Project Gutenberg's L'auberge de l'ange gardien, by Comtesse de Segur This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included with this eBook or online at www.gutenberg.net Title: L'auberge de l'ange gardien Author: Comtesse de Segur Release Date: July 20, 2004 [EBook #12969] Language: French Character set encoding: ASCII *** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK L'AUBERGE DE L'ANGE GARDIEN *** Produced by Renald Levesque COMTESSE DE SEGUR L'AUBERGE DE L'ANGE GARDIEN. A mes petits-fils, LOUIS ET GASTON DE MALARET. Chers enfants, vous etes de bons petits freres, et je suis bien sure que, si vous vous trouviez dans la triste position de Jacques et de Paul, toi, mon bon petit Louis, tu ferais comme l'excellent petit Jacques; et toi, mon gentil petit Gaston, tu aimerais ton frere comme Paul aimait le sien. Mais j'espere que le bon Dieu vous fera la grace de ne jamais passer par de pareilles epreuves, et que la lecture de ce livre ne reveillera jamais en vous de penibles souvenirs. Comtesse de Segur, nee Rostopchine. I A la garde de dieu. Il faisait froid, il faisait sombre; la pluie tombait fine et serree; deux enfants dormaient au bord d'une grande route, sous un vieux chene touffu: un petit garcon de trois ans etait etendu sur un amas de feuilles; un autre petit garcon, de six ans, couche a ses pieds, les lui rechauffant de son corps; le petit avait des vetements de laine, communs, mais chauds; ses epaules et sa poitrine etaient couvertes de la veste du garcon de six ans, qui grelottait en dormant; de temps en temps un frisson faisait trembler son corps: il n'avait pour tout vetement qu'une chemise et un pantalon a moitie uses; sa figure exprimait la souffrance, des larmes a demi sechees se voyaient encore sur ses petites joues amaigries. Et pourtant il dormait d'un sommeil profond; sa petite main tenait une medaille suspendue a son cou par un cordon noir; l'autre main tenait celle du plus jeune enfant; il s'etait sans doute endormi en la lui rechauffant. Les deux enfants se ressemblaient, ils devaient etre freres; mais le petit avait les levres souriantes, les joues rebondies; il n'avait du souffrir ni du froid ni de la faim comme son frere aine. Les pauvres enfants dormaient encore quand, au lever du jour, un homme passa sur la route, accompagne d'un beau chien, de l'espece des chiens du mont Saint-Bernard. L'homme avait toute l'apparence d'un militaire; il marchait en sifflant, ne regardant ni a droite ni a gauche; le chien suivait pas a pas. En s'approchant des enfants qui dormaient sous le chene, au bord du chemin, le chien leva le nez, dressa les oreilles, quitta son maitre: et s'elanca vers l'arbre, sans aboyer. Il regarda les enfants, les flaira, leur lecha les mains et poussa un leger hurlement comme pour appeler son maitre sans eveiller les dormeurs. L'homme s'arreta, se retourna et appela son chien: "Capitaine! ici, Capitaine!" Capitaine resta immobile; il poussa un second hurlement plus prolonge et plus fort. Le voyageur, devinant qu'il fallait porter secours a quelqu'un, s'approcha de son chien et vit avec surprise ces deux enfants abandonnes. Leur immobilite lui fit craindre qu'ils ne fussent morts; mais, en se baissant vers eux, il vit qu'ils respiraient; il toucha les mains et les joues du petit: elles n'etaient pas tres froides; celles du plus grand etaient completement glacees; quelques gouttes de pluie avaient penetre a travers les feuilles de l'arbre et tombaient sur ses epaules couvertes seulement de sa chemise. "Pauvres enfants! dit l'homme a mi-voix, ils vont perir de froid et de faim, car je ne vois rien pres d'eux, ni paquets ni provisions. Comment a-t-on laisse de pauvres petits etres si jeunes, seuls, sur une grande route? Que faire? Les laisser ici, c'est vouloir leur mort. Les emmener? J'ai loin a aller et je suis a pied; ils ne pourraient me suivre." Pendant que l'homme reflechissait, le chien s'impatientait: il commencait a aboyer; ce bruit reveilla le frere aine; il ouvrit les yeux, regarda le voyageur d'un air etonne et suppliant, puis le chien, qu'il caressa, en lui Disant: "Oh! tais-toi, tais-toi, je t'en prie; ne fais pas de bruit, n'eveille pas le pauvre Paul qui dort et qui ne souffre pas. Je l'ai bien couvert, tu vois; il a bien chaud." --Et toi, mon pauvre petit, dit l'homme, tu as bien Froid! L'ENFANT.--Moi, ca ne fait rien; je suis grand, je suis fort; mais lui, il est petit; il pleure quand il a froid, quand il a faim. L'HOMME.--Pourquoi etes-vous ici tous les deux? L'ENFANT.--Parce que maman est morte et que papa a ete pris par les gendarmes, et nous n'avons plus de maison et nous sommes tout seuls. L'HOMME.--Pourquoi les gendarmes ont-ils emmene ton papa? L'ENFANT.--Je ne sais pas; peut-etre pour lui donner du pain; il n'en avait plus. L'HOMME.--Qui vous donne a manger? L'ENFANT.--Ceux qui veulent bien. L'HOMME.--Vous en donne-t-on assez? L'ENFANT.--Quelquefois, pas toujours; mais Paul en a toujours assez. L'HOMME.--Et toi, tu ne manges donc pas tous les Jours? L'ENFANT.--Oh! moi, ca ne fait rien, puisque je suis Grand. L'homme etait bon; il se sentit tres emu de ce devouement fraternel et se decida a emmener les enfants avec lui jusqu'au village voisin. "Je trouverai, se dit-il, quelque bonne ame qui les prendra a sa charge, et quand je reviendrai, nous verrons ce qu'on pourra en faire; le pere sera peut-etre de retour." L'HOMME.--Comment t'appelles-tu, mon pauvre petit? L'ENFANT.--Je m'appelle Jacques; et mon frere, c'est Paul. L'HOMME.--Eh bien, mon petit Jacques, veux-tu que je t'emmene? J'aurai soin de toi. JACQUES.--Et Paul? L'HOMME.--Paul aussi; je ne voudrais pas le separer d'un si bon frere. Reveille-le et partons. JACQUES.--Mais Paul est fatigue; il ne pourra pas marcher aussi vite que vous. L'HOMME.--Je le mettrai sur le dos de Capitaine; tu vas voir. Le voyageur souleva doucement le petit Paul toujours endormi, le placa a cheval sur le dos du chien en appuyant sa tete sur le cou de Capitaine. Ensuite il ota sa blouse, qui couvrait sa veste militaire, en enveloppa le petit comme d'une couverture, et, pour l'empecher de tomber, noua les manches sous le ventre du chien. "Tiens, voila ta veste, dit-il a Jacques en la lui rendant; remets-la sur tes pauvres epaules glacees, et partons." Jacques se leva, chancela et retomba a terre; de grosses larmes roulerent de ses yeux; il se sentait faible et glace, et il comprit que lui non plus ne pourrait pas marcher. L'HOMME.--Qu'as-tu donc, mon pauvre petit? Pourquoi pleures-tu? JACQUES.--C'est que je ne peux plus marcher; je n'ai plus de forces. L'HOMME.--Est-ce que tu te sens malade? JACQUES.--Non, mais j'ai trop faim, je n'ai pas mange hier; je n'avais plus qu'un morceau de pain pour Paul. L'homme sentit aussi ses yeux se mouiller; il tira de son bissac un bon morceau de pain, du fromage et une gourde de cidre, et presenta a Jacques le pain et le fromage pendant qu'il debouchait la gourde. Les yeux de Jacques brillerent: il allait porter le pain a sa bouche quand un regard jete sur son frere l'arreta: "Et Paul? dit-il, il n'a rien pour dejeuner; je vais garder cela pour lui." --J'en ai encore pour Paul, mon petit; mange, pauvre enfant, mange sans crainte. Jacques ne se le fit pas dire deux fois; il mangea et but avec delices en repetant dix fois: "Merci, mon bon Monsieur, merci... Vous etes tres bon. Je prierai la sainte Vierge de vous faire tres heureux." Quand il fut rassasie, il sentit revenir ses forces et il dit qu'il etait pret a marcher. Capitaine restait immobile pres de Jacques: la chaleur de son corps rechauffait le petit Paul, qui dormait plus profondement que jamais. L'homme prit la main de Jacques, et ils se mirent en route suivis de Capitaine, qui marchait posement sans se permettre le moindre bond, ni aucun changement dans son pas regulier, de peur d'eveiller l'enfant. L'homme questionnait Jacques tout en marchant; il apprit de lui que sa mere etait morte apres avoir ete longtemps malade, qu'on avait vendu tous leurs beaux habits et leurs jolis meubles; qu'a la fin ils ne mangeaient plus que du pain; que leur papa etait toujours triste et cherchait de l'ouvrage. "Un jour, dit-il, les gendarmes sont venus chercher papa; il ne voulait pas aller avec eux; il disait toujours en nous embrassant: "Mes pauvres enfants! mes pauvres enfants! "Les gendarmes disaient: "Il faut venir tout de meme, mon garcon; nous avons des ordres." Puis un gendarme m'a donne un morceau de pain et m'a dit: "Reste la avec ton frere, petit; je reviendrai vous prendre." J'ai donne du pain a Paul et j'ai attendu un bout de temps; mais personne n'est venu; alors j'ai pris Paul par la main et nous avons marche longtemps. J'ai vu une maison ou on mangeait, j'ai demande de la soupe pour Paul; on nous a fait asseoir a table, et on a donne une grande assiette de soupe a Paul, et a moi aussi; puis on nous a fait coucher sur de la paille. Quand nous avons ete eveilles, on nous a mis du pain dans nos poches, et on m'a dit: "Va, mon petit, a la garde de Dieu." Je suis parti avec Paul, et nous avons marche comme cela pendant bien des jours. Hier la pluie est venue: je n'ai pas trouve de maison: j'ai donne a Paul le pain que j'avais garde. Je lui ai ramasse des feuilles sous le chene; il pleurait parce qu'il avait froid; alors j'ai pense que maman m'avait dit: "Prie la sainte Vierge, elle ne t'abandonnera pas." J'ai prie la sainte Vierge; elle m'a donne l'idee d'oter ma veste pour couvrir les epaules de Paul, puis de me coucher sur ses jambes pour les rechauffer. Et tout de suite il s'est endormi. J'etais bien content; je n'osais pas bouger pour ne pas l'eveiller et j'ai remercie la bonne sainte Vierge; je lui ai demande de me donner a dejeuner demain parce que j'avais tres faim et je n'avais plus rien pour Paul; j'ai pleure, et puis je me suis endormi aussi; et la sainte Vierge vous a amene sous le chene. Elle est tres bonne, la sainte Vierge, Maman me l'avait dit bien souvent: "Quand vous aurez besoin de quelque chose, demandez-le a la sainte Vierge; vous verrez comme elle vous ecoutera." L'homme ne repondit pas; il serra la main du petit Jacques plus fortement dans la sienne, et ils continuerent a marcher en silence. Au bout de quelque temps, l'homme s'apercut que la marche de Jacques se ralentissait. "Tu es fatigue, mon enfant?" lui dit-il avec bonte. --Oh! je peux encore aller. Je me reposerai au village. L'homme enleva Jacques et le mit sur ses epaules. "Nous irons plus vite ainsi", dit-il. JACQUES.--Mais je suis lourd; vous allez vous fatiguer, mon bon Monsieur. L'HOMME.--Non, mon petit, ne te tourmente pas. J'ai porte plus lourd que toi, quand j'etais soldat et en Campagne. JACQUES.--Vous avez ete soldat; mais pas gendarme? L'HOMME, souriant.--Non, pas gendarme; je rentre au pays, apres avoir fait mon temps. JACQUES.--Comment vous appelez-vous? L'HOMME.--Je m'appelle Moutier. JACQUES.--Je n'oublierai jamais votre nom, monsieur Moutier. MOUTIER.--Je n'oublierai pas non plus le tien, mon petit Jacques; tu es un brave enfant, un bon frere. Depuis que Jacques etait sur les epaules de Moutier, celui-ci marchait beaucoup plus vite. Ils ne tarderent pas a arriver dans un village a l'entree duquel il apercut une bonne auberge. Moutier s'arreta a la porte. "Y a-t-il un logement pour moi, pour ces mioches et pour mon chien?" demanda-t-il. --Je loge les hommes, mais pas les betes, repondit l'aubergiste. --Alors vous n'aurez ni l'homme ni sa suite, dit Moutier en continuant sa route. L'aubergiste le regarda s'eloigner avec depit; il pensa qu'il avait eu tort de renvoyer un homme qui semblait tenir a son chien et a ses enfants, et qui aurait peut-etre bien paye. "Monsieur! He! monsieur le voyageur!" cria-t-il en courant apres lui. --Que me voulez-vous? dit Moutier en se retournant. L'AUBERGISTE.--J'ai du logement, Monsieur, j'ai tout ce qu'il vous faut. MOUTIER.--Gardez-le pour vous, mon bonhomme; le premier mot, c'est tout pour moi. L'AUBERGISTE.--Vous ne trouverez pas une meilleure auberge dans tout le village, Monsieur. MOUTIER.--Tant mieux pour ceux que vous logerez. L'AUBERGISTE.--Vous n'allez pas me faire l'affront de me refuser le logement que je vous offre. MOUTIER.--Vous m'avez bien fait l'affront de me refuser celui que je vous demandais. L'AUBERGISTE.--Mon Dieu, c'est que je ne vous avais pas regarde; j'ai parle trop vite. MOUTIER.--Et moi aussi je ne vous avais pas regarde; maintenant que je vous vois, je vous remercie d'avoir parle trop vite, et je vais ailleurs. Moutier, lui tournant le dos, se dirigea vers une autre auberge de modeste apparence qui se trouvait a l'extremite du village, laissant le premier aubergiste pale de colere et fort contrarie d'avoir manque une occasion de gagner de l'argent. II L'ange-gardien. "Y a-t-il du logement pour moi, pour deux mioches et pour mon chien?" recommenca Moutier a la porte de L'auberge. --Entrez, Monsieur, il y a de quoi loger tout le monde, repondit une voix enjouee. Et une femme a la mine fraiche et souriante parut sur le seuil de la porte. "Entrez, Monsieur, que je vous debarrasse de votre cavalier, dit la femme en riant et en enlevant doucement le petit Jacques de dessus les epaules du voyageur. Et ce pauvre petit qui dort tranquillement sur le dos du chien! Un joli enfant et un brave animal! il ne bouge pas plus qu'un chien de plomb, de peur d'eveiller l'enfant." Pourtant le bruit reveilla enfin le petit Paul; il ouvrit de grands yeux, regarda autour de lui d'un air etonne, et, n'apercevant pas son frere, il fit une moue comme pour pleurer et appela d'une voix tremblante: "Jacques! veux Jacques!" JACQUES.--Je suis ici; me voila, mon Paul. Nous sommes tres heureux! Vois-tu ce bon monsieur? Il nous a amenes ici; tu vas avoir de la soupe. N'est-ce pas, monsieur Moutier, que vous voudrez bien donner de la soupe a Paul? MOUTIER.--Certainement, mon garcon; de la soupe et tout ce que tu voudras. La maitresse d'auberge regardait et ecoutait d'un air Etonne. MOUTIER.--Vous n'y comprenez rien, ma bonne dame, n'est-il pas vrai? C'est toute une histoire que je vous raconterai. J'ai trouve ces deux pauvres petits perdus dans un bois, et je les ai amenes. Ce petit-la, ajouta-t-il en passant affectueusement la main sur la tete de Jacques, ce petit-la est un bon et brave enfant; je vous raconterai cela. Mais donnez-nous vite de la soupe pour les petits, qui ont l'estomac creux, quelque fricot pour tous, et je me charge du chien; un vieil ami, n'est-ce pas, Capitaine? Capitaine repondit en remuant la queue et en lechant la main de son maitre. Moutier avait debarrasse Paul de la blouse qui l'enveloppait et il l'avait pose a terre. Paul regardait tout et tout le monde; il riait a Jacques, souriait a Moutier et embrassait Capitaine. L'hotesse, qui avait de la soupe au feu, appretait le dejeuner; tout fut bientot pret; elle assit les enfants sur des chaises, placa devant chacun d'eux une bonne assiette de soupe, un morceau de pain, posa sur la table du fromage, du beurre frais, des radis, de la salade. "C'est pour attendre le fricot, Monsieur; le fromage est bon, le beurre n'est pas mauvais, les radis sont tout frais tires de terre, et la salade est bien retournee." Moutier se mit a table; Jacques et Paul, qui mouraient de faim, se jeterent sur la soupe; Jacques eut soin d'en faire manger a Paul quelques cuillerees avant que d'y gouter lui-meme. Paul mangea tout seul ensuite, et le bon petit Jacques put satisfaire son appetit. Apres la soupe il mangea et donna a Paul du pain et du beurre; ils burent du cidre; puis vint un haricot de mouton aux pommes de terre. La bonne et jolie figure de Jacques etait radieuse; Paul riait, baisait les mains de Jacques toutes les fois qu'il pouvait les attraper. Jacques avait de son frere les soins les plus touchants; jamais il ne l'oubliait; lui-meme ne passait qu'en second. Moutier ne les quittait pas des yeux. Lui aussi riait et se trouvait heureux. "--Pauvres petits! pensait-il, que seraient-ils devenus si Capitaine ne les avait pas deniches? Ce petit Jacques a, bon coeur! quelle tendresse pour son frere! quels soins il lui donne! Que faire, mon Dieu! que faire de ces Enfants?" L'hotesse aussi examinait avec attention les soins de Jacques pour son frere et la belle et honnete physionomie de Moutier. Elle attendait avec impatience l'explication que lui avait promise ce dernier, et lui servait les meilleurs morceaux, son meilleur cidre et sa plus vieille eau-de-vie. Moutier mangeait encore; les enfants avaient fini; ils s'etaient renverses contre le dossier de leurs chaises et commencaient a bailler. "Allez jouer, mioches", leur dit Moutier. -Ou faut-il aller, monsieur Moutier? demanda Jacques en sautant en bas de sa chaise et en aidant Paul a descendre de la sienne. MOUTIER.--Ma foi, je n'en sais rien. Dites donc, ma bonne hotesse, ou allez-vous caser les petits pour qu'ils s'amusent sans rien deranger? -Par ici, au jardin, mes enfants, dit l'hotesse en ouvrant une porte de derriere. Voici au bout de l'allee un baquet plein d'eau et un pot a cote, vous pourrez vous amuser a arroser les legumes et les fleurs. JACQUES.--Puis-je me servir de l'eau qui est dans le baquet pour laver Paul et me laver aussi, Madame? L'HOTESSE.--Certainement, mon petit garcon; mais prends garde de te mouiller les jambes. Jacques et Paul disparurent dans le jardin; on les entendait rire et jacasser. Moutier mangeait lentement et reflechissait. L'hotesse avait pris une chaise et s'etait placee en face de lui, attendant qu'il eut fini pour enlever le couvert. Quand Moutier eut avale sa derniere goutte de cafe et d'eau-de-vie, il leva les yeux, vit l'hotesse, sourit, et, s'accoudant sur la table: "Vous attendez l'histoire que je vous ai promise, dit-il; la voici: elle n'est pas longue, et vous m'aiderez peut-etre a la finir." Il lui fit le recit de sa rencontre avec les enfants; sa voix tremblait d'emotion en redisant les paroles de Jacques et en racontant les soins qu'il avait eus de son petit frere, son devouement, sa tendresse pour lui, le courage qu'il avait deploye dans leur abandon et sa touchante confiance en la sainte Vierge. "Et a present que vous en savez aussi long que moi, ma bonne dame, aidez-moi a sortir d'embarras. Que puis-je faire de ces enfants? Les abandonner? Je n'en ai pas le courage; ce serait rejeter une charge que je puis porter, au total, et refuser le present que me fait le bon Dieu. Mais j'ai une longue route a faire: je quitte mon regiment et je rentre au pays. C'est que je n'y suis pas encore; j'ai a faire quatre etapes de sept a huit lieues. Et comment trainer ces enfants si jeunes, par la pluie, la boue, le vent? Et puis, je suis garcon; je ne suis pas chez moi; personne pour les garder. Mon frere est aubergiste, comme vous, et n'a que faire de moi; mon pere et ma pere sont depuis longtemps pres du bon Dieu, mes soeurs sont mariees et elles ont assez des leurs, sans y ajouter des pauvres petits sans pere ni mere, et sans argent. Voyons, ma bonne hotesse, vous m'avez l'air d'une brave femme... Dites,... que feriez-vous a ma place?" L'HOTESSE.--Ce que je ferais?... ce que je ferais?... Parole d'honneur, je n'en sais rien. MOUTIER.--Mais ce n'est pas un conseil, cela. Ca ne decide rien. L'HOTESSE.--Que voulez-vous que je vous dise?... D'abord, je ne les laisserais certainement pas vaguer a L'aventure. MOUTIER.--C'est bien ce que je me suis dit. L'HOTESSE.--Je ne les donnerais pas au premier venu. MOUTIER.--C'est bien mon idee. L'HOTESSE.--Je ne les emmenerais pas a pied si loin. MOUTIER.--C'est ce que je disais. L'HOTESSE.--Alors... je ne vois qu'un moyen... Mais vous ne voudrez pas. MOUTIER.--Peut-etre que si. Dites toujours. L'HOTESSE.--C'est de me les laisser. Moutier regarda l'hotesse avec une surprise qui lui fit baisser les yeux et qui la fit rougir comme si elle avait dit une sottise. "Je savais bien, dit-elle avec embarras, que vous ne voudriez pas. Vous ne me connaissez pas. Vous vous dites que je ne suis peut-etre pas la bonne femme que je parais; que je rendrais les enfants malheureux; que vous les auriez sur la conscience et que sais-je encore?" --Non, ma bonne hotesse, je ne dirais ni ne penserais rien de tout cela. Seulement,... seulement,... je ne sais comment dire,... je vous suis oblige, reconnaissant, mais, vrai, je ne vous connais pas beaucoup... et..., et... --L'HOTESSE.--Vous pouvez bien dire que vous ne me connaissez pas du tout; mais vous n'en pourrez pas dire autant si vous voulez aller prendre des informations sur la femme BLIDOT, aubergiste de l'ANGE-GARDIEN. Allez chez M. le cure, chez le boucher, le charron, le marechal, le maitre d'ecole, le boulanger, l'epicier, et bien d'autres encore: ils vous diront tous que je ne suis pas une mechante femme. Je suis veuve; j'ai vingt-six ans; je n'ai pas d'enfants, je suis seule avec ma soeur qui a dix-sept ans; nous gagnons notre vie sans trop de mal; nous ne manquons de rien; nous faisons meme de petites economies que nous placons tous les ans; il me manque des enfants; en voila deux tout trouves. Je ne vous demande rien, moi, pour les garder; je n'en fais pas une affaire. Seulement, je sais que je les aimerai, que je ne les rendrai point malheureux et que vous aurez la conscience tranquille a leur egard. Moutier se leva, serra les mains a l'hotesse dans les siennes et la regarda avec une affectueuse reconnaissance. "Merci, dit-il d'un accent penetre. Ou demeure votre cure?" --Ici, en face; voici le jardin du presbytere; poussez la porte et vous y etes. Moutier prit son kepi et alla voir le cure pour lui parler de Mme Blidot et lui demander un bon conseil. Il faut croire que les renseignements ne furent pas mauvais, car Moutier revint un quart d'heure apres, l'air calme et Joyeux. "Vous aurez les petits, mon excellente hotesse, dit-il en souriant.. Je vous les laisserai... demain; vous voudrez bien me loger jusqu'a demain, pas vrai?" L'HOTESSE.--Tant que vous voudrez, mon cher Monsieur; c'est juste: je comprends que vous vouliez vous donner un peu de temps pour savoir comment je suis et pour voir installer mes enfants,... car je puis bien dire a present mes enfants, n'est-ce pas? MOUTIER.--Ils restent un peu a moi aussi, sans reproche; et je ne dis pas que je ne reviendrai pas les voir un jour ou l'autre. L'HOTESSE.--Quand vous voudrez; j'aurai toujours un lit pour vous coucher et un bon diner pour vous refaire. Et a present je vais voir a mes enfants; ne voila-t-il pas les soins maternels qui commencent? D'abord il me faut les coucher pas loin de moi et de ma soeur. Et puis, il leur faudra du linge, des vetements, des chaussures. MOUTIER.--C'est pourtant vrai! Je n'y songeais pas. C'est moi qui suis honteux de vous causer ces embarras et cette depense; ca, voyez-vous, ma bonne hotesse, inutile de m'en cacher: je n'ai pas de quoi payer tout cela; j'ai tout juste mes frais de route et une piece de dix francs pour l'imprevu; un cigare, un raccommodage de souliers, une petite charite en passant, a plus pauvre que moi. Par exemple, je peux partager la piece, et vous laisser cinq francs. J'arriverai tout de meme; je me passerai bien de tabac et de souliers. Il y en a tant qui marchent nu-pieds! on se les baigne en passant devant un ruisseau, et on n'en marche que mieux. L'HOTESSE.--Gardez votre piece, mon bon Monsieur; je n'en suis pas a cinq francs pres. Gardez-la; votre bonne intention suffit, et les enfants ne manqueront de Rien. L'hotesse se leva, fit en souriant un signe de tete amical a Moutier et sortit. III Informations. Mme Blidot appela sa soeur Elly, qui lavait la lessive, lui raconta l'aventure qui venait d'arriver et la pria de venir l'aider a preparer, pour les enfants, le cabinet pres de la chambre ou elles couchaient toutes deux. "C'est le bon Dieu qui nous envoie ces enfants, dit Elfy; la seule chose qui manquait pour animer notre interieur! Sont-ils gentils? Ont-ils l'air de bons garcons, d'enfants bien eleves?" MADAME BLIDOT.--S'ils sont gentils, bons garcons, bien eleves? Je le crois bien! Il n'y a qu'a les voir! Jolis comme des Amours, polis comme des demoiselles, tranquilles comme des cures. Va, ils ne seront pas difficiles a elever; pas comme ceux du pere Penard, en face! ELFY.--Bon! Ou sont-ils, que je jette un coup d'oeil dessus. On aime toujours mieux voir par ses yeux, tu sais bien. Sont-ils dans la salle? MADAME BLIDOT.--Non, je les ai envoyes au jardin. Elfy courut au jardin; elle y trouva Jacques occupe a arracher les mauvaises herbes d'une planche de carottes; Paul ramassait soigneusement ces herbes et cherchait a en faire de petits fagots. Au bruit que fit Elfy, les enfants tournerent la tete et montrerent leurs jolis visages doux et riants. Jacques, voyant qu'Elfy les regardait sans mot dire, se releva et la regarda aussi d'un air inquiet. JACQUES.--Ce n'est pas mal, n'est-ce pas, Madame, ce que nous faisons, Paul et moi? Vous n'etes pas fachee contre nous? Ce n'est pas la faute de Paul; c'est moi qui lui ai dit de s'amuser a botteler l'herbe que j'arrache. ELFY.--Pas de mal, pas de mal du tout, mon petit; je ne suis pas fachee; bien au contraire, je suis tres contente que tu debarrasses le jardin des mauvaises herbes qui etouffent nos legumes. PAUL.--C'est donc a vous ca? ELFY.--Oui, c'est a moi. PAUL.--Non, moi crois pas; c'est pas a vous; c'est a la dame de la cuisine qui donne du bon fricot; moi veux pas qu'on lui prenne son jardin. ELFY.--Ha, ha, ha! est-il drole, ce petit! Et comment m'empecherais-tu de prendre les legumes du jardin? PAUL.--Moi prendrais un gros baton, puis moi dirais a Jacques de m'aider a chasser vous, et voila! Elfy se precipita sur Paul, le saisit, l'enleva, l'embrassa trois ou quatre fois, et le remit a terre avant qu'il fut revenu de sa surprise et avant que Jacques eut eu le temps de faire un mouvement pour secourir son frere. "Je suis la soeur de la dame au bon fricot, s'ecria Elfy en riant, et je demeure avec elle; c'est pour cela que son jardin est aussi le mien." -Tant mieux! s'ecria Jacques. Vous avez l'air aussi bon que la dame; je voudrais bien que M. Moutier, qui est si bon, restat toujours ici. -Il ne peut pas rester; mais il vous laissera chez nous, et nous vous soignerons bien, et nous vous aimerons bien si vous etes sages et bons. Jacques ne repondit pas; il baissa la tete, devint tres rouge, et deux larmes roulerent le long de ses pauvres petites joues. ELFY.--Pourquoi pleures-tu, mon petit Jacques? Est-ce que tu es fache de rester avec ma soeur et avec moi? JACQUES.--Oh non! au contraire! Mais je suis fache que M. Moutier s'en aille; il a ete si bon pour Paul et pour moi. ELFY.--Il reviendra, sois tranquille; et puis il ne va pas partir aujourd'hui: tu vas le voir tout a l'heure. Le petit Jacques essuya ses yeux du revers de sa main, reprit son air anime et son travail interrompu par Elfy. Capitaine, qui faisait la visite de l'appartement, trouvant la porte du jardin ouverte, entra et s'approcha de Paul, assis au milieu de ses paquets d'herbes. Capitaine pietinait les herbes, les derangeait; Paul cherchait vainement a le repousser, le chien etait plus fort que l'enfant. "Jacques, Jacques, s'ecria Paul, fais va-t'en le chien! il ecrase mes bottes de foin." Jacques accourut au secours de Paul, au moment ou Capitaine, le poussant amicalement avec son museau, le faisait rouler par terre. Jacques entoura de ses bras le cou du chien et le tira en arriere de toutes ses forces, mais Capitaine ne recula pas. "Je t'en prie, mon bon chien, va-t'en. Je t'en prie, laisse mon pauvre Paul jouer tranquillement; tu vois bien que tu le deranges, que tu es plus fort que lui, qu'il ne peut pas t'empecher... ni moi non plus", ajouta-t-il decourage en cessant ses efforts pour faire partir le chien. Capitaine se retourna vers Jacques, et, comme s'il eut compris ses paroles, il lui lecha les mains, donna un coup de langue sur le visage de Paul, les regarda avec amitie et s'en alla lentement comme il etait venu; il retourna pres de son maitre. Moutier etait reste, apres le depart de l'hotesse, les coudes sur la table, la tete appuyee sur ses mains: il reflechissait. "Je crains, se disait-il, d'avoir ete trop prompt, d'avoir trop legerement donne ces enfants a la bonne, hotesse... Car. enfin, elle a raison! je ne la connais guere!... et meme pas du tout... Le cure m'en a dit du bien, c'est vrai; mais un bon cure (car il a l'air d'un brave homme, d'un bon homme, d'un saint homme!), un bon cure, c'est toujours trop bon; ca dit du bien de tout le monde; ca croirait pecher en disant du mal,... et pourtant... il parlait avec une chaleur, un air persuade!... il savait que ces deux pauvres petits orphelins seraient a la merci de cette hotesse, Mme Bli..., Blicot, Blindot... Je ne sais plus son nom... j'y suis; Blidot! C'est ca!... Blidot et sa soeur... Pardi! je veux en avoir le coeur net et m'assurer de ce qu'elle est. J'ai le temps d'ici au diner, et je vais aller de maison en maison pour completer mes observations sur Mme Blidot. Ces pauvres petits, ils sont si gentils! et Jacques est si bon! Ce serait une mechante action que de les placer chez de mauvaises gens, faire leur malheur! Non, non, je ne veux pas en avoir la conscience chargee." Et Moutier, laissant son petit sac de voyage sur la table, sortit apres avoir appele Capitaine. Il alla d'abord dans la maison a cote, chez le boucher. "Faites excuse, Monsieur, dit-il en entrant; je viens pour une chose... pour une affaire,... c'est-a-dire pas une affaire... mais pour quelque chose: comme une affaire... qui n'en est pas une pour vous... ni pour moi non plus, a vrai dire." Le boucher regardait Moutier d'un air etonne, moitie souriant, moitie inquiet. "Quoi donc? qu'est-ce donc?" dit-il enfin. MOUTIER.--Voila! C'est que je voudrais avoir votre avis sur Mme Blidot, aubergiste ici a cote... LE BOUCHER.--Pourquoi? Avis sur quoi? MOUTIER.--Mais sur tout. J'ai besoin de savoir quelle femme c'est. Si on peut lui confier des enfants a garder. Si c'est une brave femme, une bonne femme, une femme a rendre des enfants heureux. LE BOUCHER,--Quant a ca, mon bon Monsieur, il n'y a pas de meilleure femme au monde: toujours de bonne humeur, toujours riant, polie, aimable, douce, travailleuse, charitable; tout le monde l'aime par ici, chacun en pense du bien; elle ne manque pas a un office, elle rend service a tous ceux qui en demandent. Elle et sa soeur, ce sont les perles du pays. Demandez a M. le cure; il vous en dira long sur elles; et tout bon, car il les connait depuis leur naissance et il n'a jamais eu un reproche a leur faire. MOUTIER.--Ca suffit. Grand merci, Monsieur, et pardon de l'indiscretion. LE BOUCHER.--Pas d'indiscretion. C'est un plaisir pour moi que de rendre un bon temoignage a Mme Blidot. Moutier salua, sortit et alla a deux portes plus loin, chez le boulanger. "Ce n'est pas du pain qu'il me faut, Monsieur, dit-il au boulanger qui lui offrait un pain de deux livres; c'est un renseignement que je viens chercher. Votre idee sur Mme Blidot, aubergiste ici pres, pour lui confier des enfants a Elever?" LE BOULANGER.--Confiez-lui tout ce que vous voudrez, brave militaire (car je vois a votre habit que vous etes militaire); vos enfants ne sauraient etre en de meilleures mains; c'est une bonne femme, une brave femme, et sa soeur la vaut bien; il n'y a pas de meilleures creatures a dix lieues a la ronde. MOUTIER.--Merci mille fois; c'est tout ce que je voulais savoir. Bien le bonjour. Et Moutier, satisfait des renseignements qu'on lui avait donnes, allait retourner chez Mme Blidot, quand l'idee lui vint d'entrer encore chez l'aubergiste qui tenait la belle auberge a l'entree du village. "Encore celui-la, pensa-t-il, ce sera le dernier; et si cet homme ne m'en dit pas de mal, je pourrai etre tranquille, car il me semble mechant, et son temoignage ne pourra pas me laisser de doute sur le bonheur de mes mioches." L'aubergiste etait a sa porte; il vit venir Moutier et le reconnut au premier coup d'oeil. D'abord, il fronca ses gros sourcils; puis, le voyant approcher, il pensa qu'il revenait lui demander a diner et il prit son air le plus Gracieux. "Entrez, Monsieur; donnez-vous la peine d'entrer; je suis tout a votre service." Moutier toucha son kepi, entra et eut quelque peine a calmer Capitaine qui tournait autour de l'aubergiste en le flairant, en grognant et en laissant voir des dents aigues pretes a mordre et a dechirer. "Ah! ah! se dit Moutier, Capitaine n'y met pas beaucoup de douceur ni de politesse: il y a quelque chose la-dessous; l'homme est mauvais, mon chien a du flair." L'aubergiste, inquiet de l'attitude de Capitaine, tournait, changeait de place et lui lancait des regards furieux, auxquels Capitaine repondait par un redoublement de grognements. Moutier parvint pourtant a le faire taire et a le faire coucher pres de sa chaise; il fixa sur l'aubergiste des yeux percants et lui demanda sans autre preambule s'il connaissait Mme Blidot. "Pour ca non, repondit l'aubergiste d'un air dedaigneux; je ne fais pas societe avec des gens de cette espece." --Elle est donc de la mauvaise espece? --Une femme de rien; elle et sa soeur sont des pies-grieches dont on ne peut obtenir une parole; des sottes qui se croient au-dessus de tous, qui ne vont jamais a la danse ni aux fetes des environs; des orgueilleuses qui restent chez elles ou qui vont se promener sur la route avec des airs de princesse. Il semblerait qu'on n'est pas digne de les aborder, elles creveraient plutot que de vous adresser une bonne parole ou un sourire. Des peronnelles qui gatent le metier, qui vendent cinq sous ce que je donne pour dix ou quinze. Aussi, en a-t-on pour son argent: mauvais coucher, mauvais cidre, mauvaise nourriture. Je vous ai bien vu entrer; vous n'y etes pas reste: vous avez bien fait; chez moi vous trouverez de la difference. Je vais vous servir un diner soigne: vous n'en trouverez nulle part un pareil. Il se retourna comme pour chercher quelqu'un et appela d'une voix tonnante: "Torchonnet! Ou es-tu fourre, mauvais polisson, animal, Faineant?" --Voici, Monsieur, repondit d'une voix etouffee par la peur un pauvre petit etre, maigre, pale, demi-vetu de haillons, qui sortit de derriere une porte et qui, se redressant promptement, resta demi-incline devant son terrible Maitre. --Pourquoi es-tu ici? pourquoi n'es-tu pas a la cuisine? Comment oses-tu venir ecouter ce qu'on dit? Reponds, petit drole! reponds, animal! Chaque reponds etait accompagne d'un coup de pied qui faisait pousser a l'enfant un cri aigu; il voulut parler, mais ses dents claquaient, et il ne put articuler une parole. --A la cuisine, et demande a ma femme un bon diner pour Monsieur; et vite, sans quoi... Il fit un geste dont l'enfant n'attendit pas la fin et courut executer les ordres du maitre aussi vite que le lui permettaient ses petites jambes et son etat de faiblesse. Moutier ecoutait et regardait avec indignation. "Assez, dit-il en se levant; je ne veux pas de votre diner; ce n'est pas pour m'etablir chez vous que je suis venu, mais pour avoir des renseignements sur Mme Blidot. Ceux que vous m'avez donnes me suffisent; je la tiens pour la meilleure et la plus honnete femme du pays, et c'est a elle que je confierai le tresor que je cherchais a placer." L'aubergiste gonflait de colere a mesure que Moutier parlait; mais lorsqu'il entendit le mot de tresor, sa physionomie changea; son visage de fouine prit une apparence gracieuse et il voulut arreter Moutier en lui prenant le bras. Au mouvement de degout que fit Moutier en se degageant de cette etreinte, Capitaine s'elanca sur l'aubergiste, lui fit une morsure a la main, une autre a la jambe, et allait lui sauter a la figure quand Moutier le saisit par son collier et l'entraina au loin. l'aubergiste montra le poing a Moutier et rentra precipitamment chez lui pour faire panser les morsures du vaillant Capitaine. Moutier gronda un peu son pauvre chien de sa vivacite, et le ramena a l'Ange-Gardien. IV Torchonnet. Il n'y avait personne dans la salle quand Moutier rentra. Il fit l'inspection de l'appartement et alla au jardin, dont la porte etait ouverte; apres avoir examine les fleurs et les legumes, il arriva a un berceau de lierre et y entra; un banc garnissait le tour du berceau; une table rustique etait couverte de livres, d'ouvrages de lingerie commune; il regarda les livres: Imitation de Jesus-Christ, Nouveau Testament, Parfait Cuisinier, Manuel des menageres, Memoires d'un troupier. Moutier sourit: "A la bonne heure! voila des livres que j'aime a voir chez une bonne femme de menage! Ca donne confiance de voir un choix pareil. Ces manuels, c'est bon; si je n'avais pas eu mon Manuel de soldat pendant mes campagnes, je n'aurais jamais pu supporter tout ce que j'ai souffert par la-bas! Et en garnison! l'ennui donc! Voila un terrible ennemi a vaincre et qui vous pousse au cafe et de la a la salle de police. Heureusement que mon ami le Manuel etait la et m'empechait de faire des sottises et de me laisser aller au chagrin, au decouragement! Beni soit celui qui me l'a donne et celui qui l'a invente!" Tout en parlant, Moutier avait pris les Memoires d'un troupier; il ouvrit le livre, en lut une ligne, puis deux, puis dix, puis des pages, suivies d'autres pages, si bien qu'une heure apres il etait encore la, debout devant la table, ne songeant pas a quitter le petit volume. Il n'entendit meme pas Mme Blidot et Elfy venir le chercher au Jardin. MADAME BLIDOT.--Le voila dans notre berceau, Dieu me pardonne! Tiens! que fait-il donc la, immobile devant notre table? C'est qu'il ne bouge pas plus qu'une statue! ELFY, riant.--Serait-il mort? On dirait qu'il dort tout Debout. MADAME BLIDOT, a mi-voix.--Hem! hem! Monsieur Moutier!... Il n'entend pas. ELFY, de meme.--Monsieur Moutier; le diner est pret, il vous attend... Sourd comme un mort! Parle plus haut; je n'ose pas, moi je ne le connais pas. "Monsieur Moutier!" repeta plus haut Mme Blidot en approchant de la table et en se mettant en face de lui. Il leva les yeux, la vit, passa la main sur son front comme pour rappeler ses idees, regarda autour de lui d'un air Etonne. "Bien des excuses, madame Blidot, Je ne vous voyais ni ne vous entendais; j'etais tout a mon livre, c'est-a-dire a votre livre, reprit-il en souriant. Je n'aurais jamais cru qu'un livre put amuser et interesser autant. J'en etais a la salle de police; c'est que c'est ca, tout a fait ca! Je n'y ai ete qu'une fois et pour un faux rapport, sans qu'il y ait eu de ma faute... C'est si bien raconte, que je croyais y etre encore!" MADAME BLIDOT.--Je suis bien aise que ce livre vous plaise. Vous pouvez le garder si vous desirez le finir. M. le cure m'en donnera un autre; il en a autant qu'on en veut. MOUTIER.--Ce n'est pas de refus, madame Blidot. J'accepte, et grand merci. Je le lirai a votre intention, et j'espere en devenir meilleur. MADAME BLIDOT.--Quant a ca, monsieur Moutier, vous avez tout l'air d'etre aussi bon que n'importe qui. Mais nous venons, ma soeur et moi, vous avertir que le diner est servi, voila bientot deux heures; les enfants doivent avoir faim, et je pense que vous-meme ne serez pas fache de manger un morceau. MOUTIER.--Ceci est la verite; mon dejeuner est bien loin et ne fera pas tort au diner. Moutier salua Elfy, qu'il ne connaissait pas encore, et suivit les deux soeurs dans la salle ou les attendaient les enfants. Paul avait bien envie de toucher a ce qui etait sur la table, mais Jacques l'en empechait. "Attends, Paul; sois raisonnable; tu sais bien qu'il ne faut toucher a rien sans permission." PAUL.--Alors, Jacques, veux-tu donner permission? JACQUES.--Moi, je ne peux pas, ce n'est pas a moi. PAUL.--Mais c'est que j'ai faim, moi. Veux manger. JACQUES.--Attends une minute; M. Moutier va venir, puis la dame, puis l'autre, ils te donneront a manger. PAUL.--Est-ce long, une minute? JACQUES.--Non, pas tres long... Tiens, les voila qui Arrivent. Tout le monde se mit a table; Jacques hissa son frere sur sa chaise et s'assit pres de lui pour le servir. Moutier leur donna une petite tape amicale, et ils se mirent tous a manger une soupe aux choux a laquelle Moutier donna les eloges d'un connaisseur. Quand la soupe fut achevee, Elfy voulut se lever pour placer sur la table un ragout de boeuf et de haricots qui attendait son tour, mais Moutier la retint. "Pardon, Mam'selle, ce n'est pas de regle que les dames servent les hommes. Permettez que je vous en epargne la peine." -Au fait, dit Mme Blidot en riant, vous etes un peu de la maison depuis que vous nous avez donne ces enfants. Faites a votre idee, et mettez-vous a l'aise comme chez Vous. --Ma foi, madame Blidot, ce que vous dites est vrai; je me sens comme si j'etais chez moi, et j'en use, comme vous voyez. Le diner s'acheva gaiement. Jacques etait enchante de voir Paul manger a s'etouffer. Apres le diner, Moutier les envoya s'amuser dehors; lui-meme se mit a fumer; les deux soeurs s'occuperent du menage et servirent les voyageurs qui s'arretaient pour diner; Moutier causait avec les allants et venants et donnait un coup de main quand il y avait trop a faire. Jacques et Paul se promenaient dans la rue; ils regardaient les rares boutiques d'epicier, de boucher, boulanger, bourrelier; ils depasserent le village et rencontrerent un pauvre petit garcon de huit a neuf ans, couvert de haillons, qui trainait peniblement un sac de charbon trop lourd pour son age et ses forces; il s'arretait a chaque instant, essuyait du revers de sa main la sueur qui coulait de son front. Sa maigreur, son air triste, frapperent le bon petit Jacques. "Pourquoi traines-tu un sac si lourd?" lui demanda-t-il en s'approchant de lui. --Parce que mon maitre me l'a ordonne, repondit le petit garcon d'une voix larmoyante. --Et pourquoi ne lui dis-tu pas que c'est trop lourd? --Je n'ose pas, il me battrait. --Il est donc mechant? --Chut! dit le petit garcon en regardant autour de lui avec terreur. S'il vous entendait, il me donnerait des coups de fouet. --Pourquoi restes-tu chez ce mechant homme? reprit Jacques a voix basse. LE GARCON.--On m'a mis la, il faut bien que j'y reste. Je n'ai personne chez qui aller: ni pere ni mere. JACQUES.--C'est comme moi et Paul; mais fais comme moi, demande a la bonne sainte Vierge de t'aider, tu verras qu'elle le fera; elle est si bonne! LE GARCON.--Mais je ne la connais pas; je ne sais pas ou elle demeure. JACQUES.--Ah! mais je ne sais pas non plus, moi! Mais ca ne fait rien; demande toujours, elle t'entendra. LE GARCON.--Oh! je ne demanderais pas mieux. Mais si j'appelle trop fort, mon maitre l'entendra aussi, et il me Battra. JACQUES.--Il ne faut pas crier; dis tout bas: "Sainte Vierge, venez a mon secours. Vous qui etes la mere des affliges, bonne sainte Vierge, aidez-moi." Le petit malheureux fit comme le lui disait Jacques, puis il attendit. "Personne ne vient, dit-il, et il faut que je m'en aille avec mon sac: le maitre l'attend." -Attends, je vais t'aider un peu; nous allons le trainer a nous deux. La sainte Vierge ne vient pas tout de suite comme ca, mais elle aide tout de meme. Jacques tira le sac, apres avoir: recommande a Paul de pousser; le petit garcon n'avait pas autant de force que Jacques, qui tira si bien que le sac bondit sur les pierres de la route, qu'il se dechira en plusieurs endroits et que les morceaux de charbon s'echapperent de tous cotes. Les enfants s'arreterent consternes; mais Jacques ne perdait pas la tete pour si peu de chose. "Attends, dit-il, ne bouge pas; je vais appeler M. Moutier, qui est tres bon; c'est lui que la sainte Vierge nous a envoye, elle te l'enverra aussi? Viens, Paul, courons vite." Il prit Paul par la main, et tous deux coururent aussi vite que les petites jambes de Paul le permirent, jusque chez Mme Blidot ou ils trouverent Moutier fumant avec quelques Voyageurs. JACQUES.--Monsieur Moutier, vous qui etes si bon, venez vite au secours d'un pauvre petit garcon bien plus malheureux que moi et Paul; il ne peut trainer un gros sac de charbon que nous avons creve, et son mechant maitre le battra. Ce pauvre petit a si peur! Et la sainte Vierge vous fait dire d'aller vite pour l'aider.--Ou as-tu vu la sainte Vierge, mon garcon, pour me faire ses commissions? dit Moutier en riant et en se Levant. --Je ne l'ai pas vue, mais je l'ai sentie dans ma tete et dans mon coeur. Vous savez bien que c'est elle qui vous a envoye pour nous sauver, Paul et moi; il faut encore sauver ce petit malheureux. --C'est bien, mon brave petit, j'y vais; tu vas m'y mener. Moutier le suivit apres avoir demande a Elfy de garder Paul, qui ne marchait pas assez vite. Jacques le mena en courant sur la route, ou ils trouverent le petit garcon, que Moutier reconnut de suite; c'etait Torchonnet, le pauvre souffre-douleur du mechant aubergiste Bournier. Il s'en approcha d'un air de compassion, releva le sac, l'examina, tira de la poche de sa veste une aiguille et du gros fil, comme les soldats ont l'habitude d'en avoir, raccommoda les trous, et, tout en causant, demanda au petit: "N'y a-t-il pas moyen d'apporter le charbon sans traverser le village et sans etre vu de ton maitre, mon pauvre garcon? Je n'aimerais pas a rencontrer ce mauvais homme; je craindrais de me laisser aller a lui donner une roulee qui ne serait pas d'un tres bon effet." LE GARCON,--Oui, Monsieur, on peut passer derriere les maisons, et vider le sac dans le charbonnier qui se trouve adosse au hangar par dehors. --Alors en route, mon ami, dit Moutier en chargeant le sac sur ses epaules. Torchonnet regarda avec admiration. "Oh! Monsieur, mon bon Monsieur! Dites bien a la sainte Vierge combien je la remercie de vous avoir envoye. Cette bonne sainte Vierge!... Ce petit avait raison tout de meme", ajouta-t-il en regardant Jacques d'un air joyeux. --Je t'avais bien dit, reprit Jacques avec bonheur. Moutier riait de la naivete des enfants, Ils ne tarderent pas a arriver au charbonnier; Moutier vida le sac, le plia et le mit dans un coin. Il s'appretait a partir, quand l'enfant le rappela timidement. "Monsieur, seriez-vous assez bon pour prier la sainte Vierge de m'envoyer a manger? On m'en donne si peu que j'ai mal la (montrant son estomac) et que je n'ai pas de forces. --Pauvre malheureux!... repondit Moutier attendri. Ecoute: viens a l'Ange-Gardien, je te recommanderai a Mme Blidot, bonne femme s'il en fut jamais. TORCHONNET.--Oh! monsieur, je ne pourrai pas! Mon maitre me tuerait si j'y allais. Il la hait au possible. MOUTIER.--Alors je t'apporterai quelque chose que je demanderai a Mme Blidot; et puis, mon bon petit Jacques t'apportera a manger tous les jours. Veux-tu, mon Jacquot? JACQUES.--Oh oui, monsieur Moutier. Je garderai tous les jours quelque chose de mon dejeuner pour lui. Mais comment faire pour le lui donner? J'ai peur de son Maitre. TORCHONNET.--Vous pouvez le placer dans le creux de l'arbre, pres du puits, j'y vais tous les jours puiser de l'eau. MOUTIER.--C'est bien, c'est entendu. Dans un quart d'heure tu auras ton affaire. Jacquot le portera au puits. Partons, maintenant, pour qu'on ne nous surprenne pas; c'est ca qui ferait une affaire a ce pauvre Torchonnet! Moutier partit avec Jacques; en rentrant a l'Ange-Gardien, il raconta a Mme Blidot l'histoire de Torchonnet, et lui demanda de permettre a Jacques de faire cette charite de tous les jours. "Mais, ajouta-t-il, je ne veux pas que vous vous empariez de toutes mes bonnes actions, et je veux payer la nourriture de ce petit malheureux; vous me direz a combien vous l'estimez et ce dont je vous serai redevable. Je viendrai faire nos comptes une ou deux fois l'an." MADAME BLIDOT.--Nos comptes ne seront pas longs a faire, monsieur Moutier; mais, tout de meme, je serai bien aise de vous revoir pour que vous veniez inspecter nos enfants et voir si vous les avez mal places en me les confiant. Tiens, mon petit Jacques, porte cela dans le creux de l'arbre du puits, pour que le pauvre enfant ne se couche pas sans souper. Jacques recut avec bonheur un paquet renfermant du pain et de la viande; il prit Paul par la main et se dirigea vers le puits que lui indiqua Mme Blidot et qui etait a cent pas de l'Ange-Gardien. Il placa son petit paquet dans l'arbre, et, peu de minutes apres, il vit le pauvre Torchonnet arriver avec une cruche; pendant qu'elle se remplissait, Torchonnet saisit le paquet, l'ouvrit, mangea avidement une partie des provisions qu'il contenait, remit le reste dans le creux de l'arbre, fit de loin un salut amical a Jacques et repartit, portant peniblement sa cruche pleine. V Separation. La journee se continua et se termina gaiement pour tous les habitants de l'Ange-Gardien; les enfants jouerent, souperent de bon appetit et se coucherent de bonne heure, fatigues de leur journee et surtout de la nuit precedente. Moutier continua ses bons offices a Mme Blidot et a sa soeur pour le service des rares voyageurs qui s'arretaient pour se rafraichir et se reposer. Quand les enfants furent couches, il resta a causer avec elles sur ce qu'il convenait de faire pour ces pauvres petits abandonnes. MOUTIER.--Ils ont encore leur pere, d'apres ce que m'a raconte Jacques, mais comment le retrouver? Je ne peux seulement pas savoir son nom ni l'endroit ou il demeurait quand les gendarmes l'ont emmene. Peut-etre est-il en prison ou au bagne pour quelque grosse faute qu'il aura commise. Peut-etre vaut-il mieux pour eux ne pas connaitre leur pere; mais il faut tout de meme que demain, avant de partir, j'aille faire ma declaration a la mairie; on pourrait arriver par la a savoir quel nom leur faire porter. Si le maire vient vous interroger, vous direz la simple verite. Je vous laisserai mon adresse pour que vous puissiez me faire savoir les nouvelles en cas de besoin. MADAME BLIDOT.--Mais vous ne serez pas sans revenir pour en avoir par vous-meme, monsieur Moutier; car je considere ces enfants comme restant sous votre protection et vous appartenant plus qu'a moi. MOUTIER.--J'en serais bien embarrasse si je les avais, ma bonne madame Blidot; ils sont mieux places chez vous que chez moi, qui n'ai pas de domicile ni d'autres moyens d'existence que mes deux bras. Mais voila qu'il se fait tard; ma journee a commence avant le jour, et je ne serais pas fache d'en voir la fin. MADAME BLIDOT.--Que ne le disiez-vous plus tot? Je vous aurais mene a votre chambre, qui est ici pres, au rez-de-chaussee, donnant sur le jardin. Ma soeur et moi, nous couchons la-haut, c'est plus sur pour deux femmes seules; non pas que le pays soit mauvais, mais si quelque mauvais sujet vient faire du train... MOUTIER.--Qu'il y vienne donc pendant que j'y suis: moi et Capitaine, nous lui ferons son affaire, et lestement, je vous reponds. Mme Blidot sourit, alluma une chandelle et la porta dans la chambre preparee pour Moutier. Il la remercia, la salua, ferma sa porte, alluma un cigare, fuma quelque temps, tout en reflechissant, fit un grand signe de croix, une courte priere, se coucha et s'endormit jusqu'au lendemain matin. Il parait qu'il dormit longtemps, car, a son reveil, il entendit le babillage des enfants et le gai rire d'Elfy et de Mme Blidot. Honteux de son long sommeil, il sauta a bas de son lit et commenca ses ablutions. "Bon lit, pensa-t-il; il y a longtemps que je n'en avais eu un si bon; c'est ce qui m'a mis en retard... Me voici pret; vite que j'aille aider ces femmes dans leur besogne." En ouvrant la porte, il se trouva en face de ses deux hotesses qui debarbouillaient et arrangeaient chacune leur enfant. MOUTIER.--Pardon, excuse, Mesdames, je suis en retard, ce n'etait pourtant pas mon habitude au regiment; mais les logements sont bons, trop bons, on dort trop bien dans vos lits. JACQUES.--Bonjour, monsieur Moutier; vous avez bien dormi? MOUTIER.--Je le crois bien que j'ai dormi; trop bien, comme tu vois, mon garcon, puisque je suis en retard. Tu n'as pas mauvaise mine non plus, toi; ton lit etait meilleur que celui de la nuit derniere? JACQUES.--Oh! qu'il etait bon! Paul avait si chaud! Il etait si content! il a si bien dormi! J'etais si heureux; et je vous ai tant remercie, mon bon monsieur Moutier. MOUTIER.--Ce sont ces dames qu'il faut remercier, mon enfant, et pas moi, qui suis un pauvre diable sans asile. JACQUES.--Mais c'est vous qui nous avez sauves dans la foret: c'est vous qui nous avez ramenes ici; c'est vous qui nous avez donnes a Mme Blidot et a Mlle Elfy; elles m'ont dit tout a l'heure que c'etait la sainte Vierge et vous qui etiez nos sauveurs. Moutier ne repondit pas; il prit Jacques et Paul dans ses bras, les embrassa a plusieurs reprises, donna une poignee de main a chacune des soeurs et s'assit pres de la table en attendant que la toilette des enfants fut terminee. "Que puis-je faire pour vous aider?" demanda-t-il. ELFY,--Puisque vous etes si obligeant, monsieur Moutier, allez me chercher du fagot au bucher au fond du jardin, pour allumer mon feu; et puis une pelletee de charbon pour le fourneau. Je preparerai le cafe en attendant. MADAME BLIDOT.--Y penses-tu, Elfy, de charger M. Moutier d'une besogne pareille? MOUTIER.--Laissez, laissez, ma bonne hotesse! Mlle Elfy sait bien qu'elle m'oblige en m'employant pour vous servir. Croyez-vous que je n'aie jamais porte de bois ni de charbon? J'en ai fait bien d'autres au regiment. Je ne suis pas si grand seigneur que vous le pensez! Moutier partit en courant et ne tarda pas a revenir avec une enorme brassee de fagots. ELFY.--Ha! ha! ha! il y en a trois fois trop. Laissez-moi ces brins-la et reportez le reste au bucher en allant chercher du charbon. MADAME BLIDOT.--Elfy! je t'assure que tu es trop hardie! ELFY.--Non, non; il faut qu'il apprenne son service convenablement. Il ne demanda pas mieux, c'est facile a voir; mais il ne sait pas; c'est pourquoi il faut lui dire. MOUTIER.--Merci, mademoiselle Elfy, merci; je vois combien vous etes bonne et que vous avez de l'amitie pour moi. "Tu vois bien", dit Elfy triomphante, pendant que Moutier etait reparti avec sa brassee de bois. Mme Blidot sourit en secouant la tete... MADAME BLIDOT.--Pense donc que nous le connaissons depuis hier seulement et que nous sommes chez nous pour servir les voyageurs et pas pour les faire travailler. ELFY.--Mais lui n'est pas un voyageur comme un autre: il nous a donne ces enfants qui sont si gentils, et qui vont nous faire une vie si gaie, si bonne! C'est un present, ca, qui se paye par l'amitie; et moi, quand j'aime les gens, je les fais travailler. Il n'y a rien que je deteste comme les gens qui ne font rien, qui vous laissent vous echiner sans seulement vous offrir le bout du doigt pour vous aider. "Et vous avez bien raison, mademoiselle Elfy, dit. Moutier, qui avait entendu ce qu'elle disait a sa soeur. Et c'est vrai que Je ne suis pas un voyageur comme un autre, car je vous dois de la reconnaissance pour la charge que vous avez bien voulu prendre; et croyez bien que je ne suis pas d'un caractere ingrat." ELFY, souriant.--Je le vois bien, monsieur Moutier; vous n'avez pas besoin de le dire; je suis fine, allez; je devine bien des choses. Moutier sourit a son tour, mais il ne dit rien, et, prenant un balai, il commenca a balayer la salle. ELFY.--Laissez ce balai; prenez l'eponge et le torchon; quand vous aurez lave et essuye la table et le fourneau, alors vous balayerez. Moutier obeit de point en point. Quand il eut fini: "Mon commandant est-il satisfait? dit-il en faisant le salut militaire. Que faut-il faire ensuite?" --Tres bien, dit Elfy apres avoir parcouru des yeux toute la salle. A present, allez nous chercher du lait a la ferme ici pres, a la sortie du village; je vous serais bien obligee si vous emmeniez les enfants avec vous; ils connaitront le chemin et ils pourront aller chercher notre lait quand vous serez parti. Moutier prit la main de Jacques, qui tenait deja celle de Paul, et tous trois se mirent gaiement en marche, sautant et riant. "Du lait, s'il vous plait", dit Moutier a une grosse fermiere qui passait le lait nouvellement trait. La fermiere se retourna, regarda avec surprise ce visage nouveau. "Pour combien?" dit-elle enfin. MOUTIER.--Ma foi, je n'ai pas demande. Mais donnez comme d'habitude: vous savez ce qu'on vous en prend tous les matins. LA FERMIERE.--C'est a savoir pour qui. MOUTIER.--Pour Mme Blidot, a l'Ange-Gardien. LA FERMIERE.--Tiens! vous etes donc a son service? Depuis quand? MOUTIER.--A son service pour le moment. Depuis hier seulement. "C'est tout de meme drole", grommela la fermiere en donnant trois mesures de lait. -Faut-il payer? dit Moutier en fouillant dans sa poche. LA FERMIERE.--Mais non. Vous savez bien que nous faisons nos comptes tous les mardis, jour du marche. MOUTIER.--Je n'en sais rien moi. Comment le saurais-je depuis hier que je suis au pays? Bien le bonjour, Madame. La fermiere fit un signe de tete et se remit a son travail, en se demandant pourquoi Mme Blidot avait pris a son service un militaire dont elle n'avait nullement besoin. Moutier s'en alla avec les enfants et son pot au lait, riant de l'etonnement de la fermiere. "Voici, Mam'selle, dit-il en rentrant, je gage que vous allez avoir la visite de la grosse fermiere." ELFY.--Pourquoi cela? MOUTIER.--C'est qu'elle a eu l'air si surpris quand je lui ai dit que j'etais a votre service, qu'elle viendra, bien sur, aux explications. ELFY.--Et pourquoi avez-vous dit une... une chose pareille? Si l'on a jamais vu inventer comme cela? MOUTIER.--Comment donc, Mam'selle? Mais c'est la pure verite. Ne suis-je pas a votre service, tout a votre service. ELFY.--Vous m'impatientez avec vos rires et vos jeux de mots. MOUTIER.--Il n'y a pourtant pas de quoi, Mam'selle Elfy. Je ris parce que je suis content. Cela ne m'arrive pas souvent, allez. Un pauvre soldat loin de son pays, sans pere ni mere, qui n'a aucun lien de coeur dans ce monde, peut bien s'oublier un instant et se sentir heureux d'inspirer quelque interet et d'etre traite avec amitie. J'ai eu tort peut-etre; j'ai fait sans y penser une mauvaise plaisanterie; veuillez m'excuser, Mam'selle. Pensez que je pars tantot et pour longtemps sans doute; il ne faut pas trop m'en vouloir... ELFY.--C'est moi qui ai tort de vous quereller pour une niaiserie, mon bon monsieur Moutier; et c'est a moi de vous faire des excuses. C'est que, voyez-vous, c'etait si ridicule de penser que, ma soeur et moi, nous vous avions pris a notre service, que j'ai eu peur qu'on ne se moquat de nous. MOUTIER.--Et vous avez un peu raison, Mam'selle; voulez-vous que je retourne chez la fermiere, lui dire... MADAME BLIDOT.--Mais non, Monsieur; tout cela n'est qu'un enfantillage d'Elfy. Elle est jeune, voyez-vous; un peu trop gaie, a mon avis, et elle a abuse de votre complaisance. MOUTIER.--C'est ce que je n'admets pas, madame Blidot; et pour preuve, je vais encore a l'ordre de Mlle Elfy et je lui demande ce qu'elle desire que je fasse. --Aidez-moi a faire le cafe, a chauffer le lait, dit Elfy moitie riant, moitie rougissant. Le dejeuner fut bientot pret; les enfants l'attendaient avec impatience et y firent honneur. Quand il fut termine, Moutier alla a la mairie; Mme Blidot et Elfy s'occuperent de leur ouvrage et les enfants s'amuserent au jardin. La matinee passa vite; Moutier dina encore avec les enfants et les deux soeurs; puis il se disposa, a sortir. Il demanda a payer sa depense, mais Mme Blidot ne voulut jamais y consentir. Ils se separerent amicalement et avec regret. Jacques pleurait en embrassant son bienfaiteur, Paul essuyait les yeux de Jacques; tous deux entouraient Capitaine de leurs petits bras. "Adieu, mon bon Capitaine, disait Jacques; adieu, mon bon chien; toi aussi, tu nous a sauves dans la foret, c'est toi qui nous a vus le premier; c'est toi qui as porte Paul sur ton dos; adieu mon ami, adieu; je ne t'oublierai pas, non plus que mon bon ami M. Moutier." Moutier etait emu et triste. Il serra fortement les mains des deux bonnes et excellentes soeurs, donna un dernier baiser a Jacques, jeta un dernier regard dans la salle de l'Ange-Gardien et s'eloigna rapidement sans retourner une seule fois la tete. Les enfants etaient a la porte, regardant leur nouvel ami s'eloigner et disparaitre; Jacques essuyait ses yeux. Quand il ne vit plus rien, il rentra dans la salle et se jeta en pleurant dans les bras de Mme Blidot. "A present que M. Moutier est parti, vous ne nous chasserez pas, n'est-ce pas, Madame? Vous garderez toujours mon cher petit Paul, et vous me permettrez de rester avec lui." MADAME BLIDOT.--Pauvre enfant! Non, je ne vous chasserai pas, je vous garderai toujours; je vous aimerai comme si vous etiez mes enfants. Et, pour commencer, je te demande ainsi qu'a Paul de ne pas m'appeler madame, mais maman. JACQUES.--Oh oui! vous serez notre maman, comme pauvre maman qui est morte et qui etait bien bonne. Paul, tu ne diras plus jamais madame: a Mme Blidot, mais maman. PAUL.--Non, veux pas; veux aller avec Capitaine et Moutier. JACQUES.--Mais puisqu'ils sont partis! PAUL.--Ca ne fait rien; viens me mener a Capitaine. JACQUES.--Tu n'aimes donc pas maman Blidot? PAUL.--J'aime bien, mais j'aime plus Capitaine. ELFY.--Laisse-le, mon petit Jacques; il s'habituera petit a petit; il nous aimera autant qu'il aime Capitaine, et il appellera ma soeur maman, et moi, ma tante. Toi aussi, je suis ta tante. --Oui, ma tante, dit Jacques en l'embrassant. Jacques, tranquille sur le sort de Paul, se laissa aller a toute sa gaiete; il inventa, pour occuper son frere, une foule de jeux amusants avec de petites pierres, des brins de bois, des chiffons de papier. Lui-meme chercha a se rendre utile a Mme Blidot et a Elfy en faisant leurs commissions, en lavant la vaisselle, en servant les voyageurs. Vers le soir, il s'approcha de Mme Blidot et lui dit avec quelque embarras: "Maman, vous avez promis a M. Moutier de donner un peu a manger au pauvre Torchonnet; je l'ai vu tout a l'heure, il courait avec un gros pain sous le bras, il m'a fait signe qu'il allait venir chercher de l'eau au puits; voulez-vous me donner quelque chose pour que je le lui porte dans l'arbre creux?" MADAME BLIDOT.--Oui, mon ami; voici un reste de viande et un morceau de pain. Va mettre cela dans le creux de l'arbre; et, de peur que je ne l'oublie a l'avenir, rappelle-le-moi tous les jours a diner; nous ferons la part du pauvre petit malheureux. JACQUES.--Merci, maman, vous etes bonne comme M. Moutier. Et Jacques emporta ses provisions qu'il alla deposer dans l'arbre du puits. Il ne tarda pas a voir arriver Torchonnet avec sa cruche; il marchait lentement, et il s'essuyait les yeux tout en devorant le pain et la viande de Mme Blidot; il but de l'eau de la cruche, salua tristement Jacques et Paul, qui le regardaient du seuil de la porte, et reprit le chemin de son auberge. Les jours se passaient ainsi, heureux pour Jacques et pour tous les habitants de l'Ange-Gardien, tristes et cruels pour l'infortune Torchonnet que son maitre maltraitait sans relache. Bien des fois Jacques l'aida en cachette a executer les ordres qu'il recevait et qui depassaient ses forces; tantot c'etait un objet trop lourd a porter au loin; alors Jacques et Paul le rejoignaient a la sortie du village et l'aidaient a porter son fardeau. Tantot c'etait une longue course a faire a la fin du jour, quand la fatigue d'un travail continuel le rendait incapable d'accomplir une longue marche; Jacques, alors, obtenait de Mme Blidot la permission de faire la course pour Torchonnet, tandis que celui-ci se reposait au pied d'un arbre et mangeait les provisions que lui envoyait. Mme Blidot. VI Surprise et bonheur. Il y avait trois ans que Mme Blidot et sa soeur avaient les petits orphelins; elles s'y attachaient chaque jour davantage, et ils devenaient de plus en plus aimables et charmants. La tendresse de Jacques pour son frere excitait l'interet de tous ceux qui en etaient temoins. Paul aimait son frere avec la meme affection; tous deux etaient tendrement attaches a Mme Blidot et a Elfy. Tous parlaient souvent avec amitie et reconnaissance du bon M. Moutier; depuis longtemps on n'en avait aucune nouvelle. Dans les premiers mois il etait revenu a deux reprises passer avec Capitaine quelques jours a l'Ange-Gardien; il avait ecrit plusieurs fois pour s'informer de ce qui s'y passait; Mme Blidot lui avait exactement et longuement repondu, elle avait appris qu'il quittait le pays pour s'engager; elle n'avait pas su d'autres details. Pendant ce silence prolonge, la campagne de Crimee avait eu lieu; elle s'etait terminee comme elle avait commence, avec beaucoup de gloire et de lauriers; mais des deuils innombrables furent la consequence necessaire de ces immortelles victoires. Au village de l'Ange-Gardien, plus d'une famille pleurait un fils, un frere, un ami. Quelques-uns revenaient avec une jambe ou un bras de moins, ou des blessures qui les rendaient incapables de continuer leur service. Un matin, Jacques et Paul balayaient le devant de la porte de l'Ange-Gardien; Mme Blidot et Elfy preparaient le diner, lorsqu'un homme, qui s'etait approche sans bruit, arreta doucement le balai de Paul. Celui-ci se retourna et se mit a crier: "Jacques, au secours! on me prend mon balai." Jacques bondit vers son frere pour le defendre energiquement, lorsqu'un regard jete sur le pretendu voleur lui fit abandonner son balai; il se precipita dans les bras de l'homme en criant: "Maman! ma tante! M. Moutier, notre bon M. Moutier!" Mme Blidot et Elfy apparurent immediatement et se trouverent en face de Moutier qui laissa Jacques et Paul pour donner un cordial bonjour a ses deux amies. Ce fut un moment de grande joie. Tous parlaient a la fois et faisaient mille questions sans donner le temps d'y repondre. Maman! ma tante! voila M. Moutier! Enfin, Moutier parvint a faire comprendre pourquoi il n'avait plus donne de ses nouvelles. "Peu de temps apres mon retour au pays, mes bonnes hotesses, j'appris qu'il courait des bruits de guerre avec la Russie. Je n'avais jamais eu de rencontre avec les Russes, puisque nous etions en paix avec eux; je savais qu'ils se battaient bien, que c'etaient de braves soldats. J'avais fait mon temps, il est vrai, mais... un soldat reste toujours soldat. J'avais quelque chose dans le coeur qui me poussait a rejoindre mes anciens camarades; quand la guerre fut declaree, le repris un engagement pour deux ans dans les zouaves, et je partis. Depuis ce jour, impossible d'ecrire. Toujours en campagne, et quelle campagne! Au debarquer a Gallipoli, un cholera qui faillit m'emporter; a peine retabli, des marches, des contremarches, une descente en Crimee, une bataille a Alma comme on n'en avait jamais vu; sans vanite, nous nous sommes tous battus comme des lions. Je ne parle pas des Anglais, qui, selon leur habitude, se sont trouves en retard parce que leur rosbif et leur pouding n'etaient pas cuits. Mais nous autres, nous avons fait ce qu'aucun peuple au monde ne pourra refaire. Nous avons grimpe des rochers a pic sous une grele de balles et de mitraille; nous avons chasse les Russes du plateau ou ils s'etaient tres joliment installes. Ces pauvres gens! Ah! j'en ris encore! Eh nous voyant escalader ces rochers et monter, monter toujours, ils nous ont pris pour des diables, et, apres un echange de coups desesperes, ils se sont sauves et ont couru si vite, que plus de la moitie se sont echappes. Leur general, le prince Mentchikoff, qui etait la pour voir comme on nous culbutait de dessus les rochers, a failli etre pris. Il s'est sauve, laissant sa voiture, ses effets, ses papiers et tout. Apres est venu le siege de Sebastopol; belle chose, ma foi! Belles batailles! bien attaque, bien defendu. A Inkerman, au camp des Anglais, les Russes les ont rosses et en ont tue l'impossible, comme a Balaklava. Mais nous etions accourus, nous autres Francais, et nous avons a notre tour fait une marmelade de ces pauvres Russes qui se battaient comme des lions, il n'y a pas de reproches a leur faire; mais le moyen de resister a des Francais bien commandes! Je passe sur les details du siege, qui a ete magnifique et terrible, et j'arrive a Malakoff, un de ces combats flambants, ou chaque soldat est un heros, et ou chacun a merite la croix et un grade. La j'ai attrape deux balles, une dans le bras gauche, qui est reste un peu raide, et une a travers le corps, qui a failli m'emporter et qui m'a fait reformer. Aussitot gueri, aussitot parti, avec l'idee de faire une reconnaissance du cote de l'Ange-Gardien. C'est que je n'avais oublie personne ici, ni les pauvres enfants, ni les bonnes et cheres hotesses. J'etais sur de trouver un bon accueil; j'ai pense que je pouvais bien venir pour quelques jours me remettre au service de Mlle Elfy, qui sait si bien commander." Moutier sourit en disant ces mots. Mme Blidot rit bien franchement. Elfy rougit. ELFY.--Comment, monsieur Moutier! Vous n'avez pas oublie mes niaiseries d'il y a trois ans? Je suis moins folle que je ne l'etais, et je ne me permettrais pas de vous commander comme je l'ai fait alors; quand je n'avais que dix-sept ans. MOUTIER.--Tant pis, Mam'selle; il faudra que je devine, et je pourrai faire des sottises, croyant bien faire. Quant a oublier, je n'ai rien oublie de ce qui regarde le peu de jours que j'ai passes chez vous en trois temps, pas un mot, pas un geste; tout est reste grave la, ajouta-t-il en montrant son coeur. Et toi, mon pauvre petit Jacques, tu m'as eu bientot reconnu; tu n'as pas hesite une minute. JACQUES.--Comment ne vous aurais-je pas reconnu? J'ai toujours pense a vous; je vous ai embrasse tous les jours dans mon coeur, et j'ai toujours prie pour vous; car M. le cure m'a appris a prier, et moi je l'ai appris a Paul. MOUTIER.--Et moi aussi, mon garcon, j'ai appris a prier comme je n'avais jamais fait auparavant; ce qui prouve qu'on apprend a tout age et partout; c'est un bon pere Parabere, un jesuite, qui m'a montre comment on vit en bon chretien. Un fameux jesuite, ce pere Parabere! Courageux comme un zouave, bon et tendre comme une soeur de charite, pieux comme un saint, infatigable comme un Hercule. JACQUES.--Ou est-il ce bon pere? Je voudrais bien le voir ou lui ecrire. MOUTIER, emu.--Parle-lui, mon ami, il t'entendra; car il est pres du bon Dieu. "Qu'est-ce que vous avez la?" dit Paul qui etait pres de Moutier et qui jouait avec sa croix d'honneur. MOUTIER.--C'est une croix que j'ai gagnee a Malakoff. ELFY.--Et vous ne nous le disiez pas? Vous l'avez pourtant bien gagnee certainement. MOUTIER:--Mon Dieu, Mam'selle, pas plus que mes autres camarades; ils en ont fait tout autant que moi; seulement ils n'ont pas eu la chance comme moi. ELFY.--Mais, pour que vous ayez eu la croix, il faut que vous ayez fait quelque chose de plus que les autres. MOUTIER.--Plus, non; mais voila! C'est que j'ai eu la chance de rapporter au camp un drapeau et un general. ELFY.--Comment; un general? MOUTIER.--Oui; un pauvre vieux general russe blesse qui ne pouvait pas se tirer des cadavres et des debris de Malakoff. J'ai pu le sortir de la comme le fort venait de sauter, et je l'ai rapporte dans le drapeau que j'avais pris; en nous en allant, comme j'approchais des notres, une diable de balle s'est logee dans mon bras; ce n'etait rien; je pouvais encore marcher, lorsqu'une autre balle me traverse le corps; pour le coup je suis tombe, me recommandant, moi et mon blesse, a la sainte Vierge et au bon Dieu; on nous a retrouves; je ne sais ce qu'a dit ce general quand il a pu parler, mais toujours est-il que j'ai eu la croix et que j'ai ete porte a l'ordre du jour. C'est le plus beau de mon affaire; j'avoue que j'ai eu un instant de gloriole, mais ca n'a pas dure. Dieu merci. MADAME BLIDOT.--Vous etes modeste, monsieur Moutier; un autre ferait sonner bien haut ce que vous cherchez a amoindrir. PAUL.--Maman, j'ai faim; je voudrais diner. MOUTIER, se levant.--C'est moi qui vous ai mis en retard, qui ai mis le desordre dans votre service. Mam'selle Elfy, me voici pret a vous servir; j'attends les Ordres. ELFY.--Je n'ai pas d'ordre a vous donner, monsieur Moutier; laissez-vous servir par nous, c'est tout ce que je vous demande; Jacques, mets vite le couvert de ton ami. Jacques ne se le fit pas dire deux fois; en trois minutes le couvert fut mis. Pendant ce temps, Moutier coupa du pain, tira du cidre a la cave, versa la soupe dans la soupiere et le ragout de viande dans un plat. On se mit a table. Jacques demanda a se mettre a cote de M. Moutier, Paul prit sa place accoutumee pres de son frere. "Comme te voila grandi, mon ami! dit Moutier en passant amicalement la main sur la tete de Jacques. Et Paul! le voila grand comme tu l'etais la premiere fois que je t'ai vu." ELFY.--Et il est aussi sage que Jacques, ce qui n'est pas peu dire. Il lit deja couramment, et il commence a ecrire. MOUTIER.--Et toi, Jacques? Ou en es-tu de tes etudes. JACQUES.--Oh! moi, je suis plus vieux que Paul. je dois savoir plus que lui. Je vous ferai voir mes cahiers. MOUTIER.--Ho! ho, mes cahiers! Tu es donc bien savant? JACQUES.--Je fais de mon mieux; le maitre d'ecole dit que je fais bien; je tache toujours. MOUTIER.--Bon garcon, va! Tu es modeste, je vois Ca... PAUL.--Monsieur Moutier, est-ce que vous etes toujours Soldat? MOUTIER.--Je suis sergent, mon garcon. ELFY.--Et vous ne nous le disiez pas! Quand avez-vous ete nomme sergent? MOUTIER.--Apres Inkerman! j'ai toujours eu de la chance! Apres l'Alma, caporal, puis sergent, puis la medaille, puis la croix. JACQUES.--Racontez-nous ce que vous avez fait pour avoir tout cela, mon bon monsieur Moutier. MOUTIER.--Mon Dieu, j'ai fait comme les autres; seulement a l'Alma, j'ai eu le bonheur de sauver mon colonel blesse; je suis tombe sur un groupe de Russes qui l'emportaient; j'ai sabre, pique, je me suis tant demene, que j'en ai tue, blesse; les autres sont partis tout en courant et criant: Tchiorte! tchiorte! Ce qui veut dire: le diable! le diable! MADAME BLIDOT.--Et puis, pour le reste? MOUTIER.--Eh bien, apres Inkerman ils m'ont nomme sergent, parce qu'ils ont dit que j'avais fait le travail de dix et que j'ai degage un canon que les Russes enclouaient, un canon anglais! Beau merite! il ne valait pas la douzaine de pauvres diables que j'ai tues pour le ravoir. Mais enfin, c'est comme ca; je suis devenu sergent tout de meme. ELFY.--Et la medaille? MOUTIER.--Vous n'oubliez rien, Mam'selle Elfy! La medaille, c'est a Traktir, pour avoir culbute quelques Russes dans le ruisseau au-dessous. Nos hommes avaient perdu leur sous-lieutenant; c'est moi qui avais pris le commandement juste au bon moment. Encore et toujours la chance! Mais... qu'avez-vous donc, mam'selle Elfy? Vous avez les yeux pleins de larmes. Est-ce que je vous aurais chagrinee sans le vouloir? ELFY.--Non, mon cher monsieur Moutier; c'est votre modestie qui me touche. Si courageux et si modeste! Ne faites pas attention, ca passera; c'est le premier moment; La conversation ralentit un peu le diner, qui avancait pourtant; les enfants ecoutaient avidement les recits de Moutier. Quand on fut au cafe, Jacques lui demanda ce qu'etait devenu le general prisonnier. MOUTIER.--Nous sommes venus ensemble, tous deux bien malades. Il avait comme moi le corps traverse d'une balle et d'autres blessures encore; c'est un brave homme qui n'a jamais voulu me quitter. Nous avons ete a l'hopital de Marseille; il a voulu qu'on me mit aupres de lui dans une chambre particuliere, et, pour achever de nous guerir, on nous a ordonne les eaux de Bagnoles. Nous sommes arrives a Paris, ou le general devait sejourner; il voulait m'emmener aux eaux pour m'epargner le voyage a pied par etapes, mais je lui avais raconte mon histoire, et je lui ai dit que je voulais absolument revoir mes enfants... et aussi... mes bonnes amies... Que diantre! je peux bien vous appeler mes bonnes amies, puisque vous soignez ces enfants et que je n'ai personne au monde que vous qui m'aimiez, et que je n'ai eu de bonheur que chez vous, aupres de vous, et que, si ce n'etaient les convenances et la necessite de me faire un avenir, je ne bougerais plus d'ici, et que je me ferais votre serviteur, votre defenseur, tout ce que, vous voudriez. MADAME BLIDOT, souriant.--Oh! moi d'abord, je ne vous defends pas de nous traiter avec amitie, parce que nous vous aimons bien et que nous sommes bien heureuses, de vous revoir! N'est-ce pas, Elfy? ELFY.--C'est la verite, mon cher monsieur Moutier; nous avons bien souvent parle de vous et desire votre Retour. MOUTIER.--Merci, mes bonnes amies, merci. Mais il y a quelqu'un que j'oublie, dans ma joie de me retrouver ici. Que devient le pauvre Torchonnet? JACQUES.--Toujours bien malheureux, bien miserable! Depuis trois jours je ne l'ai pas vu; peut-etre est-ce parce qu'il a plus a faire. Il est venu ces jours-ci un monsieur a l'auberge de Torchonnet, un beau monsieur dans une belle voiture; il est reparti hier avec sa belle voiture. Ce qui est drole, c'est que ce monsieur n'est pas sorti une fois de l'auberge; probablement que Torchonnet a ete occupe avec lui au-dedans. MOUTIER:--Nous irons faire une reconnaissance de ce cote; mais il faudra la faire habilement, a la tombee du jour, pour que l'ennemi ne nous surprenne pas. JACQUES.--L'aubergiste n'est pas revenu encore; il ne reste que sa femme. PAUL.--Et le bon Capitaine, qu'est-il devenu? MOUTIER.--Capitaine est mort en brave, au siege de Sebastopol, la tete emportee par un boulet, en montant une garde avec moi par vingt degres de froid. JACQUES:--Pauvre Capitaine! J'esperais bien le revoir. VII Un ami sauve. L'apres-midi se passa en conversations et promenades; mais on evita d'aller du cote de l'auberge Bournier. Ce ne fut qu'apres le souper, quand il commenca a faire nuit, que Moutier, accompagne de Jacques, se dirigea de ce cote pour tacher d'avoir des nouvelles du pauvre Torchonnet. Ils firent un grand detour pour arriver par les derrieres de l'auberge; .Moutier marchait, guide par Jacques, dans les sentiers et les ruelles les plus desertes. Ils arriverent ainsi jusqu'aux batiments qui servaient de commun. Tout etait sombre et silencieux; les portes etaient fermees. Pas moyen de penetrer dans l'interieur. Un hangar ouvert leur permit d'approcher; ils y etaient depuis quelques instants, cherchant un moyen d'arriver jusqu'a Torchonnet, lorsqu'une porte de derriere s'ouvrit. Un homme en sortit sans bruit; Moutier reconnut l'aubergiste, faiblement eclaire par la lanterne sourde qu'il tenait a la main. Il se dirigea vers le charbonnier, separe du hangar par une cloison en planches; il en ouvrit la porte avec precaution et entra. "Voila ton souper que je t'apporte, dit-il d'une voix rude, mais basse. L'etranger est parti; demain tu reprendras ton ouvrage, et si tu as le malheur de raconter un mot de ce que tu as vu et entendu, de dire a n'importe qui comme quoi tu as ete enferme ici pendant que l'etranger etait a l'auberge, je te briserai les os et je te brulerai a petit feu... Entends-tu ce que je dis, animal?" --Oui, Monsieur, repondit la voix tremblante de Torchonnet. L'aubergiste sortit, referma la porte et rentra dans la maison. Quand Moutier fut bien assure qu'on ne pouvait pas l'entendre, il s'approcha de la cloison et dit a Jacques d'appeler Torchonnet a voix basse. "Torchonnet, mon pauvre Torchonnet, dit Jacques, pourquoi es-tu enferme dans ce trou noir?" TORCHONNET.--C'est vous, mon bon Jacques? Comment avez-vous su que ce mechant homme m'avait enferme? Je ne sais pas pourquoi il m'a mis ici. JACQUES.--Depuis quand y es-tu? TORCHONNET.--Depuis le jour ou est arrive un beau monsieur, dans une belle voiture, avec une cassette pleine de choses d'or. Il a eu pitie de moi; il a dit a mon maitre que j'avais l'air malade et malheureux. Il lui a propose de donner de l'argent pour me placer ailleurs; mon maitre a refuse. Alors, ce bon monsieur m'a donne une piece d'or en me disant d'aller lui acheter pour un franc de tabac et de garder le reste pour moi. Mon maitre m'a suivi, m'a arrache la piece d'or avant que j'eusse seulement eu le temps de sortir dans la rue. J'ai voulu crier; il m'a saisi par le cou, m'a entraine dans ce charbonnier et m'a jete dedans en me disant que, si j'appelais, il me tuerait. Il m'apporte tous les soirs un morceau de pain et une cruche d'eau. MOUTIER.--Pauvre garcon! La voix de Moutier fit tressaillir Torchonnet. TORCHONNET.--Mon Dieu! mon Dieu! il y a quelqu'un avec vous, Jacques? Mon maitre le saura; il dira que j'ai parle et il me tuera. MOUTIER.--Sois tranquille, pauvre enfant! C'est moi qui t'ai aide, il y a trois ans, a porter ton sac de charbon; je suis l'ami, le pere de Jacques, et je ne te trahirai pas. Quand le monsieur est-il parti? TORCHONNET.--Le maitre dit qu'il est parti, mais je ne crois pas; car j'ai entendu ce soir la voix du monsieur, qui parlait tres haut, puis mon maitre qui jurait, et puis beaucoup de bruit comme si on se battait, et puis le frere et la femme de mon maitre qui parlaient tres fort, puis rien ensuite, et il est venu m'apporter mon pain. Moutier fremissait d'indignation. "Auraient-ils commis un crime? se demanda-t-il, ou bien se preparent-ils a en commettre un? Comment faire pour l'empecher, s'il n'est deja trop tard? Tout est ferme... Impossible d'entrer sans faire de bruit... Ce n'est pas que je les craigne! Avec mon poignard algerien et mes pistolets de poche, j'en viendrais facilement a bout; mais, si le pauvre etranger vit encore, ils le tueront avant que je puisse briser une porte et entrer dans cette caverne de brigands. Que le bon Dieu m'inspire et me vienne en aide! Chaque minute de retard peut causer la mort de l'etranger." Moutier se recueillit un instant et dit a Jacques: "Rentre a la maison, mon enfant; tu me generais dans ce que j'ai a faire." JACQUES.--Je ne vous quitterai pas, mon bon ami. Je crois que vous voulez voir s'il y a quelque chose a craindre pour l'etranger et je veux rester pres de vous pour vous venir en aide. MOUTIER.--Au lieu de m'aider, tu me generais, mon garcon. Va-t'en, je le veux... Entends-tu? Je te l'ordonne. Ces derniers mots furent dits a voix basse comme le reste, mais d'un ton qui ne permettait pas de replique; Jacques lui baisa la main et partit. A peine etait-il assez eloigne pour qu'on n'entendit plus ses pas; au moment ou Moutier allait quitter le hangar sombre qui l'abritait, la porte de l'auberge s'ouvrit encore une fois; l'aubergiste Bournier sortit a pas de loup, ecouta et, se retournant, dit a voix basse: "Personne! pas de bruit! Depechons-nous; la lune va se lever et notre affaire serait manquee." Il rentra, laissant la porte ouverte; Moutier s'y glissa apres lui, le suivit et s'arreta en face d'une chambre dans laquelle entra l'aubergiste. Une faible lumiere eclairait cette piece; un homme etait etendu par terre, garrotte et baillonne. Le frere et la femme de Bournier le souleverent par les epaules, l'aubergiste prit les jambes, et tous trois s'appretaient a se mettre en marche, quand Moutier bondit sur eux, et cassa la cuisse de l'aubergiste d'un coup de pistolet, brisa le crane du frere avec la poignee de ce pistolet, et renversa la femme d'un coup de poing sur la tete. Tous trois tomberent; l'aubergiste seul poussa un cri en tombant. Moutier le roula dans un coin, sans avoir egard a ses hurlements, coupa avec son poignard les cordes qui attachaient le malheureux etranger, arracha le mouchoir qui l'etouffait, garrotta l'aubergiste, courut dans la salle d'entree, ouvrit la porte qui donnait sur la rue et tira un coup de pistolet en l'air en criant: "Au voleur! a l'assassin!" Une douzaine de portes s'ouvrirent, des tetes epouvantees Apparurent. "Par ici, a l'auberge! cria Moutier. Arrivez vite; il n'y a plus de danger." Cette assurance donna du courage aux plus hardis. Quelques hommes armes de couteaux et de batons se dirigerent, non sans trembler, vers l'auberge; ils entrerent avec hesitation dans la salle et se grouperent pres de la porte, n'osant avancer, dans l'incertitude des dangers qu'ils pouvaient courir encore et dans l'ignorance des evenements qui se passaient. Pendant qu'ils hesitaient et se consultaient, Elfy entra precipitamment; elle avait entendu le coup de pistolet, l'appel de Moutier, et accourait en appelant les gens du village pour le secourir, ainsi que Jacques qu'elle croyait encore avec Moutier. ELFY.--Que se passe-t-il ici? Pourquoi restez-vous dans la salle? Ou est M. Moutier? Pourquoi n'entrez-vous pas dans les appartements? UN BRAVE,--C'est que, voyez-vous, mademoiselle Elfy, on ne sait pas ce qui peut arriver; ce n'est pas prudent de se trop avancer sans savoir a qui on a affaire. Ce Bournier est un mauvais gueux! On n'aime pas a se faire des querelles avec des gens comme ca. ELFY.--Et vous laissez peut-etre egorger quelqu'un, de peur d'attraper un coup ou de vous faire un ennemi? Moi, femme, j'aurai plus de courage que vous. Elfy, arrachant un couteau des mains d'un des trembleurs indecis, se precipita dans les chambres qui se trouvaient pres de la salle en appelant: "Monsieur Moutier, ou etes-vous? Ou est Jacques? Que vous est-il arrive? On vient a votre aide!" Elle ne tarda pas a entrer dans la piece ou etaient etendus l'aubergiste garrotte, le frere ne donnant aucun signe de vie, la femme evanouie. Moutier jetait de l'eau sur le visage saignant de l'etranger, qui etait reste par terre; il ignorait s'il n'y avait aucune blessure grave et si le sang dont il avait le visage inonde provenait d'une blessure ou d'un fort saignement de nez. A la voix d'Elfy, il se releva, et, allant a elle: "Ma bonne, ma chere Elfy, je suis desole de vous voir ici; n'y restez pas, je vous prie. Envoyez-moi du monde. Pourquoi etes-vous venue?" ELFY.--J'avais entendu le coup de pistolet et votre voix: je craignais qu'il ne vous fut arrive malheur, et je suis accourue. Ils sont la dans la salle une douzaine d'hommes, mais ils n'osent pas entrer; alors je suis venue. --Sans avoir egard au danger! Je n'oublierai pas cela, Elfy! dit Moutier lui serrant affectueusement les mains. Non jamais!... Mais, puisque vous voila, appelez-moi du monde; il faut soigner ces gueux-la, aller chercher les gendarmes et tirer ce pauvre monsieur qu'ils ont voulu tuer pour le voler sans doute. J'avais renvoye Jacques pres de vous avant d'entrer. Elfy, sans faire de questions, retourna a la salle, dit brievement aux hommes ce que Moutier leur demandait, et retourna en toute hate a l'Ange-Gardien pour rassurer sa soeur qui etait restee avec Paul. Elfy rencontra a la porte de l'auberge de Bournier le petit Jacques qui accourait aussi tout effraye; il avait entendu le coup de pistolet, et il se depechait d'arriver au secours de son ami. Il avait ete retarde par le chemin plus long qu'il avait du prendre pour revenir au village. Elfy lui expliqua en peu de mots ce qui venait d'arriver, et le ramena avec elle, pensant qu'il generait Moutier plus qu'il ne lui servirait. Les hommes qu'Elfy avait trouves tremblants dans la salle de l'auberge deployerent un courage heroique aussitot qu'ils eurent appris par Elfy ou en etaient les choses et le genre de secours que leur demandait Moutier. Ils se lancerent bruyamment dans la chambre ou gisaient les blesses, et s'empresserent d'offrir au vainqueur l'aide de leurs bras pour terrasser ses ennemis. MOUTIER.--Quant a cela, Messieurs, je ne vous ai pas laisse d'ouvrage, les voila tous par terre; mais il faut que vous m'aidiez a les loger, aux frais de l'Etat, dans la prison de la ville la plus proche. Je ne suis ici qu'en passant; je n'y connais personne. Et puis vous voudrez bien, quelques-uns de vous, m'aider a transporter le pauvre etranger qu'ils ont voulu egorger et qui n'a pas encore repris connaissance; pour celui-la, c'est un medecin qu'il faut et de bons soins. Les vaillants habitants se mirent a la disposition de Moutier, dont l'habit militaire, la croix et les galons de sergent les disposaient au respect. Il en depecha deux a la ville pour requerir les gendarmes; il donna a quatre autres la garde des malfaiteurs, avec injonction de garrotter la femme et son frere. Il en envoya un demander a Mme Blidot si elle pouvait recevoir l'etranger, et il garda les autres pour l'aider a faire revenir le blesse et pour aller delivrer Torchonnet, dont il indiqua la prison. Mme Blidot ne fit pas attendre la reponse. "Tout ce que vous voudrez et quand vous voudrez, vous fait dire Mme Blidot, monsieur le sergent. Tout sera pret pour recevoir votre monsieur." Moutier posa un matelas par terre, etendit dessus l'etranger; aide de trois hommes vigoureux, il l'emporta ainsi et le deposa chez Mme Blidot, dans la chambre et sur le lit qu'elle leur indiqua. Elle aida Moutier a lui enlever ses vetements, a laver le sang fige sur son visage et qui le rendait meconnaissable. Quand il fut bien nettoye, Moutier le regarda; il poussa une exclamation de surprise. "Quelle chance, ma bonne madame Blidot? Savez-vous qui je viens de sauver du couteau--de ces coquins? Mon pauvre general prisonnier! C'est lui! Comment, diantre, a-t-il ete se fourrer par la? Le voila qui ouvre les yeux; il va revenir tout a fait." En effet, le general reprenait connaissance, regardait autour de lui, cherchait a se reconnaitre; il examinait Mme Blidot. Il ne voyait pas encore Moutier, qui s'etait efface derriere le rideau du lit; mais quand le general demanda: "Ou suis-je? Qu'est-il arrive?" Moutier se montra et, lui prenant la main: "Vous etes ici chez mes bonnes amies, mon general. Le brigand chez lequel vous etiez descendu a la cuisse cassee, son frere a le crane defonce, et la femme a recu un coup d'assommoir dont il lui restera quelque chose si elle en revient." LE GENERAL.--Comment! encore vous, mon brave Moutier? C'est pour vous que je suis venu me fourrer dans ce guepier, et c'est vous qui m'en tirez, qui etes encore une fois mon brave sauveur? MOUTIER.--Trop heureux, mon general, de vous avoir rendu ce petit service. Mais comment est-ce pour moi que vous avez pris vos quartiers chez ces coquins? Avant de repondre, le general demanda un verre de vin; il l'avala, se sentit remonte et dit a Moutier: "Vous m'aviez dit que vous vouliez passer par ici pour voir vos bonnes amies et les enfants; j'ai voulu vous epargner la route par etapes d'ici jusqu'aux eaux de Bagnoles, et je suis venu vous attendre chez ce scelerat qui a si bien manque m'egorger." MOUTIER.--Comment ont-ils fait pour s'emparer de vous? Et pourquoi voulaient-ils vous tuer? LE GENERAL.--Nous avons eu une querelle au sujet d'un pauvre petit diable qui avait l'air si malheureux, si malade, si terrifie, que j'en ai eu compassion. Je lui ai donne une commission et vingt francs pour en payer un, le surplus pour lui. Le fripon d'aubergiste a vole les vingt francs, car je n'ai plus revu l'enfant. Je lui en ai reparle le lendemain. J'ai su que l'enfant etait le fils d'une mendiante qui l'a laisse a l'aubergiste pour l'aider dans son ouvrage; j'ai vu que l'enfant devait etre traite fort durement. J'ai demande a payer son apprentissage quelque part; le coquin a refuse. J'ai dit que j'irai le demander au maire de l'endroit; il est entre en colere et m'a parle grossierement. J'avais eu la sottise de lui laisser voir ma bourse pleine d'or, des billets de banque et des bijoux dans ma cassette, et je lui dis qu'il avait perdu par sa grossierete une bonne occasion d'avoir quelques milliers de francs. Il s'est radouci, m'a dit qu'il acceptait le marche; j'ai refuse a mon tour, et j'ai tout remis dans ma cassette. L'homme m'a lance un regard de demon et s'en est alle. Une heure apres, la femme m'a fait passer dans une petite salle eloignee et m'a apporte mon dejeuner; le mari est rentre comme je finissais. Je n'y ai pas fait attention. J'ai entendu qu'en sortant il fermait la porte a double tour. J'ai saute sur la porte, j'ai secoue, j'ai pousse, j'ai appele; personne et pas moyen d'ouvrir. J'ai ete a la fenetre, j'ai ouvert; pas moyen de sauter dehors: des barreaux de fer enormes et serres a n'y pas passer un ecureuil J'ai crie comme un sourd, mais aussitot les volets se sont fermes; j'ai entendu barricader au-dehors. Pour le coup, la peur m'a pris; j'etais la comme dans une souriciere. Pas d'armes! je n'en avais pas sur moi, et ils avaient enleve le couvert et les couteaux. Je criais; c'est comme si j'etais reste muet. Personne ne m'entendait. Que faire? Attendre? C'est ce que j'ai fait. Il faudra bien qu'ils m'apportent a manger, pensais-je; en me mettant pres de la porte, je m'elancerai dehors des qu'elle sera entrouverte. J'attendis longtemps, et, quand on vint, ce ne fut pas la porte qui s'entrouvrit, mais le volet; on me passa des tranches de pain. "Il y a de l'eau dans la carafe", dit la voix de l'aubergiste, et le volet se referma. Je restai ainsi deux jours, fatigue a mourir, n'ayant qu'une chaise pour me reposer, du pain et de l'eau pour me nourrir, horriblement inquiet de ce qui allait m'arriver; je bouillonnais quand je pensais que vous etiez peut-etre ici, a cinq cents pas de moi et ne pouvant me porter secours. Enfin, le troisieme jour, j'entendis un mouvement inaccoutume du cote de la porte; je repris mon poste, pret a me jeter sur le premier qui paraitrait. En effet, j'entends approcher, la clef tourne dans la serrure, la porte s'ouvre lentement; l'obscurite de ma prison ne leur permettait pas de me voir. J'attends que l'ouverture de la porte soit assez large pour me laisser passer, et je me lance sur celui qui entre; je recois un coup de poing dans le nez. Le sang jaillit et me gene la vue, ce qui ne m'empeche pas de chercher a me faire jour; mais ils etaient plusieurs, a ce qu'il parait, car je sentais les coups tomber comme grele sur ma tete, sur mon dos et surtout sur mon visage. Le sang m'aveuglait; je ne voyais plus ou j'etais. J'appelle, je crie au secours; les coquins jurent comme des templiers et parviennent enfin a me jeter par terre. L'un d'eux saute sur ma poitrine, pendant que d'autres me garrottent les pieds, les mains, et m'enfoncent dans la bouche un mouchoir qui m'etouffait. J'ai bientot perdu connaissance, et je ne sais pas comment j'ai ete delivre ni comment vous avez pu deviner le danger ou je me trouvais. MOUTIER.--Je vous raconterai cela, mon general, quand vous serez repose; vous avez l'air fatigue. Il vous faut un medecin et je vais l'aller chercher. LE GENERAL.--Je ne veux rien que du repos, mon ami. Pas de medecin, pour l'amour de Dieu! Laissez-moi dormir. La pensee que je me trouve ici, chez vos bonnes amies et pres de vous, me donne une satisfaction et un calme dont je veux profiter pour me reposer. A demain, mon brave Moutier, a demain. Le general avala un second verre de vin, tourna la tete sur l'oreiller et s'endormit. VIII Torchonnet place. Mme Blidot et Moutier resterent quelques instants pres du general, mais, le voyant si calme, Mme Blidot dit: "Je vais rester pres de lui un peu de temps pour voir si le sommeil n'est pas agite, cher monsieur Moutier, tout en nettoyant et en rangeant la chambre. Et vous, allez voir ce que deviennent la-bas ces brigands de Bournier." MOUTIER.--Vous avez raison, ma bonne madame Blidot; Ou est mon pauvre Jacques? MADAME BLIDOT.--Avec Elfy, sans doute; vous les trouverez dans la salle. Moutier sortit, ferma la porte et entra dans la salle. Elfy y etait avec les enfants. Jacques se precipita au-devant de Moutier. "Comme j'ai eu peur pour vous, mon cher bon ami! Quand j'ai entendu le coup de pistolet, j'ai cru qu'on vous avait tue." Moutier se baissa vers Jacques, l'embrassa a plusieurs reprises, puis, s'approchant d'Elfy, il lui prit les mains et les serra en souriant. Elfy le regardait avec une joyeuse satisfaction. ELFY.--Et moi donc! quelle peur j'ai eue aussi, moi! MOUTIER.--Une peur qui vous a donne le courage de tout braver. Vous, vous n'avez pas hesite un instant! Votre air intrepide, lorsque vous etes entree, m'a inspire un veritable sentiment d'admiration, et de reconnaissance aussi, soyez-en certaine. ELFY.--Je suis bien heureuse que vous soyez content de moi, cher monsieur Moutier. J'avais bien peur d'avoir fait une sottise. Moutier sourit. "Il faut que j'aille voir la-bas ce qui se passe, dit-il; je tacherai d'abreger le plus possible, et je verrai ce que devient le pauvre Torchonnet." JACQUES.--Voulez-vous que j'aille avec vous, mon bon ami? Cette fois il n'y aura pas de danger. MOUTIER.--Je veux bien, mon garcon; mais que ferons-nous de Torchonnet? Si nous le menions chez le Cure? ELFY.--Pourquoi ne l'ameneriez-vous pas ici? MOUTIER.--Parce que votre maison n'est pas une maison de refuge, ma bonne Elfy; d'ailleurs, savons-nous ce qu'est ce malheureux garcon, et si sa societe ne serait pas dangereuse pour les notres? Si le cure veut bien le garder, c'est tout ce qui pourrait lui arriver de plus heureux, et ce serait un moyen de le rendre bon garcon, s'il ne l'est pas encore, et plus tard un brave homme, un bon chretien. ELFY.--Vous avez raison, toujours raison. Au revoir donc, et ne soyez pas trop longtemps absent. MOUTIER.--Le moins que je pourrai. Viens, Jacquot; a bientot, Elfy. Moutier sortit, tenant Jacques par la main. En entrant dans l'auberge Bournier, ils entendirent un concert de gemissements, d'imprecations et de jurements; les blesses avaient repris connaissance; les braves du village les avaient deja garrottes et les gardaient en se promenant devant eux en long et en large; ils repondaient par des jurons et des coups de pied aux injures que leur prodiguaient les prisonniers. Quand Moutier entra dans la salle, il demanda si Torchonnet avait ete delivre; on l'avait oublie, et Moutier alla avec Jacques ouvrir la porte du charbonnier; mais la clef n'y etait pas. Jacques voulait aller la chercher dans les poches de l'aubergiste; "Pas la peine, mon ami; je me passe de clef; tu vas voir comment." Moutier donna un coup d'epaule a la porte: elle resista; il donna une seconde secousse: un craquement se fit entendre et la porte tomba dans le charbonnier. Torchonnet eut une peur epouvantable; il n'osait pas sortir du coin ou il s'etait refugie. Jacques le rassura en lui expliquant pourquoi Moutier avait brise la porte et comme quoi le mechant Bournier allait etre mis en prison par les gendarmes, qu'on attendait. Torchonnet ne pouvait croire a sa delivrance et a l'arrestation de son mechant maitre. Dans sa joie, il se jeta aux genoux de Moutier et de Jacques et voulut les leur baiser; Moutier l'en empecha. "C'est le bon Dieu qu'il faut remercier, mon garcon, c'est lui qui t'a sauve." TORCHONNET.--Je croyais que c'etait vous, Monsieur, avec le bon Jacques. MOUTIER.--Je ne dis pas non, mon ami, mais c'est tout de meme le bon Dieu qu'il faut remercier. Tu ne comprends pas, je le vois bien, mais un jour tu comprendras. Suis-nous, je vais te mener chez M. le cure. TORCHONNET, joignant les mains.--Oh non! non, pas le cure! pas le cure! grace, je vous en supplie! MOUTIER.--Pourquoi cette peur de M. le cure? Que t'a-t-il fait? TORCHONNET.--Il ne m'a rien fait, parce que je ne l'ai jamais approche; mais s'il me touchait, il me mangerait tout vivant. MOUTIER.--En voila une bonne betise! Qui est-ce qui t'a conte ces sornettes? TORCHONNET.--C'est mon maitre, qui m'a bien defendu de l'approcher pour ne pas etre devore. JACQUES.--Ha! ha! ha! Et moi qui y vais tous les jours, suis-je devore? TORCHONNET.--Vous? vous osez?... Comment que ca se fait donc? MOUTIER.--Ca se fait que ton maitre est un mauvais gueux, un gredin, qui avait peur que le cure ne vint a ton secours, et qui t'a fait croire que, si tu lui parlais, il te mangerait. Voyons, mon pauvre garcon, pas de ces sottises, et suis-moi. Torchonnet suivit Moutier et Jacques avec repugnance. Moutier traversa l'auberge, lui fit voir son maitre garrotte ainsi que sa femme et le frere, puis il sortit et alla au presbytere. La porte etait fermee parce qu'il se faisait un peu tard. Moutier frappa. Le cure vint ouvrir lui-meme. Il reconnut Moutier. LE CURE:--Bien le bonjour, mon bon monsieur Moutier; vous voila de retour? depuis quand? MOUTIER.--Depuis ce matin, monsieur le cure, et voila que je viens vous proposer une bonne oeuvre. LE CURE.--Tres bien, monsieur Moutier, disposez de moi, Je vous prie. MOUTIER.--Monsieur le cure, c'est qu'il s'agit de donner pour un temps le logement et la nourriture a ce pauvre petit que voila. Moutier presenta Torchonnet tremblant. LE CURE.--Son maitre lui a donc rendu la liberte? C'est la seule bonne oeuvre qu'il ait faite a ma connaissance. Cet enfant a bien besoin d'etre instruit. Il y a longtemps que j'aurais voulu l'avoir, mais il n'y avait pas moyen de l'approcher. Le cure voulut prendre la main de Torchonnet qui la retira en poussant un cri. "Eh bien! qu'y a-t-il donc?" dit le cure surpris. MOUTIER.--Il y a, monsieur le cure, que ce nigaud se figure que vous allez le devorer a belles dents. C'est son diable d'aubergiste qui lui a fait cette sotte histoire pour l'empecher d'avoir recours a vous. --Mon pauvre garcon, dit le cure en riant, sois bien tranquille, je me nourris mieux que cela; tu serais un mauvais morceau a manger. Tous les enfants du village viennent chez moi, et je n'en ai mange aucun, pas meme les plus gras; demande plutot a Jacques. JACQUES.--C'est ce que je lui ai deja dit, monsieur le cure, quand il nous a dit cette drole de chose. Tiens, vois-tu, Torchonnet? Je n'ai pas peur de M. le cure. Et Jacques, prenant les mains du cure, les baisa a plusieurs reprises. Torchonnet ne le quittait pas des yeux; il avait encore l'air effraye, mais il ne cherchait plus a se Sauver. LE CURE.--Il s'agit donc de garder cet enfant un bout de temps, monsieur Moutier? Mais comment son maitre va-t-il prendre la chose? Moutier lui raconta les evenements qui venaient de se passer. Le cure accepta la charge de cet enfant abandonne. Il appela sa servante, lui remit Torchonnet en lui recommandant de le faire souper et de lui arranger un lit dans un cabinet quelconque. "A present, dit-il, je vais aller faire une visite aux blesses pour tacher de les ramener a de meilleurs sentiments. A demain, mon bon monsieur Moutier; j'irai vous voir a l'Ange-Gardien." Et le cure sortit avec Moutier et Jacques. Les deux derniers traverserent la rue pour rentrer chez eux. Ils trouverent Mme Blidot et Elfy qui les attendaient avec impatience. "Viens vite te coucher, mon Jacquot, dit Mme Blidot; Paul dort deja." --Adieu maman, adieu ma tante, adieu mon bon ami, dit Jacques en les embrassant tous affectueusement. MADAME BLIDOT.--Quels aimables enfants vous nous avez donnes, mon cher monsieur Moutier! Si vous saviez la tendresse que j'ai pour eux et combien notre vie est changee et embellie par eux! MOUTIER.--Et pour eux quelle benediction d'etre chez vous, mes bonnes et cheres amies! Quels soins maternels ils recoivent! Comme on est heureux sous votre toit! MADAME BLIDOT.--Pourquoi n'y restez-vous pas, puisque vous trouvez qu'on y est si bien? MOUTIER.--Un homme de mon age ne doit pas vivre inutile, a faineanter. Avant tout, pour le moment, il faut que j'aille aux eaux de Bagnoles, pour bien guerir ma blessure, mal fermee encore. ELFY.--Oui, c'est bien pour le moment; et apres? MOUTIER.--Apres? Je ne sais. Je verrai ce que j'ai a faire. A la grace de Dieu. ELFY.--Vous ne vous engagerez plus, j'espere? MOUTIER.--Peut-etre oui, peut-etre non; je ne sais encore. ELFY.--Vous ne vous engagerez toujours pas sans m'en parler, et nous verrons bien si vous aurez le coeur de me causer du chagrin. MOUTIER.--Ce ne sera pas moi qui vous causerai jamais du chagrin volontairement, ma chere Elfy. ELFY.--Bon! alors je suis tranquille, vous ne vous engagerez pas. Les deux soeurs et Moutier prolongerent un peu la soiree. Moutier et Mme Blidot allaient voir de temps a autre si le general n'avait besoin de rien. Voyant qu'il dormait toujours, ils parlerent d'aller se coucher; Moutier dit qu'il passerait la nuit sur une chaise pour veiller le general. Elfy et Mme Blidot se recrierent et lui declarerent qu'elles ne le souffriraient pas. Pendant que Mme Blidot debattait la chose avec Moutier, Elfy disparut et rentra bientot avec un matelas qu'elle jeta par terre pour courir en chercher un autre. "Elfy! Elfy! cria Moutier, que faites-vous? Pourquoi vous fatiguer ainsi? Je ne le veux pas." Elfy revint avec un second matelas qu'elle jeta sur Moutier qui voulait l'en debarrasser, et disparut de nouveau en courant. "C'est trop fort! dit Moutier. Va-t-elle en apporter une demi-douzaine?" Et il courut apres elle pour l'empecher de devaliser les lits de la maison. Il la rencontra portant un traversin, un oreiller, une couverture et des draps. Apres un debat assez vif, il parvint a lui tout enlever, et descendit accompagne par elle jusque dans la salle. "Si ce n'est pas honteux pour un soldat, dit-il, de se faire un lit comme pour un prince!" Tout en causant et riant, le lit se faisait. Moutier serra les mains de ses amies, en leur disant adieu, et chacun alla se coucher. IX Le general arrange les affaires de Moutier. Le general dormit comme un loir jusqu'a une heure assez avancee de la matinee, de sorte que Moutier, qui s'attendait a passer une mauvaise nuit, fut tres surpris a son reveil de voir le grand jour. Il sauta a bas de son lit, se debarbouilla et s'habilla a la hate; il entendit l'horloge sonner six heures. N'entendant pas de bruit chez le general, il y entra doucement et le trouva dans la meme position dans laquelle il l'avait laisse endormi la veille; il aurait pu le croire prive de vie si la respiration bruyante et l'attitude calme du malade ne l'eussent entierement rassure. Il ressortit aussi doucement qu'il etait entre, rentra dans la salle, roula et rangea son lit improvise, n'oublia pas la priere du bon pere Parabere et alluma le feu pour en epargner la peine a ses hotesses. Il donna un coup de balai, nettoya, rangea tout et attendit. A peine fut-il installe sur une chaise en face de l'escalier qu'il entendit des pas legers; on descendait bien doucement; c'etait Elfy; elle lui dit un bonjour amical. ELFY..--Je craignais que vous ne fussiez encore endormi; vous aviez l'air fatigue hier. MOUTIER.--Mais j'ai dormi comme un prince dans ce lit de prince, ma bonne Elfy, et je me sens repose et heureux et pret a vous obeir. ELFY.--Vous dites toujours comme cela, comme si je vous commandais en tyran. MOUTIER.--C'est que je voudrais toujours vous etre utile et vous epargner tout travail, toute fatigue. ELFY.--Et c'est pour cela que vous avez si proprement roule vos matelas, et tout range dans ce coin juste en face de la porte d'entree?... C'est tres bien roule, ajouta-t-elle en s'approchant et en l'examinant,... tres bien, mais il faut tout defaire." MOUTIER.--Et pourquoi cela, s'il vous plait? ELFY.--Parce qu'un lit, roule ou pas roule, ne peut pas rester dans la salle ou tout le monde entre et ou nous nous tenons toute la journee, et je vais l'emporter. MOUTIER.--Vous! Je voudrais bien voir cela; dites-moi ou il faut le mettre. ELFY.--Dans cette chambre ici a cote; ca fait que nous n'aurons pas a le descendre ce soir, si vous voulez encore coucher pres du general. Moutier prit le lit tout roule et le porta dans la chambre indiquee par Elfy; apres l'avoir pose dans un coin, il regarda tout autour de lui. "La jolie chambre! dit-il. Un papier tout trais, des meubles neufs et quelques livres! Rien n'y manque, ma foi. Chambre soignee, on peut bien dire." ELFY.--C'est qu'elle vous est destinee. Nous n'y avons encore mis personne, et nous l'appelons: chambre de notre ami Moutier. C'etait un souvenir pour vous et de vous. Jacques va quelquefois balayer, essuyer la-dedans, et il dit toujours avec un soupir: "Quand donc notre bon ami Moutier y sera-t-il?" Avant que Moutier eut le temps de remercier Elfy, Jacques et Paul se precipiterent dans la salle et dans les bras de Moutier. "Ah! vous voila enfin dans votre chambre, dit Jacques. Restez-y, mon ami, mon bon ami. Restez: nous serions tous si heureux!" MOUTIER.--Impossible, mon enfant! Je ne servirais qu'a gener votre maman et votre tante. JACQUES.--Gener! Ah! par exemple! Elles ont dit je ne sais combien de fois que vous leur seriez bien utile, et que vous etes si bon et si obligeant qu'elles seraient enchantees de vous avoir toujours. MOUTIER.--Tres bien, mon ami, je te remercie des bonnes paroles que tu me dis, et quand j'aurai fait un peu fortune, je serai aussi bien heureux ici. Mais je ne suis qu'un pauvre soldat sans le sou et je ne peux pas rester ou je ne puis pas gagner ma vie. Moutier embrassa encore Jacques et sortit de la jolie chambre pour rentrer dans celle du general. Elfy s'occupa du dejeuner: elle cassa du sucre, passa le cafe et alla chercher du lait a la ferme. Le general etait eveille, et, sauf quelques legeres douleurs a son nez et a ses yeux poches, il se sentait tres bien et ne demandait qu'a manger. "Trois jours au pain et a l'eau, dit-il, m'ont diablement mis en appetit, et, si vous pouviez m'avoir une tasse de cafe au lait, vous me feriez un sensible plaisir." MOUTIER.--Tout de suite, mon general; on va vous en apporter avant dix minutes. Moutier rentra dans la salle au moment ou Elfy rentrait avec une jatte de lait. Elfy avait l'air triste et ne disait rien. Moutier lui demanda du cafe pour le general; elle le mit au feu sans repondre. MOUTIER.--Elfy, qu'avez-vous? Pourquoi etes-vous triste? ELFY.--Parce que je vois que vous ne tenez pas a nous et que vous ne vous inquietez pas de nous voir du chagrin, a Jacques et a moi. MOUTIER.--J'avoue que le chagrin de Jacques, qui est ici heureux comme un roi, ne m'inquiete guere; mais le votre, Elfy, me va au fond du coeur. Je vous jure que, si j'avais de quoi vivre sans vous etre a charge, je serais le plus heureux des hommes, parce que je pourrais alors esperer ne jamais vous quitter, ma chere, excellente amie; mais vous comprenez que je ne pourrais rester avec vous que si je vous etais attache par les liens de la parente... ou... du mariage,... et... Elfy leva les yeux, sourit et dit: "Et vous n'osez pas, parce que vous etes pauvre et que je suis riche? Est-ce votre seule raison?" MOUTIER.--La seule, je vous affirme. Ah! si j'avais de quoi vous faire un sort, je serais tellement heureux que je n'ose ni ne veux y penser. Sans amis, sans aucun attachement dans le monde, m'unir a une douce, pieuse, charmante femme comme vous, Elfy; vivre aupres d'une bonne et aimable femme comme votre soeur; avoir une position occupee comme celle que j'aurais ici, ce serait trop de bonheur! ELFY.--Et pourquoi le rejeter quand il s'offre a vous? Vous nous appelez vos amies, vous etes aussi notre ami; pourquoi penser a votre manque de fortune quand vous pouvez, en partageant la notre, nous donner ce meme bonheur qui vous manque? Et ma soeur qui vous aime tant, et le pauvre Jacques, nous serions tous si heureux! Mon ami, croyez-moi, restez, ne nous quittez pas. Moutier, fort emu, hesitait a repondre, quand le general, qui s'etait impatiente d'attendre et qui etait entre depuis quelques instants dans la salle, s'approcha de Moutier et d'Elfy sans qu'ils l'apercussent, et, enlevant Elfy dans ses bras, il la poussa dans ceux de Moutier en disant: "C'est moi qui vous marie! Que diable! ne suis-je pas la, moi? Ne puis-je pas doter mon sauveur, deux fois mon sauveur? Je lui donne vingt mille francs; il ne fera plus de facon, j'espere, pour vous accepter." MOUTIER.--Mon general, je ne puis recevoir une somme aussi considerable! Je n'ai aucun droit sur votre fortune. LE GENERAL.--Aucun droit! mais vous y avez autant droit que moi, mon ami. Sans vous, est-ce que j'en jouirais encore? Vous parlez de somme considerable! Est-ce que je ne vaux pas dix mille francs, moi? Ne m'avez-vous pas sauve deux fois? Deux fois dix mille, cela ne fait-il pas vingt? Oseriez-vous me soutenir que c'est me payer trop cher, que je vaux moins de vingt mille francs? Que diable! on a son amour-propre aussi; on ne peut pas se laisser taxer trop bas non plus. Elfy riait, Moutier souriait de la voir rire et de la colere du general. MOUTIER.--J'accepte, mon general, dit-il enfin. Le courage me manque pour laisser echapper cette chere Elfy, que vous me donnez si genereusement. --C'est bien heureux! dit le general en s'essuyant le front. Vous convenez enfin que je vaux vingt mille francs. MOUTIER.--Oh! mon general! ma reconnaissance... LE GENERAL.--Ta, ta, ta, il n'y a pas de reconnaissance! Je veux etre paye par l'amitie du menage, et je commence par embrasser ma nouvelle petite amie. Le general saisit Elfy et lui donna un gros baiser sur chaque joue. Elfy lui serra les mains. ELFY.--Merci, general, non pas des vingt mille francs que vous donnez si genereusement a..., a..., comment vous appelez-vous? dit-elle a Moutier en se retournant vers lui. --Joseph, repondit-il en souriant. --A Joseph alors, continua Elfy en riant; mais je vous remercie de l'avoir decide a... Ah! mon Dieu! et moi qui n'ai rien dit a ma soeur! Je m'engage sans seulement la prevenir. Elfy partit en courant. Le general restait la bouche ouverte, les yeux ecarquilles. LE GENERAL.--Comment? Qu'est-ce que c'est? Sa soeur ne sait rien, et elle-meme se marie sans seulement connaitre votre nom! MOUTIER, riant.--Faites pas attention, mon general; tout ca va s'arranger. LE GENERAL.--S'arranger! s'arranger! Je n'y comprends rien, moi. Mais ce que je vois, c'est qu'elle est charmante. MOUTIER.--Et bonne, et sage, et pieuse, courageuse, douce. LE GENERAL.--Etc., etc. Nous connaissons ca, mon ami. Je ne suis pas ne d'hier. J'ai ete marie aussi, moi! une femme adorable, douce, bonne!... Quel demon, sapristi! Si j'avais pu me demarier un an apres, j'aurais saute par-dessus mon clocher dans ma joie. MOUTIER, vivement.--J'espere, mon general, que vous n'avez pas d'Elfy l'opinion...? LE GENERAL, riant.--Non parbleu! Un ange, mon ami, un ange! Moutier ne savait trop s'il devait rire ou se facher; l'air heureux du general et sa face bouffie et marbree lui oterent toute pensee d'irritation, et il se borna a dire gaiement: "Vous nous reverrez dans dix ans, mon general, et vous nous retrouverez aussi heureux que nous le sommes Aujourd'hui." LE GENERAL, avec emotion.--Que Dieu vous entende, mon brave Moutier! Le fait est que la petite est vraiment charmante et qu'elle a une physionomie on ne peut plus agreable. Je crois comme vous que vous serez heureux; quant a elle, je reponds de son bonheur; oui, j'en reponds; car, depuis plusieurs mois que nous sommes ensemble... Le general n'acheva pas et serra fortement la main de Moutier. Mme Blidot entrait a ce moment, suivie d'Elfy et des enfants; Moutier courut a Mme Blidot et l'embrassa affectueusement. MOUTIER.--Pardon, ma chere, mon excellente amie, de m'etre empare d'Elfy sans attendre votre consentement. C'est le general qui a brusque la chose! MADAME BLIDOT.--J'esperais ce denouement pour le bonheur d'Elfy. Des votre premier sejour j'ai bien vu que vous vous conveniez tous les deux; votre seconde, votre troisieme visite et vos lettres ont entretenu mon idee; vous y parliez toujours d'Elfy; quand vous etes revenu, les choses se sont prononcees, et l'equipee d'Elfy, lorsqu'elle vous a cru en danger, disait clairement l'affection qu'elle a pour vous. Vous ne pouviez pas vous y tromper. MOUTIER.--Aussi ne m'y suis-je pas trompe, ma chere soeur, et c'est ce qui m'a donne le courage d'expliquer comme quoi j'y pensais, mais que j'etais arrete par mon manque de fortune; mon bon general y a largement pourvu. Et me voici bientot votre heureux frere, dit-il en embrassant encore Mme Blidot; et votre tres heureux mari et serviteur, ajouta-t-il en se tournant vers Elfy.--Mon bon ami, mon bon ami, s'ecria Jacques a son tour, je suis content, je suis heureux! Vous garderez votre belle chambre et vous resterez toujours avec nous! Et ma tante Elfy ne sera plus triste! Elle pleurait, ce matin, Je l'ai bien vue! --Chut, chut, petit bavard! dit Elfy en l'embrassant, ne dis pas mes secrets. JACQUES.--Je peux bien les dire a mon ami, puisqu'il est aussi le votre. LE GENERAL.--Ah ca! dejeunerons-nous enfin? Je meurs de faim, moi! Vous oubliez tous que j'ai ete pendant deux jours au pain et a l'eau, et que l'estomac me tiraille que je n'y tiens pas. Je n'ai pas une Elfy, moi, pour me tenir lieu de dejeuner, et je demande mon cafe. MADAME BLIDOT.--Le voici tout pret. Mettez-vous a table, general. --Pardon, Elfy, c'est moi qui sers a partir d'aujourd'hui, dit Moutier en enlevant le plateau des mains d'Elfy, vous m'en avez donne le droit. --Faites comme vous voudrez, puisque vous etes le maitre, repondit Elfy en riant. --Le maitre-serviteur, reprit Moutier. --Comme moi, general-prisonnier, dit le general avec un soupir. MOUTIER.--Ce ne sera pas long, mon general; la paix se fait et vous retournerez chez vous. LE GENERAL.--Ma foi, mon ami, j'aimerais autant rester ici pendant Un temps. MOUTIER.--Vous assisterez a mon mariage, general. LE GENERAL.--Je le crois bien, parbleu! C'est moi qui ferai les frais de la noce. Et un fameux repas que je vous donnerai! Tout de chez Chevet. Vous ne connaissez pas ca; mais moi, qui suis venu plus d'une fois a Paris, je le connais, et je vous le ferai connaitre. X A quand la noce? Le general commencait a satisfaire son appetit; il fit connaissance avec les enfants, qu'il prit fort en gre et avec lesquels il sortit apres le dejeuner. Jacques le mena voir Torchonnet chez le cure. Mais Torchonnet avait subi un changement qui ne lui permettait plus de conserver son nom. La servante du cure, tres bonne femme, et qui plaignait depuis longtemps le pauvre enfant, l'avait nettoye, peigne; elle s'etait procure du linge blanc, un pantalon propre, une blouse a ceinture, de gros souliers de campagne. Le cure l'avait baptise et lui avait donne le nom de Pierre. Toute crainte avait disparu; Pierre Torchonnet avait l'air enchante, et ce fut avec une grande joie qu'il vit arriver Jacques et le general. Ce dernier apprit, en questionnant Torchonnet, combien Jacques avait ete bon pour lui, et la part que lui et Moutier avaient prise a sa delivrance. Le general ecoutait, questionnait, caressait Jacques, serrait les mains du cure. LE GENERAL.--Monsieur le cure, je ne connais pas un homme qui eut fait ce que vous faites pour ce garcon, et pas un qui eut donne a Jacques l'instruction et l'education que vous lui avez donnees. Vous etes un bon, un estimable cure, je me plais a le reconnaitre. LE CURE.--J'ai ete si bien seconde par Mme Blidot et son excellente soeur, que je ne pouvais faire autrement que de reussir. LE GENERAL.-- A propos de la petite soeur, je la marie. LE CURE.--Vous la mariez? Elfy! pas possible! LE GENERAL.--Et pourtant, c'est comme ca! C'est moi qui dote le marie; ce nigaud ne voulait pas, parce qu'elle a quelque chose et qu'il n'a rien. J'ai trouve la chose si bete que je me suis fache et que je lui ai donne vingt mille francs pour en finir. C'est lui maintenant qui est le plus riche des deux. Bonne farce, ca! LE CURE, souriant.--Mais qui donc Elfy peut-elle epouser? Elle refusait tous les jeunes gens qui se presentaient; et quand nous la grondions, sa soeur et moi, de se montrer si difficile, elle repondait toujours: "Je ne l'aime pas". Et si j'insistais: "Je le deteste". Puis elle riait et assurait qu'elle ne se marierait jamais. LE GENERAL.--Il ne faut jamais croire ce que disent les jeunes filles! Je vous dis, moi, qu'elle epouse Moutier, mon sauveur, le brave des braves, le plus excellent des hommes. LE CURE.--Moutier! Ah! le brave garcon! J'en suis bien aise; il me plait et j'approuve le choix d'Elfy. LE GENERAL.--Et le mien, s'il vous plait. Quand nous etions blesses tous deux, moi son prisonnier, et lui mon ami, il me parlait sans cesse d'Elfy et de sa soeur, et me repetait ce que vous lui aviez raconte et ce qu'il avait vu par lui-meme des qualites d'Elfy. Je lui ai tant dit: "Epousez-la donc, mon garcon, epousez-la puisque vous la trouvez si parfaite", qu'il a fini par accueillir l'idee; seulement il voulait attendre pour se faire un magot. Entre nous, c'est pour arranger son affaire que je suis venu au village et que je me suis mis dans le guepier Bournier; tas de gueux! Il m'a sauve, et il a bien fait; je vous demande un peu comment il aurait pu se faire un magot sans Dourakine. LE CURE.--Qu'est-ce que c'est que Dourakine? LE GENERAL.--C'est moi-meme qui ai l'honneur de vous parler. Je m'appelle Dourakine, sot nom, puisqu'en russe dourake veut dire sot. Le cure rit de bon coeur avec Dourakine qui le prenait en gre et qui lui proposa d'aller feliciter les soeurs de l'Ange-Gardien. Le cure accepta. Pendant qu'ils causaient, Jacques et Torchonnet n'avaient pas perdu leur temps non plus; Torchonnet raconta a Jacques qu'il etait comme lui sans pere ni mere, qu'il avait huit ans quand la femme qui etait morte au village l'avait donne a ce mechant Bournier; que cette femme lui avait dit avant de mourir qu'elle n'etait pas sa mere, qu'elle l'avait vole tout petit pour se venger des gens qui l'avaient chassee sans lui donner la charite, et que, lorsqu'elle serait guerie, elle y retournerait pour le rendre a ses parents, car il la genait plus qu'il ne lui rapportait, mais qu'il n'en serait pas plus heureux, parce que ses parents etaient pauvres et avaient bien assez d'enfants sans lui. Et qu'elle avait dit plus tard la meme chose aux Bournier, et leur avait indique la demeure et le nom de ses parents. