The Project Gutenberg EBook of Ghislaine, by Hector Malot This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included with this eBook or online at www.gutenberg.net Title: Ghislaine Author: Hector Malot Release Date: September 30, 2004 [EBook #13562] Language: French Character set encoding: ASCII *** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK GHISLAINE *** Produced by Christine De Ryck, Renald Levesque and the Online Distributed Proofreading Team. This file was produced from images generously made available by the Bibliotheque nationale de France (BnF/Gallica) at http://gallica.bnf.fr OEUVRES COMPLETES D'HECTOR MALOT GHISLAINE PAR HECTOR MALOT PREMIERE PARTIE I Une file de voitures rangees devant le double portique de l'ancien hotel de Brissac, devenu aujourd'hui la mairie du Palais-Bourbon, provoquait la curiosite des passants qui savaient lire les armoiries peintes sur leurs panneaux, ou simplement les couronnes estampees sur le cuivre et l'argent des harnais:--couronne diademee et sommee du globe crucifere des princes du Saint-Empire, couronne rehaussee de fleurons des ducs, couronne des marquis et couronne des comtes. --Un grand mariage. Mais a regarder de pres, rien n'annoncait ce grand mariage: ni fleurs dans la cour, ni plantes dans le vestibule, ni tapis dans les escaliers; comme en temps ordinaire, le va-et-vient continuel des gens qui montaient aux bureaux de l'etat-civil ou a la justice de paix, dont c'etait le jour de conciliation sur billets d'avertissement et de conseils de famille. Au haut de l'escalier, dans le grand vestibule du premier etage et dans les etroits corridors du greffe, ceux qui etaient appeles pour les conciliations et pour les conseils de famille attendaient pele-mele; de temps en temps un secretaire appelait des noms et des gens entraient tandis que d'autres sortaient dans l'escalier a double revolution. C'etait un murmure de voix qui continuaient les discussions que la conciliation du juge de paix n'avait pas apaisees. Le secretaire cria: --Les membres du conseil de famille de la princesse de Chambrais sont-ils tous arrives? Alors il se fit un mouvement dans un groupe compose de six hommes, d'une dame et d'une jeune fille qui attendaient dans un coin, et qu'a leur tenue, autant qu'a leur air de n'etre pas la, il etait impossible de confondre avec les gens de toutes classes qui encombraient la salle. --Oui, repondit une voix. --Veuillez entrer. --Mon oncle, dit la jeune fille en s'adressant a celui qui venait de repondre, lady Cappadoce demande si elle doit nous accompagner. --Ma foi, je n'en sais rien. --Puisque c'est le conseil de la famille, dit lady Cappadoce d'un air de regret et avec une intonation bizarre formee de l'accent anglais mele a l'accent marseillais, je suppose qu'il est mieux que je reste ici. --Probablement. Veuillez donc nous attendre. Prends mon bras, mignonne. Tandis que les membres du conseil de famille suivaient le secretaire, lady Cappadoce, restee seule debout au milieu de la salle, regardait autour d'elle. --Si madame veut en user, dit un tonnelier qui causait avec un croque-mort assis a cote de lui sur un banc, on peut lui faire une petite place. --Merci. --Ou il y a de la gene, il n'y a pas de plaisir. C'est de bon coeur. Elle s'eloigna outragee dans sa dignite de lady que cet individu en tablier se permit cette familiarite, suffoquee dans sa pudibonderie anglaise qu'il lui proposat une pareille promiscuite; et elle se mit a marcher d'un grand pas mecanique, les mains appliquees sur ses hanches plates, les yeux a quinze pas devant elle. Pendant ce temps le conseil de famille etait entre dans le cabinet du juge de paix. La ligne paternelle a droite de la cheminee, dit le secretaire en indiquant des fauteuils, la ligne maternelle a gauche. Prenant une feuille de papier, il appela a demi-voix: --Ligne paternelle: M. le comte de Chambrais, oncle et tuteur; M. le duc de Charment, cousin; M. le comte d'Ernauld, cousin. Et mademoiselle? demanda-t-il en s'arretant. --Mademoiselle Ghislaine de Chambrais, pour l'emancipation de laquelle nous sommes ici, dit M. de Chambrais. --Tres bien. Puis se tournant vers la gauche, il continua: --Ligne maternelle: M. le prince de Coye, M. le comte de La Roche-Odon, M. le marquis de Luciliere, amis. Il verifia sa liste: --C'est bien cela. M. le juge de paix est a vous tout de suite. Assis a son bureau, le juge de paix etait pour le moment aux prises avec un boucher, dont le tablier blanc, retrousse dans la ceinture, laissait voir un fusil a aiguiser les couteaux, et avec une petite femme pale, epuisee manifestement autant par le travail que par la misere. --Contestez-vous le chiffre de la dette? demandait le juge de paix a la femme. --Non, monsieur. --Alors nous disons dette reconnue, continua le juge de paix en ecrivant quelques mots sur un bulletin imprime. Quand paierez-vous ces vingt-sept francs soixante qui, avec les quatre-vingt-dix centimes pour avertissement, font vingt-huit francs cinquante? --Aussitot, que je pourrai, n'ayez crainte, nous sommes assez malheureux de devoir. --Il faut une date; quel delai demandez-vous? --La fin du mois, dit le boucher, il y a assez longtemps que j'attends. --Nous voila dans la morte saison. Mon homme est a l'hopital, il n'y a que mon garcon et moi pour faire marcher notre boutique de reliure... S'il y avait de l'ouvrage! --Croyez-vous pouvoir payer cinq francs par mois regulierement? demanda le juge de paix. --Je tacherai. --Il faut promettre et tenir votre promesse, ou bien vous serez poursuivie. --Je tacherai; la bonne volonte ne manquera pas. --C'est entendu, cinq francs par mois, allez. Le boucher paraissait furieux, et la femme etait epouvantee d'avoir a trouver ces cinq francs tous les mois. Mademoiselle de Chambrais, qui avait suivi cette scene sans en perdre un mot, se leva et se dirigea vers la femme qui sortait: --Envoyez, demain, a l'hotel de Chambrais, rue Monsieur, lui dit-elle vivement, on vous donnera une collection de musique a relier. Et sans attendre une reponse, elle revint prendre sa place. Libre enfin, le juge de paix s'excusait, en s'adressant a tous les membres du conseil de famille, de les avoir fait attendre. --C'est sur la demande de M. le comte de Chambrais, dit-il, que vous etes convoques pour examiner la question de savoir s'il y a lieu d'emanciper sa pupille, mademoiselle Ghislaine de Chambrais, qui vient d'accomplir ses dix-huit ans, d'hier, si je ne me trompe? --Parfaitement, repondit le comte de Chambrais. Un sourire passa sur le visage de tous les membres du conseil, mais le juge de paix garda sa gravite. --C'est pour que vous voyiez vous-meme que ma niece est en etat d'etre emancipee, continua M. de Chambrais, que je l'ai amenee. --Je ne vois pas que mademoiselle de Chambrais ait l'air d'une emancipee, dit le juge de paix en saluant. C'etait, en effet, une mignonne jeune fille, plutot petite que grande, au type un peu singulier, en quelque sorte indecis, ou se lisait un melange de races, et dont le charme ne pouvait echapper meme au premier coup d'oeil. Ses cheveux, que la toque laissait passer en meches sur le front, derriere en chignon tordu a l'anglaise sur la nuque, etaient d'un noir violent, mais leur ondulation et leurs frisures etaient si souples et si legeres que cette chevelure profonde, coiffee a la diable, avait des douceurs veloutees qu'aucune teinte blonde n'aurait pu donner. Bizarre aussi etait le visage fin, enfantin et fier a la fois, a l'ovale allonge, au nez pur, au teint ambre eclaire par d'etranges yeux gris chatoyants, qui eveillaient la curiosite, tant ils etaient peu ceux qu'on pouvait demander a cette figure moitie severe, moitie melancolique qui ne riait que par le regard et d'un rire petillant. Il n'y avait pas besoin de la voir longtemps pour sentir qu'elle etait petrie d'une pate speciale et pour se laisser penetrer par la noblesse qui se degageait d'elle. Sa bonne grace, sa simplicite de tenue ne pouvaient avoir d'egales, et dans son costume en mousseline de laine gros bleu a pois blancs, avec son petit paletot de drap mastic demode dont la modestie voulue montrait un mepris absolu pour la toilette, elle avait un air royal que l'etre le plus grossier aurait reconnu, et qui forcait le respect; et c'etait precisement a cet air que le juge de paix avait voulu rendre hommage, en vieux galantin qu'il etait. --Au reste, c'est au conseil de se prononcer, dit-il. --Nous sommes d'accord sur l'opportunite de cette emancipation, repondit M. de Chambrais. Les cinq membres du conseil firent un meme signe affirmatif. --Alors, je n'ai qu'a declarer l'emancipation, continua le juge de paix, et vous, messieurs, il ne vous reste plus qu'a nommer le curateur. Qui choisissez-vous pour curateur? Cinq bouches prononcerent en meme temps le meme nom: --Chambrais. --Comment! moi! s'ecria le comte, et pourquoi moi, je vous prie, pourquoi pas l'un de vous? --Parce que vous etes l'oncle de Ghislaine. --Parce que vous etes son plus proche parent. --Parce que vous avez ete son tuteur. --Parce que ses interets ne peuvent pas avoir un meilleur defenseur que vous. Ces quatre repliques etaient parties en meme temps. Il allait leur repondre, quand le vieux comte de La Roche-Odon, qui n'avait rien dit, placa aussi son mot: --Parce que, depuis huit ans, vous avez ete le meilleur des tuteurs, parce que vous l'aimez comme une fille, parce qu'elle vous aime comme un pere. M. de Chambrais resta bouche ouverte, et son visage exprima l'emotion en meme temps que la contrariete: --Certainement, dit-il, j'aime Ghislaine, elle le sait, comme je sais qu'elle m'aime; mais enfin, vous me permettrez bien de m'aimer aussi un peu, moi, et de penser a moi. C'est pour suivre ma fantaisie que je ne me suis pas marie. Quand mon aine a pris femme, je suis reste aupres de notre mere aveugle, et pendant treize ans elle ne s'est pas un seul jour appuyee sur un autre bras que le mien pour monter a sa chambre. L'annee meme ou nous l'avons perdue, cette enfant--il se tourna vers Ghislaine--est devenue orpheline, et j'ai du veiller sur elle. Aujourd'hui, la voila grande et, par le serieux de l'esprit, la sagesse de la raison, la droiture du coeur, en etat de conduire sa vie; elle a dix huit ans, moi j'en ai cinquante.... Il s'arreta et se reprit--enfin j'en ai plus de cinquante, il me reste peut-etre cinq ou six annees pour vivre de la vie que j'ai toujours desiree...je vous demande de m'emanciper a mon tour; il n'en est que temps. --Je ferai remarquer a ces messieurs, dit le juge de paix, que M. le comte de Chambrais, ayant ete tuteur et ayant, en cette qualite, un compte de tutelle a rendre, ne peut assister la mineure emancipee a la reddition de ce compte en qualite de curateur, puisqu'il se controlerait ainsi lui-meme. --Vous voyez, messieurs, s'ecria M. de Chambrais triomphant. --Mais, continua le juge de paix, si vous nommez un tuteur _ad hoc_ a l'effet de recevoir le compte de tutelle, vous pouvez, si telle est votre intention, confier la curatelle a M. le comte de Chambrais. --Vous voyez, s'ecrierent en meme temps les cinq membres du conseil de famille. --Je vois que c'est odieux, que c'est une tyrannie sans nom. --La mission du curateur ne consiste pas a agir pour le mineur emancipe, dit le juge de paix d'un ton conciliant, mais seulement a l'assister pour la bonne administration de sa fortune et dans quelques autres actes. --Mais comment voulez-vous que j'assiste utilement ma niece dans l'administration de sa fortune, quand j'ai si mal administre la mienne? --En huit ans vous avez accru d'un quart celle de votre pupille. Toutes les protestations de M. de Chambrais furent inutiles; malgre lui et malgre tout, il fut nomme curateur. Quand on sortit du cabinet du juge de paix, il resta en arriere avec le duc de Charmont. --Que faites-vous ce soir? demanda-t-il. --Nous dinons avec des gueuses au cafe Anglais, et apres nous allons a la premiere des Bouffes. --Si Ghislaine ne me retient pas a diner, j'irai vous rejoindre; en tout cas, gardez-moi une place dans votre loge. II Un haut mur, une grande porte, des branches au-dessus, c'est tout ce qu'on voit de l'hotel de Chambrais dans la rue Monsieur, ou il a son entree; mais quand cette porte s'ouvre pour le passage d'une voiture, on l'apercoit dans sa belle ordonnance, au milieu de pelouses vallonnees qui, entre des murailles garnies de lierres et masquees par des arbres a haute tige, se prolongent jusqu'au boulevard des Invalides. Enveloppee dans les jardins des couvents voisins, il semble que ce soit plutot une habitation de campagne que de ville, et ses deux etages en pierre jaune, sans aucun ornement, eleves au-dessus d'un perron bas, ses persiennes blanches; son toit d'ardoises a lucarnes toutes simples accentuent encore ce caractere. Evidemment, quand les Chambrais ont, au dix-huitieme siecle, abandonne leur vieil hotel du quartier du Temple pour faire batir celui-la, ils avaient en vue le confortable et l'agrement plus que la richesse de l'architecture ou de la decoration, et leur but a ete atteint: il y a de plus belles, de plus somptueuses demeures dans ce quartier, il n'y en a pas de mieux ensoleillee l'hiver et de plus discretement ombragee l'ete, de plus agreable a habiter, avec de la lumiere, de l'air, de l'espace, de plus tranquille, ou l'on soit mieux chez soi. Quand Ghislaine et son oncle revinrent de la justice de paix, ils n'entrerent pas dans l'hotel. --Si nous faisions une promenade dans le jardin, proposa M. de Chambrais. Ghislaine savait ce que cela voulait dire; c'etait le moyen que son oncle employait lorsqu'il voulait l'entretenir en particulier, en se tenant a distance de lady Cappadoce et de ses oreilles toujours aux aguets: le temps etait doux, le ciel radieux, le jardin se montrait tout lumineux et tout parfume des fleurs de mai avec les reflets rouges des rhododendrons epanouis qui eclairaient les murs, les oiseaux chantaient dans les massifs; ce desir de promenade devait donc paraitre tout naturel sans qu'on eut a lui chercher des explications de mystere ou de secret, mais precisement rien ne paraissait naturel a la curiosite de lady Cappadoce, et tout lui etait mysteres qu'elle voulait penetrer. Pourquoi se serait-on cache d'elle? Ne devait-elle pas connaitre tout ce qui touchait son eleve? Si a chaque instant elle affirmait bien haut "qu'elle n'etait pas de la famille," en realite, elle estimait que Ghislaine etait sa fille. Ce n'est pas en gouvernante qu'elle l'avait elevee, c'etait en mere. Une Cappadoce n'est pas gouvernante. Si le malheur des temps l'avait obligee, a la mort de son mari, officier dans l'armee anglaise, a accepter de diriger l'education de cette enfant, elle n'avait pas pour cela cesse d'etre une lady, et c'etait en lady qu'elle voulait etre traitee, le malheur n'avait point abattu sa fierte, au contraire; les Cappadoce valaient bien les Chambrais sans doute, et meme, en remontant dans les ages, il etait facile de prouver qu'ils valaient mieux. Quand elle vit le comte et Ghislaine se diriger vers le jardin, elle fit quelques pas en avant pour se rattacher a eux: --Que faisons-nous ce soir? demanda-t-elle, restons-nous a Paris, ou partons-nous pour Chambrais? --Mon oncle, c'est a vous que la question s'adresse, dit Ghislaine; si vous me faites le plaisir de rester a diner je couche ici, sinon je retourne a Chambrais. Le comte parut embarrasse, Il y avait tant de tendresse dans l'accent de ces quelques mots, qu'il comprit qu'il allait la peiner s'il n'acceptait pas cette invitation; mais d'autre part il sentait que ce serait un si cruel desappointement pour lui de ne pas rejoindre le duc de Charmont, qu'il ne savait quel parti prendre. --C'est que Charmont m'a demande de diner avec lui, dit-il enfin. Le regard que sa niece attacha sur lui l'arreta. --Je ne lui ai pas promis, reprit-il vivement, parce que je pensais bien que tu