Project Gutenberg's Les Pardaillan 02, L'epopee d'amour, by Michel Zevaco This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included with this eBook or online at www.gutenberg.net Title: Les Pardaillan 02, L'epopee d'amour Author: Michel Zevaco Release Date: August 31, 2004 [EBook #13339] Language: French Character set encoding: ASCII *** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LES PARDAILLAN 02 *** Produced by Renald Levesque MICHEL ZEVACO LES PARDAILLAN L'epopee d'amour I OU UNE MINUTE DE JOIE FAIT PLUS QUE DIX-SEPT ANNEES DE MISERE Le marechal de Montmorency avait retrouve, au bout de dix-sept ans, sa femme, Jeanne de Piennes, sa femme dont la felonie de son frere cadet, le marechal de Damville, l'avait separe. Il revoyait, comme dans un songe, la scene ou Damville feignait de lui avouer qu'il avait ete l'amant de Jeanne... son duel avec lui ou il avait cru le laisser mort sur place... et la disparition de la comtesse de Piennes, duchesse de Montmorency. Il revoyait son divorce, son mariage avec une autre femme que, d'ailleurs, il n'avait jamais aimee, l'image de la premiere demeurant tout entiere en son coeur. Les annees coulaient et, soudain, un jeune seigneur, un jeune heros, le chevalier de Pardaillan, lui apportait une lettre de celle qu'il croyait a jamais disparue de sa vie. Jeanne de Piennes etait vivante! Dans sa lettre, elle en appelait a son ancien seigneur et maitre, elle clamait la felonie de Damville, elle demandait grace et secours pour Loise, sa fille, a lui, duc de Montmorency. Une aube de gratitude et de joie s'etait levee dans l'ame du vieux duc: il avait ete, mais en vain, en appeler de son frere a la justice du roi, en vain il l'avait provoque, sachant qu'il tenait en son pouvoir Jeanne et sa fille, en vain il avait fouille Paris pour les retrouver, et il allait retomber dans sa nuit de deuil quand, de nouveau, le chevalier de Pardaillan etait venu a lui. Ce jeune homme, heros d'un autre age, dont peut-etre il devinait confusement le secret, l'avait conduit par la main a la demeure mysterieuse ou se cachait tout ce qu'il avait aime au monde, l'avait mis en presence de Jeanne de Piennes, la premiere duchesse de Montmorency. L'heure tant esperee, apres dix-sept ans de larmes et de deuil, etait enfin sonnee. Enfin, il retrouvait tout ce qu'il avait cheri et qui avait ete la joie de son coeur, la moelle de ses os, l'essence meme de son etre; en un mot, celle qu'il avait aimee. Helas! comme une seve trop puissante fait craquer le bourgeon, le bonheur avait fait craquer le cerveau de celle qui avait ete sienne. Comment la retrouvait-il? Folle?... Jeanne de Piennes, dans les derniers jours de son martyre, alors qu'elle se sentait mortellement atteinte, ne vivait plus qu'avec une pensee: "Il ne faut pas que je meure avant d'avoir assure le bonheur de ma fille... Et quel bonheur peut-il y avoir pour la pauvre petite tant qu'elle ne sera pas sous l'egide de son pere!... Oui! retrouver Francois, meme s'il me croit encore coupable... mettre son enfant dans ses bras... et mourir alors!..." Lorsqu'elle interrogea le chevalier de Pardaillan, lorsque celui-ci lui dit que c'etait a un autre que lui de dire comment sa lettre avait ete accueillie par le marechal, Jeanne eut des lors la conviction intime que Francois avait lu la lettre, et qu'il savait la verite. Et elle attendit. Lorsque le vieux Pardaillan lui annonca que le marechal etait la, elle ne parut pas surprise. Aucune commotion ne l'agita. Seulement, elle murmura: "Voici l'heure ou je vais mourir!..." La pensee de la mort ne la quittait plus. Elle ne la desirait ni ne la craignait. Au vrai, elle se sentait mourir. Qu'y avait-il de brise en elle? Pourquoi le retour du bien-aime n'avait-il provoque dans son ame qu'une sorte de flamme devorante et aussitot eteinte? Elle ne savait. Mais, surement, quelque chose se brisait en elle. Et elle put se dire: Voici la mort! Voici l'heure du repos!... Elle etreignit convulsivement Loise dans ses bras et murmura a son oreille quelques mots qui produisirent sur la jeune fille quelque foudroyant effet, car elle essaya en vain de repondre, elle fit un effort inutile pour suivre sa mere et elle demeura comme rivee defaillante, soutenue par le vieux Pardaillan. Telle etait l'immense lassitude de Jeanne, telle etait la morbide fixite de sa pensee, qu'elle ne s'apercut pas de l'evanouissement de Loise. Elle se mit en marche en songeant: "O mon Francois, o ma Loise. Je vais donc vous voir reunis! Je vais donc pouvoir mourir dans vos bras!..." Elle ouvrit la porte que lui avait indiquee Pardaillan et elle vit Francois de Montmorency. Elle voulut, elle crut meme s'elancer vers lui. Elle crut pousser une grande clameur ou fulgurait son bonheur. Et tout ce mouvement de sa pensee se reduisit brusquement a cette parole qu'elle crut prononcer: "Adieu... je meurs..." Puis il n'y eut plus rien en elle. Seulement, ce ne fut pas son corps qui mourut... Sa pensee seule s'aneantit dans la folie: cette femme qui avait supporte tant de douleurs, qui avait tenu tete a de si effroyables catastrophes, cette admirable mere qui n'avait ete soutenue pendant son calvaire que par l'idee fixe de sauver son enfant, cette malheureuse enfin s'abandonna, cessa de resister des l'instant ou elle crut sa fille sauvee, en surete! la folie qui, sans doute, la guettait depuis des annees, fondit sur elle. Dix-sept ans et plus de malheur n'avaient pu la terrasser. Une seconde de joie la tua. Mais, par une consolante misericorde de la fatalite qui s'etait acharnee sur elle,--si toutefois il est des consolations dans ces drames atroces de la pensee humaine!--par une sorte de pitie du sort, disons-nous, la folie de Jeanne la ramenait aux premieres annees de sa radieuse jeunesse, de son pur amour, dans ces chers paysages de Margency, ou elle avait tant aime... Pauvre Jeanne! Pauvre petite fee aux fleurs! L'histoire injuste ne t'a consacre que quelques mots arides. Pour le reveur qui aime a penetrer d'un pas hesitant dans les sombres annales du passe, qui cherche en tremblant parmi l'amas des decombres, l'humble fleurette qui a vecu, aime, souffert, tu demeures un pur symbole de la souffrance humaine, et nous qui venons de retracer ta douleur, nous saluons d'un souvenir emu ta douce et noble figure. Lorsque le marechal de Montmorency revint a lui il se souleva sur un genou et, jetant a travers la salle le regard etonne de l'homme qui croit sortir d'un reve, il vit Jeanne assise dans un fauteuil, souriante la physionomie apaisee, mais, helas! les yeux sans vie. Une jeune fille agenouillee devant elle, la tete cachee dans les genoux de la folle, sanglotait sans bruit. Francois se releva et s'approcha, en titubant, de ce groupe si gracieux et si melancolique. Il se baissa vers la jeune fille et la toucha legerement a l'epaule. Loise leva la tete. Le marechal la prit par les deux mains, la mit debout sans que sa mere essayat de la retenir et il la contempla avec avidite. Il la reconnut a l'instant. Loise etait le vivant portrait de sa mere. Ou plutot elle etait le commencement de Jeanne telle qu'il l'avait vue et aimee a Margency. "Ma fille!" balbutia-t-il. Loise, toute frissonnante de sanglots, se laissa aller dans les bras du marechal et, pour la premiere fois de sa vie, avec un inexprimable ravissement mele d'une infinie douceur, elle prononca ce mot auquel ses levres n'etaient pas accoutumees... "Mon pere!..." Alors, leurs larmes se confondirent. Le marechal s'assit pres de Jeanne dont il garda une main dans sa main, et prenant sa fille sur ses genoux, comme si elle eut ete toute petite, il dit gravement: "Mon enfant, tu n'as plus de mere... mais, dans le moment meme ou ce grand malheur te frappe, tu retrouves un pere..." Ce fut ainsi que ces trois etres se trouverent reunis. Lorsque le marechal et Loise eurent repris un peu de calme a force de se repeter qu'a eux deux ils arriveraient a sauver la raison de Jeanne, lorsque leurs larmes furent apaisees, ce furent de part et d'autre les questions sans fin. Et Francois apprit ainsi par sa fille, en un long recit souvent interrompu, quelle avait ete l'existence de celle qui avait porte son nom... A son tour, il raconta sa vie, depuis le drame de Margency. Et au moment ou, enlaces, ils deposerent sur le front pale de Jeanne leur double baiser, il etait pres de minuit. II OU LA PROMESSE DE PARDAILLAN PERE EST TENUE PAR MAITRE GILLES Le marechal de Damville, apres avoir assiste a l'investissement de la maison de la rue Montmartre, s'etait empresse de regagner l'hotel de Mesmes. Il tenait les deux Pardaillan et se promettait de ne pas les laisser echapper. En effet, la mort seule de ces deux hommes pouvait lui garantir sa propre securite. Ils etaient tous les deux possesseurs d'un secret qui pouvait l'envoyer a t'echafaud. Lorsque, persuade que le vieux Pardaillan avait suivi la voiture qui enlevait Jeanne de Piennes, le marechal s'etait decide a rompre avec lui, il avait en meme temps decide de supprimer ce dangereux auxiliaire. Il se privait ainsi d'un aide precieux. Mais il y gagnait une certaine tranquillite en ce qui concernait ses prisonnieres. Damville s'etait jete dans la conspiration de Guise uniquement en haine de son frere: pour acquerir Damville, Guise avait promis la mort de Montmorency. Francois mort, assassine par quelque bon proces, Henri devenait le chef de la maison, l'unique heritier, un seigneur presque aussi puissant et peut-etre plus riche que le roi; on lui donnait l'epee de connetable qu'avait illustree son pere; il etait presque le deuxieme personnage du royaume! Voila les pensees qui, lentement, s'etaient agglomerees dans la conscience du rude marechal, et dont la pensee initiale avait ete le desir effrene de se debarrasser de son frere. Or, cette haine elle-meme avait pris sa source dans l'amour d'Henri pour Jeanne de Piennes. Repousse a Margency par la fiancee de son frere, il s'etait atrocement venge. Les choses en etaient la lorsqu'il rencontra Jeanne et s'apercut ou crut s'apercevoir que sa passion mal eteinte se reveillait plus ardente que jadis. La conspiration qui devait faire Guise roi de France conduisait Damville a la puissance; du meme coup, son frere disparaissait; Jeanne de Piennes n'avait plus de raison de demeurer fidele a Francois; et cette puissance acquise conduisait Henri a la conquete de Jeanne. On s'explique maintenant que Damville s'empressat de se saisir de Jeanne et de sa fille pour que Francois ne put jamais les rencontrer; on s'explique aussi sa moderation relative vis-a-vis de ses prisonnieres. Il voulait un beau jour apparaitre a Jeanne et lui dire: "Je suis immensement riche, je suis le plus puissant du royaume apres le roi; je serai peut-etre un jour roi de France, car, en notre temps, le pouvoir appartient aux plus audacieux. Voulez-vous partager cette puissance et cette richesse, en attendant que je place une couronne sur votre tete?" Et il ne doutait pas d'eblouir Jeanne de Piennes! On comprend donc l'immense interet qu'avait Damville a ce que le chevalier de Pardaillan, feal de Montmorency, croyait-il, ignorat toujours ou se trouvaient Jeanne et Loise. De la, la necessite de cacher cette retraite au vieux Pardaillan qui n'hesiterait pas a avertir son fils! De la, la fureur du marechal lorsque d'Aspremont lui eut persuade que le vieux routier avait suivi la voiture! De la. Sa resolution de le tuer d'abord, de tuer ensuite le fils! Or, il croyait que le vieux Pardaillan etait mort au moment ou il quitta Paris pour se rendre a Blois a la suite du roi. Maintenant on comprend sa stupefaction, sa rage, et aussi sa terreur de retrouver Pardaillan bien vivant, Pardaillan avec son fils! Et quelles durent etre ses pensees lorsqu'il vit Jeanne elle-meme!... C'etait l'ecroulement de tout son plan. Les Pardaillan denoncant la conspiration, Francois reprenant Jeanne, il vit tout cela d'un coup d'oeil, et lorsqu'il reprit le chemin de l'hotel de Mesmes, il etait bien resolu a obtenir un ordre du roi, a revenir lui-meme faire le siege de la maison, de tuer de sa main les deux Pardaillan. Il voulait avant tout savoir comment le vieux Pardaillan, qu'il avait laisse pour mort au fond de sa cave, se trouvait parfaitement en vie, et comment Gilles avait pu laisser Jeanne de Piennes s'echapper de chez Alice. Il avait cede a la priere menacante de Jeanne en lui disant: "Ces deux hommes sont a vous, prenez-les!" Mais, en cedant, il s'etait dit simplement qu'ainsi il les tenait tous quatre et qu'il les reprendrait dans un seul coup de filet. Malgre ces assurances qu'il se donnait a lui-meme, il se sentait devore d'inquietude et, lorsqu'il atteignit l'hotel de Mesmes, il ecumait de rage. Il parcourut rapidement l'hotel sans retrouver personne. "Fou que je suis! gronda-t-il, le miserable Gilles doit se trouver lui aussi aux Fosses-Montmartre!... a moins qu'il n'ait fui!..." Il allait rebrousser chemin et sortir lorsqu'il eut l'idee de pousser jusqu'a l'office. Il lui fallut pour cela longer ce corridor ou se trouvait la porte de la fameuse cave et ou avait eu lieu la grande bataille de Pardaillan. Or, en passant devant la cave, le marechal vit la porte ouverte. Il se pencha et apercut une faible lueur. "Si ce pouvait etre lui!" grinca-t-il entre ses dents. Cette cave qui eut du etre la tombe de Pardaillan deviendrait celle de Gilles, voila tout. Il n'y aurait que le cadavre de change! Il descendit avec precaution. A mesure qu'il descendait, l'interieur de la cave lui apparaissait plus nettement. Un spectacle etrange, presque fantastique, s'offrit a sa vue. Il se glissa alors sans bruit dans un angle obscur pour ne rien perdre du spectacle en question. La scene que nous allons retracer et qui se deroula sous les yeux du marechal, etait eclairee par une torche de resine qui tracait un cercle de lumiere, tandis que le restant de la vaste cave demeurait plonge dans les tenebres. Dans ce cercle de lumiere, eclaire par les lueurs fumeuses de la torche, apparaissaient deux hommes. L'un d'eux etait debout, attache par des cordes a une espece de poteau de torture. L'autre etait assis sur un billot de bois, en face du patient. Celui qui etait attache au poteau etait assez jeune encore; il avait une figure bleme de terreur et poussait des gemissements a fendre l'ame la plus dure. L'autre etait un vieillard a physionomie demoniaque; une espece de rictus balafrait ce visage couture de rides. Il etait accroupi plutot qu'assis sur son billot, et il s'occupait tres consciencieusement a aiguiser son couteau. Or, ce vieux qui semblait se preparer a quelque besogne de bourreau, c'etait Gilles. Le jeune, c'etait Gillot. Expliquons, en quelques mots, comment Gillot se trouvait dans cette cave alors que la plus elementaire notion de la prudence eut du lui conseiller de mettre le plus d'espace possible entre lui et son digne oncle. Gillot avait recu du ciel un certain nombre de vices en partage. Il etait poltron, cafard, libidineux, gourmand ou plutot goinfre, paresseux, faineant, mechant quand il pouvait, lache par consequent, en somme un repugnant personnage. Mais par-dessus tout, Gillot etait avare. Il tenait cela de son oncle, qui etait l'avarice incarnee. Ce fut cette avarice qui perdit l'infortune Gillot, de meme que l'amour perdit Troie. En effet, au moment ou, apres l'heroique resistance de Gilles, qui, comme on l'a vu, s'etait obstinement refuse a reveler le secret du marechal, Gillot, pour sauver ses oreilles, avait raconte a Pardaillan en quelle maison se trouvaient Jeanne de Piennes et Loise; a ce moment-la, disons-nous, profitant de la prostration de son oncle et de l'emotion des deux Pardaillan, Gillot s'etait eclipse sans bruit. Il venait de sauver ses oreilles--ces larges oreilles auxquelles, d'apres les dires du vieux Pardaillan, qui avait des idees speciales en esthetique, il avait si grand tort de tenir. Mais ce n'etait pas tout, les oreilles ne constituant en somme qu'un ornement de sa figure. Il s'agissait maintenant de sauver le corps tout entier. Pardaillan n'avait menace que les oreilles, et encore pretendait-il ainsi embellir la face rougeaude de Gillot. Mais Gilles! Ah! l'inexorable colere de l'oncle s'attaquerait a sa vie meme! Gillot s'attendait pour le moins a etre pendu si jamais il se trouvait nez a nez avec le terrible vieillard qui n'avait pas hesite a offrir sa vie et sa fortune plutot que d'encourir la disgrace de son maitre! Et ce maitre lui-meme que ferait-il de Gillot?... Gillot fremit. Gillot sentit des ailes pousser a ses talons. Gillot escalada l'escalier avec toute la velocite de l'epouvante la plus justifiee. Gillot en quelques secondes, se trouva dans l'office, et la. il se dit: "Voyons, je ne puis rester a Paris. Si je n'y mourais de pendaison, de strangulation ou d'estrapade, j'y mourrais de peur, ce qui est tout un. Il faut que je m'en aille!" Et Gillot fit un mouvement pour s'elancer. Mais au meme instant, sa figure se rembrunit. Pour aller loin, il faut beaucoup d'argent. Presque aussitot, une reflexion traversa sa cervelle matoise et sa figure prit a l'instant une expression d'hilarite qui eut pu faire croire qu'il devenait fou. Non, Gillot n'etait pas fou! Simplement, il venait de se rappeler que s'il etait pauvre, son oncle etait fort riche! A force de musarder et de fouiller dans l'hotel, Gillot avait decouvert depuis longtemps le venerable coffre ou Gilles entassait les ecus qu'il avait gagnes indistinctement avec ceux qu'il avait voles. Saisir une pioche, s'emparer des clefs, voler vers l'appartement de son oncle, ouvrir le cabinet ou se trouvait le fameux coffre, tout cela ne fut pour le rapide Gillot que l'affaire de deux minutes. Or, il se disait que Gilles en avait bien encore pour un bon quart d'heure avec les Pardaillan. Gillot, avant de porter le premier coup, tata le couvercle du coffre pour voir ou il faudrait frapper. Et il tressaillit alors d'un long tressaillement de joie et de surprise: au premier mouvement qu'il avait fait, il avait souleve le couvercle! Le coffre n'etait pas ferme! Pourquoi? (Nos lecteurs n'ont pas oublie sans doute que le vieux Pardaillan avait passe par la.) Gillot leva le couvercle sans plus de reflexions et poussa un rugissement de joie, tomba a genoux, et plongea ses deux bras jusqu'aux coudes dans les piles d'ecus. A ce moment, Gillot oublia le ciel et la terre. Il oublia Pardaillan. Il oublia son oncle. Apres un temps d'extase et de contemplation, Gillot en vint pourtant a se dire qu'il etait la pour emplir ses poches, operation qu'il commenca aussitot. "Jamais je ne pourrai tout emporter!" grommela-t-il avec un soupir de furieux regret, un vrai soupir d'avare. Gillot etait tout entier dans ce mot. Pele-mele, cependant, il entassait les ecus dans ses poches, dans ses chaussures, dans son pourpoint, sans songer qu'il ne pourrait faire un pas dans la rue sans resonner comme un mulet a sonnettes et sans risquer de semer de l'or sur la route. Une fois qu'il se fut vautre tout son soul dans cet argent et cet or, Gillot, les jambes ecartees, les bras raides, tout pesant et tout embarrasse, se recula en murmurant: "Quel malheur! j'en ai a peine la moitie. Or ca, fuyons!" Il se detourna vers la porte et demeura petrifie. Son oncle etait la! Le terrible Gilles, accote a la porte fermee, le regardait faire, avec un sourire blafard. Gillot voulut joindre les mains, et dans ce mouvement, deux ou trois ecus roulerent sur le carreau. Gillot se laissa tomber a genoux, et alors ce furent ses chausses qui creverent, la danse des ecus recommenca, une course d'or que le vieillard suivait du coin de l'oeil en continuant a sourire le plus hideusement du Monde. Ce que voyant, Gillot essaya de sourire aussi: d'ou le choc de deux grimaces extraordinaires. --Mon oncle, mon digne oncle, balbutia Gillot. --Que fais-tu la? demanda le vieillard. --Je... vous voyez... je... range votre coffre... Ah bon! Tu ranges mon coffre? Eh bien, continue, mon garcon. Gillot demeura interloque. --Que... je continue? --Mais oui: il y a ici dans mon coffre vingt-neuf mille trois cent soixante-cinq livres en argent et soixante mille deux cent vingt-huit livres en or; en tout, si je sais compter, quatre-vingt-neuf mille cinq cent quatre-vingt-treize livres. Compte, mon garcon, compte devant moi, ecu par ecu; range-moi tout cela par piles de vingt-cinq; l'or a droite, comme etant plus noble; l'argent a gauche; allons... qu'attends-tu? --Voila, mon digne oncle, mon bon oncle, voila! fit Gillot. Et il se mit a vider ses poches, ses chaussures, son pourpoint. Le rangement commenca avec ordre et methode sous les yeux de l'oncle qui brillaient comme des escarboucles. A mesure que chaque pile reprenait sa place dans le coffre, un nouveau soupir s'etranglait dans la gorge de Gillot, tandis que l'oncle comptait: "Encore quinze mille... encore douze mille..." Le total baissait de plus en plus, a mesure que les ecus etaient reintegres. L'operation, comme bien on pense, dura longtemps. Commencee vers deux heures, elle s'acheva a cinq heures du soir. Or, cette operation s'accomplissait en meme temps que le roi Charles IX faisait sa rentree dans Paris, en meme temps que les deux Pardaillan se battaient rue Montmartre contre les mignons de Damville. Donc, l'oncle Gilles annoncait le total a mesure que les piles d'or et les piles d'argent s'entassaient dans le coffre. "Il ne manque plus que cinq mille livres... plus que quatre mille... plus que trois mille..." Gillot qui venait de placer delicatement le dernier ecu et de pousser un dernier soupir, Gillot regarda autour de lui et ne vit plus rien. Le carreau apparaissait donc tout entier: il n'y avait plus un seul ecu. "Comment dites-vous, mon oncle? fit Gillot. --Je dis qu'il ne manque plus que trois mille livres." Gillot se fouilla et tira de sa poche l'ecu, les deux sols et les six deniers qui constituaient sa fortune personnelle. Heroiquement, il les tendit au vieillard qui s'en saisit, les fit disparaitre, et dit: --Apres!... --Apres, mon oncle? --Oui, les trois mille livres! --Mais je n'ai plus rien, mon oncle! --Allons, depeche-toi, sans quoi je te fouille. --Fouillez-moi, mon bon oncle... je n'ai plus rien! Gilles etouffa un grognement de desespoir, palpa de ses mains tremblantes les vetements de Gillot, et une sueur froide pointa sur son crane. Gillot ne mentait pas!... --Deshabille-toi! Gillot obeit, plus mort que vif. Le vieux Gilles examina chaque vetement, sonda les coutures, retourna les poches, dechira les doublures... Il dut se rendre enfin a l'horrible verite: Trois mille livres manquaient au tresor!... Une sauvage imprecation et un hurlement d'epouvante retentirent dans le cabinet; l'imprecation venait de Gilles, qui en meme temps rugissait: --Rends-les-moi, miserable! Le hurlement venait de Gillot que son oncle venait de saisir a la gorge. --Mes economies de cinq ans! hurla Gilles. Mais qui, qui donc me les a pris, mes pauvres ecus? Mes pauvres ecus, ou etes-vous?... Seul, le vieux Pardaillan eut pu repondre a cette question. Mais Gillot crut que le moment etait venu de rentrer en grace et insinua: --Mon oncle, je vous aiderai a les retrouver! --Toi! hurla le vieillard qui avait oublie son neveu, toi, miserable! Toi qui venais pour me voler! Toi! attends! Tu vas voir ce qu'il en coute de se faire larronneur et traitre! Habille-toi! vite! En meme temps, il secouait son neveu avec une force qu'on n'eut pu lui soupconner. Enfin, il le lacha, et Gillot se revetit rapidement. Gilles, cependant, s'apaisa par degres. Lorsque Gillot fut pret, il le harponna au cou de ses doigts longs, osseux, durs comme du fer, et ayant soigneusement referme le cabinet, il l'entraina. --Misericorde! gemit Gillot. Arrive au rez-de-chaussee, Gilles lacha son neveu, et tirant une dague aceree, lui dit: --Au premier mouvement que tu fais pour fuir, je t'egorge! Cette menace rassura un peu Gillot. On ne voulait donc pas le tuer, puisqu'il n'etait menace de mort que s'il tentait de fuir! --Marche devant! reprit l'oncle, sa dague a la main. Guide, ou plutot pousse, par le vieillard, Gillot passa dans le jardin, et entra dans la remise du jardinier. --Prends ce pieu! commanda l'oncle en designant un assez long poteau pointu par un bout. Gillot obeit et chargea le poteau sur son epaule. --Prends cette corde! Prends cette beche! ajouta l'oncle. Le neveu se chargea des objets qu'on venait de lui designer. Ainsi charge des instruments de supplice que le redoutable vieillard trouva amusant de lui faire porter, Gillot reprit le chemin de l'office, puis il penetra dans le couloir de la cave. Dans l'office, Gilles avait pris en passant une torche et un couteau. Il poussa son neveu dans la cave et, lorsqu'ils furent descendus, il l'entraina au fond et lui dit: --Creuse ici! Gillot, veritable loque humaine, decompose par la terreur, hebete, se mit a creuser avec la beche. Le trou creuse, Gillot y planta le poteau et l'enfonca profondement a coups de maillet jusqu'a ce que Gilles, ayant constate qu'il tenait solidement, criat: Assez! Alors le vieillard saisit son neveu, le colla au poteau et l'y attacha avec la corde, de facon qu'il ne putremuer ni les bras, ni les jambes, ni la tete. Gillot, fou de peur, se laissait faire, et l'instinct vital ne lui suggerait pas une revolte. --Que voulez-vous donc faire de moi? balbutia-t-il. --Tu vas le savoir, dit l'oncle. Le vieillard poussa devant Gillot une sorte de billot de bois, s'y assit et se mit a aiguiser sur la lame de sa dague le couteau de cuisine qu'il avait apporte. A la vue de ces apprets, Gillot commenca a pousser des gemissements ininterrompus. Ce fut a ce moment-la que le marechal de Damville penetra dans la cave. "Tu m'impatientes avec tes clameurs de cochon qu'on egorge, cria Gilles. Si tu ne te tais, je serai force de te tuer. Gillot observa instantanement un silence absolu. "Il ne veut donc pas me tuer! songea-t-il. Mais alors, que veut-il?..." --Voyons, reprit alors le vieux Gilles. Je vais te juger en mon ame et conscience. C'est te dire que je serai indulgent, autant que tes crimes peuvent meriter l'indulgence. Reponds-moi en toute franchise. --Oui, mon oncle. Je vous le promets bien, fit Gillot commencant a se rassurer. Cependant, il louchait fortement sur le couteau que le vieillard continuait a affuter paisiblement. Celui-ci reprit: --Tu as donc suivi la voiture ou monseigneur avait cache ses prisonnieres? --Oui, mon oncle. Jusqu'a la rue de la Hache. --Quelqu'un t'a-t-il vu? --Je crois que M. d'Aspremont a du m'apercevoir. Mais je ne pense pas qu'il m'ait reconnu. --Et quelle etait ton idee en suivant la voiture? --Rien. Je voulais voir, voila tout. --Et tu as vu ce que tu ne devais pas voir, mon garcon! --Helas! je m'en repens bien, mon digne oncle! --Bon. Maintenant, dis-moi, fripon, dis-moi, miserable, quel demon t'a pousse a raconter ce que tu n'aurais jamais du voir aux deux damnes Pardaillan? --Ce n'est pas un demon. Je voulais sauver mes oreilles, mon oncle. --Ah! miserable lache! Tu voulais sauver tes oreilles, alors que je te donnais l'exemple! Alors que j'offrais toute ma fortune, ce dont je fusse mort de chagrin si on l'eut acceptee! Sais-tu bien, infame, quels malheurs ta trahison va attirer sur mon illustre maitre? --Helas! pardonnez-moi, mon oncle! --Et moi-meme, que vais-je devenir? Que vais-je repondre a ce puissant seigneur lorsqu'il va me demander des comptes? Le vieux Gilles etait sincere. Il avait laisse tomber sa tete dans ses deux mains et se demandait s'il ne valait pas mieux mourir plutot que d'avoir a essuyer la colere du marechal. Cependant, il avait un temoin de sa resistance et de sa parfaite innocence. Ce temoin n'etait autre que Gillot lui-meme. Gillot etait donc precieux a conserver. --Ecoute! dit-il en relevant la tete. Je ne te condamne pas a mort. Monseigneur prendra a ton egard telle decision qui lui conviendra. Mais il faut que je punisse ta lachete, ta trahison qui me met moi-meme au pied du gibet, sans compter qu'elle me deshonore. Note que je ne te parle pas des trois mille livres qui manquent a mon coffre... --Mais ce n'est pas moi! hurla Gillot. --Que je ne te parle pas, continua Gilles impassible du vol enorme que tu as voulu perpetrer. Que n'as-tu eu l'idee de me poignarder plutot que de toucher a mes pauvres chers ecus?... Mais je te pardonne ce crime, te dis-je!... Et quant a ta trahison, monseigneur en jugera, et peut-etre te fera-t-il grace si tu lui racontes les choses telles qu'elles se sont passes. Me le jures-tu? --Sur ma part de paradis, je le jure! --Bon. En ce cas, je vais me contenter de juger le tort que tu me causes a moi-meme en me faisant courir le risque d'etre pour le moins chasse par monseigneur. Et je vais te punir par ou tu as peche... --Comment cela? Comment cela? bredouilla Gillot en verdissant de terreur. --Oui, tu as trahi ton maitre et ton oncle pour sauver tes oreilles. Eh bien, je vais te couper les oreilles! --Misericorde! rugit l'infortune Gillot. Gilles s'etait leve tranquillement et essayait le tranchant de son couteau sur l'ongle de son pouce. Il s'approcha de son neveu qui, livide, les yeux fermes, eut encore la force de se degager. --Au moins, n'en coupez qu'une!... Il avait a peine termine cette singuliere objurgation qu'une clameur terrible jaillit de sa gorge: le terrible vieillard venait de lui saisir l'oreille droite et, la tirant fortement, l'avait tranchee d'un seul coup de couteau. L'oreille tomba sur le sol de la cave. --Grace pour celle qui me reste, vocifera Gillot. ivre d'epouvante et de douleur. Grace! pitie... Un deuxieme hurlement lui echappa, et alors il s'evanouit. Avec la meme tranquillite, l'oncle etait passe a gauche et, au bout d'une seconde, l'oreille gauche de Gillot avait rejoint son oreille droite sur le sol ensanglante. Nul n'evite sa destinee, assurent les fatalistes. Il parait que celle du malheureux Gillot etait d'etre tot ou tard prive de ces deux vastes et larges ornements que la nature avait prodigalement octroyes a chaque face de son visage. Une fois sa besogne accomplie, le hideux vieillard se mit a sourire. Mais lorsqu'il vit son neveu inonde de sang, lorsqu'il le vit sans connaissance, il fremit et grommela: "Diable! il ne faut pas que cet imbecile meure tout de suite. Il est mon temoin devant le marechal!" Il s'empressa donc de courir a l'office et en rapporta de l'eau, du vin sucre, un cordial, des compresses. Lorsqu'il eut bien lave les deux plaies, lorsqu'il les eut cauterisees au vin sucre, lorsqu'il les eut bandees convenablement, il introduisit une gorgee de cordial entre les levres du patient et aspergea son visage d'eau fraiche. Gillot revint a lui, ouvrit des yeux hagards et, croyant avoir fait un cauchemar, son premier geste fut de porter les deux mains a ses oreilles. Elles n'y etaient plus!... Gillot poussa un lamentable gemissement. --Qu'as-tu donc a te plaindre? fit l'oncle avec cette intonation narquoise qu'on prete a Satan dans les vieilles legendes. --Helas! repondit Gillot, comment vais-je faire pour entendre, a present? --Imbecile! dit Gilles. Ce fut toute la consolation qu'il accorda au pauvre mutile! Seulement, il le prit par un bras, l'aida a se soulever, le remit debout, et tous deux se dirigerent vers l'escalier aux dernieres lueurs de la torche mourante. Mais ils s'arreterent alors, aussi epouvantes l'un que l'autre. Un homme etait devant eux! Et cet homme, c'etait le marechal de Damville! --Monseigneur! s'ecria Gilles qui tomba a genoux. --Eh bien, fit Damville d'une voix calme, que se passe-t-il? --Ah! monseigneur! un affreux malheur! Je suis innocent, je vous le jure! J'ai veille, surveille, comme vous m'en aviez donne l'ordre en partant. La fatalite et ce miserable imbecile ont tout fait. --Expliquez-vous clairement, maitre Gilles! fit Damville avec severite. --Eh bien, monseigneur, les prisonnieres, le damne Pardaillan sait ou elles se trouvent... --Et tu n'es pour rien dans cette trahison? --Monseigneur, je vous le jure. Mais daignez interroger ce miserable a qui je viens de couper les oreilles... --C'est inutile. J'ai foi en ta parole, Gilles. Releve-toi. --Ah! monseigneur! s'ecria l'intendant; vous me croirez si vous voulez, mais ce que vous venez de dire est pour moi une recompense plus magnifique que le jour ou vous me donnates cinq cents ecus d'un seul coup! --Ainsi, tu me restes devoue? --Jusqu'a la mort! Parlez, ordonnez, ma vie est a vous! --Viens donc, et fais appel a ton genie d'astuce. Car, si je n'ai nul besoin de ton sang, ce que je vais te demander sera plus difficile a coup sur que de mourir pour moi. --Je suis pret, monseigneur! Et le vieillard se redressa. Le marechal lui avait dit qu'il avait foi en sa parole, a lui, laquais! Comme s'il eut ete gentilhomme!... de puissance a puissance! Gilles sentit ses forces d'intrigue se decupler et brula de se jeter dans la lutte, entrevoyant, au bout de cette lutte, une victoire eclatante, et, au bout de cette victoire, la fortune. Damville remontait l'escalier de la cave, tout pensif. "Monseigneur, et cet imbecile? dit le vieillard, en designant Gillot, toujours evanoui. Faut-il l'achever? --Non, il pourra servir dans ce que tu vas entreprendre. Viens!... III L'ASTROLOGUE Nous laisserons le marechal de Damville aux prises avec sa haine et sa rage, chercher quelque moyen de frapper a mort les Pardaillan et de s'emparer de Jeanne. Nous laisserons egalement Francois de Montmorency, la pauvre folle, et Loise, dans la maison du savant Ramus, ou les necessites de notre recit nous rappelleront bientot. Trois jours apres les evenements qui se sont deroules, trois jours apres la rentree triomphale du roi dans sa ville, comme dix heures, du soir sonnaient a Saint-Germain-l'Auxerrois, deux ombres marchaient lentement, dans la nuit qui enveloppait les jardins du nouvel hotel de la reine. Sur l'emplacement actuel de la Halle aux bles (Bourse de commerce), s'etait eleve jadis l'hotel de Soissons, non loin de l'hotel de Nesle. Catherine de Medicis, qui avait l'amour de la propriete, avait achete les vastes jardins et les terrains vagues, autour de l'hotel de Soissons, en ruine. Elle avait fait jeter bas les pierres branlantes; des regiments de macons s'etaient employes a faire sortir de terre, comme sous le coup de baguette d'une fee, un hotel d'une elegante magnificence, et une armee de jardiniers avaient, autour de l'Hotel de la Reine, fait jaillir les plantes, les arbustes et les fleurs. Dans ces jardins, Catherine, qui, toute sa vie, regretta l'Italie, avait fait transplanter a grands frais des orangers et des citronniers. Elle aimait toutes les voluptes, toutes les ivresses, tous les parfums, le sang et les fleurs. Et, c'est au bout de ces jardins, dans l'angle d'une sorte de cour qui s'avancait dans la direction du Louvre que, sur les ordres et les plans de Catherine, s'etait elevee la colonne d'ordre dorique, encore debout--dernier vestige de tout cet harmonieux ensemble de constructions. Cette espece de tourelle avait ete specialement construite pour l'astrologue de la reine. C'est vers cette tour que se dirigeaient les deux ombres que nous venons de signaler. Ombres... car Ruggieri et Catherine--c'etaient eux--s'avancaient en silence, vetus de noir tous deux. Ils s'arreterent au pied de la colonne. L'astrologue tira une clef de son pourpoint et ouvrit une porte basse. Ils entrerent et se trouverent alors au pied de l'escalier, qui montait en spirale jusqu'a la plate-forme de la tour. La, c'etait un cabinet, ou plutot un etroit reduit, ou Ruggieri rangeait ses instruments de travail, lunettes, compas, etc. Pour tout meuble, il n'y avait qu'une table chargee de livres et deux fauteuils. Une etroite meurtriere, donnant sur la rue de la Hache, laissait penetrer l'air dans ce reduit. C'est par cette meurtriere que la vieille Laura, espionne d'une espionne, communiquait avec Ruggieri. C'est par cette meurtriere qu'Alice de Lux jetait les rapports qu'elle voulait faire parvenir a la reine. Or, ce jour-la, Catherine avait recu de Laura un billet contenant ces quelques mots: "Ce soir, vers dix heures, _elle_ recevra une visite importante, dont je rendrai compte demain." --Votre Majeste desire-t-elle que j'allume un flambeau? demanda Ruggieri. Au lieu de lui repondre, Catherine saisit vivement la main de l'astrologue et la pressa, comme pour lui recommander le silence. En effet, elle venait de percevoir un bruit de pas qui, dans la rue, s'approchait de la tour. Et, Catherine de Medicis, qui eut ete un policier de premier ordre, se disait d'instinct que ces pas etaient sans doute ceux de la personne qui devait faire a Alice de Lux une importante visite. La reine s'avanca vers la meurtriere. Et, comme les tenebres etaient profondes, comme elle ne voyait rien, elle se placa de facon a entendre. Les pas se rapprochaient. --Des passants! fit Ruggieri, en haussant les epaules. Croyez-moi. Majeste. Et il elevait la voix comme s'il eut voulu etre entendu, eut-on dit, des gens qui venaient. --Silence! murmura Catherine d'un ton de menace qui fit palir l'astrologue. Les personnes qui marchaient dans la rue, quelles qu'elles fussent, ne pouvaient, en aucune facon, se douter qu'elles etaient ainsi epiees. Elles s'arreterent pres de la tour, non loin de la meurtriere, et la reine entendit une voix... une voix d'homme qu'on eut dit voilee d'une indefinissable tristesse et qui la fit brusquement tressaillir. La voix disait: "J'attendrai ici Votre Majeste. De ce poste, je surveillerai a la fois la rue Traversine et la rue de la Hache. Nul ne saurait arriver a la porte verte sans que je lui barre le chemin. Votre Majeste sera donc en parfaite surete... --Je n'ai aucune crainte, comte, repondit une autre voix--voix de femme, cette fois. --Deodat! avait sourdement murmure Ruggieri. --Jeanne d'Albret! avait ajoute Catherine de Medicis. --Voici la porte, madame, reprit la voix du comte de Marillac. Voyez, a travers le jardin, apparait une lumiere. Sans aucun doute, elle a recu votre messager. Elle vous attend... --Tu trembles, mon pauvre enfant? --Jamais je n'eprouverai pareille emotion dans ma vie, qui en contient pourtant quelques-unes, qui furent ou bien douces, ou bien cruelles. Songez, Majeste, que ma vie se joue en ce moment!... Quoi qu'il advienne, je vous benis, madame, pour l'interet que vous daignez me temoigner... --Deodat, tu sais que je t'aime a l'egal d'un fils. --Oui, ma reine, je le sais. Helas! c'est une autre qui devrait etre ou vous etes... Tenez, madame, quand je songe que ma mere m'a certainement reconnu dans cette entrevue du Pont de Bois, quand je songe qu'elle a vu mon emotion, touche ma plaie, sonde ma douleur et que pas un mot, pas un geste, pas un signe d'affection ne lui est echappe, qu'elle est demeuree glaciale, impenetrable, formidable de rigidite..." Le comte laissa echapper un geste de violente amertume, et le bruit etouffe d'une sorte de sanglot parvint jusqu'a Catherine, qui demeura impassible. --Courage! fit Jeanne d'Albret pour detourner les cours des pensees du jeune homme. Dans une heure, je l'espere, je vous apporterai un peu de joie, mon enfant... A ces mots, la reine de Navarre traversa rapidement la rue et alla frapper a la porte verte. L'instant d'apres, la porte s'ouvrait et Jeanne d'Albret penetrait dans la maison d'Alice de Lux. Le comte de Marillac, les bras croises, s'accota a la tour et attendit. Sa tete touchait presque a la meurtriere. Quelles furent les pensees de ces trois etres, pendant les longues minutes qui, une a une, tomberent dans le silence de la nuit? L'astrologue: le pere!... la reine: la mere!... Deodat: l'enfant!... Par un imperceptible mouvement tres lent, Ruggieri s'etait place de maniere a empecher Catherine de passer son bras par la meurtriere. Quel horrible soupcon traversa donc son esprit? Catherine etait toujours armee d'un court poignard acere, arme florentine dont la lame portait d'admirables arabesques, bijou terrible dans les mains de la reine. Et Ruggieri fremissait d'epouvante. Car, la pointe de ce poignard, il l'avait trempee lui-meme de subtils poisons, et une seule piqure de ce precieux objet d'art etait mortelle. Qui sait si la reine ne l'eut pas, cette pensee d'allonger subitement son bras et de frapper? Quoi qu'il en soit, elle demeura immobile. Onze heures sonnerent, puis la demie. Enfin, comme le dernier coup de minuit s'envolait lourdement par les airs, la reine de Navarre quitta la maison d'Alice de Lux. Le cou tendu, eperdu d'angoisse, le comte la vit venir sans pouvoir faire un pas. Catherine s'appreta a ecouter. Mais Jeanne d'Albret, s'etant approchee du comte de Marillac, lui dit simplement: --Venez, mon cher fils, nous avons a causer sans retard... Et tous deux s'eloignerent alors... Lorsqu'ils eurent disparu, Catherine de Medicis murmura: --Maintenant, tu peux allumer ton flambeau. L'astrologue obeit. Et il apparut alors livide, quoique sa main n'eut pas un tremblement et que son regard fut calme. Catherine, l'ayant considere attentivement, eut un haussement d'epaules et dit: --Tu as pense que j'allais le tuer? --Oui, dit l'astrologue avec une effrayante nettete. --Ne t'ai-je pas dit que je ne voulais pas sa mort? Qu'il peut m'etre utile? Tu vois que je ne songe pas a le frapper, puisqu'il vit encore apres ce que nous venons d'entendre... As-tu entendu, toi? Il sait que je suis sa mere! L'astrologue garda le silence. --Jusqu'ici, j'ai voulu douter! Maintenant, c'est fini. Lui-meme a parle. Il sait, Rene!... Pour tout autre que Ruggieri, ces paroles de Catherine n'eussent porte l'accent d'aucune emotion. Mais l'astrologue la connaissait. Et la voix de sa terrible amante lui apparut si formidable qu'il tint les yeux baisses, n'osant regarder celle qui, en apparence, lui parlait si paisiblement. Sombre, la bouche contractee, les yeux fixes dans la nuit vers le point ou le comte avait disparu, la reine reprit: --Tu vois donc que tu peux te rassurer, mon bon Rene; ton affection paternelle ne sera soumise a aucune epreuve. --Si, madame! repondit sourdement l'astrologue; je sais que mon fils va mourir et que rien au monde ne peut le sauver. Catherine, etonnee, jeta un furtif regard sur l'astrologue. --Expliquez-moi cela!" fit-elle en s'asseyant dans un fauteuil. Ruggieri se redressa. Son visage ne manquait ni de beaute, ni meme d'une certaine majeste naturelle. Ruggieri etait loin d'etre un charlatan. Nature complexe, faible au point d'accepter sans revolte les plus effroyables besognes, implacable dans l'execution des crimes que seul il n'eut jamais ose concevoir, pitoyable quand il etait livre a lui-meme, terrible quand il redevenait l'instrument de la reine, il eut sans doute passe sa vie en etudes et fut devenu un paisible savant s'il ne s'etait trouve sur le chemin de Catherine. L'art de la divination par les astres n'etait pour Ruggieri qu'un art intermediaire: il cherchait plus haut et plus loin. Connaitre l'avenir, se disait-il, c'est le diriger! Quelle redoutable puissance armera l'homme qui parviendra a savoir aujourd'hui ce que demain doit etre! Et que deviendra cette puissance si cet homme peut faire de l'or a sa guise? Ruggieri croyait donc fermement. Sans cesse decu dans ses calculs, souvent, lorsqu'il avait passe des nuits, il laissait tomber sa plume avec decouragement. Mais bientot une force nouvelle le poussait, et avec une froide fureur, il s'enfoncait dans la solution de l'insoluble. Quoi d'etonnant, des lors, que ce cerveau fatigue ait ete hante de visions? --Madame, dit-il, vous voulez savoir pourquoi mon fils va mourir et pourquoi rien ne peut le sauver. Je vais vous le dire. Lorsque j'ai reconnu mon fils dans cette auberge ou vous m'aviez envoye, je n'ai d'abord songe qu'a vous. Qu'etait mon fils pour moi? Un inconnu. Tandis que vous etiez, vous, l'adoration de ma vie... Puis, peu a peu, la pitie est entree en moi. Et avec la pitie, d'autres sentiments assez forts pour me faire souffrir, pas assez pour me pousser a me dresser devant vous pour vous dire: Celui-la, vous ne le frapperez pas... Et lorsque j'ai compris que vous l'aviez condamne, je me suis contente de pleurer en moi-meme. Car vous avez pris sur moi un etrange pouvoir, Catherine. Je ne vous etonnerai pas en disant que j'ai lutte pour vous chasser de moi-meme. Ces temps derniers surtout, ayant consulte les astres, et ne recevant que des reponses douteuses, je m'etais repris a esperer. C'est vous dire que j'avais pris la resolution de me placer entre vous et lui, et d'empecher le meurtre de mon enfant. Tout a l'heure encore, madame, si vous aviez essaye de le frapper, vous n'y eussiez point reussi: car je croyais alors qu'il devait vivre... Maintenant, je sais qu'il doit mourir. Catherine hocha la tete, tres calme en apparence. --Superstition! murmura-t-elle. --Visions diverses, madame. Vous voyez ceci, et je vois cela. Si vous avez une vision, vous l'appelez fantome. Si j'ai une vision, je l'appelle corps astral. --Je te crois, Rene! je te crois, fit sourdement Catherine. Car cette femme si forte, et qui dominait si entierement l'astrologue, etait a son tour dominee par lui des que Ruggieri abordait les problemes d'occultisme. Un changement etrange s'etait fait dans la physionomie de l'astrologue. Ses yeux, legerement convulses, avaient ce regard en dedans qui transforme si completement la figure humaine. --Oui, reprit-il lentement, lorsque le Ciel se refuse a me repondre, lorsque les problemes que je pose d'apres les donnees siderales aboutissent a l'insoluble, parfois la question que j'ai posee aux invisibles puissances me parvient par une autre voie. C'est ce qui vient d'arriver. Voici ce que j'ai vu, Catherine. Vous etiez pres de la meurtriere. Et moi j'etais a cette place. Toute mon attention se portait sur vos bras. La bague que vous avez a l'index brillait doucement dans la nuit, et je ne la quittais pas des yeux. Car ainsi, je pouvais surveiller votre main, et si votre main se fut portee a votre poignard, je l'eusse arretee. Tout a coup, mon regard s'est trouble. A la meme seconde, j'ai recu comme une legere secousse dans le crane, et ma tete, d'elle-meme, s'est tournee vers la meurtriere. A ces signes, il m'etait impossible de ne pas reconnaitre que j'etais en communication avec l'Invisible. Remarquez que je ne pouvais voir mon fils de la place ou j'etais. Pourtant, je l'apercus distinctement. Il etait a une vingtaine de pas en avant de la meurtriere, et se trouvait a sept ou huit pieds en l'air; il flottait, pour ainsi dire, dans une atmosphere brillante; lui-meme brillait d'un etrange eclat dans toutes les parties de son corps. Il appuyait sa main sur son sein droit. Cette main, lentement, retomba. Et a la place ou elle etait, je vis une large blessure par laquelle s'echappait a flots un sang pareil a du cristal en fusion, et non pas rouge comme le sang des hommes. Mon fils flotta ainsi devant mes yeux pendant pres de deux minutes. Puis, peu a peu, ses contours sont devenus moins precis; la forme s'est confondue jusqu'a ne plus etre qu'une vapeur legere; la lueur s'est eteinte; la vision s'est evanouie, puis, rien... La voix de Ruggieri etait tombee au plus bas pendant ces derniers mots, et n'etait plus qu'un murmure indistinct. La reine se secoua comme pour se decharger de l'inutile fardeau des terreurs vaines; ses yeux pleins de defi darderent leur regard d'une etrange clarte sur le point que fixait l'astrologue. --Mon mari, gronda-t-elle entre ses dents, jurait