The Project Gutenberg EBook of Consuelo, Volume 2 (1861), by George Sand This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included with this eBook or online at www.gutenberg.net Title: Consuelo, Volume 2 (1861) Author: George Sand Release Date: August 23, 2004 [EBook #13258] Language: French Character set encoding: ASCII *** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK CONSUELO, VOLUME 2 (1861) *** Produced by Carlo Traverso, Mireille Harmelin and Distributed Proofreaders Europe. This file was produced from images generously made available by the Bibliotheque nationale de France (BnF/Gallica). CONSUELO PAR GEORGE SAND TOME DEUXIEME 1856 XL. Cependant, en se voyant surveillee par Wenceslawa comme elle ne l'avait jamais ete, Consuelo craignit d'etre contrariee par un zele malentendu, et se composa un maintien plus froid, grace auquel il lui fut possible, dans la journees, d'echapper a son attention, et de prendre, d'un pied leger, la route du Schreckenstein. Elle n'avait pas d'autre idee dans ce moment que de rencontrer Zdenko, de l'amener a une explication, et de savoir definitivement s'il voulait la conduire aupres d'Albert. Elle le trouva assez pres du chateau, sur le sentier qui menait au Schreckenstein. Il semblait venir a sa rencontre, et lui adressa la parole en bohemien avec beaucoup de volubilite. "Helas! je ne te comprends pas, lui dit Consuelo lorsqu'elle put placer un mot; je sais a peine l'allemand, cette dure langue que tu hais comme l'esclavage et qui est triste pour moi comme l'exil. Mais, puisque nous ne pouvons nous entendre autrement, consens a la parler avec moi; nous la parlons aussi mal l'un que l'autre: je te promets d'apprendre le bohemien, si tu veux me l'enseigner." A ces paroles qui lui etaient sympathiques, Zdenko devint serieux, et tendant a Consuelo une main seche et calleuse qu'elle n'hesita point a serrer dans la sienne: "Bonne fille de Dieu, lui dit-il en allemand, je t'apprendrai ma langue et toutes mes chansons. Laquelle veux-tu que je te dise pour commencer?" Consuelo pensa devoir se preter a sa fantaisie en se servant des memes figures pour l'interroger. "Je veux que tu me chantes, lui dit-elle, la ballade du comte Albert. --Il y a, repondit-il, plus de deux cent mille ballades sur mon frere Albert. Je ne puis pas te les apprendre; tu ne les comprendrais pas. J'en fais tous les jours de nouvelles, qui ne ressemblent jamais aux anciennes. Demande-moi toute autre chose. --Pourquoi ne te comprendrais-je pas? Je suis la consolation. Je me nomme Consuelo pour toi, entends-tu? et pour le comte Albert qui seul ici me connait. --Toi, Consuelo? dit Zdenko avec un rire moqueur. Oh! tu ne sais ce que tu dis. _La delivrance est enchainee...._ --Je sais cela. _La consolation est impitoyable_. Mais toi, tu ne sais rien, Zdenko. La delivrance a rompu ses chaines, la consolation a brise ses fers. --Mensonge, mensonge! folies, paroles allemandes! reprit Zdenko en reprimant ses rires et ses gambades. Tu ne sais pas chanter. --Si fait, je sais chanter, repartit Consuelo. Tiens, ecoute." Et elle lui chanta la premiere phrase de sa chanson sur les trois montagnes, qu'elle avait bien retenue, avec les paroles qu'Amelie l'avait aidee a retrouver et a prononcer. Zdenko l'ecouta avec ravissement, et lui dit en soupirant: "Je t'aime beaucoup, ma soeur, beaucoup, beaucoup! Veux-tu que je t'apprenne une autre chanson? --Oui, celle du comte Albert, en allemand d'abord; tu me l'apprendras apres en bohemien. --Comment commence-t-elle?" dit Zdenko en la regardant avec malice. Consuelo commenca l'air de la chanson de la veille: "_Il y a la-bas, la-bas, une ame en travail et en peine...._" "Oh! celle-la est d'hier; je ne la sais plus aujourd'hui, dit Zdenko en l'interrompant. --Eh bien! dis-moi celle d'aujourd'hui. --Les premiers mots? Il faut me dire les premiers mots. --Les premiers mots! les voici, tiens: Le comte Albert est la-bas, la-bas dans la grotte de Schreckenstein...." A peine eut-elle prononce ces paroles que Zdenko changea tout a coup de visage et d'attitude; ses yeux brillerent d'indignation. Il fit trois pas en arriere, eleva ses mains au-dessus de sa tete, comme pour maudire Consuelo, et se mit a lui parler bohemien dans toute l'energie de la colere et de la menace. Effrayee d'abord, mais voyant qu'il s'eloignait, Consuelo voulut le rappeler et le suivre. Il se retourna avec fureur, et, ramassant une enorme pierre qu'il parut soulever sans effort avec ses bras maigres et debiles: "Zdenko n'a jamais fait de mal a personne, s'ecria-t-il en allemand; Zdenko ne voudrait pas briser l'aile d'une pauvre mouche, et si un petit enfant voulait le tuer, il se laisserait tuer par un petit enfant. Mais si tu me regardes encore, si tu me dis un mot de plus, fille du mal, menteuse, Autrichienne, Zdenko t'ecrasera comme un ver de terre, dut-il se jeter ensuite dans le torrent pour laver son corps et son ame du sang humain repandu." Consuelo, epouvantee, prit la fuite, et rencontra au bas du sentier un paysan qui, s'etonnant de la voir courir ainsi pale et comme poursuivie, lui demanda si elle avait rencontre un loup. Consuelo, voulant savoir si Zdenko etait sujet a des acces de demence furieuse, lui dit qu'elle avait rencontre l'_innocent_, et qu'il l'avait effrayee. "Vous ne devez pas avoir peur de l'innocent, repondit le paysan en souriant de ce qu'il prenait pour une pusillanimite de petite maitresse. Zdenko n'est pas mechant: toujours il rit, ou il chante, ou il raconte Des histoires que l'on ne comprend pas et qui sont bien belles. --Mais il se fache quelquefois, et alors il menace et il jette des pierres? --Jamais, jamais, repondit le paysan; cela n'est jamais arrive et n'arrivera jamais. Il ne faut point avoir peur de Zdenko, Zdenko est innocent comme un ange." Quand elle fut remise de son trouble, Consuelo reconnut que ce paysan devait avoir raison, et qu'elle venait de provoquer, par une parole imprudente, le premier, le seul acces de fureur qu'eut jamais eprouve l'innocent Zdenko. Elle se le reprocha amerement. "J'ai ete trop pressee, se dit-elle; j'ai eveille, dans l'ame paisible de cet homme prive de ce qu'on appelle fierement la raison, une souffrance qu'il ne connaissait pas encore, et qui peut maintenant s'emparer de lui a la moindre occasion. Il n'etait que maniaque, je l'ai peut-etre rendu fou." Mais elle devint plus triste encore en pensant aux motifs de la colere de Zdenko. Il etait bien certain desormais qu'elle avait devine juste en placant la retraite d'Albert au Schreckenstein. Mais avec quel soin jaloux et ombrageux Albert et Zdenko voulaient cacher ce secret, meme a elle! Elle n'etait donc pas exceptee de cette proscription, elle n'avait donc aucune influence sur le comte Albert; et cette inspiration qu'il avait eue de la nommer sa consolation, ce soin de la faire appeler la veille par une chanson symbolique de Zdenko, cette confidence qu'il avait faite a son fou du nom de Consuelo, tout cela n'etait donc chez lui que la fantaisie du moment, sans qu'une aspiration veritable et constante lui designat une personne plus qu'une autre pour sa liberatrice et sa consolation? Ce nom meme de consolation, prononce et comme devine par lui, etait une affaire de pur hasard. Elle n'avait cache a personne qu'elle fut Espagnole, et que sa langue maternelle lui fut demeuree plus familiere encore que l'italien. Albert, enthousiasme par son chant, et ne connaissant pas d'expression plus energique que celle qui exprimait l'idee dont son ame etait avide et son imagination remplie, la lui avait adressee dans une langue qu'il connaissait parfaitement et que personne autour de lui ne pouvait entendre, excepte elle. Consuelo ne s'etait jamais fait d'illusion extraordinaire a cet egard. Cependant une rencontre si delicate et si ingenieuse du hasard lui avait semble avoir quelque chose de providentiel, et sa propre imagination s'en etait emparee sans trop d'examen. Maintenant tout etait remis en question. Albert avait-il oublie, dans une nouvelle phase de son exaltation, l'exaltation qu'il avait eprouvee pour elle? Etait-elle desormais inutile a son soulagement, impuissante pour son salut? ou bien Zdenko, qui lui avait paru si intelligent et si empresse jusque-la a seconder les desseins d'Albert, etait-il lui-meme plus tristement et plus serieusement fou que Consuelo n'avait voulu le supposer? Executait-il les ordres de son ami, ou bien les oubliait-il completement, en interdisant avec fureur a la jeune fille l'approche du Schreckenstein et le soupcon de la verite? --Eh bien, lui dit Amelie tout bas lorsqu'elle fut de retour, avez-vous vu passer Albert dans les nuages du couchant? Est-ce la nuit prochaine que, par une conjuration puissante, vous le ferez descendre par la cheminee? --Peut-etre! lui repondit Consuelo avec un peu d'humeur. C'etait la premiere fois de sa vie qu'elle sentait son orgueil blesse. Elle avait mis a son entreprise un devouement si pur, un entrainement si magnanime, qu'elle souffrait a l'idee d'etre raillee et meprisee pour n'avoir pas reussi. Elle fut triste toute la soiree; et la chanoinesse, qui remarqua ce changement, ne manqua pas de l'attribuer a la crainte d'avoir laisse deviner le sentiment funeste eclos dans son coeur. La chanoinesse se trompait etrangement. Si Consuelo avait ressenti la moindre atteinte d'un amour nouveau, elle n'eut connu ni cette foi vive, ni cette confiance sainte qui jusque-la l'avaient guidee et soutenue. Jamais peut-etre elle n'avait, au contraire, eprouve le retour amer de son ancienne passion plus fortement que dans ces circonstances ou elle cherchait a s'en distraire par des actes d'heroisme et une sorte de fanatisme d'humanite. En rentrant le soir dans sa chambre, elle trouva sur son epinette un vieux livre dore et armorie qu'elle crut aussitot reconnaitre pour celui qu'elle avait vu prendre dans le cabinet d'Albert et emporter par Zdenko la nuit precedente. Elle l'ouvrit a l'endroit ou le signet etait pose: c'etait le psaume de la penitence qui commence ainsi: _De profondis clamavi ad te_ Et ces mots latins etaient soulignes avec une encre qui semblait fraiche, car elle avait un peu colle au verso de la page suivante. Elle feuilleta tout le volume, qui etait une fameuse bible ancienne, dite de Kralic, editee en 1579, et n'y trouva aucune autre indication, aucune note marginale, aucun billet. Mais ce simple cri parti de l'abime, et pour ainsi dire des profondeurs de la terre, n'etait-il pas assez significatif, assez eloquent? Quelle contradiction regnait donc entre le voeu formel et constant d'Albert et la conduite recente de Zdenko? Consuelo s'arreta a sa derniere supposition. Albert, malade et accable au fond du souterrain, qu'elle presumait place sous le Schreckenstein, y etait peut-etre retenu par la tendresse insensee de Zdenko. Il etait peut-etre la proie de ce fou, qui le cherissait a sa maniere, en le tenant prisonnier, en cedant parfois a son desir de revoir la lumiere, en executant ses messages aupres de Consuelo, et en s'opposant tout a coup au succes de ses demarches par une terreur ou un caprice inexplicable. Eh bien, se dit-elle, j'irai, dusse-je affronter les dangers reels; j'irai, dusse-je faire une imprudence ridicule aux yeux des sots et des egoistes; j'irai, dusse-je y etre humiliee par l'indifference de celui qui m'appelle. Humiliee! et comment pourrais-je l'etre, s'il est reellement aussi fou lui-meme que le pauvre Zdenko? Je n'aurai sujet que de les plaindre l'un et l'autre, et j'aurai fait mon devoir. J'aurai obei a la voix de Dieu qui m'inspire, et a sa main qui me pousse avec une force irresistible. L'etat febrile ou elle s'etait trouvee tous les jours precedents, et qui, depuis sa derniere rencontre malencontreuse avec Zdenko, avait fait place a une langueur penible, se manifesta de nouveau dans son ame et dans son corps. Elle retrouva toutes ses forces; et, cachant a Amelie et le livre, et son enthousiasme, et son dessein, elle echangea des paroles enjouees avec elle, la laissa s'endormir, et partit pour la source des Pleurs, munie d'une petite lanterne sourde qu'elle s'etait procuree le matin meme. Elle attendit assez longtemps, et fut forcee par le froid de rentrer plusieurs fois dans le cabinet d'Albert, pour ranimer par un air plus tiede ses membres engourdis. Elle osa jeter un regard sur cet enorme amas de livres, non pas ranges sur des rayons comme dans une bibliotheque, mais jetes pele-mele sur le carreau, au milieu de la chambre, avec une sorte de mepris et de degout. Elle se hasardai a en ouvrir quelques-uns. Ils etaient presque tous ecrits en latin, et Consuelo put tout au plus presumer que c'etaient des ouvrages de controverse religieuse, emanes de l'eglise romaine ou approuves par elle. Elle essayait d'en comprendre les titres, lorsqu'elle entendit enfin bouillonner l'eau de la fontaine. Elle y courut, ferma sa lanterne, se cacha derriere le garde-fou, et attendit l'arrivee de Zdenko. Cette fois, il ne s'arreta ni dans le parterre, ni dans le cabinet. Il traversa les deux pieces, et sortit de l'appartement d'Albert pour aller, ainsi que le sut plus tard Consuelo, regarder et ecouter, a la porte de l'oratoire et a celle de la chambre a coucher du comte Christian, si le vieillard priait dans la douleur ou reposait tranquillement. C'etait une sollicitude qu'il prenait souvent sur son compte, et sans qu'Albert eut songe a la lui imposer, comme on le verra par la suite. Consuelo ne delibera point sur le parti qu'elle avait a prendre; son plan etait arrete. Elle ne se fiait plus a la raison ni a la bienveillance de Zdenko; elle voulait parvenir jusqu'a celui qu'elle supposait prisonnier, seul et sans garde. Il n'y avait sans doute qu'un chemin pour aller sous terre de la citerne du chateau a celle du Schreckenstein. Si ce chemin etait difficile ou perilleux, du moins il etait praticable, puisque Zdenko y passait toutes les nuits. Il l'etait surtout avec de la lumiere; et Consuelo s'etait pourvue de bougies, d'un morceau de fer, d'amadou, et d'une pierre pour avoir de la lumiere en cas d'accident. Ce qui lui donnait la certitude d'arriver par cette route souterraine au Schreckenstein, c'etait une ancienne histoire qu'elle avait entendu raconter a la chanoinesse, d'un siege soutenu jadis par l'ordre teutonique. Ces chevaliers, disait Wenceslawa, avaient dans leur Refectoire meme une citerne qui leur apportait toujours de l'eau d'une montagne voisine; et lorsque leurs espions voulaient effectuer une sortie pour observer l'ennemi, ils dessechaient la citerne, passaient par ses conduits souterrains, et allaient sortir dans un village qui etait dans leur dependance. Consuelo se rappelait que, selon la chronique du pays, le village qui couvrait la colline appelee Schreckenstein depuis l'incendie dependait de la forteresse des Geants, et avait avec lui de secretes intelligences en temps de siege. Elle etait donc dans la logique et dans la verite en cherchant cette communication et cette issue. Elle profita de l'absence de Zdenko pour descendre dans le puits. Auparavant elle se mit a genoux, recommanda son ame a Dieu, fit naivement un grand signe de croix, comme elle l'avait fait dans la coulisse du theatre de San-Samuel avant de paraitre pour la premiere fois sur la scene; puis elle descendit bravement l'escalier tournant et rapide, cherchant a la muraille les points d'appui qu'elle avait vu prendre a Zdenko, et ne regardant point au-dessous d'elle de peur d'avoir le vertige. Elle atteignit la chaine de fer sans accident; et lorsqu'elle l'eut saisie, elle se sentit plus tranquille, et eut le sang-froid de regarder au fond du puits. Il y avait encore de l'eau, et cette decouverte lui causa un instant d'emoi. Mais la reflexion lui vint aussitot. Le puits pouvait etre, tres-profond; mais l'ouverture du souterrain qui amenait Zdenko ne devait etre situee qu'a une certaine distance au-dessous du sol. Elle avait deja descendu cinquante marches avec cette adresse et cette agilite que n'ont pas les jeunes filles