voudrais me garder; et cependant il a beaucoup insiste, il s'agit pour lui d'une decision grave a prendre. --Il faut y aller, mon oncle. --Si tu le veux.... --Nous partirons pour Chambrais a cinq heures, dit Ghislaine en se tournant vers lady Cappadoce. --Comme tu dois revenir a Paris tres prochainement pour la reddition du compte de tutelle, nous dinerons ensemble ce jour-la, je te le promets. Satisfait de cet arrangement qui, selon lui, conciliait tout, M. de Chambrais passa son bras sous celui de sa niece, et l'emmena dans le jardin. Penche vers elle, en lui effleurant les cheveux de sa barbe a la Henri IV qui commencait a grisonner, il avait l'air d'un grand frere qui s'entretient avec sa petite soeur bien plus que d'un tuteur ou d'un oncle. Et en realite, c'etait un frere qu'il avait toujours ete pour elle, en frere qu'il l'aimait, en frere qu'il l'avait toujours traitee sans pouvoir jamais s'elever a la dignite d'oncle ou de tuteur. Tuteur, pouvait-on l'etre quand pour la jeunesse du corps, de l'esprit et du coeur on n'avait pas trente ans? Il eut voulu jouer dans la vie les Bartolo, que pour son elegance et sa desinvolture, pour sa souplesse, son entrain, on eut bien plutot vu en lui Almaviva, un peu marque peut-etre, mais a coup sur un vainqueur. --Et maintenant, mignonne, dit-il lorsqu'ils furent a l'abri des oreilles curieuses, que comptes-tu faire? --Comment cela, mon oncle? --Je veux dire: maintenant que tu es emancipee, comment veux-tu arranger ta vie? --Est-ce que cette emancipation m'a metamorphosee d'un coup de baguette magique? --Certainement. --Je suis autre aujourd'hui que je n'etais hier, cet apres-midi que je n'etais ce matin? --Sans doute. --Je ne le sens pas du tout, meme quand vous me le dites. --Tu as la volonte, la liberte; et je te demande comment tu veux en user. --Mais simplement en continuant la semaine prochaine ce que j'ai fait la semaine derniere: demain, M. Lavalette viendra a Chambrais et me fera une conference de litterature sur le Chatterton d'Alfred de Vigny; apres-demain, je viendrai a Paris et je travaillerai de une heure a trois, dans l'atelier de M. Casparis, a mon groupe de chiens qui avance; vendredi, c'est le jour de M. Nicetas; nous ferons de la musique d'accompagnement. --C'est le grand jour, celui-la; tu aimes mieux Mozart qu'Alfred de Vigny, et M. Nicetas que M. Lavalette. --Je vous assure que M. Lavalette est tres interessant, il sait tout et il vous fait tout comprendre. --Cependant tu preferes le jour de M. Nicetas. --Je reconnais que la musique est ma grande joie. --Pendant que j'ai encore une certaine autorite sur toi.... --Mais vous aurez toujours toute autorite sur moi, mon oncle. --Enfin, laisse-moi te dire, ma chere enfant, que tu te donnes trop entierement a la musique. Plusieurs fois, je t'ai adresse des observations a ce sujet. Aujourd'hui, j'y reviens et j'insiste, car tu m'inquietes. --Vous n'aimez pas la musique! --Tu te trompes; j'aime la musique comme distraction, je ne l'aime pas comme occupation, et ce que je te reproche, c'est de ne pas t'en tenir a la simple distraction. Il en est d'elle comme des parfums; respirer un parfum par hasard, est agreable; vivre dans une atmosphere chargee de parfums, est aussi desagreable que dangereux. Tandis que la pratique des autres arts fortifie, celle de la musique poussee a l'exces affaiblit. Quand tu as modele pendant deux ou trois heures dans l'atelier de Casparis, tu sors de ce travail allegre et vaillante; quand, pendant deux heures, tu as fait de la musique avec M. Nicetas, tu sors de cette seance les nerfs tendus, l'esprit alangui, le coeur trouble. On dit et l'on repete que la musique est le plus immateriel des arts; c'est le contraire qui est vrai: il est le plus materiel de tous. Il semble qu'elle agisse a l'egard de certaines parties de notre organisme en frappant dessus, comme les marteaux dans un piano frappent sur les cordes. Nos cordes a nous, ce sont les nerfs. Sous ces vibrations repetees, nos nerfs commencent par se tendre, et quand ils ne cassent pas ils finissent par s'user. De la ces virtuoses devastes, detraques, desequilibres que je pourrais te nommer, si cela n'etait inutile avec les exemples que tu as sous les yeux. Trouves-tu que Nicetas, avec ses mouvements de hanneton epileptique, ses yeux convulsionnes, ses grimaces, soit un etre equilibre? Cependant il est grand, fort, bien bati, et a vingt-trois ans; il pourrait passer pour un beau garcon, sans ces tics maladifs. Trouves-tu que son maitre Soupert, qui n'est qu'un paquet de nerfs, ne soit pas plus inquietant encore dans sa maigreur decharnee? --Est-ce que vraiment je suis menacee de tout cela? demanda-t-elle avec un demi-sourire. --Je parle serieusement, ma mignonne, et c'est serieusement que je te demande de comparer Soupert a Casparis, puisque ce sont les seuls artistes que tu connaisses. Vois le statuaire superbe dans sa belle sante physique et morale; et, d'autre part, vois le musicien maladif et desordonne. --Est-il donc certain que M. Casparis soit superbe par cela seul qu'il est statuaire, et que M. Soupert soit maladif par cela seul qu'il est musicien; leur nature n'est-elle pour rien dans leur etat? En tout cas, comme vous n'avez pas a craindre que j'approche jamais du talent de M. Soupert, ni simplement de celui de M. Nicetas, j'echapperai sans doute a la maigreur de l'un comme aux tics epileptiques de l'autre. Je ne suis pas d'ailleurs la musicienne que vous imaginez, il s'en faut de beaucoup. Si j'ai fait trop de musique, c'est que j'etais dans des conditions particulieres qui ont peut-etre eu plus d'influence sur moi que mes dispositions propres. J'aurais eu des freres, des soeurs, des camarades pour jouer, que j'aurais probablement oublie mon piano bien souvent. Vous savez que mes seules lectures ont ete celles que lady Cappadoce permettait, et ce que lady Cappadoce permet n'est pas tres etendu. Je n'ai jamais ete au theatre. Dans la musique seule, j'ai eu et j'ai liberte complete. Voila pourquoi je l'ai aimee; non seulement pour les distractions presentes, pour les sensations qu'elle me donnait, mais encore pour les ailes qu'elle mettait a mes reveries... quelquefois lourdes... et tristes. Il lui prit la main et affectueusement, tendrement, il la lui serra: --Pauvre enfant! dit-il. --Je ne me plains pas, mon oncle, et si j'avais des plaintes a former, je ne les adresserais certainement pas a vous, qui avez toujours ete si bon pour moi. --Ce que tu dis des tristesses de tes annees d'enfance, je me le suis dit moi-meme bien souvent, mais sans trouver le moyen de les adoucir. C'est le malheur de ta destinee que tu sois restee orpheline si jeune, sans frere, ni soeur, n'ayant pour proche parent qu'un oncle qui ne pouvait etre ni un pere ni une mere pour toi! Heureusement ces tristesses vont s'evanouir puisque te voila au moment de faire ta vie et de trouver dans celle que tu choisiras les affections et les tendresses qui ont manque a ton enfance. --Vous voulez me marier? s'ecria-t-elle. --Non; je veux que tu te maries toi-meme, et pour cela je demande qu'a partir d'aujourd'hui, quand tu mettras comme tu dis des ailes a ta reverie, ce ne soit pas pour te perdre dans les fantaisies que la musique pouvait suggerer a ton imagination enfantine, mais pour suivre les pensees serieuses que le mariage fait naitre dans l'esprit et le coeur d'une fille de dix-huit ans. --Vous avez quelqu'un en vue? --Oui. --Quelqu'un qui m'a demandee? --Non; mais quelqu'un qui serait heureux de devenir ton mari, je le sais. --Qui, mon oncle, qui? --Je ne veux pas prononcer de nom; si je t'en dis un, tu partiras la-dessus, tu n'auras plus ta liberte; cherche dans notre monde qui tu accepterais pour mari, et aussi qui peut pretendre a ta main; quelqu'un que tu connais, au moins pour l'avoir vu; quand tu auras fait cet examen, nous en reparlerons. --Quel jour? demain? --Non, non, pas demain? --Alors, apres-demain? --Eh bien! oui, apres-demain! tu viendras pour travailler avec Casparis, je dinerai avec toi, et tu te confesseras. Je suis heureux de voir a ton impatience que tu n'es pas retive a l'idee de mariage. III Malgre le trouble que lui avaient cause les paroles de son oncle, Ghislaine n'oublia pas la femme de la justice de paix; aussitot que M. de Chambrais l'eut quittee, elle s'occupa a reunir tout ce qu'elle put trouver de musique non reliee. Surprise de cet empressement, lady Cappadoce voulut savoir ce qu'elle faisait la, et Ghislaine le lui expliqua. --Comment! s'ecria le gouvernante, vous allez donner votre musique a relier a des gens qui n'ont pas de travail; mais s'ils n'ont pas de travail c'est qu'ils sont de mauvais ouvriers, et votre musique sera perdue. Croyez-moi, laissez une aumone si vous tenez a lui faire du bien. --Elle ne demande pas l'aumone. --Si elle est reduite a la misere que vous dites, comment voulez-vous qu'elle achete ce qui doit entrer dans ces reliures: la peau, le carton, le papier? --Vous avez raison, je vais lui laisser une avance pour qu'elle puisse faire ces achats. --Et dans la note qu'elle ecrivait pour indiquer comment elle voulait que ces reliures fussent faites, elle plia un billet de cent francs. A cinq heures, un coupe attele en poste vint se ranger devant le perron, car pour aller a Chambrais, qui se trouve entre Orsay et Montlhery, ou pour venir de Chambrais a Paris, ce n'etait point l'habitude qu'on prit le chemin de fer: quatre postiers etaient attaches a ce service, et en leur laissant un jour de repos sur deux, ils battaient les locomotives de Sceaux--ce qui d'ailleurs n'est pas bien difficile. Quand lady Cappadoce s'etait trouvee exclue du tete-a-tete que M. de Chambrais avait voulu se menager avec Ghislaine, elle avait compte sur ce voyage pour apprendre ce qui s'etait dit dans cette longue promenade autour du jardin. Et ce n'etait pas une curiosite vaine qui la poussait, le seul desir de savoir pour savoir, c'etait son interet. Maintenant que Ghislaine etait emancipee, qu'allait-il se passer? Etait-ce d'un projet de mariage que M. de Chambrais l'avait entretenue? La question. etait pour elle capitale. Bien qu'elle montrat une navrante mortification d'en etre reduite, elle, une lady, a vivre dans une position subalterne, en realite, elle tenait a cette position qui n'etait pas sans avantages. Et bien qu'elle affectat aussi de n'avoir que du dedain pour la France, le pays, ses moeurs et ses usages, en realite elle tenait beaucoup a ne pas quitter cette France detestee pour retourner dans son Angleterre adoree. Superbe, l'Angleterre, admirable, incomparable pour tout... mais de loin. En somme, si malheureuse qu'elle fut, elle ne craignait rien tant que d'etre obligee, par le mariage de Ghislaine, de renoncer a son malheur et a son humiliation. A peine le coupe quittant la rue Oudinot roulait-il sur le boulevard des Invalides, qu'elle commenca ses questions: --Cette emancipation va-t-elle changer quelque chose dans nos habitudes? dit-elle de son ton le plus affable. --C'est justement ce que mon oncle vient de me demander. --Et vous lui avez repondu? --Qu'etant aujourd'hui ce que j'etais hier, je ferais la semaine prochaine ce que j'avais fait la semaine derniere. --Il est certain que l'emancipation ne confere pas tout d'un coup des graces speciales. --Je ne sens pas qu'elle m'en ait confere; et, si vous le voulez bien, je vais preparer ma lecon pour M. Lavalette, en lisant _Chatterton_. Ce que lady Cappadoce voulait, c'etait continuer la conversation sur ce sujet, mais deja Ghislaine avait pris le Theatre d'Alfred de Vigny dans une poche de la voiture et sa lecture etait commencee; elle dut donc se contenter du peu qu'elle avait obtenu, ce qui d'ailleurs etait rassurant: une enfant, qui pendant un certain temps encore ne serait qu'une enfant. Mais quand elle remarqua les distractions avec lesquelles Ghislaine, ordinairement attentive et appliquee, faisait sa lecture, l'inquietude prit la place de la confiance; certainement il s'etait dit, entre l'oncle et la niece, autre chose que ce que Ghislaine lui avait repete, et cette lecture n'etait qu'un pretexte pour penser librement a cette autre chose. A un certain moment, mordue plus fort par la curiosite, elle la questionna de nouveau; mais cette fois indirectement: --Il me semble que _Chatterton_ ne vous interesse guere? --Je reflechis. --C'est precisement ma remarque. --Vous m'avez toujours dit qu'il ne fallait pas devorer ses lectures. --Encore faut-il les suivre. --C'est ce que je vais faire. Elle se plongea dans son livre sans relever les yeux, sinon pour lire, au moins pour echapper a ces interrogations. Elle avait bien l'esprit a la lecture, vraiment! aux amertumes de Chatterton ou aux gronderies du quaker! Quel sens pouvaient avoir ces paroles vaines, quand dans ses oreilles et dans son coeur retentissaient encore celles de son oncle? Elle n'avait pas attendu le jour de son emancipation pour se dire qu'elle ne trouverait que dans le mariage les affections et les tendresses qui avaient si tristement manque a sa premiere jeunesse; mais les idees qui depuis longtemps flottaient dans son esprit venaient de prendre corps par la forme precise que son oncle leur avait donnees et elles la jetaient dans un trouble qui l'emportait. Quel etait ce mari? Realiserait-il les reveries et les esperances dont son coeur se nourrissait depuis qu'elle avait commence a juger la vie? Jusqu'a sa dixieme annee, il n'y avait pas eu d'enfance plus heureuse que la sienne, et les souvenirs qui lui restaient de ce temps etaient tous pleins de joies: un pere, une mere qui l'adoraient, et dont l'unique souci semblait etre son bonheur; autour d'elle, une existence de fetes qui lui avait laisse comme des visions de feeries: au chateau, dans les allees du parc, les brillantes cavalcades auxquelles elle etait melee, galopant sur son poney a cote de sa mere; a l'hotel de la rue Monsieur, les splendeurs des bals qu'elle entrevoyait avant l'arrivee des invites, et la musique qui, la nuit, la bercait dans son lit, et toujours a Paris, a la campagne, un entourage d'amis, une sorte de cour. Et tout a coup la nuit s'etait faite: plus de pere, plus de mere, plus de fetes, plus d'amis, l'abandon, la solitude, le silence. Le pere avait ete tue dans un accident de chasse. Huit jours apres, la mere etait morte d'un acces de fievre chaude. Du cote de son pere, il lui restait un oncle, le comte de Chambrais, dont on avait fait son tuteur, et de nombreux cousins qui la rattachaient aux grandes familles de l'aristocratie francaise; du cote de sa mere, Espagnole de naissance, elle avait des oncles et tantes; mais, fixes tous en Espagne, ils ne pouvaient guere s'acquitter de leurs devoirs de parente envers cette petite Francaise qu'ils connaissaient a peine. Plus de tendresse, plus de caresses, plus de chaude affection dans la maison deserte: seulement de temps en temps un mot amical, un baiser de son oncle quand il venait la voir au chateau ou a l'hotel, et plus souvent a l'hotel qui etait a Paris qu'au chateau ou l'on n'arrivait qu'apres un petit voyage. Et toujours la parole grave, le geste solennel, la lecon a propos de tout, de lady Cappadoce, bonne femme dans le coeur, mais dans le caractere, les manieres, l'attitude toujours gouvernante, et gouvernante anglaise, froide, impeccable, infatuee de sa naissance, exasperee de sa pauvrete, et convaincue qu'elle grandissait sa situation par sa dignite. A dix ans, a onze ans, jusqu'a quatorze ans, Ghislaine avait accepte cette vie monotone, soumise et resignee, sans echappee au dehors, n'imaginant pas dans son impuissance enfantine qu'elle put etre autre. Si enfant qu'elle fut, elle comprenait que c'etait par scrupule et pour qu'on ne l'accusat point de s'etre debarrasse d'un devoir difficile, que son oncle, au lieu de la mettre au couvent, avait voulu cette education. Et quand elle le voyait se faire jeune et affectueux