que je sentais la mort! Soit! Par le corps du Christ! il me plait de sentir la mort! Il me plait d'etre celle qui passe en laissant un sillage de cadavres, puisque, pour dominer, il faut frapper! Puissances invisibles qui venez de me prevenir, je vous remercie! Marillac doit mourir: qu'il meure! Charles doit mourir, lui aussi: qu'il meure!... Anges et demons, vous m'aiderez a placer sur le trone le fils de mon coeur, mon bien-aime Henri... Catherine esquissa un rapide signe de croix, et toucha l'astrologue au front, du bout de son doigt glace. Ruggieri fut secoue d'un tressaillement. --Rene, dit-elle, tu vois bien que le Ciel lui-meme condamne cet homme... --Notre fils... --Eh bien, laissons sa destinee s'accomplir; ne nous melons pas de discuter les arrets prononces par les puissances; il sait que je suis sa mere, et c'est pour cela qu'on le condamne. Catherine disait: on, parce qu'elle ne savait pas au juste si elle devait dire Dieu ou Satan. --On le condamne alors que je revais pour lui un avenir royal. N'en parlons plus, Rene... Mais l'autre!... Cette femme qui sait aussi! tu viens d'entendre: Jeanne d'Albret connait ce secret... Et celle-la, Rene, c'est moi qui la condamne! Je la tiens. Je reve de nettoyer d'un seul coup le royaume que je destine a mon fils. Je reve de retablir l'autorite de Rome pour consolider l'autorite de mon Henri. J'ai sonde Coligny; j'ai sonde le Bearnais, j'ai etudie tous ces seigneurs qui encombrent la cour et la ville de leur morgue. Rene, je te le dis, tous, depuis leur reine jusqu'au dernier gentilhomme, tous ont le germe de la revolte. Ce n'est pas seulement contre l'Eglise qu'ils s'elevent comme une menacante barriere; l'autorite royale de France leur pese; la-bas, dans leurs montagnes, ils ont pris des habitudes d'independance, et plus d'un se dit huguenot qui est tout bonnement revolte. Rene, si je ne detruis pas la reforme, c'est la monarchie elle-meme qui sera quelque jour reformee. Commencons donc par frapper a la tete. Jeanne d'Albret, c'est la tete du protestantisme. Jeanne d'Albret connait mon secret. En la supprimant, je me sauve et je sauve l'Eglise et l'Etat. Ayant ainsi parle, Catherine de Medicis entraina Ruggieri hors de la tour. --Ne devions-nous pas examiner les astres? fit celui-ci. --Cet examen devient inutile. Je sais ce que je voulais savoir. Ils traverserent la partie des jardins ou ils se trouvaient et parvinrent a un petit batiment d'allure elegante, place a une centaine de pas de la tour. Il se composait d'un rez-de-chaussee et d'un premier etage. Catherine l'avait fait construire pour servir de logement a son astrologue. C'etait une gracieuse maison brique et pierre blanche, avec balcon ventru en fer forge. Une belle porte cintree, en chene orne de gros clous a tete, des fenetres a vitraux delicats, une facade contre laquelle grimpaient des rosiers touffus, achevaient de donner a cette demeure une apparence de coquetterie. Ils entrerent, et, tout de suite apres l'antichambre, penetrerent dans une piece tres vaste qui occupait toute l'aile gauche du rez-de-chaussee. Sur une grande table etaient deployees des cartes celestes dressees par Ruggieri lui-meme; les murs disparaissaient derriere les rayons de chene qui supportaient des volumes. La reine et l'astrologue ne s'arreterent que quelques instants dans le cabinet de travail poussiereux. --Allons dans ton laboratoire, dit Catherine. Ruggieri eut un fremissement, mais obeit. Ils traverserent a nouveau l'antichambre, et Ruggieri, faisant manoeuvrer trois serrures compliquees, finit par ouvrir, apres dix minutes de travail, une lourde porte renforcee de barres de fer. Derriere cette porte s'en trouvait une autre. Et celle-ci etait toute en fer. Elle n'avait aucune serrure. Mais Catherine elle-meme ayant appuye fortement sur un imperceptible bouton, la porte s'ouvrit, ou plutot s'ecarta, laissant de chaque cote la place suffisante pour le passage d'un homme. La piece ou ils entrerent alors occupait l'aile droite du rez-de-chaussee. L'air y penetrait par deux fenetres, que d'epais rideaux en cuir, soigneusement tires, protegeaient contre tout regard qui fut parvenu a percer les vitraux. Ruggieri alluma deux flambeaux de cire, et la salle apparut alors. Tout le panneau du fond etait occupe par le manteau d'une cheminee assez vaste pour former a elle seule comme une piece distincte. Sous ce manteau, deux larges fourneaux etaient dresses: a chacun d'eux, aboutissait le bout d'un soufflet de forge. Ils etaient encombres de creusets de differentes, grandeurs. Cinq ou six tables placees ca et la supportaient des cornues de toutes tailles. Sur une planche, une collection de masques en verre ou en treillis d'acier. Sur un signe de Catherine, Ruggieri ouvrit une vitrine au moyen de la clef qu'il portait suspendue a son cou, sous son pourpoint. Catherine se pencha, et murmura: --Choisissons!... Qu'est-ce que cette aiguille, Rene, cette jolie aiguille d'or?... Rene s'etait penche, lui aussi. Leurs deux tetes se touchaient presque. Celle de Catherine, a ce moment, etait hideuse;, parce qu'elle riait. Au repos, la tete de la reine presentait un caractere de sombre melancolie qui n'allait pas sans grandeur. Quand elle souriait, elle parvenait a etre gracieuse comme au temps de sa jeunesse ou son sourire avait ete chante par tous les poetes. Mais quand elle riait d'une certaine facon, elle devenait effrayante. Quant a Ruggieri, il n'y avait plus ni douleur ni inquietude sur son visage, ou eclatait le sauvage orgueil du savant qui contemple son oeuvre. --Cette aiguille? dit-il avec un sourire d'affreuse modestie. Cueillez un fruit, madame, par exemple, une belle peche bien mure et doree; enfoncez cette aiguille dans sa chair savoureuse; voyez, l'aiguille est si mince qu'il sera impossible d'apercevoir la trace de son passage dans le fruit. D'ailleurs, le fruit n'en sera nullement gate, Seulement, la personne qui aura mange cette peche sera prise, dans la journee, de nausees et de vertiges; le soir, elle sera morte. --Ah! ah!... Et ce liquide epais dans ce flacon, ce liquide qui ressemble a de l'huile? --C'est, en effet, de l'huile, madame. Si, lorsqu'on prepare la veilleuse de Votre Majeste, on melangeait douze ou quinze gouttes de cette huile a l'huile de la veilleuse. Votre Majeste s'endormirait comme d'habitude sans eprouver ni angoisse ni malaise. Seulement, elle s'endormirait un peu plus viee que d'habitude... et elle ne se reveillerait plus. --Admirable, Rene! et cette serie de minuscules flacons? --Tout simplement des essences de fleurs, ma reine. Voici la rose, voici l'oeillet et voici l'heliotrope; puis, l'essence de geranium; voici la violette; voici l'oranger. Vous vous promenez dans vos jardins avec un ami et vous lui faites remarquer la beaute d'un rosier, par exemple. Votre ami admire et demande a cueillir la rose. Il la cueille et la respire: c'est un homme mort si, la veille, vous avez fait une legere incision sur l'arbuste et si, dans l'incision, vous avez verse dix gouttes de cette essence... Vous pouvez aussi vous contenter de verser une goutte sur la fleur que vous offrirez. Le parfum de la fleur n'est pas modifie puisque chacune de ces essences possede le parfum lui-meme. --Tres joli, Rene! Et ces cosmetiques? --Ce sont des cosmetiques ordinaires, madame. Voici le noir pour les sourcils et cils; voici le rouge pour les levres; voici la pate pour etendre sur le visage; voici les crayons pour donner de la vivacite aux yeux. Seulement, la femme qui aura employe cette pate ou ces crayons sera prise, dans les deux jours qui suivront, de violentes demangeaisons a la figure, et bientot un ulcere se produira, qui ravagera le plus beau visage. --Ah! ce n'est pas pour tuer, alors? --Eh! madame, on tue une jolie femme en lui prenant sa beaute. --Tout ceci est foudroyant, murmura Catherine. Qu'y a-t-il la? de l'eau? -Oui, madame, de l'eau pure, sans gout, sans saveur, sans odeur, sans parfum, de l'eau qui n'alterera en rien l'eau ou le vin, ou le liquide quelconque avec lequel vous l'aurez melee dans la proportion infime de trente a quarante gouttes pour une pinte. Ceci, madame, c'est le chef-d'oeuvre de Lucrece: c'est l'aqua-tofana. --L'aqua-tofana! fit sourdement la reine. --Un pur chef-d'oeuvre, vous dis-je! Vous disiez, non sans raison, que l'effet de tous ces poisons est trop foudroyant. Je comprends qu'il est des cas ou il faut agir avec quelque prudence. L'aqua-tofana, limpide comme du cristal, ne laisse aucune trace de son passage dans le corps de l'etre quelconque, animal ou homme qui en aura bu. Cet homme, s'il a eu l'honneur de diner a votre table et si son vin a ete additionne de cette pure eau de roche, s'en retournera chez lui tres bien portant. Ce n'est qu'un mois apres qu'il commencera a eprouver quelque malaise, une angoisse speciale; peu a peu, il lui sera impossible de manger; une faiblesse generale s'emparera de lui et, trois mois apres le diner, on l'enterrera. --Merveilleux, dit Catherine, mais trop long. --Venons-en donc a l'honnete moyenne. Dans combien de temps voulez-vous que... la gene soit supprimee? --Il faut que Jeanne d'Albret meure d'ici vingt ou trente jours, pas plus, pas moins. --La chose est possible, madame, et la victime va nous en fournir le moyen. Choisissez sur tout ce rayon d'ebene. --Ce livre? --Est un livre d'heures, madame, livre d'une essentielle utilite entre les mains d'une catholique, missel precieux pour le travail des fermoirs d'or et de la reliure d'argent. Il suffit de le feuilleter. --Mais Jeanne d'Albret est protestante, interrompit Catherine. Cette broche? --Un admirable joyau. Malheureusement, elle est difficile a fermer... Alors, il arrive que la personne qui s'en sert force le ressort pour fermer et, en forcant, elle se pique au doigt, piqure insignifiante qui fait se declarer en huit jours une bonne gangrene. --Non. Ce coffret. Qu'est-ce? --Vous le voyez, madame, un coffret ordinaire pareil a tous les coffrets du monde, avec cette difference pourtant qu'il a ete cisele par d'habiles artisans et qu'il est en or massif, ce qui en fait un present vraiment royal. Et puis, il y a une deuxieme difference. Ouvrez-le, madame. Catherine, sans la moindre hesitation, ouvrit. Un autre que Ruggieri eut tressailli devant une preuve d'aussi absolue confiance. Mais il y etait habitue. --Voyez, madame, reprit Ruggieri, l'interieur de ce coffret est double en beau cuir de Cordoue... Ce cuir de Cordoue, qui est a lui seul un objet d'art, gaufre selon les methodes secretes de la tradition arabe, ce cuir est legerement parfume, comme vous pouvez vous en assurer. Catherine, sans hesitation, aspira le parfum d'ambre qui se degageait legerement de l'interieur du coffret. --Il n'y a aucun danger a respirer ce parfum, reprit le chimiste. Seulement, si vous touchiez ce cuir, si vous laissiez votre main dans ce coffret pendant un temps suffisant, soit une heure environ, les essences dont il est imbibe se communiqueraient a votre sang par les pores de la peau, et dans une vingtaine de jours vous seriez prise d'une fievre qui vous emporterait en trois ou quatre jours. --Tres bien. Mais quelle vraisemblance y a-t-il que je laisserais ma main dans ce coffret pendant au moins une heure? --A defaut de votre main allant trouver le cuir de Cordoue, le cuir ne peut-il pas lui-meme venir trouver votre main?... Je vous offre ce coffret... Vous lui donnez une destination quelconque... Il vous servira a renfermer l'echarpe que vous mettez a votre cou, les gants qui vont s'adapter a votre main. L'echarpe, les gants sejournent dans le coffret, leur vertu est des lors aussi efficace que la vertu meme de ce cuir. --Voila un vrai chef-d'oeuvre, murmura la reine. Ruggieri se redressa. Son orgueil de chimiste trouvait dans ce mot la recompense de son patient labeur. --Oui, dit-il, c'est la mon chef-d'oeuvre. J'ai mis des annees a combiner les elements subtils capables de s'adapter a la peau comme a la tunique de Nessus; j'ai veille des nuits et des nuits, j'ai failli cent fois m'empoisonner moi-meme pour trouver cette essence qui se communique par le toucher, et non par l'odorat ou par le palais. Dans ce coffret redoutable, j'ai enferme la mort que j'ai ainsi reduite a l'etat de servante docile, muette, invisible, meconnaissable. Prenez-le, ma reine. Il est a vous. --Je le prends! dit Catherine. En effet, elle referma soigneusement le coffret et s'en empara. Elle le garda un instant dans ses deux mains levees a hauteur de ses yeux, et murmura: --Dieu le veut! IV ORDRE DU ROI Le lendemain du jour ou Francois de Montmorency retrouva sa fille et celle qui avait ete sa femme, fut une journee paisible pour tous les habitants de la maison de la rue Montmartre. Le marechal sentait son coeur se dilater. Il etait en extase devant sa fille et n'imaginait pas qu'il put exister au monde rien d'aussi gracieux. Quant a Jeanne, la conviction se fortifiait en lui qu'elle subissait une crise passagere et que le bonheur lui rendrait a la fois la raison et la sante physique. Quelquefois, il lui semblait surprendre dans les yeux de la folle une aube d'intelligence. Il voulait croire a la guerison. Il attachait parfois des regards timides sur Jeanne, et se disait alors: "Lorsqu'elle comprendra, comment lui expliquerai-je mon mariage? Est-ce que je n'aurais pas du demeurer fidele, meme la croyant infidele?" Et un trouble l'envahissait a la voir si belle, a peine changee, presque aussi ideale qu'au temps ou il l'attendait dans le bois de Margency. Quant a Loise, a part la douleur de ne pouvoir tout de suite associer sa mere a sa felicite, elle etait en plein ravissement. Elle aussi etait convaincue qu'un mois de soins attentifs rendrait la raison a la martyre. Et elle s'abandonnait a cette joie inconnue d'elle jusqu'ici d'avoir une famille, un nom, un pere. Ce pere lui semblait un homme exceptionnel par la force, la gravite sereine. C'etait de plus l'un des puissants du royaume. Cette journee fut donc une journee de bonheur veritable malgre la folie de Jeanne. Mais n'etait-elle pas la, vivante? Et meme, lorsqu'ils la consideraient tous les deux, le pere et la fille ne remarquaient-ils pas qu'un heureux changement se manifestait dans sa sante? Ses yeux reprenaient leur brillant, ses joues redevenaient roses; jamais Loise ne l'avait vue ni aussi belle ni aussi gaie. Le rire de la folle eclatait non pas strident et nerveux, mais doux et plein d'innocent bonheur. En ce jour, le marechal lia pleine connaissance avec le vieux Pardaillan. Leurs mains se serrerent dans une etreinte loyale et le souvenir de l'enlevement de Loise s'eteignit. La nuit qui suivit fut egalement tres calme. Cependant, vers le commencement de cette nuit, un incident se produisit dans la rue. Le marechal de Damville vint visiter le poste qui veillait devant la maison. Il etait accompagne de quarante gardes du roi qui releverent les gardes d'Anjou. Un officier de la maison royale les commandait et le capitaine qui avait accepte la caution de Jeanne de Piennes dut se retirer. Damville passa la nuit dans la rue, et vers l'aube, un mouvement se produisit parmi les soldats. Vingt d'entre eux chargerent leurs arquebuses et se tinrent prets a faire feu. On se preparait evidemment a enfoncer la porte. La caution de Jeanne de Piennes etait donc tenue pour nulle et non avenue? C'est la la reflexion que se fit le vieux Pardaillan lorsque, ayant mis le nez a la lucarne, il vit ces preparatifs. Il appela aussitot le marechal et le chevalier qui vinrent examiner la situation. Le vieux routier etait tout joyeux et ses yeux petillaient: --S'ils attaquent, dit-il, nous n'avons plus aucune raison de tenir notre parole; nous etions ici prisonniers sous la foi de Mme de Piennes. L'attaque nous delivre et nous rend le droit de fuir. Il y a une porte