagon. Est-ce vous, Adolphe? poursuivit-il, en prenant le cheval par la bride. -- D’abord, affirmez-moi, cher oncle, que vous tenez solidement cet animal endiablé; bon! Maintenant, je m’empresse de répondre; oui, c’est moi, qui me réjouis de vous rendre visite. -- Ah! toujours farceur! Ravi de te voir, mon garçon! Allons, saute en bas, et courons au salon. Là, donne la main; voilà ta valise; en avant, marche! Je vous suivrai tous lorsque Polly sera arrivé. Les trois voyageurs furent prompts à obéir et en entrant dans le parloir, furent cordialement accueillis par leur excellente et digne tante, _mistress_ Brainerd. Maggie quitta avec empressement le piano pour courir au-devant de son frère et de sa cousine; mais elle recula timidement à l’aspect inattendu d’un étranger. Cependant elle reconnut bien vite Adolphe qui avait été son compagnon d’enfance, et ne lui laissa pas le temps de dire son nom. -- Eh quoi! c’est vous, mon cousin? s’écria-t-elle avec un charmant sourire; quelle frayeur vous m’avez faite! -- Je m’empresse de la dissiper; répliqua l’artiste en lui tendant la main avec son sans façon habituel; touchez-là! cousine, je suis un revenant, mais en chair et en os. -- Hé! jeunes gens! nous vous attendions pour souper; interrompit l’oncle John, qui venait d’arriver; je ne crois pas nécessaire de vous demander si vous avez bon appétit. -- Ceci va vous être démontré, répondit Adolphe en riant; quoique Maria m’ait secoué à me faire perdre tout bon sentiment, je sens que je me remets un peu. On s’attabla devant un de ces abondants repas qui réjouissent les robustes estomacs du forestier et du laborieux _settler_, mais qui feraient pâlir un citadin; chacun aborda courageusement son rôle de joyeux convive. L’oncle John était d’humeur joviale, grand parleur, grand hâbleur, possédant la rare faculté de débiter sans rire les histoires les plus hétéroclites. Sa femme, douce et gracieuse, un peu solennelle, méticuleuse sur les convenances, grondait de temps en temps lorsque quelqu’un de la famille enfreignait l’étiquette dont elle donnait le plus parfait exemple: mais ses reproches faisaient fort minime impression sur _mistress_ Brainerd. Le jeune Will, modeste et réservé pour son âge, quoiqu’il eût des dispositions naturelles à une gaîté communicative, était loin d’atteindre le niveau paternel. Maggie était extrêmement timide, parlait peu, se contentant de répondre lorsqu’on l’interrogeait, ou lorsque l’imperturbable Adolphe la prenait malicieusement à partie. Quant à, Maria, c’était la folle du logis; rien ne pouvait suspendre son charmant babil; son intarissable conversation était un feu d’artifice; elle tenait tout le monde en joie. Quoiqu’on fût à la fin du mois d’août, la soirée était tiède, admirable, parfumée comme une nuit d’été. -- Oui! l’atmosphère est pure dans nos belles prairies de l’Ouest, dit M. Brainerd en réponse à une observation d’Halleck; toute la belle saison est ainsi. Tu as bien fait de fuir les mortelles émanations des villes. -- Hum! je ne les ai pas entièrement esquivées cette année. En juin, j’étais à New York, en juillet, à Philadelphie; il y avait de quoi rôtir! -- Eh bien! puisque te voilà avec nous, tu peux passer l’hiver ici. Tu auras une idée du froid le plus accompli que tu aies rencontré de l’autre côté du Mississipi. -- Je m’aperçois que vous êtes disposés à proclamer la supériorité de cette région, en tous points; mais si vous me prophétisez un hiver encore plus rigoureux que ceux de l’Est, je serai fort empressé de vous quitter avant cette lamentable saison. -- Froid!... un hiver froid... Pour voir ça, il aurait fallu être ici l’année dernière. Polly? vous souvenez-vous? Comment trouvez- vous ceci, mon neveu? Les yeux d’un homme gelaient instantanément, son nez se transformait en une pyramide de glace, s’il se hasardait à aspirer une bouffée d’air extérieur, en ouvrant la porte! -- Si jamais chose pareille m’arrive, je considérerai cela comme une remarquable occurrence. -- Oh ma femme ne l’oubliera jamais! Un jour, le plus gros de nos porcs s’avise de sortir de l’écurie. Je le suivais par derrière, et je remarquais sa démarche; elle devenait successivement lente et embarrassée, comme si ses nerfs s’étaient raidis intérieurement. Tout-à-coup il s’arrêta avec un sourd grognement; il me fut impossible de le faire bouger de place; oui, j’eus beau le tirer en long et en large, rien ne fit. Alors, je m’aperçus que ses pieds étaient gelés dans leurs empreintes, ils y étaient fixés, fermes comme rocs; plus moyen de remuer! Heureusement le dégel arriva au mois de février; alors le pauvre animal put rentrer à l’écurie. -- Combien de temps était-il resté dans cette curieuse position? -- Eh! une semaine, au moins; n’est-ce pas, Polly? -- Oh! John! fit _mistress_ Brainerd avec un accent de reproche. -- Bien plus! poursuivit impitoyablement oncle John; Maggie, ayant entrepris de jouer la fameuse sonate, Étoile et Bannière, frappa inutilement les touches, pas un son ne sortit, puis, lorsqu’on fit du feu, l’atmosphère dégela, les notes alors s’envolèrent une à une et jouèrent un air bizarre. Le même Jour, l’argent vif du thermomètre descendit si bas qu’il sortit par- dessous l’instrument, depuis lors il n’a plus pu marcher. Oui, mon pauvre Adolphe, tous les hivers nous avons des froids pareils. -- Eh bien, mon oncle, il n’y a pas de danger que je reste ici pour les affronter, vos hivers! Comment les Indiens peuvent-ils les supporter? -- Ah? je savais bien que notre cousin ne resterait pas longtemps sans aborder ce sujet, s’écria rieusement Maria; je m’étonnais à chaque instant de ne pas l’avoir entendu faire une question là- dessus. Comment ils les supportent?... Avez-vous jamais entendu dire qu’un Indien soit mort de froid?... Dans l’hiver dont je te parle, Christian Jim vint ici, au retour de la chasse. Ce gaillard là avait tout juste assez de vêtements pour ne pas nous faire rougir: Eh bien! lorsque sa femme lui demande s’il avait froid, il se mit à rire et retroussa ses manches. -- J’aimerais voir cet Indien. De quelle tribu est-il? demanda Halleck avec une animation extraordinaire. -- Il est Sioux; ces gens-là pullulent autour de nous. -- Peuplade splendide! race noble, chevaleresque, superbe! n’est- ce pas? Pour la première fois de la soirée, l’oncle John éclata d’un rire retentissant; la bonne _mistress_ Brainerd, elle-même, ne put se contenir. Quant à Maria, son hilarité n’avait pas de bornes. -- Ah çà! mais, qu’avez-vous donc tous?... demanda l’artiste un peu décontenancé par l’accueil fait à son interjection. -- Dans trois mois d’ici, tu riras plus fort que nous, mon cher enfant, se hâta de dire _mistress_ Brainerd pour le consoler; la poésie et le romantique de tes idées ne pourront tenir devant la vulgaire réalité. -- Quel malheur! Maria m’en a dit autant sur le paquebot. Je croyais avoir la chance de pénétrer assez loin dans l’Ouest, pour y voir la vraie race rouge, dans sa pureté originaire. -- Oh! tu en trouveras, mon bon, reprit l’oncle John; tu verras des spécimens purs dans cette région; à première vue tu en auras assez. -- J’aimerais à en dessiner quelques-uns... les chefs les plus soignés?... J’ai entendu parler d’un Petit-Corbeau, lorsque j’étais à Saint-Paul. Voilà un portrait que je voudrais faire, ah! comme j’enlèverais çà! -- Dans mon opinion, ce sera plutôt lui qui t’enlèvera, si l’occasion se présente. C’est un diable, un brigand incarné, un vrai Sauvage. -- À quoi doit-il sa réputation? -- On ne sait pas trop; répondit Will; à peu de chose, assurément: c’est lui qui... Le jeune homme s’arrêta court; il venait de rencontrer un regard furibond de son père, appuyé d’un «Ahem» vigoureux qui fit résonner les verres. Ce télégramme échangé entre le père et le fils, ne fût caché pour personne; peut-être deux ou trois convives en devinèrent la vraie signification: tous demeurèrent pendant quelques instants muets et embarrassés. À la fin, Halleck, avec la présence d’esprit et la courtoisie qui le caractérisaient, s’empressa de détourner la conversation. -- Vous ne pourrez nier, dit-il, que les Hommes rouges n’aient fourni quelques individus remarquables, dignes d’être comparés à nos plus grands généraux; Philippe, Pontiac, Tecumseh, et quelques autres; sans doute il n’y en n’a pas en abondance parmi eux, mais, je voue le répète, mes amis, ce qui caractérise le Sauvage, c’est la force, _vis antica_! ajouta-t-il en promenant autour de lui un regard convaincu. -- Nul doute qu’Albert Pike ne se soit aperçu de cela, depuis longtemps; riposta l’oncle John avec un sérieux perfide; et j’estime que si nous avions accepté les alliances offertes par les Comanches dans la guerre du Mexique, le casus belli serait aujourd’hui tranché. -- Vous êtes tous ligués contre moi, je perds mon éloquence avec vous. Maggie! ne pourriez-vous pas prendre un peu mon parti? La jeune fille rougit à cette interpellation inattendue, et répondit avec une petite voix douce. -- Je serais bien ravie, mon cousin, d’être votre alliée. Jadis, j’aurais eu un peu les mêmes idées que vous, mais une courte résidence ici a sufi pour les dissiper. Je crois, en vérité, que notre existence occidentale ne renferme aucun élément romantique. -- Eh bien! je ne vous parlerai plus raison puisque vous êtes tous contre moi! Oncle John, quel gibier y a-t-il dans le Minnesota? -- De toute espèce. Depuis l’ours gris jusqu’à la fourmi. -- Vous n’avez pas la prétention de me faire croire que, dans vos parages, on trouve des monstres pareils? Quoi? des fourmis? -- Non; des ours grizzly. -- On ne les voit guères hors des montagnes; mais on rencontre assez souvent les autres espèces dans les prairies. Il n’y a pas une semaine que Maggie, en cueillant des fraises, se trouva, sans s’en douter, nez à nez avec un de ces gros messieurs bruns. -- Vous voulez plaisanter! s’écria Halleck dans la consternation: et, comment cela s’est-il passé? -- On ne pourrait dire lequel fut plus effrayé, de la fille ou de l’ours. Chacun s’est sauvé à toutes jambes; l’ours, peut-être, court encore. En en parlant, Adolphe, voudriez-vous manger une tranche d’ours braisé? -- Oh! ne me parlez pas de ça! j’aimerais mieux manger du mulet ou du cheval! -- Peuh! je ne dis pas.... ces animaux ont un autre goût.... un autre fumet... -- Je vous crois, et ne désire pas faire la comparaison. Peut-on bien supporter pareille mangeaille! Allez donc proposer à un habitué de la ménagerie de New York des beefsteaks de Sampson l’ours qui a mangé le vieil Adam Grizzly! -- Enfin, mon cher neveu, tu ferais comme les Indiens, après tout: et tu y prendrais goût, peut-être. Halleck fit une grimace négative et tendit son assiette à _mistress_ Brainerd en disant: -- Chère tante, veuillez me donner une petite tranche de votre excellent _roastbeef_; je me sens un appétit féroce, ce soir. -- Vous ne pouvez vous imaginer... Si c’était bien cuit, bien tendre, bien servi devant vous... observa le jeune Will avec un tranquille sourire; vous en digéreriez très bien une portion. -- Impossible, impossible! je vous le répète. Il y a des choses auxquelles on ne peut se faire. Je ne suis pas difficile à contenter, cependant je sens que jamais je ne pourrai supporter pareille nourriture. -- Mais les Indiens?... -- Ah! si j’en étais un, le cas serait différent; mais je suis dans une peau blanche, et je tiens à mes goûts. -- Enfin! poursuivit l’oncle John qui semblait prendre un plaisir tout particulier à insister sur ce point; tu pourrais bien en goûter un morceau exigu, pas plus gros que le petit doigt. -- Mon oncle! inutile! De l’ipécacuanha, du ricin, de l’eau- forte, tout ce que vous voudrez, excepté cet horrible régal. -- En tout cas, vous reviendrez une seconde fois à ceci, observa _mistress_ Brainerd en prenant l’assiette de l’artiste, avec son sourire doux et calme; il ne faut pas que vous sortiez de table, affamé. -- Volontiers, ma tante, bien volontiers: je suis tout honteux ce soir, d’avoir un appétit aussi immodéré, ou d’être aussi gourmand, car ce _roastbeef_ est délicieux. -- Ah! mon garçon! quelqu’un sans appétit, dans ce pays-ci, serait un phénomène; va! mange toujours! reprit l’oncle John facétieusement; je n’ai qu’un regret, c’est de ne pouvoir te convertir à l’ursophagie. -- Voyons! ne me parlez plus de ça! je n’en toucherais pas une miette, pour un million de dollars. -- Finalement, vous êtes content de votre souper? -- Quelle question! c’est un festin digne de Lucullus. -- Mon mignon! tu n’as pas mangé autre chose que des tranches d’ours noir ! -- Ah-oo-ah! rugit l’artiste en se levant avec furie, et prenant la fuite au milieu de l’hilarité générale. CHAPITRE III _UNE VISITE._ La nuit -- une belle nuit du mois d’août -- était splendide, calme, sereine, illuminée par une lune éclatante et pure; l’atmosphère était transparente et d’une douceur veloutée; il faisait bon vivre! Après le souper, Maggie s’était mise au piano et avait joué quelques morceaux, sur l’instante requête de l’artiste; chacun s’était assis au hasard sous l’immense portique dont l’ampleur occupait la moitié de la maison. Halleck et le jeune Will fumaient leurs havanes avec béatitude; l’oncle John avait préféré une énorme pipe en racine d’érable, dont la noirceur et le culottage étaient parfaits. Halleck était à une des extrémités du portail; après lui étaient Maria et Maggie; plus loin se trouvait Will; venaient ensuite M. et _mistress_ Brainerd. La nuit était si calme et silencieuse que, sans élever la voix, on pouvait causer d’une extrémité à l’autre de l’immense salle. La conversation devint générale et s’anima, surtout entre Maria et l’oncle John. Halleck s’adressait particulièrement à Maggie, sa plus proche voisine. -- Maria m’a parlé d’un Indien, un Sioux, je crois, qui est grand ami de votre famille? lui demanda-t-il. -- Christian Jim, vous voulez dire?... -- C’est précisément son nom. Savez-vous où il habite? -- Je ne pourrais vous dire -- je crois bien que sa demeure est aux environs de la Lower Agency; en tout cas il vient souvent chez nous. Il a été converti il y a quelques années, dans une occasion périlleuse, papa lui a sauvé la vie; depuis lors Jim lui garde une reconnaissance à toute épreuve: il nous aime peut-être encore plus que les missionnaires. -- Un vrai Indien n’oublie jamais un service; ni une injure, observa Halleck sentencieusement; quelle espèce d’individu est cet Indien? -- Il personnifie votre idéal de l’Homme-Rouge, au moral, du moins; sinon au physique. C’est tout ce qu’on peut rêver de noble, de bon; mais il est grossier comme tous ceux de sa race. Maggie s’étonnait de soutenir si bien la conversation, contrairement à ses habitudes de silence. Elle subissait, sans s’en apercevoir, l’influence d’Halleck, dont la délicate urbanité savait mettre à l’aise tout ce qui l’entourait; le jeune artiste avait, en outre, le don de placer la conversation sur un terrain favorable pour la personne avec laquelle il s’entretenait. Tout le monde n’a pas ce talent aussi rare qu’enviable. Le coup d’oeil général de cette réunion intime aurait fait un tableau charmant et pittoresque; dans un angle, la figure bronzée du vieux Brainerd demi noyé dans les nuages tourbillonnants qu’exhalait sa pipe; à côté de lui, le visage calme et souriant de son excellente femme. Un contraste harmonieux de la force un peu rude et de la bonté la plus douce. Au centre, éclairée par les plus vifs rayons de la lune, Maria, rieuse, épanouie, alerte, toujours en mouvement; on aurait dit un lutin faisant fête à la nuit. Plus loin, Adolphe, son feutre pointu sur l’oreille, les jambes croisées, nonchalamment renversé dans son fauteuil, envoyant dans l’air, par bouffées régulières, les blanches spirales de son cigare; Maggie, naïve et gracieuse, ses grands yeux noirs et expansifs fixés sur son cousin avec une attention curieuse, toute empreinte de grâce innocente et juvénile, ressemblant à la fée charmante de quelque rêve oriental. Vraiment, c’était un délicieux intérieur qui aurait séduit l’artiste le plus difficile. Effectivement Adolphe était ravi, surtout quand ses yeux rencontraient les regards de sa gentille cousine. -- J’aimerais beaucoup voir ce Jim, observa-t-il après un long silence admiratif, je suppose que le surnom de Christian lui a été donné au sujet de sa conversion. -- C’est plutôt, je crois, parce que sa conduite exemplaire lui a, mérité ce titre. Lorsque mon père l’a rencontré pour la première fois, il était très méchant, ivrogne, brutal, querelleur, et il avait tué, disait-on, plus d’un blanc. Il rodait de préférence dans les hautes régions du Minnesota, où les caravanes du commerce ont toujours couru de si grands dangers. -- Mais, depuis, il est complètement changé? -- Si complètement qu’on peut dire, à la lettre, que c’est un autre homme. Il est allé jusqu’à prendre un nom anglais, comme vous voyez. Il y a quelques années, sa passion invincible était l’abus des boissons; pour un flacon de whisky il aurait vendu jusqu’au dernier haillon qu’il avait sur le corps. Depuis sa conversion, en aucune circonstance il ne s’est laissé tenter; il est resté sobre comme il se l’était promis. -- C’est là un type remarquable. Par conséquent, miss Maggie, continua Adolphe en se retournant vers la jeune fille, vous admettrez que je ne me suis pas entièrement trompé dans mon appréciation du caractère indien. -- Mais précisément l’Indien a disparu, le chrétien seul est resté. Cette remarque incisive était la réfutation la plus complète qui eût été opposée au système d’Halleck; venant d’une aussi jolie bouche, elle avait pour lui autant d’autorité que si elle eut émané d’un philosophe ou d’un général d’armée. Il resta pendant quelques instants silencieux, en admiration devant le bon sens ingénu de la jeune fille. -- Mais enfin, vous ne pourrez nier qu’il y ait eu des Sauvages, même non chrétiens, dont le caractère et la conduite aient été chevaleresques et nobles, de façon à mériter des éloges? -- Cela est fort possible, mais, sur une grande quantité d’Indiens que j’ai vus, il ne s’en est pas rencontré un seul réalisant ces belles qualités, -- Ah! mais, voici Jim en personne, qui arrive. La porte, en effet, venait de s’ouvrir sans bruit, l’artiste aperçut, s’avançant sous le portique, une haute forme brune enveloppée des pieds à la tète par une grande couverture blanche. Du premier regard, l’artiste reconnut un Indien; la démarche assurée et confiante du nouveau venu faisait voir qu’il se sentait dans une maison amie. En arrivant, sa voix basse et gutturale mais agréable, fit entendre ce seul mot: -- Bonsoir. Chacun lui répondit par une salutation semblable, et, sans autre discours, il s’assit sur une marche d’escalier, entre l’oncle John et Maria. Il accepta volontiers l’offre d’une pipe, et sembla absorbé par le plaisir d’en faire usage; ensuite, la conversation recommença comme si aucune interruption ne fut survenue. Adolphe Halleck ne pouvait dissimuler l’intérêt curieux que lui inspirait ce héros du désert. Sa préoccupation à cet égard devint si apparente que chacun s’en aperçut et s’en amusa beaucoup. Il cessa de causer avec Maggie, et se mit à contempler Jim attentivement. Ce dernier lui tournait le dos à moitié, de façon à n’être vu que de profil, et du côté gauche. Insoucieux de la chaleur comme du froid, il était étroitement enroulé dans sa couverture; dans une attitude raide et fière, il exposait à la clarté de la lune son visage impassible, mais dont les traits bronzés reflétaient les rayons argentés comme l’aurait fait le métal luisant d’une statue. Par intervalles; les incandescences intermittentes de sa pipe l’éclairaient de lueurs bizarres qui accentuaient étrangement sa physionomie caractéristique. Cet enfant des bois avait un profil mélangé des beautés de la statuaire antique et des trivialités de la race sauvage. Lèvres fines et arquées; nez romain, droit, d’un galbe pur autant que noble; yeux noirs, fendus en amande, pleins de flammes voilées; et à côté de cela, sourcils épais; visage carré, anguleux; front bas et étroit, fuyant en arrière. La partie la plus extraordinaire de sa personne était une chevelure exubérante, noire comme l’aile du corbeau, longue à recouvrir entièrement ses épaules comme une vraie crinière. Tout ce qui avait été dit précédemment sur son compte avait fortement prédisposé Halleck en sa faveur; aussi, le jeune homme, toujours absorbé par ses romanesques illusions sur les Indiens, tomba, pour ainsi dire, en extase devant cet objet de tous ses rêves. Il s’oublia ainsi, renversé dans son fauteuil, les yeux attentifs, dilatés par la curiosité, tellement que, pendant dix minute, il oublia son cigare au point de le laisser éteindre. Il fallut une interpellation de Maria, plus vive que de coutume, pour le rappeler à lui; alors il tira une allumette de sa poche, ralluma, son cigare et se penchant vers Maggie: -- Il arrive de la chasse, n’est-ce pas? Demanda-t-il -- Le mois d’août n’est pas une bonne saison pour cela. -- Comment vous êtes-vous procuré cette chair d’ours que nous avons mangée ce soir?... -- Par un hasard tout à fait fortuit; et nous l’avons conservée, spécialement à votre intention aussi longtemps que le permettait la chaleur de la saison. Jim parlez-nous! -- Hooh! répondit le Sioux en tournant sur ses talons, de manière à faire face à la jeune fille. -- Coucherez-vous ici cette nuit? -- Je ne sais pas, peut-être, répondit-il laconiquement en mauvais anglais; puis il pivota de nouveau sur lui-même avec une précision mécanique, et se remit à fumer vigoureusement. -- Il a quelque chose dans l’esprit, observa Maria; car ordinairement il est plus causeur que cela, pendant le premier quart d’heure de sa visite. -- Peut-être est-il gêné par notre présence inaccoutumée? -- Non; il lui suffît de vous voir ici pour savoir que vous êtes des amis. -- On ne peut connaître tous les caprices d’un Indien; je suppose qu’à l’instar de ses congénères il a aussi des fantaisies et des excentricités. La soirée était fort avancée, M. Brainerd insinua tout doucement qu’il était l’heure pour les jeunes personnes, de se retirer dans leur chambre; alors l’oncle John se leva, invita tout le monde à rentrer dans la maison. La lampe demi-éteinte fut rallumée; la famille s’installa confortablement sur des fauteuils moelleux qui garnissaient!e salon. À ce moment, tous les visages devinrent sérieux, car on se disposait à réciter les prières du soir; M. Brainerd, lui-même, déposa momentanément son air rieur pour se recueillir; avec gravité, il prit la Bible, l’ouvrit, mais avant de commencer la lecture, il promena un regard inquisiteur autour de lui. -- Où est Jim? demanda-t-il. -- Il est encore sous le portique, répondit Will; irai-je le chercher? -- Certainement! on a oublié de l’appeler. Le jeune homme courut vers le Sioux et l’invita à entrer pour la prière. L’autre, sans sourciller, resta immobile et muet; Will rentra, après un moment d’attente. -- Il n’est pas disposé, à ce qu’il parait, ce soir dit-il en revenant; il faudra nous passer de lui. Maggie s’était mise au piano, et avait fait entendre un simple prélude à l’unisson; toute la portion adolescente de la famille se réunit pour l’accompagner. Will avait une belle voix de basse; Halleck était un charmant ténor; on entonna l’hymne splendide «sweet hour of Brayers» dont les accents majestueux, après avoir fait vibrer la salle sonore, allèrent se répercuter au loin dans la prairie. Le chant terminé, chacun reprit son siège pour entendre la lecture du chapitre; ensuite, les exercices pieux se terminèrent par une fervente prière que l’on récita à genoux. Les jeunes filles allèrent se coucher, sous la conduite de M. Brainerd; les hommes rallumèrent des cigares et s’installèrent de nouveau sur leurs sièges. Chacun d’eux avait une pensée curieuse et inquiète à satisfaire: Halleck voulait approfondir la question Indienne en se livrant à une étude sur Jim; L’oncle John et le cousin Will avaient remarqué un changement étrange dans les allures du Sioux, ils désiraient éclaircir leurs inquiétudes en causant avec lui. Ils s’acheminèrent donc tout doucement hors du salon et allèrent rejoindre sous le portique leur hôte sauvage. Ce dernier fumait toujours avec la même énergie silencieuse, et sa pipe illuminait vigoureusement son visage, à chaque aspiration qui la rendait périodiquement incandescente. Il garda un mutisme obstiné jusqu’au moment où l’oncle John l’interpella directement. -- Jim, vous paraissez tout changé ce soir. Pourquoi n’êtes-vous pas venu prendre part à la prière? Vous ne refusez pas d’adresser vos remerciements au Grand-Esprit qui vous soutient par sa bonté. -- Moi, lui parler tout le temps. Moi, lui parler quand vous lui parlez. -- Dans d’autres occasions vous aviez toujours paru joyeux de vous joindre à nous pour ces exercices. -- Jim n’est pas content: il n’a pas besoin que les femmes s’en aperçoivent. -- Qu’y a-t-il donc d’extraordinaire? -- Les trafiquants Blancs sont des méchants; ils trompent le Sioux, lui prennent ses provisions, son argent, jusqu’à ses couvertures. -- Ça a toujours été ainsi. -- L’Indien est fatigué; il trouve ça trop mauvais. Il tuera tous les _Settlers_. -- Que dites-vous? s’écria l’oncle John. -- Il brûlera la cabane de l’Agency; il tuera hommes, femmes, babys, et prendra leurs scalps. -- Comment savez-vous cela?... -- Il a commencé hier; ça brûle encore. Le Tomahawk. est rouge. -- Dieu nous bénisse! Et, viendront-ils ici, Jim? -- Je crois pas, peut-être non. C’est trop loin de l’Agency; ils ont peur des soldats. -- Enfin, les avez-vous vus, Jim? -- Oui j’ai vu quelques-uns. Ça contrarie Jim. Il y a trop