elevees dans les salons, mais que les enfants du peuple acquierent dans leurs jeux, et dont ils conservent toute leur vie la hardiesse confiante. Le seul danger veritable etait de glisser sur les marches humides. Consuelo avait trouve dans un coin, en furetant, un vieux chapeau a larges bords que le baron Frederick avait longtemps porte a la chasse. Elle l'avait coupe, et s'en etait fait des semelles qu'elle avait Attachees a ses souliers avec des cordons en maniere de cothurnes. Elle avait remarque une chaussure analogue aux pieds de Zdenko dans sa derniere expedition nocturne. Avec ces semelles de feutre, Zdenko marchait sans faire aucun bruit dans les corridors du chateau, et c'est pour cela qu'il lui avait semble glisser comme une ombre plutot que marcher comme un homme. C'etait aussi jadis la coutume des Hussites de chausser ainsi leurs espions, et meme leurs chevaux, lorsqu'ils effectuaient une surprise chez l'ennemi. A la cinquante-deuxieme marche, Consuelo trouva une dalle plus large et une arcade basse en ogive. Elle n'hesita point a y entrer, et a s'avancer a demi courbee dans une galerie souterraine etroite et basse, toute degouttante de l'eau qui venait d'y couler, travaillee et voutee de main d'homme avec une grande solidite. Elle y marchait sans obstacle et sans terreur depuis environ cinq minutes, lorsqu'il lui sembla entendre un leger bruit derriere elle. C'etait peut-etre Zdenko qui redescendait et qui reprenait le chemin du Schreckenstein. Mais elle avait de l'avance sur lui, et doubla le pas Pour n'etre pas atteinte par ce dangereux compagnon de voyage. Il ne pouvait pas se douter qu'elle l'eut devance. Il n'avait pas de raison pour courir apres elle; et pendant qu'il s'amuserait a chanter et a marmotter tout seul ses complaintes et ses interminables histoires, elle aurait le temps d'arriver et de se mettre sous la protection d'Albert. Mais le bruit qu'elle avait entendu augmenta, et devint semblable a celui de l'eau qui gronde, lutte, et s'elance. Qu'etait-il donc arrive? Zdenko s'etait-il apercu de son dessein? Avait-il lache l'ecluse pour l'arreter et l'engloutir? Mais il n'avait pu le faire avant d'avoir passe lui-meme, et il etait derriere elle. Cette reflexion n'etait pas tres rassurante. Zdenko etait capable de se devouer a la mort, de se noyer avec elle plutot que de trahir la retraite d'Albert. Cependant Consuelo ne voyait point de pelle, point d'ecluse, pas une pierre sur son chemin qui put retenir l'eau, et la faire ensuite ecouler. Cette eau ne pouvait etre qu'en avant de son chemin, et le bruit venait de derriere elle. Cependant il grandissait, il montait, il approchait avec le rugissement du tonnerre. Tout a coup Consuelo, frappee d'une horrible decouverte, s'apercut que la galerie, au lieu de monter, descendait d'abord en pente douce, et puis de plus en plus rapidement. L'infortunee s'etait trompee de chemin. Dans son empressement et dans la vapeur epaisse qui s'exhalait du fond de la citerne, elle n'avait pas vu une seconde ogive, beaucoup plus large, et situee vis-a-vis de celle qu'elle avait prise. Elle s'etait enfoncee dans le canal qui servait de deversoir a l'eau du puits, au lieu de remonter celui qui conduisait au reservoir ou a la source. Zdenko, s'en allant par une route opposee, venait de lever tranquillement la pelle; l'eau tombait en cascade au fond de la citerne, et deja la citerne etait remplie jusqu'a la hauteur du deversoir; deja elle se precipitait dans la galerie ou Consuelo fuyait eperdue et glacee d'epouvante. Bientot cette galerie, dont la dimension etait menagee de maniere a ce que la citerne, perdant moins d'eau qu'elle n'en recevait de l'autre bouche, put se remplir, allait se remplir a son tour. Dans un instant, dans un clin d'oeil, le deversoir serait inonde, et la pente continuait a s'abaisser vers des abimes ou l'eau tendait a se precipiter. La voute, encore suintante, annoncait assez que l'eau la remplissait tout entiere, qu'il n'y avait pas de salut possible, et que la vitesse de ses pas ne sauverait pas la malheureuse fugitive de l'impetuosite du torrent. L'air etait deja intercepte par la masse d'eau qui arrivait a grand bruit. Une chaleur etouffante arretait la respiration, et suspendait la vie autant que la peur et le desespoir. Deja le rugissement de l'onde dechainee grondait aux oreilles de Consuelo; deja une ecume rousse, sinistre avant-coureur du flot, ruisselait sur le pave, et devancait la course incertaine et ralentie de la victime consternee. XLI. "O ma mere, s'ecria-t-elle, ouvre-moi tes bras! O Anzoleto, je t'ai aime! O mon Dieu, dedommage-moi dans une vie meilleure!". A peine avait-elle jete vers le ciel ce cri d'agonie, qu'elle trebuche et se frappe a un obstacle inattendu. O surprise! o bonte divine! c'est un escalier etroit et raide, qui monte a l'une des parois du souterrain, et qu'elle gravit avec les ailes de la peur et de l'esperance. La voute s'eleve sur son front; le torrent se precipite, heurte l'escalier que Consuelo a eu le temps de franchir, en devore les dix premieres marches, mouille jusqu'a la cheville les pieds agiles qui le fuient, et, parvenu enfin au sommet de la voute surbaissee que Consuelo a laissee derriere elle, s'engouffre dans les tenebres, et tombe avec un fracas epouvantable dans un reservoir profond que l'heroique enfant domine d'une petite plate-forme ou elle est arrivee sur ses genoux et dans l'obscurite. Car son flambeau s'est eteint. Un coup de vent furieux a precede l'irruption de la masse d'eau. Consuelo s'est laissee tomber sur la derniere marche, soutenue jusque-la par l'instinct conservateur de la vie, mais ignorant encore si elle est sauvee, si ce fracas de la cataracte est un nouveau desastre qui va l'atteindre, et si cette pluie froide qui en rejaillit jusqu'a elle, et qui baigne ses cheveux, est la main glacee de la mort qui s'etend sur sa tete. Cependant le reservoir se remplit peu a peu, jusqu'a d'autres deversoirs plus profonds, qui emportent encore au loin dans les entrailles de la terre le courant de la source abondante. Le bruit diminue; les vapeurs se dissipent; un murmure sonore, mais plus harmonieux qu'effrayant, se repand dans les cavernes. D'une main convulsive, Consuelo est parvenue a rallumer son flambeau. Son coeur frappe encore violemment sa poitrine; mais son courage s'est ranime. A genoux, elle remercie Dieu et sa mere. Elle examine enfin le lieu ou elle se trouve, et promene la clarte vacillante de sa lanterne sur les objets environnants. Une vaste grotte creusee par la nature sert de voute a un abime que la source lointaine du Schreckenstein alimente, et ou elle se perd dans les entrailles du rocher. Cet abime est si profond qu'on ne voit plus l'eau qu'il engouffre; mais quand on y jette une pierre, elle roule pendant deux minutes, et produit en s'y plongeant une explosion semblable a celle du canon. Les echos de la caverne le repetent longtemps, et le clapotement sinistre de l'eau invisible dure plus longtemps encore. On dirait les aboiements de la meute infernale. Sur une des parois de la grotte, un sentier etroit et difficile, taille dans le roc, cotoie le precipice, et s'enfonce dans une nouvelle galerie tenebreuse, ou le travail de l'homme cesse entierement, et qui se detourne des courants d'eau et de leur chute, en remontant vers des regions plus elevees. C'est la route que Consuelo doit prendre. Il n'y en a point d'autre: l'eau a ferme et rempli entierement celle qu'elle vient de suivre. Il est impossible d'attendre dans la grotte le retour de Zdenko. L'humidite en est mortelle, et deja le flambeau palit, petille et menace de s'eteindre sans pouvoir se rallumer. Consuelo n'est point paralysee par l'horreur de cette situation. Elle pense bien qu'elle n'est plus sur la route du Schreckenstein. Ces galeries souterraines qui s'ouvrent devant elle sont un jeu de la nature, et conduisent a des impasses ou a un labyrinthe dont elle ne retrouvera jamais l'issue. Elle s'y hasardera pourtant, ne fut-ce que pour trouver un asile plus sain jusqu'a la nuit prochaine. La nuit prochaine, Zdenko reviendra; il arretera le courant, la galerie sera videe, et la captive pourra revenir sur ses pas et revoir la lumiere des etoiles. Consuelo s'enfonca donc dans les mysteres du souterrain avec un nouveau courage, attentive cette fois a tous les accidents du sol, et s'attachant a suivre toujours les pentes ascendantes, sans se laisser detourner par les galeries en apparence plus spacieuses et plus directes qui s'offraient a chaque instant. De cette maniere elle etait sure de ne plus rencontrer de courants d'eau, et de pouvoir revenir sur ses pas. Elle marchait au milieu de mille obstacles: des pierres enormes encombraient sa route, et dechiraient ses pieds; des chauves-souris gigantesques, arrachees de leur morne sommeil par la clarte de la lanterne, venaient par bataillons s'y frapper, et tourbillonner comme des esprits de tenebres autour de la voyageuse. Apres les premieres emotions de la surprise, a chaque nouvelle terreur, elle sentait grandir son courage. Quelquefois elle gravissait d'enormes blocs de pierre detaches d'immenses voutes crevassees, qui montraient d'autres blocs menacants, retenus a peine dans leurs fissures elargies a vingt pieds au-dessus de sa tete; d'autres fois la voute se resserrait et s'abaissait au point que Consuelo etait forcee de ramper dans un air rare et brulant pour s'y frayer un passage. Elle marchait ainsi depuis une demi-heure, lorsqu'au detour d'un angle resserre, ou son corps svelte et souple eut de la peine a passer, elle retomba de Charybde en Scylla, en se trouvant face a face avec Zdenko: Zdenko d'abord petrifie de surprise et glace de terreur, bientot indigne, furieux et menacant comme elle l'avait deja vu. Dans ce labyrinthe, parmi ces obstacles sans nombre, a la clarte vacillante d'un flambeau que le manque d'air etouffait a chaque instant, la fuite etait impossible. Consuelo songea a se defendre corps a corps contre une tentative de meurtre. Les yeux egares, la bouche ecumante de Zdenko, annoncaient assez qu'il ne s'arreterait pas cette fois a la menace. Il prit tout a coup une resolution etrangement feroce: il se mit a ramasser de grosses pierres, et a les placer l'une sur l'autre, entre lui et Consuelo, pour murer l'etroite galerie ou elle se trouvait. De cette maniere, il etait sur qu'en ne vidant plus la citerne durant plusieurs jours, il la ferait perir de faim, comme l'abeille qui enferme le frelon indiscret dans sa cellule, en apposant une cloison de cire a l'entree. Mais c'etait avec du granit que Zdenko batissait, et il s'en acquittait avec une rapidite prodigieuse. La force athletique que cet homme si maigre, et en apparence si debile, trahissait en ramassant et en arrangeant ces blocs, prouvait trop bien a Consuelo que la resistance etait impossible, et qu'il valait mieux esperer de trouver une autre issue en retournant sur ses pas, que de se porter aux dernieres extremites en l'irritant. Elle essaya de l'attendrir, de le persuader et de le dominer par ses paroles. "Zdenko, lui disait-elle, que fais-tu la, insense? Albert te reprochera ma mort. Albert m'attend et m'appelle. Je suis son amie, sa consolation et son salut. Tu perds ton ami et ton frere en me perdant." Mais Zdenko, craignant de se laisser gagner, et resolu de continuer son oeuvre, se mit a chanter dans sa langue sur un air vif et anime, tout en batissant d'une main active et legere son mur cyclopeen. Une derniere pierre manquait pour assurer l'edifice. Consuelo le regardait faire avec consternation. Jamais, pensait-elle, je ne pourrai demolir ce mur. Il me faudrait les mains d'un geant. La derniere pierre fut posee, et bientot elle s'apercut que Zdenko en batissait un second, adosse au premier. C'etait toute une carriere, toute une forteresse qu'il allait entasser entre elle et Albert. Il chantait toujours, et paraissait prendre un plaisir extreme a son ouvrage. Une inspiration merveilleuse vint enfin a Consuelo. Elle se rappela la fameuse formule heretique qu'elle s'etait fait expliquer par Amelie, et qui avait tant scandalise le chapelain. "Zdenko! s'ecria-t-elle en bohemien, a travers une des fentes du mur mal joint qui la separait deja de lui; ami Zdenko, _que celui a qui on a fait tort te salue!_" A peine cette parole fut-elle prononcee, qu'elle opera sur Zdenko comme un charme magique; il laissa tomber l'enorme bloc qu'il tenait, en poussant un profond soupir, et il se mit a demolir son mur avec plus de promptitude encore qu'il ne l'avait eleve; puis, tendant la main a Consuelo, il l'aida en silence a franchir cette ruine, apres quoi il la regarda attentivement, soupira etrangement, et, lui remettant trois clefs liees ensemble par un ruban rouge, il lui montra le chemin devant elle, en lui disant: "Que celui a qui on a fait tort te salue! --Ne veux-tu pas me servir de guide? lui dit-elle. Conduis-moi vers ton maitre." Zdenko secoua la tete en disant: "Je n'ai pas de maitre, j'avais un ami. Tu me le prends. La destinee s'accomplit. Va ou Dieu te pousse; moi, je vais pleurer ici jusqu'a ce que tu reviennes." Et, s'asseyant sur les decombres, il mit sa tete dans ses mains, et ne voulut plus dire un mot. Consuelo ne s'arreta pas longtemps pour le consoler. Elle craignait le retour de sa fureur; et, profitant de ce moment ou elle le tenait en respect, certaine enfin d'etre sur la route du Schreckenstein, elle partit comme un trait. Dans sa marche incertaine et penible, Consuelo n'avait pas fait beaucoup de chemin; car Zdenko, se dirigeant par une route beaucoup plus longue mais inaccessible a l'eau, s'etait rencontre avec elle au point de jonction des deux souterrains, qui faisaient, l'un par un detour bien menage, et creuse de main d'homme dans le roc, l'autre, affreux, bizarre, et plein de dangers, le tour du chateau, de ses vastes dependances, et de la colline sur laquelle il etait assis. Consuelo ne se doutait guere qu'elle etait en cet instant sous le parc, et cependant elle en franchissait les grilles et les fosses par une voie que toutes les clefs et toutes les precautions de la chanoinesse ne pouvaient plus lui fermer. Elle eut la pensee, au bout de quelque trajet sur cette nouvelle route, de retourner sur ses pas, et de renoncer a une entreprise deja si traversee, et qui avait failli lui devenir si funeste. De nouveaux obstacles l'attendaient peut-etre encore. Le mauvais vouloir de Zdenko pouvait se reveiller. Et s'il allait courir apres elle! s'il allait elever un nouveau mur pour empecher son retour! Au lieu qu'en abandonnant son projet, en lui demandant de lui frayer le chemin vers la citerne, et de remettre cette citerne a sec pour qu'elle put monter, elle avait de grandes chances pour le trouver docile et bienveillant. Mais elle etait encore trop sous l'emotion du moment pour se resoudre a revoir ce fantasque personnage. La peur qu'il lui avait causee augmentait a mesure qu'elle s'eloignait de lui; et apres avoir affronte sa vengeance avec une presence d'esprit miraculeuse, elle faiblissait en se la representant. Elle fuyait donc devant lui, n'ayant plus le courage de tenter ce qu'il eut fallu faire pour se le rendre favorable, et n'aspirant qu'a trouver une de ces portes magiques dont il lui avait cede les clefs, afin de mettre une barriere entre elle et le retour de sa demence. Mais n'allait-elle pas trouver Albert, cet autre fou qu'elle s'etait obstinee temerairement a croire doux et traitable, dans une position analogue a celle de Zdenko envers elle? Il y avait un voile epais sur toute cette aventure; et, revenue de l'attrait romanesque qui avait contribue a l'y pousser, Consuelo se demandait si elle n'etait pas la plus folle des trois, de s'etre precipitee dans cet abime de dangers et de mysteres, sans etre sure d'un resultat favorable et d'un succes fructueux. Cependant elle suivait un souterrain spacieux et admirablement creuse par les fortes mains des hommes du moyen age. Tous les rochers etaient perces par un entaillement ogival surbaisse avec beaucoup de caractere et de regularite. Les portions moins compactes, les veines crayeuses du sol, tous les endroits ou l'eboulement eut ete possible, etaient soutenus par une construction en pierre de taille a rinceaux croises, que liaient ensemble des clefs de voute quadrangulaires en granit. Consuelo, ne perdait pas son temps a admirer ce travail immense, execute avec une solidite qui defiait encore bien des siecles. Elle ne se demandait pas non plus comment les possesseurs actuels du chateau pouvaient ignorer l'existence d'une construction si importante. Elle eut pu se l'expliquer, en se rappelant que tous les papiers historiques de cette famille et de cette propriete avaient ete detruits plus de cent ans auparavant, a l'epoque de l'introduction de la reforme en Boheme; mais elle ne regardait plus autour d'elle, et ne pensait presque plus qu'a son propre salut, satisfaite seulement de trouver un sol uni, un air respirable, et un libre espace pour courir. Elle avait encore assez de chemin a faire, quoique cette route directe vers le Schreckenstein fut beaucoup plus courte que le sentier tortueux de la montagne. Elle le trouvait bien long; et, ne pouvant plus s'orienter, elle ignorait meme si cette route la conduisait au Schreckenstein ou a un terme beaucoup plus eloigne de son expedition. Au bout d'un quart d'heure de marche, elle vit de nouveau la voute s'elever, et le travail de l'architecte cesser entierement. C'etait pourtant encore l'ouvrage des hommes que ces vastes carrieres, ces grottes majestueuses qu'il lui fallait traverser. Mais envahies par la vegetation, et recevant l'air exterieur par de nombreuses fissures, elles avaient un aspect moins sinistre que les galeries. Il y avait la mille moyens de se cacher et de se soustraire aux poursuites d'un adversaire irrite. Mais un bruit d'eau courante vint faire tressaillir Consuelo; et si elle eut pu plaisanter dans une pareille situation, elle se fut avoue a elle-meme que jamais le baron Frederick, au retour de la chasse, n'avait eu plus d'horreur de l'eau qu'elle n'en eprouvait en cet instant. Cependant elle fit bientot usage de sa raison. Elle n'avait fait que monter depuis qu'elle avait quitte le precipice, au moment d'etre submergee. A moins que Zdenko n'eut a son service une machine hydraulique d'une puissance et d'une etendue incomprehensible, il ne pouvait pas faire remonter vers elle son terrible auxiliaire, le torrent. Il etait bien evident d'ailleurs qu'elle devait rencontrer quelque part le courant de la source, l'ecluse, ou la source elle-meme; et si elle eut pu reflechir davantage, elle se fut etonnee de n'avoir pas encore trouve sur son chemin cette onde mysterieuse, cette source des Pleurs qui alimentait la citerne. C'est que la source avait son courant dans les veines inconnues des montagnes, et que la galerie, coupant a angle droit, ne la rencontrait qu'aux approches de la citerne d'abord, et ensuite sous le Schreckenstein, ainsi qu'il arriva enfin a Consuelo. L'ecluse etait donc loin derriere elle, sur la route que Zdenko avait parcourue seul, et Consuelo approchait de cette source, que depuis des siecles aucun autre homme qu'Albert ou Zdenko n'avait vue. Elle eut bientot rejoint le courant, et cette fois elle le cotoya sans terreur et sans danger. Un sentier de sable frais et fin remontait le cours de cette eau limpide et transparente, qui courait avec un bruit genereux dans un lit convenablement encaisse. La, reparaissait le travail de l'homme. Ce sentier etait releve en talus dans des terres fraiches et fertiles; car de belles plantes aquatiques, des parietaires enormes, des ronces sauvages fleuries dans ce lieu abrite, sans souci de la rigueur de la saison, bordaient le torrent d'une marge verdoyante. L'air exterieur penetrait par une multitude de fentes et de crevasses suffisantes pour entretenir la vie de la vegetation, mais trop etroites pour laisser passage a l'oeil curieux qui les aurait cherchees du dehors. C'etait comme une serre chaude naturelle, preservee par ses voutes du froid et des neiges, mais suffisamment aeree par mille soupiraux imperceptibles. On eut dit qu'un soin complaisant avait protege la vie de ces belles plantes, et debarrasse le sable que le torrent rejetait sur ces rives des graviers qui offensent le pied; et on ne se fut pas trompe dans cette supposition. C'etait Zdenko qui avait rendu gracieux, faciles et surs les abords de la retraite d'Albert. Consuelo commencait a ressentir l'influence bienfaisante qu'un aspect moins sinistre et deja poetique des objets exterieurs produisait sur son imagination bouleversee par de cruelles terreurs. En voyant les pales rayons de la lune se glisser ca et la dans les fentes des roches, et se briser sur les eaux tremblotantes, en sentant l'air de la foret fremir par intervalles sur les plantes immobiles que l'eau n'atteignait pas, en se sentant toujours plus pres de la surface de la terre, elle se sentait renaitre, et l'accueil qui l'attendait au terme de son heroique pelerinage, se peignait dans son esprit sous des couleurs moins sombres. Enfin, elle vit le sentier se detourner brusquement de la rive, entrer dans une courte galerie maconnee fraichement, et finir a une petite porte qui semblait de metal, tant elle etait froide, et qu'encadrait gracieusement un grand lierre terrestre. Quand elle se vit au bout de ses fatigues et de ses irresolutions, quand elle appuya sa main epuisee sur ce dernier obstacle, qui pouvait ceder a l'instant meme, car elle tenait la clef de cette porte dans son autre main, Consuelo hesita et sentit une timidite plus difficile a vaincre que toutes ses terreurs. Elle allait donc penetrer seule dans un lieu ferme a tout regard, a toute pensee humaine, pour y surprendre le sommeil ou la reverie d'un homme qu'elle connaissait a peine; qui n'etait ni son pere, ni son frere, ni son epoux; qui l'aimait peut-etre, et qu'elle ne pouvait ni ne voulait aimer. Dieu m'a entrainee et conduite ici, pensait-elle, au milieu des plus epouvantables perils. C'est par sa volonte plus encore que par sa protection que j'y suis parvenue. J'y viens avec une ame fervente, une resolution pleine de charite, un coeur tranquille, une conscience pure, un desinteressement a toute epreuve. C'est peut-etre la mort qui m'y attend, et cependant cette pensee ne m'effraie pas. Ma vie est desolee, et je la perdrais sans trop de regrets; je l'ai eprouve il n'y a qu'un instant, et depuis une heure je me vois devouee a un affreux trepas avec une tranquillite a laquelle je ne m'etais point preparee. C'est peut-etre une grace que Dieu m'envoie a mon dernier moment. Je Vais tomber peut-etre sous les coups d'un furieux, et je marche a cette catastrophe avec la fermete d'un martyr. Je crois ardemment a la vie eternelle, et je sens que si je peris ici, victime d'un devouement inutile peut-etre, mais profondement religieux, je serai recompensee dans une vie plus heureuse. Qui m'arrete? et pourquoi eprouve-je donc un trouble inexprimable, comme si j'allais commettre une faute et rougir devant celui que je viens sauver? C'est ainsi que Consuelo, trop pudique pour bien comprendre sa pudeur, luttait contre elle-meme, et se faisait presque un reproche de la delicatesse de son emotion. Il ne lui venait cependant pas a l'esprit qu'elle put courir des dangers plus affreux pour elle que celui de la mort. Sa chastete n'admettait pas la pensee qu'elle put devenir la proie des passions brutales d'un insense. Mais elle eprouvait instinctivement la crainte de paraitre obeir a un sentiment moins eleve, moins divin que celui dont elle etait animee. Elle mit pourtant la clef dans la serrure; mais elle essaya plus de dix fois de l'y faire tourner sans pouvoir s'y resoudre. Une fatigue accablante, une defaillance extreme de tout son etre, achevaient de lui faire perdre sa resolution au moment d'en recevoir le prix: sur la terre, par un grand acte de charite; dans le ciel, par une mort sublime. XLII. Cependant elle prit son parti. Elle avait trois clefs. Il y avait donc trois portes et deux pieces a traverser avant celle ou elle supposait Albert prisonnier. Elle aurait encore le temps de s'arreter, si la force lui manquait. Elle penetra dans une salle voutee, qui n'offrait d'autre ameublement qu'un lit de fougere seche sur lequel etait jetee une peau de mouton. Une paire de chaussures a l'ancienne mode, dans un delabrement remarquable, lui servit d'indice pour reconnaitre la chambre a coucher de Zdenko. Elle reconnut aussi le petit panier qu'elle avait porte rempli de fruits sur la pierre d'Epouvante, et qui, au bout de deux jours, en avait enfin disparu. Elle se decida a ouvrir la seconde porte, apres avoir referme la premiere avec soin; car elle songeait toujours avec effroi au retour possible du possesseur farouche de cette demeure. La seconde piece ou elle entra etait voutee comme la premiere, mais les murs etaient revetus de nattes et de claies garnies de mousse. Un poele y repandait une chaleur suffisante, et c'etait sans doute le tuyau creuse dans le roc qui produisait au sommet du Schreckenstein cette lueur fugitive que Consuelo avait observee. Le lit d'Albert etait, comme celui de Zdenko, forme d'un amas de feuilles et d'herbes dessechees; mais Zdenko l'avait couvert de magnifiques peaux d'ours, en depit de l'egalite absolue qu'Albert exigeait dans leurs habitudes, et que Zdenko acceptait en tout ce qui ne chagrinait pas la tendresse passionnee qu'il lui portait et la preference de sollicitude qu'il lui donnait sur lui-meme. Consuelo fut recue dans cette chambre par Cynabre, qui, en entendant tourner la clef dans la serrure, s'etait poste sur le seuil, l'oreille dressee et l'oeil inquiet. Mais Cynabre avait recu de son maitre une education particuliere: c'etait un ami, et non pas un gardien. Il lui avait ete si severement interdit des son enfance de hurler et d'aboyer, qu'il avait perdu tout a fait cette habitude naturelle aux etres de son espece. Si on eut approche d'Albert avec des intentions malveillantes, il eut retrouve la voix; si on l'eut attaque, il l'eut defendu avec fureur. Mais prudent et circonspect comme un solitaire, il ne faisait jamais le moindre bruit sans etre sur de son fait, et sans avoir examine et flaire les gens avec attention. Il approcha de Consuelo avec un regard penetrant qui avait quelque chose d'humain, respira son vetement et surtout sa main qui avait tenu longtemps les clefs touchees par Zdenko; et, completement rassure par cette circonstance, il s'abandonna au souvenir bienveillant qu'il avait conserve d'elle, en lui jetant ses deux grosses pattes velues sur les epaules, avec une joie affable et silencieuse, tandis qu'il balayait lentement la terre de sa queue superbe. Apres cet accueil grave et honnete, il alla se recoucher sur le bord de la peau d'ours qui couvrait le lit de son maitre, et s'y etendit avec la nonchalance de la vieillesse, non sans suivre des yeux pourtant tous les pas et tous les mouvements de Consuelo. Avant d'oser approcher de la troisieme porte, Consuelo jeta un regard sur l'arrangement de cet ermitage, afin d'y chercher quelque revelation sur l'etat moral de l'homme qui l'occupait. Elle n'y trouva aucune trace de demence ni de desespoir. Une grande proprete, une sorte d'ordre y regnait. Il y avait un manteau et des vetements de rechange accroches a des cornes d'aurochs, curiosites qu'Albert avait rapportees du fond de la Lithuanie; et qui servaient de porte-manteaux. Ses livres nombreux etaient bien ranges sur une bibliotheque en planches brutes, que soutenaient de grosses branches artistement agencees par une main rustique et intelligente. La table, les deux chaises, etaient de la meme matiere et du meme travail. Un herbier et des livres de musique anciens, tout a fait inconnus a Consuelo, avec des titres et des paroles slaves, achevaient de reveler les habitudes paisibles, simples et studieuses de l'anachorete. Une lampe de fer curieuse par son antiquite, etait suspendue au milieu de la voute, et brulait dans l'eternelle nuit de ce sanctuaire melancolique. Consuelo remarqua encore qu'il n'y avait aucune arme dans ce lieu. Malgre le gout des riches habitants de ces forets pour la chasse et pour les objets de luxe qui en accompagnent le divertissement, Albert n'avait pas un fusil, pas un couteau; et son vieux chien n'avait jamais appris la _grande science_, en raison de quoi Cynabre etait un sujet de mepris et de pitie pour le baron Frederick. Albert avait horreur du sang; et quoiqu'il parut jouir de la vie moins que personne, il avait pour l'idee de la vie en general un respect religieux et sans bornes. Il ne pouvait ni donner ni voir donner la mort, meme aux derniers animaux de la creation. Il eut aime toutes les sciences naturelles; mais il s'arretait a la mineralogie et a la botanique. L'entomologie lui paraissait deja une science trop cruelle, et il n'eut jamais pu sacrifier la vie d'un insecte a sa curiosite. Consuelo savait ces particularites. Elle se les rappelait en voyant les attributs des innocentes occupations d'Albert. Non, je n'aurai pas peur, se disait-elle, d'un etre si doux et si pacifique. Ceci est la cellule d'un saint, et non le cachot d'un fou. Mais plus elle se rassurait sur la nature de sa maladie mentale, plus elle se sentait troublee et confuse. Elle regrettait presque de ne point trouver la un aliene, ou un moribond; et la certitude de se presenter a un homme veritable la faisait hesiter de plus en plus. Elle revait depuis quelques minutes, ne sachant comment s'annoncer, lorsque le son d'un admirable instrument vint frapper son oreille: c'etait un Stradivarius chantant un air sublime de tristesse et de grandeur sous une main pure et savante. Jamais Consuelo n'avait entendu un violon si parfait, un virtuose si touchant et si simple. Ce chant lui etait inconnu; mais a ses formes etranges et naives, elle jugea qu'il devait etre plus ancien que toute l'ancienne musique qu'elle connaissait. Elle ecoutait avec ravissement, et s'expliquait maintenant pourquoi Albert l'avait si bien comprise des la premiere phrase qu'il lui avait entendu chanter. C'est qu'il avait la revelation de la vraie, de la grande musique. Il pouvait n'etre pas savant a tous egards, il pouvait ne pas connaitre les ressources eblouissantes de l'art; mais il avait en lui le souffle divin, l'intelligence et l'amour du beau. Quand il eut fini, Consuelo, rassuree entierement et animee d'une sympathie plus vive, allait se hasarder a frapper a la porte qui la separait encore de lui, lorsque cette porte s'ouvrit lentement, et elle vit le jeune comte s'avancer la tete penchee, les yeux baisses vers la terre, avec son violon et son archet dans ses mains pendantes. Sa paleur etait effrayante, ses cheveux et ses habits dans un desordre que Consuelo n'avait pas encore vu. Son air preoccupe, son attitude brisee et abattue, la nonchalance desesperee de ses mouvements, annoncaient sinon l'alienation complete, du moins le desordre et l'abandon de la volonte humaine. On eut dit un de ces spectres muets et prives de memoire, auxquels croient les peuples slaves, qui entrent machinalement la nuit dans les maisons, et que l'on voit agir sans suite et sans but, obeir comme par instinct aux anciennes habitudes de leur vie, sans reconnaitre et sans voir leurs amis et leurs serviteurs terrifies qui fuient ou les regardent en silence, glaces par l'etonnement et la crainte. Telle fut Consuelo en voyant le comte Albert, et en s'apercevant qu'il ne la voyait pas, bien qu'elle fut a deux pas de lui. Cynabre s'etait leve, il lechait la main de son maitre. Albert lui dit quelques paroles amicales en bohemien; puis, suivant du regard les mouvements du chien qui reportait ses discretes caresses vers Consuelo, il regarda attentivement les pieds de cette jeune fille qui etaient chausses a peu pres en ce moment comme ceux de Zdenko, et, sans lever la tete, il lui dit en bohemien quelques paroles qu'elle ne comprit pas, mais qui semblaient une demande et qui se terminaient par son nom. En le voyant dans cet etat, Consuelo sentit disparaitre sa timidite. Tout entiere a la compassion, elle ne vit plus que le malade a l'ame dechiree qui l'appelait encore sans la reconnaitre; et, posant sa main sur le bras du jeune homme avec confiance et fermete, elle lui dit en espagnol de sa voix pure et penetrante: "Voici Consuelo." XLIII. A peine Consuelo se fut-elle nommee, que le comte Albert, levant les yeux au ciel et la regardant au visage, changea tout a coup d'attitude et d'expression. Il laissa tomber a terre son precieux violon avec autant d'indifference que s'il n'en eut jamais connu l'usage; et joignant les mains avec un air d'attendrissement profond et de respectueuse douleur: "C'est donc enfin toi que je revois dans ce lieu d'exil et de souffrance, o ma pauvre Wanda! s'ecria-t-il en poussant un soupir qui semblait briser sa poitrine. Chere, chere et malheureuse soeur! victime infortunee que j'ai vengee trop tard, et que je n'ai pas su defendre! Ah! Tu le sais, toi, l'infame qui t'a outragee a peri dans les tourments, et ma main s'est impitoyablement baignee dans le sang de ses complices. J'ai ouvert la veine profonde de l'Eglise maudite; j'ai lave ton affront, le mien, et celui de mon peuple, dans des fleuves de sang. Que veux-tu de plus, ame inquiete et vindicative? Le temps du zele et de la colere est passe; nous voici aux jours du repentir et de l'expiation. Demande-moi des larmes et des prieres; ne me demande plus de sang: j'ai horreur du sang desormais, et je n'en veux plus repandre! Non! non! pas une seule goutte! Jean Ziska ne remplira plus son calice que de pleurs inepuisables et de sanglots amers!" En parlant ainsi, avec des yeux egares et des traits animes par une exaltation soudaine, Albert tournait autour de Consuelo, et reculait avec une sorte d'epouvante chaque fois qu'elle faisait un mouvement pour arreter cette bizarre conjuration. Il ne fallut pas a Consuelo de longues reflexions pour comprendre la tournure que prenait la demence de son hote. Elle s'etait fait assez souvent raconter l'histoire de Jean Ziska pour savoir qu'une soeur de ce redoutable fanatique, religieuse avant l'explosion de la guerre hussite, avait peri de douleur et de honte dans son couvent, outragee par un moine abominable, et que la vie de Ziska avait ete une longue et solennelle vengeance de ce crime. Dans ce moment, Albert, ramene par je ne sais quelle transition d'idees, a sa fantaisie dominante, se croyait Jean Ziska, et s'adressait a elle comme a l'ombre de Wanda, sa soeur infortunee. Elle resolut de ne point contrarier brusquement son illusion: "Albert, lui dit-elle, car ton nom n'est plus Jean, de meme que le mien n'est plus Wanda, regarde-moi bien, et reconnais que j'ai change, ainsi que toi, de visage et de caractere. Ce que tu viens de me dire, je venais pour te le rappeler. Oui, le temps du zele et de la fureur est passe. La justice humaine est plus que satisfaite; et c'est le jour de la justice divine que je t'annonce maintenant; Dieu nous commande le pardon et l'oubli. Ces souvenirs funestes, cette obstination a exercer en toi une faculte qu'il n'a point donnee aux autres hommes, cette memoire scrupuleuse et farouche que tu gardes de tes existences anterieures, Dieu s'en offense, et te la retire, parce que tu en as abuse. M'entends-tu, Albert, et me comprends-tu, maintenant? --O ma mere! repondit Albert, pale et tremblant, en tombant sur ses genoux et en regardant toujours Consuelo avec un effroi extraordinaire, je vous entends et je comprends vos paroles. Je vois que vous vous transformez, pour me convaincre et me soumettre. Non, vous n'etes plus la Wanda de Ziska, la vierge outragee, la religieuse gemissante. Vous etes Wanda de Prachatitz, que les hommes ont appelee comtesse de Rudolstadt, Et qui a porte dans son sein l'infortune qu'ils appellent aujourd'hui Albert. --Ce n'est point par le caprice des hommes que vous vous appelez ainsi, reprit Consuelo avec fermete; car c'est Dieu qui vous a fait revivre dans d'autres conditions et avec de nouveaux devoirs. Ces devoirs, vous ne les connaissez pas, Albert, ou vous les meprisez. Vous remontez le cours des ages avec un orgueil impie; vous aspirez a penetrer les secrets de la destinee; vous croyez vous egaler a Dieu en embrassant d'un coup d'oeil et le present et le passe. Moi, je vous le dis; et c'est la verite, c'est la foi qui m'inspirent: cette pensee retrograde est un crime et une temerite. Cette memoire surnaturelle que vous vous attribuez est une illusion. Vous avez pris quelques lueurs vagues et fugitives pour la certitude, et votre imagination vous a trompe. Votre orgueil a bati un edifice de chimeres, lorsque vous vous etes attribue les plus grands roles dans l'histoire de vos ancetres. Prenez garde de n'etre point ce que vous croyez. Craignez que, pour vous punir, la science eternelle ne vous ouvre les yeux un instant, et ne vous fasse voir dans votre vie anterieure des fautes moins illustres et des sujets de remords moins glorieux que ceux dont vous osez vous vanter." Albert ecouta ce discours avec un recueillement craintif, le visage dans ses mains, et les genoux enfonces dans la terre. "Parlez! parlez! voix du ciel que j'entends et que je ne reconnais plus! murmura-t-il en accents etouffes. Si vous etes l'ange de la montagne, si vous etes, comme je le crois, la figure celeste qui m'est apparue si souvent sur la pierre d'Epouvante, parlez; commandez a ma volonte, a ma conscience, a mon imagination. Vous savez bien que je cherche la lumiere avec angoisse, et que si je m'egare dans les tenebres, c'est a force de vouloir les dissiper pour vous atteindre. --Un peu d'humilite, de confiance et de soumission aux arrets eternels de la science incomprehensible aux hommes, voila le chemin de la verite pour vous, Albert. Renoncez dans votre ame, et renoncez-y fermement une fois pour toutes, a vouloir vous connaitre au dela de cette existence passagere qui vous est imposee; et vous redeviendrez agreable a Dieu, utile aux autres hommes, tranquille avec vous-meme. Abaissez votre science superbe; et sans perdre la foi a votre immortalite, sans douter de la bonte divine, qui pardonne au passe et protege l'avenir, attachez-vous a rendre feconde et humaine cette vie presente que vous meprisez, lorsque vous devriez la respecter et vous y donner tout entier, avec votre force, votre abnegation et votre charite. Maintenant, Albert, regardez-moi, et que vos yeux soient dessilles. Je ne suis plus ni votre soeur, ni votre mere; je suis une amie que le ciel vous a envoyee, et qu'il a conduite ici par des voies miraculeuses pour vous arracher a l'orgueil et a la demence. Regardez-moi, et dites-moi, dans votre ame et conscience, qui je suis et comment je m'appelle." Albert, tremblant et eperdu, leva la tete, et la regarda encore, mais avec moins d'egarement et de terreur que les premieres fois. "Vous me faites franchir des abimes, lui dit-il; vous confondez par des paroles profondes ma raison, que je croyais superieure (pour mon malheur) a celle des autres hommes, et vous m'ordonnez de connaitre et de comprendre le temps present et les choses humaines. Je ne le puis. Pour perdre la memoire de certaines phases de ma vie, il faut que je subisse des crises terribles; et, pour retrouver le sentiment d'une phase nouvelle, il faut que je me transforme par des efforts qui me conduisent a l'agonie. Si vous m'ordonnez, au nom d'une puissance que je sens superieure a la mienne, d'assimiler ma pensee a la votre, il faut que j'obeisse; mais je connais ces luttes epouvantables, et je sais que la mort est au bout. Ayez pitie de moi, vous qui agissez sur moi par un charme souverain; aidez-moi, ou je succombe. Dites-moi qui vous etes, car je ne vous connais pas; je ne me souviens pas de vous avoir jamais vue: je ne sais de quel sexe vous etes; et vous voila devant moi comme une statue mysterieuse dont j'essaie vainement de retrouver le type dans mes souvenirs. Aidez-moi, aidez-moi, car je me sens mourir." En parlant ainsi, Albert, dont le visage s'etait d'abord colore d'un eclat febrile, redevint d'une paleur effrayante. Il etendit les mains vers Consuelo; mais il les abaissa aussitot vers la terre pour se soutenir, comme atteint d'une irresistible defaillance. Consuelo, en s'initiant peu a peu aux secrets de sa maladie mentale, se sentit vivifiee et comme inspiree par une force et une intelligence nouvelles. Elle lui prit les mains, et, le forcant de se relever, elle le conduisit vers le siege qui etait aupres de la table. Il s'y laissa tomber, accable d'une fatigue inouie, et se courba en avant comme s'il eut ete pres de s'evanouir. Cette lutte dont il parlait n'etait que trop reelle. Albert avait la faculte de retrouver sa raison et de repousser les suggestions de la fievre qui devorait son cerveau; mais il n'y parvenait pas sans des efforts et des souffrances qui epuisaient ses organes. Quand cette reaction s'operait d'elle-meme, il en sortait rafraichi et comme renouvele; mais quand il la provoquait par une resolution de sa volonte encore puissante, son corps succombait sous la crise, et la catalepsie s'emparait de tous ses membres. Consuelo comprit ce qui se passait en lui: "Albert, lui dit-elle en posant sa main froide sur cette tete brulante, je vous connais, et cela suffit. Je m'interesse a vous, et cela doit vous suffire aussi quant a present. Je vous defends de faire aucun effort de volonte pour me reconnaitre et me parler. Ecoutez-moi seulement; et si mes paroles vous semblent obscures, attendez que je m'explique, et ne vous pressez pas d'en savoir le sens. Je ne vous demande qu'une soumission passive et l'abandon entier de votre reflexion. Pouvez-vous descendre dans votre coeur, et y concentrer toute votre existence? --Oh! que vous me faites de bien! repondit Albert. Parlez-moi encore, parlez-moi toujours ainsi. Vous tenez mon ame dans vos mains. Qui que vous soyez, gardez-la, et ne la laissez point s'echapper; car elle irait frapper aux portes de l'Eternite, et s'y briserait. Dites-moi qui vous etes, dites-le-moi bien vite; et, si je ne le comprends pas, expliquez-le-moi: car, malgre moi, je le cherche et je m'agite. --Je suis Consuelo, repondit la jeune fille, et vous le savez, puisque vous me parlez d'instinct une langue que seule autour de vous je puis comprendre. Je suis une amie que vous avez attendue longtemps, et que vous avez reconnue un jour qu'elle chantait. Depuis ce jour-la, vous avez quitte votre famille, et vous etes venu vous cacher ici. Depuis ce jour, je vous ai cherche; et vous m'avez fait appeler par Zdenko a diverses reprises, sans que Zdenko, qui executait vos ordres a certains egards, ait voulu me conduire vers vous. J'y suis parvenue a travers mille dangers.... --Vous n'avez pas pu y parvenir si Zdenko ne l'a pas voulu, reprit Albert en soulevant son corps appesanti et affaisse sur la table. Vous etes un reve, je le vois bien, et tout ce que j'entends la se passe dans mon imagination. O mon Dieu! vous me bercez de joies trompeuses, et tout a coup le desordre et l'incoherence de mes songes se revelent a moi-meme, je me retrouve seul, seul au monde, avec mon desespoir et ma folie! Oh! Consuelo, Consuelo! reve funeste et delicieux! Ou est l'etre qui porte ton nom et qui revet parfois ta figure? Non, tu n'existes qu'en moi, et c'est mon delire qui t'a cree!". Albert retomba sur ses bras etendus, qui se raidirent et devinrent froids comme le marbre. Consuelo le voyait approcher de la crise lethargique, et se sentait elle-meme si epuisee, si prete a defaillir, qu'elle craignait de ne pouvoir plus conjurer cette crise. Elle essaya de ranimer les mains d'Albert dans ses mains qui n'etaient guere plus vivantes. "Mon Dieu! dit-elle d'une voix eteinte et avec un coeur brise, assiste deux malheureux qui ne peuvent presque plus rien l'un pour l'autre!" Elle se voyait seule, enfermee avec un mourant, mourante elle-meme, et ne pouvant plus attendre de secours pour elle et pour lui que de Zdenko dont le retour lui semblait encore plus effrayant que desirable. Sa priere parut frapper Albert d'une emotion inattendue. "Quelqu'un prie a cote de moi, dit-il en essayant de soulever sa tete accablee. Je ne suis pas seul! oh non, je ne suis pas seul, ajouta-t-il en regardant la main de Consuelo enlacee aux siennes. Main secourable, pitie mysterieuse, sympathie humaine, fraternelle! tu rends mon agonie bien douce et mon coeur bien reconnaissant!" Il colla ses levres glacees sur la main de Consuelo, et resta longtemps ainsi. Une emotion pudique rendit a Consuelo le sentiment de la vie. Elle n'osa point retirer sa main a cet infortune; mais, partagee entre son embarras et son epuisement, ne pouvant plus se tenir debout, elle fut forcee de s'appuyer sur lui et de poser son autre main sur l'epaule d'Albert. "Je me sens renaitre, dit Albert au bout de quelques instants. Il me semble que je suis dans les bras de ma mere. O ma tante Wenceslawa! Si c'est vous qui etes aupres de moi, pardonnez-moi de vous avoir oubliee, vous et mon pere, et toute ma famille, dont les noms meme etaient sortis de ma memoire. Je reviens a vous, ne me quittez pas; mais rendez-moi Consuelo; Consuelo, celle que j'avais tant attendue, celle que j'avais Enfin trouvee ... et que je ne retrouve plus, et sans qui je ne puis plus respirer!" Consuelo voulut lui parler; mais a mesure que la memoire et la force d'Albert semblaient se reveiller, la vie de Consuelo semblait s'eteindre. Tant de frayeurs, de fatigues, d'emotions et d'efforts surhumains l'avaient brisee, qu'elle ne pouvait plus lutter. La parole expira sur ses levres, elle sentit ses jambes flechir, ses yeux se troubler. Elle tomba sur ses genoux a cote d'Albert, et sa tete mourante vint frapper le sein du jeune homme. Aussitot Albert, sortant comme d'un songe, la vit, la reconnut, poussa un cri profond, et, se ranimant, la pressa dans ses bras avec energie. A travers les voiles de la mort qui semblaient s'etendre sur ses paupieres, Consuelo vit sa joie, et n'en fut point effrayee. C'etait une joie sainte et rayonnante de chastete. Elle ferma les yeux, et tomba dans un etat d'aneantissement qui n'etait ni le sommeil ni la veille, mais une sorte d'indifference et d'insensibilite pour toutes les choses presentes. XLIV. Lorsqu'elle reprit l'usage de ses facultes, se voyant assise sur un lit assez dur, et ne pouvant encore soulever ses paupieres, elle essaya de rassembler ses souvenirs. Mais la prostration avait ete si complete, que ses facultes revinrent lentement; et, comme si la somme de fatigues et d'emotions qu'elle avait supportees depuis un certain temps fut arrivee a depasser ses forces, elle tenta vainement de se rappeler ce qu'elle etait devenue depuis qu'elle avait quitte Venise. Son depart meme de cette patrie adoptive, ou elle avait coule des jours si doux, lui apparut comme un songe; et ce fut pour elle un soulagement (helas! trop court) de pouvoir douter un instant de son exil et des malheurs qui l'avaient cause. Elle se persuada donc qu'elle etait encore dans sa pauvre chambre de la Corte-Minelli, sur le grabat de sa mere, et qu'apres avoir eu avec Anzoleto une scene violente et amere dont le souvenir confus flottait dans Son esprit, elle revenait a la vie et a l'esperance en le sentant pres d'elle, en entendant sa respiration entrecoupee, et les douces paroles qu'il lui adressait a voix basse. Une joie languissante et pleine de delices penetra son coeur a cette pensee, et elle se souleva avec effort pour regarder son ami repentant et pour lui tendre la main. Mais elle ne pressa qu'une main froide et inconnue; et, au lieu du riant soleil qu'elle etait habituee a voir briller couleur de rose a travers son rideau blanc, elle ne vit qu'une clarte sepulcrale, tombant d'une voute sombre et nageant dans une atmosphere humide; elle sentit sous ses bras la rude depouille des animaux sauvages, et, dans un horrible silence, la pale figure d'Albert se pencha vers elle comme un spectre. Consuelo se crut descendue vivante dans le tombeau; elle ferma les yeux, et retomba sur le lit de feuilles seches, avec un douloureux gemissement. Il lui fallut encore plusieurs minutes pour comprendre ou elle etait, et a quel hote sinistre elle se trouvait confiee. La peur, que l'enthousiasme de son devouement avait combattue et dominee jusque-la, s'empara d'elle, au point qu'elle craignit de rouvrir les yeux et de voir quelque affreux spectacle, des apprets de mort, un sepulcre ouvert devant elle. Elle sentit quelque chose sur son front, et y porta la main. C'etait une guirlande de feuillage dont Albert l'avait couronnee. Elle l'ota pour la regarder, et vit une branche de cypres. "Je t'ai crue morte, o mon ame, o ma consolation! lui dit Albert en s'agenouillant aupres d'elle, et j'ai voulu avant de te suivre dans le tombeau te parer des emblemes de l'hymenee. Les fleurs ne croissent point autour de moi, Consuelo. Les noirs cypres etaient les seuls rameaux ou ma main put cueillir ta couronne de fiancee. La voila, ne la repousse pas. Si nous devons mourir ici, laisse-moi te jurer que, rendu a la vie, je n'aurais jamais eu d'autre epouse que toi, et que je meurs avec toi, uni a toi par un serment indissoluble. --Fiances, unis! s'ecria Consuelo terrifiee en jetant des regards consternes autour d'elle: qui donc a prononce cet arret? qui donc a celebre cet hymenee? --C'est la destinee, mon ange, repondit Albert avec une douceur et une tristesse inexprimables. Ne songe pas a t'y soustraire. C'est une destinee bien etrange pour toi, et pour moi encore plus. Tu ne me comprends pas, Consuelo, et il faut pourtant que tu apprennes la verite. Tu m'as defendu tout a l'heure de chercher dans le passe; tu m'as interdit le souvenir de ces jours ecoules qu'on appelle la nuit des siecles. Mon etre t'a obei, et je ne sais plus rien desormais de ma vie anterieure. Mais ma vie presente, je l'ai interrogee, je la connais; je l'ai vue tout entiere d'un regard, elle m'est apparue en un instant pendant que tu reposais dans les bras de la mort. Ta destinee, Consuelo, est de m'appartenir, et cependant tu ne seras jamais a moi. Tu ne m'aimes pas, tu ne m'aimeras jamais comme je t'aime. Ton amour pour moi n'est que de la charite, ton devouement de l'heroisme. Tu es une sainte que Dieu m'envoie, et jamais tu ne seras une femme pour moi. Je dois mourir consume d'un amour que tu ne peux partager; et cependant, Consuelo, tu seras mon epouse comme tu es deja ma fiancee, soit que nous perissions ici et que ta pitie consente a me donner ce titre d'epoux qu'un baiser ne doit jamais sceller, soit que nous revoyions le soleil, et que ta conscience t'ordonne d'accomplir les desseins de Dieu envers moi. --Comte Albert, dit Consuelo en essayant de quitter ce lit couvert de peaux d'ours noirs qui ressemblaient a un drap mortuaire, je ne sais si c'est l'enthousiasme d'une reconnaissance trop vive ou la suite de votre delire qui vous fait parler ainsi. Je n'ai plus la force de combattre vos illusions; et si elles doivent se tourner contre moi, contre moi qui suis venue, au peril de ma vie, vous secourir et vous consoler, je sens que je ne pourrai plus vous disputer ni mes jours ni ma liberte. Si ma vue vous irrite et si Dieu m'abandonne, que la volonte de Dieu soit faite! Vous qui croyez savoir tant de choses, vous ne savez pas combien ma vie est empoisonnee, et avec combien peu de regrets j'en ferais le sacrifice! --Je sais que tu es bien malheureuse, o ma pauvre sainte! je sais que tu portes au front une couronne d'epines que je ne puis en arracher. La cause et la suite de tes malheurs, je les ignore, et je ne te les demande pas. Mais je t'aimerais bien peu, je serais bien peu digne de ta compassion, si, des le jour ou je t'ai rencontree, je n'avais pas pressenti et reconnu en toi la tristesse qui remplit ton ame et abreuve ta vie. Que peux-tu craindre de moi, Consuelo de mon ame? Toi, si ferme et si sage, toi a qui Dieu a inspire des paroles qui m'ont subjugue et ranime en un instant, tu sens donc defaillir etrangement la lumiere de ta foi et de ta raison, puisque tu redoutes ton ami, ton serviteur et ton esclave? Reviens a toi, mon ange; regarde-moi. Me voici a tes pieds, et pour toujours, le front dans la poussiere. Que veux-tu, qu'ordonnes-tu? Veux-tu sortir d'ici a l'instant meme, sans que je te suive, sans que je reparaisse jamais devant toi? Quel sacrifice exiges-tu? Quel serment veux-tu que je te fasse? Je puis te promettre tout et t'obeir en tout. Oui, Consuelo, je peux meme devenir un homme tranquille, soumis, et, en apparence, aussi raisonnable que les autres. Est-ce ainsi que je te serai moins amer et moins effrayant? Jusqu'ici je n'ai jamais pu ce que j'ai voulu; mais tout ce que tu voudras desormais me sera accorde. Je mourrai peut-etre en me transformant selon ton desir; mais c'est a mon tour de te dire que ma vie a toujours ete empoisonnee, et que je ne pourrais pas la regretter en la perdant pour toi. --Cher et genereux Albert, dit Consuelo rassuree et attendrie, expliquez-vous mieux, et faites enfin que je connaisse le fond de cette ame impenetrable. Vous etes a mes yeux un homme superieur a tous les autres; et, des le premier instant ou je vous ai vu, j'ai senti pour vous un respect et une sympathie que je n'ai point de raisons pour vous dissimuler. J'ai toujours entendu dire que vous etiez insense, je n'ai pas pu le croire. Tout ce qu'on me racontait de vous ajoutait a mon estime et a ma confiance. Cependant il m'a bien fallu reconnaitre que vous etiez accable d'un mal moral profond et bizarre. Je me suis, presomptueusement persuadee que je pouvais adoucir ce mal. Vous-meme avez travaille a me le faire croire. Je suis venue vous trouver, et voila que vous me dites sur moi et sur vous-meme des choses d'une profondeur et d'une verite qui me rempliraient d'une veneration sans bornes, si vous n'y meliez des idees etranges, empreintes d'un esprit de fatalisme que je ne saurais partager. Dirai-je tout sans vous blesser et sans vous faire souffrir?... --Dites tout, Consuelo; je sais d'avance ce que vous avez a me dire. --Eh bien, je le dirai, car je me l'etais promis. Tous ceux qui vous aiment desesperent de vous. Ils croient devoir respecter, c'est-a-dire menager, ce qu'ils appellent votre demence; ils craignent de vous exasperer, en vous laissant voir qu'ils la connaissent, la plaignent, et la redoutent. Moi, je n'y crois pas, et je ne puis trembler en vous demandant pourquoi, etant si sage, vous avez parfois les dehors d'un insense; pourquoi, etant si bon, vous faites les actes de l'ingratitude et de l'orgueil; pourquoi, etant si eclaire et si religieux, vous vous abandonnez aux reveries d'un esprit malade et desespere; pourquoi, enfin, vous voila seul, enseveli vivant dans un caveau lugubre, loin de votre famille qui vous cherche et vous pleure, loin de vos semblables que vous cherissez avec un zele ardent, loin de moi, enfin, que vous appeliez, que vous dites aimer, et qui n'ai pu parvenir jusqu'a vous sans des miracles de volonte et une protection divine? --Vous me demandez le secret de ma vie, le mot de ma destinee, et vous le savez mieux que moi, Consuelo! C'est de vous que j'attendais la revelation de mon etre, et vous m'interrogez! Oh! je vous comprends; vous voulez m'amener a une confession, a un repentir efficace, a une resolution victorieuse. Vous serez obeie. Mais ce n'est pas a l'instant meme que je puis me connaitre, me juger, et me transformer de la sorte. Donnez-moi quelques jours, quelques heures du moins, pour vous apprendre et pour m'apprendre a moi-meme si je suis fou, ou si je jouis de ma raison. Helas! helas! l'un et l'autre sont vrais, et mon malheur est de n'en pouvoir douter! mais de savoir si je dois perdre entierement le jugement et la volonte, ou si je puis triompher du demon qui m'obsede, voila ce que je ne puis en cet instant. Prenez pitie de moi, Consuelo! je suis encore sous le coup d'une emotion plus puissante que moi-meme. J'ignore ce que je vous ai dit; j'ignore combien d'heures se sont ecoulees depuis que vous etes ici; j'ignore comment vous pouvez y etre sans Zdenko, qui ne voulait pas vous y amener; j'ignore meme dans quel monde erraient mes pensees quand vous m'etes apparue. Helas! j'ignore depuis combien de siecles je suis enferme ici, luttant avec des souffrances inouies, contre le fleau qui me devore! Ces souffrances, je n'en ai meme plus conscience quand elles sont passees; il ne m'en reste qu'une fatigue terrible, une stupeur, et comme un effroi que je voudrais chasser.... Consuelo, laissez-moi m'oublier, ne fut-ce que pour quelques instants. Mes idees s'eclairciront, ma langue se deliera. Je vous le promets, je vous le jure. Menagez-moi cette lumiere de la realite longtemps eclipsee dans d'affreuses tenebres, et que mes yeux ne peuvent soutenir encore! Vous m'avez ordonne de concentrer toute ma vie dans mon coeur. Oui! vous m'avez dit cela; ma raison et ma memoire ne datent plus que du moment ou vous m'avez parle. Eh bien, cette parole a fait descendre un calme angelique dans mon sein. Mon coeur vit tout entier maintenant, quoique mon esprit sommeille encore. Je crains de vous parler de moi; je pourrais m'egarer et vous effrayer encore par mes reveries. Je veux ne vivre que par le sentiment, et c'est une vie inconnue pour moi; ce serait une vie de delices, si je pouvais m'y abandonner sans vous deplaire. Ah! Consuelo, pourquoi m'avez-vous dit de concentrer toute ma vie dans mon coeur? Expliquez-vous vous-meme; laissez-moi ne m'occuper que de vous, ne voir et ne comprendre que vous ... aimer, enfin. O mon Dieu! j'aime! j'aime un etre vivant, semblable a moi! je l'aime de toute la puissance de mon etre! Je puis concentrer sur lui toute l'ardeur, toute la saintete de mon affection! C'est bien assez de bonheur pour moi comme cela, et je n'ai pas la folie de demander davantage! --Eh bien, cher Albert, reposez votre pauvre ame dans ce doux sentiment d'une tendresse paisible et fraternelle. Dieu m'est temoin que vous le pouvez sans crainte et sans danger; car je sens pour vous une amitie fervente, une sorte de veneration que les discours frivoles et les vains jugements du vulgaire ne sauraient ebranler. Vous avez compris, par une sorte d'intuition divine et mysterieuse, que ma vie etait brisee par la douleur; vous l'avez dit, et c'est la verite supreme qui a mis cette parole dans votre bouche. Je ne puis pas vous aimer autrement que comme un frere; mais ne dites pas que c'est la charite, la pitie seule qui me guide. Si l'humanite et la compassion m'ont donne le courage de venir ici, une sympathie, une estime particuliere pour vos vertus, me donnent aussi le courage et le droit de vous parler comme je fais. Abjurez donc des a present et pour toujours l'illusion ou vous etes sur votre propre sentiment. Ne parlez pas d'amour, ne parlez pas d'hymenee. Mon passe, mes souvenirs, rendent le premier impossible; la difference de nos conditions rendrait le second humiliant et inacceptable pour moi. En revenant sur de telles reveries, vous rendriez mon devouement pour vous temeraire, coupable peut-etre. Scellons par une promesse sacree cet engagement que je prends d'etre votre soeur, votre amie, votre consolatrice, quand vous serez dispose a m'ouvrir votre coeur; votre garde-malade, quand la souffrance vous rendra sombre et taciturne. Jurez que vous ne verrez pas en moi autre chose, et que vous ne m'aimerez pas autrement. --Femme genereuse, dit Albert en palissant, tu comptes bien sur mon courage, et tu connais bien mon amour, en me demandant une pareille promesse. Je serais capable de mentir pour la premiere fois de ma vie; je pourrais m'avilir jusqu'a prononcer un faux serment, si tu l'exigeais de moi. Mais tu ne l'exigeras pas, Consuelo; tu comprendras que ce serait mettre dans ma vie une agitation nouvelle, et dans ma conscience un remords qui ne l'a pas encore souillee. Ne t'inquiete pas de la maniere dont je t'aime, je l'ignore tout le premier; seulement, je sens que retirer le nom d'amour a cette affection serait dire un blaspheme. Je me soumets a tout le reste: j'accepte ta pitie, tes soins, ta bonte, ton amitie paisible; je ne te parlerai que comme tu le permettras; je ne te dirai pas une seule parole qui te trouble; je n'aurai pas pour toi un seul regard qui doive faire baisser tes yeux; je ne toucherai jamais ta main, si le contact de la mienne te deplait; je n'effleurerai pas meme ton vetement, si tu crains d'etre fletrie par mon souffle. Mais tu aurais tort de me traiter avec cette mefiance, et tu ferais mieux d'entretenir en moi cette douceur d'emotions qui me vivifie, et dont tu ne peux rien craindre. Je comprends bien que ta pudeur s'alarmerait de l'expression d'un amour que tu ne veux point partager; je sais que ta fierte repousserait les temoignages d'une passion que tu ne veux ni provoquer ni encourager. Sois donc tranquille, et jure sans crainte d'etre ma soeur et ma consolatrice: je jure d'etre ton frere et ton serviteur. Ne m'en demande pas davantage; je ne serai ni indiscret ni importun. Il me suffira que tu saches que tu peux me commander et me gouverner despotiquement ... comme on ne gouverne pas un frere, mais comme on dispose d'un etre qui s'est donne a vous tout entier et pour toujours." XLV. Ce langage rassurait Consuelo sur le present, mais ne la laissait pas sans apprehension pour l'avenir. L'abnegation fanatique d'Albert prenait sa source dans une passion profonde et invincible, sur laquelle le serieux de son caractere et l'expression solennelle de sa physionomie ne pouvaient laisser aucun doute. Consuelo, interdite, quoique doucement emue, se demandait si elle pourrait continuer a consacrer ses soins a cet homme epris d'elle sans reserve et sans detour. Elle n'avait jamais traite legerement dans sa pensee ces sortes de relations, et elle voyait qu'avec Albert aucune femme n'eut pu les braver sans de graves consequences. Elle ne doutait ni de sa loyaute ni de ses promesses; mais le calme qu'elle s'etait flattee de lui rendre devait etre inconciliable avec un amour si ardent et l'impossibilite ou elle se voyait d'y repondre. Elle lui tendit la main en soupirant, et resta pensive, les yeux attaches a terre, plongee dans une meditation melancolique. "Albert, lui dit-elle enfin en relevant ses regards sur lui, et en trouvant les siens remplis d'une attente pleine d'angoisse et de douleur, vous ne me connaissez pas, quand vous voulez me charger d'un role qui me convient si peu. Une femme capable d'en abuser serait seule capable de l'accepter. Je ne suis ni coquette ni orgueilleuse, je ne crois pas etre vaine, et je n'ai aucun esprit de domination. Votre amour me flatterait, si je pouvais le partager; et si cela etait, je vous le dirais tout de suite. Vous affliger par l'assurance reiteree du contraire est, dans la situation ou je vous trouve, un acte de cruaute froide que vous auriez bien du m'epargner, et qui m'est cependant impose par ma conscience, quoique mon coeur le deteste, et se dechire en l'accomplissant. Plaignez-moi d'etre forcee de vous affliger, de vous offenser, peut-etre, en un moment ou je voudrais donner ma vie pour vous rendre le bonheur et la sante. --Je le sais, enfant sublime, repondit Albert avec un triste sourire. Tu es si bonne et si grande, que tu donnerais ta vie pour le dernier des hommes; mais ta conscience, je sais bien qu'elle ne pliera pour personne. Ne crains donc pas de m'offenser, en me devoilant cette rigidite que j'admire, cette froideur stoique que ta vertu conserve au milieu de la plus touchante pitie. Quant a m'affliger, cela n'est pas en ton pouvoir, Consuelo. Je ne me suis point fait d'illusions; je suis habitue aux plus atroces douleurs; je sais que ma vie est devouee aux sacrifices les plus cuisants. Ne me traite donc pas comme un homme faible, comme un enfant sans coeur et sans fierte, en me repetant ce que je sais de reste, que tu n'auras jamais d'amour pour moi. Je sais toute ta vie, Consuelo, bien que je ne connaisse ni ton nom, ni ta famille, ni aucun fait materiel qui te concerne. Je sais l'histoire de ton ame; le reste ne m'interesse pas. Tu as aime, tu aimes encore, et tu aimeras toujours un etre dont je ne sais rien, dont je ne veux rien savoir, et auquel je ne te disputerai que si tu me l'ordonnes. Mais sache, Consuelo, que tu ne seras jamais ni a lui, ni a moi, ni a toi-meme. Dieu t'a reserve une existence a part, dont je ne cherche ni ne prevois les circonstances; mais dont je connais le but et la fin. Esclave et victime de ta grandeur d'ame, tu n'en recueilleras jamais d'autre recompense en cette vie que la conscience de ta force et le sentiment de ta bonte. Malheureuse au dire du monde, tu seras, en depit de tout, la plus calme et la plus heureuse des creatures humaines, parce que tu seras toujours la plus juste et la meilleure. Car les mechants et les laches sont seuls a plaindre, o ma soeur cherie, et la parole du Christ sera vraie, tant que l'humanite sera injuste et aveugle: _Heureux ceux qui sont persecutes!_ heureux ceux qui pleurent et qui travaillent dans la peine!" La force et la dignite qui rayonnaient sur le front large et majestueux d'Albert exercerent en ce moment une si puissante fascination sur Consuelo, qu'elle oublia ce role de fiere souveraine et d'amie austere qui lui etait impose, pour se courber sous la puissance de cet homme inspire par la foi et l'enthousiasme. Elle se soutenait a peine, encore brisee par la fatigue, et toute vaincue par l'emotion. Elle se laissa glisser sur ses genoux, deja plies par l'engourdissement de la lassitude, et, joignant les mains, elle se mit a prier tout haut avec effusion. "Si c'est toi, mon Dieu, s'ecria-t-elle, qui mets cette prophetie dans la bouche d'un saint, que ta volonte soit faite et qu'elle soit benie! Je t'ai demande le bonheur dans mon enfance, sous une face riante et puerile, tu me le reservais sous une face rude et severe, que je ne pouvais pas comprendre. Fais que mes yeux s'ouvrent et que mon coeur se soumette. Cette destinee qui me semblait si injuste et qui se revele peu a peu, je saurai l'accepter, mon Dieu, et ne te demander que ce que l'homme a le droit d'attendre de ton amour et de ta justice: la foi, l'esperance et la charite." En priant ainsi, Consuelo se sentit baignee de larmes. Elle ne chercha point a les retenir. Apres tant d'agitation et de fievre, elle avait besoin de cette crise, qui la soulagea en l'affaiblissant encore. Albert pria et pleura avec elle, en benissant ces larmes qu'il avait si longtemps versee dans la solitude, et qui se melaient enfin a celles d'un etre genereux et pur. "Et maintenant, lui dit Consuelo en se relevant, c'est assez penser a nous-memes. Il est temps de nous occuper des autres, et de nous rappeler nos devoirs. J'ai promis de vous ramener a vos parents, qui gemissent dans la desolation, et qui deja prient pour vous comme pour un mort. Ne voulez-vous pas leur rendre le repos et la joie, mon cher Albert? Ne voulez-vous pas me suivre? --Deja! s'ecria le jeune comte avec amertume; deja nous separer! Deja quitter cet asile sacre ou Dieu seul est entre nous, cette cellule que je cheris depuis que tu m'y es apparue, ce sanctuaire d'un bonheur que je ne retrouverai peut-etre jamais, pour rentrer dans la vie froide et fausse des prejuges et des convenances! Ah! pas encore, mon ame, ma vie! Encore un jour, encore un siecle de delices. Laisse-moi oublier ici qu'il existe un monde de mensonge et d'iniquite, qui me poursuit comme un reve funeste; laisse-moi revenir lentement et par degres a ce qu'ils appellent la raison. Je ne me sens pas encore assez fort pour supporter la vue de leur soleil et le spectacle de leur demence. J'ai besoin de te contempler, de t'ecouter encore. D'ailleurs je n'ai jamais quitte ma retraite par une resolution soudaine et sans de longues reflexions; ma retraite affreuse et bienfaisante, lieu d'expiation terrible et salutaire, ou j'arrive en courant et sans detourner la tete, ou je me plonge avec une joie sauvage, et dont je m'eloigne toujours avec des hesitations trop fondees et des regrets trop durables! Tu ne sais pas quels liens puissants m'attachent a cette prison volontaire, Consuelo! tu ne sais pas qu'il y a ici un moi que j'y laisse, et qui est le veritable Albert, et qui n'en saurait sortir; un moi que j'y retrouve toujours, et dont le spectre me rappelle et m'obsede quand je suis ailleurs. Ici est ma conscience, ma foi, ma lumiere, ma vie serieuse en un mot. J'y apporte le desespoir, la peur, la folie; elles s'y acharnent souvent apres moi, et m'y livrent une lutte effroyable. Mais vois-tu, derriere cette porte, il y a un tabernacle ou je les dompte et ou je me retrempe. J'y entre souille et assailli par le vertige; j'en sors purifie, et nul ne sait au prix de quelles tortures j'en rapporte la patience et la soumission. Ne m'arrache pas d'ici, Consuelo; permets que je m'en eloigne a pas lents et apres avoir prie. --Entrons-y, et prions ensemble, dit Consuelo. Nous partirons aussitot apres. L'heure s'avance, le jour est peut-etre pres de paraitre. Il faut qu'on ignore le chemin qui vous ramene au chateau, il faut qu'on ne vous voie pas rentrer, il faut peut-etre aussi qu'on ne nous voie pas rentrer ensemble: car je ne veux pas trahir le secret de votre retraite, Albert, et jusqu'ici nul ne se doute de ma decouverte. Je ne veux pas etre interrogee, je ne veux pas mentir. Il faut que j'aie le droit de me renfermer dans un respectueux silence vis-a-vis de vos parents, et de leur laisser croire que mes promesses n'etaient que des pressentiments et des reves. Si on me voyait revenir avec vous, ma discretion passerait pour de la revolte; et quoique je sois capable de tout braver pour vous, Albert, je ne veux pas sans necessite m'aliener la confiance et l'affection de votre famille. Hatons-nous donc; je suis epuisee de fatigue, et si je demeurais plus longtemps ici, je pourrais perdre le reste de force dont j'ai besoin pour faire ce nouveau trajet. Allons, priez, vous dis-je, et partons. --Tu es epuisee de fatigue! repose-toi donc ici, ma bien-aimee! Dors, je veillerai sur toi religieusement; ou si ma presence t'inquiete, tu m'enfermeras dans la grotte voisine. Tu mettras cette porte de fer entre toi et moi; et tant que tu ne me rappelleras pas, je prierai pour toi dans _mon eglise_. --Et pendant que vous prierez, pendant que je me livrerai au repos, votre pere subira encore de longues heures d'agonie, pale et immobile, comme je l'ai vu une fois, courbe sous la vieillesse et la douleur, pressant de ses genoux affaiblis le pave de son oratoire, et semblant attendre que la nouvelle de votre mort vienne lui arracher son dernier souffle! Et votre pauvre tante s'agitera dans une sorte de fievre a monter sur tous les donjons pour vous chercher des yeux sur les sentiers de la montagne! Et ce matin encore on s'abordera dans le chateau, et on se separera le soir avec le desespoir dans les yeux et la mort dans l'ame! Albert, vous n'aimez donc pas vos parents, puisque vous les faites languir et souffrir ainsi sans pitie ou sans remords? --Consuelo, Consuelo! s'ecria Albert en paraissant sortir d'un songe, ne parle pas ainsi, tu me fais un mal affreux. Quel crime ai-je donc commis? quels desastres ai-je donc causes? pourquoi sont-ils si inquiets? Combien d'heures se sont donc ecoulees depuis celle ou je les ai quittes? --Vous demandez combien d'heures! demandez combien de jours, combien de nuits, et presque combien de semaines! --Des jours, des nuits! Taisez-vous, Consuelo, ne m'apprenez pas mon malheur! Je savais bien que je perdais ici la juste notion du temps, et que la memoire de ce qui se passe sur la face de la terre ne descendait point dans ce sepulcre.... Mais je ne croyais pas que la duree de cet oubli et de cette ignorance put etre comptee par jours et par semaines. --N'est-ce pas un oubli volontaire, mon ami? Rien ne vous rappelle ici les jours qui s'effacent et se renouvellent, d'eternelles tenebres y entretiennent la nuit. Vous n'avez meme pas, je crois, un sablier pour compter les heures. Ce soin d'ecarter les moyens de mesurer le temps n'est-il pas une precaution farouche pour echapper aux cris de la nature et aux reproches de la conscience? --Je l'avoue, j'ai besoin d'abjurer, quand je viens ici, tout ce qu'il y a en moi de purement humain. Mais je ne savais pas, mon Dieu! que la douleur et la meditation pussent absorber mon ame au point de me faire paraitre indistinctement les heures longues comme des jours, ou les jours rapides comme des heures. Quel homme suis-je donc, et comment ne m'a-t-on jamais eclaire sur cette nouvelle disgrace de mon organisation? --Cette disgrace est, au contraire, la preuve d'une grande puissance intellectuelle, mais detournee de son emploi et consacree a de funestes preoccupations. On s'est impose de vous cacher les maux dont vous etes la cause; on a cru devoir respecter votre souffrance en vous taisant celle d'autrui. Mais, selon moi, c'etait vous traiter avec trop peu d'estime, c'etait douter de votre coeur; et moi qui n'en doute pas, Albert, je ne vous cache rien. --Partons! Consuelo, partons! dit Albert en jetant precipitamment son manteau sur ses epaules. Je suis un malheureux! J'ai fait souffrir mon pere que j'adore, ma tante que je cheris! Je suis a peine digne de les revoir! Ah! plutot que de renouveler de pareilles cruautes, je m'imposerais le sacrifice de ne jamais revenir ici! Mais non, je suis heureux; car j'ai rencontre un coeur ami, pour m'avertir et me rehabiliter. Quelqu'un enfin m'a dit la verite sur moi-meme, et me la dira toujours, n'est-ce pas, ma soeur cherie? --Toujours, Albert, je vous le jure. --Bonte divine! et l'etre qui vient a mon secours est celui-la seul que je puis ecouter et croire! Dieu sait ce qu'il fait! Ignorant ma folie, j'ai toujours accuse celle des autres. Helas! mon noble pere, lui-meme, m'aurait appris ce que vous venez de m'apprendre, Consuelo, que je ne l'aurais pas cru! C'est que vous etes la verite et la vie, c'est que vous seule pouvez porter en moi la conviction, et donner a mon esprit trouble la securite celeste qui emane de vous. --Partons, dit Consuelo en l'aidant a agrafer son manteau, que sa main convulsive et distraite ne pouvait fixer sur son epaule. --Oui, partons, dit-il en la regardant d'un oeil attendri remplir ce soin amical; mais auparavant, jure-moi, Consuelo, que si je reviens ici, tu ne m'y abandonneras pas; jure que tu viendras m'y chercher encore, fut-ce pour m'accabler de reproches, pour m'appeler ingrat, parricide, et me dire que je suis indigne de ta sollicitude. Oh! ne me laisse plus en proie a moi-meme! tu vois bien que tu as tout pouvoir sur moi, et qu'un mot de ta bouche me persuade et me guerit mieux que ne feraient des siecles de meditation et de priere. --Vous allez me jurer, vous, lui repondit Consuelo en appuyant sur ses deux epaules ses mains enhardies par l'epaisseur du manteau; et en lui souriant avec expansion, de ne jamais revenir ici sans moi! --Tu y reviendras donc avec moi, s'ecria-t-il en la regardant avec ivresse, mais sans oser l'entourer de ses bras: jure-le-moi, et moi je fais le serment de ne jamais quitter le toit de mon pere sans ton ordre ou ta permission. --Eh bien, que Dieu entende et recoive cette mutuelle promesse, repondit Consuelo transportee de joie. Nous reviendrons prier dans _votre eglise_, Albert, et vous m'enseignerez a prier; car personne ne me l'a appris, et j'ai de connaitre Dieu un besoin qui me consume. Vous me revelerez le ciel, mon ami, et moi je vous rappellerai, quand il le faudra, les choses terrestres et les devoirs de la vie humaine. --Divine soeur! dit Albert, les yeux noyes de larmes delicieuses, va! Je n'ai rien a t'apprendre, et c'est toi qui dois me confesser, me connaitre, et me regenerer! C'est toi qui m'enseigneras tout, meme la priere. Ah! Je n'ai plus besoin d'etre seul pour elever mon ame a Dieu. Je n'ai plus besoin de me prosterner sur les ossements de mes peres, pour comprendre et sentir l'immortalite. Il me suffit de te regarder pour que mon ame vivifiee monte vers le ciel comme un hymne de reconnaissance et un encens de purification." Consuelo l'entraina; elle-meme ouvrit et referma les portes. "A moi, Cynabre!"dit Albert a son fidele compagnon en lui presentant une lanterne, mieux construite que celle dont s'etait munie Consuelo, et mieux appropriee au genre de voyage qu'elle devait proteger. L'animal intelligent prit d'un air de fierte satisfaite l'anse du fanal, et se mit a marcher en avant d'un pas egal, s'arretant chaque fois que son maitre s'arretait, hatant ou ralentissant son allure au gre de la sienne, et gardant le milieu du chemin, pour ne jamais compromettre son precieux depot en le heurtant contre les rochers et les broussailles. Consuelo avait bien de la peine a marcher; elle se sentait brisee; et sans le bras d'Albert, qui la soutenait et l'enlevait a chaque instant, elle serait tombee dix fois. Ils redescendirent ensemble le courant de la source, en cotoyant ses marges gracieuses et fraiches. "C'est Zdenko, lui dit Albert, qui soigne avec amour la naiade de ces grottes mysterieuses. Il aplanit son lit souvent encombre de gravier et de coquillages. Il entretient les pales fleurs qui naissent sous ses pas, et les protege contre ses embrassements parfois un peu rudes." Consuelo regarda le ciel a travers les fentes du rocher. Elle vit briller une etoile. "C'est Aldebaram, l'etoile des Zingari, lui dit Albert. Le jour ne paraitra que dans une heure. --C'est mon etoile, repondit Consuelo; car je suis, non de race, mais de condition, une sorte de Zingara, mon cher comte. Ma mere ne portait pas d'autre nom a Venise, quoiqu'elle se revoltat contre cette appellation, injurieuse, selon ses prejuges espagnols. Et moi j'etais, je suis encore connue dans ce pays-la, sous le titre de Zingarella. --Que n'es-tu en effet un enfant de cette race persecutee! Repondit Albert: je t'aimerais encore davantage, s'il etait possible!" Consuelo, qui avait cru bien faire en rappelant au comte de Rudolstadt La difference de leurs origines et de leurs conditions, se souvint de ce qu'Amelie lui avait appris des sympathies d'Albert pour les pauvres et les vagabonds. Elle craignit de s'etre abandonnee involontairement a un sentiment de coquetterie instinctive, et garda le silence. Mais Albert le rompit au bout de quelques instants. "Ce que vous venez de m'apprendre, dit-il, a reveille en moi, par je ne sais quel enchainement d'idees, un souvenir de ma jeunesse, assez pueril, mais qu'il faut que je vous raconte, parce que, depuis que je vous ai vue, il s'est presente plusieurs fois a ma memoire avec une sorte d'insistance. Appuyez-vous sur moi davantage, pendant que je vous parlerai, chere soeur. "J'avais environ quinze ans; je revenais seul, un soir, par un des sentiers qui cotoient le Schreckenstein, et qui serpentent sur les collines, dans la direction du chateau. Je vis devant moi une femme grande et maigre, miserablement vetue, qui portait un fardeau sur ses epaules, et qui s'arretait de roche en roche pour s'asseoir et reprendre haleine. Je l'abordai. Elle etait belle, quoique halee par le soleil et fletrie par la misere et le souci. Il y avait sous ses haillons une sorte de fierte douloureuse; et lorsqu'elle me tendit la main, elle eut l'air de commander a ma pitie plutot que de l'implorer. Je n'avais plus rien dans ma bourse, et je la priai de venir avec moi jusqu'au chateau, ou je pourrais lui offrir des secours, des aliments, et un gite pour la nuit. "--Je l'aime mieux ainsi, me repondit-elle avec un accent etranger que je pris pour celui des vagabonds egyptiens; car je ne savais pas a cette epoque les langues que j'ai apprises depuis dans mes voyages. Je pourrai, ajouta-t-elle, vous payer l'hospitalite que vous m'offrez, en vous faisant entendre quelques chansons des divers pays que j'ai parcourus. Je demande rarement l'aumone; il faut que j'y sois forcee par une extreme detresse. --Pauvre femme! lui dis-je, vous portez un fardeau bien lourd; vos pauvres pieds presque nus sont blesses. Donnez-moi ce paquet, je le porterai jusqu'a ma demeure, et vous marcherez plus librement. --Ce fardeau devient tous les jours plus pesant, repondit-elle avec un sourire melancolique qui l'embellit tout a fait; mais je ne m'en plains pas. Je le porte depuis plusieurs annees, et j'ai fait des centaines de lieues avec lui sans regretter ma peine. Je ne le confie jamais a personne; mais vous avez l'air d'un enfant si bon, que je vous le preterai jusque la-bas. A ces mots, elle ota l'agrafe du manteau qui la couvrait tout entiere, et qui ne laissait passer que le manche de sa guitare. Je vis alors un enfant de cinq a six ans, pale et hale comme sa mere, mais d'une physionomie douce et calme qui me remplit le coeur d'attendrissement. C'etait une petite fille toute deguenillee, maigre, mais forte, et qui dormait du sommeil des anges sur ce dos brulant et brise de la chanteuse ambulante. Je la pris dans mes bras, et j'eus bien de la peine a l'y garder: car, en s'eveillant, et en se voyant sur un sein etranger, elle se debattit et pleura. Mais sa mere lui parla dans sa langue pour la rassurer. Mes caresses et mes soins la consolerent, et nous etions les meilleurs amis du monde en arrivant au chateau. Quand la pauvre femme eut soupe, elle coucha son enfant dans un lit que je lui avais fait preparer, fit une espece de toilette bizarre, plus triste encore que ses haillons, et vint dans la salle ou nous mangions, chanter des romances espagnoles, francaises et allemandes, avec une belle voix, un accent ferme, et une franchise de sentiment qui nous charmerent. Ma bonne tante eut pour elle mille soins et mille attentions. Elle y parut sensible, mais ne depouilla pas sa fierte, et ne fit a nos questions que des reponses evasives. Son enfant m'interessait plus qu'elle encore. J'aurais voulu le revoir, l'amuser, et meme le garder. Je ne sais quelle tendre sollicitude s'eveillait en moi pour ce pauvre petit etre, voyageur et miserable sur la terre. Je revai de lui toute la nuit, et des le matin je courus pour le voir. Mais deja la Zingara etait partie, et je gravis la montagne sans pouvoir la decouvrir. Elle s'etait levee avant le jour, et avait pris la route du sud, avec son enfant et ma guitare, que je lui avais donnee, la sienne etant brisee a son grand regret. --Albert! Albert! s'ecria Consuelo saisie d'une emotion extraordinaire. Cette guitare est a Venise chez mon maitre Porpora, qui me la conserve, et a qui je la redemanderai pour ne jamais m'en separer. Elle est en ebene, avec un chiffre incruste en argent, un chiffre que je me rappelle bien: "A.R." Ma mere, qui manquait de memoire, pour avoir vu trop de choses, ne se souvenait ni de votre nom, ni de celui de votre chateau, ni meme du pays ou cette aventure lui etait arrivee. Mais elle m'a souvent parle de l'hospitalite qu'elle avait recue chez le possesseur de cette guitare, et de la charite touchante d'un jeune et beau seigneur qui m'avait portee dans ses bras pendant une demi-lieue, en causant avec elle comme avec son egale. O mon cher Albert! je me souviens aussi de tout cela! A chaque parole de votre recit, ces images, longtemps assoupies dans mon cerveau, se sont reveillees une a une; et voila pourquoi vos montagnes ne pouvaient pas sembler absolument nouvelles a mes yeux; voila pourquoi je m'efforcais en vain de savoir la cause des souvenirs confus qui venaient m'assaillir dans ce paysage; voila pourquoi surtout j'ai senti pour vous, a la premiere vue, mon coeur tressaillir et mon front s'incliner respectueusement, comme si j'eusse retrouve un ami et un protecteur longtemps perdu et regrette. --Crois-tu donc, Consuelo, lui dit Albert en la pressant contre son sein, que je ne t'aie pas reconnue des le premier instant? En vain tu as grandi, en vain tu t'es transformee et embellie avec les annees. J'ai une memoire (present merveilleux, quoique souvent funeste!) qui n'a pas besoin des yeux et des paroles pour s'exercer a travers l'espace des siecles et des jours. Je ne savais pas que tu etais ma Zingarella cherie; mais je savais bien que je t'avais deja connue, deja aimee, deja pressee sur mon coeur, qui, des ce moment, s'est attache et identifie au tien, a mon insu, pour toute ma vie. XLVI. En parlant ainsi, ils arriverent a l'embranchement des deux routes ou Consuelo avait rencontre Zdenko, et de loin ils apercurent la lueur de sa lanterne, qu'il avait posee a terre a cote de lui. Consuelo, connaissant desormais les caprices dangereux et la force athletique de l'_innocent_, se pressa involontairement contre Albert, en signalant cet indice de son approche. --Pourquoi craignez-vous cette douce et affectueuse creature? lui dit le jeune comte, surpris et heureux pourtant de cette frayeur. Zdenko vous cherit, quoique depuis la nuit derniere un mauvais reve qu'il a fait l'ait rendu recalcitrant a mes desirs, et un peu hostile au genereux projet que vous formiez de venir me chercher: mais il a la soumission d'un enfant des que j'insiste aupres de lui, et vous allez le voir a vos pieds si je dis un mot. --Ne l'humiliez pas devant moi, repondit Consuelo; n'aggravez pas l'aversion que je lui inspire. Quand nous l'aurons depasse, je vous dirai quels motifs serieux j'ai de le craindre et de l'eviter desormais. --Zdenko est un etre quasi celeste, reprit Albert, et je ne pourrai jamais le croire redoutable pour qui que ce soit. Son etat d'extase perpetuelle lui donne la purete et la charite des anges. --Cet etat d'extase que j'admire moi-meme, Albert, est une maladie quand il se prolonge. Ne vous abusez pas a cet egard. Dieu ne veut pas que l'homme abjure ainsi le sentiment et la conscience de sa vie reelle pour s'elever trop souvent a de vagues conceptions d'un monde ideal. La demence et la fureur sont au bout de ces sortes d'ivresses, comme un chatiment de l'orgueil et de l'oisivete." Cynabre s'arreta devant Zdenko, et le regarda d'un air affectueux, attendant quelque caresse que cet ami ne daigna pas lui accorder. Il avait la tete dans ses deux mains, dans la meme attitude et sur le meme rocher ou Consuelo l'avait laisse. Albert lui adressa la parole en bohemien, et il repondit a peine. Il secouait la tete d'un air decourage; ses joues etaient inondees de larmes, et il ne voulait pas seulement regarder Consuelo. Albert eleva la voix, et l'interpella avec force; mais il y Avait plus d'exhortation et de tendresse que de commandement et de reproche dans les indexions de sa voix. Zdenko se leva enfin, et alla tendre la main a Consuelo, qui la lui serra en tremblant. "Maintenant, lui dit-il en allemand, en la regardant avec douceur, quoique avec tristesse, tu ne dois plus me craindre: mais tu me fais bien du mal, et je sens que ta main est pleine de nos malheurs." Il marcha devant eux, en echangeant de temps en temps quelques paroles avec Albert. Ils suivaient la galerie solide et spacieuse que Consuelo n'avait pas encore parcourue de ce cote, et qui les conduisit a une voute ronde, ou ils retrouverent l'eau de la source, affluant dans un vaste bassin fait de main d'homme, et revetu de pierres taillees. Elle s'en echappait par deux courants, dont l'un se perdait dans les cavernes, et l'autre se dirigeait vers la citerne du chateau. Ce fut celui-la que Zdenko ferma, en replacant de sa main herculeenne trois enormes pierres qu'il derangeait lorsqu'il voulait tarir la citerne jusqu'au niveau de l'arcade et de l'escalier par ou l'on remontait a la terrasse d'Albert. "Asseyons-nous ici, dit le comte a sa compagne, pour donner a l'eau du puits le temps de s'ecouler par un deversoir.... --Que je connais trop bien, dit Consuelo en frissonnant de la tete aux pieds. --Que voulez-vous dire? demanda Albert en la regardant avec surprise. --Je vous l'apprendrai plus tard, repondit Consuelo. Je ne veux pas vous attrister et vous emouvoir maintenant par l'idee des perils que j'ai surmontes.... --Mais que veut-elle dire? s'ecria Albert epouvante, en regardant Zdenko." Zdenko repondit en bohemien d'un air d'indifference, en petrissant Avec ses longues mains brunes des amas de glaise qu'il placait dans l'interstice des pierres de son ecluse, pour hater l'ecoulement de la citerne. "Expliquez-vous, Consuelo, dit Albert avec agitation; je ne peux rien comprendre a ce qu'il me dit. Il pretend que ce n'est pas lui qui vous a amenee jusqu'ici, que vous y etes venue par des souterrains que je sais impenetrables, et ou une femme delicate n'eut jamais ose se hasarder ni pu se diriger. Il dit (grand Dieu! que ne dit-il pas, le malheureux), que c'est le destin qui vous a conduite, et que l'archange Michel (qu'il appelle le superbe et le dominateur) vous a fait passer a travers l'eau et les abimes. --Il est possible, repondit Consuelo avec un sourire, que l'archange Michel s'en soit mele; car il est certain que je suis venue par le deversoir de la fontaine, que j'ai devance le torrent a la course, que je me suis crue perdue deux ou trois fois, que j'ai traverse des cavernes et des carrieres ou j'ai pense devoir etre etouffee ou engloutie a chaque pas; et pourtant ces dangers n'etaient pas plus affreux que la colere de Zdenko lorsque le hasard ou la Providence m'ont fait retrouver la bonne route." Ici, Consuelo, qui s'exprimait toujours en espagnol avec Albert, lui raconta en peu de mots l'accueil que son pacifique Zdenko lui avait fait, et la tentative de l'enterrer vivante, qu'il avait presque entierement executee, au moment ou elle avait eu la presence d'esprit de l'apaiser par une phrase singulierement heretique. Une sueur froide ruissela sur le front d'Albert en apprenant ces details incroyables, et il lanca plusieurs fois sur Zdenko des regards terribles, comme s'il eut voulu l'aneantir. Zdenko, en les rencontrant, prit une etrange expression de revolte et de dedain. Consuelo trembla de voir ces deux insenses se tourner l'un contre l'autre; car, malgre la haute sagesse et l'exquisite de sentiments qui inspiraient la plupart des discours d'Albert, il etait bien evident pour elle que sa raison avait recu de graves atteintes dont elle ne se releverait peut-etre jamais entierement. Elle essaya de les reconcilier en leur disant a chacun des paroles affectueuses. Mais Albert, se levant, et remettant les clefs de son ermitage a Zdenko, lui adressa quelques mots tres-froids, auxquels Zdenko se soumit a l'instant meme. Il reprit sa lanterne, et s'eloigna en chantant des airs bizarres sur des paroles incomprehensibles. "Consuelo, dit Albert lorsqu'il l'eut perdu de vue, si ce fidele animal qui se couche a vos pieds devenait enrage; oui, si mon pauvre Cynabre compromettait votre vie par une fureur involontaire, il me faudrait bien le tuer; et croyez que je n'hesiterais pas, quoique ma main n'ait jamais verse de sang, meme celui des etres inferieurs a l'homme.... Soyez donc tranquille, aucun danger ne vous menacera plus. --De quoi parlez-vous, Albert? repondit la jeune fille inquiete de cette allusion imprevue. Je ne crains plus rien. Zdenko est encore un homme, bien qu'il ait perdu la raison par sa faute peut-etre, et aussi un peu par la votre. Ne parlez ni de sang ni de chatiment. C'est a vous de le ramener a la verite et de le guerir au lieu d'encourager son delire. Venez, partons; je tremble que le jour ne se leve et ne nous surprenne a notre arrivee. --Tu as raison, dit Albert en reprenant sa route. La sagesse parle par ta bouche, Consuelo. Ma folie a ete contagieuse pour cet infortune, et il etait temps que tu vinsses-nous tirer de cet abime ou nous roulions tous les deux. Gueri par toi, je tacherai de guerir Zdenko.... Et si pourtant je n'y reussis point, si sa demence met encore ta vie en peril, quoique Zdenko soit un homme devant Dieu, et un ange dans sa tendresse pour moi, quoiqu'il soit le seul veritable ami que j'aie eu jusqu'ici sur la terre ... sois certaine, Consuelo, que je l'arracherai de mes entrailles et que tu ne le reverras jamais. --Assez, assez, Albert! murmura Consuelo, incapable apres tant de frayeurs de supporter une frayeur nouvelle. N'arretez pas votre pensee sur de pareilles suppositions. J'aimerais mieux cent fois perdre la vie que de mettre dans la votre une necessite et un desespoir semblables." Albert ne l'ecoutait point, et semblait egare. Il oubliait de la soutenir, et ne la voyait plus defaillir et se heurter a chaque pas. Il etait absorbe par l'idee des dangers qu'elle avait courus pour lui; et dans sa terreur en se les retracant, dans sa sollicitude ardente, dans sa reconnaissance exaltee, il marchait rapidement, faisant retentir le souterrain de ses exclamations entrecoupees, et la laissant se trainer derriere lui avec des efforts de plus en plus penibles. Dans cette situation cruelle, Consuelo pensa a Zdenko, qui etait derriere elle, et qui pouvait revenir sur ses pas; au torrent, qu'il tenait toujours pour ainsi dire dans sa main, et qu'il pouvait dechainer encore une fois au moment ou elle remonterait le puits seule et privee du secours d'Albert. Car celui-ci, en proie a une fantaisie nouvelle, semblait la voir devant lui et suivre un fantome trompeur, tandis qu'il l'abandonnait dans les tenebres. C'en etait trop pour une femme, et pour Consuelo elle-meme. Cynabre marchait aussi vite que son maitre, et fuyait emportant le flambeau; Consuelo avait laisse le sien dans la cellule. Le chemin faisait des angles nombreux, derriere lesquels la clarte disparaissait a chaque instant. Consuelo heurta contre un de ces angles, tomba, et ne put se relever. Le froid de la mort parcourut tous ses membres. Une derniere apprehension se presenta rapidement a son esprit. Zdenko, pour cacher l'escalier et l'issue de la citerne, avait probablement recu l'ordre de lacher l'ecluse apres un temps determine. Lors meme que la haine ne l'inspirerait pas, il devait obeir par habitude a cette precaution necessaire. C'en est donc fait, pensa Consuelo en faisant de vaines tentatives pour se trainer sur ses genoux. Je suis la proie d'un destin impitoyable. Je ne sortirai plus de ce souterrain funeste; mes yeux ne reverront plus la lumiere du ciel. Deja un voile plus epais que celui des tenebres exterieures s'etendait sur sa vue, ses mains s'engourdissaient, et une apathie qui ressemblait au dernier sommeil suspendait ses terreurs. Tout a coup elle se sent pressee et soulevee dans des bras puissants, qui la saisissent et l'entrainent vers la citerne. Un sein embrase palpite contre le sien, et le rechauffe; une voix amie et caressante lui adresse de tendres paroles; Cynabre bondit devant elle en agitant la lumiere. C'est Albert, qui, revenu a lui, l'emporte et la sauve, avec la passion d'une mere qui vient de perdre et de retrouver son enfant. En trois minutes ils arriverent au canal ou l'eau de la source venait de s'epancher; ils atteignirent l'arcade et l'escalier de la citerne. Cynabre, habitue a cette dangereuse ascension, s'elanca le premier, comme s'il eut craint d'entraver les pas de son maitre en se tenant trop pres de lui. Albert, portant Consuelo d'un bras et se cramponnant de l'autre a la chaine, remonta cette spirale au fond de laquelle l'eau s'agitait deja pour remonter aussi. Ce n'etait pas le moindre des dangers que Consuelo eut traverses; mais elle n'avait plus peur. Albert etait doue d'une force musculaire aupres de laquelle celle de Zdenko n'etait qu'un jeu, et dans ce moment il etait anime d'une puissance surnaturelle. Lorsqu'il deposa son precieux fardeau sur la margelle du puits, a la clarte de l'aube naissante, Consuelo respirant enfin, et se detachant de sa poitrine haletante, essuya avec son voile son large front baigne de sueur. "Ami, lui dit-elle avec tendresse, sans vous j'allais mourir, et vous m'avez rendu tout ce que j'ai fait pour vous; mais je sens maintenant votre fatigue plus que vous-meme, et il me semble que je vais y succomber a votre place. --O ma petite Zingarella! lui dit Albert avec enthousiasme en baisant le voile qu'elle appuyait sur son visage, tu es aussi legere dans mes bras que le jour ou je t'ai descendue du Schreckenstein pour te faire entrer dans ce chateau. --D'ou vous ne sortirez plus sans ma permission. Albert, n'oubliez pas vos serments! --Ni toi les tiens, lui repondit-il en s'agenouillant devant elle." Il l'aida a s'envelopper avec le voile et a traverser sa chambre, d'ou elle s'echappa furtive pour regagner la sienne propre. On commencait a s'eveiller dans le chateau. Deja la chanoinesse faisait entendre a l'etage inferieur une toux seche et percante, signal de son lever. Consuelo eut le bonheur de n'etre vue ni entendue de personne. La crainte lui fit retrouver des ailes pour se refugier dans son appartement. D'une main agitee elle se debarrassa de ses vetements souilles et dechires, et les cacha dans un coffre dont elle ota la clef. Elle recouvra la force et la memoire necessaires pour faire disparaitre toute trace de son mysterieux voyage. Mais a peine eut-elle laisse tomber sa tete accablee sur son chevet, qu'un sommeil lourd et brulant plein de reves fantastiques et d'evenements epouvantables, vint l'y clouer sous le poids de la fievre envahissante et inexorable. XLVII. Cependant la chanoinesse Wenceslawa, apres une demi-heure d'oraisons, monta l'escalier, et, suivant sa coutume, consacra le premier soin de sa journee a son cher neveu. Elle se dirigea vers la porte de sa chambre, et colla son oreille contre la serrure, quoique avec moins d'esperance que jamais d'entendre les legers bruits qui devaient lui annoncer son retour. Quelles furent sa surprise et sa joie, lorsqu'elle saisit le son egal de sa respiration durant le sommeil! Elle fit un grand signe de croix, et se hasarda a tourner doucement la clef dans la serrure, et a s'avancer sur la pointe du pied. Elle vit Albert paisiblement endormi dans son lit, et Cynabre couche en rond sur le fauteuil voisin. Elle n'eveilla ni l'un ni l'autre, et courut trouver le comte Christian, qui, prosterne dans son oratoire, demandait avec sa resignation accoutumee que son fils lui fut rendu, soit dans le ciel, soit sur la terre. "Mon frere, lui dit-elle a voix basse en s'agenouillant aupres de lui, suspendez vos prieres, et cherchez dans votre coeur les plus ferventes benedictions. Dieu vous a exauce!" Elle n'eut pas besoin de s'expliquer davantage. Le vieillard, se retournant vers elle, et rencontrant ses petits yeux clairs animes d'une joie profonde et sympathique, leva ses mains dessechees vers l'autel, en s'ecriant d'une voix eteinte: "Mon Dieu, vous m'avez rendu mon fils!" Et tous deux, par une meme inspiration, se mirent a reciter alternativement a demi-voix les versets du beau cantique de Simeon: _Maintenant je puis mourir_, etc. On resolut de ne pas reveiller Albert. On appela le baron, le chapelain, tous les serviteurs, et l'on ecouta devotement la messe d'actions de graces dans la chapelle du chateau. Amelie apprit avec une joie sincere le retour de son cousin; mais elle trouva fort injuste que, pour celebrer pieusement cet heureux evenement, on la fit lever a cinq heures du matin pour avaler une messe durant laquelle il lui fallut etouffer bien des baillements. "Pourquoi votre amie, la bonne Porporina, ne s'est-elle pas unie a nous pour remercier la Providence? dit le comte Christian a sa niece lorsque la messe fut finie. --J'ai essaye de la reveiller, repondit Amelie. Je l'ai appelee, secouee, et avertie de toutes les facons; mais je n'ai jamais pu lui rien faire comprendre, ni la decider a ouvrir les yeux. Si elle n'etait brulante et rouge comme le feu, je l'aurais crue morte. Il faut qu'elle ait bien mal dormi cette nuit et qu'elle ait la fievre. --Elle est malade, en ce cas, cette digne personne! reprit le vieux comte. Ma chere soeur Wenceslawa, vous devriez aller la voir et lui porter les soins que son etat reclame. A Dieu ne plaise qu'un si beau jour soit attriste par la souffrance de cette noble fille! --J'irai, mon frere, repondit la chanoinesse, qui ne disait plus un mot et ne faisait plus un pas a propos de Consuelo sans consulter les regards du chapelain. Mais ne vous tourmentez pas, Christian; ce ne sera rien! La signora Nina est tres nerveuse. Elle sera bientot guerie. --N'est-ce pas pourtant une chose bien singuliere, dit-elle au chapelain un instant apres, lorsqu'elle put le prendre a part, que cette fille ait predit le retour d'Albert avec tant d'assurance et de verite! Monsieur le chapelain, nous nous sommes peut-etre trompes sur son compte. C'est peut-etre une espece de sainte qui a des revelations? --Une sainte serait venue entendre la messe, au lieu d'avoir la fievre dans un pareil moment, objecta le chapelain d'un air profond." Cette remarque judicieuse arracha un soupir a la chanoinesse. Elle alla neanmoins voir Consuelo, et lui trouva une fievre brulante, accompagnee d'une somnolence invincible. Le chapelain fut appele, et declara qu'elle serait fort malade si cette fievre continuait. Il interrogea la jeune baronne pour savoir si sa voisine de chambre n'avait pas eu une nuit tres agitee. "Tout au contraire, repondit Amelie, je ne l'ai pas entendue remuer. Je m'attendais, d'apres ses predictions et les beaux contes qu'elle nous faisait depuis quelques jours, a entendre le sabbat danser dans son appartement. Mais il faut que le diable l'ait emportee bien loin d'ici, ou qu'elle ait affaire a des lutins fort bien appris, car elle n'a pas bouge, que je sache, et mon sommeil n'a pas ete trouble un seul instant." Ces plaisanteries parurent de fort mauvais gout au chapelain; et la chanoinesse, que son coeur sauvait des travers de son esprit, les trouva deplacees au chevet d'une compagne gravement malade. Elle n'en temoigna pourtant rien, attribuant l'aigreur de sa niece a une jalousie trop bien fondee; et elle demanda au chapelain quels medicaments il fallait administrer a la Porporina. Il ordonna un calmant, qu'il fut impossible de lui faire avaler. Ses dents etaient contractees, et sa bouche livide repoussait tout breuvage. Le chapelain prononca que c'etait un mauvais signe. Mais avec une apathie malheureusement trop contagieuse dans cette maison, il remit a un nouvel examen le jugement qu'il pouvait porter sur la malade: _On verra; il faut attendre; on ne peut encore rien decider_. Telles etaient les sentences favorites de l'Esculape tonsure. "Si cela continue, repeta-t-il en quittant la chambre de Consuelo, il faudra songer a appeler un medecin; car je ne prendrai pas sur moi de soigner un cas extraordinaire d'affection morale. Je prierai pour cette demoiselle; et peut-etre dans la situation d'esprit ou elle s'est trouvee depuis ces derniers temps, devons-nous attendre de Dieu seul des secours plus efficaces que ceux de l'art." On laissa une servante aupres de Consuelo, et on alla se preparer a dejeuner. La chanoinesse petrit elle-meme le plus beau gateau qui fut jamais sorti de ses mains savantes. Elle se flattait qu'Albert, apres un long jeune, mangerait avec plaisir ce mets favori. La belle Amelie fit une toilette eblouissante de fraicheur, en se disant que son cousin aurait peut-etre quelque regret de l'avoir offensee et irritee quand il la retrouverait si seduisante. Chacun songeait a menager quelque agreable surprise au jeune comte; et l'on oublia le seul etre dont on eut du s'occuper, la pauvre Consuelo, a qui on etait redevable de son retour, et qu'Albert allait etre impatient de revoir. Albert s'eveilla bientot, et au lieu de faire d'inutiles efforts pour se rappeler les evenements de la veille, comme il lui arrivait toujours apres les acces de demence qui le conduisaient a sa demeure souterraine, il retrouva promptement la memoire de son amour et du bonheur que Consuelo lui avait donne. Il se leva a la hate, s'habilla, se parfuma, et courut se jeter dans les bras de son pere et de sa tante. La joie de ces bons parents fut portee au comble lorsqu'ils virent qu'Albert jouissait de toute sa raison, qu'il avait conscience de sa longue absence, et qu'il leur en demandait pardon avec une ardente tendresse, leur promettant de ne plus leur causer jamais ce chagrin et ces inquietudes. Il vit les transports qu'excitait ce retour au sentiment de la realite. Mais il remarqua les menagements qu'on s'obstinait a garder pour lui cacher sa position, et il se sentit un peu humilie d'etre traite encore comme un enfant, lorsqu'il se sentait redevenu un homme. Il se soumit a ce chatiment trop leger pour le mal qu'il avait cause, en se disant que c'etait un avertissement salutaire, et que Consuelo lui saurait gre de le comprendre et de l'accepter. Lorsqu'il s'assit a table, au milieu des caresses, des larmes de bonheur, et des soins empresses de sa famille, il chercha des yeux avec anxiete celle qui etait devenue necessaire a sa vie et a son repos. 11 vit sa place vide, et n'osa demander pourquoi la Porporina ne descendait pas. Cependant la chanoinesse, qui le voyait tourner la tete et tressaillir chaque fois qu'on ouvrait les portes, crut devoir eloigner de lui toute inquietude en lui disant que leur jeune hotesse avait mal dormi, qu'elle se reposait, et souhaitait garder le lit une partie de la journee. Albert comprit bien que sa liberatrice devait etre accablee de fatigue, et neanmoins l'effroi se peignit sur son visage a cette nouvelle. "Ma tante, dit-il, ne pouvant contenir plus longtemps son emotion, je pense que si la fille adoptive du Porpora etait serieusement indisposee, nous ne serions pas tous ici, occupes tranquillement a manger et a causer autour d'une table. --Rassurez-vous donc, Albert, dit Amelie en rougissant de depit, la Nina est occupee a rever de vous, et a augurer votre retour qu'elle attend en dormant, tandis que-nous le fetons ici dans la joie." Albert devint pale d'indignation, et lancant a sa cousine un regard foudroyant: "Si quelqu'un ici m'a attendu en dormant, dit-il, ce n'est pas la personne que vous nommez qui doit en etre remerciee; la fraicheur de vos joues, ma belle cousine, atteste que vous n'avez pas perdu en mon absence une heure de sommeil, et que vous ne sauriez avoir en ce moment aucun besoin de repos. Je vous en rends grace de tout mon coeur; car il me serait tres-penible de vous en demander pardon comme j'en demande pardon, avec honte et douleur a tous les autres membres et amis de ma famille. --Grand merci de l'exception, repartit Amelie, vermeille de colere: je m'efforcerai de la meriter toujours, en gardant mes veilles et mes soucis pour quelqu'un qui puisse m'en savoir gre, et ne pas s'en faire un jeu." Cette petite altercation, qui n'etait pas nouvelle entre Albert et sa fiancee, mais qui n'avait jamais ete aussi vive de part et d'autre, jeta, malgre tous les efforts qu'on fit pour en distraire Albert, de la tristesse et de la contrainte sur le reste de la matinee. La chanoinesse alla voir plusieurs fois sa malade, et la trouva toujours plus brulante et plus accablee. Amelie, que l'inquietude d'Albert blessait comme une injure personnelle, alla pleurer dans sa chambre. Le chapelain se prononca au point de dire a la chanoinesse qu'il faudrait envoyer chercher un medecin le soir, si la fievre ne cedait pas. Le comte Christian retint son fils aupres de lui, pour le distraire d'une sollicitude qu'il ne comprenait pas et qu'il croyait encore maladive. Mais en l'enchainant a ses cotes par des paroles affectueuses, le bon vieillard ne sut pas trouver le moindre sujet de conversation et d'epanchement avec cet esprit qu'il n'avait jamais voulu sonder, dans la crainte d'etre vaincu et domine par une raison superieure a la sienne en matiere de religion. Il est bien vrai que le comte Christian appelait folie et revolte cette vive lumiere qui percait au milieu des bizarreries d'Albert, et dont les faibles yeux d'un rigide catholique n'eussent pu soutenir l'eclat; mais il se raidissait contre la sympathie qui l'excitait a l'interroger serieusement. Chaque fois qu'il avait essaye de redresser ses heresies, il avait ete reduit au silence par des arguments pleins de droiture et de fermete. La nature ne l'avait point fait eloquent. Il n'avait pas cette faconde animee qui entretient la controverse, encore moins ce charlatanisme de discussion qui, a defaut de logique, en impose par un air de science et des fanfaronnades de certitude. Naif et modeste, il se laissait fermer la bouche; il se reprochait de n'avoir pas mis a profit les annees de sa jeunesse pour s'instruire de ces choses profondes qu'Albert lui opposait; et, certain qu'il y avait dans les abimes de la science theologique des tresors de verite, dont un plus habile et plus erudit que lui eut pu ecraser l'heresie d'Albert, il se cramponnait a sa foi ebranlee, se rejetant, pour se dispenser d'agir plus energiquement, sur son ignorance et sa simplicite, qui enorgueillissaient trop le rebelle et lui faisaient ainsi plus de mal que de bien. Leur entretien, vingt fois interrompu par une sorte de crainte mutuelle, et vingt fois repris avec effort de part et d'autre, finit donc par tomber de lui-meme. Le vieux Christian s'assoupit sur son fauteuil, et Albert le quitta pour aller s'informer de l'etat de Consuelo, qui l'alarmait d'autant plus qu'on faisait plus d'efforts pour le lui cacher. Il passa plus de deux heures a errer dans les corridors du chateau, guettant la chanoinesse et le chapelain au passage pour leur demander des nouvelles. Le chapelain s'obstinait a lui repondre avec concision et reserve; la chanoinesse se composait un visage riant des qu'elle l'apercevait, et affectait de lui parler d'autre chose, pour le tromper par une apparence de securite. Mais Albert voyait bien qu'elle commencait a se tourmenter serieusement, qu'elle faisait des voyages toujours plus frequents a la chambre de Consuelo; et il remarquait qu'on ne craignait pas d'ouvrir et de fermer a chaque instant les portes, comme si ce sommeil pretendu paisible et necessaire, n'eut pu etre trouble par le bruit et l'agitation. Il s'enhardit jusqu'a approcher de cette chambre ou il eut donne sa vie pour penetrer un seul instant. Elle etait precedee d'une premiere piece, et separee du corridor par deux portes epaisses qui ne laissaient de passage ni a l'oeil ni a l'oreille. La chanoinesse, remarquant cette tentative, avait tout ferme et verrouille, et ne se rendait plus aupres de la malade qu'en passant par la chambre d'Amelie qui y etait contigue, et ou Albert n'eut ete chercher des renseignements qu'avec une mortelle repugnance. Enfin, le voyant exaspere, et craignant le retour de son mal, elle prit sur elle de mentir; et, tout en demandant pardon a Dieu dans son coeur, elle lui annonca que la malade allait beaucoup mieux, et qu'elle se promettait de descendre pour diner avec la famille. Albert ne se mefia pas des paroles de sa tante, dont les levres pures n'avaient jamais offense la verite ouvertement comme elles venaient de le faire; et il alla retrouver le vieux comte, en hatant de tous ses voeux l'heure qui devait lui rendre Consuelo et le bonheur. Mais cette heure sonna en vain; Consuelo ne parut point. La chanoinesse, faisant de rapides progres dans l'art du mensonge, raconta qu'elle s'etait levee, mais qu'elle s'etait sentie un peu faible, et avait prefere diner dans sa chambre. On feignit meme de lui envoyer une part choisie des mets les plus delicats. Ces ruses triompherent de l'effroi d'Albert. Quoiqu'il eprouvat une tristesse accablante et comme un pressentiment d'un malheur inoui, il se soumit, et fit des efforts pour paraitre calme. Le soir, Wenceslawa vint, avec un air de satisfaction qui n'etait presque plus joue, dire que la Porporina etait mieux; qu'elle n'avait plus le teint anime, que son pouls etait plutot faible que plein, et qu'elle passerait certainement une excellente nuit. "Pourquoi donc suis-je glace de terreur, malgre ces bonnes nouvelles?" pensa le jeune comte en prenant conge de ses parents a l'heure accoutumee. Le fait est que la bonne chanoinesse, qui, malgre sa maigreur et sa difformite, n'avait jamais ete malade de sa vie, n'entendait rien du tout aux maladies des autres. Elle voyait Consuelo passer d'une rougeur devorante a une paleur bleuatre, son sang agite se congeler dans ses arteres, et sa poi