pour lui en adoucir les severites; quand elle voyait lady Cappadoce toujours attentive et toujours appliquee a sa tache, ne pas dire un mot, ne pas faire une observation qui ne fussent dictes par la justice meme, elle sentait qu'elle eut ete ingrate de se plaindre. On etait pour elle ce que les circonstances permettaient qu'on fut: un oncle n'est pas un pere; une gouvernante n'est pas une mere; c'etait la le malheur, la tristesse de sa situation qu'elle ne pouvait pas leur reprocher. Mais la floraison de la quinzieme annee avait suscite en elle des echappees au dehors, qui etaient nees de ses souvenirs memes. C'etait en se rappelant les regards emus et les paroles de tendresse que sa mere et son pere echangeaient en l'embrassant, qu'elle s'etait dit que la morne solitude et les tristesses de son enfance ne se dissiperaient que le jour ou elle se marierait. Pourquoi, alors, ne serait-elle pas heureuse comme sa mere l'avait ete? Pourquoi le babil d'un enfant n'amenerait-il pas sur ses levres ces sourires qu'elle avait vu le sien provoquer sur celles de sa mere? Et de meme c'etait en se rappelant les illuminations et les fleurs des grands appartements de l'hotel aujourd'hui toujours fermes; c'etait en retrouvant dans sa memoire l'aspect superbe de la cour d'honneur du chateau les jours des grandes chasses, ou celui de la salle de spectacle les soirs ou l'on jouait la comedie, qu'elle avait compris que tout cela ressusciterait quand elle se marierait. Et voila que le mari qu'elle avait reve; sans lui donner un corps, l'etre ideal qui flottait indecis dans les feeries de son imagination devenait un personnage reel; il existait, il la connaissait; tout au moins il l'avait vue. Ou? Elle n'etait point de ces petites bourgeoises mondaines qui, a dix-huit ans, ont ete partout; en vraie fille du monde ou les traditions sont une religion, elle n'avait ete nulle part! les offices a Saint-Francois-Xavier, quand parfois elle passait un dimanche a Paris; quelques rares visites chez des parentes a qui elle avait des devoirs a rendre, en janvier ou a de certains anniversaires; en mai, des seances d'etude au Salon depuis qu'elle travaillait la sculpture, et c'etait tout; il lui etait donc facile de remonter dans ses souvenirs en se demandant ou elle avait vu "l'homme de son monde qu'elle accepterait pour mari et qui pouvait pretendre a sa main". Evidemment, elle n'avait pas a chercher au Salon. Jamais personne n'y avait fait attention a elle. Tout d'abord, elle en avait ete mortifiee, s'imaginant qu'elle valait bien un regard; mais elle n'avait pas tarde a comprendre que ceux qui ne la connaissaient pas n'allaient pas accorder ce regard a une fille simplement habillee, que pour le costume on pouvait prendre pour une jeune femme de chambre accompagnant sa maitresse, plutot que pour une fille de grande maison accompagnee de sa gouvernante. C'est donc seulement dans des visites qu'elle avait pu se rencontrer avec ce mari, et parmi les jeunes hommes qui semblaient reunir les qualites dont parlait son oncle, elle n'en trouvait qu'un, un seul qui les eut toutes,--celles-la et beaucoup d'autres qu'elle etait disposee a lui reconnaitre,--le comte d'Unieres. En tout elle ne l'avait pas vu trois fois, et ils n'avaient pas echange dix paroles; mais certainement il etait le seul qui fut l'incarnation vivante de l'etre ideal dont elle avait si souvent reve. Pourquoi? En quoi? Elle eut ete bien embarrassee de le dire, ne sachant rien ou presque rien de lui, mais enfin elle sentait qu'il en etait ainsi. IV C'etait une regle, etablie que Ghislaine se coucha tous les soirs a neuf heures et demie. Mais ce jour-la, si elle entra dans sa chambre a l'heure reglementaire, ce ne fut pas pour se mettre au lit. Elle etait trop agitee pour penser a dormir, et apres avoir fait le voyage de Paris a Chambrais sous les regards curieux de lady Cappadoce qui ne la quittaient pas, elle avait besoin d'etre libre pour reflechir: sa porte close, elle l'etait. Jusqu'a quinze ans, elle avait habite sa chambre d'enfant, a cote de sa gouvernante, au premier etage. Mais alors son oncle avait voulu qu'elle prit l'appartement de sa mere, qui se composait de quatre pieces au rez-de-chaussee, dans l'aile droite du chateau: un petit salon, une chambre a coucher qui etait immense avec six fenetres, deux sur la cour d'honneur, deux sur l'avant-cour et deux sur les jardins; un vaste cabinet de toilette avec salle de bain, et un autre cabinet ou couchait une femme de chambre. Lady Cappadoce s'etait opposee a ce changement qui lui semblait amoindrir son autorite; mais c'etait justement en vue de cet affaiblissement d'autorite que M. de Chambrais avait impose sa volonte. Ne fallait-il pas preparer l'enfant a l'emancipation? Pour cela le mieux etait de l'habituer a une certaine liberte. Chez elle, dans l'appartement qu'avaient toujours habite les princesses de Chambrais depuis deux cents ans, Ghislaine n'etait plus une petite fille. Une fois dans sa chambre, Ghislaine commenca par eteindre sa lampe, puis ouvrant une des fenetres qui donnent sur les jardins, elle resta a rever en laissant sa pensee se perdre dans les profondeurs du parc qu'eclairait la pleine lune. Respectueux de la tradition, les princes de Chambrais n'avaient apporte aucun changement aux dispositions primitives de leur chateau et de leur parc: tels ils les avaient recus de leurs peres, tels il les avaient conserves. Chaque fois que les degradations du temps l'avaient exige, ils avaient fait reparer le chateau, mais sans jamais accepter des restaurations plus ou moins savantes qui auraient altere son caractere. De meme, pour le mobilier, ils avaient change les etoffes toutes les fois qu'elles s'etaient trouvees usees, mais toujours en respectant l'harmonie de l'ensemble: ainsi, le meuble de la chambre de Ghislaine, qui dans son neuf, sous Louis XIV, etait en velours de Genes, avait ete recouvert de velours a parterre sous Louis XVI et de nouveau en velours de Genes lorsque plus tard celui-ci avait repris son ancien nom. Dessines par Le Notre, les jardins et le parc qui leur faisait suite n'avaient jamais subi les embellissements des paysagistes, et tandis qu'on voyait a Versailles le bassin de l'ile d'Amour devenir le jardin du Roi, aux Tuileries les vieux parterres se moderniser, Chambrais restait ce qu'il avait toujours ete avec ses avenues droites, ses arabesques de gazon et de buis, ses charmilles en portiques, ses ifs et ses cypres tailles, ses pieces d'eau, ses bassins, ses escaliers, ses terrasses, ses balustres, ses vases de marbre et ses statues. Bien souvent depuis trois ans, en entrant dans sa chambre, elle etait ainsi venue s'asseoir a cette place. Certaine de n'etre pas surprise par lady Cappadoce qui, habitant au-dessus d'elle, ne voyait pas cette fenetre, elle pouvait rester la aussi longtemps qu'elle voulait. C'etaient les seuls moments de la journee ou elle eut sa liberte d'esprit et ne fut pas exposee a entendre sa gouvernante, toujours aux aguets, lui dire de sa voix des rappels a l'ordre: "A quoi pensez-vous donc, mon enfant? Ne vous abandonnez pas aux fantaisies de la reverie, n'est-ce pas?" Quand on a soeurs, amis, camarades, confidents, on peut n'etre pas bavard avec soi-meme; mais des confidents elle n'en avait pas d'autres que cette partie du jardin et du parc que de cette fenetre son regard embrassait. Sans doute, de dedans son lit, elle eut pu bien tranquillement se confesser a quelque coin de sa chambre ou a quelque meuble, mais ils n'eussent ete que de muets confesseurs, tandis que le jardin et le parc etaient des etres vivants qui lui parlaient. Que la neige couvrit la terre de son drap blanc, qu'au contraire le parfum des orangers passat dans l'air tiede, pourvu que la lune brillat, c'etaient de longues conversations qu'elle engageait avec ces arbres et ces statues: elle leur disait ce qu'elle avait dans le coeur ou dans l'esprit, et ils lui repondaient; et toujours elle les trouvait en accord avec ses sentiments: triste, ils etaient tristes aussi: "Tu te plains d'etre abandonnee; mais nous? Tu te plains de ta solitude; mais la notre? Tu penses melancoliquement au present et a l'avenir en te rappelant le passe; et nous?" Mais, ce soir-la, ce ne fut pas par des plaintes que ses confidents lui repondirent. Comme ils s'etaient associes a ses tristesses, ils s'associerent a ses esperances: on allait donc revoir les fetes d'autrefois; les promenades des amis dans les allees; les danses dans les charmilles illuminees; les joyeuses cavalcades qui traverseraient le parc pour gagner le rendez-vous de chasse dans la foret. L'entretien se prolongea, et la nuit etait si douce, eclairee par la pleine lune de mai, parfumee par les senteurs des roses et des chevrefeuilles, qu'il etait tard lorsqu'elle se decida a fermer doucement sa fenetre et se mettre su lit. Mais le sommeil ne vint pas tout de suite, et quand a la fin elle s'endormit, ce fut pour continuer son reve de la soiree. Le temps avait marche: on celebrait son mariage avec le comte d'Unieres, dans l'eglise Saint-Francois Xavier; elle avait la toilette ordinaire des mariees, la robe de satin blanc et le voile en point d'Alencon. Mais le comte etait en prince Charmant, celui de la _Belle au Bois dormant_, tel qu'elle l'avait vu dans les dessins de Dore: justaucorps de satin rose, toque a plumes, epee; en meme temps, par un dedoublement de personnalite tout naturel dans un songe, elle assistait au bapteme de son premier ne. Ce n'etait point l'habitude de Ghislaine d'etre distraite pendant ses lecons; mais le lendemain, quand M. Lavalette commenca son explication de _Chatterton_, elle montra une inattention qui frappa lady Cappadoce: evidemment, il se passait quelque chose d'extraordinaire. Quand, la lecon finie, M. Lavalette se retira, la gouvernante l'accompagna jusque dans la cour ou attendait la voiture qui devait le reconduire a la station. --Je suppose, dit-elle en marchant pres de lui, que vous avez remarque le trouble de votre eleve? --Mon Dieu non, repondit le professeur qui n'etait pas homme a remarquer quoi que ce fut quand il s'ecoutait parler. --C'est a peine si elle vous a entendu. --Vraiment? --Son esprit etait ailleurs, et il n'y a rien d'etonnant a cela avec un pareil sujet. --Mais il est anglais, ce sujet. --Non, monsieur; dites que les personnages ont des noms anglais, je vous l'accorde, mais pour les sentiments, les idees, les moeurs, les actions, ces gens-la sont des Francais, et voila le mal, le danger: croyez-vous qu'un pareil sujet, traite comme il l'est, ne soit pas de nature a eveiller les idees d'une jeune fille? --Et comment voulez vous que j'enseigne notre litterature contemporaine sans parler de ses oeuvres, typiques? --Eh bien! monsieur, ne l'enseignez pas; tenez-vous en a des modeles plus anciens; pour moi, j'ai appris le francais dans les _Memoires de Joinville_, et je m'en suis bien trouvee. --C'est un point de vue, dit le professeur, qui ne voulait pas engager une discussion inutile, je le soumettrai a M. le comte de Chambrais. --Alors, je l'en entretiendrai moi-meme demain, repliqua lady Cappadoce qui n'avait jamais admis qu'on lui repondit ironiquement. Mais le lendemain elle ne put pas realiser ce dessein, car lorsque M. de Chambrais arriva, il emmena Ghislaine dans le jardin comme il l'avait fait le jour de l'emancipation, et elle en fut reduite a les observer de derriere une persienne pour tacher de comprendre a leur pantomime ce qu'ils se disaient; malheureusement, elle etait si discrete, cette pantomime, qu'elle ne laissait rien deviner: la pluie, le beau temps, un mariage, une affaire d'interets, il pouvait etre aussi bien question de ceci que de cela. --Eh bien! mon enfant, as-tu pense a ce que je t'ai dit avant-hier, avait commence M. de Chambrais lorsqu'ils avaient ete a une certaine distance de la maison? --Oh! mon oncle, pouvez-vous le demander! --Et tu as trouve? --Comment voulez-vous que je sache? --En me disant le nom ou les noms qui te sont venus a l'esprit. --Mais je vous assure que cela m'est tout a fait difficile; je n'ose pas. --Pourquoi? Nos sentiments ne se decident-ils pas le plus souvent en vertu de certaines affinites mysterieuses dans lesquelles notre volonte ne joue aucun role? Ce que je te demande, c'est uniquement si parmi les jeunes gens que tu as vus et qui peuvent etre des maris pour toi, il en est un, ou plusieurs, pour qui tu te sentes de la sympathie. Cela, rien de plus. --Il y en a un qu'une jeune fille dans ma position pourrait, il me semble, accepter pour mari. --Un seul? --J'ai vu si peu de monde! --C'est vrai. Eh bien! quel est ce mari possible? Elle hesita un moment, detournant la tete pour cacher sa confusion, car il lui semblait que c'etait la un aveu. Son oncle lui prit le bras et, le passant sous le sien, il continua d'un ton tout plein d'une tendre affection: --Crois-tu que je ne t'aime pas assez pour meriter d'etre ton confident? --Ce n'est pas du confident que j'ai peur, c'est de la confidence. Mais j'ai tort, je le sais, et ne veux pas plus longtemps me defendre sottement: j'ai pense a M. d'Unieres. Il poussa une exclamation de joie. --Eh bien! ma mignonne, c'est precisement de d'Unieres qu'il s'agit. Tu vois maintenant combien j'ai eu raison de t'imposer cette epreuve... un peu aventureuse, j'en conviens. Elle est decisive, et me prouve que nous pouvons nous engager dans ce mariage avec la certitude qu'il sera heureux. Vous vous etes vus quatre ou cinq fois.... --Trois. --C'est encore mieux; les affinites dont je parlais se manifestent plus franchement; sans vous connaitre, vous avez ete l'un a l'autre attires, par une sympathie qui ne demande qu'a devenir un sentiment plus tendre, et qui le deviendra. Tu m'aurais demande un mari que je ne t'en aurais pas choisi un autre que d'Unieres; tu as fait ce choix toi-meme, c'est beaucoup mieux. De tous les jeunes gens que j'ai observes en pensant que j'aurais un jour la responsabilite de ton mariage, je n'en connais aucun qui soit comme lui digne de toi. Sa maison est ancienne; si sa fortune n'est pas l'egale de la tienne, elle est cependant suffisante; enfin c'est un homme d'intelligence superieure et d'esprit serieux. Au lieu de perdre sa jeunesse dans les frivolites a la mode, il a travaille; il a fait de bonnes etudes en droit; il a voyage, en sejournant dans les pays etrangers ou il y a a apprendre, en Angleterre, en Allemagne, aux Etats-Unis, et avec le don de la parole qui est naturel chez lui, on peut etre certain que, quand il entrera a la Chambre, il sera un des meilleurs deputes de notre parti. --Quel age a-t-il donc? --Il aura juste vingt-cinq ans a son election. C'est pour la preparer qu'il est en ce moment dans son departement. Il en reviendra dans six semaines. Et alors nous deciderons le mariage. Tu seras comtesse d'Unieres, ma mignonne; et comme tu apporteras a ton mari la Grandesse d'Espagne, il pourra timbrer ses armes de la couronne ducale. V Si lady Cappadoce ne supportait que difficilement et a son corps defendant les lecons de litterature francaise contemporaine, par contre elle etait passionnee pour celles de musique; que cette musique fut allemande, italienne ou francaise, ancienne ou nouvelle, peu importait, pour elle il n'y avait ni nationalite, ni age. Tout a craindre de Lamartine, Hugo, Musset, Balzac, qui ne sont, comme chacun le sait, que des corrupteurs. Rien a redouter de Beethoven, Rossini, Verdi, qui sont des charmeurs. Infame le rapt de la fille de Triboulet par Francois Ier; innocent, celui de la fille de Rigoletto par le duc de Mantoue. Pour elle, il en etait des professeurs comme de leur science ou de leur art; c'etait ce qu'ils enseignaient qui les faisait prendre en grippe ou en tendresse et qui leur donnait certaines qualites ou certains defauts: M. Lavalette, le professeur de litterature francaise, ne pouvait etre qu'un sacripant, et Nicetas, le professeur d'accompagnement, qu'un charmant jeune homme. A la verite, on lui avait dit et repete sur tous les tons que M. Lavalette etait un critique de grand talent, un esprit distingue, une conscience droite, en tout le plus honnete homme du monde, mais son antipathie ne pouvait pas admettre cela: on ne savait pas, on se trompait. Au contraire, elle etait disposee a voir un ange dans Nicetas: en pouvait-il etre autrement avec l'ame et la verve qu'il mettait dans son execution? Le supplice qu'elle eprouvait a ecouter les lecons de l'un toujours trop longues, se changeait en ravissement a celles de l'autre toujours trop courtes. Installee dans un fauteuil vis-a-vis de Nicetas, elle ne le quittait pas des yeux, et tant que durait le morceau qu'il executait, elle restait plongee dans sa beatitude, dodelinant de la tete, battant la mesure avec ses deux pieds, et laissant de temps en temps echapper de petits cris que l'exces du plaisir lui arrachait. Avec M. Lavalette, elle veillait de pres a ce que l'heure de la lecon ne fut pas depassee, et s'il se laissaient entrainer a des developpements qui l'interessait lui-meme, ou s'il s'oubliait, elle avait une facon de tirer sa montre qui lui coupait net la parole; mais avec Nicetas, elle n'avait jamais eu de montre, et tant qu'il voulait bien jouer, elle ecoutait: un morceau de musique ne s'interrompt pas comme une scene de comedie ou comme une piece de vers; on va jusqu'au bout. Encore avait-elle d'ingenieuses ressources pour allonger la seance et meme quelquefois pour la doubler. Tout a coup, retrouvant sa montre oubliee, elle s'apercevait qu'il etait trop tard pour que Nicetas put prendre le train; il partirait par le suivant. Ou bien il pleuvait trop; ou bien il faisait trop chaud, ou bien trop froid: et, passant par dessus les regles de l'etiquette et des convenances, qui pourtant lui etaient si cheres, elle le gardait a diner au chateau. Que faire en attendant l'heure du diner? De la musique. Et comme il eut ete indiscret de continuer le travail de la lecon, ce qui eut ressemble a une sorte d'exploitation, elle demandait les morceaux qui lui plaisaient. Aucun autre professeur, n'eut ete honore par elle d'une pareille faveur, et le soleil eut pu devorer la plaine, le verglas eut pu rendre la route impraticable sans qu'elle pensat a les retenir, mais Nicetas n'etait pas un professeur comme les autres: d'abord il etait musicien, et ce titre seul suffisait pour justifier toutes les faiblesses qui pour lui n'en etaient pas; et puis il y avait dans sa vie, sa naissance, ses habitudes et meme dans son attitude des cotes mysterieux dont on parlait tout bas, qui plaisaient a l'imagination romanesque et chevaleresque de lady Cappadoce. Jusqu'a l'annee precedente, le maitre de musique de Ghislaine avait ete le compositeur Soupert, qu'on avait choisi autant pour son nom que parce que c'etait un voisin de campagne: habitant Palaiseau, il lui serait facile de venir a Chambrais, sans grand derangement et sans perte de temps. Mais si Soupert etait un musicien de talent, par contre c'etait bien pour la regularite le plus detestable professeur qu'on put trouver: il n'y avait pas de meilleures lecons que les siennes; seulement, il fallait qu'il les donnat et surtout qu'il fut en etat de les donner, ce qui n'arrivait que rarement. Apres une periode d'eclat qui avait dure une vingtaine d'annees, Soupert etait redevenu dans sa vieillesse le boheme qu'il avait ete dans sa jeunesse: rodeur de brasserie de dix-huit a trente ans; habitue des salons ou il promenait de trente a cinquante une fille de grande naissance qu'il avait epousee; a soixante, il vivait dans une masure du plateau de Palaiseau avec une blanchisseuse dont il avait fait sa seconde femme, sans avoir nettement conscience de la distance qui separait celle-ci de celle-la. Quand il avait ete question de le donner pour professeur a Ghislaine, c'etait a l'auteur du _Croise_ et des _Abencerrages_ que M. de Chambrais avait pense et non au vieux boheme de Palaiseau: de l'auteur du _Croise_ il se rappelait les succes au temps ou il l'avait rencontre dans le monde, la reputation, le mariage extraordinaire; du boheme, il ne savait rien, si ce n'est qu'il habitait a une assez courte distance de Chambrais pour qu'on eut l'idee de s'adresser a lui, plutot qu'a un musicien qui viendrait de Paris. Mais il n'avait pas fallu longtemps pour que le boheme se montrat tel que la vie, la lutte et "le pas de chance" l'avaient fait. Partant de chez lui le matin pour venir a Chambrais, il s'arretait au premier cabaret de la cote de Palaiseau pour boire le vin blanc sur le zinc et prendre la force d'accomplir cette odieuse corvee qui consiste a donner une lecon de piano, au lieu de rester attable tranquillement avec les ouvriers carriers et les paysans qui composaient maintenant sa societe. Au cabaret du bas de la cote, il faisait une seconde halte. Au cafe de la Gare, il en faisait une troisieme. S'il ne trouvait personne a qui causer, c'etait bien, il prenait le train. Mais si un visage ami ou simplement connu lui souriait, il s'asseyait; les verres se succedaient, et au lieu d'etre a Chambrais dans la matinee comme il le devait, il n'y arrivait qu'a deux ou trois heures de l'apres midi. --Retenu; a mon grand regret empeche; vous comprenez. Et lady Cappadoce, si scrupuleusement exacte cependant, comprenait parfaitement. --Les artistes sont esclaves de l'inspiration, tout le monde sait cela. Nous ne pouvons pas vous en vouloir d'un retard qui, peut-etre, nous vaudra un nouveau chef-d'oeuvre. En attendant le chef d'oeuvre qui se faisait attendre, ce que ce retard valait a Ghislaine et a lady Cappadoce, c'etait une odeur de vin blanc melee a celle des liqueurs qui emplissait la salle de travail, et quand Soupert se mettait au piano, c'etait qu'il frappat un _la_ ou un _fa_ au lieu d'un _sol_, incapable qu'il etait de diriger ses doigts tremblants. Un professeur de lettres ou de sciences eut apporte ces parfums, que lady Cappadoce n'eut eprouve aucun embarras avec lui: elle l'eut tout de suite remercie; mais ce procede expeditif etait-il applicable a un musicien? a un maitre tel que Soupert, dont elle avait les romances dans le coeur et les airs de danse dans les jambes? Elle ne l'avait pas pense. Il fallait aviser, s'ingenier, chercher, trouver quelque moyen qui empechat ces accidents de se produire. Que Soupert partit de chez lui pour venir directement sans s'arreter en route, il n'aurait pas d'occasions de se parfumer a l'anisette ou au cassis. Pour cela, il n'y avait qu'a l'envoyer chercher en voiture. Lorsqu'elle lui avait fait, avec toute la diplomatie dont elle etait capable, cette proposition, il avait commence par refuser: --La promenade du matin est hygienique. Mais elle s'etait montree si pressante, qu'il avait du accepter. Il avait ete calcule qu'il arriverait au chateau un peu avant neuf heures: la premiere fois qu'on alla le chercher, il arriva a dix heures et demie, et lady Cappadoce eut la douleur de constater que le professeur et le cocher etaient exactement dans le meme etat, pour s'etre arretes a tous les bouchons de la route. Boire avec un valet! Il avait fallu prendre un parti, et Soupert avait ete prevenu que, "a cause de l'irregularite dans ses heures, qui derangeaient tous les autres professeurs", mademoiselle de Chambrais renoncait a ses lecons. Un autre que Soupert se fut fache de ce remerciement; mais lui n'etait pas homme a le prendre par le mauvais cote, et, bien qu'il lui enlevat deux cents francs par semaine, qui etaient a peu pres sa seule ressource, il s'etait tout de suite console en se disant que c'etait la liberte qu'il recouvrait; maitre de son temps desormais et n'ayant plus a se preoccuper de ces lecons, il aurait le loisir de faire les demarches necessaires pour que son repertoire fut repris: c'etait parce qu'on ne le voyait pas assez souvent qu'on le negligeait; il se montrerait. Une seule chose l'avait contrarie: l'abandon d'une eleve qui l'interessait; elle etait nee musicienne, cette jeune fille, et il serait vraiment dommage qu'elle tombat entre de mauvaises mains: il ne fallait pas, il ne voulait pas qu'elle recut maintenant les lecons de gens qu'il meprisait; et pour que cela n'arrivat pas, il avait propose a lady Cappadoce de le remplacer par un de ses anciens eleves, celui qu'il avait forme avec le plus d'amour, en qui il mettait le plus d'esperances, qui le continuerait peut-etre un jour: Nicetas. Bien que les deceptions que Soupert lui avait causees eussent ete cruelles et mortifiantes, lady Cappadoce avait encore assez confiance en sa probite d'artiste pour le croire en un pareil sujet. D'ailleurs, Nicetas offrait des garanties personnelles, il etait premier prix de violon du Conservatoire de Vienne, premier prix egalement du Conservatoire de Paris. Et quand Soupert affirmait que le meilleur accompagnateur que put trouver mademoiselle de Chambrais etait ce jeune musicien, il semblait qu'on pouvait se fier a cette parole. Mais Soupert, ne s'en tenant pas a ces titres serieux qui recommandaient l'artiste, avait ajoute tout bas et confidentiellement des details particulier sur l'homme dont lady Cappadoce s'etait emue. --Je dois vous dire que ce qu'est Nicetas au juste, je n'en sais rien. --Mais alors.... --Evidemment il flotte dans une atmosphere mysterieuse. Quelle est sa nationalite? Je n'ai que des probabilites a ce sujet. Comment se nomme-t-il de vrai? Je l'ignore. --Et vous le recommandez! --Qu'il soit Russe, Francais, Italien, qu'il s'appelle Alexis, Jacques, Emilio, cela ne lui donne ni ne lui retire du talent, et il me semble que c'est le talent seul qui doit vous influencer. En tout cas, c'est lui qui m'a fait m'interesser a Nicetas. Un jour il vint me trouver a Palaiseau et me demander mes conseils, sinon mes lecons. Nous etions en ete, et la poussiere couvrait ses chaussures, la sueur ruisselait sur son visage comme s'il avait fait la route a pied. Je le questionnai. Il me repondit qu'en effet il etait venu a pied. Huit lieues aller et retour pour me demander un conseil, cela me toucha. Je lui offris de se rafraichir. Il devora une miche de pain. Je me mis a sa disposition pour lui donner autant de lecons qu'il voudrait en prendre; ce fut le commencement de nos relations. Elles continuerent sans que j'apprisse rien, ou a peu pres rien sur lui, tant il etait reserve et discret: il etait remarquablement doue pour la musique; en toutes choses, son education avait ete poussee beaucoup plus avant que ne l'est ordinairement celle des virtuoses; il parlait plusieurs langues, voila tout ce que je savais de lui. Il y avait a peu pres un an que je le connaissais, lorsque par hasard je lui parlai d'une de mes anciennes eleves que j'aimais beaucoup, qui allait partir pour la Russie et que j'aurais voulu servir dans ce pays. La facon dont je m'exprimais lui montra combien je m'interessais a elle.--Je puis lui donner des lettres qui lui ouvriront quelques portes, me dit-il.--Vous avez habite la Russie?--Oui. Il me donna ces lettres; l'une etait pour une grande duchesse, les autres pour des personnages de la plus haute noblesse. Vous comprenez ma stupefaction: comment avait-il des relations dans ce monde, et telles qu'il pouvait y presenter quelqu'un? Malgre ma curiosite, je ne lui adressai pas de questions. A quelque temps de la, le hasard me fit monter chez lui, car apres l'avoir fait engager aux Concerts populaires, je lui avais trouve aussi quelques lecons, et il avait maintenant un chez lui, sous les toits. C'etait la premiere fois que j'entrais dans sa chambre, sa pauvre chambre; au mur etait accrochee une gravure, un portrait, celui d'un personnage revetu d'un uniforme etranger chamarre de decorations: un nom avait ete grave au dessous, mais il etait efface; a cote se lisait, de l'ecriture de Nicetas, que je connais bien, cette etrange inscription: "Haine eternelle." --Voila qui est bizarre. --Ce qui l'est plus encore, c'est qu'entre le personnage qui represente ce portrait et Nicetas, il y a une ressemblance frappante. --Son pere, alors. --Je ne suis pas naturellement bien curieux, mais j'avoue que cette histoire du portrait, s'ajoutant a celle des lettres, m'interessa. Je voulus en savoir un peu plus long, et sans forcer les confidences de Nicetas par des questions, lever un coin du voile dans lequel il s'enveloppe. --Et vous y etes arrive? --Non pas avec certitude, mais au moins avec des probabilites. Il serait le fils d'un personnage russe qui l'aurait eu d'une jeune fille de Nice, aimee pendant un sejour que ce personnage aurait fait dans le Midi. Oblige de retourner en Russie, ce personnage maria sa maitresse a un professeur du Conservatoire de Marseille, et celui-ci, moyennant le paiement d'une grosse somme, reconnut l'enfant. Pendant sept ou huit ans, Nicetas vit aupres du mari de sa mere, mais martyrise par celui-ci, il ecrit a son vrai pere qui vient le reprendre, le rachete, l'emmene en Russie et le fait elever dans sa propre famille avec ses autres enfants. Ce serait pendant ce temps qu'il aurait ete le camarade de ceux et de celles pour qui il m'a donne des lettres de recommandation. Un jour son pere meurt et l'enfant naturel est chasse de la maison paternelle. Jete sur le pave, il vient je ne sais comment a Vienne, entre au Conservatoire ou il obtient un premier prix, et arrive enfin a Paris ou il en obtient un autre. Il n'en fallait pas tant pour que l'esprit romanesque de lady Cappadoce s'enflammat; mais c'etait presque un personnage de roman, ce jeune musicien; de plus, il avait de la naissance, une naissance illustre, a coup sur, car sur ce point sa certitude d'Anglaise affolee de superiorite aristocratique allait plus vite et plus loin que les probabilites de Soupert. --Amenez-le, cher monsieur Soupert. Quand elle l'avait vu arriver au chateau, amene par Soupert, elle n'avait plus doute de cette naissance illustre. Evidemment ce jeune homme de vingt-trois ans, de grande taille, large d'epaules, a la tete energique et bizarre, aux longs cheveux noirs qui lui retombaient sur le cou et sur le front en boucles frisees, etait quelqu'un. Peut-etre y avait-il de l'affectation dans le desordre voulu de cette chevelure tortillee en serpents; peut-etre les yeux ardents qui brillaient, a travers ces meches ramenees en avant, au lieu d'etre rejetees en arriere, cherchaient-ils a donner a leur regard une expression peu naturelle, toujours en quete d'un effet quelconque; mais qu'importait, cela n'empechait pas qu'il fut etrangement original,--comme il convenait a un homme de son sang. Un Romanof--elle etait sure que c'en etait un--maitre de musique de la princesse de Chambrais; au-dessus de lui une Cappadoce, c'etait bien. VI Autant Soupert avait ete irregulier dans ses lecons, autant Nicetas etait exact dans les siennes; si l'un avait toujours ete en retard, l'autre etait toujours en avance. Quand il arrivait ainsi trop tot, il demandait au concierge de ne pas l'annoncer par un coup de cloche, et se glissant par la petite grille entr'ouverte, il se promenait en attendant son heure dans les jardins: lady Cappadoce le voyant alors errer a petits pas, la tete tournee vers le chateau, s'attendrissait sur lui: --Le pauvre garcon, se disait-elle, il reve au chateau de ses peres. Et, par la pensee, elle s'envolait sur les bords de la Neva, ou elle avait decide, sans aucune raison pour cela bien entendu, que devait se trouver ce chateau. --Comme il doit souffrir de cette miserable vie de musicien en la comparant a celle de ses freres, et jamais une plainte, jamais une allusion; le stoicisme! Elle trouvait que, par la, il se rapprochait d'elle, qui jamais non plus ne faisait allusion a ses grandeurs dechues, et cette ressemblance le lui rendait plus sympathique encore. Elle eut voulu lui offrir les consolations d'un coeur qui avait passe par ces epreuves, mais comment? Il