chrétiens qui sont redevenus Indiens pour tuer les Blancs. C’est mauvais, Jim n’aime pas voir ça, il s’est en allé. -- Fasse le ciel qu’ils ne viennent pas dans cette direction. Si je savais qu’il y eût danger pour l’avenir, nous partirions instantanément. -- Ne serait-il pas convenable de nous embarquer demain, sur le Steamboat, pour Saint-Paul? demanda Halleck, singulièrement ému par les inquiétantes révélations de l’Indien. -- Ah! répliqua l’oncle John en réfléchissant, si nous quittons la ferme, elle sera pillée par ces larrons à peau rouge, en notre absence. Je n’aimerais pas, à mon âge, perdre ainsi tout ce que j’ai eu tant de peine à amasser. -- Mais cependant, père, si notre sûreté l’exige! observa Will. -- S’il en était ainsi je n’hésiterais pas un seul instant; néanmoins, je ne crois pas qu’il y ait à craindre un danger immédiat. C’est probablement une terreur panique dont on s’émeut aujourd’hui, comme cela est arrivé au printemps dernier: le seul vrai danger à redouter c’est que ce désordre prenne de l’extension et arrive jusqu’à nous. -- Les Sauvages sont vindicatifs et implacables lorsque le diable les a soulevés, remarqua sentencieusement Halleck en allumant un autre Havane; mais, comme je le soutenais tout à l’heure à table, leurs actions même blâmables reposent toujours sur une base honorable. -- Christian Jim, voulez-vous ce cigare? Il sera je crois, préférable à votre pipe. -- Je n’en ai pas besoin, répliqua l’autre sans bouger. -- À votre aise! il n’y a pas d’offense! Oncle John, nous disons donc qu’il n’y a pas lieu de s’effrayer? -- Ah! ah! mon garçon, il y a bien réellement un danger, c’est certain; viendra-t-il, ne viendra-t-il pas jusqu’à nous?... c’est incertain. Avez-vous entendu dire quelque chose de ces troubles pendant que vous étiez sur le steamer? -- Depuis que vous me parlez de tout çà, il me revient un peu dans l’esprit que j’ai dû ouïr murmurer je ne sais quoi au sujet des craintes qu’inspiraient les Sauvages. Mais je ne me suis point préoccupé de ces fadaises; d’ailleurs, je commence à croire que les Blancs par ici n’ont qu’une toquade, c’est de dénigrer les Peaux-Rouges. -- Ah! pauvre enfant! comme vous aurez changé d’opinion, lorsque vous serez plus âgé d’un an seulement! dit le jeune Will qui semblait beaucoup plus affecté que son père des mauvaises nouvelles apportées par le Sioux. Les plus funestes légendes que nous aient léguées nos ancêtres sur la barbarie Indienne, ont pris naissance dans ce pays même, dans le Minnesota. -- Sans nul doute, les informations de Jim sont sures, et il ne voudrait pas sciemment nous tromper, reprit l’oncle John sans prendre garde à cette dernière remarque; je vais tirer cela au clair avec lui. -- Jim devons-nous quitter les lieux cette nuit? L’Indien resta deux bonnes minutes sans répondre. Les bouffées s’envolèrent de sa pipe plus épaisses et plus rapides; son visage se contracta sous les efforts d’une méditation profonde: enfin il lâcha une monosyllabe -- Non. -- Quand faudra-t-il partir? demanda Will. -- Sais pas. Peux pas dire. Il faut attendre d’en savoir davantage; j’irai voir et je dirai ce que j’aurai vu; peut-être il vaudra mieux rester. -- Enfin, il sera encore temps demain, n’est-ce pas. -- Je l’ignore. Attendez que Jim ait vu; il parlera à son retour. -- Eh bien! je pense que nous pourrons dormir tranquilles cette nuit. En tout cas, nous sommes entre les mains de Dieu, et il fera de nous ce que bon lui semblera. Je suis fâché, mon cher Adolphe, qu’un semblable déplaisir trouble la joie que nous éprouvions tous de votre visite. -- Ne prenez donc pas cela à coeur, par rapport à moi, cher oncle, répliqua l’artiste en renversant la tête et lançant méthodiquement des bouffées, tantôt par l’un tantôt par l’autre coin de la bouche; je suis parfaitement insoucieux de tout cela, et je prolongerais, s’il le fallait, ma visite exprès pour vous convaincre de mon inaltérable sang-froid en ce qui concerne les Peaux-Rouges. Vous connaissez mon opinion sur les Indiens, je suppose; au besoin, je vais vous la manifester de nouveau. -- L’expérience ne la modifiera que trop! répondit l’oncle John. -- La vérité parle par votre bouche, cher oncle! Lorsque j’aurai été témoin de ces atrocités dont on me menace tant, alors seulement je croirai que les guerriers sauvages ne ressemblent pas à l’idéal de mes rêves. -- Je crains fort... L’oncle John s’arrêta court; en se retournant par hasard, il venait d’apercevoir dans l’entrebâillement de la porte, le visage inquiet de sa femme, plus pâle que celui d’une morte. -- John! murmura-t-elle; au nom du ciel! de quoi s’agit-il? Le mari était trop franc pour se permettre le moindre mensonge; il se contenta dire: -- Polly, regagnez votre chambre; je vous dirai çà tout à l’heure. _Mistress_ Brainerd resta un moment irrésolue, hésitant à obéir et à rester; enfin elle s’éloigna en disant à son mari -- Ne vous faites pas attendre longtemps, John, je vous en supplie. Aussitôt qu’elle fut hors de portée de la voix, l’oncle John reprit: -- Allons nous reposer; il est temps de dormir pour réparer nos forces. Allons Jim! -- Non, il faut partir, moi, répondit le Sioux. -- Vous ne voulez pas passer la nuit avec nous, mon ami? lui demanda Halleck, de sa voix affable et gracieuse. -- Je ne peux rester; il faut aller loin, moi grommela l’Indien en se levant et s’éloignant à grands pas. Chacun se rendit à sa chambre respective et se coucha. Halleck ne put s’endormir; il agitait dans son esprit les probabilités des événements, mais n’accordait aucune confiance aux appréhensions que chacun manifestait autour de lui. Les jours néfastes de massacre et de vengeance indienne, lui apparaissaient éloignés de plus d’un siècle; il considérait comme une absurdité inadmissible l’occurrence d’une catastrophe semblable, en plein Minnesota, c’est-à-dire en pleine civilisation; décidément les terreurs de ses amis lui faisaient pitié. Néanmoins il éteignit sa bougie; déjà un agréable assoupissement, précurseur du sommeil, commençait à fermer ses paupières, lorsqu’une clarté indéfinissable se montra au travers de ses volets. Il sauta vivement à bas de son lit, et courut à la fenêtre pour explorer les alentours. Un coin de l’horizon lui apparut rouge et sanglant des reflets d’un incendie; ce sinistre semblait être à une distance considérable, dans la direction des basses prairies; l’obscurité ne permettait de distinguer aucun détail du paysage. Cependant, les regards investigateurs de l’artiste finirent par remarquer une grande forme sombre découpée en silhouette sur le fonds lumineux; Ce fantôme humain marchait à grands pas dans la direction du feu; à sa longue couverture blanche, Halleck reconnut Christian Jim; il resta longtemps à sa fenêtre, le regardant s’éloigner, jusqu’à ce qu’il ne fut plus visible que comme un point mourant; enfin il alla se coucher en murmurant: -- C’est un drôle de corps que ce Sioux; bien certainement, lui et mes honorables parents vont mettre cet incendie sur le compte des pauvres Indiens... comme si ces malheureux Sauvages n’avaient pas assez de leurs petites affaires, sans venir se mêler des nôtres!... Sur quoi Halleck s’endormit et rêva chevalerie indienne. CHAPITRE IV _CROQUIS, BOULEVERSEMENTS, AVENTURES._ Dans la maison du _settler_, personne, excepté Halleck, n’avait aperçu la lueur nocturne de l’incendie. Il se garda bien d’en parler, estimant judicieusement que cette nouvelle ne servirait qu’à fournir un thème inépuisable aux propos désobligeants sur les pauvres Sauvages; il s’assura donc un secret triomphe en gardant le silence. La matinée suivante fut admirable, tiède, transparente; une de ces splendides journées où il fait bon vivre! Halleck décida qu’il passerait sa matinée à croquer les paysages environnants, et il invita Maria et Maggie à lui servir de guides dans son excursion. Mais _Mistress_ Brainerd, pour diverses nécessités du ménage, jugea convenable de retenir sa fille à la maison; le nombre des touristes se trouva donc réduit à deux. Personne, mieux que Miss Allondale, ne pouvait servir de cicérone à l’artiste; pendant son séjour d’été elle avait parcouru le pays en tous sens, ne négligeant pas un bosquet, pas une clairière. Elle avait fait connaissance avec les plus beaux sites, et dans sa mémoire, elle conservait comme dans un musée vivant, une collection admirable de points de vue. -- Et maintenant, très excellent sir, dit-elle une fois en route, quel genre de beauté pittoresque faut-il offrir à votre crayon habile? -- Tout ce qui se présentera. -- Et vous pensez accomplir cette tache aujourd’hui? -- Oh non! il me faudra des semaines, des mois peut-être. -- Cependant je désirerai connaître vos préférences. -- Peu m’importe. Je me réjouis de m’en rappeler à votre choix. -- Tenez, voici une perle de lac, un vrai bijou, qui scintille là-bas au pied des paisibles collines; il est à demi caché par un rideau de nobles sapins qui se mêlent harmonieusement aux bouleaux argentés. C’est tout petit, tout mignon; mais j’ai souvent désiré de posséder vos crayons pour reproduire ce merveilleux coin du désert. -- Allons-y! Tous deux se dirigèrent au nord, vers le lac Witta-Chaw-Tah. Ils marchaient dans une prairie moussue, dans les hautes herbes de laquelle dormaient de grands arbres couchés comme des géants sur un lit de velours vert; plus loin se présentèrent de gracieuses collines en rocailles jaunes, grises, bronzées, chatoyantes des admirables reflets que fournit le règne minéral; au milieu de tout cela, des fleurs inconnues, des plantes merveilleuses aux feuillages dorés, diamantés, des arbrisseaux bizarres, des senteurs divines, des harmonies célestes murmurées par la nature joyeuse. Ils arrivèrent au lac; c’était bien, comme l’avait dit Maria, une perle enchâssée dans la solitude. Tout au fond, formant le dernier plan, s’élevait un entassement titanique de roches amoncelées dans une majestueuse horreur. Leur aspect sévère était adouci par un déluge de petites cascades mousseuses et frétillantes qui sillonnaient toutes les faces rudes, grimaçantes, froncées de ces géants de granit. Des touffes d’herbes sauvages, de guirlandes folles, de lianes capricieuses, s’épanouissaient dans les creux, sur les saillies, autour des corniches naturelles; des fleurs gigantesques, sorties du fond des eaux, montaient le long des pentes abruptes que décoraient leurs immenses pétales de pourpre ou d’azur. À droite, à gauche, des forêts profondes, silencieuses, incommensurables; des déserts feuillus, enguirlandés, mystérieux, pleins d’ombres bleues, de rayons d’or, de murmures inouïs! Le lac, plus pur, plus uni qu’une opulente glace de Venise; le lac, transparent comme l’air, dormait dans son palais sauvage, sans une ride, sans une vague à sa surface d’émeraude bleuissante. Quelques grands oiseaux, fendant l’air avec leurs ailes à reflets d’acier, planaient au-dessus des eaux, dont le miroir profond renvoyait leur image. Halleck poussa des rugissements de joie. -- Je vous le dis, en vérité, aucun pays du monde, pas même la Suisse, ou l’Italie ne sauraient approcher d’une sublimité pareille. Cependant il y manque un élément, la vie; sans cela le paysage est mort. Maria lui montra du doigt les oiseaux qui tournoyaient sur leurs têtes. -- Non, ce n’est pas assez. Il me faudrait autre chose encore, plus en harmonie avec ces grandeurs sauvages. Nous pourrions bien y figurer nous-même; mais nous n’y sommes que des intrus.... et pourtant, il me faut de la vie là-dedans!.... un daim se désaltérant au cristal des eaux; un ours grizzly contemplant d’un air philosophe les splendeurs qui l’entourent; ou bien... -- Un Indien sauvage, pagayant son canot? -- Oui, mieux que tout le reste! Là, un vrai Sioux, peint en guerre, furieux, redoutable! ce serait le comble de mes désirs. -- Bah! qui vous empêche d’en mettre un?... Je suis sûre que vous en avez l’imagination si bien pénétrée, que la chose sera facile à votre crayon. -- Sans doute, sans nul doute; mais, vous le savez, chère Maria, rien ne vaut la réalité. -- Mon cousin, je crois que vous avez une chance ébouriffante? Si je ne me trompe, voilà là-bas un canot indien. Sa position, à vrai dire, n’est guère favorable pour être dessinée. En même temps, Maria montra du doigt, un coin du lac hérissé d’un gros buisson de ronces qui faisaient voûte au-dessus de l’eau. Dans l’ombre portée par cet abri, apparaissait d’une façon indécise, un objet qui pouvait être également une pierre, le bout d’un tronc d’arbre, ou l’avant d’un canot. Si l’oeil exercé d’un chasseur avait reconnu là un esquif, il aurait constaté aussi que son attitude annonçait la secrète intention de se cacher, comme si le Sauvage qui s’en servait eût cherché à se dérober aux regards. Mais, quelle raison mystérieuse aurait pu dicter cette conduite?... Et quel