The Project Gutenberg EBook of George Sand, by Elme Caro This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included with this eBook or online at www.gutenberg.net Title: George Sand Author: Elme Caro Release Date: July 28, 2004 [EBook #13038] Language: French Character set encoding: ASCII *** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK GEORGE SAND *** Produced by Wilelmina Malliere and the Online Distributed Proofreading Team. This file was produced from images generously made available by the Bibliotheque nationale de France (BnF/Gallica) at http://gallica.bnf.fr LES GRANDS ECRIVAINS FRANCAIS GEORGE SAND PAR E. CARO DE L'ACADEMIE FRANCAISE PARIS LIBRAIRIE HACHETTE ET C^[ie] 79, BOULEVARD SAINT-GERMAIN, 79 1887 [Illustration: GEORGE SAND. REPRODUCTION DU DESSIN DE COUTURE.] GEORGE SAND CHAPITRE PREMIER LES ANNEES D'ENFANCE ET DE JEUNESSE DE GEORGE SAND LES ORIGINES ET LA FORMATION DE SON ESPRIT "On ne lit plus George Sand", nous dit-on. Soit; mais, ne fut-ce que pour l'honneur de la langue francaise, on reviendra, nous le croyons, sinon a toute l'oeuvre, du moins a une partie de cette oeuvre epuree par le temps, triee avec soin par le gout public, superieure aux vicissitudes et aux caprices de l'opinion. Quand on nous a demande de rassembler nos souvenirs sur cet auteur et de les faire revivre dans ce temps si etrangement dedaigneux et si vite oublieux, on est alle au-devant d'un secret desir que nous avions de faire appel, un jour ou l'autre, a nos impressions d'autrefois, de les ranimer par une nouvelle lecture, de les produire a la lumiere en les rectifiant et les temperant par l'experience acquise et la comparaison. Sand! cette syllabe magique resumait pour nous des journees de reveries delicieuses et de discussions passionnees. Elle represente tant de passions genereuses, tant d'aspirations confuses, de temerites de pensee, de decouragements profonds, d'esperances surhumaines melees a l'elegante torture du doute! c'etait en une seule conscience, en une seule imagination, une partie d'une generation qui se tourmentait vaguement au milieu d'un etat de choses prospere et tranquille en apparence, aux approches de 1848, comme si la tranquillite un peu monotone des evenements etait une excitation a desirer autre chose, a souhaiter l'emotion, a se precipiter dans l'inconnu des faits ou des idees: generation heureuse, en somme, bien que deja remuee par des pressentiments obscurs. Une vague idee de reforme ou de renovation sociale, plus ardente que precise, planait dans beaucoup d'esprits, agites sans trop savoir pourquoi. C'etait le temps ou un jeune homme "ayant le tourment des choses divines", comme disait George Sand, pouvait se donner la joie d'entendre, dans la meme journee, les appels splendides de Lacordaire a Notre-Dame, et, le soir, l'emouvante voix de Mlle Rachel au Theatre-Francais dans quelque grande tragedie, ou bien encore s'enivrer de la prose exquise et presque rythmee d'Alfred de Musset, revele sur la meme scene. On lisait quelque grande et profonde poesie de Victor Hugo sur la mort recente de sa fille; on discutait sur tel ou tel portrait des _Girondins_ de Lamartine; on devorait _la Mare au Diable_, ce petit chef-d'oeuvre de poesie rustique qui rachetait par son charme l'erreur prolixe du _Meunier d'Angibault_. C'etait un temps sature d'idees et d'emotions, singulierement caracterise par un de ces grands poetes qui disait alors: "La France s'ennuie", et, chose plus singuliere, qui le lui faisait croire, confondant l'ennui avec la secrete fermentation des esprits, mecontents du present qui ne leur donnait pas assez d'emotions. Je prends les annees deja lointaines de 1846 et 1847, parce qu'elles marquent l'apogee d'influence et de gloire ou s'eleva le nom de George Sand, une gloire formee dans la tempete. On n'a pas perdu le souvenir des polemiques exaltees dont George Sand etait alors l'occasion ou le pretexte. Doit-on s'etonner, si l'on y reflechit, que cette renommee brillante et orageuse oscillat, au souffle des opinions contraires, entre l'admiration et l'anatheme? Bien peu d'esprits gardaient la mesure a son egard. C'etaient tantot des fureurs justicieres et vengeresses contre une reformatrice audacieuse, tantot une idolatrie lyrique comme les oeuvres qui en etaient l'objet, une acclamation bruyante en l'honneur des idees et des principes confondus, dans une sorte d'apotheose dereglee, avec la puissance de l'inspiration et la beaute du style. Toutes ces passions sont bien tombees aujourd'hui. Il y a place maintenant, a ce qu'il semble, au milieu d'une indifference reelle ou affectee, pour un jugement plus impartial, peut-etre pour une admiration mieux raisonnee et plus libre. En tout cas, s'il est vrai que ce soit l'oubli qui ait fait disparaitre egalement les deux partis, celui de l'injure et celui de la louange a outrance, s'il est vrai qu'on ne lise plus meme les oeuvres qui ont ete le pretexte enflamme de tant de jugements contradictoires, notre etude aura un merite, celui d'une exploration dans des regions devenues inconnues, quelque chose comme un voyage de decouvertes. De cette annee de 1847 remontons de quelque quinze ou seize ans en arriere, vers la fin de l'hiver de 1831, ou George Sand vint s'installer a Paris avec le berceau de sa fille et son tres leger bagage, quelques cahiers griffonnes a Nohant au milieu du bruit des enfants, sans une connaissance, sans un appui dans le monde des lettres, au milieu de ce vaste desert d'hommes, dont plusieurs etaient des concurrents redoutables, armes pour la lutte et prets a defendre contre la nouvelle venue tous les acces des librairies, des journaux et des revues. J'ai essaye souvent de me representer l'etat d'esprit de la baronne Aurore Dudevant, quand, a l'age de vingt-sept ans, elle vint tenter l'avenir dans l'ignorance complete de ses forces, transfuge volontaire de la maison et de la vie conjugales, prete a faire pour son compte, et peut-etre aussi pour l'instruction des autres, l'epreuve de ce grand probleme, l'independance absolue de la femme. Quelle nature deja complexe! Que d'influences contradictoires s'etaient croisees et melees en elle! A la voir a sa table de travail, dans sa mansarde du quai Saint-Michel, affublee de sa redingote en gros drap gris, ou bien encore a la suivre avec ses amis berrichons au restaurant Pinson, a l'estaminet, aux musees, aux concerts, au parterre des theatres le soir des premieres representations, naivement curieuse de tout ce qui interessait alors la jeunesse intelligente, de tous les evenements litteraires et politiques des assemblees, des clubs et de la rue, qui donc reconnaitrait dans cet etudiant quelque peu tapageur l'eleve mystique du couvent des Anglaises, l'humble et douce amie de la soeur Alicia, ou bien encore la pastoure des champs du Berry, l'aventureuse et reveuse enfant des bruyeres et des bois? Ce petit jeune homme delure qui fait le soir de si gaies promenades dans le quartier Latin avec une troupe de camarades, sous la conduite d'un tres vieux jeune homme vaniteux, Henri Delatouche, le chef de la boheme litteraire de ce temps,--cet observateur vagabond, ce novice romancier, c'est une femme, tres serieuse au fond, qui a connu deja de mortelles tristesses, qui a beaucoup vecu par la douleur, si la douleur fait vivre, qui a souffert dans toutes ses affections intimes, qui a ete meurtrie par tous les liens de la famille; ces liens etaient meme devenus pour elle un supplice insupportable par la fatalite des circonstances et sans doute aussi par cette autre fatalite que chacun porte en soi et dont chacun est l'industrieux et cruel artiste. Elle vient essayer de se refaire a Paris une existence nouvelle, en dehors de toutes les lois de l'opinion et de tous les instincts de son sexe. Elle veut mettre la nature elle-meme dans son jeu et la contraindre a son caprice; elle _virilise_ autant qu'elle peut sa maniere de vivre, son costume, ses gouts, ses opinions, son talent. Elle va essayer de toutes les doctrines qui circulent a travers le monde, qui lui font esperer un meilleur avenir pour l'humanite; elle a toutes les curiosites intellectuelles; elle va les experimenter sur le vif; elle a l'impatience genereuse et dereglee du vrai absolu, et ce qu'elle a concu comme vrai, elle n'imagine pas qu'on puisse l'ajourner un seul instant. Deja, a vingt-sept ans, que de regions d'idees n'a-t-elle pas explorees, en les traversant toutes sans se satisfaire et s'arreter dans aucune! Comme Wilhelm Meister, elle peut compter ses annees d'apprentissage, et d'un apprentissage si rude! L'_Histoire de ma vie_[1] nous les fera parcourir, et nous suivrons, dans cet itineraire exact, plus d'un sentier douloureux. Nous saisirons la, en meme temps, les sources mysterieuses d'ou jaillit son imagination naissante. La premiere de ces sources, c'est a son origine meme qu'il faut la rapporter. George Sand resta toute sa vie dans une dependance assez etroite des influences qui peserent sur son berceau. Fille du peuple par sa mere, fille de l'aristocratie par son pere, elle devait, dit-elle, la plupart de ses instincts a la singularite de sa position, a sa naissance _a cheval_, comme elle le disait, sur deux classes, a son amour pour sa mere, contrarie et brise par des prejuges qui l'ont fait souffrir ayant qu'elle put les comprendre, a son affection non raisonnee pour son pere, esprit frondeur et romanesque, qui, dans un intervalle de sa vie militaire, ne sachant que faire de sa jeunesse, de sa passion, de son ideal, se donne tout entier a un amour exclusif et disproportionne qui le met en lutte, dans sa propre famille, contre les principes d'aristocratie, contre le monde du passe; enfin a une education qui fut tour a tour philosophique et religieuse, et a tous les contrastes que sa propre vie lui a presentes des l'age le plus tendre. Elle s'est formee au milieu des luttes que le sang du peuple a soulevees dans son coeur et dans sa vie, "et si plus tard certains livres firent de l'effet sur elle, c'est que leurs tendances ne faisaient que confirmer et consacrer les siennes". Ajoutez a ces sentiments de solidarite et d'heredite irresistibles les tiraillements douloureux, les dechirements memes du coeur que lui imposent de cruels malentendus, perpetuellement balancee entre les emportements de sa mere et les mepris a peine dissimules de sa grand'mere; veritable enfant de Paris, imbue des prejuges d'une race a laquelle elle n'appartenait cependant que d'un cote, on comprend a quelle ecole cette ame ardente, souvent muette par contrainte, fut soumise et quel fonds d'amertume elle dut amasser en elle contre cette difference des classes dont souffrit cruellement son enfance. A ce point de vue, la lecture des premiers volumes de l'_Histoire de ma vie_ est singulierement instructive et nous fait penetrer dans les premieres impressions auxquelles s'eveilla cette existence, bizarrement divisee, des qu'elle prit conscience d'elle-meme. De la ce qu'elle appela plus tard ses instincts egalitaires et democratiques, qui ne furent que l'explosion de vieilles rancunes et de souffrances intimes, qui dataient de loin. Quand elle lut, encore enfant, les _Battuecas_ de Mme de Genlis, un roman innocemment socialiste (sans que le nom fut encore prononce), ce fut l'institutrice et l'amie des rois qui revela a l'enfant reveuse une partie de ses idees futures. Elle en resta toujours la, avec une naivete que l'age ne corrigea pas, a travers des lectures et des formules nouvelles qui amenerent cette naivete a declamer plus d'une fois toujours tres sincerement, mais un peu au hasard. Cependant, son imagination travaillait sans cesse, silencieusement et activement. Plus tard elle en retrouvait la trace et l'action naissante dans les souvenirs les plus lointains de sa vie. La vie d'imagination, disait-elle, avait ete toute sa vie d'enfant. Elle se rappelait fort bien le moment ou le doute lui etait venu sur l'existence du pere Noel, le grand distributeur de cadeaux a l'enfance. Elle le regrettait sincerement. La premiere journee ou l'enfant doute est la derniere de son bonheur naif. "Retrancher le merveilleux de la vie de l'enfant, c'est proceder contre les lois memes de sa nature. L'enfant vit tout naturellement dans un milieu pour ainsi dire surnaturel, ou tout est prodige en lui, et ou tout ce qui est en dehors de lui doit, a la premiere vue, lui sembler prodigieux." L'enfance elle-meme, la naissance encore si voisine d'elle, ce flot de sensations qui lui apportent la nouvelle d'un monde inconnu, tout cela n'est-il pas un cours continu de merveilles? George Sand combat, en toute occasion, la chimere de Rousseau, qui veut supprimer le merveilleux sous pretexte de mensonge. Laissez faire la nature, elle sait son metier. Ne devancez rien. "On ne rend pas service a l'enfant en hatant sans menagement et sans discernement l'appreciation de toutes les choses qui le frappent. Il est bon qu'il la cherche lui-meme et qu'il l'etablisse a sa maniere durant la periode de sa vie ou, a la place de son innocente erreur, nos explications, hors de portee pour lui, le jetteraient dans des erreurs plus grandes encore, et peut-etre a jamais funestes a la droiture de son jugement et, par suite, a la moralite de son ame." Elle etait nee reveuse; tout enfant, elle se perdait dans des extases sans fin qui l'isolaient du monde entier. L'habitude contractee, presque des le berceau, d'une reverie dont il lui etait impossible plus tard de se rendre compte, lui donna de bonne heure l'_air bete_. "Je dis le mot tout net parce que toute ma vie, dans l'enfance, au couvent, dans l'intimite de la famille, on me l'a dit de meme, et qu'il faut bien que ce soit vrai." Ces crises de reverie prenaient quelquefois une duree et une intensite extremes, comme il arriva dans les jours qui suivirent la mort de son pere (elle avait alors quatre ans). Quand elle se fut fait une vague idee de ce que c'est que la mort, elle resta des heures entieres assise sur un tabouret aux pieds de sa mere, ne disant mot, les bras pendants, les yeux fixes, la bouche entr'ouverte: "Je l'ai souvent vue ainsi, disait sa mere pour rassurer la famille inquiete; c'est sa nature; ce n'est pas betise. Soyez sure qu'elle rumine toujours quelque chose." Elle _ruminait_, en effet; c'etait la forme habituelle d'une pensee active deja. Elle a peint en traits expressifs ce premier travail tout interieur de son imagination. De son propre mouvement, dans cette periode de sa vie commencante, elle ne lisait pas, elle etait paresseuse par nature et avec delices; elle avouait qu'elle n'avait pu se vaincre plus tard qu'avec de grands efforts. Tout ce qu'elle apprenait par les yeux et par les oreilles entrait en ebullition dans sa petite tete, elle y songeait au point de perdre souvent la notion de la realite et du milieu ou elle se trouvait. Avec de pareilles dispositions, l'amour du roman, sans qu'elle sut encore ce que c'etait que le roman, s'empara d'elle avant qu'elle eut fini d'apprendre a lire. Elle composait des histoires interminables en les jouant avec sa soeur Caroline ou sa petite compagne Ursule. C'etait une sorte de pastiche de tout ce qui entrait dans sa petite cervelle, mythologie et religion melees, dans la singuliere education que lui donnait sa mere, artiste et poete a sa maniere, "qui lui parlait des trois Graces ou des neuf Muses avec autant de serieux que des vertus theologales ou des vierges sages", en amalgamant les contes de Perrault et les pieces feeriques du boulevard, "si bien que les anges et les amours, la bonne vierge et la bonne fee, les polichinelles et les magiciens, les diablotins du theatre et les saints de l'Eglise produisaient dans sa tete le plus etrange gachis poetique qu'on puisse imaginer". Cette fermentation d'images qui se realisaient en scenes fantastiques au dedans d'elle-meme et qu'elle essayait de realiser mieux encore dans ses jeux au dehors, se modifiait, mais ne disparaissait pas quand elle passait du petit appartement de la rue Grange-Bateliere, ou elle demeurait a Paris avec sa mere, a la maison de Nohant, qui appartenait a Mme Dupin. La c'etait une tout autre existence, de tout autres aliments pour la vie _ruminante_. En dehors des heures d'etude, ou elle n'apportait qu'une regularite exterieure, elle vivait volontiers en compagnie des petits paysans du voisinage, dans les _patureaux_ ou ils se reunissaient autour de leur feu, en plein vent, jouant, dansant ou se racontant des histoires a faire peur. Elle s'animait, elle s'exaltait de leurs terreurs. "On ne s'imagine pas, disait-elle en se rappelant cette periode de son enfance, ce qui se passe dans la tete de ces enfants qui vivent au milieu des scenes de la nature sans y rien comprendre, et qui ont l'etrange faculte de voir par les yeux du corps tout ce que leur imagination leur represente." C'est la qu'elle s'essayait de bonne foi a ce genre d'hallucination particuliere aux gens de la campagne, guettant l'apparition de quelque animal fantastique, le passage de la _grand'bete_ que presque tous ses petits compagnons avaient vue au moins une fois. Elle etait la premiere aux contes de la veillee, lorsque les chanvreurs venaient broyer le chanvre a la ferme. Malgre toute la bonne volonte qu'elle y mit, elle declare qu'elle ne put jamais obtenir la moindre vision pour son compte; elle ne put reussir a etre completement dupe d'elle-meme; mais l'ebranlement de l'imagination et des nerfs persistait; elle en ressentait une sorte de fremissement et de volupte; toute sa vie elle aima a raviver le plaisir frissonnant que lui donnaient les emotions de ce genre. De toutes ces inventions rustiques qu'elle recueillait avidement, de ces visions du soir qu'elle sollicitait dans la campagne, il y avait juste de quoi troubler un instant sa cervelle et lui ravir quelques heures de sommeil. Au fond, ce n'etaient que des materiaux qu'elle amassait dans son magasin d'images; elle les accumulait dans son incessante reverie, pour l'oeuvre future dont elle n'avait pourtant aucune idee; elle etait artiste deja et se dedoublait comme le font les artistes, a la fois auteur et acteur dans ces petits drames qu'elle se jouait a elle-meme. Plus tard elle consacra des etudes nombreuses a ce genre de litterature, la litterature de la peur, qu'elle avait experimentee sur elle-meme, le _Diable aux champs_, les _Contes d'une grand'mere_, les _Legendes rustiques, le Drac_, etc., etc. Elle avait fini par se faire, sur ce sujet, une erudition tres curieuse dont elle s'amusait non sans un peu de frayeur. L'element fantastique lui semblait etre une des forces de l'esprit populaire. Elle se plaisait surtout a le saisir chez des populations qui ne semblent pouvoir reagir que par l'imagination contre la rude misere de leur vie materielle. Le _Kobold_ en Suede, le _Korigan_ en Bretagne, le _Follet_ en Berry, l'_Orco_ a Venise, le _Drac_ en Provence, il y a peu de ses romans d'aventures qui ne garde quelque souvenir de ces noms, quelque impression de ce genre, et qui ne soit une de ses reveries d'enfance continuee. C'est ainsi qu'elle prelude a ce songe d'age d'or, a ce mirage d'innocence champetre qui la prit des l'enfance et la suivit jusque dans l'age mur. Malgre ces preoccupations assez sombres, elle n'etait pas triste pourtant; elle avait ses heures de franche, d'exuberante gaiete. Sa vie d'enfance et d'adolescence fut une alternative de solitude recueillie et d'etourdissement complet. Au sortir de ses longues revasseries, elle se livrait avec une sorte d'ivresse a des amusements tres simples et tres actifs qui faisaient le plus singulier contraste aux yeux des personnes habituees a la voir vivre. C'etaient "les deux faces d'un esprit porte a s'assombrir et avide de s'egayer, peut-etre d'une ame impossible a contenter avec ce qui interesse la plupart des hommes, et facile a charmer avec ce qu'ils jugent pueril et illusoire.... Je ne peux pas, disait-elle, m'expliquer mieux moi-meme. Grace a ces contrastes, certaines gens prirent de moi l'opinion que j'etais tout a fait bizarre." Cette vie interieure, qu'elle portait deja si vive et si intense dans le secret de sa pensee, manqua prendre un autre courant et une direction toute nouvelle, grace a un assez grave evenement; ce fut une crise religieuse qui, vers la seizieme annee, se declara chez elle. A la suite de dechirements de coeur qui se renouvelaient sans cesse et de quelques revelations maladroitement cruelles qui lui furent faites sur le passe de sa mere, Aurore avait resolu de renoncer a tout ce qui devait mettre dans l'avenir un plus grand intervalle entre sa mere et elle, qui vivaient generalement separees; elle voulut renoncer a la fortune de sa grand'mere, a l'instruction, aux belles manieres, a tout ce qu'on appelle _le monde_. Elle prit en horreur les lecons de son pedagogue Deschartres, dont elle a immortalise plus tard la figure, les vanites, les ridicules et la rude honnetete; elle se revolta, elle tourna a l'_enfant terrible_. Mme Dupin, ne pouvant venir a bout de sa revolte, resolut de la mettre au couvent des Anglaises, qui etait alors la maison d'education en vogue a Paris pour les jeunes filles de la haute societe. La jeune pensionnaire, qui arrivait la le coeur brise des dernieres luttes entre sa mere et sa grand'mere, les deux etres qu'elle cherissait le plus, se reposa delicieusement dans cet abri. Elle nous a raconte avec un charme exquis, dans l'_Histoire de ma vie_, son sejour au couvent, egayant son recit de quelques vifs portraits de soeurs et de pensionnaires, decrivant les moeurs et les habitudes, les salles d'etude et les chambres, nous interessant a ces petits drames de la vie des religieuses, aux querelles des eleves, a leurs raccommodements, aux fautes et aux punitions encourues ou subies, a cette oisivete errante dans les couloirs, dans les souterrains et sur les toits du couvent, a la recherche d'un secret qui n'avait jamais existe et de victimes imaginaires dont on ne savait pas meme les noms, mais qu'on voulait delivrer d'une captivite romanesque. C'est deja, en action, la conception qui se realisera dans plusieurs de ses romans et qu'elle semble poursuivre sans cesse, les mysteres de _la Daniella_, de _la Comtesse de Rudolstadt_, du _Chateau des Desertes_, de _Flamarande_ et de tant d'autres recits ou l'invention se complique de surprises materielles, de labyrinthes, de dedales d'architecture fantastique, et ou l'on croirait assister a une secrete collaboration d'Anne Radcliffe avec un ecrivain de genie. Il y a de ces idees fixes dans George Sand. Celle-la s'etait annoncee de bonne heure. Dans cette compagnie de jeunes filles fort indisciplinees, dont quelques-unes l'entrainaient soit a leur suite, soit a leur tete, sa gaiete, un instant assoupie, se reveilla et meme a l'exces; elle devint _diable_, elle aussi, un nom caracteristique choisi par les pensionnaires qui ne voulaient se classer ni parmi les _sages_, ni parmi les _betes_. Puis tout d'un coup, apres deux annees d'etudes fort irregulieres et agitees, apres qu'elle eut epuise des amusements qui n'avaient guere de diabolique que le nom, et qui se reduisaient a un mouvement sans but, a la rebellion muette et systematique contre la regle, une revolution vint a s'operer dans son esprit. "Cela s'etait fait tout d'un coup, comme une passion qui s'allume dans une ame ignorante de ses propres forces." Un jour arriva ou son amour profond et tranquille pour la mere Alicia ne lui suffit plus. "Tous ses besoins etaient dans son coeur, et son coeur s'ennuyait." Sous une vive impulsion, qui ressemblait a un coup de la grace, elle se sentit transformee. Elle entendit, elle aussi, un jour, dans un coin sombre de la chapelle ou elle s'abimait en meditations, le _Tolle, lege_ de saint Augustin, qu'un tableau naif representait devant elle. Tout d'un coup elle se donne, sans reserve, sans discussion, a la foi qui l'envahit; elle n'etait point lache, nous dit-elle, et se fit un point d'honneur de cet abandon total. Elle subit jusqu'au bout "la maladie sacree"; la devotion s'empara d'elle; elle connut les larmes brulantes de la piete, les exaltations de la foi, et parfois aussi elle en ressentit les defaillances et les langueurs. La fievre mystique l'agitait, comme saintement egaree, sous les arceaux du cloitre; elle usait ses genoux, elle repandait son ame en sanglots sur le pave de la chapelle ou elle avait eu sa revelation. Plus tard elle reprendra les souvenirs de cette periode de sa vie dans un recit brulant d'amour divin, dans _Spiridion_, ou plutot dans les premieres pages du recit; car il arrive un moment ou l'ame tendrement exaltee du jeune moine est en proie a des troubles et a des visions d'un autre genre qui le detournent de la foi simple et le jettent dans des voies nouvelles. Mais le debut du roman garde l'empreinte d'une grande et sincere emotion religieuse qui ne se rencontre nulle part, dans la vie de l'auteur, au meme degre qu'au couvent des Anglaises. Comme il arriva pour le jeune moine Spiridion, la vie vint bientot chez elle troubler ce beau reve mystique, deconcerter l'extase et apporter des elements nouveaux qui modifierent profondement l'impression recue. Mais elle en conserva toujours un germe d'idealisme chretien que les accidents de la vie, ses aventures memes ne purent jamais etouffer et qui reparaissait toujours apres des eclipses passageres. La fievre religieuse s'apaisa bientot, a son retour a Nohant, ou la rappelait la sollicitude un peu inquiete de sa grand'mere et ou des incertitudes cruelles sur une sante precaire l'obligerent a rentrer dans les soucis de la vie pratique. Pendant les dix derniers mois que dura la lente et inevitable destruction d'une vie qui lui etait chere, Aurore vecut pres du lit de Mme Dupin, ou seule dans une tristesse presque sauvage. Cette melancolie profonde n'etait un instant suspendue que par des promenades a cheval, "par cette reverie au galop", et sans but, qui lui faisait parcourir une succession rapide de paysages, tantot mornes, tantot delicieux, et dont les seuls episodes, notes par elle et consignes dans ses souvenirs, etaient des rencontres pittoresques de troupeaux ou d'oiseaux voyageurs, le bruit d'un ruisseau dont l'eau clapotait sous les pieds des chevaux, un dejeuner sur un banc de ferme avec son petit page rustique Andre, style par Deschartres a ne pas interrompre son silence plein de songes. C'est alors qu'elle devint tout a fait poete par la tournure de son esprit et par la sensation aigue des choses exterieures, mais poete sans s'en apercevoir, sans le savoir. En meme temps elle prenait la resolution de s'instruire et se mit avec ardeur a des lectures qui l'attacherent passionnement. Elle sentait le vide qu'avait laisse dans son esprit son education dispersee et fortuite sous la discipline bizarre de Deschartres ou sous la regle trop indulgente du couvent. Elle se mit a lire enormement, mais avec une curiosite tumultueuse, sans direction et sans ordre. Un nouveau changement se fit a cette epoque dans son esprit. Elle abandonna l'_Imitation de Jesus-Christ_ et le dogme de l'humilite pour le _Genie du Christianisme_, qui l'initiait a la poesie romantique plutot qu'a une forme nouvelle de la verite religieuse. Bientot elle passa a la philosophie; chaque livre nouveau marquait en elle comme une nouvelle ere. Je ne connais rien de dangereux comme la metaphysique, prise a grande dose et sans methode par un esprit ardent et completement inexperimente. Il y a pour ces jeunes intelligences un egal peril ou de s'attacher exclusivement a une doctrine, quand on est incapable de l'examiner avec sang-froid, et d'y puiser l'enthousiasme exclusif d'un sectaire, ou bien de tout confondre et de tout meler dans un eclectisme sans jugement, de rapprocher par des affinites de sentiment des noms et des dogmes disparates, comme Jesus-Christ et Spinoza. La jeune reveuse ne put echapper a ce double peril: elle passa tour a tour de l'enthousiasme qui confond tout a l'enthousiasme qui s'attache exclusivement a une pensee ou a un nom, tout cela au gre de la sensation presente ou du caprice de l'imagination. Mais elle augmentait rapidement son capital de connaissances, qui fut bientot considerable, bien qu'assez mal classe. Sans facons, elle s'etait mise aux prises avec Mably, Locke, Condillac, Montesquieu, Bacon, Bossuet, Aristote, Leibniz surtout, qu'elle mettait au-dessus de tous les autres comme metaphysicien (ce qui etait une vue et une preference heureuses), Montaigne, Pascal. Puis etaient venus les poetes et les moralistes, La Bruyere, Pope, Milton, Dante, Virgile, Shakespeare; le tout sans idee de suite, sans programme d'etudes, comme ils lui tomberent sous la main. Elle s'emparait de cette masse tourbillonnante d'idees avec une etrange facilite d'intuition; la cervelle etait profonde et large, la memoire etait docile, le sentiment vif et rapide, la volonte tendue. Enfin Rousseau etait arrive; elle avait reconnu son maitre, elle avait subi le charme imperieux de cette logique ardente, et son divorce avec le catholicisme fut consomme. Dans ce conflit d'opinions et de doctrines, sa force nerveuse s'etait epuisee a essayer de tout comprendre, de tout concilier ou de choisir. _Rene_ de Chateaubriand, _Hamlet_ de Shakespeare, Byron enfin avaient acheve l'oeuvre. Elle etait tombee dans un desarroi intellectuel et moral, dans une melancolie qu'elle n'essayait meme plus de combattre. Elle avait resolu de s'abstenir autant que possible de la vie; elle avait meme passe du degout de la vie au desir de la mort. Elle ne s'approchait jamais de la riviere sans eprouver dans sa tete comme une gaiete febrile, en se disant: "Comme c'est aise! Je n'aurais qu'un pas a faire." Oui ou Non?--Voila ce qu'elle se repetait assez souvent et assez longtemps pour risquer d'etre lancee par le _Oui_ au fond de cette eau transparente qui la magnetisait. Un jour, le _Oui_ fut prononce; elle poussa son cheval hors de la voie marquee par le gue, dans le hasard des eaux profondes. C'en etait fait d'elle et des chefs-d'oeuvre futurs, si la bonne jument Colette ne l'avait sauvee, d'un bond extraordinaire, hors du gouffre. La mort de sa grand'mere, dont elle raconte les derniers moments avec une douleur sans phrase et une sincerite touchante, termina la periode d'initiation. La separation entre les deux familles paternelle et maternelle fut consommee, legalement au moins, par l'ouverture du testament. Sa mere, prevenue par quelqu'un, connaissait depuis longtemps la clause qui la separait de sa fille; elle savait aussi l'adhesion donnee a cette clause. De la de nouvelles tempetes. On y ceda dans une certaine mesure. Aurore dut rompre avec ses parents de Villeneuve, a qui elle etait recommandee par le voeu de la morte. Ce fut un nouveau dechirement de famille. Pour obvier a une situation fausse et parfois intolerable, Mme Dupin conduisit un jour sa fille a la campagne, chez des amis qu'elle avait rencontres trois jours auparavant et qui se trouvaient etre les meilleures gens de la terre, les Duplessis; ils habitaient avec leurs enfants une belle villa de la Brie. Mme Dupin promit de venir la chercher "la semaine prochaine". Elle l'y laissa cinq mois, et c'est la que se fit, un jour, le mariage qui devait clore tout naturellement des relations de famille orageuses et parfois meme extravagantes et constituer pour la jeune femme une existence normale en esperance. Ici encore les deceptions ne manquerent pas. Aurore passait pour une riche heritiere, d'assez belle figure et d'un caractere gai, quand elle n'etait pas en contact avec les emportements et les irritations de sa mere, qui avaient le privilege de la rendre affreusement triste. C'est dans la famille Duplessis qu'elle rencontra le fils naturel d'un colonel en retraite, M. Dudevant, dont la fortune etait en rapport avec la sienne et qui la prit tout de suite a gre, "tout en ne lui parlant point d'amour, et s'avouant peu dispose a la passion subite, a l'enthousiasme, et, dans tous les cas, inhabile a l'exprimer d'une maniere seduisante". On fit a Aurore la plaisanterie de la traiter comme sa femme future; il n'en fallut pas davantage. Elle se maria presque passivement, comme elle faisait tous les actes exterieurs de sa vie. Le mariage eut lieu en septembre 1822; ils partirent pour Nohant, ou sa premiere occupation, pendant l'hiver de 1823, fut le souci de la maternite qui se preparait pour elle, a travers les plus doux reves et les plus vives aspirations. La transformation fut complete pour elle. Les besoins de l'intelligence, l'inquietude des pensees, les curiosites de l'etude comme celles de l'observation, tout disparut, dit-elle, aussitot que le doux fardeau se fit sentir. "La Providence veut que, dans cette phase d'attente et d'espoir, la vie physique et la vie du sentiment predominent. Aussi les veilles, les lectures, les reveries, la vie intellectuelle en un mot fut naturellement supprimee, et sans le moindre merite ni le moindre regret." Son mari etait une nature negative et tatillonne; il passait sa vie a la chasse; elle, sans un seul point d'appui autour d'elle, s'abstint de rever; elle fit des layettes avec une ardeur et bientot une _maestria_ de coup de ciseaux qui la surprirent elle-meme. Sauf l'episode de la maternite, les commencements de cette existence nouvelle furent assez ternes. Ce ne fut que par accident que revinrent plus tard des acces de cette exaltation douloureuse qui avait fait jusque-la son secret supplice et, ce qui est plus dangereux, sa secrete et chere volupte. Quelques annees se passerent dans une sorte de tranquillite prosaique et de bonheur negatif. Le reve semblait s'etre enfui bien loin; deux beaux enfants grandissaient autour d'elle. Elle etait devenue, s'il faut l'en croire, une _campagnarde engourdie_, en apparence au moins; elle s'appliqua meme a devenir une bonne femme de menage, ce qui est plus difficile encore. Si sa pensee travaillait encore solitairement dans la condition tres bourgeoise ou elle semblait condamnee a vivre, la jeune mere n'avait pas le pedantisme de ses agitations morales; personne n'en avait le secret ni meme le soupcon autour d'elle, et quand elle eut ecrit ses premiers romans, un de ses plus chers amis, un habitue de Nohant, le Malgache, lui ecrivait: "_Lelia_, c'est une fantaisie. Ca ne vous ressemble pas, a vous qui etes gaie, qui dansez la bourree, qui appreciez le lepidoptere, qui ne meprisez pas le calembour, qui ne cousez pas mal et qui faites tres bien les confitures." Quand definitivement son interieur fut trouble, vers 1831, quand les projets d'un avenir a sa guise eurent pris le dessus, quand on lui eut accorde une miserable pension et la liberte, qui devait plus tard se transformer en une separation legale a son profit, quand elle fut arrivee a Paris pour y courir les risques effrayants d'une existence completement affranchie, ce fut alors que l'on connut Mme Sand, une femme nouvelle avec un nom nouveau. Ce fut Henri Delatouche qui la baptisa ainsi. Sand restait indivis entre Jules Sandeau et elle, reunis par une collaboration pour la premiere oeuvre. On fut vite d'accord sur les prenoms. Sandeau garda le sien; George etait synonyme de Berrichon. "Jules et George, inconnus au public, passeraient pour freres ou cousins." Les deux noms conquirent bientot une celebrite qui les separa de plus en plus l'un de l'autre. Nous ne racontons pas une biographie, nous essayons seulement de tracer une esquisse psychologique. Notre dessein etait de noter les epreuves diverses et les phases intellectuelles qui avaient marque la jeunesse de Mme Sand. Elle arrivait a la vie litteraire avec un fonds de souffrances tres reelles, bien qu'exagerees sans doute par une imagination forte, d'emotions intimes et d'agitations religieuses, irritee plutot qu'apaisee par des lectures sans regle, avec une sensibilite aigue et raffinee, un dedain profond pour les verites relatives dont il faut bien parfois se contenter dans le train du monde, la haine instinctive de tous les jougs qu'impose la loi ou l'opinion, l'horreur innee de tout ce qui engage la liberte de la pensee ou celle du coeur. Ajoutez a cela qu'elle se trouve, presque a son coup d'essai et par le miracle d'une nature prodigue, en possession d'un _style_ merveilleux, qui semble fait tout expres et comme prepare pour recevoir son ardente pensee, qui s'etait forme tout seul et sans conseils, depuis la longue serie des petits cahiers consacres a l'epopee de _Corambe_ jusqu'au premier roman qu'elle donnera au public. Comment se fit la premiere revelation de son talent d'ecrire? il est curieux d'en connaitre l'origine. Ce fut vers la fin du dernier automne qu'elle passa a Nohant. Elle avait beaucoup lu Walter Scott, dont les traces se retrouvent dans plusieurs de ses romans. Elle ebauchait, pendant ces mois tristes, a travers ses longues promenades, l'idee d'une espece de roman qui ne devait jamais voir le jour et qu'elle ecrivit sur la tablette d'une vieille armoire, dans l'ancien boudoir de sa grand'mere, pres de ses enfants: "L'ayant lu, dit-elle avec candeur, je me convainquis qu'il ne valait rien, mais que j'en pouvais faire de moins mauvais", et comme elle etait alors tres preoccupee du choix du metier qui lui assurerait sa liberte a Paris, elle vint a penser qu'en somme il n'etait pas plus mauvais que beaucoup d'autres qui, tant bien que mal, faisaient vivre. "Je reconnus que j'ecrivais vite, facilement, longtemps, sans fatigue; que mes idees, engourdies dans mon cerveau, s'eveillaient et s'enchainaient, par la deduction, au courant de la plume; que dans ma vie de recueillement j'avais beaucoup observe et assez bien compris les caracteres que le hasard avait fait passer devant moi, et que, par consequent, je connaissais assez la nature humaine pour la depeindre." Cela l'encouragea dans sa tentative; elle en conclut que, de tous les petits travaux dont elle etait capable, la litterature proprement dite, dont elle avait le gout et l'instinct confus, etait celui qui lui offrait le plus de chances de succes comme metier. Elle fit son choix. Mais elle avait bien hesite auparavant; elle avait essaye des portraits au crayon ou a l'aquarelle en quelques heures. C'etait ressemblant, parait-il, mais cela manquait d'originalite. Elle crut un instant avoir trouve son aptitude veritable: elle peignait avec gout des fleurs et des oiseaux d'ornement, des compositions microscopiques sur des tabatieres et des etuis a cigares en bois de Spa. Elle faillit meme en vendre un quatre-vingts francs, chez un marchand a qui elle l'avait confie. A quoi tiennent les destinees litteraires! Si elle en avait obtenu cent francs, ce qu'elle demandait en tremblant, sans croire que ce fut possible, _Consuelo_ et _la Mare au Diable_ n'auraient jamais paru. Heureusement la mode de ces objets passa vite, et Mme Dudevant fut obligee de chercher ailleurs ce qu'elle avait cru trouver la, _son gagne-pain_. Le mot est d'elle; il etait strictement vrai dans les conditions qui lui etaient faites. Elle avait a payer de son travail son passage a travers la vie libre, apres qu'elle avait d'abord et de guerre lasse abandonne tous ses droits a son mari, pour racheter son independance. Ce mari, que nous ne retrouverons pas sur notre chemin, sans etre precisement une _realite offensive_ dans les premieres annees, sans etre d'ordinaire ni mechant ni brutal, s'etait arrange de maniere a devenir insupportable et a rendre la vie commune bien difficile a une femme d'un caractere solitaire et assez sauvage, qu'on ne pouvait ni asservir ni reduire dans ses habitudes et ses gouts. Quelques autres defauts, plus graves, parait-il, vinrent s'ajouter aux difficultes conjugales et deciderent une separation, qui, d'abord partielle et librement consentie, devint definitive. Il arriva enfin un jour ou Mme Dudevant reconquit son droit entier a l'independance qu'elle avait tant de fois souhaitee. En 1836 un jugement du tribunal de Bourges prononca la separation a son profit et lui laissa l'education des deux enfants. Mais deja elle avait fait l'essai dangereux de la celebrite litteraire par des oeuvres qui avaient surpris l'attention publique. Elle y etait arrivee avec les qualites dont nous lui avons vu faire l'essai dans la retraite, interieurement si agitee, ou elle avait vecu: l'habitude des longues reveries, qui etait devenue un abri contre la vie reelle, une sensibilite tres vive pour toutes les formes de la souffrance humaine, une bonte qui fut pour elle une source d'inspirations et en meme temps une occasion perpetuelle d'erreurs et de malentendus dans son existence; enfin une imagination inepuisable dont elle avait suivi en secret, avec delices, les jeux et les combinaisons tour a tour ravissantes et terribles, jusqu'au jour ou elle imagina de les jeter dans le public, qui s'en eprit passionnement et acclama le nom de l'enchanteresse. On lui donna presque aussitot sa place, et ce fut souvent la premiere, dans cette illustre pleiade de romanciers qui embrassait les noms si divers de Balzac, d'Alexandre Dumas, de Jules Sandeau, et dans laquelle le nom de George Sand garda son eclat personnel sans rien emprunter aux astres fraternels et voisins. NOTES: [Note 1: Sa grand'mere etait la propre fille du marechal Maurice de Saxe et d'une des demoiselles Verriere, bien connues au XVIIIe siecle. Son grand-pere etait le celebre M. Dupin de Francueil, que Jean-Jacques Rousseau et Mme d'Epinay designent sous le nom de Francueil seulement, et qui, a l'age de soixante-deux ans, etait encore un _reste d'homme charmant_ du dernier siecle. De ce mariage etait ne Maurice Dupin, un militaire, brillant causeur la plume a la main, un peu trop ami des aventures, qui, tres jeune, unit son sort a celui d'une fort aimable et spirituelle modiste de Paris, contre le gre de Mme Dupin, tour a tour indulgente et courroucee. Maurice Dupin eut, en 1804, une fille, Aurore, qui devait illustrer le nom de George Sand.] CHAPITRE II HISTOIRE DES OEUVRES DE GEORGE SAND L'ORDRE ET LA SUCCESSION PSYCHOLOGIQUE DE SES ROMANS Quelle idee George Sand se faisait-elle du roman quand elle entreprit d'ecrire pour le public? Meme en faisant aussi large que l'on voudra la part de la spontaneite, peut-on croire que cette intelligence, si richement douee et si feconde, ait marche tout a fait au hasard, dans les voies qui se sont offertes a elle, avec l'indifference banale d'un talent qui ne vise qu'au succes, ou bien s'est-elle developpee selon la regle inapercue, mais active, d'instincts energiques et permanents? Elle va repondre pour nous: "Je n'avais pas la moindre theorie quand je commencai a ecrire, et je ne crois pas en avoir jamais eu quand une envie de roman m'a mis la plume en main. Cela n'empeche pas que mes instincts ne m'aient fait, a mon insu, la theorie que je vais etablir, que j'ai generalement suivie sans m'en rendre compte, et qui, a l'heure ou j'ecris, est encore en discussion. Selon cette theorie, le roman serait une oeuvre de poesie autant que d'analyse. Il y faudrait des situations vraies et des caracteres vrais, reels meme, se groupant autour d'un type destine a resumer le sentiment ou l'idee principale du livre. Ce type represente generalement la passion de l'amour, puisque presque tous les romans sont des histoires d'amour. Selon la theorie annoncee (et c'est la qu'elle commence), il faut idealiser cet amour, ce type par consequent, et ne pas craindre de lui donner toutes les puissances dont on a l'aspiration en soi-meme, ou toutes les douleurs dont on a vu ou senti la blessure. Mais, en aucun cas, il ne faut l'avilir dans le hasard des evenements; il faut qu'il meure ou triomphe, et on ne doit pas craindre de lui donner une importance exceptionnelle dans la vie, des forces au-dessus du vulgaire, des charmes ou des souffrances qui depassent tout a fait l'habitude des choses humaines, et meme un peu _le vraisemblable_ admis par la plupart des intelligences. En resume, idealisation du sentiment qui fait le sujet, en laissant a l'art du conteur le soin de placer ce sujet dans des conditions et dans un cadre de realite assez sensible pour le faire ressortir." George Sand n'a pas ete infaillible dans l'application de cette theorie. Il lui est arrive plus d'une fois d'idealiser dans le chimerique et le faux. Mais c'etait la l'erreur de son jugement, non de ses instincts; elle restait fidele d'intention a sa theorie, alors meme qu'elle la trahissait. Cette theorie parait bien simple et bien grande, par comparaison surtout avec ce qui s'est vu plus tard. A travers toutes les aventures de sa vie reelle et de sa vie litteraire, George Sand garda intact son culte de l'ideal, elle resta poete. Le gout changeant des generations nouvelles ne lui ravira jamais cet honneur. C'est dans une conception poetique que naissent ces recits si riches, si varies, qui souvent s'alterent dans la suite des evenements, mais qui toujours ont des commencements merveilleux. On comprend comment cette spontaneite d'une imagination dont j'ai essaye de retracer les origines troublees, qui ne se gouverne guere, qui s'excite elle-meme, comment le souvenir des crises morales traversees, l'espoir confus d'un avenir ou sa credulite enthousiaste voyait eclore des reves divins, comment toute cette nature inquiete, fremissante et superbe, avec ses illusions et ses vraies douleurs, va trouver d'instinct son expression dans des oeuvres etranges, audacieuses de pensee, d'un style exalte et inquietant, gemissantes et passionnees, debordantes de lyrisme, a propos de l'amour, a propos de la religion, a propos de la vie humaine. Que si, de plus, on vient a penser que cet auteur est une femme froissee par la vie, decue, irritee de mille manieres, que jusqu'alors dans une existence tres active au dedans, mais tres solitaire et tres retiree, elle est restee etrangere a tous les grands spectacles de la politique et de la societe, et qu'elle se precipite dans ce monde inconnu, avec son inexperience effrenee, ses vastes desirs et une compassion profonde pour les miseres et les douleurs qui crient a travers l'humanite, et encore plus pour celles qui souffrent et saignent silencieusement: on comprendra que cette femme soit tout d'abord consternee et saisie a cette vue, comme toutes les belles ames qui jugent le monde avec leur coeur et dont les aspirations sont violemment meurtries par la brutalite des faits. Elle demandera alors si a tant de maux il n'y a pas de remede. Ce seront d'abord les preoccupations personnelles, religieuses et morales qui domineront son esprit et ses oeuvres. Puis ce sera le tour des preoccupations sociales. Alors, autour de cette femme inspiree, de ce poete applaudi, de cet ecrivain deja populaire, vous verrez se presser en foule les docteurs de la renovation universelle, les empiriques et les utopistes, les sophistes et les reveurs, les apotres sinceres et les charlatans de la question sociale, les exploiteurs et les exploites, les ambitieux et les naifs. Ils ont trouve dans George Sand l'eclatant porte-voix de leurs doctrines. C'est a qui lui proposera un plan nouveau, un systeme inedit, la philosophie, la politique, la religion de l'avenir. La nature de Mme Sand la predisposait a subir le despotisme des convictions apres et des imaginations fortes. Fanatique du bien absolu ou, a son defaut, d'un mieux immediat, reve plutot qu'experimente, plus paresseuse a concevoir l'idee qu'a la mettre en oeuvre, reconnaissant elle-meme que l'initiative intellectuelle lui manque, elle laisse envahir toute une periode de sa vie par l'utopie politique, par le vague desir d'un age d'or sur l'avenement duquel tout le monde est d'accord autour d'elle, sans que chacun renonce a son plan pour le faire eclore, et a son programme particulier pour le realiser. Enfin, un beau jour (oui, ce fut un beau jour pour son talent et sa gloire) elle eprouvera comme une grande lassitude de cette agitation d'idees dans le vide, de ces theories, immaculees et superbes tant qu'elles demeurent sur le trone interieur de la pensee pure, et qui, des qu'elles descendent dans les aventures de la politique active et dans les mouvements de la rue, se laissent _avilir et souiller par les evenements_. Ce grand esprit, qui a l'horreur de la violence, rentrera en soi sous une impression de fatigue et de degout; elle fera, si j'ose dire, une retraite spirituelle en elle-meme dans le sanctuaire de ses plus chers souvenirs; elle se rendra a l'appel energique que lui font ses secrets instincts, trop longtemps froisses par la discussion violente et la lutte ingrate; elle reviendra a son gout pour la campagne, pour ces champs du Berry, theatre de la premiere poesie de ses reveries d'enfant; il y aura en elle comme une eclosion soudaine et inesperee de souvenirs frais et charmants, d'emotions exquises et saines. Enfin, nous nous reposerons avec elle de toutes les agitations et de toutes les haines; la douce lumiere, un peu voilee, de la campagne natale finira par eclipser l'eclat fievreux du reformateur, le reve enflamme du poete humanitaire. N'est-ce pas la precisement le cercle parcouru par Mme Sand, et cette page de biographie intime n'est-elle pas l'histoire en raccourci de ses oeuvres? I La premiere periode de sa vie litteraire est toute au lyrisme spontane, personnel. Et comme je voudrais faire ici un tableau non de fantaisie, mais d'histoire, avec la precision relative que comportent ces sortes de divisions d'un caractere tout psychologique, je crois pouvoir etendre cette premiere periode de 1832 a 1840 environ. Dans cet intervalle de neuf annees paraissent, coup sur coup, les chefs-d'oeuvre de la premiere maniere, _Indiana, Valentine, Jacques, Andre, Mauprat, Lelia_ et la charmante serie des contes venitiens[2]. Rappelons rapidement le sujet des oeuvres principales. Nous verrons qu'elles procedent toutes d'un fonds commun d'emotions et de douleurs personnelles, sans etre pourtant la confidence et le recit de sa vie. Mme Sand a toujours proteste contre les applications trop strictement biographiques qui ont ete faites de ses premiers romans. Cependant il faut s'entendre sur ce point delicat. _Indiana_, elle nous l'assure, n'est pas son histoire devoilee. C'etait du moins l'expression de ses reflexions habituelles, de ses agitations morales, d'une partie de ses souffrances reelles ou factices; ce n'etait pas sa vie, soit, c'etait le roman ou le drame de sa vie, tel qu'elle l'avait concu sous les ombrages de Nohant. Que ce ne fut pas, je veux le croire, une plainte formulee contre son maitre particulier, c'etait du moins une protestation contre la tyrannie dans le mariage, personnifiee par le colonel Delmare. C'etait aussi la conception, l'ideal d'une femme aimante, telle qu'elle l'imaginait alors; c'est pour son propre compte qu'elle s'interessait a la peinture d'un amour naif et profond, exalte et sincere, passionne et chaste, que sa naivete meme trahit, que sa sincerite livre en proie et sans autre defense que le hasard a l'egoisme voluptueux et feroce d'un homme du monde, et que sauve enfin du dernier desespoir un coeur heroiquement silencieux, un coeur digne d'elle, digne de la reconcilier avec la vie et l'amitie.--_Valentine_ recommence, avec des details ravissants et une poesie incomparable, ce theme du mariage impie et malheureux que les convenances sacrileges du monde ont impose, et qui traine a sa suite les plus lamentables et tragiques douleurs, le reveil violent de la nature et du coeur, les ardeurs fatales, les tentations plus fortes que la volonte, la famille deshonoree, une noble maison brisee, un foyer aneanti.--_Jacques_, c'est son ideal de l'amour dans l'homme (comme _Indiana_ est son ideal de l'amour dans la femme); c'est un stoicien devenu amoureux avec la profondeur et l'elevation qu'un stoicien peut mettre dans ces sortes de choses, avec un courage triste jusqu'a la mort des qu'il pressent une faiblesse ou une trahison, un devoue qui abdique sans eclat tous ses droits et se resigne au suicide pour epargner a Fernande, adoree jusque dans sa faute, l'humiliation de ses joies coupables et la honte de son bonheur adultere.--L'amour dans une nature gracieuse et faible qu'il exalte et qu'il brise, l'amour encore, mais dans une nature sauvage qu'il dompte et qu'il eleve a la plus haute education de l'intelligence et du coeur, ce sont deux reves sur les effets divers de la grande passion, c'est _Andre_, c'est _Mauprat_.--_Lelia!_ Qui ne se rappelle toujours, apres l'avoir lu une fois, ce poeme etrange, incoherent, magnifique et absurde, ou le spiritualisme tombe si bas, ou la sensualite aspire si haut, ou le desespoir declame en si beau style, ou l'esprit, ravi, etonne, scandalise, passe brusquement d'une scene de debauche a une priere sublime, ou l'inspiration la plus fantasque s'elance de l'abime au ciel pour retomber au plus profond de l'abime? C'est le doute qui blaspheme, qui maudit, qui s'attendrit jusqu'a l'extase; c'est l'amour qui s'injurie lui-meme sans pitie et qui analyse ses miseres avec une sorte de fureur desesperee; c'est la foi qui tantot se renie et tantot se livre a ses transports; c'est l'ideal qui se deshonore dans les bras des prostituees, et qui demande a l'orgie l'impuissante consolation de ses reves et de ses elans trompes. Ce lyrisme excessif, bien qu'il ait vieilli, offre encore au lecteur un spectacle etonnant ou le vertige et la fievre se melent a des aspirations de la plus grande beaute.--Dans _Spiridion_, le jeune moine Alexis, qui n'est pas sans ressembler beaucoup a George Sand elle-meme en consultation aupres de Lamennais, represente l'ame en peine a la recherche de la verite religieuse, touchee de l'ideal divin et le cherchant avec une douloureuse anxiete a travers les symboles et les livres, et surtout a travers les angoisses d'un vieux moine mourant qui legue a son successeur la flamme, recueillie dans le feu de l'orage, mais la flamme ou s'allumera la revolte religieuse et plus tard la Revolution. A cote de ces grands romans il ne faut pas oublier des oeuvres moindres, non par le talent, mais par l'etendue. Qui ne connait pas les nouvelles de Mme Sand l'ignore vraiment ou est expose a la meconnaitre dans l'etonnante souplesse de son art. A travers ses plus grandes oeuvres, a toutes les epoques de sa vie, mais surtout dans la premiere periode, se joue par intervalles un courant vif et bondissant d'esprit tout francais, l'esprit renaissant du XVIIIe siecle, de fantaisie elegante et de curiosite aventureuse qui trouve a se repandre en liberte dans des fictions dont l'amour est le theme perpetuellement varie. A-t-on jamais manie l'ironie legere d'une main plus gracieuse que celle qui a ecrit _Cora_, _Lavinia_, ou qui a trace ces pages ou la derniere marquise du XVIIIe siecle nous peint, en jouant avec son eventail, les moeurs et les caracteres de son temps et nous raconte la seule emotion qui ait failli troubler le cours harmonieux d'une longue existence, vouee aux amours faciles! Et _Lavinia_, qui pourrait l'oublier? Nous gardons, longtemps apres qu'elle a disparu, l'impression de ce sourire ou a passe la maligne vengeance d'un coeur trahi, qui voit revenir a lui le transfuge et qui l'abandonne a son tour, avec une tristesse souriante, a ses remords vite consoles. Comme tous ces recits sont d'une invention naturelle, d'une allure vive, d'un tour et d'un style exquis! _Metella_ nous montre, au vif et au naturel en meme temps, l'art de peindre les troubles les plus graves du coeur, d'un trait discret qui laisse tout deviner presque sans rien marquer et en courant a la surface. _Le Secretaire intime_, _Teverino_ sont deux inspirations de la plus brillante poesie. J'aime moins _Leone Leoni_, malgre la vigueur extraordinaire du ton, et je goute mediocrement quelques pages dans _la Derniere Aldini_. La mere ne me plait guere quand elle veut epouser son gondolier, et la fille m'effraye quand elle se jette a la tete du chanteur. Mais combien d'autres pages pleines de fraicheur et d'eclat, et quel riant coloris! que de finesse et de grace dans la scene ou Lelio se trouve pour la premiere fois en tete-a-tete avec la jeune Alezia! quelle lutte ingenieuse, et le charmant triomphe pour tous les deux! L'eclat des grandes oeuvres de George Sand a ete trop vif; elles ont ete celebrees ou discutees avec trop de feu, pour que les _nouvelles_ n'eussent pas un peu a en souffrir. Il y a la cependant quelques-uns des plus purs joyaux de cet ecrin deja si riche. Toutes les elegances de l'esprit s'y unissent comme pour faire un cadre d'or a un sentiment delicat. Grace emue, fantaisie souriante, originalite tour a tour piquante et attendrie, que de dons aimables, et quel malheur que George Sand ne s'en soit pas contentee! Pourquoi a-t-elle voulu faire de son talent un instrument plus sonore, mais souvent faux, de doctrines mal etudiees? De ces nouvelles, dont le cadre et le paysage sont empruntes a l'Italie et surtout a Venise, il faut rapprocher les _Lettres d'un voyageur_, publiees a differentes dates et a d'assez grands intervalles, mais dont les premieres, les lettres venitiennes, offrent un interet etrange et passionne que les autres n'ont pas au meme degre. Ces premieres lettres, vrai poeme en prose, chroniques de voyage dans les Alpes et vers le Tyrol, recit de conversations ou d'impressions solitaires a Venise, sont l'expression attristee, dramatique, d'un esprit souffrant, malade, deja cruellement eprouve par la douleur, trompe par l'amour, comme si, apres quelques annees a peine d'experience, il avait du se demontrer a lui-meme que les passions les plus romanesques ne sont pas a l'abri de la souffrance, pas plus que les existences les plus bourgeoises. C'est tantot un jugement amerement resigne sur la vie et les hommes, tantot une plainte aigre, un cri d'angoisse, un de ces cris qui se font entendre a travers le monde, et qui ont un long retentissement. C'est, a coup sur, la confidence la plus sympathique et la plus curieuse que Mme Sand nous ait donnee sur elle-meme par la sincerite de l'accent, avec une exquise discretion de la douleur. Dans ces simples pages s'agitent en une seule ame tous les sentiments les plus sacres de l'ame; ils s'agitent, ils palpitent sous le voile; ni le sexe ni l'age de ce pauvre et poetique voyageur de la vie ne s'y revelent un seul instant; la passion et la souffrance y gardent une admirable pudeur, et le charme en est double. Toutes ces oeuvres si diverses par la conception, par la fantaisie, par le cadre, portent la trace brulante d'un esprit jeune. Le sujet, a peu pres unique a travers la variete eblouissante des aventures, c'est la peinture de l'amour noble aux prises avec les tentations et les surprises de la vie, avec les defaillances ou les trahisons, ce sont les fortunes de ce pauvre et grand coeur humain dans ses elans trompes vers l'heroisme et dans ses chutes prodigieuses; c'est aussi la lutte des ames aimantes contre les perfidies du sort, qui les jette en proie a la violence; c'est la revolte de la nature contre les erreurs fatales de la societe; c'est une protestation contre les servitudes du code, ou de l'opinion, en un mot, contre tout ce qui gene le libre elan des amours vrais. C'est enfin la poursuite inquiete et passionnee de l'ideal religieux, d'un ideal souvent chimerique et trouble, mais ardemment espere, entrevu a travers les doubles tenebres _de la superstition et du scepticisme_. Telle est l'inspiration qui domine dans cette premiere periode, et tel est le motif de ces premiers chants. Chacune de ces oeuvres est un poeme consacre a l'amour divin et surtout a l'amour humain, tous les deux fort etonnes d'etre si intimement meles et confondus. La question sociale ne parait que dans un vague lointain et incidemment. L'idee d'une reformation ne va guere d'abord au dela du mariage, critique moins encore dans son principe que dans sa pratique. Elle ecrivait alors, comme elle le dit, sous l'empire d'une emotion, non d'un systeme. II Le systeme se fait jour bientot et refoule l'emotion dans certaines limites. L'emotion et le systeme, l'une venue de l'ame meme de l'auteur, l'autre venu du dehors, se partageront, a parts plus ou moins egales, les romans de la seconde periode, ceux qui remplissent la vie litteraire de Mme Sand de 1840 a 1848 environ. Ce fut un malheur, au point de vue de l'art, que ce partage. On ne peut pas dire precisement que le talent ait baisse dans les oeuvres de la seconde maniere; mais, a coup sur, l'interet est moins vif, la sympathie, a chaque instant deconcertee, se refroidit. Il y a des parties entieres frappees d'une mortelle langueur. Cela devait etre, et cela est. Ce qu'elle nous avait promis dans le roman, c'etait la peinture plus ou moins idealisee du coeur humain, l'analyse de l'ame jetee dans des situations fictives et se developpant, dans cette combinaison d'evenements imaginaires, au gre de l'auteur, observateur ou poete. Ce qui nous plaisait dans cette lecture, c'etait d'y gouter l'ineffable oubli du monde reel, le repos de ce labeur tumultueux ou tout ce que nous avons de sentiment et d'activite s'epuise, par l'effet necessaire de la vie pratique, dans des luttes si apres et toujours renaissantes, souvent pour de si miserables objets. On aimait a s'y distraire du combat, du bruit et de la poussiere de chaque jour. O poete, vous m'avez presente l'amorce d'une fiction aimable, je vous ai suivi sans defiance et d'un coeur charme; vous avez sollicite ma curiosite, vous l'avez ravie; vous m'avez emu, je subis la douce ivresse que votre art m'a preparee. Et, tout d'un coup, voici que mon emotion s'arrete et se glace. Qu'avez-vous fait? Au milieu de l'idylle enchantee, voici une tirade traitresse dont je reconnais l'inspirateur, voici le sermon socialiste qui commence, et le charme cesse d'agir. Vous me rejetez de vive force, et par une sorte de perfidie, dans ce milieu discordant et agite que je voulais fuir. Je reconnais ici le discours de M. Michel (de Bourges), la le pamphlet enflamme de M. de Lamennais, ailleurs le reve philosophique et religieux de M. Pierre Leroux; courez apres mon emotion, essayez de la ressaisir, elle est bien loin. J'ajoute que, par la force des choses, dans ces episodes de predication intermittente, le talent ni le style ne sont plus les memes. On sent trop bien que l'inspiration vient du dehors et que cette parole n'est qu'un echo. L'inevitable declamation arrive, comme toujours, quand le style n'est plus le son meme de l'ame, directement frappee par son emotion propre. L'eloquence se guinde, la verve forcee prend des airs d'emphase. Que l'on eprouve cette critique sur les principaux romans de cette seconde periode. C'est vers 1840, avec _le Compagnon du tour de France_, que le systeme arrive et que le socialisme entre en campagne. Certes il y a des parties charmantes dans ce roman, des types et des situations saisis avec art. Le fond de l'oeuvre est, ou du moins devrait etre, le contraste de l'amour genereux et vraiment grand de Pierre Huguenin, avec la passion vaniteuse et sensuelle d'Amaury, l'un devouant l'ardeur de sa chaste pensee a une vierge austere, grave, qui est toute intelligence et toute ame, l'autre cherchant la satisfaction d'un gout d'artiste dans la seduction d'une femme elegante et coquette, qu'il aime avec tout l'orgueil de ses sens et toute l'exaltation d'une fantaisie. Ce qui est vrai dans ce roman, ce qui est bien observe et vraiment beau, c'est l'effet de ce faux et mauvais amour sur Amaury. Ce coeur bien doue, mais faible, dupe de sa vanite, expie cruellement sa faute, non par la perte de son avenir, mais, ce qui est plus terrible, par la degradation successive de ses belles qualites. La volupte et l'ambition l'ont touche, elles le possederont a jamais. Ce qui est vrai aussi, et admirablement decrit, c'est l'effet d'un noble amour sur Pierre Huguenin; c'est la peinture de son elevation morale, de la delicate fierte de ses sentiments, de ce courage et de cette probite du bon sens qui se tient a l'ecart et dans l'ombre ou doivent se releguer les passions impossibles. Mais, a chaque instant, helas! ces belles analyses s'arretent brusquement. Cette etude profonde et charmante des effets de deux passions contraires sur deux ames plebeiennes s'interrompt pour laisser passer le flot de la declamation politique. Je ne connais pas de personnage plus incommode, plus bruyant, plus sottement bavard que cet Achille Lefort, qu'on est sur de trouver a tous les detours des allees, toutes les fois que l'idylle s'y promene. Je ne sache rien de plus invraisemblable que le caractere de M. de Villepreux, ce complice d'Achille Lefort qu'il meprise, melange indefinissable d'un grand seigneur sceptique, d'un membre de l'opposition constitutionnelle, d'un conspirateur sans conviction, qui, a certains moments, semble monter sur le trepied de la sibylle humanitaire, et qui, l'instant d'apres, en redescend avec le sourire d'un Machiavel du Palais-Bourbon. Mais surtout, je ne sache rien de plus faux, de plus declamatoire de plus dissonant que le personnage de la noble Yseult, dans la derniere partie du roman, ou l'on est tout etonne de decouvrir que cette jeune fille, qui semble etre la raison meme, avec tant de grace et de charme, n'est rien qu'une conspiratrice exaltee, une pedante infatuee. Voyez-la initiant Pierre Huguenin aux mysteres du carbonarisme, fondant, au milieu de cette campagne splendide et de ce beau parc, la loge _Jean-Jacques Rousseau_; puis, a son tour, initiee par la vertu de l'ouvrier a la vraie doctrine de l'egalite, tout a coup, dans une scene etrange, lui demandant, _devant Dieu qui les voit et qui les entend_, s'il l'aime comme elle l'aime, et lui avouant que, depuis le jour ou elle a pu raisonner sur l'avenir, elle a resolu _d'epouser un homme du peuple afin d'etre peuple_, comme les esprits disposes au christianisme se faisaient baptiser afin de pouvoir se dire chretiens. Charmante et douce Yseult, ou etes-vous? Je ne sais quel fantome, echappe du club des femmes, a pris votre place. Je ne vous reconnais plus[3]. Ainsi s'entremelent, a chaque instant, au grand depit du lecteur, les deux parties du roman, l'une tout aimable et tout emue, empreinte de ce charme qui est la grace dans l'art, l'autre surchargee de tons violents et criards qui font peur a la grace et qui la forcent a s'envoler bien loin. _Horace_ serait l'analyse interessante d'un caractere miserablement personnel et faible, si le roman n'etait pas gate par le contraste trop visiblement cherche d'Arsene, l'homme du peuple sublime, heros du socialisme naissant, type de toutes les vertus selon la morale nouvelle. Dans _Jeanne_ on voit poindre l'_idee druidique_, si chere a quelques amis de Mme Sand, melee a je ne sais quelle vague synthese ou quel chaos religieux. Ici encore, on voudrait choisir dans cette oeuvre si melangee. Quelques episodes charmants, comme la rencontre de Jeanne endormie dans les _Pierres Jomatres_ et comme le poisson d'avril, quelques scenes rustiques, admirablement peintes, comme l'incendie dans un hameau, les lavandieres, la mort a la campagne, la fenaison, ne suffisent pas a sauver le roman de l'ennui que vous cause la preoccupation du systeme, incessamment ramene a la traverse du sentiment. Peu a peu le systeme tue le roman. Il arrive un moment ou Jeanne n'est plus cette fille des champs, admirablement simple et pure, dont le charme naif inspire de l'amitie ou de l'amour a tous ceux qui la rencontrent, et qui s'en etonne ou s'en effraye avec tant de modestie et de pudeur. Elle se transforme a vue d'oeil. Elle devient tantot la Velleda du Mont-Barlot, tantot la Grande Pastoure, elle grandit sans cesse, si c'est grandir, au point de vue de l'art, que de passer a l'etat de mythe et d'allegorie. Elle symbolise l'ame heroique et reveuse du peuple des campagnes. Je le veux bien, mais je ferme le livre au moment ou la jeune paysanne devient une si belle parleuse, et je passe avec empressement a _Consuelo_. Ici encore, malgre les tresors d'invention et d'art qui s'y depensent, n'eprouverai-je aucune deconvenue? Certes je ne suis pas assez sottement empresse de prouver ma critique, pour discuter l'etonnante fecondite d'invention, la curiosite, la passion repandues dans tout ce roman et meme dans la premiere partie de _la Comtesse de Rudolstadt_, qui en est la suite. Mme Sand, comme elle l'avoue, sentait la un beau sujet, des types puissants, une epoque et des pays semes d'accidents historiques, dont le cote intime etait precieux a explorer, et a travers lesquels son imagination se promenait avec une emotion croissante, a mesure qu'elle avancait au hasard, toujours frappee et tentee par des horizons nouveaux. Des lectures recentes qui avaient vivement saisi son esprit mobile l'attiraient a cette entreprise singuliere et complexe, en lui faisant pressentir tout ce que le XVIIIe siecle offre d'interet sous le rapport de l'art, de la philosophie et du merveilleux, trois elements produits par ce siecle d'une facon tres heterogene en apparence, et dont le lien etait cependant curieux a etablir sans trop de fantaisie. Siecle de Marie-Therese et de Frederic II, de Voltaire et de Cagliostro: siecle etrange qui commence par des chansons, se developpe dans des conspirations bizarres, et aboutit par des idees profondes a des revolutions formidables! Je reconnais volontiers, avec Mme Sand, la grandeur du sujet, et, plus liberal qu'elle envers elle-meme, je reconnais qu'elle en a tire le plus souvent un grand parti, par l'interet de l'intrigue, le charme etrange de certaines situations, la vive peinture des sentiments et des caracteres. Comme on aime cette Consuelo, intelligence elevee, noble coeur, admirable artiste, dans les debuts chastement aventureux de sa vie errante a Venise, dans ses premiers triomphes et ses premieres tristesses, a son arrivee a ce terrible chateau des Geants par une nuit de tempete, dans toute cette fantasmagorie des vieilles ruines et des grands souterrains, dans son amour pour le jeune comte Albert si longtemps combattu par l'effroi, dans sa fuite, dans sa rencontre a travers champs avec Haydn presque enfant, dans ce long voyage enfin, le plus ravissant et le plus fantastique que l'imagination puisse rever! Et plus tard, quand, aux prises avec des evenements terribles, triste fiancee de la mort, sous le coup d'un effrayant mystere dont parfois sa raison se trouble, nous voyons reparaitre Consuelo, vierge et veuve, comtesse de Rudolstadt, toujours grande et noble artiste, a la cour de Frederic et dans la dangereuse intimite de la princesse Amelie, que de scenes pleines d'attrait et de terreur! Sa prison, son enlevement, cette fuite nouvelle sous la conduite des Invisibles, ces emotions douloureuses d'une passion enigmatique qui l'attire comme un amour permis et qui l'effraye comme une sorte d'adultere envers un mort, tout cela est raconte avec un interet, un entrain incomparables. Mais, pour Dieu! que le comte Albert ne soit donc pas si fatal, si prolixe et si nuageux! S'il aime Consuelo, qu'il lui parle de son amour et qu'il ne lui commente pas sans fin, dans une histoire de fantaisie, les sanglantes legendes de Jean Ziska et des Hussites! Si sa demence n'etait pas si pretentieuse, il pourrait nous interesser; s'il ne repassait pas a chaque instant dans le roman, avec son front pale, son oeil fixe et son manteau noir seme de larmes d'argent comme un drap mortuaire, il pourrait nous sembler aimable. Mais c'est bien mal a lui de deraisonner si souvent pour effrayer Consuelo et pour impatienter le lecteur! Et quand le moment de l'initiation arrive, quand l'oracle parle enfin au fond du souterrain, est-ce que je me trompe? Est-ce le noble comte qui parle? il me semble reconnaitre de vieilles phrases qui ont fait un long et vaillant service dans _la Democratie pacifique_ de ce temps et ailleurs: "Une secte mysterieuse et singuliere reva, entre beaucoup d'autres, de rehabiliter la vie de la chair, et de reunir dans un seul principe divin ces deux principes arbitrairement divises. Elle voulut sanctionner l'amour, l'_egalite_, la _communaute de tous_, les elements de bonheur. Elle chercha a relever de son abjection le pretendu principe du mal et a le rendre, au contraire, serviteur et agent du bien" ... etc., etc.... Le noble comte peut continuer longtemps ainsi, il y a longtemps que je reve, et je soupconne Consuelo de n'avoir tant de patience a l'entendre que parce qu'elle fait comme moi. Mais tout cela n'est rien en regard du second volume de _la Comtesse de Rudolstadt_. C'est ici qu'un grand courage pourrait se donner le spectacle de la maree montante du systeme et de la declamation. L'ennui atteint tout a coup des hauteurs demesurees. Qui pourrait suivre Consuelo dans ce Pantheon bizarre que lui ouvrent les pretres et les pretresses de la verite, qui est decore, entre chaque colonne, des statues des plus grands amis de l'humanite, et ou l'on voit figurer Jesus-Christ entre Pythagore et Platon, Apollonius de Tyane a cote de saint Jean, Abailard aupres de saint Bernard, Jean Huss et Jerome de Prague a cote de sainte Catherine et de Jeanne d'Arc? De grace, arretons-nous sur le seuil du temple avant que Spartacus n'arrive pour clore l'histoire, et que toutes les figures plus ou moins touchantes du roman ne disparaissent dans les brumes d'un symbolisme universel. Encore un roman qui finit par ce qu'il y a de plus froid au monde, l'allegorie, uni a ce qu'il y a de plus pompeusement vide, la theosophie humanitaire. Ce serait vraiment abuser de l'evidence que d'insister davantage et de repeter longuement la meme et triste epreuve sur le _Meunier d'Angibault_, ou l'on voit, au commencement, un artisan heroique, le grand Lemor, refuser la main d'une veuve patricienne qu'il adore, parce que la richesse est contraire a ses principes, et la riche veuve, a la fin du roman, se rejouir de l'incendie qui devore son chateau, parce qu'elle voit tomber, avec le dernier pan de mur qui lui appartient, le dernier obstacle qui la separait du socialisme et de son amant. Parlerons-nous du _Peche de M. Antoine_, dont le plus gros peche n'est pas, a mes yeux, d'avoir une aussi jolie fille que Gilberte, mais bien d'avoir rendu M. de Boisguilbault le plus insupportable des hommes en lui enlevant sa femme. Tout le monde est plus ou moins communiste ici, dans le singulier monde ou s'agitent les personnages du roman: M. Antoine, gentilhomme dechu; Jean, le paysan philosophe; Janille, la servante; Emile, Cardonnet, le jeune sage; M. de Boisguilbault, le vieux fou. Il n'y a que M. Cardonnet le pere qui ne trempe pas dans l'_idee nouvelle_; mais aussi on a bien soin, comme si cela ne s'entendait pas de soi-meme, d'en faire le type de l'industriel sans coeur, dont la froide brutalite fait mourir sa femme, et qui broie les idees comme les hommes sous la meule de son usine. Tout ce monde-la (toujours M. Cardonnet excepte) a les deux caracteres obliges des personnages: l'heroisme du coeur et l'argumentation intarissable. C'est a qui fera les plus belles actions et parlera le plus longtemps. La palme reste a M. de Boisguilbault. III Deja pourtant, a la meme epoque ou le reve humanitaire obsedait si cruellement cette belle imagination, il s'etait fait en elle plus d'une revolte sourde contre la tyrannie des amities et des idees systematiques. Plus d'une fois elle avait ose, pour respirer le grand air des libres espaces, soulever un instant le joug de plomb qui l'ecrase. Entre _le Meunier d'Angibault_ et _le Peche de M. Antoine_, ces deux grosses machines socialistes, elle avait donne au monde attentif et ravi une delicieuse idylle, la _Mare au Diable_, et prelude ainsi, par un petit chef-d'oeuvre d'exquise chastete et de poesie champetre, a la nouvelle maniere qui devait marquer pour elle une autre periode, une periode de renaissance. Bonheur inattendu! Dans ces pages privilegiees, pas un mot de politique ni d'utopie. Rien qui divise, rien que de pudique et d'attendri, rien que de noble sans effort, de beau sans emphase, de touchant sans phrase! Un petit voyage de trois lieues, qui dure une nuit parce que l'on s'egare; une conversation plusieurs fois interrompue, reprise, quittee, entre le fin laboureur Germain, qui va chercher femme a Fourche, et la petite Marie, qui s'en va bergere aux Ormeaux; deux personnages episodiques, mais non etrangers a l'action, Petit-Pierre, qui voudrait bien avoir Marie pour seconde mere, et la Grise, une bonne et belle jument qu'on aime comme si elle etait une personne; le bivouac improvise sous les grands chenes et ou la nuit se passe tout gentiment, pour Marie, a jaser et a dormir, pour Germain, a causer et a rever; une emotion bien vite reprimee par le brave paysan devant tant d'innocence et de candeur, et, ce qui vaut mieux, un bon projet de mariage qui germe dans sa tete et qu'il remportera demain a la ferme, voila tout; ce n'est rien, et ce _rien_ restera dans notre litterature d'imagination parmi les oeuvres accomplies, nees sous un rayon propice, et consacrees. La poesie est le talisman de Mme Sand; des qu'elle y touche, la sympathie renait et les mauvais reves avec l'ennui s'enfuient. Cette veine d'innocence et de poesie renouvelees devait porter bonheur a Mme Sand. Apres s'etre efforcee d'oublier M. de Boisguilbault et son communisme dans les brillantes aventures de son _Piccinino_, elle revint avec amour a la veine d'or ou elle avait deja recueilli un tresor de grace et de sentiment: elle y puisa _Francois le Champi_. On eut peur en ouvrant le livre. On avait apercu, parmi les premieres lignes, quelques mots de funeste augure, je ne sais quelle theorie de la connaissance, de la sensation et de leur rapport qui est le sentiment, et l'on tremblait que M.P. Leroux n'eut repandu les lumieres troublees de sa psychologie sur cette oeuvre nouvelle. On se rassura bien vite. On respira en s'apercevant que cette page etait absolument un hors-d'oeuvre, une derniere concession a l'amitie. On respira, mais l'alerte avait ete chaude. Il restait un roman berrichon de la tete aux pieds. Mme Sand avait plie son beau style a cette fantaisie du langage rustique, imite dans ses dernieres finesses et saisi dans tout son naturel, pour raconter l'histoire de ce brave Champi, de la bonne Madelon, de leur bucolique amitie a l'ombre du moulin, amitie de mere de la part de Madelon, amitie de fils de la part de Champi, mais qui se change avec les evenements et les annees en une tendresse bien vive et qui les mene, l'un donnant le bras a l'autre, jusqu'a l'eglise du village, avec le petit Jeannie derriere eux, souriant de son plus fin sourire: ne faut-il pas bien souvent un _Ascagne_ enfant dans les romans de village comme dans les poemes epiques, pour servir de pretexte aux premieres effusions de l'amour naissant? Mais pendant que se deroulait cette epopee tranquille dans le feuilleton du _Journal des Debats_, au moment meme ou le roman arrivait a son denouement, un autre denouement, qui fit beaucoup de tort au premier, nous dit Mme Sand, trouvait sa place dans le _premier Paris_ dudit journal. C'etait la revolution de 1848. La crise fut vive pour Mme Sand. L'emotion de la premiere heure faillit arreter la renaissance de son talent, et couper brusquement la veine nouvelle. Des amities exigeantes arrivees au pouvoir faillirent compromettre cette plume exquise dans les violences de la polemique; des _Lettres au peuple_ et des _Bulletins du ministere de l'interieur_, voila ce qui remplaca, pendant quelques mois, les fables charmantes dont elle s'enchantait la veille et dont elle nous enchantait tous. Il fallut l'insurrection terrible de Juin pour rompre le charme et affranchir l'imagination devenue captive. "C'est a la suite de ces nefastes journees, dit-elle, que, troublee et navree jusqu'au fond de l'ame par les orages exterieurs, je m'efforcai de retrouver dans la solitude, sinon le calme, au moins la foi.... Dans ces moments-la un genie orageux et puissant comme celui de Dante ecrit, avec ses larmes, avec sa bile, avec ses nerfs, un poeme terrible, un drame tout plein de tortures et de gemissements. De nos jours, plus faible et plus sensible, l'artiste, qui n'est que le reflet et l'echo d'une generation assez semblable a lui, eprouve le besoin imperieux de detourner la vue et de distraire l'imagination, en se reportant vers un ideal de calme, d'innocence et de reverie. Dans les temps ou le mal vient de ce que les hommes se meconnaissent et se detestent, la mission de l'artiste est de celebrer la douceur, la confiance, l'amitie, et de rappeler ainsi aux hommes endurcis ou decourages que les moeurs pures, les sentiments tendres et l'equite primitive sont ou peuvent etre encore de ce monde. Les allusions directes aux malheurs presents, l'appel aux passions qui fermentent, ce n'est point la le chemin du salut; mieux vaut une douce chanson, un son de pipeau rustique, un conte pour endormir les petits enfants sans frayeur et sans souffrance, que le spectacle des maux reels, renforces et rembrunis encore par les couleurs de la fiction." Ces lignes sont ecrites au devant de _la Petite Fadette_, comme un adieu a la politique orageuse et un engagement, pris a demi-voix, de s'en tenir desormais a des reves plus doux. _La Petite Fadette_ fut le premier gage de la reconciliation de Mme Sand avec son genie. Dans ces annees inquietes, dans ces heures incertaines dont chacune apportait un peril ou une menace, une discorde nouvelle entre les chefs des partis et un fremissement des masses, avec quelle joie on echappait aux anxietes de cette vie precaire en suivant Mme Sand dans les _traines_ fleuries, vers la riviere qui s'endort la-bas, sous les branchages! Que de larmes melees de sourires, un peu par contraste avec les evenements, firent couler l'amitie des deux _bessons_ de la Bessonniere, la jalousie de Sylvinet, la tendresse etonnee d'abord, bientot emue et vive, du beau Landry pour la Fadette, la gentillesse croissante de la Fanchon, transformee par le charme magique d'un amour vrai! Ce fut un succes de grace renaissante. Les plus beaux jours du talent etaient revenus, l'emotion publique les reconnaissait et les saluait. C'est a la meme source d'inspiration champetre qu'il faut rapporter quelques oeuvres, plus voisines de nous par le temps, comme les _Maitres sonneurs_, un recit bien original, et _les Visions de la nuit dans les campagnes_, piquante fantaisie d'une imagination qui aime a traduire les naives terreurs, les superstitions et les legendes, non sans s'emouvoir elle-meme de ces jeux de la peur, qui sont la poesie de minuit et le drame nocturne des champs. Vers cette epoque, la passion du theatre, qui avait ete tres vive chez Mme Sand, se reveilla avec une force nouvelle. L'effort infructueux de _Cosima_ avait irrite cette passion plus encore qu'elle ne l'avait decouragee. _Gabrielle_, _les Sept Cordes de la Lyre_, les _Mississipiens_ avaient ete comme un spectacle ideal que Mme Sand avait donne a son imagination. Dans sa studieuse retraite de Nohant, sa recreation la plus chere, avec ses enfants et ses amis, etait, nous le verrons plus tard, un theatre de fantaisie, ou chacun, sur un scenario prepare d'avance, apportait la verve improvisee de son esprit ou la malice piquante de sa raison, sa melancolie ou sa gaiete.--En 1849 elle fit jouer sa comedie pastorale de _Francois le Champi_. Nous ne la suivrons pas longuement dans cette voie nouvelle, dans laquelle l'auteur ne rencontrera jamais un succes egal a son merite, a son effort, a son visible desir de bien faire. Le tour particulier de son talent, amoureux de l'analyse et de la poesie, ne lui profitait pas ici autant qu'ailleurs. Ce qu'il faut, au theatre, c'est la science du relief, l'instinct de la perspective, l'habilete des combinaisons et surtout l'action, encore l'action et toujours l'action; c'est la gaiete naturelle qui enleve le rire, ou le secret des emotions fortes et l'imprevu qui saisissent l'esprit. L'action vive et rapide n'etait pas le fait de Mme Sand. Ni l'esprit dramatique ni la _vis comica_ ne se rencontrent chez elle. Son theatre manque de relief; les formes trop simples et trop nues de son art, son habitude des analyses delicates et des sentiments fins, le style meme, d'une prodigieuse facilite, mais un peu prolixe et parfois un peu declamatoire, qui tantot ne brille que par une simplicite savante et tantot s'illumine de l'eclair lyrique, mieux a sa place dans un roman, voila autant d'obstacles a sa popularite sur la scene. Quoi qu'il en soit, pendant de longues annees, dans la derniere periode de sa vie, depuis _Francois le Champi_ et _le Mariage de Victorine_ (1851) jusqu'au _Marquis de Villemer_ (1864), Mme Sand fut, avec un succes inegal, passionnement occupee de son theatre. Elle sentait tres vivement chez les autres, elle appreciait ce don du theatre qu'elle fit tant d'efforts pour acquerir et pour imposer au public. Quoi qu'on en ait dit plus tard, elle n'y reussit jamais completement. Nous avons cependant assiste a des reprises recentes de quelques-unes de ses pieces, un peu trop vite abandonnees autrefois, et qui ont ete tres bien accueillies par un public nouveau; nous venons d'applaudir[4] a cette jolie comedie romanesque _les Beaux Messieurs de Bois-Dore_ et a ce drame sentimental _Claudie_, qui a reussi malgre le ton de predication suranne du pere Remy. Je suis assure qu'on pourrait faire la meme et heureuse epreuve sur d'autres pastorales, mises au theatre, comme _Francois le Champi_, ou des drames voues a l'etude des ames d'artistes, comme _Maitre Favilla_. Il faut tenir compte d'un mouvement de reaction tres marque qui s'opere dans les esprits en faveur du theatre idealiste, pour comprendre ce genre de succes qui fait honneur au public lettre. Malgre cela et quelques autres raisons tirees du charme sentimental de l'ecrivain tardivement retrouve, on peut dire que Mme Sand ne reussit que deux fois, d'une maniere durable, au theatre: dans _le Mariage de Victorine_ et dans _le Marquis de Villemer_. Encore est-il juste de dire que, ces deux fois, elle avait eu deux precieux collaborateurs: pour la premiere piece, Sedaine; pour la seconde, Alexandre Dumas fils. Pendant cette periode, disputee au roman et en partie usurpee par des tentatives dramatiques, Mme Sand n'abandonnait pas la voie que lui montrait sa vraie vocation. IV Elle donnait successivement: des romans du genre historique, comme _les Beaux Messieurs de Bois-Dore_, dont etait sortie presque aussitot la piece du meme nom, cette etrange hallucination, ce reve retrospectif sur les amours et la religion antediluviennes, qu'elle a intitule _Evenor et Leucippe_; quelques romans agreables, comme _la Filleule_, _Adriani_, _Mont-Reveche_, qui nous semblent particulierement significatifs par la peinture tres vive et tres soignee des caracteres, par la gracieuse variete des situations, par le mouvement de l'intrigue et surtout par le desinteressement tres marque de toute theorie sociale, le parti pris de revenir a sa conception primitive du roman, pur de toute preoccupation etrangere[5]. Les bucoliques ne peuvent durer toujours. Elles avaient valu a Mme Sand un regain de succes et une popularite qui avait monte pendant quelque temps jusqu'au ton de l'enthousiasme; on avait pu craindre un instant qu'elle ne se s'attardat dans ces paysanneries qui l'avaient si heureusement affranchie de la haineuse politique. Aussi ce fut avec un grand plaisir qu'on la vit revenir a la veritable patrie du roman, la societe tout entiere, dans sa complexite infinie, aujourd'hui, mais pas pour longtemps, parmi les ouvriers de la Ville-Noire, hier dans le salon bourgeois et puritain des Obernay, avant-hier dans l'aristocratique boudoir de la vieille marquise de Villemer ou sur les montagnes de l'Auvergne. Dans la longue serie des oeuvres qui couronnent d'une flamme vive encore, bien que par instants palissante, les derniers travaux de Mme Sand, deux surtout meritent de fixer l'attention de la posterite, _Jean de la Roche_ et _le Marquis de Villemer_. Je viens de relire ces deux romans et je suis retombe sous le charme d'autrefois. Je l'ai senti presque aussi vif et penetrant. Combien y en a-t-il, parmi les oeuvres de pure imagination, qui resistent a l'epreuve d'une seconde journee quand elles ont perdu pour nous l'attrait de l'inconnu et cette premiere fleur de la nouveaute, souvent si fragile et si artificielle? Ces deux oeuvres sont de la meilleure maniere de George Sand, avec le progres que l'experience la plus delicate de la vie a pu apporter dans les conceptions primitives de son art, sans que l'age ait refroidi l'inspiration. Le sujet de _Jean de la Roche_ est peut-etre le plus original et le plus simple. Il n'echappe pas a la poetique du genre qui condamne tout roman a n'etre, plus ou moins, que l'histoire d'un amour malheureux. Ce sera donc encore l'eternelle lutte de l'amour contre les obstacles qui l'entourent a chaque pas et le detournent de son but. Mais la nouveaute est ici dans la nature de l'obstacle. Jean de la Roche est d'une naissance au moins egale a celle de miss Love; sa fortune est convenable, et M. Butler, grace a Dieu, n'a rien de commun avec les peres barbares qui remplissent les romans et les drames des eclats de leur colere. Quand tout semble conspirer au bonheur de cet amour partage et beni, d'ou vient donc l'obstacle? D'ou jaillira la source des larmes? Miss Love a pour frere un enfant, un terrible enfant, qui, voyant que sa soeur va se marier, tombe dans une sorte de desespoir. Il est jaloux a sa maniere, chastement, mais maladivement jaloux. Sa langueur silencieuse et obstinee, une fievre nerveuse, des rechutes terribles, voila tout le noeud du roman. L'enfant est jaloux jusqu'a en mourir, et, comme elle l'adore, comme elle est le sacrifice meme, le sacrifice qui garde le sourire aux levres, sans hesiter elle immole ses plus cheres esperances. L'analyse de cette passion etrange d'un enfant fait l'originalite de ce roman. Ce n'est plus de vive lutte que l'on peut enlever un obstacle de cette nature; il faut des soins et des menagements infinis pour traiter cette maladie de l'ame qui menace a chaque instant d'emporter une vie fragile; il faut surtout une resignation gaie et le plus difficile courage, celui qui ne craint pas de se mesurer avec le temps et d'attendre, presque sans esperance, un changement invraisemblable. A travers quels incidents varies un art ingenieux conduit l'interet, le soutient en le graduant et le variant sans cesse, comment tout se demele enfin sous la main delicate de l'auteur, comment l'epreuve de ces deux ames vaillantes se termine et se consacre par un bonheur qui n'est que le resultat naturel et comme l'oeuvre de leurs genereuses qualites, voila ou se marque le talent renouvele de l'auteur. La derniere partie du roman, la rencontre de Jean de la Roche, deguise et meconnaissable, avec la famille Butler, une excursion tres pittoresque au Mont-Dore, qui lui fournit l'occasion de s'assurer si on l'aime encore apres cinq longues annees d'absence et de malentendu, le repentir tardif de Hope Butler, l'expiation qu'il offre pour le mal deja fait, mais qui, dans l'enfant devenu jeune homme, garde encore son caractere etrange et maladif, ces dernieres scenes, si naturelles et si bien preparees en meme temps, achevent l'emotion du lecteur. Nous ne raconterons pas _le Marquis de Villemer_, popularise par le theatre aussi bien que par le roman. Bien des fois deja on avait vu le drame ou le roman aux prises avec des donnees analogues. Ni dans la litterature anglaise, ni dans la notre, l'histoire de l'institutrice ou de la demoiselle de compagnie n'est nouvelle. Mais ce qui est nouveau ici, c'est l'analyse des personnages, traces avec autant de nettete que d'elegance; c'est surtout l'abondance et la variete des plus charmants details d'interieur. Quels piquants entretiens que ceux de Caroline de Saint-Geneix avec la vieille marquise, une personne compliquee, faussee par l'abus des relations sociales, incapable de vivre seule, incapable meme de penser quand elle est seule, mais esprit charmant des qu'elle est en communication avec l'esprit d'autrui, et dont la jouissance unique en ce monde est la conversation, qui lui rend le service d'activer ses idees, de les rendre _gaies_ par le mouvement, de la tirer hors d'elle-meme! Ce qui frappe le lecteur, c'est le grand air qui regne d'un bout a l'autre de ce charmant recit, c'est l'attitude et le ton de la vie aristocratique, si naturellement pris et si naturellement garde dans tout ce roman. On n'a pas assez remarque ce caractere de l'esprit de Mme Sand dans ses anciennes oeuvres. La democratie des idees a fait illusion et donne le change sur l'habitude et l'allure de ce style, qui n'est jamais mieux a sa place que dans les peintures de la haute vie, ou il excelle sans effort, ou il se meut avec une aisance merveilleuse. Qu'on la compare, sur ce point, avec Balzac! quelle superiorite aisee chez George Sand! C'est le caractere des esprits vraiment superieurs de se continuer sans se repeter et de savoir se renouveler. Toutes les oeuvres de la derniere periode ne meritent pas cependant le meme eloge. L'auteur y laisse sentir quelques traces de fatigue, dont la plus marquee est une prolixite que ne peuvent aviver quelques traits d'analyse morale et quelques pages de description saisissante. Il n'en reste pas moins vrai que c'est un prodige de fecondite que cette vie litteraire de Mme Sand, vue dans son ensemble, enchantant de ses fictions ou troublant de ses reves quatre ou cinq generations, a travers tant de catastrophes publiques ou privees, presque toujours egale a elle-meme, mais n'ayant jamais dit le dernier mot de son art, deconcertant a chaque instant la critique, qui croit l'avoir enfin saisi, lui reservant toujours de nouvelles surprises, tandis qu'autour d'elle, et sur la route qu'elle a parcourue, se sont amonceles tant de ruines intellectuelles, tant de debris, de talents incomplets, frappes ou d'impuissance ou de ridicule et, dans leur infatuation, ne s'apercevant meme pas qu'ils ont cesse d'exister. Dans l'intervalle des romans, qui etaient l'oeuvre principale de sa vie, elle trouvait le temps de se meler activement, meme sous forme litteraire, de la vie des autres, soit qu'elle racontat toute sorte d'histoires a ses petits-enfants, _le Chateau de Pictordu_, _la Tour de Percemont_, _le Chene parlant_, _les Dames Vertes_, _le Diable au Champ_, toutes les varietes des _Contes d'une grand'mere_, ou se montre une imagination intarissable; soit qu'elle ecrivit d'une plume negligente sur le bord de la table de famille ses impressions un peu vagues sur la litterature du jour; soit enfin que plus tard, sous le coup des emotions les plus vives, a la date de l'annee terrible, elle retracat dans le _Journal d'un Voyageur pendant la guerre_ les angoisses publiques, les douleurs et les inquietudes privees dans un style attriste, mais viril, tout vibrant de patriotisme. Le reste de cette vie prodigieusement active, s'il pouvait y avoir encore un excedent de minutes libres dans des journees si occupees, etait la partie reservee a une _Correspondance_ infatigable, qui etait comme le complement tenu au jour le jour de cette biographie commencee d'apres un vaste plan, l'_Histoire de ma vie_, remontant beaucoup trop haut dans la genealogie de sa famille, arretee trop tot, ou abondent les pages les plus curieuses, d'autres tout simplement exquises, comme le recit du sejour au couvent des Anglaises. Et dans cette nomenclature rapide, que d'oeuvres nous omettons, que de petits chefs-d'oeuvre nous laissons dans l'ombre! Nous avons essaye de faire l'histoire des oeuvres de Mme Sand. C'est quelque chose comme la biographie de son talent, reparti en quatre periodes: la premiere (1831-1840), qui est celle du lyrisme personnel, ou les emotions contenues pendant une jeunesse solitaire et reveuse eclatent dans des fictions brillantes et passionnees; la seconde (1840-1848), ou l'inspiration est moins personnelle et ou l'auteur s'abandonne a l'influence des doctrines etrangeres, c'est la periode du roman systematique; la troisieme (1848-1860 environ), qui se marque par une lassitude visible des theories, par une tendance a un genre simple, naif et vrai, par le triomphe de l'idylle et par la poursuite d'une forme nouvelle du succes, le succes au theatre; la derniere, qui embrasse toute la fin de cette vie si feconde (1860-1876), et que signale un retour au roman de la premiere maniere, mais ou la flamme est temperee par l'experience, parfois meme amortie par l'age, quelque peu languissante en depit de chefs-d'oeuvre qui subsistent et semblent protester contre cette impression par la vigueur toujours jeune et la purete de l'inspiration. NOTES: [Note 2: Citons les dates des principaux romans: En 1832, _Indiana, Valentine_; en 1833, _Lelia_; en 1834, les _Lettres d'un voyageur_ et _Jacques_; en 1835, _Andre_ et _Leone Leoni_; de 1833 a 1838, le _Secretaire intime, Lavinia, Metella, Mattea, la Derniere Aldini_; _Mauprat_ fut ecrit a Nohant en 1836, au moment ou Mme Sand venait de plaider en separation. Ces rapprochements eclairent la pensee de l'auteur.] [Note 3: Le roman russe nous a montre souvent, dans ces derniers temps, ce type d'une Yseult nihiliste. En France ce type est reste une fiction.] [Note 4: Mai 1887.] [Note 5: Citons encore, mais sans nous arreter: _la Daniella_, un roman _tres romanesque_; _Narcisse_, _les Dames Vertes_, _l'Homme de neige_, _Constance Verrier_, _la Famille de Germandre_, _Valvedre_, _la Ville-Noire_, _Tamaris_ (1862); _Mademoiselle de La Quintinie_ (1863), _la Confession d'une jeune fille_ (1865), _Monsieur Sylvestre_, _le Dernier amour_, _Cadio_ (1868), _Mademoiselle Merquem_, _Pierre qui roule_, _le Chateau de Pictordu_, _Flamarande_, etc., etc.; puis les _Legendes rustiques_, _Impressions et souvenirs_, _Autour de la table_, les _Contes d'une grand'mere_, etc., etc.] CHAPITRE III LES SOURCES DE L'INSPIRATION DE GEORGE SAND LES IDEES ET LES SENTIMENTS Peut-on demeler exactement et reduire a quelques-unes les sources principales de l'inspiration de Mme Sand dans sa longue vie litteraire? Quelle etait sa doctrine sur les grands sujets de la meditation humaine dont elle se montre passionnement occupee: les lois sociales, l'amour, la nature, les idees, le sentiment du divin dans le monde et dans la vie? Comment gouverne-t-elle et melange-t-elle ces diverses inspirations? N'ont-elles pas produit quelquefois, par leur conflit, quelque effet discordant, quelque confusion dans son oeuvre? Certes ce serait un insupportable pedantisme que d'evoquer les ombres charmantes et legeres de ses divers romans, de demander a chacune d'elles ce qu'elle represente dans le monde et de reduire en syllogismes ces fantaisies d'un esprit si libre et si varie. Dans le sens rigoureux du mot, il n'y a pas de doctrine chez Mme Sand: c'est une imagination puissante qui s'epanche en liberte, ce n'est pas une theorie qui se developpe. D'ailleurs la passion est bien plus forte et bien plus vivante chez elle que l'idee, et, quand c'est un principe, vrai ou faux, qui l'inspire, il a fallu d'abord que ce principe cessat d'etre une abstraction et devint un sentiment. On dit que Mme Sand a eu plusieurs maitres de philosophie. Je veux bien le croire, puisqu'elle-meme nous le laisse supposer. Mais son premier maitre de philosophie a ete son coeur, un maitre plein d'illusions et de chimeres, et ce n'est que par l'intermediaire de celui-ci que les autres ont pu agir et se faire ecouter. Il n'y a donc pas lieu de chercher bien rigoureusement la doctrine de Mme Sand, mais seulement d'analyser ses idees a travers ses sentiments. Trois sources d'inspiration semblent intarissables chez Mme Sand: l'amour, la passion de l'humanite, le sentiment de la nature. Plusieurs autres peuvent etre distinguees a cote de celles-la, mais elles s'absorbent insensiblement et finissent par disparaitre. Il semble, a l'en croire, que l'amour est l'unique affaire de la vie, que la vie elle-meme, c'est-a-dire l'action, sous ses formes les plus variees, n'ait pas d'autre objet ni d'autre emploi. Avant d'avoir aime, on ne vivait pas; quand on n'aime plus ou qu'on n'est plus aime, a peine a-t-on le droit de vivre encore. Cela seul, aimer, etre aime donne du prix a l'existence. Je vois bien apparaitre un autre mobile, vaguement deja dans les romans de la premiere maniere, tres nettement dans les romans de la seconde periode, le sentiment humanitaire; mais ce mobile lui-meme se subordonne au premier. Dans des romans comme _le Compagnon du tour de France_, _la Comtesse de Rudolstadt_, _le Meunier d'Angibault_, c'est l'amour qui est l'initiateur supreme a la doctrine egalitaire. On se devoue au grand oeuvre, comme le comte Albert, soit, mais Consuelo est la recompense esperee et prevue de ce devouement. Tout ce qu'il y a d'activite virile ou d'heroisme dans le monde a pour but l'amour a meriter ou a conquerir. Si l'opinion sociale ou les hasards de la vie ont creuse un abime entre eux et l'objet aime, les heros de Mme Sand deploient une force incalculable pour le franchir. Il y a meme la une idee touchante, que l'auteur a employee plusieurs fois avec un singulier bonheur. Que d'energie montre ce paysan demi-lettre, Simon, dans le rude assaut de sa destinee! Pour s'elever jusqu'a Fiamma, il aura la force de conquerir la fortune, le talent meme. Mauprat, le coeur pris par l'image d'Edmee, deviendra, avec une resolution et des peines incroyables, de bandit et de sauvage, honnete homme, heros. Quand il n'y a pas d'abime a franchir, on se croise les bras et on aime; on ne sait bien faire que cela dans le petit monde que gouverne l'amoureuse fantaisie de Mme Sand. Voyez Octave, dans _Jacques_, il ne lui vient pas a l'idee qu'il puisse y avoir d'autre occupation ou d'autre devoir ici-bas. Il a aime Sylvia; quand il ne l'aime plus, c'est Fernande qu'il aime. Son inutilite dans la societe n'est pour lui ni un souci ni un remords; d'ailleurs il n'y pense pas, et s'il y pense, il n'y croit pas. Sa fonction sociale est d'aimer; Dieu sait s'il s'en acquitte en conscience. Benedict, dans _Valentine_, ne s'imagine pas non plus que son intelligence ou ses bras puissent servir a autre chose. Du jour ou il a rencontre Valentine, sa vie exterieure s'arrete. Il abdique toute son activite, tout son avenir; il ne songe pas que l'existence a ses exigences et ses devoirs. Il vit avec son amour et de son amour, dans l'immobilite d'une extase orientale, que troublent seulement ses fureurs et ses desespoirs.--La raison de vivre, c'est l'amour; le droit de vivre cesse avec lui. Ceux qui persistent a trainer sur la terre l'inutile fardeau d'une existence sans amour sont des ames faibles qui n'ont pas su trouver en elles l'energie d'une resolution supreme. Mais croyez bien que ces volontes inertes, qui n'ont pas l'energie de la mort, n'ont pas eu celle du veritable amour. Andre, apres la mort de Genevieve, se promene malade au bras de Joseph Marteau, le long des traines, lentement, les yeux baisses, comme s'il craignait encore de rencontrer le regard de son pere. _L'infortune_, nous dit Mme Sand, _n'avait pas eu la force de mourir_. C'est qu'aussi Andre n'a porte dans la passion que les agitations et les terreurs de la faiblesse. Voyez les vrais heros de l'amour, ils sauront quitter la vie quand l'amour les quittera. Valentine mourra de la mort de Benedict. Indiana ne veut pas survivre a son coeur. Jacques, trahi, va chercher une mort inconnue dans les glaciers. A qui n'a plus l'amour il ne reste plus rien a faire en ce monde. Ainsi le veut l'esthetique du roman. Quel contraste avec les idees de Carlyle, le philosophe anglais, sur le meme sujet! "Ce qu'il execrait le plus violemment dans les romans de Thackeray, c'est que l'amour y est represente (a la facon francaise) comme s'etendant sur toute notre existence et en formant le grand interet; tandis que l'amour, au contraire (_la chose qu'on appelle l'amour_), est confine a un tres petit nombre d'annees de la vie de l'homme, et que, meme dans cette fraction insignifiante du temps, il n'est qu'un des objets dont l'homme a a s'occuper, parmi une foule d'autres objets infiniment plus importants.... A vrai dire, toute l'affaire de l'amour est une si miserable futilite qu'a une epoque heroique personne ne se donnerait la peine d'y penser, encore bien moins d'en ouvrir la bouche[6]?" Qui a raison? Si l'on s'etonne que l'amour soit, non pas le plus grand, mais presque l'unique devoir de la vie, Mme Sand vous l'expliquera en disant qu'il vient de Dieu. On sait qu'il etait fort a la mode, en ce temps, de meler ce nom aux plus vifs emportements de la passion. Nos poetes mettaient alors une sorte de mysticisme dans les aventures les plus risquees du coeur. Mais aucun poete, aucun romancier n'a plus ouvertement que Mme Sand, je dirai plus candidement, abuse de Dieu dans l'amour. Certes il y a de nobles passions qui grandissent l'ame, et, comme la raison humaine cherche l'ideal divin dans tout ce qui est grand et beau, on peut croire parfois, en sentant l'homme meilleur, a une secrete intervention de Dieu dans ces sentiments privilegies. Mais quel enthousiasme indiscret et perilleux d'appliquer a tous les amours, quels qu'ils soient, cette complaisante faveur de la Providence! De quelles coupables lachetes de coeur, de quelles perfidies, de quelles defaillances morales on la rend ainsi involontairement complice! Ecoutez Mme Sand nous retracer a sa facon les hautes origines de l'amour: "Ce qui fait l'immense superiorite de ce sentiment sur tous les autres, _ce qui prouve son essence divine_, c'est qu'il ne nait point de l'homme meme, c'est que l'homme n'en peut disposer; c'est qu'il ne l'accorde pas plus qu'il ne l'ote par un acte de sa volonte; c'est que le coeur humain le recoit d'en haut sans doute pour le reporter sur la creature choisie entre toutes dans les desseins du ciel; et quand une ame energique l'a recu, c'est en vain que toutes les considerations humaines eleveraient la voix pour le detruire; il subsiste seul et par sa propre puissance. Tous ces auxiliaires qu'on lui donne, ou plutot qu'il attire a soi, l'amitie, la confiance, la sympathie, l'estime meme, ne sont que des allies subalternes; il les a crees, il les domine, il leur survit." Et, quelques lignes plus loin, elle ajoute: "La supreme Providence, qui est partout en depit des hommes, n'avait-elle pas preside a ce rapprochement? L'un etait necessaire a l'autre: Benedict a Valentine, pour lui faire connaitre ces emotions sans lesquelles la vie est incomplete; Valentine a Benedict, pour apporter le repos et la consolation dans une vie orageuse et tourmentee. Mais la societe se trouvait la entre eux, qui rendait ce choix absurde, coupable, impie! La Providence a fait l'ordre admirable de la nature, les hommes l'ont detruit; a qui la faute?" Qu'il y ait une predestination divine entre Benedict et Valentine, j'ai peine a le croire, mais que Dieu intervienne expres pour autoriser jusqu'aux inconstances du coeur, voila ce que je ne peux, en conscience, accorder a Jacques. "Je n'ai jamais travaille mon imagination, dit-il, pour allumer ou ranimer en moi le sentiment qui n'y etait pas encore ou celui qui n'y etait plus; je ne me suis jamais impose la constance comme un role. Quand j'ai senti l'amour s'eteindre, je l'ai dit sans honte et sans remords, et _j'ai obei a la Providence qui m'attirait ailleurs_." La singuliere fonction pour la Providence, d'appeler Jacques a de nouvelles amours! Du reste, Jacques fait des proselytes a sa doctrine, sa femme la premiere. Car, plus tard, lorsque sa femme le trahit, c'est religieusement, si je puis dire. On n'avait jamais pousse la piete si avant dans l'adultere. Imaginez, pour consacrer son bonheur, le projet que forme l'aimable Fernande. "O mon cher Octave! ecrit-elle a son amant, nous ne passerons jamais une nuit ensemble sans nous agenouiller et sans prier pour Jacques." Voila un mari bien console. On ne doit pas s'etonner, d'apres cela, si les heros de Mme Sand croient rendre a Dieu une sorte de culte en cedant a l'amour. Les amants prennent tout a coup, dans leurs extases, des airs d'inspires. Quand ils racontent leurs joies, c'est avec une sorte d'exaltation pieuse. Ils semblent voir la quelque chose comme des rites sacres, ou ils apportent un orgueil attendri. Ce ne sont plus des amants, ce sont des grands pretres. De quel ton religieux Valreg raconte l'invraisemblable bonheur qui lui est arrive, le mensonge bizarre et l'heroisme cynique par lequel la Daniella s'est livree a lui! Je n'insisterai pas, je veux seulement indiquer la note qui domine dans cette etrange action de graces. Les metaphores les plus mystiques se pressent sous sa plume delirante. "Une vierge sage calomniant sa purete, eteignant sa lampe comme une vierge folle, pour rassurer la mauvaise et lache conscience de celui qu'elle aime et qui la meconnait! Mais c'est un reve que je fais!... _Je suis dans un etat surnaturel.... Je me trouve tel que Dieu m'a fait. L'amour primordial, le principal effluve de la divinite s'est repandu dans l'air que je respire; ma poitrine s'en est remplie.... C'est comme un fluide nouveau qui le penetre et qui le vivifie.... Je vis enfin par ce sens intellectuel qui voit, entend et comprend, un ordre de choses immuable, qui coopere sciemment a l'oeuvre sans fin et sans limites de la vie superieure, de la vie en Dieu_", etc., etc. Ce n'est plus seulement un apotre de l'amour, c'est un illumine. Venant de Dieu, l'amour est sacre. Y ceder, c'est faire acte pie; y resister serait un sacrilege; le blamer dans les autres, une impiete. Le voeu de la nature, n'est-ce pas l'appel meme de Dieu a ces elus d'une nouvelle espece? Est-il besoin d'ajouter que l'amour se legitime par lui-meme? Il est irresponsable, puisqu'il est divin. Les egarements qu'il amene rencontrent dans l'auteur et dans ses principaux personnages la plus large indulgence, la sympathie la plus illimitee: "Marthe, dit Eugenie (dans le roman d'_Horace_), pourquoi donc cette douleur? Est-ce du regret pour le passe, est-ce la crainte de l'avenir? Tu as dispose de toi, tu etais libre, personne n'a le droit de t'humilier." Ceux memes qui auraient quelque droit de se plaindre, comme les maris abandonnes, sont les premiers, quand ils ont de grandes ames, a repandre leur benediction heroique sur le couple adultere: "Ne maudis pas ces deux amants, ecrit Jacques a Sylvia. Ils ne sont pas coupables, ils s'aiment. Il n'y a pas de crime la ou il y a de l'amour sincere". Et ailleurs: "Fernande cede aujourd'hui a une passion qu'un an de combats et de resistance a enracinee dans son coeur; je suis force de l'admirer, car je pourrais l'aimer encore, y eut-elle cede au bout d'un mois. Nulle creature humaine ne peut commander a l'amour, et nul n'est coupable pour le ressentir et pour le perdre." Mais ou donc s'arretera cette indulgence pour les egarements de l'amour? J'ai peur qu'elle ne s'etende bien loin, jusqu'aux dernieres limites ou peut s'etendre la vie libre. Je me rappelle involontairement une apologie tres vive (_pro domo sua_) d'Isidora la courtisane, demontrant a Laurent que toutes ces femmes de plaisir et d'ivresse qu'un stoicisme pueril meprise, ce sont les types les plus rares et les plus puissants qui soient sortis des mains de la nature. Mme Sand peut dire qu'Isidora parle ainsi par circonstance ou par situation, et que d'ailleurs il ne faut pas discuter si severement les folles pensees qui s'echangent au bal masque. Soit; mais plus loin, dans le meme livre, Laurent developpe un theme analogue, et conclut hardiment, devant la noble Alice, que la societe n'a pas donne d'autre issue aux facultes de la femme, belle et intelligente, mais nee dans la misere, que la corruption. Et la pudique Alice repond avec une expansion douloureuse: "Vous avez raison, Laurent". Le mot est d'une bouche bien grave, cette fois! Dans toutes les fautes qui peuvent entrainer une femme, dans celles memes qui l'avilissent aux yeux du monde, il n'y a de coupable que la societe, qui entrave les libres elans de Dieu dans les ames. On va bien loin avec cette theorie. J'ai peur que les ames qui, par malheur, la prendraient au serieux, ne s'enervent dans une sorte de fatalisme oriental. C'est la foi dans la liberte qui nous fait libres. Croyez-y vigoureusement, vous la sentirez vivre et agir en vous. Cessez d'y croire, et vous tomberez au rang de ces ames serviles que la passion agite sous son joug de fer. On est libre dans la mesure ou l'on croit l'etre, car c'est precisement cette affirmation de notre force qui nous affranchit. Ceci est un dogme de la plus pure philosophie; c'est un dogme religieux aussi, car la religion nous dit que la grace ne se refuse pas a qui la merite par l'effort. Je ne pretends pas que l'homme soit impeccable, ni que l'opinion doive s'armer d'une ridicule severite pour chatier ses defaillances. Ce que je veux uniquement, c'est retablir la responsabilite la ou elle doit etre, et empecher qu'on n'aggrave encore des faiblesses trop reelles par ces complaisances de doctrines empressees a les absoudre. Il y a une certaine grandeur morale, meme dans une faute, a s'en reconnaitre le libre auteur, plutot que d'en chercher la lache excuse dans une fatalite que nous faisons nous-memes en y croyant. L'idealite sensuelle, voila le vice secret de presque tous les amours dans Mme Sand. Ses heros s'elevent aux plus hautes cimes du platonisme. Mais regardez de plus pres dans le coeur, vous y apercevrez un sensualisme delicat ou violent qui gate les plus nobles aspirations. Un exemple suffira. Lelia est moins une femme qu'un symbole. Parmi tous les grands sentiments qu'elle symbolise, il faut placer incontestablement l'amour pur. Mme Sand a voulu en faire la plus brillante expression de l'idealisme dans la passion. Certes elle parle un magnifique langage quand elle s'ecrie: "L'amour, Stenio, n'est pas ce que vous croyez; ce n'est pas cette violente aspiration de toutes les facultes vers un etre cree, c'est l'aspiration sainte de la partie la plus etheree de notre ame vers l'inconnu. Etres bornes, nous cherchons sans cesse a donner le change a ces insatiables desirs qui nous consument; nous cherchons un but autour de nous, et, pauvres prodigues que nous sommes, nous parons nos perissables idoles de toutes les beautes immaterielles apercues dans nos reves. Les emotions des sens ne nous suffisent pas. La nature n'a rien d'assez recherche dans le tresor de ses joies naives pour apaiser la soif de bonheur qui est en nous; il nous faut le ciel, et nous ne l'avons pas!" Et le discours, lance ainsi par une pensee impetueuse et sublime vers l'infini, ne s'arrete plus. L'ame, entrainee a sa suite, gravit les cimes les plus elevees du sentiment. Mais tournez le feuillet: l'ame redescend la montagne. Quelle scene! et comme le _grand coeur_ de Lelia est pres de faiblir! Se rappelle-t-on les pages brulantes qui commencent ainsi: "Lelia passa ses doigts dans les cheveux parfumes de Stenio, et, attirant sa tete sur son sein, elle la couvrit de baisers...." Il y a dans ces pages un si indefinissable melange de platonisme et de volupte, l'un reprenant sans cesse ce que l'autre a ravi, et la volupte vaincue revenant a chaque instant se jouer du platonisme tour a tour indigne et attendri, il y a dans cette lutte dangereuse et trop longtemps decrite quelque chose de si irritant pour l'imagination, que je n'hesite pas a juger Pulcherie, la pretresse du plaisir, moins impudique dans ses ivresses, que cette sublime Lelia dans les hallucinations de sa cynique chastete. Les nobles idees elles-memes qui se presentent au milieu de ce delire ne font qu'en aggraver l'etrange abandon. "Comme ton coeur bat rude et violent dans ta poitrine, jeune homme! C'est bien, mon enfant; mais ce coeur renferme-t-il le germe de quelque male vertu? Traversera-t-il la vie sans se corrompre ou sans se secher?... Tu souris, mon gracieux poete, endors-toi ainsi." Je ne peux souffrir cette sollicitude pour la vertu future de Stenio en un pareil moment. Lelia proteste en vain contre nos soupcons. En vain elle declare qu'elle se complait dans la beaute de Stenio avec _une candeur_, une _puerilite maternelle_. Je me defie malgre moi de ces candeurs et de ces maternites factices. Une des consequences de la theorie sur l'origine providentielle de la passion est cet axiome romanesque, que l'amour egalise les rangs. C'est la societe seule qui fait les castes. Dieu n'est pour rien dans nos pueriles combinaisons. D'ou il faut conclure que, dans ce travail providentiel qui predestine les ames les unes aux autres, il n'est tenu aucun compte des degres de la hierarchie sociale ou le hasard et le prejuge distribueront ces ames a leur entree dans la vie. Il y a egalite devant Dieu, il y aura egalite dans l'amour, qui est son oeuvre. Et l'on verra toutes ces nobles heroines, Valentine de Raimbault, Marcelle de Blanchemont, Yseult de Villepreux et tant d'autres, aller chercher leur ideal sous la blouse du paysan ou la veste de l'ouvrier, jalouses de relever leurs freres abaisses et de remettre chacun d'eux a sa vraie place. Ainsi se font les mariages d'ames, d'une extremite a l'autre de l'echelle sociale, dans le monde des romans de Mme Sand. Elle se plait, dans les jeux de son imagination, a rapprocher les conditions et a preparer (elle le croit du moins) la fusion des castes par l'amour. Qu'y a-t-il de vrai dans cette idee? L'amour egalise-t-il les rangs dans la vie comme dans le roman? C'est une de ces questions delicates qui n'admettent pas de reponse absolue, et que d'autres juges que les hommes pourraient seuls eclairer avec leurs instincts et leurs fines inductions. Si j'en crois quelques temoignages, cette idee de Mme Sand seduirait beaucoup l'imagination des femmes. Il y a, en effet, dans le coeur de chacune d'elles, une tendance au devouement dans l'amour, une sorte d'instinct chevaleresque qui s'exalte dans l'idee d'une lutte genereuse avec les disgraces immeritees de la societe ou de la fortune. Quelle ame feminine resisterait, en imagination au moins, au plaisir de relever une grande intelligence refoulee dans l'ombre, un coeur vaillant egare, par les hasards d'un sort contraire, dans les rangs obscurs de la vie? Mais cet heroisme va-t-il au dela du reve? Une femme nee dans un rang eleve, entouree de ce luxe et de cet eclat qui sont comme le cadre naturel des hautes existences sociales, pourra-t-elle, de cette region ou elle vit, distinguer dans la foule humaine ce noble declasse qu'elle doit remettre a son vrai niveau? Et si par un hasard miraculeux elle le decouvre, les circonstances se feront-elles assez les complices de son desir pour rapprocher ces deux coeurs entre lesquels le monde met des intervalles plus infranchissables que l'Ocean avec ses abimes, que le desert avec ses immensites? Je suppose ces obstacles vaincus et les deux ames mises en contact l'une avec l'autre par une destinee propice, tout sera-t-il dit pour cela, et ne verra-t-on pas s'elever tout a coup, par le seul effet d'une connaissance plus longue, des obstacles imprevus et cette fois invincibles? L'amour survivra-t-il a cette delicate epreuve de l'intimite familiere? Songez que, de ces deux ames, l'une apporte cette indelebile habitude de manieres, de langage et de ton, qui est devenue pour elle une seconde nature plus necessaire que la premiere. Songez que l'autre vient d'ailleurs et que toute la distinction du coeur ne rachete pas ces inexperiences de la vie sociale, ces ignorances qui ne sont sublimes que dans les livres. Il faut au moins que la culture intellectuelle et des instincts particulierement delicats viennent combler ces abimes ou l'amour, cruellement desappointe, risquerait fort de s'engloutir. Sans doute, l'amour ne consulte pas les regles de la hierarchie sociale; mais il sera difficile d'admettre que ces regles soient absolument interverties. Et, pour preciser ma pensee, j'accorde a Mme Sand qu'Edmee puisse aimer Mauprat: il est de sa famille et, apres quelques annees de soins, ce sera un fort galant homme; ou que la derniere Aldini laisse son imagination d'abord, son coeur ensuite, s'eprendre de Lelio: c'est un artiste celebre, un esprit charmant, un noble coeur; que Valentine enfin pardonne a Benedict quelques rudesses de manieres: c'est une sorte de genie, inculte seulement a la surface, plein d'eloquence naturelle et d'idees fortes. Mais je doute que les grandes dames et les nobles demoiselles de Mme Sand puissent aimer, ailleurs que dans les romans, les unes un gondolier ignare, les autres un ouvrier illettre; surtout que, si elles ont eu le vertige de ces amours disproportionnes, elles poussent l'imprudence au dela, et qu'elles revent des unions plus impossibles que leur amour. En tout ceci je ne fais qu'exprimer des doutes et marquer des nuances. Je pose des questions, je me garderai bien de les resoudre. Qui oserait, sans folie, affirmer qu'il y a quelque chose que l'amour ne puisse pas faire? Mais alors c'est a titre d'exception. Nous avons indique la theorie de l'amour dans Mme Sand, si pourtant ce n'est pas forcer le sens des mots que de voir une theorie dans ces inspirations ardentes d'une sensibilite sans regle. Et malgre tout, en depit des plus justes critiques, il est difficile de ne pas subir le charme. Il faut tenir sa raison bien en garde pour l'empecher d'etre entrainee. Jamais on n'a porte une candeur plus eloquente dans le paradoxe, ni une loyaute plus enthousiaste dans l'erreur. Et puis, quelle injustice ce serait de ne voir dans Mme Sand que le peintre seduisant des egarements ou des sophismes de la passion! Comme il y a de grandes et nobles parties dans sa conception de l'amour! Quelle generosite, quelle delicate fierte, quel devouement chevaleresque dans ses types les plus aimes! Il y a sur quelques-uns d'entre eux l'imperissable rayon de la grace ideale. Genevieve, creature plus fraiche et plus pure que les fleurs au milieu desquelles s'ecoulait ta vie, jusqu'au jour fatal ou l'on te ravit ton bonheur en troublant ta purete; Consuelo, ravissante et fiere image de la conscience dans l'art et de l'honneur dans l'amour, chaste fille religieusement fidele a un souvenir a travers les aventures de votre vie errante; Edmee, type envie des femmes, une des plus touchantes creations du roman moderne, douce heroine qui avez si souvent visite les reves des jeunes ames enthousiastes, dans ce fantastique costume de chasse sous lequel vous vit pour la premiere fois votre sauvage amant, avec cet air de calme souriant, de franchise courageuse et d'inviolable honneur; et vous aussi, vous Marie, l'heroine de _la Mare au Diable_, qui n'aviez pour inspirer un grand amour que votre ingenuite et qui avez vaincu avec cette arme l'ame rude d'un paysan, qui avez fait par votre desinteressement l'education de cette generosite ignoree d'elle-meme, qui avez fait eclore par votre honte sans art la justice et le devouement, la ou le calcul regnait en maitre; vous enfin, Caroline de Saint-Geneix, qui avez vaincu un ennemi plus fort que la rudesse du paysan, l'implacable orgueil d'un prejuge, et qui, a force de reserve, de pudeur, de grandeur d'ame, d'heroisme simple et modeste, avez soumis toutes les resistances, ameliore toutes les ames, transforme autour de vous toutes les fatalites d'education et de race; vous toutes, vous avez su noblement et delicatement aimer, vous avez fait connaitre un jour, une heure, la vraie grandeur dans l'amour vrai. Vous avez emu l'ame de plusieurs generations. Vous vivrez maintenant au milieu de ce peuple ideal que le genie cree et qui vit du souffle immortel de l'art. La conception que Mme Sand s'est faite de l'amour n'a pas ete indifferente; elle a eu des consequences d'une certaine portee. C'est par l'idee de la passion irresponsable que la lutte de Mme Sand a commence contre l'opinion, contre les lois sociales, et que cette lutte s'est tout d'abord introduite dans les romans, ou plus tard elle s'est fait une si large place. La s'est revelee une lacune qu'il serait inutile de ne pas signaler dans la nature morale de Mme Sand, tant elle s'y trahit manifestement d'elle-meme. Ce qui manque a cette ame si puissante et si riche d'enthousiasme, c'est une humble qualite morale qu'elle dedaigne et qu'elle calomnie meme, quand elle vient a en parler, la resignation, qui n'est pas, comme elle semble le croire, l'inerte vertu des ames basses, pliees d'avance a tous les jougs dans une superstitieuse servilite devant la force. C'est la une fausse et degradante resignation; la veritable procede de la conception de l'ordre universel, au prix duquel les souffrances individuelles, sans cesser d'etre une occasion de merite, cessent d'etre un droit a la revolte. Que deviendrait la societe si chacun, armant sa passion de la force, la jetait en guerre a travers les interets legitimes ou les droits contraires? Ce serait la societe elementaire selon Hobbes, la lutte de l'homme devenu un loup pour l'homme. La resignation, entendue dans son vrai sens, philosophique et chretien, est une acceptation virile des lois morales et aussi des lois necessaires au bon ordre des societes, elle est une adhesion libre a l'ordre, un sacrifice consenti par la raison d'une partie de son bien particulier et de sa liberte personnelle, non a la force ou a la tyrannie d'un caprice humain, mais aux exigences du bien general, qui ne subsiste que par l'accord des libertes individuelles et des passions reglees. Cette conception manque tout a fait a Mme Sand. Elle ne sait pas se resigner, et l'orgueil de la passion fremit dans toutes ses oeuvres, superbe et revolte. De la ces declamations celebres sur les droits de l'etre humain a secouer le joug des lois sociales, des lois sans pitie et sans intelligence, qui meurtrissent le coeur et violentent la liberte. De la tant de propheties irritees et cette utopie du mariage ideal: "Je ne doute pas, s'ecrie Jacques, que le mariage ne soit aboli, si l'espece humaine fait quelque progres vers la justice et la raison; un lien plus humain et non moins sacre remplacera celui-la, et saura assurer l'existence des enfants qui naitront d'un homme et d'une femme, sans enchainer jamais la liberte de l'un et de l'autre. Mais les hommes sont trop grossiers et les femmes trop laches, pour demander une loi plus noble que la loi de fer qui les regit; a des etres sans conscience et sans vertu il faut de lourdes chaines." Demander une loi, c'est bientot dit, une loi qui affranchisse la liberte des epoux sans detruire la famille que fonde le pacte de ces deux libertes. Qu'on essaye donc de la concevoir, cette loi, dans la contradiction de ses termes! A moins de conclure tout simplement a l'union libre, je defie les legislateurs de l'avenir de sortir de ce dilemme: il faut que l'homme et la femme alienent leur liberte ou que la famille perisse. Encore s'il n'y avait que l'homme et la femme, le probleme serait bientot resolu. Ils se quitteraient des qu'ils ne s'aimeraient plus, a supposer pourtant qu'ils puissent vivre l'un sans l'autre. C'est une panacee commode a l'usage des deux epoux, quand ils ont tous deux des rentes ou meme quand ils n'ont rien. Mais que deviendront les enfants, sous la loi de ces mariages ephemeres? Mme Sand ne s'en occupe pas. Pas davantage la Sibylle, quand elle prepare dans le temple des _Invisibles_ les decrets de l'avenir: "Oui, dit-elle, l'abandon de deux volontes qui se confondent en une seule est un miracle, car toute ame est libre en vertu d'un droit divin. Arriere donc les serments sacrileges et les lois grossieres! Laissez-leur l'ideal, et ne les attachez pas a la realite par les chaines de la loi. _Laissez a Dieu le soin de continuer le miracle_." A merveille; mais enfin, si Dieu ne continue pas le miracle? Si l'enthousiasme qui a entraine cet homme et cette femme a se donner l'un a l'autre par le pacte toujours revocable de l'amour; si cette ferveur qui les fait s'ecrier a la premiere heure de l'amour: "Non pas seulement dans cette vie, mais dans l'eternite"; si la passion, enfin, se refroidit et disparait, le mariage ideal cessera-t-il par la meme? L'enthousiasme est une base bien fragile pour supporter la famille. Le roman de _Jacques_ nous montre une femme qui s'est mariee dans la plenitude de sa liberte, qui a connu et pratique cette ferveur exigee dans le mariage ideal et qui disait, elle aussi: "Pour l'eternite". Et pourtant, apres quelques annees, que deviennent Fernande et la famille qu'elle a fondee? Mme Sand elude la difficulte; elle envoie aux enfants une maladie, qui les enle