portait si dignement le malheur. Ne pouvant rien pour lui franchement, elle s'ingeniait par de petits moyens detournes a lui prouver qu'une femme qui avait, elle aussi, du sang royal dans les veines--elle descendait des rois d'Ecosse incontestablement--compatissait a son infortune et qu'il n'etait pas seul. Quand il arrivait par un temps froid, elle veillait a ce qu'il se rechauffat avant sa lecon; quand c'etait par une journee de soleil, elle lui faisait servir des rafraichissements, quoi qu'il fit pour s'en defendre; tout cela accompagne de bonnes paroles, de calineries, de cajoleries; une mere n'eut pas eu plus de prevenances avec un fils. Dans son elan de compassion elle eut souhaite que Ghislaine s'associat a elle, sinon avec la meme franchise, au moins avec une sympathie secrete. Malheureusement, Ghislaine ne voyait dans Nicetas qu'un professeur comme les autres, moins ennuyeux que certains autres, parce qu'elle aimait l'art qu'il enseignait; mais c'etait tout. Si lorsqu'il entrait, elle l'accueillait toujours avec plaisir, ce plaisir etait simplement celui d'une musicienne heureuse de jouer avec un artiste de talent; elle n'avait aucune arriere-pensee et ne se doutait pas que cet artiste, reduit a toucher un cachet, etait un Romanof. Comment l'idee lui en serait-elle venue? Ce n'etait pas a une jeune fille de son age, elevee comme elle l'avait ete, qu'on pouvait parler des hontes de cette illustre origine. C'etait le lundi et le vendredi que Nicetas venait a Chambrais; le vendredi qui suivit l'emancipation de Ghislaine, il arriva comme toujours en avance. L'heure de la lecon etait trois heures; un peu apres la demie de deux heures, lady Cappadoce l'apercut se promenant dans le jardin; en apparence il donnait toute son attention aux fleurs des plates-bandes, mais en realite il tournait assez souvent la tete vers le chateau pour qu'on devinat sa preoccupation: il pensait a la Neva! La journee etait brulante; d'un ciel bleu vaporeux pommele de blanc tombait une chaleur lourde qui le forca a s'abriter dans un berceau d'ifs tailles ras, et la, ne se sachant pas observe, il resta la tete franchement levee sur l'aile du chateau qu'il avait devant lui,--celle habitee par Ghislaine. De la fenetre derriere laquelle elle etait, lady Cappadoce ne lui voyait point les yeux, caches qu'ils etaient comme toujours par les cheveux rabattus sur le front, mais a l'attitude generale, on pouvait suivre sa pensee: Chambrais lui rappelait le chateau de la Neva, et en l'observant avec cette fixite, il revivait, le pauvre jeune homme, les annees de sa jeunesse, celles qu'il avait passees dans les joies de la famille et la paix du coeur, aupres de son pere, entre ses freres et soeurs. Au coup de trois heures, il se leva et, apres avoir secoue sa longue chevelure emmelee et l'avoir arrangee avec ses doigts sur son cou et sur son front, il se dirigea vers le chateau. Aussitot, lady Cappadoce descendit pour etre aupres de Ghislaine quand il entrerait. Elle etait toujours bizarre cette entree, et etudiee pour produire un effet quelconque. Tantot il paraissait tomber du ciel, engourdi dans un ravissement seraphique; tantot, au contraire, on aurait pu croire qu'il surgissait directement de l'enfer, desespere. Ce jour-la, c'etait la periode du recueillement; apres avoir adresse une longue et basse inclinaison de tete a Ghislaine sans prononcer un mot, une autre un peu moins longue et moins basse a lady Cappadoce, il tira son violon de la boite dans laquelle il dormait depuis trois jours, l'accorda avec soin, et se mit a son pupitre; alors seulement il daigna ouvrir les levres: --Quand vous voudrez, mademoiselle. La seance devait se composer de deux parties l'une reservee au dechiffrage, l'autre a l'execution de morceaux deja travailles; ce fut par le dechiffrage qu'ils commencerent, et comme pendant les hesitations, les arrets, les reprises, lady Cappadoce pouvait se laisser distraire par les choses exterieures, elle remarqua bientot que le ciel se couvrait et que le vent s'etait eleve. --Un orage! Mais alors elle aurait un pretexte pour retenir Nicetas, et prolonger la musique de deux heures au moins. Cependant, avec sa prudence accoutumee, elle ne dit rien tout de suite; ce fut seulement quand les roulements du tonnerre se rapprocherent qu'elle prepara son invitation. --Est-ce que votre soiree est engagee aujourd'hui? demanda-t-elle, entre deux morceaux. --Non, madame --C'est heureux, car je crains bien que vous ne puissiez pas partir a votre heure habituelle; je crois que nous allons etre assaillis par un orage terrible. Il ne repondit rien, mais si elle l'avait observe d'un peu pres, elle aurait remarque qu'il attachait sur Ghislaine un regard dont l'expression etait pour le moins etrange. Les coups de tonnerre eclaterent de plus en plus forts, l'obscurite s'epaissit, les nuages que roulait le vent creverent en une trombe d'eau. Ghislaine s'arreta de jouer. --Decidement, dit lady Cappadoce, vous ne pourrez pas partir. Mais Ghislaine, qui avait depuis longtemps devine les malices de sa gouvernante, et trouvait qu'il etait peu delicat de payer d'un diner les heures prises de cette facon, voulut intervenir: --Si vous avez besoin de rentrer a Paris, dit-elle, on fera atteler pour vous reconduire a la gare. --Je n'ai nullement besoin de rentrer; personne ne m'attend. --Alors nous vous gardons a diner, dit lady Cappadoce. --Mais, madame.... --C'est entendu.... Elle sonna pour qu'on transmit ses ordres au maitre d'hotel. L'orage, qu'elle avait annonce terrible, fut au contraire assez faible, les roulements du tonnerre s'eloignerent, la pluie cessa, et Nicetas aurait tres bien pu repartir pour la gare a son heure habituelle, mais puisqu'il avait promis de rester, il n'etait pas decent qu'il reprit sa liberte; aussi, quand la seance de travail fut finie, eut-elle la joie de se faire jouer jusqu'au diner les morceaux qu'elle demandait. Ce n'etait pas seulement pour Nicetas que Ghislaine trouvait les artifices de sa gouvernante desagreables et mauvais, c'etait aussi pour elle-meme. Tant que durait la lecon, elle etait parfaitement a son aise; tout a la musique qu'elle jouait, elle ne voyait en lui que l'accompagnateur, et il realisait toutes les qualites qu'elle pouvait desirer; c'etait bien l'artiste de talent, de grand talent, le musicien que Soupert avait recommande. Mais a table, l'artiste devenait un invite, comme un autre, un monsieur quelconque, et cet invite, ce monsieur la mettait mal a l'aise; a table, elle ne se laissait pas emporter comme au piano, elle avait tout son calme, sa raison, et ce qu'elle voyait la blessait comme ce qu'elle entendait: la facon dont il la regardait a la derobee l'obligeait le plus souvent a tenir ses yeux sur son assiette; quand elle les levait, elle le voyait prendre des attitudes melancoliques ou inspirees qu'elle trouvait grossierement ridicules; et quand il parlait, il y avait dans les discours qu'il adressait generalement a lady Cappadoce ou dans les moindres mots qui tombaient de ses levres une affectation a la bizarrerie, une tension a la pose dont elle ne pouvait pas ne pas etre blessee, elle qui etait la franchise meme. Cela l'avait frappee le premier jour, et, depuis, s'etait toujours continue: l'un des valets qui faisait le service de table lui ayant offert du vin, il avait refuse en disant qu'il ne buvait que de l'eau glacee et que plus elle etait glacee meilleure il la trouvait. Elle ne pensait point que boire du vin fut un merite et boire de l'eau un vice, mais le ton sublime de cette reponse l'avait choquee, et comme depuis, a chaque instant, il en avait eu du meme genre, elle dut le juger pour ce qu'il etait et pour ce qu'elle meprisait le plus:--un comedien. Aussi quand lady Cappadoce avait reussi a le retenir, ce qui d'ailleurs n'etait guere difficile depuis quelque temps, cherchait-elle toujours a abreger le diner. Ce soir-la, l'orage lui fournit un pretexte: --Si vous voulez, dit-elle a sa gouvernante, un peu avant de quitter la table, nous ferons ce soir un tour dans le parc; apres la pluie il est agreable de marcher sous bois. Il n'y avait pas a insister pour garder Nicetas; a son grand regret, lady Cappadoce, qui, au lieu de s'exposer a l'humidite des bois, aurait mieux aime passer la soiree au coin du piano a entendre de la musique, dut se conformer a cette invitation. En sortant de la salle a manger, Nicetas tourna a droite, Ghislaine tourna a gauche accompagnee de lady Cappadoce, et tandis qu'elles descendaient le perron du vestibule qui accede aux jardins, il descendait, lui, celui de la cour d'honneur. --Je crois que nous aurions pu garder M. Nicetas ce soir, dit lady Cappadoce, continuant son idee. --C'est justement pour ne pas le garder que j'ai propose cette promenade. --Et pourquoi ne vouliez-vous pas le garder? --Parce que mon oncle trouve que je fais trop de musique et desire que j'en fasse moins. --Il n'aime pas la musique, M. de Chambrais. Comme il ne convenait pas a Ghislaine de soutenir une discussion sur les idees et les gouts de son oncle, elle ne repondit pas, mais lady Cappadoce, qui etait outree, continua: --Je regrette que M. de Chambrais ne m'ait pas adresse son observation; puisque j'ai la direction de votre travail, c'etait a moi qu'elle devait etre presentee. --Mon oncle n'avait pas en vue les heures du travail, mais celles de la distraction, et c'est pour cela qu'il m'a fait son observation amicale au lieu de vous l'adresser. Si doux qu'eut ete le ton de cette reponse conciliante, il ne desarma point lady Cappadoce qui ne savait de quoi elle etait le plus furieuse, ou de l'atteinte portee a son autorite, ou de la suppression des seances supplementaires de musique. --Je ne connais pas de distractions mieux employees que celles qu'on donne a la musique, plus saines, plus morales. Ghislaine n'avait rien a repondre; elle etait debarrassee de ces diners, cela suffisait, et pour l'heure presente, plutot que de discuter, elle aimait mieux etre tout au plaisir de la promenade et de la reverie: le soir tombait, et de la terre trempee par l'orage montait avec des buees blanches le parfum des fleurs du jardin mele a l'acre odeur des herbes et des mousses du parc; apres la chaleur du jour il etait reconfortant de se baigner dans cette fraicheur, comme il etait doux aux yeux, apres les violentes clartes du matin, de se perdre dans les vapeurs grises qui rampaient aux extremites des longues allees droites. C'etait bien a Nicetas qu'elle allait penser vraiment, de lui qu'elle allait s'occuper! VII Ce n'etait point l'habitude de Nicetas d'etre affable pour les domestiques de Chambrais, hautain au contraire et dedaigneux avec affectation, a ce point que ceux qui avaient de l'autorite dans la maison s'etaient entendus pour ne pas le servir; lorsqu'on devait le conduire a la gare, c'etait le second cocher que deleguait le premier; lorsqu'il arrivait, les valets de pied se sauvaient pour ne pas lui ouvrir la porte, et a table, le maitre d'hotel le livrait dedaigneusement aux mains d'un subalterne. Mais ce soir-la, lorsqu'il passa devant le pavillon du concierge, il s'arreta pour echanger quelques mots avec ce fonctionnaire qui soupait la fenetre ouverte, en compagnie de sa femme et de ses enfants. --Bonsoir, bonsoir. --Bonsoir, Monsieur. --Qu'est-ce que vous pensez du temps, je vous prie? --Le temps? Ah! oui, le temps, fameux pour les biens de la terre. --Je veux dire: Est-ce que vous croyez que je pourrai arriver a la station sans pluie? --Oh! pour sur. Il salua poliment et sortit, tandis que le concierge et sa femme se regardaient en se demandant ce qu'il pouvait y avoir sous ces questions peu naturelles. Il etait parti d'un pas presse en homme qui a hate d'arriver, mais il ne tarda pas a ralentir sa marche, longeant le parc, il s'etait arrete a un endroit ou le mur abattu sur une vingtaine de metres etait remplace par un simple grillage en fil de fer tendu sur des poteaux; suffisant pour empecher la sortie des lievres, des chevreuils et des daims, ce grillage n'etait qu'une defense insignifiante pour quelqu'un qui voudrait sauter par-dessus en s'aidant des tas de moellons prepares de chaque cote des fondations commencees. A cet endroit il n'y avait pas de maisons le long de la route vis-a-vis le mur, seulement des champs et des prairies, a cette heure deserts. Il regarda autour de lui, et ne voyant personne, n'entendant aucun bruit, il enjamba par-dessus le grillage. Il etait dans le parc d'ou il venait de sortir en prenant soin de faire constater sa sortie par le concierge; rapidement il se dirigea vers le chateau, mais en s'arretant de temps en temps pour ecouter et regarder. Il ne tarda pas a entrer dans les jardins, et bientot a arriver au berceau d'ifs ou dans l'apres-midi il s'etait assis. Mais a ce moment, il ne pouvait plus etre question de reprendre cette place ou il se trouverait en vue du chateau, aussi s'embusqua-t-il derriere, ne risquant qu'un oeil par un trou qui s'etait fait dans ce mur de verdure. Autour de lui, tout etait silencieux; depuis longtemps, les jardiniers etaient rentres chez eux; et c'etait dans une partie opposee du parc que Ghislaine et lady Cappadoce avaient dirige leur promenade; il n'avait donc pas a craindre que personne vint le deranger. A ce moment meme, une femme de chambre parut a l'une des fenetres de l'appartement de Ghislaine, et tirant les volets, elle les ferma; puis elle passa a une seconde, et ainsi successivement pour toutes, une seule exceptee, qu'elle laissa ouverte, en se contentant de rapprocher les volets de facon a ce que l'air frais du dehors penetrat a l'interieur. De derriere son abri il voyait le bonnet blanc passer sur le fond sombre de la chambre, et de temps en temps dans le calme du soir, il entendait grincer sur leurs tringles de fer les lourds rideaux qu'elle manoeuvrait. Le menage dura assez longtemps, puis une porte claqua et rien ne troubla plus le silence. Son travail fini, la femme de chambre etait partie pour ne plus revenir, et maintenant cette partie du chateau se trouvait abandonnee, le personnel domestique dinant tranquillement a l'office dans d'aile opposee. La nuit se serait faite depuis quelques instants deja si la lune en se levant n'avait ajoute sa lumiere frisante aux dernieres lueurs du couchant, mais cependant les ombres commencaient a etre assez confuses pour que Nicetas put ne pas craindre d'etre apercu si par extraordinaire quelqu'un regardait de ce cote. Sortant de derriere sa cachette, il vint s'asseoir dans le berceau, ou il resta pres de dix minutes, se levant brusquement, se rasseyant aussitot, en homme qui balance une resolution, prise, abandonnee et reprise. Enfin, quittant le berceau et se baissant de maniere a ce que sa tete ne depassat point les arbustes et les plantes des plates-bandes, marchant sur les bordures gazonnees pour que son pas ne criat pas sur le gravier, il se dirigea vers la fenetre restee ouverte; son appui n'etant pas a plus d'un metre cinquante du sol, il l'escalada facilement et se trouva dans la chambre de Ghislaine. Il respira et regarda autour de lui; bien des fois avant cette soiree, il l'avait examinee en se promenant dans le jardin, et il connaissait sa disposition comme son ameublement: ses six fenetres sur trois faces, le lit a baldaquin, dont le chevet etait adosse au mur, le paravent a six feuilles, ses grands fauteuils en bois dore, mais dans la demi-obscurite ou la plongeaient les volets et les rideaux fermes, il fut un moment a se retrouver. Peu a peu cependant, et successivement, chaque chose se fit distincte en prenant sa forme reelle; alors, allant a une des fenetres fermees, il souleva un des rideaux et reconnut que, comme il le presumait, l'embrasure etait assez profonde pour qu'on put se cacher la en toute surete; par leur poids et leur epaisseur, ces rideaux en velours cisele formaient une sorte de mur, et il n'etait pas vraisemblable que quand Ghislaine rentrerait, elle irait, en petite fille peureuse, soulever chaque rideau pour voir si un voleur n'etait pas embusque derriere! Maintenant que la premiere partie de son plan avait reussi, il n'avait qu'a reflechir a l'execution de la seconde, et il etait bien aise d'avoir quelques instants a lui, avant le retour de mademoiselle de Chambrais, pour se calmer. Mais ce ne fut pas le calme qui lui vint; a mesure que le temps s'ecoulait, son agitation enfievree le devorait, et par moment, etouffe derriere les rideaux, il sentait la sueur qui coulait de son visage lui tomber sur les mains. Enfin, il entendit une porte s'ouvrir, et une lueur, glissant par les deux cotes des rideaux, eclaira sa cachette; le bruit des pas lui dit que Ghislaine n'etait pas seule, comme il avait imagine qu'elle le serait qui l'accompagnait? Une femme de chambre ou lady Cappadoce? --Faut-il fermer la fenetre? C'etait une femme de chambre. --Non, repondit Ghislaine, je la fermerai plus tard. --Mademoiselle n'a pas besoin de moi? --Pas du tout. La femme de chambre se retira en fermant la porte; presque aussitot la lampe fut eteinte, et Ghislaine s'assit dans un fauteuil en face de la fenetre restee ouverte. Il attendit quelques instants que le silence se fut etabli, puis ecartant doucement l'un des rideaux il fit trois ou quatre pas en avant. --C'est vous, Jeanne? demanda Ghislaine, n'admettant pas la possibilite qu'une autre personne que sa femme de chambre fut la. --Non, mademoiselle. Elle poussa un cri en se levant d'un bond. --Ne craignez rien. Il s'etait avance, et dans le cadre clair de la fenetre; il la voyait haletante. --N'approchez pas, j'appelle. --Vous n'avez rien a craindre de moi, rien, je le jure. --Pourquoi etes-vous ici? Comment? --Il faut que je vous parle, il y va de ma vie. Elle avait eu le temps de se remettre et, le premier moment d'affolement passe, de reprendre courage: --Je n'ai rien a entendre ici, en ce moment. Instinctivement et sans s'en rendre compte, elle parlait d'une voix etouffee, peut-etre parce que lui-meme avait pris ce ton. --Partez, monsieur, demain je vous ecouterai. Comme il ne bougeait pas et la regardait avec des yeux ardents qu'elle voyait briller dans l'ombre, car il faisait face a la fenetre, elle continua: --Me forcerez-vous a sonner? --Vous ne sonnerez pas. --Qui m'en empechera? --Vous-meme; la reflexion; le souci de votre reputation; que penserait-on, que dirait-on si, repondant a votre coup de sonnette, on nous trouvait en tete a tete, la lampe eteinte, dans votre chambre? Cette pensee ne lui etait pas venue a l'esprit. C'etait vrai; que dirait-on, jusqu'ou irait le scandale? C'etait le calme, le sang-froid qu'elle devait appeler seuls a son aide. --Alors, monsieur, parlez; que me voulez vous? Il avait ete un moment demonte, mais en voyant ce changement d'attitude, l'assurance lui revint, et il fit encore quelques pas vers elle: --Vous dire ce que mes regards vous ont repete cent fois, que je vous aime, que je vous adore.... Eperdue, elle jeta ses deux mains devant son visage, mais tout de suite elle les abaissa en relevant la tete pour le regarder en face: --Et c'est pour me faire cet outrage que vous vous etes introduit ici, partez, monsieur. Il se mit a genoux, separe d'elle par le fauteuil qu'elle venait de quitter; mais cette pose de soumission respectueuse ne calma pas l'indignation de Ghislaine: --Quelle idee vous etes-vous faite de moi, que vous avez pu admettre la pensee que je vous ecouterais? --Et vous, quelle idee vous faites-vous de mon amour de trouver un outrage dans son aveu; qu'ai-je demande? --L'outrage est de vous etre introduit dans cette chambre; il est dans votre aveu, dans votre attitude. Relevez-vous, monsieur, et partez, partez, partez. A chaque mot, l'accent s'etait exaspere: ce n'etait pas seulement sa pudeur et son honnetete, sa dignite et sa fierte que cette brutale declaration blessait, c'etaient aussi ses reves et ses esperances, ses plus cheres croyances; combien souvent avait-elle pense a la premiere parole d'amour qu'on lui adresserait; quels reves radieux avait-elle faits en les poetisant, en les idealisant de tout ce que son imagination inventait:--et voila quelle etait la realite. --Partez, repetait-elle. --Pas avant que vous m'ayez entendu. --Je n'ai rien a entendre, je ne veux rien entendre; cette insistance est odieuse; si vous etes un homme d'honneur, ne le sentez-vous pas? partez. --Je ne partirai pas. --Eh bien! moi, je pars. Mais elle n'avait point fait deux pas vers la porte que, se relevant, il se placa devant elle les bras etendus: --Vous ne passerez pas. Elle recula. --Ne comprenez-vous pas que si je me suis decide a cette resolution desesperee, c'est que je ne suis pas maitre de mon amour, c'est lui qui m'a amene ici contre toute raison, contre ma volonte, c'est lui qui m'oblige a parler: je vous aime, je vous aime, je vous aime. --Mais c'est cela que je ne veux pas entendre. --Et moi, c'est cela que je veux dire, redire, repeter. Je vous aime. Et quel mal, quel outrage vous fait mon amour? il ne demande rien que de ne pas rester ignore. Vous savez que je vous aime, je vous vois, je suis heureux. --Eh bien! je le sais, partez. --Oui, je partirai puisque ma presence ici vous jette dans cet emoi, mais pas avant que vous ne m'ayez promis que cet aveu ne changera rien a ce qui est. Je comprends que vous soyez blessee, qu'un homme paye par vous, qui est a vos ordres, ait ose lever les yeux jusqu'a vous, mais si cet homme n'est aujourd'hui qu'un pauvre musicien, l'esperance cependant lui est permise. --Que m'importe tout cela, puisque je ne ferai pas cette promesse: jamais je ne permettrai qu'un homme qui m'a parle comme vous venez de le faire se retrouve a mes cotes: cette fierte que vous invoquez pour vous, doit vous faire comprendre la mienne. Elle ne subira pas plus longtemps votre presence; si vous ne voulez pas partir, quoi qu'il puisse en advenir, je sonne. --Je vous en empecherai bien. --Alors j'appelle. Ils se regarderent un moment en silence et Ghislaine ne baissa pas les yeux; il y avait dans son attitude, dans le port de sa tete, dans son regard une resolution qui surprit Nicetas; celle qui se tenait droite devant lui n'etait plus la jeune fille, la petite fille, l'eleve qu'il etait habitue a voir depuis un an: ce qu'elle disait, elle le ferait. Alors, qu'arriverait-il? --Et si je partais? dit-il. C'etait un marche qu'il lui proposait; elle ne voulut pas comprendre. --Partez, dit-elle. --Au moins vous vous souviendrez que je n'avais que le bras a etendre pour vous empecher de sonner, que je n'avais qu'a vous mettre la main sur la bouche pour que vous ne puissiez pas appeler, et que cependant je suis parti. Vous vous souviendrez que je vous aime et ne demande qu'a vous aimer... silencieusement, respectueusement. Pendant qu'il se dirigeait vers la fenetre, elle reculait autour du fauteuil; il enjamba l'appui: --Vous vous souviendrez. VIII Quand il se trouva en pleine campagne et regarda sa montre, il vit que l'heure etait trop avancee pour qu'il put prendre le dernier train de Paris. Que faire? Sa resolution fut vite arretee: il n'avait qu'a aller coucher chez Soupert. Quelques kilometres a travers les champs par cette belle nuit lumineuse n'etaient pas pour l'effrayer. Si, en arrivant a Palaiseau, la porte du vieux maitre etait fermee, il frapperait et on lui ouvrirait; hospitalier, Soupert, et habitue a recevoir ainsi quelquefois la visite de noctambules egares. La route lui etait connue, il n'avait qu'a aller droit devant lui par la campagne deserte et les villages endormis; personne pour raconter qu'on l'avait vu a cette heure aux environs de Chambrais; dans la plaine silencieuse on n'entendait que le cri articule des perdrix, et de temps en temps les aboiements des chiens de bergers qui le poursuivaient quand il longeait une piece de trefle ou ils gardaient leurs moutons parques; dans le lointain aussi les sifflets des trains de la grande ligne derriere les collines de Montlhery. Tout en marchant a grands pas, la tete basse, il etait encore dans la chambre de Ghislaine se demandant comment il en etait sorti et pourquoi. Pourquoi ne l'avait-il pas prise dans ses bras? Avant qu'elle eut appele, il lui eut ferme la bouche. Il ne comprenait pas encore comment il s'etait laisse dominer. Quel prestige exercait-elle donc qu'il lui avait obei si docilement, si betement? C'etait bien la peine vraiment de se jeter dans cette aventure pour arriver a cette sortie piteuse. Partez. Et il etait parti. Maintenant, il s'agissait de savoir comment elle allait prendre cette soumission. Se souviendrait-elle, comme il lui avait demande; ou bien sa fierte persisterait-elle, comme elle l'en avait menace? La veille, il aurait cru au souvenir; maintenant, en retrouvant Ghislaine si ferme devant lui, il avait peur de la fierte. Allant de l'une a l'autre de ces questions, les examinant, les retournant, mais sans s'arreter a rien de satisfaisant, il fut tout surpris de se trouver a Palaiseau qu'il traversa: pas une maison ouverte; pas une lumiere derriere les volets clos; certainement il serait oblige de reveiller Soupert pour se faire ouvrir. C'etait au haut de la cote, sur le plateau de Saclay, au milieu de la plaine, que se trouvait la maisonnette ou Soupert etait venu echouer, heureux encore d'avoir cet abri ou il vivait entre sa femme et sa belle-mere, l'ancienne blanchisseuse. Entouree d'un jardin du cote des champs, elle etait en facade sur la grande route de Versailles, et c'etait sur cette disposition que Nicetas comptait pour se faire ouvrir en cognant a la porte. Mais il n'eut pas besoin de cogner; comme il approchait de la maison dont il voyait deja la facade toute blanche eclairee par la lune, il crut entendre, dans le calme de la nuit, un piano. --Soupert faisant de la musique, voila qui serait etrange! Si etrange que cela put paraitre, c'etait bien Soupert; non seulement il jouait du piano, mais encore de sa voix cassee et chevrotante il chantait la romance du tenor des _Abencerrages_, celle qui, vingt ans auparavant, avait eu une si grande vogue. Nicetas n'etait pas dans des circonstances a s'attendrir sur les autres, cependant il fut emu, et avant de frapper il voulut attendre que la romance fut achevee. Comme il avancait la main vers le volet il entendit le tremblement d'un goulot de bouteille sur le bord d'un verre; alors il frappa. --Hola, qui est la? --Moi, maestro. --Qui toi? --Nicetas. --Le bambino. Ah! par exemple! Attends, attends, j'y vais. La porte ouverte, Nicetas se trouva dans une piece assez grande qui servait a la fois de salon, de salle a manger et de cabinet de travail; un piano a queue, reste d'anciennes splendeurs, en etait le meuble principal avec une immense bergere recouverte en velours d'Utrecht. --Tu arrives de Chambrais, dit Soupert, et tu viens me demander a coucher? --Si vous le voulez bien. --La bergere te tend les bras; mais avant, nous allons prendre un grog. Sur la table etaient poses une bouteille d'eau-de-vie, dont le bouchon etait retenu par une ficelle, une carafe d'eau et un verre; Soupert prit un autre verre dans le buffet et tendit la bouteille a Nicetas de sa main tremblante: --Tu dois avoir soif. --Un peu. --Comme tu dis cela. Il le regarda en face. --Est-ce que tu as fait de mauvaises rencontres en chemin? Tu es trouble. --Mais non. --Tu sais que je ne me trompe pas au timbre de la voix; tu as quelque chose. Mais restons-en la si tu ne veux pas repondre; tu me connais: pas curieux. A ta sante, mon garcon. Il vida d'un coup la moitie de son verre et, en le reposant sur la table, il continua de facon a changer de conversation: --Tu es toujours content de mademoiselle de Chambrais? Fameuse eleve que je t'ai donnee la, n'est-ce pas? Elle est douee, cette petite, et jolie; a ton age, j'en serais devenu amoureux; mais il n'y a plus d'amoureux--regardant le verre de Nicetas encore plein--comme il n'y a plus de buveurs; a quoi bon la jeunesse, si vous n'en faites rien? --Et qui vous dit que je ne suis pas amoureux? --De mademoiselle de Chambrais? Il y eut un moment de silence. Soupert, les deux coudes sur la table, regardait Nicetas qui, lui, regardait vaguement les fleurs du papier de tenture. --C'est justement cet amour, dit-il enfin, qui vient de me jeter dans une aventure, laquelle m'amene ici ce soir. Incertain et perplexe, Nicetas etait dans des conditions ou le besoin des confidences force les levres les plus etroitement fermees a s'ouvrir; Soupert avait eu des histoires d'amour assez extraordinaires pour qu'on put parler d'amour avec lui; avant de devenir le vieux bonhomme devoye et tombe qui ne pensait plus qu'a boire, il avait ete un vainqueur. Du doigt, Soupert montra le plafond: --Les femmes dorment, dit-il, tu peux parler. Cette invitation directe decida Nicetas. --Puisque vous auriez ete amoureux de mademoiselle de Chambrais, dit-il, vous ne devez pas vous etonner que je le sois devenu. --Ce serait le contraire qui m'etonnerait: une jolie fille, un garcon comme toi, pour toute surveillante une vieille folle, c'etait ecrit. --Quand je me suis apercu que je commencais a l'aimer, et c'a ete tout de suite, j'ai voulu me defendre contre ce sentiment. Nicetas amoureux de la princesse de Chambrais, la belle affaire vraiment, ou pouvait-elle me conduire? --Je te l'ai dit, bambino, pas de jeunesse! la jeunesse ne se demande jamais ou les mouvements de son coeur peuvent la conduire, elle va, et de l'avant. --Comme je me donnais toutes sortes de raisons, et elles ne me manquaient pas, pour me detacher, votre exemple, maestro, a pese sur moi; ne vous etes-vous pas fait aimer par une femme qui, par la naissance, etait l'egale de mademoiselle de Chambrais? --Elle lui etait superieure. --Et comme moi, vous n'etiez qu'un musicien. --Oui, mais avec le prestige du talent. --Enfin, je ne me suis pas detache... au contraire; apres chaque lecon je me retirais plus epris, possede, je l'aimais, je l'aimais passionnement. --Et elle? --Nous allons y arriver. Je passe sur le developpement de mon amour, sur ses esperances et ses craintes.... --Je connais ca. --Et j'arrive a ce soir. Decide a lui parler. --Ah! tu es l'homme des discours, toi; elle etait donc disposee a t'ecouter? --Je n'en savais rien, et c'etait justement pour le savoir que je voulais lui parler. Ce soir, apres avoir dine au chateau, pendant qu'elle faisait une promenade dans le parc, je me suis introduit dans sa chambre, et quand elle est entree je lui ai dit mon amour. --Et puisque te voila ici, je devine la reponse. Flanque a la porte. --Elle m'a demande de partir, et comme je l'aime, je me suis laisse toucher par son emoi: je suis parti. --C'est ce que j'appelle flanque a la porte; maintenant que va-t-il arriver? --Je vous le demande. --Affaire mal engagee! Que diable veux-tu que je te reponde, je n'ai jamais passe par la. Vois-tu, en amour, il y a trois facons de proceder: ecrire, ce qui est a l'usage des enfants; parler, ce qui est la maniere des tres jeunes gens, agir, ce qui est celle des hommes. Moi j'ai ete homme tout de suite, et j'ai epouse une femme qui, comme tu le dis, etait l'egale de mademoiselle de Chambrais; ce qui ne serait pas arrive, je t'assure, si j'avais eu l'idee juvenile de lui adresser un beau discours. Il n'y a pas eu a me repondre; elle d'abord, la famille ensuite n'ont eu qu'a accepter un mariage indispensable. Alors c'est elle qui a parle pour moi. Tandis que dans ta situation je ne vois pas ta rentree aupres de mademoiselle de Chambrais facile. Tu es parti. --C'est justement ce qui prouve mon amour. --Si tu veux; mais rentrer? Peux-tu te presenter devant elle comme si rien ne s'etait passe entre vous? Quel jour donnes-tu ta lecon? --Lundi. --Eh bien! lundi, peux-tu arriver et lui dire tranquillement: "Qu'est-ce que nous jouons aujourd'hui?" --Je vous le demande. --Je n'en sais rien. Crois-tu qu'elle va accepter pres d'elle un maitre de musique qui lui a declare sa flamme, et auquel elle a repondu: Partez! Si mademoiselle de Chambrais avait ete une curieuse ou une gaillarde disposee a trouver dans cet amour des distractions ou autre chose, si meme elle n'avait ete simplement qu'une coquette, elle ne t'aurait pas flanque a la porte. Tu y es, je ne sais vraiment pas comment tu rentreras, car je ne serais pas du tout surpris si demain ou apres-demain lady Cappadoce, de sa longue et grande ecriture anglaise, t'ecrivait que les lecons d'accompagnement sont momentanement suspendues. Tu comprends que, sans rien avouer, il n'est pas difficile a la petite Ghislaine de trouver un pretexte pour justifier la suspension de ces lecons. Alors? --Alors? --Tu conviendras que l'idee est bizarre de t'introduire, a la brune, dans la chambre d'une jeune fille, et d'une jeune fille qui est mademoiselle de Chambrais, pour lui dire tout gaillardement: "Je vous aime"; sans avoir prealablement prepare le terrain, et sans s'etre demande comment cet aveu serait recu. --C'est une inspiration de cette jeunesse que vous me reprochiez de ne pas avoir. Je n'ai rien calcule; je ne me suis rien demande. Entraine malgre moi, pousse par une force inconsciente, j'ai eprouve un besoin irresistible de lui dire: "Je vous aime"; et je n'ai pas vu autre chose que le bonheur de le lui dire. Si je vous avouais que je lui ai ecrit vingt fois cet aveu, sans jamais oser lui remettre ma lettre! Que voulez-vous, cher maestro, je n'ai pas commence comme vous par etre homme. --C'est donc vrai que tu es si bambino que ca! Comment as-tu eu le courage d'entrer dans la chambre et de parler? --Vous savez bien que ce sont les faibles qui ont toutes les audaces quand ils sont pousses a bout... et je l'etais par mon amour. Une fois sorti de ma reserve ordinaire, rien ne m'arrete plus. --Esperons que la lettre de lady Cappadoce ne te jettera pas hors de toi. C'est egal, fichue aventure. Buvons un grog. Il caressa son verre: --Voila le vrai ami, le seul qu'on trouve toujours quand on en a besoin; tandis que l'amour, les femmes, la gloire, illusion, mon cher, et folie. A ta sante. IX Sur la bergere ou il avait pour toute couverture un vieux tapis de table, Nicetas dormit peu, et le matin, avant que la maison fut eveillee, il partit pour prendre a Palaiseau le premier train de Paris. Quand il s'etait decide a raconter son aventure, il avait cru que l'obscurite dans laquelle il se debattait allait se dissiper, et que Soupert, avec son experience de la vie, eclairerait son lendemain; mais Soupert n'avait rien eclaire du tout, au contraire, et son lendemain etait aussi plein d'indecision et d'incertitude que la veille. De cet entretien avec le vieux maestro il n'avait tire qu'un seul enseignement, c'est qu'il avait ete plus que naif d'obeir a Ghislaine quand elle lui avait demande de partir, et cela il se l'etait dit vingt fois dans le trajet de Chambrais a Palaiseau, mais ces railleries pesaient d'un tout autre poids sur lui que tous les reproches qu'il avait pu s'adresser. Et quand il rapprochait ces railleries des confidences de Soupert sur son mariage "indispensable", il s'exasperait contre sa naivete juvenile: evidemment la comparaison entre son procede et celui de Soupert n'etait pas a son avantage: Soupert s'etait fait aimer par une fille qui etait l'egale de mademoiselle de Chambrais et il l'avait epousee; lui s'etait fait flanquer a la porte. Qu'il eut procede comme Soupert, Ghislaine serait sa maitresse; tandis que maintenant il fallait bien reconnaitre que les probabilites etaient pour que lady Cappadoce ecrivit la lettre annoncee par Soupert. Il l'attendit toute la journee, cette lettre, et a chaque instant, il rentra demander si l'on n'avait rien recu pour lui. Le soir, elle n'etait pas arrivee; alors il se prit a esperer qu'elle ne viendrait pas, se disant que si Ghislaine avait ete reellement blessee par son aveu, au point de ne pas vouloir se retrouver avec lui, son indignation n'attendrait pas; fachee, exasperee, elle commencerait sa journee par lui faire signifier conge; les pretextes ne lui manqueraient pas si, comme il etait probable, elle ne voulait pas confesser la verite. Puisque cette signification n'avait pas encore eu lieu, il lui semblait qu'il pouvait prendre espoir, et les bonnes raisons s'enchainaient dans son imagination enfievree. Pourquoi n'aurait-elle pas ete touchee de sa soumission? Parce qu'elle avait repousse un amant alors qu'il se presentait maladroitement et de facon a effrayer une plus deluree qu'elle, il n'en resultait pas necessairement qu'elle refusait de se laisser aimer. Il pouvait lui deplaire d'accepter une liaison toute franche; mais il pouvait tres bien lui plaire d'avoir un amoureux et de jouer au sentiment; et pour lui il etait tout dispose a se contenter de ce role... au moins en attendant. Quand il la regarderait maintenant, il rencontrerait ses yeux au lieu de ne trouver que ses paupieres baissees; ils s'entendraient a demi-mot, d'un signe, d'un sourire; sans rien demander leurs mains iraient l'une au-devant de l'autre; leurs silences meme auraient une douceur et une ivresse; il y aurait entre eux un secret et un mystere; enfin ce serait un amusement de tromper la vieille Anglaise qui, avec sa majeste hereditaire, ne verrait pas plus loin que le bout de son nez. Ce fut le reve de sa nuit; tout plein de charme et de repos apres les angoisses de la journee. Qu'elle acceptat cette situation, et sans fatuite on pouvait croire que, plus tard, elle serait amenee fatalement a en accepter une autre: a lui de la preparer. Le lendemain, qui etait un dimanche, il ne sortit point afin de pouvoir descendre d'heure en heure voir si la lettre n'arrivait point, sa concierge n'etant point femme a monter ses cinq etages pour la lui remettre: chaque fois il eut la meme reponse: rien; a la derniere, sa concierge qui voyait son trouble, crut a propos de lui adresser un mot d'encouragement. --Ce sera pour demain. Decidement, il pouvait s'affermir dans son esperance; Ghislaine n'avait rien dit, lady Cappadoce n'ecrirait pas. Le lendemain, avant huit heures, il montait la garde a la porte de la loge; quand le facteur parut, il entra avec lui; il y avait un paquet d'une vingtaine de lettres pour la maison; dans son anxiete il se pencha par-dessus l'epaule de la concierge, qui lentement, les lunettes sur le nez, faisait son tri. --Encore rien pour vous, monsieur Nicetas, ce sera pour la seconde. Il n'avait pas cela a craindre; comme il devait partir a une heure pour Chambrais, s'il n'avait pas de lettre, c'est que decidement Ghislaine acceptait la declaration avec ses consequences. Il pouvait donc respirer; pas si juvenile, sa declaration, que Soupert le disait; pas si naive, sa sortie; decidement, il etait vieux jeu, le maestro. Comme il montait l'escalier triomphant, il entendit qu'on l'appelait. --Monsieur Nicetas, une depeche. Il fallut redescendre; le doute etait difficile, la depeche surement venait de Chambrais. Elle en venait en effet, et elle etait signee de lady Cappadoce: "Empechement a la lecon aujourd'hui; previendrai quand pourra etre reprise." Il remonta a sa chambre. Soupert avait eu raison les lecons etaient momentanement suspendues. Etait-ce momentanement? Apres un moment d'accablement il se retrouva: jamais il ne pourrait attendre que lady Cappadoce le prevint; il fallait savoir et tout de suite, car malgre ce que cette depeche, arrivant dans ces circonstances; avait de significatif, il ne voulait pas desesperer encore tout a fait. Il ecrivit: "J'ai l'honneur de presenter a lady Cappadoce mon respectueux hommage, et de la prier de me faire savoir si les empechements dont parle sa depeche semblent probables pour vendredi." Timide devant Ghislaine, seul dans sa chambre, il etait resolu, car c'etait son amour qui faisait sa faiblesse, non son caractere, violent au contraire et emporte; la reponse de la gouvernante deciderait la question, et il voulait qu'elle le fut, incapable de rester dans le doute. Elle ne se fit pas attendre; des le lendemain elle arriva: "Lady Cappadoce aura le plaisir de prevenir M. Nicetas a l'avance lorsque les lecons pourront etre reprises, mais en ce moment il y a empechement a fixer une date." A ce court billet etait joint un cheque pour le paiement du mois. Il n'y avait plus d'explications plus ou moins plausibles a echafauder pour chercher un doute, c'etait bien un conge, malgre la forme aimable dont lady Cappadoce l'enveloppait, sans rien confesser. Ghislaine avait trouve un pretexte pour supprimer les lecons, et avec sa naivete ordinaire, la vieille Anglaise croyait a une simple suspension. Pour Ghislaine tout etait fini; elle voulait ne le revoir jamais, et elle prenait ses precautions pour qu'il en fut ainsi. Pour lui, rien ne l'etait; et il n'avait qu'a prendre les siennes pour la revoir le jour meme. Quand, cedant a ses demandes, il avait consenti a partir, un marche etait intervenu entre eux: "Vous vous souviendrez"; c'etait une condition; puisqu'elle ne l'observait pas, il allait reprendre l'entretien au point ou il avait eu la naivete de l'interrompre, et cette fois, il irait jusqu'au bout: elle ne voulait pas de l'amour respectueux dont il se serait contente; a elle la responsabilite de ce qui arriverait. Ce jour-la, elle venait ordinairement a Paris pour travailler dans l'atelier de Casparis; avant d'arreter son plan, il voulut savoir si elle viendrait; sans doute c'etait une sorte de faiblesse, quelque chose comme une acceptation "des empechements" mis en avant par lady Cappadoce; mais si comme il en etait sur a l'avance, les empechements n'existaient pas pour Casparis, il n'en serait que plus ferme dans sa resolution. A l'heure ou il savait qu'elle devait arriver, il alla s'installer avenue de Villiers, et en se promenant a une petite distance de l'atelier du statuaire, il attendit; bientot, il la vit descendre de voiture, accompagnee de lady Cappadoce, et aussitot, il partit pour la gare de Sceaux. Pour l'execution du plan qu'il avait combine, il fallait, en effet, qu'il s'introduisit dans la chambre de Ghislaine, non apres le diner, mais pendant le diner, et pour cela, il avait besoin d'arriver de bonne heure a Chambrais. Que Ghislaine fit laisser ses fenetres ouvertes le soir, quand elle n'imaginait pas qu'on pourrait entrer chez elle, rien n'etait plus naturel, mais instruite par l'experience, elle avait du prendre des precautions pour empecher une nouvelle surprise, et il y eut eu naivete a lui de proceder une seconde fois de la meme facon que la premiere. Qu'il se presentat a la grille d'entree, et le concierge ne le laisserait pas probablement passer. Qu'il essayat de penetrer dans la chambre a la nuit tombante, et il trouverait les volets clos: il devait donc manoeuvrer autrement. C'etait a sept heures que Ghislaine dinait avec lady Cappadoce, et c'etait a la meme heure que les jardiniers cessaient leur travail pour rentrer chez eux. Sa combinaison reposait sur cette concordance. A sept heures, l'aile du chateau ou se trouvait l'appartement de Ghislaine devait etre abandonnee; a sept heures les jardins devaient etre deserts; enfin a sept heures, les macons qui reparaient le mur du parc finissaient leur journee; si le hasard le favorisait, il avait des chances pour arriver a cet appartement sans etre rencontre et apercu; s'il ne le favorisait point, il s'en tirerait comme il pourrait ou il ne s'en tirerait pas; sa vie eut-elle ete en jeu que, dans l'etat de surexcitation ou il se trouvait, il n'aurait pas hesite. Au mur, la chance fut avec lui, et elle l'accompagna dans les jardins qui, comme il l'avait prevu, etaient deserts; mais ce qu'il n'avait pas prevu, c'etait que les persiennes de l'appartement de Ghislaine fussent deja fermees, et cependant quand il arriva en vue du chateau, il vit qu'elles l'etaient. Il resta decontenance, ne pensant meme pas a se cacher: c'etait l'aneantissement de son plan. Mais dans cette facade, un petit perron descendait au jardin; si la porte n'etait pas fermee il pourrait entrer par la; assurement cette voie etait plus perilleuse, mais il n'avait pas a choisir: cela ou rien. Il monta le perron et mit la main sur le bouton de la porte qui s'ouvrit. N'allait-il pas rencontrer quelque domestique, le bruit de ses pas n'attirerait-il pas l'attention? Marchant sur la pointe des pieds dans le vestibule sonore, il ouvrit la premiere porte qu'il trouva et qui, d'apres son estime, devait conduire dans l'appartement de Ghislaine. L'obscurite l'empecha tout d'abord de se reconnaitre, mais bientot il vit que cette piece meublee simplement devait etre habitee par la femme de chambre qui couchait aupres de Mlle de Chambrais. Il continua d'avancer et, ouvrant une autre porte, il se trouva dans un vaste cabinet de toilette, celui de Ghislaine. Son intention n'etait pas de se cacher comme la premiere fois, derriere un rideau, car les precautions prises indiquaient qu'il devait employer des moyens moins primitifs, et ce qu'il lui fallait c'etait quelque coin sombre ou mieux encore une armoire. Dans la partie du chateau qu'il connaissait, elles etaient nombreuses, et il en avait vu d'immenses; n'etait-il pas logique d'en supposer dans les pieces habitees par Ghislaine comme dans les autres? Apres un moment d'examen, il comprit qu'il n'avait que l'embarras du choix; il en ouvrit une, puis une autre, puis une troisieme, et se decida enfin pour un placard haut et profond qui servait a ranger les balais, les brosses, les plumeaux et tous les ustensiles de menage. La, il devait etre en surete; ce n'etait pas l'heure de se servir de ces objets, et en ayant soin d'enlever la cle de la serrure il ne courait pas risque d'etre enferme; il y entra et tira la porte sur lui. Il n'avait plus qu'a attendre; et comme il etait a son aise pour prendre les positions qu'il voulait, il pouvait rester la une partie de la nuit. Il y resta jusqu'a neuf heures et demie; a ce moment, il entendit qu'on entrait dans la chambre de Ghislaine: il y avait deux personnes. --Fermez la porte a clef, dit Ghislaine. --Oui, mademoiselle. Il reconnut que cette voix etait celle de Jeanne, une jeune femme de chambre attachee specialement au service de Ghislaine. Il se fit un certain remue-menage et un bruit d'allees et venues qui vint faiblement jusqu'a lui. --Est-ce que mademoiselle veut bien me permettre d'aller voir ma mere ce soir? demanda la femme de chambre. --Quand rentrerez-vous? --Je ne serai qu'une heure partie, mon frere me ramenera. --Allez; mais fermez la porte de votre chambre et emportez la cle. --Oui, mademoiselle. La femme de chambre traversa le cabinet de toilette et passa dans sa chambre dont elle ferma la porte donnant sur le vestibule; ainsi Ghislaine devait se croire en surete. Que faisait-elle? Il n'entendait aucun bruit qui le renseignat; mais peu importait, car son dessein n'etait pas d'aller dans la chambre, il attendrait qu'elle vint dans le cabinet de toilette. Au bout d'un quart d'heure a peu pres un filet de lumiere annonca qu'elle arrivait, et des profondeurs sombres de sa cachette il la vit poser sa bougie sur une console; elle etait a deux pas du placard, lui tournant le dos. Doucement, il sortit; avant qu'elle put pousser un cri, il la prit dans son bras et de l'autre main il lui ferma la bouche: --Ce soir, je ne partirai pas. FIN DE LA PREMIERE PARTIE DEUXIEME PARTIE I Le lendemain a midi, Philippe, le valet de chambre du comte de Chambrais, se decidait, apres avoir hesite plusieurs fois, a eveiller son maitre qui, rentre seulement a cinq heures, dormait du lourd sommeil des nuits prolongees. --Je demande pardon a monsieur le comte de le reveiller, dit-il en toussant discretement. C'est une depeche que j'ai recue de Mlle de Chambrais, il y a deja pres de deux heures; elle demande une reponse, alors... Brusquement le comte se mit sur son seant et prit le papier bleu que Philippe lui presentait sur un plateau. --Tire les rideaux. C'etait rue de Rivoli, en face des Tuileries, presque au coin de la place de la Concorde, que demeurait le comte, a l'une des expositions les plus claires et les plus ensoleillees de Paris assurement; cependant la nappe de lumiere crue qui emplit la chambre ne lui permit pas de dechiffrer la depeche qu'il tenait a bout de bras par coquetterie, il n'avait pas voulu se resigner encore aux lunettes ni aux pince-nez, et pour qu'il put lire, certaines conditions d'eclairage lui etaient necessaires, qu'il ne trouvait pas dans son lit drape de rideaux de satin rouge. --Lis toi-meme, dit-il en rendant la depeche a Philippe. "Prevenez mon oncle que j'ai besoin de le voir aujourd'hui et que je le prie de venir a Chambrais. S'il est deja sorti au recu de cette depeche, portez-la lui. Une voiture l'attendra a la gare a partir de deux heures." --Que me lis-tu la? --Rien que ce qui est sur la depeche. Le comte sauta a bas du lit et courut a la fenetre ou il trouverait l'eclairage qu'il lui fallait. Mais s'il n'avait rien compris a la depeche quand Philippe la lui avait lue, elle ne fut guere moins obscure quand il la lut lui-meme. Que se passait-il donc a Chambrais pour qu'elle l'appelat ainsi en toute hate? Il n'y avait pas a hesiter: il fallait partir. --Commande-moi deux oeufs et, une tasse de the, dit-il. Puis quand le valet de chambre fut sorti, il commenca a s'babiller. --Et je m'imaginais que l'emancipation me rendrait ma liberte! s'ecria-t-il tout a coup. Precisement, toutes sortes d'affaires exigeaient que ce jour-la il fut libre. A deux heures et demie, il avait un rendez-vous au Tattersall pour aider un de ses amis a choisir un cheval; a quatre heures, il presidait une seance d'escrime; a sept heures, il dinait au cabaret avec une petite femme charmante qui vingt fois avait refuse son invitation et capitulait enfin. Voila qu'il fallait changer tout cela, et ce qui l'ennuyait le plus au monde, ecrire un tas de lettres pour s'excuser: la visite au Tattersall, la seance d'escrime, passe encore, mais le diner! elle pourrait tres bien se facher, la petite femme charmante, alors c'etait une occasion perdue qui ne se retrouverait pas. A la hate il ecrivit ses lettres, a la hate aussi il avala son dejeuner, et a trois heures il descendait de voiture devant le perron du chateau ou Ghislaine l'attendait, seule. En la regardant il fut surpris de l'etrangete de son attitude, comme en ecoutant les quelques paroles qu'elle lui adressa, il le fut des sons rauques de sa voix tremblante. --Se serait-il passe quelque chose de plus grave que ce qu'il avait imagine? Ce fut ce qu'il se demanda en la suivant dans son appartement. Aussitot qu'ils furent entres dans le petit salon qui precedait la chambre de Ghislaine, elle ferma la porte avec un soin qu'il ne put pas ne pas remarquer; de meme il remarqua aussi que, malgre la chaleur, les fenetres donnant sur le Nord etaient closes. Il chercha les yeux de sa niece pour l'interroger, mais il ne les rencontra pas. --Eh bien! mon enfant, que se passe-t-il? demanda-t-il a mi-voix d'un ton affectueux et encourageant. Elle ne repondit pas. --Tu as besoin de moi, me voila, tout a ta disposition. Elle se cacha le visage entre ses deux mains et, d'une voix brisee, a peine perceptible, elle murmura. --La chose la plus infame, la plus monstrueuse.... L'emotion lui coupa la parole, et ce ne furent que des sons inintelligibles pour M. de Chambrais qu'elle prononca; puis, brusquement, elle s'arreta et fondit en larmes. Il comprit que ce qu'il avait imagine etait a cote de la verite, terrible a coup sur, mais sans pouvoir la deviner, sans oser meme l'envisager hardiment. Pourtant, il fallait venir en aide a la pauvre enfant, et par de bonnes paroles la pousser, la forcer: --Ma chere enfant, ma petite fille, si tu avais encore ton pere, ce qui t'oppresse, tu le lui confierais, n'est-ce pas? Il est vrai que je n'ai pas ete tout a fait un pere pour toi, mais je t'assure que j'en ai l'affection, la tendresse, l'indulgence.--Parle-moi donc comme s'il t'ecoutait. Il s'etait approche d'elle et l'avait prise dans ses bras; elle s'appuya contre lui, la tete basse, et il sentit qu'un tremblement la secouait. Il attendit un moment, car s'il fallait l'encourager, c'etait sans la brusquer. --Je n'ose pas, murmura-t-elle, je ne peux pas. Puis, baissant encore la voix: --Vous souvenez-vous de ce que vous m'avez dit a propos de mon gout pour la musique.... Un eclair le frappa: --Nicetas, s'ecria-t-il. --Oui. Tous deux en meme temps s'arreterent, et un silence s'etablit. M. de Chambrais se refusait a aller jusqu'ou ce qu'il voyait du desespoir de Ghislaine le poussait; et Ghislaine hesitait, reculait devant ce qu'il lui restait a dire. Il sentit qu'il devait l'aider et lui tendre une main qui l'entrainat et la soutint en meme temps. --Tu vois que j'avais raison de me defier de ce Nicetas et de te recommander la reserve avec lui. --Croyez, mon oncle, que je me suis toujours enfermee dans cette reserve. Ce fut un soulagement pour M. de Chambrais; il avait foi dans la parole de Ghislaine, et ce qu'elle disait, il savait qu'il pouvait le croire; si elle ne s'etait pas laisse prendre aux regards passionnes de ce musicien, rien de bien grave n'etait a craindre, semblait-il. Sans doute, il s'agissait de quelque declaration ridicule dont elle s'etait exagere la portee; il n'y avait qu'a congedier le drole, et cela serait facile. --Alors, parle, tu comprends qu'il faut tout me dire, si penible que cela puisse etre. --Comment? --Tu n'avais donc jamais encourage Nicetas? --Oh! jamais. --Cependant? --Je n'avais meme jamais admis la pensee qu'il put prendre mon attitude avec lui pour un encouragement: a la verite, il etait quelquefois etrange, souvent il me regardait d'une facon genante, il tenait des discours incoherents, mais je m'expliquais tout cela par la bizarrerie de son caractere. Comment supposer... --Evidemment. --Les choses en etaient la, et je me proposais meme d'observer avec lui une plus grande reserve encore, comme vous me l'aviez recommande, quand vendredi lady Cappadoce l'a retenu a diner.... --Et pourquoi? --Il y avait eu de l'orage; elle craignait qu'il ne fut mouille en retournant a la gare; enfin elle a pour lui, vous le savez, beaucoup de sympathie. Pendant le diner il s'etait montre ce que je l'avais toujours vu, ni plus ni moins etrange. En nous levant de table, lady Cappadoce et moi, nous fimes une promenade dans le parc, la pluie ayant cesse, et... lui partit pour la station; au moins je crus qu'il partait. Mais en rentrant apres notre promenade, je le trouvai dans ma chambre; sans doute il etait entre par une fenetre ouverte et il s'etait cache derriere un rideau d'ou il sortit quand je fus seule. Mon premier mouvement fut de me jeter sur la sonnette, mais il s'etait place entre elle et moi. Je pensai aussi a appeler, a crier, mais la peur du scandale me retint, la honte d'avoir a rougir devant les domestiques; et avant d'en venir la je voulus essayer de me defendre seule. --Bien, ma fille. --Dois-je vous repeter ce qu'il me dit? --Non, seulement ce qui est indispensable que je sache. --Il commenca par me dire qu'il fallait qu'il me parlat, qu'il y allait de sa vie; je lui repondis que je n'avais rien a entendre; que je l'ecouterais le lendemain, qu'il devait partir; mais il ne partit point et alors il se jeta a genoux.... --Je comprends, passe. --Je voulus sortir moi-meme, il se placa devant la porte. Je recommencai a le presser de partir, et il repondit qu'il m'obeirait si je voulais prendre l'engagement que je serais pour lui apres cet aveu ce que j'etais avant. Je refusai, et comme il s'obstinait a rester, a parler, je le menacai d'appeler a l'aide. A mon accent, il comprit que j'etais decidee a tout, plutot qu'a supporter ses outrages une minute de plus; il enjamba la fenetre, en me priant de me souvenir qu'il m'avait obei. --Et depuis? --Il m'etait impossible de le retrouver en face de moi; sans confesser la verite a lady Cappadoce, je la priai de lui ecrire pour le prevenir que les lecons etaient interrompues: puis pour ne pas etre exposee a ce qu'il revint dans ma chambre comme la premiere fois, je recommandai qu'on tint toutes les fenetres de mon appartement fermees, avant le diner; je me croyais en surete. Hier soir.... Elle s'arreta, et sa voix qui s'etait raffermie s'altera au point d'etre a peine intelligible. --Hier soir je rentrai chez moi, accompagnee de Jeanne; toutes les fenetres etaient fermees, et rien ne se presentait d'inquietant. Rassuree, je permis a Jeanne d'aller passer une heure chez sa mere, mais en lui ordonnant de fermer la porte de sa chambre et d'en emporter la clef: la mienne etait verrouillee. Au bout d'un certain temps, je passai dans le cabinet de toilette, et au moment ou je posai ma bougie sur la console.... --Il etait la! --Il me saisit dans son bras et me ferma la bouche d'une main. Je voulus appeler, me debattre, me degager, la force ma manqua. Quand je revins a moi, il n'etait plus la; une fenetre de ma chambre etait entrouverte. II Elle s'etait enfonce la tete dans la poitrine de son oncle, eploree, haletante, et lui la tenait sans trouver un mot a dire, bouleverse par la douleur et aussi fremissant d'indignation. --Ma pauvre enfant, murmurait-il, ma pauvre enfant! Puis s'interrompant dans sa tendre compassion, il se laissait aller aux mouvements de fureur qui le soulevaient: --Le miserable! L'horreur de la realite depassait ce qu'il avait ose craindre, et devant le desespoir de cette enfant qui lui inspirait une tendresse dont pour la premiere fois il sentait toute l'etendue, il restait aneanti. Cependant il fallait qu'il lui parlat, il fallait qu'elle comprit qu'elle pouvait se refugier en lui, car si quelque chose devait la relever et la soutenir c'etait a coup sur la certitude qu'elle ne serait pas abandonnee. --Ainsi, dit-il d'un ton qu'il aurait pris pour parler a un petit enfant, ta premiere pensee a ete de m'envoyer cette depeche. --N'etes-vous pas tout pour moi? --Oui, mon enfant, ton coeur ne t'a pas trompee: je suis a toi, entierement a toi et desormais je veux que nous vivions comme pere et fille. J'ai eu tort de penser que tu etais assez grande pour n'avoir plus besoin de moi, et ma part de responsabilite est lourde dans ce malheur. Si j'avais ete ce que je devais etre, si j'etais reste pres de toi je t'aurais protegee, ma presence seule eut empeche ce qui est arrive. Tout d'abord elle n'avait pas compris mais peu a peu la lumiere se faisait. --Oh! mon oncle, murmura-t-elle. --L'oncle fait place au pere; oncle, je l'etais quand je t'ai donne lady Cappadoce, et je l'etais aussi quand j'ai provoque ton emancipation; pere, je le suis en te disant que je ne te quitterai plus jusqu'au jour.... Il allait dire "de ton mariage"; mais ce mot prononce en ce moment ne pouvait qu'eveiller des douleurs et des hontes nouvelles: il le retint a temps. --Que je ne te quitterai plus jusqu'au jour ou tu ne voudras plus de moi. Elle releva la tete, et le regarda avec une emotion qui disait combien profondement elle etait touchee. --Pour aujourd'hui, reprit-il, tu me fais preparer mon appartement ici, celui que je suis venu occuper quand tu es restee seule. --Qui aurait prevu alors que je pourrais etre plus malheureuse un jour que je ne l'etais en ce moment? N'ayant rien a repondre a ce cri desespere, il continua pour qu'elle fut obligee de le suivre. --Il importe que personne ne puisse remarquer que tu n'es pas dans ton etat normal, et si tu etais forcee de te contraindre, si tu devais amener un sourire sur tes levres quand tu aurais des yeux pleins de larmes, ce serait un supplice que je veux t'epargner. Nous partirons donc demain ou apres-demain en voyage, pour aller droit devant nous; et bien entendu nous laisserons lady Cappadoce au chateau, n'emmenant que Philippe, qui est aussi incapable de voir ce qu'on ne lui montre pas que s'il etait aveugle. Il s'arreta quelques secondes, car ce qu'il avait a dire etait si delicat, si difficile, qu'il ne savait comment l'aborder: cette nuit n'avait pas fait que Ghislaine ne fut encore l'innocente et pure jeune fille qu'elle etait la veille, et il fallait qu'il parlat sans que cette innocence fut effleuree. --Il se peut, continua-t-il, que nous soyons empeches de revenir a Chambrais avant... plusieurs mois, un an, peut-etre. Sans doute, il est a esperer que cette crainte ne se realisera pas, et meme les probabilites sont pour la non realisation; mais il faut la prevoir; dans ce cas nous irions a l'etranger, quelque part ou nous aurions la certitude de n'etre pas connus, et nous attendrions. Comme il sentit la main qu'il tenait dans la sienne se mouiller de sueur, il poursuivit: --Si en ce moment je parle de cette menace qui, je le repete, est en dehors de la probabilite, c'est pour que des maintenant tu aies la certitude que quoi qu'il arrive, ce terrible secret restera entre nous; que ce qui s'est passe cette nuit et ce qui en peut resulter ne sera connu de personne; enfin que pour te defendre, te sauver, compatir a ton malheur, te plaindre ou te soutenir, tu auras une affection, une tendresse paternelles. Elle se jeta dans les bras de son oncle, mais sans trouver une parole, etouffee par les larmes. --A deux nous serons forts, dit-il doucement, et si pendant le temps qu'il nous reste a passer ici tu peux t'observer, j'arrangerai les choses pour que notre depart paraisse a tous la chose la plus naturelle du monde: lady Cappadoce sait-elle que tu m'as envoye une depeche? --Je ne crois pas. --Dans le cas ou elle le saurait, est-il possible que cette depeche soit une reponse a une lettre que tu aurais recue de moi? --Sans doute. --Eh bien! il en sera ainsi: notre voyage n'aura pas ete arrange aujourd'hui; je te l'aurai propose il y a plusieurs jours--ce qui a son importance, tu le comprends--aujourd'hui je ne serai venu que pour nous entendre definitivement. C'est ainsi que tout de suite je vais presenter les choses a lady Cappadoce. Toi, pendant ce temps, fais atteler une voiture qui me conduira a Paris. --Vous voulez? --Ne t'imagine pas, pauvre petite, que je veuille revenir sur ce que j'ai dit: je suis a toi, entierement; si je vais a Paris c'est pour toi; je dois voir ce miserable. Elle eut un fremissement. --C'est de ton honneur qu'il s'agit, c'est de l'honneur de notre nom; aie confiance en moi. Elle releva la tete et lui tendant la main: --Toute confiance, mon oncle. --Si tu ne veux pas rester ici, exposee aux questions de lady Cappadoce et a sa curiosite, viens avec moi a Paris, tu m'attendras a l'hotel tandis que je serai chez lui, et nous rentrerons ce soir ensemble. A la veille d'un depart, il est tout naturel qu'on ait des courses a faire dans les magasins. Ce sera ton explication. Pendant que le comte annoncait son voyage a lady Cappadoce, si ebahie qu'on ne l'emmenat point qu'elle ne trouvait pas un mot a repondre, Ghislaine, devant une glace se baignait le visage, tachant d'effacer les traces de ses larmes: quand M. de Chambrais la fit appeler, elle etait prete a partir. En chemin, pour la distraire, il voulut discuter leur plan de voyage: ou desirait-elle aller? Mais elle n'avait aucun desir, bien qu'elle ne fut pas plus blasee sur les voyages que sur les autres plaisirs, qui avaient ete reserves pour ses premieres annees de mariage. Si l'ete leur interdisait l'Espagne et l'Italie, il leur restait les pays du nord: la Hollande, la Norvege. Le Danemark ne la tentait pas plus que la Hollande, la Norvege que le Danemark. Pourquoi ne pas rester en France, dans un village au milieu des bois, ou au bord de la mer? A quoi bon parcourir des pays plus ou moins curieux qu'elle verrait mal? Mais elle n'eut pas plutot fait cette reponse qu'elle en co