chasseur ou _settler_ aurait eu l’idée de concevoir quelque inquiétude à l’apparition de cette frêle embarcation? Quoiqu’il en soit, il fallut plusieurs minutes à l’artiste pour distinguer l’objet que lui indiquait sa vigilante compagne; lorsque enfin il l’eût aperçu, sa forme et sa tournure répondirent si peu aux idées préconçues du jeune homme qu’il ne put se décider à y voir un canot. -- Mais je suis sure, moi; insista Maria; j’en ai vu plusieurs fois déjà; il est impossible que je me trompe. Je vois dans ce canot un fac-similé exact de ceux que Darley a si bien dessinés dans ses illustrations de Cooper. Vous êtes donc forcé de convenir que vos amis ont de meilleurs yeux que vous. -- Mais où est son propriétaire, l’Indien lui-même? Nous ne pouvons guère tarder de le voir? -- Il est sans doute à rôder par là dans les bois. Adolphe! s’écria soudain la jeune fille; savez-vous que nous ne sommes pas seuls! -- Eh bien! quoi? répliqua vivement Halleck, ne sachant ce qu’elle voulait dire. -- Regardez à une centaine de pas vers l’ouest de ce canot; vous me direz ensuite s’il vous manque l’élément de vie, comme vous dites. -- Tiens! tiens! voilà, un gaillard qui en prend à son aise, sur ma vie! Eh! qui pourrait le blâmer d’avoir choisi une aussi ravissante retraite pour se livrer aux délices de la pêche? Nos deux touristes étaient fort surpris de ne l’avoir pas vu tout d’abord. Il était en pleine vue, assis sur un roc avancé; les pieds pendants; les coudes sur les genoux; le corps penché en avant, dans l’attitude des pécheurs de profession. Sa contenance annonçait une attention profonde, toute concentrée sur la ligne dont il venait de lancer l’hameçon dans le lac après l’avoir balancé au-dessus de sa tête. L’artiste commença à dessiner; Maria choisit une place d’où elle pouvait facilement suivre les progrès du travail. Tout en faisant voltiger à droite et à gauche son crayon docile, Halleck jasait gaîment et entretenait la conversation avec une verve intarissable. Peu à peu les traits se multipliaient, l’esquisse prenait une forme. -- Si seulement nous avions à portée l’homme rouge, observa-t-il, je le croquerais en détail. Mais, j’y pense, nous pouvons nous procurer cette jubilation; je vais d’abord placer, dans mon ébauche, le canot bien en vue, j’y dessinerai ensuite l’Indien maniant l’aviron, lorsque nous serons parvenus à nous rapprocher de ce pêcheur. -- Assurément voilà un homme bien paisible et bien occupé; il a l’air de poser pour son portrait. Croyez-vous qu’il se soit aperçu de notre présence? -- Sans nul doute, car nous sommes aussi fièrement en vue; cependant j’affirmerais que son poisson le préoccupe beaucoup plus que nous. Tenez! il a levé la tête et nous a regardés. Ah! le voilà qui regarde en bas; il vient d’enlever quelque chose au bout de sa ligne. -- Chut! fit Maria vivement; regardez encore ce canot là-bas. Ne voyez-vous pas, au-dessus, quelque chose comme le plumage brillant d’un oiseau? -- Je ne puis m’occuper que de mon dessin; je n’ai pas de temps à perdre en babioles, et il faut que je travaille maintenant que me voilà en train. -- Mais regardez donc, insista la jeune fille, vous verrez quelque chose qui vous intéressera; je suis sûre maintenant qu’il y a là une tête d’Indien. L’artiste se décida enfin à jeter les yeux dans la direction indiquée; il daigna même admettre qu’il voyait quelque chose d’extraordinaire dans ce buisson -- Oui, murmura-t-il, c’est bien la touffe de chevelure ornée que portent les guerriers sauvages; c’est leur panache bariolé de plumes éclatantes. Pendant qu’il parlait, le Sauvage surgit entièrement hors des broussailles, faisant voir son corps peint en guerre; presque aussitôt il disparut. -- Ah! en voilà plus que vous ne demandiez! observa Maria; votre élément de vie a fait apparition, le cadre est complet. -- Je me déclare satisfait, réellement. -- Vraiment! je regrette que Maggie ne soit pas venue avec nous. Combien elle se serait réjouie de ce spectacle enchanteur! je suis bien désolée de son absence. -- Et moi aussi; savez-vous, Maria, qu’elle m’a surpris et charmé bien agréablement hier soir; elle a une distinction et une intelligence qu’envieraient nos plus belles dames des cités civilisées; je vous assure qu’elle a fait impression sur moi. -- Cela ne m’étonne pas; elle mérite l’estime et l’amitié de chacun. c’est le plus noble coeur que je connaisse; honnête, pure, modeste, sincère, elle a toutes les qualités les plus adorables. L’artiste, tout en continuant de promener son crayon sur le papier, leva les yeux sur sa cousine qui était assise devant lui, un peu sur la droite. Elle considérait le lac, et ne s’aperçut pas du regard furtif d’Halleck. Ce dernier laissa apparaître sur ses lèvres un singulier sourire qui passa comme un éclair, puis il se remit silencieusement à l’ouvrage. -- Elle parait être l’enfant gâté de l’oncle John, reprit-il au bout de quelques instants; je suppose que cette faveur lui revient de droit, comme à la plus jeune? -- Mais non, c’est à cause de son charmant naturel Adolphe, remarquez-vous l’immobilité extraordinaire de ce pêcheur? Les deux jeunes gens s’amusèrent à regarder cet individu qui, en effet, paraissait identifié avec le roc sur lequel il était assis. Tout à coup il fit un bond en avant, tête baissée, et tomba lourdement dans l’eau, avec un fracas horrible. En même temps les échos répétaient la, détonation d’un coup de feu; et une guirlande de fumée qui planait au-dessus d’un roc peu éloigné trahissait le lieu où était posté le meurtrier. Un silence de mort suivit cette péripétie sanglante; Halleck et Maria s’entreregardèrent terrifiés. Le jeune artiste ne tarda pas à reprendre son sang-froid. -- Mon opinion, cousine, est que nous ferons bien de terminer nos dessins un autre jour, dit-il de son ton tranquille, tout en repliant son portefeuille méthodiquement. -- Ah!! mon Dieu! s’écria Maria avec terreur, vous ne savez pas... non, vous ne savez pas quels dangers nous menacent! Ces mots étaient à peine prononcés qu’un second et un troisième coup de feu cinglèrent l’air; des balles sifflèrent à leurs oreilles, indiquant d’une façon beaucoup trop intelligible que cette dangereuse conversation s’adressait à eux. -- Que l’enfer les confonde! grommela Halleck ce sont quelques renégats qui déshonorent leur race. Il s’arrêta court, Maria venait de le saisir convulsivement par le bras pour lui faire voir ce qui se passait au bord du lac. Trois Indiens, bondissant et courant comme des cerfs, accouraient rapidement. Adolphe, malgré tout son sang-froid, ne put se dissimuler qu’il fallait prendre un parti prompt et décisif. -- Soyez courageuse, ma chère Maria, lui dit-il en la prenant par la main, et venez vite. Puis il l’entraîna vers le fourré, en sautant de rocher en rocher. La jeune fille s’apercevant qu’il avait l’intention de fuir tout d’une traite jusqu’à la maison, lui dit, toute essoufflée -- Jamais nous ne pourrons nous échapper en courant; il vaut mieux nous cacher. Adolphe regarda hâtivement autour de lui, et avisa un vaste tronc d’arbre creux enseveli dans un buisson inextricable. -- Vite, là-dedans! dit-il à sa cousine; cachez-vous vite! Les voilà, ces damnés coquins! -- Et vous? qu’allez-vous faire? lui demanda-t-elle en le voyant rester dehors. -- Je vais chercher une autre cachette, répondit-il; il ne faut pas nous cacher tous deux dans en même terrier, nous serions découverts en trois minutes. Cachez-vous bien, restez immobile, et ne bougez d’ici que lorsque je viendrai vous chercher. Halleck tourna lestement sur ses talons, enfonça son chapeau sur ses yeux, et, ainsi qu’il le raconta lui-même plus tard, «se mit à courir comme jamais homme ne l’avait fait jusqu’alors». Une longue et constante pratique des exercices gymnastiques l’avait rendu nerveux et agile à la course. Mais ses muscles n’étaient point encore au niveau de ceux de ses ennemis rouges, car à peine avait-il fait cent pas, qu’un Indien énorme, le tomahawk levé, était sur ses talons; avec un hurlement féroce, il se lança sur Halleck. -- Inutile de discuter avec toi, mon coquin! pensa l’artiste. Sur-le-champ, il prit son revolver au poing et le dirigea sur son adversaire. Du premier coup il lui envoya une balle dans l’épaule: il lâcha successivement quatre autres coups, mais sans l’atteindre; les deux derniers ratèrent. Soudainement la pensée vint à Halleck, qu’il n’avait plus qu’une charge disponible, et il suspendit son feu pour ne plus tirer qu’à coup sûr. L’entrée en scène du revolver avait eu pourtant un résultat; l’Indien s’était arrêté à quelques pas; mais aussitôt qu’il s’était aperçu que l’arme avait raté, il lança furieusement son tomahawk à la tête de l’artiste. Si ce dernier n’eût trébuche fort à propos sur une pierre, évidemment le projectile meurtrier lui aurait fendu le crâne. Se relevant de toute sa hauteur, Halleck brandit son pistolet et l’envoya dans la figure bronzée de l’Indien avec tant de force et de précision, qu’il lui cassa une douzaine de dents et lui déchira les lèvres. L’Indien bondit en poussant un rugissement de bête fauve; mais il fut reçu par un foudroyant coup de pied dans les côtes qui l’envoya rouler sur les cailloux. La boxe pédestre aussi bien que manuelle, n’avait aucun mystère pour Halleck, et sur ce terrain il était maître de son ennemi; sa seule crainte était de le voir employer quelque nouvelle arme, car l’artiste n’avait plus que ses pieds et ses poings. Aussi, ce fut avec un vif déplaisir qu’Adolphe le vit extraire du fourreau un couteau énorme, puis se diriger sur lui avec précaution. Néanmoins, l’artiste, n’ayant pas le choix de mieux faire, se préparait à une lutte corps à corps, lorsqu’il entendit s’approcher les deux camarades du bandit. Une pareille rencontre devait être trop inégale pour qu’Halleck s’y engageât autrement qu’à la dernière nécessité. Aussi, réfléchissant que ses jambes s’étaient reposées, et qu’elles étaient admirablement prêtes à fonctionner, il s’élança plus prestement qu’un lièvre et se mit à courir. Inutile de dire que son adversaire acharné se précipita à sa poursuite; cette fois l’artiste avait si bien pris son élan que l’Indien fût distancé pendant quelques secondes. Toutefois l’avance gagnée par Halleck fut bientôt reperdue; ce qui ne l’empêcha pas de prendre son temps pour raffermir sous le bras son portefeuille, dont, avec une ténacité rare, il n’avait pas voulu se dessaisir; on aurait pu croire qu’il le conservait comme un talisman pour une occasion suprême. Au bout de quelques pas il entendit craquer les broussailles sous les pas du Sauvage; son approche était d’autant plus dangereuse qu’il avait retrouvé son tomahawk. Craignant toujours de recevoir, par derrière, un coup mortel, Halleck se retournait fréquemment. Cet exercice rétrospectif lui devint funeste, il se heurta contre une racine d’arbre et roula rudement sur le sol la tête la première. Le Sauvage était si près de lui, que sans pouvoir retenir son élan, il culbuta sur le corps étendu de l’artiste. Halleck se releva d’un bond, recula de trois pas, et voyant que l’heure d’une lutte suprême était arrivée, il se prépara à vaincre ou mourir; l’Indien, de son côté, allongea le bras pour le frapper. Il n’y avait plus qu’une seconde d’existence pour Halleck, lorsque la détonation aiguë d’un rifle rompit le silence de la solitude; le Sioux fit un saut convulsif et retomba mort aux pieds du jeune homme. Ce dernier jeta un rapide regard autour de lui pour tâcher de découvrir quel était le Sauveur survenu si fort à propos; il ne vit rien et ne parvint même pas à deviner de quel côté était parti le coup de feu. La première pensée de l’artiste fut que la balle lui était destinée, et s’était trompée d’adresse, mais quelques instants de réflexion le firent changer d’avis. Cependant, songeant aussitôt que les autres Indiens devaient approcher, il sonda anxieusement les alentours. Rien ne se montra, la solitude était rendue à son profond silence. Après s’être convaincu, par une longue attente, que tout adversaire avait disparu, Halleck tira ses crayons, ouvrit philosophiquement son fameux portefeuille, et murmura, en cherchant une page blanche : -- Si cette balle n’avait pas si bien été ajustée, j’aurais du imiter Parrhaseus; heureusement il ne s’agit plus de cela, je me garderai bien de laisser échapper la plus sublime occasion de faire un croquis magistral. Sur ce propos, il se prépara à enrichir son album d’une étude sur l’indien mort devant lui. CHAPITRE V _UN AMI PROPICE._ Il ne faudrait pas croire que la main de l’artiste tremblât pendant qu’il crayonnait le portrait de l’Indien abattu; si quelque agitation nerveuse se produisait dans sa main, c’était la suite de l’exercice forcé auquel il venait de se livrer, mais l’émotion n’y entrait pour rien. Comme un vieux soldat ou