ouverte: fuyons! --C'est mon avis, dit le marechal, pour le cas ou ils attaqueraient. Parole faussee, parole rendue! --Ils attaqueront, n'en doutez pas. Qu'en penses-tu, chevalier? --Je pense que M. le marechal doit sortir immediatement avec les deux femmes, mais que nous devons rester, nous, et tenir tete. --Ah! ah! Voila du nouveau! grommela le vieux Pardaillan, qui comprit aussitot ce qui se passait dans le coeur de son fils. Et le prenant a part: --Tu veux mourir, hein? --Oui, mon pere. --Mourons donc ensemble. Cependant, tu peux bien entendre une observation de ton vieux pere? --Oui, monsieur... --Eh bien, je ne demande pas mieux que de mourir, puisque tu ne peux vivre sans cette petite Loison que le diable emporte, et que moi, je ne puis vivre sans toi. Mais encore faut-il etre sur que ta Loisette t'echappe! --Que voulez-vous dire? s'ecria le chevalier en palissant d'espoir. --Simplement ceci: as-tu demande sa fille au marechal? --Folie! --D'accord! Mais enfin, l'as-tu demandee? --Vous savez bien que non! --Eh bien, il faut la demander! --Jamais! Jamais!... Oh! l'affront de me voir refuser!... --Bon, c'est donc moi qui parlerai pour toi! Or, de de deux choses l'une: ou tu es accepte et tu fais aux Montmorency l'honneur d'entrer dans leur famille. Mort de tous les diables! ton epee vaut la leur, et ton nom est sans tache... Je poursuis: ou tu es refuse, et alors seulement il sera temps de graisser nos bottes pour le grand voyage d'ou on ne revient pas. Voyons, consens a vivre jusqu'a ce que le pere de Loise m'ait formellement dit: Non! --Soit, mon pere! dit le chevalier qui entrevit la un moyen de mourir seul et de ne pas entrainer son pere a la mort. --Monseigneur, dit alors le vieux Pardaillan en rejoignant le marechal, nous venons, le chevalier et moi, de tenir conseil de guerre. Voici ce qui est decide: Vous allez partir a l'instant. Nous demeurons ici jusqu'a ce que l'attaque soit averee. Alors, nous partirons a notre tour. --Je ne partirai pas d'ici sans vous, dit le marechal d'une voix ferme. Et songez-y, chevalier, si vous ne consentez pas a me suivre, des la premiere attaque, vous exposez a une mort terrible ces deux innocentes creatures. Le chevalier tressaillit. --Nous partirons donc, dit-il. --Il n'y a plus qu'a attendre", dit Pardaillan pere. L'attente ne fut pas longue. Vers cinq heures du matin, le vieux routier, demeure en observation a l'oeil-de-boeuf, vit un cavalier faire un signe a l'officier. Ce cavalier, bien qu'il fit chaud, etait enveloppe d'un manteau qui le couvrait entierement. En sorte que Pardaillan ne put le reconnaitre. L'officier s'approcha, escorte d'un procureur tout vetu de noir, lequel, tirant un papier d'un etui, se mit a lire a haute et distincte voix: "Au nom du roi: "Sont declares traitres et rebelles les sieurs Pardaillan pere et fils refugies en cette maison sous la caution de noble dame de Piennes; est declaree non avenue ladite caution, en ce que ladite dame ignorait les crimes precedemment commis par lesdits sieurs Pardaillan; "Enjoignons auxdits sieurs de se rendre a discretion pour etre menes au Temple et de la etre juges pour crime de felonie et de lese-majeste; plus incendie volontaire d'une maison; plus rebellion a main armee; "Enjoignons aux officiers du guet royal de les prendre morts s'ils ne peuvent les prendre vifs, afin que leurs cadavres soient pendus. "Et nous, Jules-Henri Percegrain, declarons avoir ainsi parle a haute voix auxdits rebelles, et declarons leur avoir, par derniere indulgence, accorde une heure de reflexion. "En foi de quoi nous avons signe et remis les presentes requisitions a gentilhomme Guillaume Mercier, baron du Teil, lieutenant a la compagnie des arquebusiers du roi." L'homme noir remit son papier a l'officier et se retira pres du cavalier au manteau, qui demeura immobile. L'heure de grace accordee aux rebelles s'ecoula promptement. La rue s'etait remplie de monde; les curieux se haussaient sur la pointe des pieds pour voir si on prendrait les rebelles tout vifs ou si on les prendrait morts. L'heure etait passee, l'officier s'approcha de la porte et frappa rudement en criant: "Au nom du roi!" Le bruit du marteau resonna sourdement dans la maison et une fenetre du premier etage s'ouvrit. Le vieux Pardaillan apparut. Une clameur s'eleva dans la rue: "Les voila! Les voila! Ils se rendent!..." Pardaillan salua gravement, se pencha et demanda: --Monsieur, pretendez-vous donc nous attaquer? --A l'instant meme, dit l'officier, si vous ne vous rendez. --Faites bien attention que vous violez vous-meme la caution accordee. --Je le sais, monsieur. Et vous devez vous rendre a discretion. --Nous rendre, c'est autre chose. Je voulais simplement vous faire dire que vous faussez la parole donnee. Maintenant, attaquez si bon vous semble. La-dessus, le vieux Pardaillan referma tranquillement sa fenetre, tandis que l'officier criait encore une fois: "Au nom du roi!" Comme aucune reponse ne lui parvenait, l'officier fit un signe et un madrier dispose en facon de catapulte commenca a fonctionner. Au cinquieme coup, la porte tomba. Les arquebusiers dirigerent leurs canons sur la porte et se tinrent prets. Mais, personne ne s'etant montre, il fallut se resoudre a entrer dans la maison. La, on constata que l'escalier etait herisse de barricades diverses. --C'est en haut qu'il faudra faire le siege, gronda l'officier. Il fallut deux heures pour deblayer l'escalier. Lorsque le passage fut enfin libre, toute la troupe monta avec precaution, suivie par le cavalier, qui avait mis pied a terre, mais qui continuait a se cacher le visage dans son manteau. A la satisfaction de l'officier, on trouva toutes les portes ouvertes en haut. On penetra dans les pieces qu'on visita l'une apres l'autre, avec toutes les precautions necessaires. Le premier etage ayant ete ainsi fouille, il devint evident que les assieges s'etaient retires dans le grenier. Mais, lorsque, apres bien des hesitations et des sommations reiterees, on se decida enfin a penetrer dans ce grenier, on n'y trouva que du foin. Le cavalier poussa alors un cri de rage et, apercevant la porte de communication par laquelle on entrait dans la maison voisine, l'enfonca d'un violent coup de pied. --Ils ont fui par la! rugit-il. Ils m'echappent! Alors ce cavalier laissa retomber son manteau et les soldats etonnes reconnurent l'illustre marechal de Damville. --Qu'ordonnez-vous, monseigneur? demanda l'officier. --Fouillez cette maison!" grinca Damville. La maison fut fouillee; on n'y trouva personne. Le marechal de Damville sortit par la ruelle aux Fossoyeurs. Il etait pale de fureur. Il monta aussitot a cheval et s'elanca dans la direction du Louvre. Arrive la, il demanda aussitot a etre introduit aupres du roi. Pendant ce temps, les fugitifs arrivaient a l'hotel de Montmorency, et, les deux femmes installees, tinrent conseil de guerre. --Ici, dit le marechal aux Pardaillan, vous etes en surete. Le chevalier hocha la tete. --Monseigneur, dit-il, si vous m'en croyez, vous devez fuir. Si vous etiez seul, je ne vous donnerais pas ce conseil... --Vous avez raison, chevalier, dit le marechal. Aussi bien, mon intention n'est-elle pas d'exposer ma fille et sa mere. Des ce soir, je partirai avec elles pour le chateau de Montmorency. Je compte sur vous pour nous escorter jusque-la. Une fois a Montmorency, nul, pas meme le roi, n'osera vous y chercher. Il faudrait une armee pour prendre le manoir. Il fut donc convenu que le soir, a la nuit tombante, on quitterait Paris. Dans cette journee, Pardaillan pere eut avec le marechal une memorable conversation. Le chevalier s'etait retire dans la chambre qu'il occupait a l'hotel. Loise venait de se retirer aupres de sa mere. Le vieux Pardaillan demeura seul avec le marechal et, voyant sortir Loise, entama heroiquement la question qui lui tenait au coeur: --Charmante enfant, dit-il, et que vous devez etre bien heureux d'avoir retrouvee, monseigneur. --Oui, monsieur. Heureux au-dela de toute expression. --Puisse-t-elle, s'ecria le vieux renard, trouver un mari digne d'elle! Mais je doute qu'il existe un homme digne de posseder une beaute aussi accomplie... --Cet homme existe pourtant, dit simplement le marechal. Je connais un personnage etrange qui apparait comme un type acheve de bravoure et de finesse. Ce qu'on m'a raconte de lui, ce que j'en ai su par moi-meme fait que je me le represente comme un de ces anciens paladins du temps du bon empereur Charlemagne. C'est a cet homme, mon cher monsieur de Pardaillan, que je destine ma fille. --Excusez ma hardiesse, monseigneur, mais le portrait que vous venez de tracer est si beau que j'eprouve un imperieux desir de connaitre un tel homme. Serais-je tres indiscret si je vous demandais son nom? --Nullement. Je vous ai, a vous et a votre fils, de telles obligations, que je ne veux rien vous cacher de mes chagrins et de mes joies. Vous le verrez, monsieur, car j'espere bien que vous assisterez au mariage de Loise... --Et il s'appelle? demanda Pardaillan. --Le comte de Margency, repondit le marechal en fixant son regard sur le vieux routier. Celui-ci chancela. Il avait recu le coup en plein coeur. Il balbutia quelques mots et, tout etourdi, atterre, prit conge du marechal et rejoignit son fils. --Je viens de parler a M. le marechal, dit-il. --Ah!... Et vous lui avez dit? --Je lui ai demande a qui il comptait donner Loise en mariage. Tiens-toi bien, chevalier. Le fer chaud dans une plaie vaut mieux que l'onguent. Tu n'auras jamais la petite. Elle est destinee a un certain comte de Margency. --Ah! Et connaissez-vous cet homme? --Je connais Margency, dit le vieux Pardaillan. C'est un beau comte. Enclave dans les domaines de Montmorency, il avait ete pour ainsi dire depece, et il n'en restait plus qu'un pauvre reste qui a appartenu a la famille de Piennes jusqu'au moment ou le connetable s'en est empare. Sans aucun doute, le comte a ete reconstitue; quelque hobereau l'aura achete pour avoir le titre de comte. --Peu importe, monsieur, dit paisiblement le chevalier. --J'admire ton calme, eclata le routier. Comment! c'est ainsi qu'on te traite, toi!... Et tu ne bondis pas?... --Mais, mon pere, comment voulez-vous que je sois traite? Le marechal pour quelques pauvres services que je lui ai rendus, m'offre une somptueuse hospitalite. --Chevalier, nous allons partir d'ici. --Non, mon pere. --Tu dis: non? Qui t'y retient maintenant? --Le marechal compte sur nous pour l'escorter jusqu'a Montmorency. Nous l'escorterons, mon pere. Et, une fois qu'il sera en parfaite surete dans son castel, alors nous irons nous faire tuer dans quelque jolie entreprise. --De par tous les diables! pourquoi M. le marechal n'appelle-t-il pas M. le comte de Margency pour l'escorter? --Sans doute, nous trouverons le comte en route, dit le chevalier toujours souriant. Mais, lors meme qu'il serait ici, je ne lui cederais pas le droit que j'ai conquis de mettre Loise en surete. C'est a moi qu'elle fit appel, a moi seul. Je n'oublierai jamais cette minute. J'etais a mon observatoire de la Deviniere... Tiens, a propos, il me faudra y passer pour regler une vieille dette. Avez-vous de l'argent, mon pere? --Trois mille livres. C'est le dernier present que m'a fait M. de Damville, un peu malgre lui, d'ailleurs. Tu disais donc que tu voulais payer maitre Landry? --Et dame Huguette. --Tu dois a tous les deux? --Oui, Seulement, c'est de l'argent que je dois a Landry. Et c'est de la reconnaissance que je dois a Huguette. Je paierai l'un avec des ecus, et l'autre... ma foi, ce sera plus difficile. Un ecu n'est qu'un ecu. Une parole sortie du coeur vaut un tresor. Je chercherai... je trouverai. --Mais mon pere, il faut nous occuper de quitter Paris des ce soir. L'escorte du marechal, s'il survient quelque obstacle, ne pourra que se battre, et ceci est insuffisant. Nous avons besoin de force et nous avons besoin de ruse. Damville est un rude jouteur, sans compter que nous avons a nos trousses une foule de roquets de moindre importance. --Je connais, dit Pardaillan, quelques bons garcons qui pourront ce soir nous etre utiles. Il faudrait que j'aille faire un tour du cote de la Truanderie. --Allez donc, mon pere, et soyez prudent. Le vieux routier jeta un dernier regard a son fils, hocha la tete et s'eloigna. Le chevalier decrocha sa rapiere, fit quelques tours dans la chambre et s'assit dans un vaste fauteuil qu'on appelait dans l'hotel le fauteuil du roi, parce que Henri Il s'y etait assis. Qu'on n'aille pas croire que le chevalier venait de jouer vis-a-vis de son pere la comedie du jeune amoureux qui parle avec detachement de sa peine, en laissant sous-entendre le violent chagrin que cache le sourire amer. Le chevalier etait sincere au point qu'il ne jouait meme pas la comedie avec lui-meme, ce qui est encore plus difficile que de ne pas la jouer avec les autres. Le sourire de pince-sans-rire qui lui etait habituel ne disparut pas de ses levres. Il ne pleura pas. Il ne soupira pas. Chez lui, les choses se passaient en dedans. Il etait naif. Une douleur entrevue meme chez des inconnus lui serrait le coeur. Il revait de fabuleuses richesses pour etancher des larmes partout ou il passerait. A defaut de richesses, il revait de parcourir le monde en aidant les opprimes, en frappant les oppresseurs. Il ne s'etait jamais admire soi-meme. Mais il comprenait vaguement qu'il etait exceptionnel et digne d'admiration. Il en resultait que parfois des bouffees d'ambition montaient a son cerveau. L'ambition de quelque magnifique et glorieuse destinee. Il calculait exactement sa valeur, et nous l'avons vu devant le roi, c'est-a-dire devant un etre d'essence superieure, tout voisin de la divinite, calme, paisible, railleur a son habitude, comme devant un egal. Et, au fond de lui-meme, il s'etait effare de n'avoir pas tremble devant la majeste royale. Lors donc qu'il se trouva seul, il n'eprouva pas le besoin de modifier son attitude. Il avait simplement dit a son pere qu'il ne lui restait plus qu'a mourir, parce qu'il se jugeait incapable de surmonter l'amour qui avait pris possession de son coeur. Avec la meme simplicite, il eut sanglote, s'il en eut eprouve le besoin. Tel etait ce heros qui avait etonne Catherine de Medicis si difficile a etonner, qui avait conquis l'admiration de Jeanne d'Albret, qui avait soufflete de son rire le duc d'Anjou, qui s'etait moque du roi de France, qui avait battu sur tous les terrains le marechal de Damville, et que le marechal de Montmorency traitait en hote royal. Il etait si pauvre qu'a part les trois mille ecus rapines par son pere, il allait se trouver sans un sol du jour ou il sortirait de cet hotel. Sincere, moqueur, tendre, ouvert a toutes les emotions, fort comme Samson, elegant comme Guise, il passait dans la vie sans voir qu'il marchait dans une gloire. Une fois seul, il ne maudit pas le marechal et trouva que les choses etaient comme elles devaient etre, puisque, selon les idees de son temps,--de tous les temps!--un gueux ne pouvait epouser une heritiere d'immenses richesses. Il maudit encore moins Loise, et se contenta de murmurer avec une adorable naivete: "Quel malheur pour elle! Comment quelqu'un, pourra-t-il jamais l'aimer comme je l'eusse aimee?... Pauvre Loise!..." Et apres quelques instants de reflexion: "Je crois bien qu'il est impossible de souffrir plus que je ne souffre. Si cela devait durer huit jours, je deviendrais fou. Heureusement, tout va s'arranger. Cette nuit, nous sommes a Montmorency, demain je rentre a Paris. Et alors, voyons... combien sont-ils? Damville: rude epee. Ce d'Aspremont dont m'a parle mon pere. Les trois mignons. Ce Maurevert. Cela fait six. Je les provoque tous les six a la fois. C'est le diable si a eux tous ils ne parviennent pas a me tuer. Allons, j'aurai de jolies funerailles! A ce moment, une tete tiede se posa sur ses genoux. Il baissa les yeux et vit que Pipeau s'etait approche de lui, avait commodement installe sa tete et le regardait de ses grands yeux bruns, tendres, profonds, d'une belle humanite. --Te voila, toi? sourit-il joyeusement. Pipeau jappa avec non moins de joie, repondant: --Parfaitement! C'est moi! Moi! ton ami! Tu avais l'air de m'oublier, de ne pas plus penser a moi que si je n'etais pas ton ami le plus fidele... fidele jusqu'a la mort! Voila ce que dit Pipeau. Le chevalier posa sa main sur la tete du chien et dit: --Nous allons donc nous quitter. Pipeau? Ce m'est un grand chagrin. Je te dois beaucoup, sais-tu? Grace a toi, je suis sorti de la Bastille, et puis, un jour que j'avais faim, tu as partage avec moi, tu te rappelles? Et puis, toujours gai, tu me fus un si bon compagnon. Que deviendras-tu sans moi?... Le chien avait ecoute gravement. Et sans doute, bien que le discours de son maitre fut termine, il continua a ecouter ce que le chevalier pouvait se dire a lui-meme, car ses yeux ne quitterent pas les yeux du jeune homme, et le chien finit par pousser une plainte sourde. --Pipeau! fit a ce moment le vieux Pardaillan qui entrebailla la porte. Le chien interrogea le chevalier, qui dit: --Va. --Je vais a la Deviniere, puisque tu as des scrupules en ce qui regarde maitre Landry, reprit le routier. --Je vous accompagne, mon pere. --Non pas, mort diable! Le chien me suffira en cas d'attaque. Il pourra aussi me servir de courrier. Mais toi, ne bouge pas d'ici." Le chevalier fit un geste d'acquiescement, et Pardaillan pere s'eloigna, suivi du chien, heureux d'entreprendre seul la besogne d'exploration qu'il avait meditee. Car, sous pretexte d'aller a la Deviniere payer les dettes de son fils, le routier voulait surtout s'assurer que l'hotel n'etait pas surveille, qu'ils n'avaient pas ete suivis, enfin, que le chevalier etait en surete parfaite. "Une fois a Montmorency, songeait-il, je le deciderai a me suivre, et du diable si je n'arrive pas a lui faire oublier toutes les Loise du monde. A son age, j'eusse enleve la petite, voila tout. D'ailleurs, qui sait si ma ruse ne va pas arranger les choses? C'est un tour de vieille guerre. Allons, Pipeau, saute sur ton maitre!" Pardaillan tendit son bras et le chien sauta, avec un aboi sonore. A quelle ruse? A quel tour faisait-il allusion? Pour le moment, suivons le vieux routier dans son exploration. Il parcourut les rues avoisinantes et ayant constate que tout paraissait parfaitement tranquille, n'ayant rien vu de suspect, descendit jusqu'au bac pour traverser la Seine. Alors, il gagna la rue Saint-Denis et parvint a la Deviniere en se promettant bien de pousser jusqu'au cabaret de Catho par la meme occasion. Maitre Landry vit arriver Pardaillan avec un certain etonnement melange de crainte et d'esperance. "Qui sait si cette fois enfin je ne serai pas paye?" murmura le digne aubergiste. --Maitre Landry, dit Pardaillan, je viens payer mes dettes et celles de mon fils, car nous allons quitter Paris. --Ah! monsieur, quel malheur! s'ecria Landry. --Que voulez-vous, mon cher monsieur Gregoire, nous nous retirons apres fortune faite. L'aubergiste ouvrit des yeux enormes. --Mais je ne vois pas dame Huguette, reprit Pardaillan. J'ai une commission a lui faire de la part de mon fils. --Ma femme va arriver dans un instant. Mais monsieur me fera bien l'honneur de dejeuner une fois encore dans mon auberge, puisqu'il est sur le point de quitter Paris? --Tres volontiers, mon cher ami. Et d'ailleurs, tandis que je dejeunerai, vous etablirez notre compte. --Oh! monsieur, la chose ne presse pas. --Si fait! --Puisqu'il en est ainsi, monsieur, je vous avouerai que votre compte est tout prepare. Vous m'en aviez vous-meme donne l'ordre, et par deux fois vous futes sur le point de regler cette misere. Seulement, vous en futes toujours empeche par des circonstances regrettables... --Pour vous? fit Pardaillan en eclatant de rire. --Non pas, mais pour vous, monsieur, dit Landry, qui se mit a rire aussi par politesse. En effet, la premiere fois, vous eutes ce terrible duel avec ce monsieur Orthes... Et la deuxieme fois... au moment ou je tendais deja la main, vous vous elancates dans la rue... ---Oui, j'avais vu passer un vieil ami, que je voulais serrer dans mes bras. --En sorte que nous en demeurames la, acheva Lan dry d'un air si piteux que le vieux routier eut un deuxieme acces d'hilarite. Cependant, on dressait le couvert sur une petite table, tandis que Pipeau, reprenant instantanement ses vieilles habitudes, entrait dans la cuisine de cet air hypocrite et detache des biens de ce monde qui inspirait tant de confiance a ceux qui ne connaissaient pas la gourmandise et l'astuce de ce chien. Pardaillan se mit donc a table. A l'aspect venerable des flacons que Landry lui-meme deposa sur la nappe eblouissante, il comprit qu'il etait devenu aux yeux de l'aubergiste un personnage d'importance. "Hum! grommela-t-il, l'argent est tout de meme une bonne chose! Avec de l'argent qu'il me suppose, j'achete a credit le respect et l'admiration de ce digne homme. Que serait-ce si j'etais reellement riche!" A ce moment, Huguette entra dans la salle. --Toujours fraiche, rose et tendre comme un jeune radis qui croque a la dent, dit le vieux Pardaillan. Huguette, sans s'etonner de la bizarrerie de cette comparaison, sourit et soupira: --Il parait donc que vous nous abandonnez? --Oui, ma chere madame Huguette, nous partons pour... pour des pays inconnus. Et, avant de partir, nous avons songe, mon fils et moi, que nous avions un vieux compte a regler, ici... --Ah! monsieur! fit Landry avec attendrissement. Et il ajouta: je vais chercher la note. --Ma chere Huguette, dit alors le vieux Pardaillan, je crois qu'il sera difficile au chevalier de venir acquitter ce qu'il vous doit, bien qu'il m'ait annonce son intention de passer a, la Deviniere. --Monsieur le chevalier ne me doit rien, fit vivement Huguette. --Si fait, par la mort du diable! A telles enseignes que je vais vous citer ses propres paroles: "Quant a la jolie Huguette, a-t-il dit, ce n'est pas de l'argent que je lui dois, mais deux bons baisers, en reconnaissance des attentions qu'elle a eues pour moi. Et je voudrais lui dire aussi que, quoi qu'il arrive, je ne l'oublierai jamais, et que je lui garderai toujours une bonne place parmi les plus doux et les meilleurs de mes souvenirs." --Le chevalier a dit cela? s'ecria l'hotesse, en rougissant. --Sur ma foi! Et je crois qu'il n'a dit que la moitie de ce qu'il pensait. Aussi, je vais m'acquitter de la commission. La-dessus, le vieux routier se leva et embrassa Huguette deux fois sur chaque joue, ce qui faisait bonne mesure. Puis, se rasseyant, il leva son verre, et dit gravement: "A votre sante, jolie Huguette!" --Monsieur, fit alors l'hotesse toute reveuse, je n'oublierai jamais la bonne pensee qu'a eue pour moi monsieur le chevalier. Dites-le-lui, je vous prie. Et, je veux a mon tour lui temoigner ma gratitude par un avis... --Parlez, ma chere... --Eh bien! dites-lui bien qu'_elle l'aime_! fit Huguette avec un soupir. --Qui cela? s'ecria Pardaillan, etonne. --Celle qu'il aime, la jolie demoiselle... Loise... Elle l'aime, continua Huguette, j'en suis sure. J'ai vu ce pauvre jeune homme si malheureux... --Ah! ma chere Huguette, vous etes un ange!... --Si malheureux que je n'ai pu m'empecher de le lui dire a lui-meme. Repetez-le-lui, et, lorsqu'il sera le mari de Loise, qu'il se souvienne que c'est moi qui lui ai annonce son bonheur. --Corbleu! Dites que vous lui portez bonheur, ma bonne Huguette. Ah! c'est ainsi?... Ah! bien, voila qui change diablement les choses!... Vive Dieu!... Que je vous embrasse encore!... Sur ce, nouvelle embrassade. Apres quoi, le vieux Pardaillan continua son repas, avec une infinie satisfaction. Tout a une fin, meme les bons dejeuners. Celui de Pardaillan suit donc la loi commune, et le dernier flacon vide jusqu'a la derniere goutte, le vieux routier, l'oeil conquerant, reboucla son epee et, mettant la main a sa ceinture de cuir qui contenait les trois mille livres prises dans le coffre de Gilles, appela maitre Landry qui, sa note a la main, accourut, radieux, leger, fendant l'air de ses bras pour arriver plus vite. Landry, en arrivant a la table, deploya son papier. Il etait long d'une aune. Et, comme pour s'excuser de cette menacante longueur, l'aubergiste se hata de dire: --Dame, monsieur, c'est qu'il y en a long! Et encore, n'ai-je pas marque les extras. --Marquez tout, mon cher Landry, fit Pardaillan. --En ce cas, tout compris, cela fait trois mille livres juste. Le vieux routier recut le coup sans sourciller et commenca a entrouvrir sa ceinture de cuir. Le visage de Landry, qui etait radieux, devint incandescent, tant l'emotion le fit flamboyer. "Enfin!" murmura-t-il dans un souffle. "Le voila! Le voila!" tonna a ce moment une voix furieuse. En meme temps, trois personnages, qui venaient d'entrer a l'instant meme dans la salle, degainerent et se precipiterent sur Pardaillan. L'auberge se remplit de cris. La main de Pardaillan, qui touchait la fameuse ceinture, descendit jusqu'a la rapiere qu'elle mit au vent. Le sourire de Landry se termina en grimace de douleur et d'epouvante... Pardaillan avait, d'un coup de pied, renverse la table ont toute la vaisselle s'etait ecroulee. Huguette s'etait enfuie dans la cuisine. Les trois enrages portaient coup sur coup. --Cette fois, pas de caution! ricanait l'un. --Cette fois, pas de quartier! hurlait le second. Le premier, c'etait Maugiron. L'autre, Quelus. Le troisieme, qui ne disait rien, mais qui s'escrimait avec une rage froide, c'etait Maurevert. Ils etaient entres a tout hasard dans l'auberge, sachant que la Deviniere avait ete longtemps le quartier general des Pardaillan. A defaut du chevalier, ils trouvaient le pere et, sans plus de reflexion, s'etant consultes d'un rapide regard, ils le chargerent. Pardaillan, affaibli par les blessures qu'il avait recues rue Montmartre, se contenta d'etablir un peu de defensive. Il avait sur sa poitrine trois pointes menacantes. A chaque coup qui lui etait porte, il parait s'il pouvait, ou reculait d'un bond. La bataille etait silencieuse, cette fois. Les trois etaient resolus a tuer le pere en attendant le fils, et ils gardaient toutes leurs forces, tout leur sang-froid, jouant serre, cherchant le coup mortel. Pardaillan reculait donc. Malheureusement, ses trois adversaires etaient places en bataille entre lui et la porte de la rue. Il etait donc repousse peu a peu vers le fond de la salle, ou la porte se trouvait ouverte. Il la franchit et se trouva alors dans cette salle ou, au debut de ce recit, nous avons montre le banquet des poetes de la Pleiade. Cette salle franchie, il penetra dans la suivante et parvint enfin dans la derniere piece. --Cette fois, nous le tenons, dit Maurevert, les dents serrees. "Allons, pensa Pardaillan, le chevalier et moi, nous ne mourrons pas ensemble!" A ce moment, il vit une porte s'ouvrir, et, sans hesitation, se precipita dans le reduit obscur qu'il entrevoyait: c'etait un sombre cabinet ou se trouvait l'entree de la cave, d'une part, et, de l'autre, l'entree du long corridor qui aboutissait a la rue. Les trois assaillants voulurent se jeter a la suite de Pardaillan dans ce reduit. Mais la porte se ferma a leur nez. Ce n'etait pas le vieux routier qui avait ferme la porte: c'etait Huguette!... Quand elle avait vu la tournure que prenait la bagarre, elle avait rapidement fait le tour par la rue et le corridor et avait ouvert, puis referme a clef la porte du reduit. --Vous! s'ecria Pardaillan, qui reconnut Huguette. --Fuyez! fit la jolie hotesse en montrant le corridor. --Pas avant de vous avoir remerciee, dit le vieux; routier qui, rengainant sa rapiere, saisit Huguette par la taille et l'embrassa sur les deux joues. Un pour moi! Un pour le chevalier de Pardaillan. Aussitot, il s'elanca dans le corridor et, l'instant d'apres, il detalait le long de la rue Saint-Denis. --Tu ne nous echapperas pas, cette fois! criaient Maugiron et Quelus, tandis que Maurevert courait chercher un marteau pour defoncer la serrure. Il se heurta a Huguette dans la salle des banquets. --Un marteau! commanda Maurevert. --Inutile, dit Huguette. Je vais ouvrir avec une clef. --Vous serez recompensee, ma brave femme. La porte ouverte, les trois spadassins virent le couloir et comprirent que le vieux renard avait fui. Et tous trois s'elancerent. Mais trop tard! Pardaillan etait deja loin, courant vers la Truanderie, non pour y chercher refuge, mais pour y trouver les compagnons dont il avait besoin pour assurer le depart du marechal. Dans la rue, il fut rejoint par Pipeau qui, fidele a ses habitudes, tenait dans sa gueule un saucisson enleve sur les tables de la Deviniere. Huguette, apres le depart des mignons, revint a la cuisine, ou elle trouva son mari cramoisi de fureur. --Ah! vociferait Landry, j'espere bien que M. de Pardaillan n'aura plus la pensee de me payer! --Pourquoi donc? fit Huguette en souriant. Il faudra pourtant qu'il paie, nous ne sommes pas assez riches pour abandonner une note pareille! --Ouais-! fit l'aubergiste. Toutes les fois qu'il me vient payer, il y a bataille et bris de vaisselle dans ma pauvre auberge! --Bah! marquez toujours... Et maitre Landry, ayant pousse un soupir, s'assit a une table, commanda qu'on lui apportat de l'encre et une plume, et il fit a la fameuse note la rallonge suivante: "Item, un dejeuner complet et bien conditionne. Ci: deux ecus et cinq sols. Item, une bouteille de vieux Beaugency: trois ecus. Item, deux flacons de Saumur: deux ecus. Item, vaisselle brisee: vingt livres. Item, un saucisson vole par le chien de M. de Pardaillan: quinze sols et quatre deniers. --Donnez, que j'enferme la note, dit Huguette qui avait lu par-dessus l'epaule de son mari. Landry lui remit le papier et regagna ses cuisines en proie a la plus sombre melancolie. Au-dessous du total general, Huguette ecrivit alors: "Recu de M. de Pardaillan deux baisers, un pour lui, un pour M. le chevalier, son fils, de la valeur de quinze cents livres chacun." Et elle enferma la note dans l'armoire de sa chambre. Vers six heures du soir, le vieux Pardaillan rentra a l'hotel de Montmorency, sans avoir fait d'autre mauvaise rencontre. Il avait fait une longue station dans la Truanderie et avait eu un entretien mysterieux avec un certain nombre de ces figures patibulaires, qui pullulent en ce lieu. Il souriait dans sa moustache et murmurait: "Voyons ce qu'il sera advenu de la rencontre que j'ai si habilement preparee!" A quelle rencontre faisait-il allusion? On se rappelle que le vieux routier avait d'abord quitte son fils en lui disant qu'il allait a la Truanderie, puis, qu'il etait revenu sous pretexte de lui emprunter Pipeau. Or, du premier coup ou il sortit de la chambre du chevalier, Pardaillan pere se mit a errer par l'hotel, jusqu'au moment ou il se rencontra avec Loise. "Je vous cherchais, dit le vieux routier. Je tenais a vous faire mes adieux. --Vos adieux! s'ecria la charmante enfant qui ne put s'empecher de palir. --Oui, nous partons, mon fils et moi. En parlant ainsi, et tout en expliquant avec volubilite que son fils lui paraissait atteint d'un mal incurable, le vieux renard marchait dans la direction de la chambre du chevalier. Loise le suivait, machinalement, tout emue par la nouvelle de ce brusque depart, le coeur serre par une angoisse inconnue. Pardaillan ouvrit doucement la porte. Loise entendit le discours que le chevalier adressait a Pipeau. Ce fut alors que le vieux routier appela le chien et partit, laissant la porte ouverte et, devant cette porte, Loise tout interdite... Que se passa-t-il en elle a ce moment? A quelle impulsion obeit-elle? Toujours est-il qu'elle entra et, levant ses yeux candides sur le chevalier stupefait et bouleverse, demanda: --Vous voulez partir?... Pourquoi? Le chevalier, non moins interdit et certes plus tremblant que la jeune fille, murmura: --Qui vous a dit que je voulais partir, mademoiselle? --Votre pere, d'abord. Vous ensuite... Pardonnez-moi, monsieur... J'ai entendu bien malgre moi... Vous avez dit que vous vouliez partir et pour ne plus revenir... et que vous ne pouviez emmener votre chien la ou vous allez... et que si vous partez, c'est que vous vous ennuyez... Oh! monsieur quel est ce pays d'ou vous ne reviendrez jamais?... --Mademoiselle... --Et ou vous ne pouvez emmener le pauvre Pipeau? Et pourquoi vous ennuyez-vous? Elle parlait ainsi que dans un reve, tout etonnee de sa propre audace, toute tremblante maintenant, deux larmes au bord de ses longs cils. Le chevalier la contemplait avec un inexprimable ravissement et une douleur aigue. --De dire que je m'ennuie, mademoiselle, c'est une facon de parler... --Oh! reprit-elle sous l'impulsion d'un irresistible mouvement du coeur, est-ce parce que vous etes ici?... Le chevalier ferma les yeux, joignit les mains, et, d'une voix ardente: --Ici... oh! ici... c'est le paradis!... Elle poussa un faible cri. Et alors, cette lumiere qui, en de certaines circonstances, jette sa flamme dans l'esprit et le coeur des jeunes filles, l'illumina soudainement, et, tres pale, blanche comme un lis, elle dit: --Vous ne voulez pas partir... vous voulez mourir... --C'est vrai. --Pourquoi? --Parce que je vous aime. --Vous m'aimez? --Oui. --Et vous voulez mourir? --Oui. --Vous voulez donc que je meure? Ces demandes et ces reponses, rapides et haletantes, fievreuses, furent faites de part et d'autre, d'une voix basse. Emportes qu'ils etaient par leur reve, ils se rendaient a peine compte de ce qu'ils se disaient. Mais tout etait amour entre eux. Entre eux, il ne put etre question de dissimulation. Loise, qui parlait au chevalier pour la deuxieme ou troisieme fois, avoua son amour spontanement. La pensee qu'elle aurait pu le cacher ou en rougir, ne l'effleura meme pas. Cette fleur de timidite n'eut pas compris la timidite en ce moment. Ce cri, qu'elle venait de laisser tomber de ses levres, ce cri de sincerite superbe etait l'expression la plus complete, la plus absolue, de ce qu'elle pensait. Si le chevalier mourait, elle mourrait. C'etait simple, limpide, lumineux. Il n'y avait rien autour de cela: pas de reflexion, pas de contestation possible. Etait-ce de l'amour? Elle ne savait pas. Elle ne savait qu'une chose: C'est que sa vie s'absorbait sans effort dans la vie du chevalier; c'est que son ame s'incorporait a l'ame de cet homme. Et maintenant, s'il partait, elle partait. S'il mourait, elle mourait. Plus rien au monde ne pouvait les separer. --Voulez-vous donc que je meure? dit Loise. En meme temps, ses yeux bleus, limpides comme l'azur du ciel, se fixerent sur les yeux du chevalier de Pardaillan. Il chancela. Il oublia que le marechal la destinait a ce comte de Margency, a cet inconnu qui allait la lui prendre, et, extasie, bouleverse par un etonnement infini, murmura: "Je reve." Lentement, elle baissa les yeux; une paleur de lis s'etendit sur son visage, et elle dit: --Si vous mourez, je meurs, puisque je vous aime... Ils etaient tout pres l'un de l'autre. Et pourtant, ils ne se touchaient pas. Le jeune homme eprouvait cette sensation tres nette que l'ange s'evanouirait si seulement il lui prenait les mains. Alors, avec cet accent de simplicite qui est la plus souveraine expression du pathetique, il murmura: --Loise, je vis puisque vous m'aimez... Etre aime de vous, cela me semblait une heresie... Que votre regard se fut abaisse sur moi, c'etait une folie... et pourtant, cela est. Loise, je ne sais si je suis heureux ou malheureux, je ne sais si le ciel s'ouvre devant moi... Mais, la plenitude de la vie, Loise, vous me l'avez versee... --Je vous aime... --Oui. Je le savais. Tout me le criait. Tout me disait que j'etais venu dans ce monde pour vous, pour vous seule! Il se tut subitement. Il etait comme dans une epouvante et dans une extase. Et tous les deux comprirent que toute parole eut ete vaine. Lentement, les yeux rives aux yeux du chevalier, Loise recula jusqu'a la porte, s'eloigna, s'evapora pour ainsi dire, et lui demeura longtemps a la meme place, comme foudroye. Alors, la reaction se fit dans cette nature si froide en apparence, et si reellement violente. Une joie inouie, une joie terrible le souleva, le transporta. Par la baie de la fenetre, son regard etincelant rayonna sur Paris. Et sa pensee cria, tandis que ses levres serrees ne laissaient echapper aucun son: "Maintenant, je suis le maitre du monde! Roi Charles, Montmorency, Damville, puissances et gloires, ma gloire et ma puissance vous egalent! O Loise! Loise!..." Vers six heures, le vieux Pardaillan regagna l'hotel de Montmorency. Il retrouva son fils arme en guerre, en conciliabule avec le marechal de Montmorency. Dans la cour de l'hotel attendait un de ces lourds carrosses qu'on pouvait entierement fermer, au moyen de mantelets. Le vieux routier examina curieusement le chevalier qui parut calme et froid, comme a son habitude. "Allons, songea-t-il, il ne s'est rien passe. Heureusement que j'apporte les bonnes paroles de cette chere Huguette!" Et, tirant son fils a part, il lui annonca qu'une vingtaine de truands se trouvaient aux abords de l'hotel, prets a escorter le marechal, sans meme qu'il s'en doutat. Le signal du depart fut alors donne par le marechal. On devait, pour depister les curieux ou les sbires, sortir par la porte Saint-Antoine, puis faire un crochet a gauche, pour rejoindre la route de Montmorency. Loise et sa mere prirent place dans le carrosse, qui fut soigneusement ferme. Le marechal se placa a la portiere de droite; le chevalier a celle de gauche; le vieux Pardaillan prit la tete; derriere, venaient douze cavaliers de la maison du marechal. Ces sortes d'escorte, traversant Paris dans un appareil formidable, n'etaient alors nullement rares; nul ne fit donc attention a celle-ci, et la voiture arriva vers sept heures a la porte Saint-Antoine. --On ne passe pas! dit a ce moment une voix... Et l'officier qui commandait le poste s'avanca. --Qu'est-ce? demanda le marechal en palissant. L'officier le reconnut a l'instant, et, le saluant: --Monseigneur, a mon grand regret, je suis oblige de vous empecher de passer. --Mais, monsieur, la porte est encore ouverte a cette heure! --Pardon, monseigneur, elle est fermee; voyez, le pont est leve. Le marechal se pencha, regarda sous la voute et vit, en effet, que le pont etait leve! --Bon pour cette porte, dit-il, mais les autres, sans doute... --Toutes les portes de Paris sont fermees, monseigneur. --Et a quelle heure seront-elles ouvertes demain? --Demain, elles ne seront pas ouvertes, monseigneur; ni demain, ni les autres jours... --Mais, s'ecria le marechal avec plus d'inquietude encore que de colere, c'est une tyrannie cela! --Ordre du roi, monseigneur!... --Eh quoi! On ne peut plus sortir de Paris ni y entrer?... --Pardon, monseigneur: il est facile d'y entrer et d'en sortir. On n'empeche personne d'entrer. Et, quant a sortir, il n'y a qu'a se procurer un laissez-passer de M. le grand prevot. Il demeure a deux pas de la Bastille. Et, si monseigneur le desire... --Inutile, dit le marechal. Et il donna l'ordre du retour. "Ordre du roi! murmura-t-il. Tres bien. Mais qui cet ordre vise-t-il? Moi? Quelle apparence y a-t-il?..." Tout aussitot, il songea a ces nombreux huguenots venus a Paris, avec Jeanne d'Albret, le roi Henri de Navarre et l'amiral Coligny. Francois de Montmorency demeura persuade qu'il s'agissait d'une mesure de police prise sans autre intention contre les huguenots. Cependant, le carrosse avait repris le chemin de l'hotel de Montmorency. Le vieux Pardaillan, lui, avais mis pied a terre et donne son cheval a conduire en main, a l'un des cavaliers de l'escorte. Il voulait en avoir le coeur net, et son intention etait d'interroger l'officier. Cinq minutes ne s'etaient pas ecoulees depuis le depart du marechal, et il reflechissait a la fable qu'il inventerait pour forcer l'officier a parler, lorsqu'il vit l'un des soldats du poste s'eloigner de la porte en prenant la rue Saint-Antoine. Pardaillan le suivit. Il pensait simplement qu'il lui serait plus facile de tirer quelque chose de ce soldat. Il l'aborda donc et se mit a marcher de conserve avec lui. --Il fait chaud, dit-il, pour entrer en matiere. Une bouteille de vin frais serait la bienvenue? --La bienvenue, mon gentilhomme. --Voulez-vous en boire une avec moi, a la sante du roi? --Je veux bien, par ma foi. --Entrons donc dans ce bouchon... --Pas maintenant. --Pourquoi pas maintenant, puisque c'est maintenant que nous avons soif? --Parce que j'ai une commission a faire. --Ou cela? Du coup, le soldat commenca a regarder de travers l'acharne questionneur. A ce moment, le regard de Pardaillan s'accrocha a un papier que le soldat avait place dans son justaucorps et dont un bout depassait. --Ah ca, mon gentilhomme, qu'est-ce que cela peut bien vous faire? reprit le soldat. --Rien du tout. Mais, si votre commission vous mene trop loin, vous comprenez... --C'est juste. Eh bien, je vais au Temple. Pardaillan tressaillit. Il continua de marcher quelques pas en ruminant une idee qui venait de lui traverser la cervelle. --Camarade, dit-il tout a coup, voulez-vous que je vous dise?... Vous portez une lettre a l'hotel de Mesmes. --Comment le savez-vous? s'ecria le soldat stupefait. --Tenez, voici la lettre qui depasse et sort de votre justaucorps; elle va tomber, prenez garde. En meme temps, Pardaillan saisit entre le pouce et l'index le bout du papier qu'il tira. Rapidement, il jeta un coup d'oeil sur la suscription. Elle etait ainsi libellee: A monsieur le marechal de Damville, en son hotel. Pardaillan jeta un coup d'oeil autour de lui. Ils se trouvaient dans la rue Saint-Antoine, pleine de passants. A vingt pas, arrivait une patrouille du guet a cheval. Il n'y avait pas moyen de se sauver en emportant la lettre. Il la rendit donc au soldat. Mais il avait pu remarquer qu'elle etait assez mal cachetee, comme par une personne qui eut ete tres pressee. Ils se remirent en marche. Pardaillan resolu a ne plus lacher son homme d'une semelle, le soldat devenu tres mefiant. --Excusez-moi, mon gentilhomme, reprit tout a coup ce dernier, cette lettre doit arriver le plus tot possible. La-dessus, le soldat prit le pas de course. Mais il avait affaire a plus entete que lui: Pardaillan se mit aussi a courir. --Camarade, dit-il, voulez-vous gagner cent livres? --Non! fit le soldat, en precipitant sa course. --Cinq cents! reprit Pardaillan. --Laissez-moi! monsieur, ou j'appelle! --Mille!... Le soldat s'arreta court et devint cramoisi. --Que me voulez-vous? dit-il d'une voix tremblante. --Vous donner mille livres en or, si vous me laissez lire la lettre que vous portez. --Pour mille livres, je serais pendu. Allons donc! --Oh! oh! C'est donc bien grave, ce que vous portez? En ce cas, je vous offre deux mille livres." Le soldat chancela. Pardaillan reprit rapidement: --Nous entrons au premier cabaret et, tandis que vous videz une bonne bouteille, je decachete la lettre, je la lis, puis je remets le cachet en place. Personne ne saura. --Non, murmura le soldat d'une voix sourde; mon officier m'a dit que je serais pendu si la lettre s'egarit!... --Imbecile! Qui te parle de l'egarer?... Trois mille livres! dit Pardaillan. Et, prenant le soldat par le bras, il l'entraina au fond d'un cabaret voisin. Le soldat suait a grosses gouttes. Il palissait, il rougissait. --Est-ce bien vrai?" murmura-t-il quand ils furent installes devant une bouteille. Pardaillan vida sa ceinture et dit: --Compte! Le soldat, ebloui, etouffa un rugissement. Jamais il n'avait vu tant d'or. C'etait une fortune qu'il avait la devant lui. Haletant, il remit la lettre a Pardaillan et, sans compter, remplit d'or ses poches. Puis, comme dans un coup de folie, il se leva, gagna la porte et disparut. Pardaillan haussa les epaules et, tranquillement, decacheta la lettre dont il etait des lors le maitre. Elle contenait ces mots: "Monseigneur, une voiture de voyage fermee s'est presentee a la porte Saint-Antoine, escortee par une douzaine de cavaliers. Le marechal de Montmorency etait la. Il a paru tres contrarie de ne pouvoir passer. Je crois avoir reconnu les deux aventuriers que vous m'avez signales. Je fais suivre la voiture qui, je suppose, regagne l'hotel de Montmorency. J'ose esperer, monseigneur, que vous brulerez ce billet aussitot recu et que vous n'oublierez pas celui qui vous envoie cet avis." "Ah! ah! fit Pardaillan. Je sais maintenant ce que signifie l'ordre du roi de faire fermer toutes les portes de Paris!..." La-dessus, Pardaillan se mit en chemin pour regagner l'hotel de Montmorency. Dans cette soiree, le marechal de Damville recut autant de billets qu'il y avait de portes a Paris. Tous contenaient la meme indication en peu de mots: "Rien de nouveau" ou bien: "Le marechal ne s'est pas presente pour sortir", ou bien encore: "Les personnes signalees ne sont pas venues." Seul, le poste de la porte Saint-Antoine n'envoya aucun rapport. Ainsi, le marechal de Montmorency, Loise, Jeanne de Piennes et les deux Pardaillan etaient prisonniers dans Paris! Damville qui, en attendant de pouvoir assassiner Charles IX, usait et abusait du credit dont il jouissait aupres du jeune roi, Damville avait obtenu pour une duree de trois mois la charge d'inspecter les portes de Paris. Il n'avait pas eu de peine a demontrer que, dans les circonstances presentes, il fallait exercer une etroite surveillance sur tout ce qui entrait dans Paris. Et le roi lui avait confie le redoutable emploi qui le faisait quelque chose comme gouverneur militaire de Paris. A l'hotel de Montmorency, l'existence s'ecoulait sans incident. Il avait ete convenu qu'on resterait enferme sans vaine tentative. Les portes de Paris ne pouvaient demeurer longtemps fermees et, a la premiere occasion, le depart se ferait tout naturellement. Une quinzaine de jours s'ecoulerent ainsi. Le chevalier et le vieux Pardaillan sortaient presque tous les jours pour aller aux nouvelles et en prenant toutes les precautions necessaires pour ne pas etre reconnus. Un soir, le routier, qui etait sorti seul, rentrait a l'hotel lorsque, dans la loge du suisse, il apercut quelqu'un qu'il reconnut immediatement: c'etait Gillot, le digne neveu de l'intendant de Damville. --Que viens-tu faire ici? gronda-t-il. --Monsieur l'officier, je viens... j'expliquais justement... --Tu viens m'espionner, miserable!... --Ecoutez-moi, de grace! balbutia Gillot. --Point d'affaires! Je vais te couper les oreilles. Gillot se redressa et, tres digne, prononca: --Je vous en defie bien, par exemple! En meme temps, il retira un bonnet qui couvrait sa tete jusqu'a la nuque, et Pardaillan demeura stupefait: Gillot n'avait plus d'oreilles!... --Vous voyez bien, monsieur, que vous ne sauriez me couper ce que je n'ai plus. --Mais qui t'a ainsi arrange? --Mon oncle lui-meme! Oui, monsieur!... Lorsque Mgr de Damville a su que j'avais trahi son secret parce que j'avais peur que vous me coupassiez les oreilles, il a dit a mon oncle: "C'est bon! Coupez-les-lui!..." Alors, mon oncle, que je n'eusse jamais cru capable d'un tel crime, a execute la cruelle sentence, et, tout evanoui que j'etais, m'a ensuite fait porter hors de l'hotel. Une femme m'a releve, m'a soigne, a gueri les deux blessures. Et moi, monsieur, moi qui veux me venger, je viens me mettre a votre disposition." --Tiens! tiens! pensa le vieux Pardaillan. --Prenez-moi, monsieur. Vous n'aurez pas lieu de vous en repentir. Je vous aiderai peut-etre mieux que vous ne croyez. Et, contre mes services, je ne vous demande qu'une chose. --Laquelle? Voyons. --C'est de m'aider a votre tour a me venger de Mgr de Damville qui a donne l'ordre de me couper les oreilles, et de mon oncle qui a execute cet ordre." "Voila un animal qui me parait anime d'excellentes intentions et qui pourra nous etre utile", songea Pardaillan qui ajouta: --Eh bien, c'est dit; je te prends a mon service. Gillot eut dans les yeux un eclair de joie qui eut inquiete Pardaillan s'il l'eut surpris. Mais, faisant signe a Gillot de le suivre, le vieux routier s'enfoncait deja dans l'hotel. Gillot le suivit en murmurant entre ses dents: "J'espere que mon oncle Gilles sera content de moi!" V L'ORAGE GRONDE Une vingtaine de jours apres l'entree du roi dans Paris eurent lieu les fiancailles d'Henri de Bearn et de Marguerite, soeur de Charles IX. A cette occasion, une fete fut donnee au Louvre, fete somptueuse et telle qu'on n'en avait plus vu depuis les grandes mises en scenes auxquelles se complurent Francois Ier et Henri II. Cette memorable, fastueuse et terrible soiree, il faut que nous la suivions pour ainsi dire heure par heure. Le Louvre flamboyait de lumieres, un immense bruissement de rires s'elevait de cette fournaise, et chacune des salles ou se deployaient ces magnificences contenait un drame... Au-dehors, une foule de peuple, difficilement contenue par les archers de service soutenus par des compagnies d'arquebusiers, roulait autour du Louvre, comme une mer aux flots noirs qui mugit autour d'un brillant rocher. Cette foule n'etait pas seulement attiree par la curiosite. Malgre les edits cries a diverses reprises, la plupart des bourgeois etaient armes de pertuisanes et avaient endosse la cuirasse. Au debut de cette soiree, et comme la nuit s'etendait sur Paris, Catherine de Medicis et son fils Charles IX se trouvaient seuls dans une piece dont le balcon dominait la Seine et la rive gauche. Habille de noir comme a son habitude, plus pale que jamais, ses maigres mains d'ivoire incrustees sur la balustrade de fer, Charles IX regardait au loin une grande lueur rouge. Et, pres de lui, d'un pas en arriere, Catherine souriait, de son rire enigmatique et cruel, sphinx formidable. --Pourquoi m'avez-vous amene la, madame? demanda le roi. --Pour vous montrer ce feu, sire. --Un feu de joie? Mes bons Parisiens se rejouissent. --Non, sire. Les Parisiens brulent une maison ou l'on a surpris une reunion de parpaillots... Et tenez... voici encore un feu qui s'allume... la, sur votre gauche! Une bouffee de sang monta aux joues blemes de Charles IX. --Plaise au Ciel, continua Catherine, que l'idee ne leur vienne pas de bruler le Louvre! --Par le sang du Christ! Je vais donner l'ordre de charger les incendiaires. Et, se retournant, le roi cria: --Hola, Cosseins! --Etes-vous fou, Charles? gronda Catherine en saisissant la main de son fils. Voulez-vous donc provoquer des emotions et des emeutes dans Paris? --Que dites-vous la, madame? fit Charles en frissonnant. --La verite!... Vous avez reve la fusion des catholiques et des huguenots. Dieu sait si j'en ai gemi moi-meme, car je voyais l'abime ou vous couriez. Ne voyez-vous pas les visages menacants qui vous entourent depuis que Jeanne d'Albret, Henri de Bearn, Conde et Coligny sont ici! Aveugle! Au loin, l'incendie montait et s'etendait, vaste nappe de flammes rouges qui ondulait dans la nuit. --Voila la reponse des Parisiens aux fiancailles de ce soir! reprit Catherine. Les yeux exorbites, les machoires serrees, Charles IX regardait. Par moment, un frisson le secouait. --Charles, continua la reine, ecoutez-moi. Vous savez avec quelle joie j'ai pousse a la paix; vous savez que moi-meme je me suis humiliee devant l'orgueilleuse Jeanne d'Albret. Vous savez que j'ai ete jusqu'a imaginer le mariage de ma propre fille avec Henri de Bearn. C'est que, moi aussi, j'etais aveugle! Je croyais alors que la paix etait possible entre les huguenots et les catholiques. La paix avec les huguenots? Delire! Reve insense! Il faut que l'heresie ou l'Eglise triomphe ou meure! --Madame!... Vous m'epouvantez!... Il est impossible que les choses en soient la parce que j'ai eu horreur de tout le sang qui se versait! --Impossible? N'avez-vous pas lu les lettres que les ambassadeurs de tous les Etats apportent? Que nous dit le roi d'Espagne?... Qu'il prepare une armee pour retablir le regne de Dieu compromis par notre faiblesse. --Je ferai la guerre a l'Espagnol! --Insense! Que nous dit Venise? Que nous disent Parme et Mantoue? Que nous disent les Etats de l'Empire? Tous, tous, tous nous blament, tous nous menacent! --Je tiendrai tete a l'Europe s'il le faut!... --Tiendrez-vous tete au Souverain Pontife? gronda Catherine. Vous releverez-vous de l'excommunication dont il vous menace? --Par l'enfer, madame! Le pape est le pape, et, moi, je suis le roi de France!... Et, cramponne a la balustrade, Charles se raidit davantage. --Silence! dit-il. Je veux qu'on se taise autour de moi! J'ai decide la paix, et la paix se fera dans mon royaume! S'il faut faire la guerre a l'Espagne, a l'Empire, au pape lui-meme, je ferai la guerre! --Avec quoi? dit Catherine d'une voix glaciale. --Avec mes armees, avec ma noblesse, avec mon peuple!... --Votre peuple!... Venez, sire! Et vous allez entendre ce qu'il veut! En meme temps la reine saisit la main de son fils avec un geste d'irresistible autorite et, l''entrainant, elle lui fit traverser plusieurs pieces. Catherine s'arreta dans une grande salle qui donnait sur le cote du Louvre oppose a la Seine. --Vous parlez de votre noblesse, dit-elle alors. Sur qui compterez-vous? Sur un Guise qui fomente je ne sais quoi dans l'ombre? Sur un Montmorency qui s'enferme dans son hotel pour y donner refuge aux rebelles? --Mordieu! madame, de quels rebelles parlez-vous? --De ces deux aventuriers qui, en plein Louvre, nous ont insultes, vous et moi! --Et vous dites que Montmorency leur donne asile? --Oui, sire. Et toute votre noblesse en est a ce point de revolte ouverte... Quant au peuple, ecoutez... Catherine entraina le roi dans l'embrasure d'une fenetre ouverte, et Charles, se penchant, vit, au-dela des fosses, du Louvre, la foule enorme qui se pressait et hurlait: "Vive la messe! Mort aux huguenots!..." Mais ces cris eux-memes etaient domines et couverts par une clameur plus forte, plus volontaire, comme organisee: "Vive Guise! Vive notre capitaine general!..." Charles choqua violemment ses mains l'une contre l'autre et, se tournant vers la reine mere: --Que signifie?... Qui est capitaine general? --Votre peuple vous le dit, sire: c'est Henri de Guise! --Et de quoi est-il capitaine general? --Des troupes catholiques, sire! --Or ca, madame, perdons-nous le sens?... Ou donc sont ces troupes catholiques? Et qui les a instituees?... --Charles, ces troupes, c'est tout le royaume! Ce sont les seigneurs qui ne veulent pas que l'heretique soit traite sur le meme pied que le loyal serviteur! Ce sont les bourgeois que vous pouvez voir d'ici, la pertuisane au poing! C'est tout votre peuple, enfin, qui s'arme pour sauver la vieille religion qui, elle, a sauve le monde... Et c'est cela qui fait une armee, sire! Charles IX referma violemment la fenetre et se mit a arpenter la salle d'un pas agite. --Que faire? Que faire? balbutiait-il. --Eh! par Notre-Dame, votre devoir de roi, de fils aine de l'Eglise! --Quoi! Une trahison contre ce pauvre Coligny qui pleure de joie quand je l'appelle mon pere! Contre ce pauvre Henri qui est si rayonnant et qui m'assure de toute son amitie... Faites tout ce que vous voudrez! Je ne veux pas m'en meler." Tout Charles IX etait dans ce mot. Catherine reprima le tressaillement de joie qui l'agita. Elle marcha rapidement vers son fils, fixa son regard aigu sur ses yeux troubles et, d'une voix sourde, elle murmura: --Charles, votre bon coeur vous perdra. Malheureux enfant, ne vois-tu pas que tu as introduit le loup dans Paris? Tu parles de l'amitie d'Henri de Bearn! Sais-tu ou se trouvait Henri lorsque tu le croyais au camp de La Rochelle, avant ton depart pour Blois! Interroge la-dessus ton grand prevot... --Parlez, madame!... --Eh bien, il etait a Paris avec Conde, d'Andelot et Coligny. Et sais-tu ce qu'il y venait faire?... Il conspirait ta mort pour s'emparer de ta couronne!" Le roi devint livide et jeta autour de lui des yeux hagards... Se penchant a l'oreille de son fils, la reine ajouta: --Pas un mot, sire! Pas un geste qui laisse comprendre aux damnes huguenots que vous savez l'horrible verite! Dissimulez, sire, ou nous sommes tous perdus!..." Alors elle s'eloigna, descendit un escalier derobe et parvint a son oratoire. --Paola! appela-t-elle. Sa suivante florentine apparut. --Sont-ils la? demanda la reine. --Oui, Majeste. Lui, ici... et l'autre, la! --Bien! le bravo d'abord... Et ensuite, lui! La suivante sortit et reparut quelques instants apres, suivie d'un homme qui s'inclina jusqu'a terre. --Bonjour, mon cher Maurevert, dit la reine avec son plus gracieux sourire. Je vois que vous etes toujours de nos amis, toujours empresse lorsque nous avons besoin d'un homme brave, energique et devoue. --Votre Majeste me comble, dit Maurevert en se redressant. --Pas du tout. J'aime a rendre hommage aux amis de la couronne. Pauvre couronne! Bien peu solide sur la tete de mon fils!... "Diable! songea Maurevert en palissant, aurait-elle vent de quelque chose?" Et, tout haut, il dit: --S'il ne faut que risquer ma vie pour consolider cette couronne. Votre Majeste n'a qu'a parler: je suis tout pret... a tout! Au fond, Maurevert tremblait. Il avait jete autour de lui un rapide coup d'oeil pour s'assurer qu'il etait bien seul avec la reine. Puisque nous tenons ce Maurevert, dessinons-le en quelques traits. Il paraissait une trentaine d'annees; svelte, mince, les cheveux et la barbe d'un blond ardent, presque roux, l'oeil gris, avec des reflets d'acier, la figure reguliere, la tournure elegante, il avait la demarche souple d'un fauve et, dans son ensemble, ne manquait pas d'une sorte de beaute. Rompu a tous les exercices vigoureux, il passait pour tres dangereux l'epee a la main et, en outre, avait une reputation etablie de tireur infaillible a l'arquebuse et au pistolet. Il n'avait pas de situation fixe a la cour. On ignorait d'ou il venait et quelle etait sa famille. Mais il avait ete d'abord tres protege par le duc d'Anjou, frere du roi, a qui il avait rendu de ces inavouables services qu'un bravo pouvait rendre a un prince. En recompense Henri l'avait presente a la reine Catherine, en lui disant: --Madame ma mere, M. de Maurevert tuerait son pere si je lui en donnais l'ordre. Maurevert, en marge de la cour, meprise par les uns, redoute par les autres, accepte, tolere plutot, n'aimait et ne haissait personne; mais il etait capable de tuer froidement quiconque le genait. Que voulait-il? De l'argent d'abord, beaucoup d'argent. Et puis un titre qui lui permit de faire bonne figure parmi les nobles compagnons qui acceptaient sa societe. Il trahissait secretement le duc d'Anjou pour le duc de Guise, tout pret a trahir le duc de Guise pour le roi Charles. Il savait que le frere du roi attendait avec impatience la mort de Charles IX, et peut-etre Maurevert eut-il assassine le roi s'il n'eut craint d'etre ensuite abandonne par Anjou. Lors donc que Catherine lui eut fait entendre qu'elle craignait pour la couronne, Maurevert s'imagina que la reine avait peut-etre des soupcons sur la conspiration de Guise. "S'il en est ainsi, pensa-t-il, et qu'elle me veuille faire arreter, je saute sur elle, je l'etrangle, et je prouve au roi que la reine mere voulait le tuer pour mettre Anjou sur le trone." C'est pourquoi il repondit sur un ton de menace que Catherine ne pouvait comprendre: --Je suis pret... a tout! --Je le sais, monsieur, je le sais, et c'est pourquoi, dans les circonstances difficiles que nous traversons, j'ai songe a vous. J'ai des ennemis, ou plutot mon fils a beaucoup d'ennemis... --De quel fils Votre Majeste parle-t-elle en ce moment? "Oh! Oh! pensa la reine. Corpo di Christo, voila un gaillard plus intelligent que je ne le pensais!" Elle poussa un soupir, et dit d'un ton languissant: --Mais de quel fils voulez-vous que je parle, sinon du roi... --C'est que, comme je suis le plus fidele serviteur de Mgr Henri, j'ai toujours une tendance a m'imaginer que c'est lui le seul fils de la reine. Pardonnez-moi, madame, j'oubliais le roi! --Monsieur de Maurevert, dit-elle, j'aime egalement mes enfants... Lorsqu'il plaira a Dieu de rappeler a lui mon pauvre Charles, je serai heureuse de savoir qu'Henri possede des serviteurs aussi devoues que vous... Mais, ce devouement que vous avez pour le duc d'Anjou, ne sauriez-vous l'offrir au roi pour un temps? --Madame, dit Maurevert, ce que j'en ai dit, c'est pour faire comprendre a Votre Majeste que j'appartiens corps et ame a Mgr d'Anjou... Les yeux de la reine etincelerent de joie. Maurevert surprit cette joie et continua: --Mais il va sans dire que, si le roi a besoin de mes faibles services, je lui suis tout acquis: c'est mon devoir de fidele sujet. Il y avait une telle difference entre le ton que le bravo employait pour parler du duc d'Anjou et pour parler du roi que Catherine, transportee, s'ecria: --Monsieur de Maurevert, vous etes un honnete homme et, si vous voulez m'obeir, je me charge de votre fortune! Car cette femme si rude, si subtile, devenait aveugle des qu'on la flattait dans son amour pour Henri d'Anjou. Elle reprit apres une minute de reflexion: --Puisque vous voulez servir le roi, je veux vous donner une preuve de mon amitie en vous disant quels sont ses ennemis... --J'ecoute Votre Majeste, tout pret a renfermer dans mon coeur comme au fond d'une tombe les secrets qu'elle daignera me confier. --Je connais votre discretion... Mais est-ce bien un secret pour vous? Ne vous doutez-vous pas de quels ennemis je veux vous parler? --Serait-ce de M. le duc de Guise? --Guise? Oh! non... le duc nous est tout devoue... --Alors, Votre Majeste veut parler du marechal de Damville. --Damville, a qui nous avons donne le gouvernement de la Guyenne, est un de nos plus beaux amis... --Alors, fit Maurevert, il s'agit de celui qu'on appelle le chef des _Politiques_. --Montmorency! dit la reine. Cette fois, c'est bien un ennemi que vous designez. Mais nous en reparlerons plus tard. --Alors, reprit Maurevert impenetrable, je ne vois pas... --Songez que, le roi, c'est le fils aine de l'Eglise. --Votre Majeste veut parler des huguenots! s'ecria le bravo avec une surprise parfaitement jouee. Mais le roi lui-meme n'a-t-il pas proclame la grande reconciliation? --Eh bien, oui! Mais, malgre toutes nos avances, malgre la sincerite de nos offres, les huguenots conspirent. Ils sont insatiables. Ah! Maurevert, je tremble pour mon fils! --Pourquoi Votre Majeste ne fait-elle pas arreter l'amiral? --Trop tard, mon bon Maurevert, trop tard. Arreter l'amiral! Qui donc oserait maintenant se charger d'une telle besogne?... --Moi, fit Maurevert. --Vous!... --Pourquoi pas? Que le roi m'en signe l'ordre, et, des ce soir, en pleine fete, j'arrete Coligny. --Quel scandale!... Non, non, c'est impossible!... Ah! je suis une reine bien malheureuse!... Ah! si le Ciel pouvait donc une fois exaucer ma priere! Une bonne fievre quartaine nous delivrerait de Coligny, et il n'y aurait pas de scandale... vous comprenez... Helas! nous en serons reduits a subir la loi des heretiques et a entendre la messe en francais! car, d'esperer que le Ciel enverra a l'amiral la fievre qui nous sauverait tous, et qui vous enrichirait, mon bon monsieur de Maurevert, d'esperer cela, il n'y faut pas songer... La reine s'arreta sur ce mot. Maurevert sourit. Mais il voulait des ordres positifs. Il avait d'ailleurs compris depuis longtemps. --Un accident! fit-il. --Eh oui! dit la reine. Une tuile ne peut-elle pas tomber sur la tete de l'amiral? --Hum! Il f