un chirurgien émérite familiarisé avec l’aspect de la mort, Adolphe considérait ce cadavre farouche et hideux avec le plus grand sang froid, exactement comme un simple modèle de nature morte. Bien plus, peu satisfait de sa pose, il le tourna et retourna, arrangea ses bras et ses jambes, disposa sa tête, plaça tout le corps dans le meilleur état de symétrie possible, de façon à, lui donner une jolie tournure. Ensuite, se reculant de quelque pas pour mieux juger l’effet, il se plaça lui-même en bonne situation; et tout étant ainsi ajusté à sa grande satisfaction, il se mit à dessiner. -- Je ne suppose pas, murmura-t-il en travaillant, avec son flegme habituel; je ne suppose pas qu’on puisse appeler cela un modèle qui pose, C’est un modèle qui gît. Et il continua en fredonnant un air de chasse. Son croquis fut bientôt terminé, rangé précieusement dans le portefeuille, et le portefeuille lui-même mis sous le bras; puis Halleck se leva, lestement pour se mettre en quête de Maria. À ce moment, il éprouvait une sorte d’inquiétude vague, et comme un remords de n’avoir pas couru sur le champ et avant tout à la recherche de sa cousine; un pressentiment fâcheux s’empara de lui au fur et à mesure qu’il se rapprochait hâtivement du lieu où il l’avait laissée. Ce n’était pas qu’il fût embarrassé pour retrouver sa cachette; Halleck avait une mémoire infaillible; d’ailleurs les circonstances émouvantes dans lesquelles il avait exploré cette région, étaient de nature à imprimer dans son esprit les moindres détails. Sur le point d’arriver il s’arrêta, prêta une oreille attentive, mais aucun bruit ne se fit entendre; il fit encore quelques pas, et se trouva devant le gros arbre entouré de ronces. -- Maria! s’écria-t-il, venez je crois le terrain déblayé; nous pourrons retourner sains et saufs à la maison. Ne recevant aucune réponse, il entra précipitamment dans la cachette, et, avec un affreux battement de coeur, reconnut que la jeune fille n’y était plus. Il demeura un moment interdit, respirant à peine, cherchant à s’expliquer cette disparition. Bientôt, grâce à ses habitudes optimistes, il fut d’avis qu’elle avait profité d’un instant favorable pour quitter ce refuge et revenir au logis. Pour corroborer cette opinion il se disait que Maria n’était pas femme à se laisser enlever sans résistance; et que si quelque méchante aventure lui était arrivée, elle aurait fait retentir l’air de ses cris désespérés. Cependant l’artiste n’était pas entièrement convaincu, ni sans inquiétude: car il savait que des Indiens étaient dans le bois; et il venait d’apprendre d’une façon mémorable que la nature de ces braves gens n’était pas chevaleresque au point de respecter quelqu’un dans les bois, ce quelqu’un fût-il une femme sans défense. Il était là immobile, hésitant, ne sachant quel parti prendre, lorsqu’une clameur aiguë frappa son oreille; ce cri provenait du lac, c’était, à ne pas s’y méprendre, la voix de Maria qui l’avait poussé. Halleck bondit comme un daim blessé, se précipita tête première, à travers branches, et ne s’arrêta qu’au bord de l’eau, à l’endroit où il s’était précédemment installé pour dessiner. Là, il regarda avidement dans toutes les directions, et aperçut au milieu du lac un canot que deux Indiens faisaient voler à force de rames. Maria était entre eux, pâle, désespérée; à l’apparition de son cousin elle poussa un cri d’appel, levant les bras frénétiquement, et aurait sauté à l’eau si ses ravisseurs ne l’eussent retenue. Halleck n’avait d’autre ressource que de gagner, en faisant le tour du rivage, l’avance sur le canot, et de l’attendre au débarquement; quoique seul et sans armes, il s’élança bravement avec l’agilité de la colère et de l’anxiété, bien résolu à ne pas laisser échapper les Sauvages sans leur livrer une lutte à outrance. Malheureusement, il eut beau courir, le bateau avait gagné le bord avant que le pauvre artiste eût parcouru la moitié seulement de la distance. Les Indiens sautèrent rapidement à terre, entraînant Maria avec eux. Adolphe, courant toujours à perte d’haleine, suivait avec des regards furieux les fugitifs, lorsqu’il vit tout à coup un Indien chanceler et tomber à la renverse. En même temps les échos se renvoyèrent la détonation d’une carabine; le second Sauvage, saisi de terreur, disparut comme s’il avait eu des ailes. En cherchant des yeux quel pouvait être ce sauveur arrivé en ce moment si propice, Halleck découvrit Christian Jim, le fusil en main, qui cheminait tout doucement à travers les rochers, et arrivait auprès de la jeune fille éperdue. Halleck les eût bientôt rejoints; il serra affectueusement la main de Maria, en murmurant quelques paroles que son émotion rendait inintelligibles; puis il se tourna vers le Sioux qui venait de jouer si fort à propos le rôle sauveur de la Providence. -- Votre main! mon brave! donnez-moi votre main, vous dis-je! vous êtes un vrai Indien, vous! Jim ne lui rendit en aucune façon sa politesse. Il se contenta de le toiser, un instant, des pieds à la tête, et dit : -- Courez, allez-vous-en d’ici! Les Indiens sont soulevés, brûlent les maisons; ils tuent tout. Vite! chez l’oncle John ! Malgré son extérieur glacial, il était évident que Jim était dans une grande agitation. Ses yeux noirs lançaient çà et là des regards flamboyants; il y avait dans ses allures quelque chose de farouche et d’inquiet qui frappa les jeunes gens. -- Ne nous abandonnez pas ici, je vous en supplie! s’écria Maria encore pâle et frémissante de terreur; conduisez-nous jusqu’en dehors de ces bois terribles. Sans répondre, le Sioux les fit monter dans le canot qu’il repoussa vivement du rivage en y sautant: ensuite il traversa le lac à force de rames et vint aborder devant une clairière traversée par un sentier qui conduisait aux habitations. Jim passa devant, en éclaireur, l’oeil et l’oreille au guet, le doigt à la détente du fusil, marchant sans bruit, se dérobant dans les broussailles. On passa ainsi tout près du lieu où Maria s’était cachée. -- Comment avez-vous eu l’imprudence de quitter une aussi excellente cachette, demanda Halleck avec son sang-froid habituel; je vous avais pourtant recommandé, d’une façon formelle, de n’en pas bouger jusqu’à mon retour. -- Je me serais bien gardée d’en sortir; on m’en a arrachée. Ce sont deux de vos honorables Indiens qui sont arrivés droit sur moi et se sont emparés de ma personne. -- Mais alors, pourquoi n’avez-vous pas crié? je me serais hâté d’accourir à votre secours. -- Si j’avais poussé un cri, j’étais morte... Ces «chevaleresques» bandits me l’ont parfaitement fait comprendre à l’aide de leurs couteaux. -- Ah! voici mon revolver que j’avais lancé au visage du drôle qui m’a attaqué. L’artiste à ces mots, courut ramasser son arme, et dût se diriger vers la gauche, car Jim avait changé brusquement de route pour éviter à Maria le spectacle hideux qu’offrait le cadavre du Sauvage tué le premier. Halleck reprit: -- Mon opinion est que... Il fut soudainement interrompu par Jim qui venait de faire une brusque halte en prêtant l’oreille dans toutes les directions, et qui recula avec vivacité dans les broussailles : -- Couchons-nous par terre, dit-il en donnant l’exemple, les Sioux viennent! Tous trois disparurent sous l’herbe, et restèrent immobiles en retenant leur haleine. Pendant quelques minutes on n’entendit pas le moindre bruit; Jim se hasarda à relever la tête, non sans prendre des précautions infinies; l’artiste crût pouvoir en faire autant. Ses yeux furent terrifiés d’apercevoir une bande d’Indiens qui cheminait dans le bois lui-même, sans froisser une branche ni une herbe, sans laisser autour d’elle le moindre bruit. Ils étaient nombreux, armés, peints en guerre; toutes ces figures farouches semblaient autant de visages de démons. Ce sinistre bataillon de fantômes passa comme une vision effrayante, courant à la curée des blancs, aspirant le carnage, préparant l’incendie. Le massacre du Minnesota était commencé; c’était l’avant-garde qu’on venait de voir. Les fugitifs restèrent encore immobiles et muets pendant une demi-heure. Alors Jim se releva, et leur fit signe de se remettre en marche. Bientôt ils furent sortis du bois sur le chemin direct de la maison. Maria était agitée de sinistres pressentiments; quelque chose de secret lui disait que, pendant son absence, tout n’était pas bien allé dans la maison hospitalière de ses bons parents; elle éprouvait une fébrile impatience d’arriver, afin de s’assurer par ses propres yeux de l’état des choses. Enfin, ils arrivèrent sur le dernier coteau devant lequel s’élevait la case; ce fut avec un profond soupir de soulagement que la jeune fille reconnut la situation habituelle des lieux; rien n’y était changé, rien n’y trahissait la présence de l’ennemi. Elle reprit aussitôt son enjouement naturel, et poussant un grand soupir de satisfaction: -- Ah! mon Dieu! dit-elle, il me semble qu’on m’enlève une montagne de dessus le coeur; j’avais les plus horribles appréhensions!... il me semblait certain que quelque grand malheur était arrivé, pendant notre absence, à l’oncle John ou à quelqu’un de la famille. -- Pensez-vous qu’il y eût ici quelque autre objet plus attractif que vous aux yeux des galants Sauvages? -- Quelle mauvaise plaisanterie! Tout individu, pourvu qu’il soit blanc, offre un grand attrait à leurs tomahawks. Supposez que cette pauvre petite Maggie eût été à ma place, les Sauvages l’auraient enlevée tout aussi bien que moi. Adolphe Halleck fit semblant de regarder devant lui, mais en réalité il ne quittait pas de l’oeil son interlocutrice encore tout effarée et haletante. Le même sourire étrange et mystérieux se produisit encore sur ses lèvres; en résumé il était évident que, malgré les terribles scènes qu’il venait de traverser, le jeune homme se sentait d’humeur prodigieusement divertissante. Quelques minutes s’écoulèrent dans un profond silence. Enfin Halleck renoua la conversation, mais sur un sujet tout-à-fait différent. -- Maria, demanda-t-il, est-ce un reflet du Soleil qui me trompe? regardez là-bas dans le nord-est, et expliquez-moi ce que signifie cette fumée, fort peu naturelle, qui monte vers le ciel en si grande abondance. -- Je l’avais déjà remarquée depuis quelque temps. Jim! dites-moi ce que vous pensez de cela. Le Sioux retourna la tête et répondit: -- Ce sont les maisons des _settlers_ qui brûlent, les indiens y ont mis le feu. -- Est-ce loin d’ici? -- À six, huit, dix milles. -- En vérité, je le dis! s’écrie Maria pâlissant de terreur, ces horribles Sauvages seront bientôt ici. En dépit de son stoïcisme affecté, Halleck ne put dissimuler un mouvement de malaise. Réellement le danger mortel qui était imminent ne pouvait se révoquer en doute, et les sinistres pressentiments de la jeune fille terrifiée n’étaient que de trop réelles prophéties. -- Que l’enfer les confonde! murmura l’artiste; quel esprit malfaisant les anime donc? C’est le diable, à coup sûr! Mais enfin, peut-on savoir à quelle cause doit être attribué ce soulèvement épouvantable? -- Ils ne font qu’obéir à leurs invariables instincts. -- Ma chère cousine, répondit Halleck d’un ton doctoral, vous faites erreur d’une manière grave; telle n’est pas la nature des Indiens, leur histoire en fait foi. Ces peuplades sont la noblesse et la loyauté personnifiées; je les porte dans mon coeur. Il ne s’agit ici, évidemment, que d’obscurs vagabonds, d’un ramassis de coquins errants, désavoués par toutes les tribus. -- Ah! fit Maria sans lui répondre: il y a quelqu’un sur le belvédère de la maison. Ils ont pressenti le danger. Effectivement, au bout de quelques pas, ils aperçurent le jeune Will Brainerd, debout sur le toit, à demi caché par une cheminée, et lançant ses regards dans toutes les directions. Il fit à Jim un signal que les deux touristes ne purent comprendre, mais à la suite duquel le Sioux hâta le pas. Toute la maison de l’oncle John était bouleversée par les préparatifs de combat et de fuite. Les tourbillons de fumée qui obscurcissaient l’horizon avaient parlé un lugubre langage, facile à comprendre; du haut de son observatoire, Will avait aperçu le détachement indien qui avait côtoyé le lac. Au premier abord, on avait pu croire qu’ils se dirigeaient vers le _Settlement_, et dans l’attente d’une agression prochaine, on avait attelé les chevaux aux chariots, pour être plus tôt prêt à fuir. Mais la horde sauvage ayant changé de direction; d’autre part, l’absence de Maria et d’Halleck se prolongeant, l’oncle John suspendit son départ pour les attendre. Bien entendu que la question de fuir ne fut pas mise en délibération. C’était le seul parti à prendre. Ces préparatifs de mauvais augure, ces chevaux attelés, frappèrent de suite les deux arrivants; Halleck lança un regard à Maria. -- La prolongation de notre séjour ici, parait douteuse, observa- t-il; l’oncle John a pris l’alarme. -- Certes! il serait étrange qu’il eût pris quelque autre détermination, en présence de tous ces affreux présages. Mais, qui aurait pu croire à de pareilles horreurs dans l’État de Minnesota, au coeur de la civilisation? Pour moi, je n’ai qu’un désir ardent, c’est de m’éloigner le plus promptement possible. -- Eh bien! Non pas moi! chère cousine. Maintenant, je le confesse, mon opinion sur les aborigènes devient douteuse; il y a comme un brouillard dans mon imagination. Avant de m’en aller, je veux éclaircir la question; je veux, s’il est possible, réhabiliter ces pauvres Indiens à mes yeux, dans toute leur splendeur. -- Ô Adolphe! vous serez donc toujours une tête folle? Si vous avez peur de perdre votre affreux fétichisme pour les Sauvages, il vaut. mieux vous en aller sans pousser l’examen plus loin; car, croyez-moi, la désillusion sera terrible. -- Eh bien! donc, enlevez-moi! dit l’artiste en riant; Ah mais! j’y songe, je ne vous ai pas fait voir le croquis délicieux que... -- Ai-je le temps de regarder des paysages, lorsque la vie de mes amis est en danger? riposta impatiemment la jeune fille en lui tournant le dos pour courir dans la maison. Au même instant, Will Brainerd descendit de son observatoire. Il informa la famille qu’aucun ennemi n’était visible à l’horizon, bien que les symptômes de bouleversement et d’incendie se multipliassent dans les alentours. -- Je m’étonne, ajouta-t-il en terminant, que notre _Settlement_ a été épargné jusqu’à ce moment. Toute la famille se réunit alors en un vrai conseil de guerre; les délibérations furent brèves et concluantes. Une fuite très prompte fut décidée, comme étant le seul et unique moyen de salut. En effet, il y avait quatre-vingt-dix-neuf chances sur cent pour craindre l’irruption d’une bande de Peaux-rouges apportant avec elle le carnage et l’incendie, et une seule chance de ne pas être envahi; toute minime que fût cette dernière probabilité, elle inspira à l’oncle John quelques modifications dans son plan de fuite. Il fut résolu que M. et _mistress_ Brainerd, Maggie et Maria, accompagnés par Jim, partiraient les premiers dans le chariot le plus léger, et, qu’ils se dirigeraient à toute vitesse, vers Saint-Paul, de façon à sortir le plus tôt possible du territoire de Minnesota et éviter ainsi les bandes sanguinaires des Indiens soulevés. Will et Halleck devaient rester, attendant l’issue des événements, dans le but de protéger, s’il était possible, le _Settlement_ contre le pillage de quelques maraudeurs isolés. Bien entendu, ils se tenaient tout prêts à fuir en cas de nécessité. En outre, ils étaient munis chacun d’une bonne carabine, d’un revolver, d’un bon couteau de chasse; la poudre et les balles ne leur manquaient pas. Moyennant ces préparatifs, ils pourraient se défendre avec succès contre les rôdeurs qui viendraient à se présenter. L’oncle John leur recommanda expressément de n’engager une lutte que lorsque les chances de succès seraient évidentes; attendu que lorsque le sang avait coulé, les Sauvages du Minnesota devenaient des démons incarnés. Halleck accepta fort légèrement les recommandations et l’opinion de son oncle; il prétendit «qu’on calomniait ces pauvres gens.» -- Nous nous rendrons directement à Saint-Paul, conclut M. Brainerd; si vous êtes obligés de déguerpir, suivez nos traces; Will connaît assez le pays pour vous guider d’une façon sûre. Je ne vous dis cela que pour le cas ou vous seriez obligés de fuir absolument. Fuir... non! mais nous en aller... oui! répliqua Halleck d’un ton suffisant; si l’Indien se présente, de deux choses l’une: ou il sera facile à apprivoiser, ou il sera méchant. Si bon il est, ma théorie sera démontrée; s’il fait le méchant nous le corrigerons; voilà tout! Et il alluma son cigare avec une nonchalance superbe. -- Puissiez-vous dire vrai! observa Maggie à laquelle cette manière sans façon d’envisager ces terribles réalités semblait incompréhensible. -- Je suis dans la réalité, Maggie, croyez-le bien, j’y suis! Personne n’arrivera à me convaincre que ces pauvres indigènes du Minnesota soient aussi terribles. Tout ceci me fait l’effet d’une terreur panique; or, vous savez combien pareilles frayeurs aveuglent l’esprit. Votre frère s’en est aperçu l’été dernier, à Bull-Run. L’oncle John, ainsi que sa femme, et Maria s’occupaient activement d’entasser dans le chariot les objets de plus indispensable nécessité; pendant ce temps, Will, pensif et soucieux, était remonté à son observatoire aérien sur le toit de la maison. L’artiste avait fait quelques tentatives pour aider à l’embarquement des colis, mais, dans son étourderie, il n’avait réussi qu’à casser plusieurs pièces de porcelaine, et à faire rouler entre les jambes des chevaux quelques pots de confiture; il se résigna donc, en riant, à abandonner cette tâche à des mains plus prudentes ou plus adroites. Maggie l’observait avec étonnement; son esprit doux et sérieux ne pouvait comprendre une telle légèreté. -- Votre indifférence me confond, lui dit-elle; surtout après votre aventure que Maria m’a racontée. -- Ah! oui, vraiment! murmura l’artiste, en distillant la fumée avec symétrie par les deux coins de sa bouche; écoutez, j’en ai fait un dessin capital! J’ai quelque intention de l’envoyer à Harper... mais c’est trop beau pour lui. De ma vie, je n’avais eu un sujet dont la pose soit d’une docilité plus parfaite. Ah! mais oui! il posait comme un demi-dieu, cet Indien mort! -- Et, si Christian Jim ne s’était pas trouvé là?... -- Ma foi! je conviens qu’il m’a rendu un fameux service, je me réjouis d’en convenir; j’aimerais le récompenser magnifiquement pour cela. -- Il ne désire et n’acceptera rien qui ressemble à une récompense; mais je puis vous dire ce qu’il recevrait avec un plaisir extrême. -- Quoi donc? -- Une Bible; j’ai été assez heureuse pour lui apprendre à lire cet été, il peut en faire un usage très satisfaisant pour lui. Vous ne sauriez croire avec quelle ardeur il désirait parvenir à comprendre ce bon livre, dont les missionnaires lui avaient parlé. On lui en a donné une copie partielle et grossière qu’il ne manque jamais de prendre avec lui et qu’il porte partout dans ses courses; mais je sais qu’il sera dans le dernier ravissement s’il devient possesseur d’un de ces beaux volumes qu’on trouve dans les librairies des grandes villes. Je ne doute pas que vous n’en ayez avec vous. L’artiste rougit et balbutia d’un ton embarrassé: -- J’ai honte de vous avouer que je n’en ai pas ici; mais je saurai bien m’en procurer et ce sera tout ce qu’on peut trouver de splendide. -- Oh!... vous dites que vous n’en avez pas avec vous?... demanda avec étonnement Maggie, en fixant sur Halleck ses grands yeux bleus, expressifs, empreints d’une affectueuse mélancolie. -- Non... pas avec moi... Mais j’en ai plusieurs à la maison! Ce sont des cadeaux de ma mère, de mes soeurs, et de quelques jeunes ladies qui s’intéressent à mon salut. -- Permettez-moi de vous offrir celle-ci, reprit Maggie en lui présentant une bible qu’elle sortit de sa poche; Je ne vous demanderai qu’une seule chose, c’est d’y jeter un coup d’oeil de temps en temps. Aucune créature raisonnable ne doit laisser passer un jour sans en lire quelques versets; je n’ose pas vous en réclamer autant, ce sera lorsque vous le pourrez seulement. -- Je vous le promets, du fond de mon coeur, lui répondit l’artiste en recevant avec respect et courtoisie le don pieux que venait de lui faire sa jeune cousine. Le ton sérieux, les manières graves et douces de Maggie, le parfum d’ingénuité et de candeur affectueuse qui s’échappait de ses moindres actions, tout en elle avait parlé d’une manière étrange au coeur d’Adolphe. En sa présence, il se sentait moins railleur, moins sceptique, moins fanfaron; peut-être, s’ils eussent eu, sur le moment, à braver la fureur des Sioux aurait-il combattu avec un nouveau courage, entièrement différent de ses bravades précédentes. -- J’en ferai une bonne lecture, à la première occasion favorable, dit-il en serrant le volume entre ses deux mains, avec une certaine émotion; aujourd’hui même, dans l’après-midi, après votre départ, j’aurai longuement du loisir pour cela. -- Pas tant que vous le croyez, peut-être, répondit la jeune fille sans dissimuler un léger tremblement dans sa voix; je vous l’assure, monsieur Halleck, quelque chose de terrible est proche de nous, et vous n’y songez pas. -- Ta! ta! ta! répliqua l’artiste en reprenant ses manières frivoles pour cacher son trouble, vous êtes nerveuse et impressionnable; chassez de pareilles idées puériles. Mais, en dépit de son assurance, il sentit comme un frisson traverser tout son être; jamais, dans le cours de son existence, pareille impression ne s’était produite en lui; durant quelques secondes, il se sentit glacé et découragé. Néanmoins, cette période d’abattement ne fut pas de longue durée; il reprit presque aussitôt son assurance imperturbable : -- Je vous avais prise pour une jeune fille forte et courageuse, Maggie; mais j’avoue que vos timidités d’aujourd’hui, me jettent vraiment dans le doute à cet égard. -- J’ai l’âme ferme cependant il me semble, repartit la jeune fille avec un sourire mélancolique; mais vous ne pouvez exiger de moi que je ne partage point des craintes manifestées par tout le monde excepté par vous. -- Rirons-nous assez de tout cela! lorsque nous serons arrivés sains et saufs à Saint-Paul; ou mieux, lorsque nous serons revenus à la ferme!... -- Dieu veuille que vous ne vous trompiez pas! Qu’est devenu Jim? voilà longtemps que je ne l’ai pas vu. -- Il est par là-bas, dans un petit coin de la prairie, en observation de son côté; Will est en vedette sur le toit, il y a donc peu de risques qu’un ennemi puisse nous aborder sans avoir été aperçu. Soyez donc sans crainte pour le moment. Ah! j’aperçois l’oncle John et nos gens qui ont terminé l’aménagement du wagon. Effectivement, le chariot était rempli, bourré, lesté de tous les objets qu’il pouvait contenir: on eût dit un navire frété pour quelque voyage au long cours. Maria, M. Brainerd et sa fille s’y installèrent; ce fut ensuite au tour de l’oncle John. Et Jim, où est-il donc? demanda ce dernier; ah! le voilà qui arrive. L’Indien apparaissait à peu de distance; M. Brainerd suspendit son départ pour lui dire adieu. -- Bonsoir, mon enfant! cria-t-il ensuite à son fils toujours perché sur son observatoire. On échangea des saluts, on se souhaita mutuellement bonne chance; enfin, le lourd véhicule s’ébranla, et s’éloigna en craquant. -- Prenez bien garde! soyez vigilants! que Dieu veille sur vous! cria M. Brainerd. -- Ne craignez rien pour moi, dit l’artiste en s’adressant plus particulièrement à Maggie; c’est vous qui méritez toute notre sollicitude. -- Adieu! répondit la jeune fille; n’oubliez pas la Bible. Bientôt on allait se perdre de vue, lorsqu’une exclamation poussée par Will suspendit la marche. Tous s’entreregardèrent, haletants, dans une anxieuse attente. CHAPITRE VI _INDÉCISION._ Sur la limite orientale de la prairie, et tout ai fait en position d’intercepter la route des fugitifs, trois Indiens venaient d’être signalés par le jeune Brainerd. Selon toute probabilité ce n’étaient pas des amis; dans l’incertitude provoquée par cette crise redoutable, il y avait mille précautions à prendre. Wïll s’était donc empressé de prévenir le départ de sa famille. -- Qu’est-ce qu’il y a encore? demanda l’oncle John en réprimant tout signe d’inquiétude, afin de modérer la terreur des femmes. -- Il faut qu’on m’envoie Jim, cria Will; j’aperçois, à l’est, certains symptômes que je n’aime pas. Le Sioux entra vivement dans la maison, et l’instant d’après il parut sur le toit, à côté de Will. Un seul regard lui suffit pour reconnaître que les appréhensions du jeune homme étaient parfaitement fondées. Toute la famille en fût aussitôt instruite. -- Ils sont directement sur votre chemin, vous ne pourriez les éviter, s’écria Will. -- Je crois que vous pourriez supprimer l’ennui de cette rébarbative rencontre, observa l’artiste en jetant un regard farceur à Maria. -- Comment donc? demanda cette dernière précipitamment. -- En faisant un détour pour prendre une autre route, ou, plus simplement, et ne partant pas du tout. -- Oui, attendez encore, appuya le jeune Brainerd; vous ne pouvez partir maintenant. -- Bast! interrompit Halleck avec sa fanfaronne indifférence; tout ça n’est autre chose que deux ou trois malheureux Indiens qui prennent l’air, admirant les beautés de la nature et faisant leurs petites observations. Qui sait?... ils ont peut-être un artiste parmi eux? Quant à moi, je suppose que, ne pouvant pas dormir par cette chaleur, ils prennent le parti de destiner la nuit aux promenades sentimentales. Chacun regarda Halleck pour savoir s’il ne donnait pas quelque signe ostensible de folie, digne de ses incroyables discours. Il fumait son cigare plus méthodiquement, plus tranquillement que jamais. Tout à coup il porta la main à sa poche et la fouilla vivement comme s’il se sentait illuminé par une idée subite. -- Ah! que je suis étourdi! s’écria-t-il, j’ai là sur moi une lorgnette, mieux que cela, un petit télescope; ce sera fort commode pour inspecter ces malheureux vagabonds. Je ne comprends pas que je n’y aie pas songé plutôt; nous en aurions déjà tiré fort bon parti, quand ce n’eut été que pour reconnaître le canot, lorsque avec Maria nous étions sur le bord du lac. Sur ce propos, il entra dans la maison et courut tout d’un trait jusqu’au toit. Il offrit d’abord son instrument au Sioux: celui- ci l’ayant refusé; il le passa à Brainerd qui après avoir regardé un moment, s’écria: -- Je vois trois Indiens cachés dans un bas fonds, comme s’ils attendaient quelque chose... oui... il y en a plusieurs autres couchés à plat ventre dans l’herbe. -- Sont-ils dans un buisson? -- Non, au commencement d’une clairière. -- Eh bien! c’est tout simple; ces pauvres diables sont ahuris de fatigue, ils se reposent en attendant leurs camarades; passez-moi la lunette, je vous prie. -- Apercevez-vous ceux qui sont étendus sur le sol? demanda Will à Jim, pendant que l’artiste faisait son inspection. -- Oui, une demi-douzaine renversés par terre. -- Que pensez-vous de çà? -- Je ne peux pas savoir. -- Ne pensez-vous pas qu’ils soient là pour nous épier?... -- Mais, par le soleil! mon pauvre Will, à quoi cela leur servirait-il, s’écria l’artiste en repliant solennellement son instrument de longue vue; du moment qu’on peut les signaler à deux ou trois milles de distance, il leur est formellement impossible de nous surprendre; s’ils ne peuvent réussir à nous surprendre, il leur est encore plus impossible de nous faire aucun mal, s’ils sont incapables de nous faire aucun mal, ils ne sont pas à craindre, pourquoi vous effrayez-vous? C’est raisonné, ce que je vous dis-là, hein! -- Mon cher Adolphe, je ne puis rien vous répondre, sinon que je regarde comme bien difficile de deviner les ténébreuses malices des Indiens. Ils sont si rusés, si audacieux, si entreprenants que fort souvent ils accomplissent des choses incompréhensibles. Will reprit la lunette, et après en avoir fait usage, annonça que les Sauvages étaient sur pied; mais que leur nombre était augmenté; sans doute les compagnons qu’ils attendaient les avaient rejoints. À ce moment on pouvait les distinguer à l’oeil nu, mais seulement d’une façon vague et incertaine. -- Miséricorde! juste ciel! ils viennent sur nous! s’écria tout à coup Will, incapable de maîtriser son émotion. -- Ah! Diable! Voyons, un peu de calme, mon garçon! ne va pas t’agiter comme cela, au point d’épouvanter les autres là-bas dans le chariot. -- Épouvanter!! Il y a certes bien de quoi! Ces brigands-là seront ici dans une demi-heure! -- Bah! qu’est-ce qui le prouve? Regarde-les donc un peu mieux; tu verras que précisément ils ne viennent pas de ce coté. L’artiste avait raison pour le moment; mais on ne pouvait être sûr de rien, car les mouvements des Sauvages étaient si incertains, si errants, qu’on n’y pouvait rien comprendre. Après avoir marché à droite et à gauche sans but apparent, ils commencèrent à se diriger sur la maison. Ces étranges rôdeurs apercevaient certainement le _Settlement_, duquel ils connaissaient d’ailleurs l’existence; suivant toute probabilité, ils débattaient entre eux le point de savoir s’ils s’en approcheraient ou non. Pendant que le jeune Brainerd les épiait avec une consternation toujours croissante, ils changèrent de direction une troisième fois, et suivirent une ligne qui, en se prolongeant, les éloignait considérablement de la maison. Rien ne pourrait rendre l’anxiété avec laquelle Will suivait tous leurs mouvements au travers du télescope. Lentement, d’un mouvement imperceptible comme celui d’une aiguille d’horloge, les Sauvages continuèrent à décrire une courbe qu’on aurait pu croire tracée avec un compas, et qui ne semblait, ni les éloigner, ni les rapprocher de la ferme. -- Tout va bien! s’écria alors l’artiste: ces Peaux-rouges ne veulent pas nous inquiéter le moins du monde. Que Diable! j’ai lu assez de livres sur leur compte, pour m’y connaître! -- Il faut partir maintenant, dit le Sioux en descendant avec rapidité. Will était trop assiégé de terreurs et d’appréhensions pour quitter son poste aérien. Mais Adolphe n’avait pas les mêmes raisons pour rester avec lui; il descendit donc aussi afin d’échanger de nouveaux adieux avec ses amis; enfin le chariot se mit en route. Les deux chevaux qui l’entraînaient, malgré son bagage considérable, et le poids de cinq personnes, étaient de robustes animaux accoutumés aux travaux de la ferme, et quoique un peu lourds, ils étaient capables, lorsqu’on les pressait un peu, de fournir rapidement une longue traite. Halleck et son ami Will Brainerd restèrent en observation toute la journée. Leur poste était tout simplement la partie plate du toit; abritée par une cheminée, à laquelle on arrivait par l’étroit châssis d’une lucarne. L’artiste s’installa sur les tuiles avec la nonchalance étourdie qui lui était habituelle, s’arma de son télescope, et le braqua sur les amis qui s’éloignaient, son intention étant, pour se distraire, de les accompagner ainsi des yeux jusqu’à leur complète disparition. Will, debout à côté de lui, se retenant d’une main à la cheminée, partageait ses regards entre les régions ennemies où il soupçonnait la présence des Indiens, et la région bien chère que parcouraient les bien-aimés fugitifs. Au milieu de ses investigations il aperçut de nouveau les Sauvages groupés qui semblaient avoir encore une fois changé de direction; peut-être délibéraient-ils sur quelque plan diabolique organisé pour capturer les Blancs qui s’efforçaient de leur échapper. -- Halleck! dit-il enfin avec un soupir d’anxiété; quel infernal projet trament ces Peaux-rouges? Je commence à perdre toute espérance de salut! -- Que pensent-ils?... que trament-ils?...répondit l’artiste sans abaisser son télescope; Dieu quels grands mots! -- Moi je suppose qu’ils ne songent à rien de particulier; ce dont je suis certain c’est que vous êtes terriblement soupçonneux, mon cher enfant! Contentez-vous donc d’inspecter votre part d’horizon, et laissez- moi tranquille à la mienne. -- Ah! je vous le dis, Halleck! insista Will en joignant les mains avec anxiété, il m’est impossible d’être tranquille lorsque je vois de telles choses. Il se prépare là-bas des événements terribles et cruels, que Christian Jim même ne soupçonne peut- être pas. -- Holà! voici cette vermine qui se remet en marche! Seigneur, Dieu! elle prend juste la fatale direction ! -- Oh! parbleu! parbleu! nous sommes en plein Océan de lamentations maintenant! riposta impatiemment Adolphe; un peu de sang-froid, un peu de raison s’il vous plaît, mon petit ami! Continuez à inspecter tranquillement l’hémisphère qui vous est échu en partage; quant à moi, je sonde mon horizon avec des yeux infatigables; je ne laisserai rien échapper, soyez en sûr! Sans se laisser calmer par les affirmations de l’artiste, le jeune Brainerd, se renfermant dans un anxieux silence, continua de surveiller la plaine où les Indiens continuaient de rôder comme des bêtes fauves de sinistre augure. Il eut la bonne chance de revoir encore ses amis qui cheminaient tout doucement à l’extrémité d’une clairière; ils disparurent bientôt derrière l’impénétrable rideau des forêts, et le coeur du jeune homme se serra involontairement en les perdant de vue. Après être resté muet pendant une demi-heure, il se retourna vers l‘artiste qui tenait activement sa lunette à hauteur des yeux, comme si elle lui eût révélé un spectacle très intéressant. -- Les voyez-vous encore? demanda Will. -- Je les ai perdus de vue il y a quelques instants: répliqua Halleck. -- Et maintenant qu’apercevez-vous de suspect? -- Que, diable! Voulez-vous que je voie? dit l’autre, en recommençant son inspection avec un soin tout particulier, comme s’il eût voulu approfondir une question douteuse. -- Que je voie un peu! reprit Will en prenant la lunette à son tour. Halleck en essuya les verres avant de la lui remettre. -- Ce n’est guère la peine, à présent, ils sont si loin! Vous n’apercevrez probablement plus rien. Je ne pouvais parvenir à les garder en vue, qu’en gardant ma lunette parfaitement immobile, toujours dans la même direction. Heureusement, pour sa tranquillité d’esprit, Will n’aperçut point ce qui avait si fort attiré l’attention de son cousin: il aurait vu avec une inquiétude horrible, une bande de Sauvages en pleine poursuite, sur les traces des fugitifs. Halleck n’avait pas voulu lui faire connaître un mal sans remède; dans la crainte qu’il ne vînt à les découvrir, Adolphe lui reprit sur le champ le télescope, et le mit nonchalamment dans sa poche. Plus tard, et durant toute son existence, cette vision du désert lui rappela de terribles souvenirs. Il était tard dans l’après-midi; quelques bouffées de vent, annonçant un orage, firent ployer les cimes des arbres. Il en résulta un peu de fraîcheur, ce qui rendit la position des deux jeunes gens plus supportable; car, jusque-là, ils avaient rôti sur les tuiles échauffées par le soleil. Brainerd, sur les sollicitations de son cousin, s’assit à côté de lui. -- Vous voyez, mon pauvre Will, que tout va pour le mieux, lui dit ce dernier: maintenant; si nous devons recevoir la visite de ces sombres enfants de la forêt, je m’en réjouirai considérablement, car ce sera pour moi une occasion superbe d’enrichir mon album. -- En vérité! grommela Brainerd vexé au plus haut degré, je ne puis deviner si votre indifférence est réelle ou affectée. Certes! votre expérience de ce matin devrait avoir démoli une notable portion de vos idées baroques sur les Indiens! -- Pas une particule n’est changée chez moi, riposta l’artiste avec une bonne humeur contre laquelle aucun courroux n’aurait pu tenir. Allons-nous rire de tout cela quand nous serons de retour à Saint-Paul! -- Oui!... si le ciel nous accorde d’y revenir jamais... Vous pouvez bien vous mettre une chose dans l’esprit, Adolphe; c’est qu’avant d’être sorti du Minnesota, vous aurez, plus d’une fois, senti votre sang se figer d’horreur dans vos veines. J’ai vécu assez longtemps chez les indiens pour savoir qu’ils ne reculent devant aucun crime, ou plutôt, il n’existe pas de crime pour eux. Je vous le répète, Adolphe, la mort est près de nous tous; une mort plus cruelle que nous ne pouvons l’imaginer. Cependant la nuit approchait, et avec elle l’ombre pleine de perfidies et de mystères. Brainerd devint plus triste, plus inquiet encore. Halleck, au contraire, redoubla d’aisance, d’indifférence, de sang-froid. Après avoir fait de nouveau usage du télescope, il se mit à siffler une fanfare de chasse, non sans entrecouper sa musique de réflexions philosophiques sur les incertitudes de la guerre. Le ciel continuait à se couvrir de gros nuages noirs; il devint évident que la pluie ne tarderait pas à tomber avec une grande abondance. Après avoir complété toutes ses observations météorologiques et autres, Halleck songea à quitter le poste aérien où ils étaient juchés depuis plus de cinq heures, il demanda à Brainerd s’il ne jugerait pas à propos de descendre, du moment que l’obscurité nocturne venait paralyser tous leurs efforts d’observation. -- Je ne sais plus que penser ni que dire, tant ma perplexité est grande, soupira Brainerd découragé; qu’on regarde au nord ou à l’est, on ne voit partout que la réverbération des flammes dans le ciel. Nous sommes en plein désastre Adolphe! Il y a autour de nous une atmosphère de sang, de désastre, de désolation. Voyez dans la direction du nord, à gauche de ce massif de forêt, se trouve la maison du vieux M. Smith. Elle est à dix milles de distance, environ, je suppose qu’elle recevra le premier choc des sauvages. -- Eh bien! lorsque l’incendie éclatera chez M. Smith, alors, à mon avis, il sera temps de prendre une résolution. -- Regardez, s’écria Brainerd Tremblant, éperdu, le jeune homme appuya sa main sur l’épaule de l’artiste, en lui indiquant la maison dont ils venaient de parler. On y distinguait un point lumineux dont l’intensité ardente allait croissant. Au bout de quelques secondes, les flammes élargies et dévorantes complétaient leur oeuvre de destruction. -- Que vous avais-je dit? regardez! répéta Will avec une sorte de terreur triomphante. -- Êtes-vous en connaissance avec M. Smith? demanda posément l’artiste -- Assurément! je le connais mieux que je ne vous connais vous- même. -- Quelle est sa famille? -- Il y a lui, sa femme, et trois petits enfants. -- Quelle sorte de gens sont-ils? -- Ah! Çà! mais où voulez-vous en venir avec ces questions, Adolphe? -- Le père ou la mère sont sans doute fort négligents? ils ne surveillent pas leurs enfants, les laissent courir au danger, tête baissée? -- Après? où voulez-vous en venir à la suite de ce verbiage? -- À rien; seulement je pense qu’ils auront laissé les enfants jouer avec le feu et ces petits drôles auront allumé un incendie. -- Un idiot ou un imbécile pourraient seuls concevoir quelques doutes sur l’origine de ce feu! -- Enfin! supposons que ce soient les Indiens; chose que je n’admets pas; que vous proposez-vous de faire? -- Mon père nous a confié la garde de ces lieux; nous sommes les uniques défenseurs de presque toute notre fortune; il est de notre devoir d’y rester jusqu’à la dernière extrémité. Je vais descendre à l’écurie pour harnacher nos chevaux de façon à ce qu’ils soient prêts à partir à l’heure suprême; ensuite nous nous remettrons en observation. Will descendit pour faire les préparatifs dont il venait de parler; l’artiste resta flegmatiquement sur le toit. Le jeune Brainerd sella, brida soigneusement les chevaux, les emmena hors de l’écurie, et les cacha dans un fourré tout proche, où il pouvait espérer que l’oeil subtil des Indiens ne les découvrirait pas. Aussitôt après il rejoignit Halleck. Il n’y avait pas moyen d’en douter; les hordes indiennes avaient commencé leur oeuvre de mort et de dévastation: au nord, à l’ouest, au sud, dans toutes les directions surgissaient des traînées de flammes qui semblaient rendre les ténèbres plus profondes et plus redoutables. L’oreille du jeune homme effrayé avait cru entendre, aussi, par intervalles, des cris, des vociférations, des plaintes déchirantes, éparses dans cette atmosphère d’épouvante. Il lui aurait néanmoins été impossible de discerner, à coup sûr, si c’était une illusion ou une réalité lugubre; lorsqu’il eût rejoint Halleck, il lui demanda s’il n’avait rien entendu de semblable. Ce dernier lui répondit négativement. Il n’est pas certain que cette réponse fût l’expression de la vérité; mais, dans son trouble, la pauvre Brainerd n’y regardait pas de si près. CHAPITRE VII _L’OEUVRE INFERNALE._ -- Avez-vous fait quelque autre découverte particulièrement alarmante? demanda l’artiste à son cousin. -- Non, pas pour le moment; et vous? -- Peut-être oui, suivant votre manière de voir. Apercevez-vous ce gros tronc d’arbre, là-bas, droit devant vous? -- Oui. -- Eh bien je me trompe grandement, ou bien il y a deux Indiens cachés derrière. Je n’en suis pas absolument sûr, mais je tiendrais un pari s’il le fallait. Brainerd jeta un coup d’oeil dans la direction indiquée; -- Halleck! murmura-t-il à voix basse après un court examen; au nom du ciel! quittons ce poste où nous sommes si fort en vue! voulez-vous donc vous faire fusiller comme une cible? En même temps il lui saisit le bras et l’entraîna par la lucarne. Au bout de quelques instants Halleck voulut y reparaître pour examiner l’état des choses. -- Gardez-vous en bien! murmura Brainerd, ils reconnaîtraient immédiatement que nous sommes en méfiance. Descendons au second étage; là nous pourrons sans inconvénient les surveiller à notre aise. Les deux jeunes gens, munis chacun d’une carabine, descendirent avec précaution, et traversèrent doucement une grande chambre fermée. Halleck, moins familiarisé avec les lieux que son cousin, se heurtait aux chaises, renversait les meubles et faisait un tapage exécrable, en punition duquel Brainerd aurait souhaité de bon coeur qu’il se rompît le cou. -- Chut, donc! grommela ce dernier; venez donc regarder maintenant! Les volets, en chêne épais, étaient solidement fermés. Ils portaient des lames mobiles comme celles des persiennes dans les pays chauds; en faisant tourner doucement la plus basse sur ses pivots, le jeune Brainerd pratiqua une éclaircie, inaperçue du dehors, mais bien suffisante pour leur permettre d’apercevoir tout ce qui pouvais se passer autour d’eux. Mais, au moment où les deux cousins allaient placer l’oeil à ce Judas improvisé, un coup violent frappé à la porte d’entrée les fit tressaillir; en même temps une voix rude cria en bon anglais: -- Ouvrez-moi! -- Voyons combien ils sont! avant de leur laisser connaître que nous sommes ici! murmura vivement Will en imposant silence à l’artiste. -- Il y en a une demi-douzaine je le parie, répondit l’autre sur le même ton, en quittant la fenêtre pour aller vers une croisée de l’escalier qui était directement au-dessus du portail. Avec des précautions infinies pour ne pas faire le moindre bruit, les deux assiégés se rendirent ensemble à ce nouveau poste d’observation. Le premier coup d’oeil fut de nature à les consterner; plus de douze Indiens gigantesques étaient groupés devant l’entrée. -- Ah! voilà le moment d’agir! murmura Halleck. -- Rien! rien à faire! mon pauvre ami, si ce n’est de songer à fuir le plus tôt et le plus adroitement possible. Mais la porte commençait à s’ébranler sous les coups réitérés; les cris «ouvrez!» se renouvelaient avec une violence impérieuse. Les jeunes gens descendirent à pas de loup jusqu’au rez-de- chaussée. -- Maintenant, dit l’artiste, allez faire tous vos préparatifs par la porte de derrière; moi, je vais parlementer avec eux. -- Je ne vous abandonnerai pas dans une pareille extrémité, répliqua Brainerd, refusant d’obéir; d’autant mieux que vous choisissez un parti qui frise la folie. -- Mais va donc! par le diable! insista Halleck en le poussant amicalement dans la direction indiquée; nous n’avons plus rien de mieux à faire. -- Qu’arrivera-t-il de vous? -- Ah! tu m’ennuies! Est-ce que j’ai peur? moi! Mais, c’est mon affaire toute spéciale cette entrevue de parlementaire! -- Décidément, c’est un vrai suicide auquel vous songez-là; je ne m’en rendrai assurément pas complice! fit Brainerd en résistant toujours. -- Ce n’est point ainsi que je l’entends, parbleu! tu vas t’évader, te mettre en selle, me tenir mon cheval prêt, et je ne tarderai pas à te suivre. Il fallait bien se rendre à la généreuse obstination d’Halleck; la porte de derrière fût doucement ouverte; aucun Indien n’apparaissait de Ce côté. Will se glissa dehors sans bruit, et Halleck revint faire face aux Sauvages dont les violences redoublaient. -- Qui va là? demanda-t-il d’une grosse voix. -- De pauvres Indiens, qui veulent entrer, fatigués; ils s’assoiront un peu pour se reposer. -- Voulez-vous rester ici toute la nuit? -- Non! ils s’en iront bientôt, ne resteront pas longtemps, fatigués; ils veulent s’asseoir un peu pour se reposer. -- Eh! bien, reposez-vous tranquillement par terre, et voyez un peu ce qui en résultera; si ça, ne vous va pas, cherchez ailleurs. Un profond silence accueillit cette réponse. Puis, tout à coup, la porte reçut une telle bordée de coups qu’elle en trembla sur ses gonds. À ce moment l’artiste fut d’avis qu’il fallait «aviser.» Sans avoir de projet arrêté, il s’élança lestement par l’issue dérobée qu’avait prise Brainerd, referma soigneusement la porte de façon à ne laisser aucun indice qui pût trahir son mode d’évasion. Tout cela fut fait en un instant et avec une promptitude qui lui sauva la vie; car, à la minute même où il gagnait le large, la grande porte était enfoncée et les Sioux entraient en forcenés dans la maison. Bien en prit à Halleck d’avoir refermé l’issue secrète, car, au bout de quelques secondes, les Sauvages auraient été sur ses talons. Mais, n’apercevant rien au rez-de-chaussée, ils supposèrent que leur invisible interlocuteur avait gagné les étages supérieurs, et s’élancèrent à sa poursuite dans les escaliers. D’abord, Halleck s’arrêta dans le jardin pour observer les environs et prêta l’oreille, cherchant surtout à retrouver son cousin. Au bout de quelques instants, n’apercevant et n’entendant rien, il se mit à marcher tout doucement, la carabine en main, le fameux album sous son bras, et un cigare non allumé aux lèvres. La seule mésaventure qui lui arriva, fut de rencontrer à hauteur de visage une corde de lessive qui, suivant son expression, «faillit lui scier le cou». Une fois hors du jardin, sous l’abri d’un grand arbre, il s’arrêta pour observer ce que faisaient les sauvages. Ils continuaient de parcourir bruyamment la maison, cherchant toujours les habitants qu’ils supposaient cachés dans quelque coin. -- Vous pouvez continuer vos perquisitions comme cela toute la nuit, si çà vous amuse, murmura-t-il avec un sourire silencieux; il est dans l’opinion d’un certain gentleman de mon âge et de ma ressemblance, que vous chercherez très longtemps sans trouver sir Adolphe Halleck. Bonsoir, mes coquins cuivrés! à l’avantage de vous revoir. Il aurait été imprudent de s’attarder auprès d’un aussi dangereux voisinage. L’artiste se mit donc à chercher l’endroit où Brainerd devait l’attendre avec les chevaux, mais, à son grand déplaisir, il ne trouva rien; après avoir tâtonné dans les broussailles pendant quelques Instants, il en fut réduit à croire que l’autre l’avait abandonné seul au milieu de ce formidable danger. Cette pensée ne le laissa pas sans émotion; il s’aventura même à appeler Will plusieurs fois, d’une voix contenue. Enfin, ne recevant aucune réponse, il prit la résolution de se tirer d’affaire tout seul. La position, incontestablement, était fort épineuse; seul, avec une carabine à un coup pour toute défense, en regard d’une bande d’Indiens enragés pour la magnanimité desquels il n’avait plus la même admiration, Halleck se voyait fort embarrassé sur le parti à prendre. Néanmoins, il délibéra avec une lucidité qui lui faisait honneur. Rester tapi dans le fourré jusqu’au matin, c’était littéralement se jeter dans la gueule du loup. D’autant mieux que, depuis quelques instants, l’incendie qui dévorait le _Settlement_ entier, éclairait comme un soleil tous les bois d’alentour; il devenait impossible de s’y cacher. D’autre part, fuir à travers champs dans la direction de Saint- Paul, était un moyen praticable, quoique chanceux, mais il n’entrait pas «constitutionnellement» dans la tête de l’artiste, d’adopter ce système «peu chevaleresque» d’évasion, autrement qu’en cas de nécessité absolue. -- Que la peste l’étouffe! grommela-t-il; où ce jeune animal peut-il s’être fourré avec ses chevaux? Holà hé! Seul, le craquement sinistre de l’incendie lui fit réponse; de longues traînées de flamme, éblouissantes de blancheur, percèrent la fumée comme des éclairs. Halleck recula instinctivement lorsqu’il se vit tout illuminé par ce jour funeste. Dans ce mouvement rétrograde, il faillit se heurter contre un grand Sauvage dont il n’avait assurément pas soupçonné la présence. Halleck tira son revolver de sa ceinture, mais avant qu’il l’eût armé sa main était emprisonnée dans celle de l’Indien. Cependant aucune lutte ne s’engagea, car l’artiste, à sa surprise extrême, sentit l’étreinte de son adversaire se relâcher amicalement. -- Moi, bon pour homme blanc. Courez là-bas. On attend. Et le géant Sauvage disparut comme un météore, laissant Adolphe plus intrigué que jamais. -- Voilà le vrai Indien! Murmura-t-il après quelques instants de réflexion; il confirme pleinement mes théories! Que le diable l’emporte! ne pouvait-il me donner le temps de le croquer, en deux coups de crayon?... C’est un type splendide! J’aimerais faire échange de cartes avec lui. Comment a-t-il réussi à dénicher Brainerd? Il ne vint pas, une seule minute, à, l’esprit d’Halleck, la pensée que cet homme avait pu le tromper et lui indiquer le chemin au bout duquel l’attendait une mort horrible. Aussi, sans hésiter, il marcha vivement au point désigné. Pendant le trajet, il aperçut à droite et à gauche des Indiens à cheval; heureusement il se faisait bien petit dans l’herbe et se glissait fort adroitement, sans le moindre bruit, car il ne fut point découvert; mais il convint, lui-même, plus tard, que chaque reflet d’incendie lui semblait l’éclair d’un rifle, et que plus d’une fois il menaça de l’oeil quelque grosse racine, la prenant pour un Indien embusqué dans l’ombre. Néanmoins ses opinions «constitutionnelles sur les aborigènes» ne furent pas sensiblement modifiées; on l’aurait invité à exposer sa théorie nouvelle, qu’il n’aurait pas hésité à dire: «Le Sioux a des moments d’emportement inouïs, mais, au milieu même de ses plus grandes exaspérations, il sait user d’une chevaleresque magnanimité envers l’homme blanc.» Après avoir parcouru un petit sentier sombre, Halleck entrevit trois formes vagues, groupées ensemble; c’étaient Brainerd et les deux chevaux qu’il tenait par la bride. Adolphe l’eût bientôt rejoint. -- Vous me pardonnerez, se hâta de dire Will, si je ne vous ai pas exactement tenu parole; j’ai été forcé de m’éloigner, ma cachette était trop proche; j’aurais été découvert sur-le-champ. -- Tout va bien! mon ami; vous avez fort bien manoeuvré, car, en effet, il y avait dans cette région infernale, des coups de jour fort dangereux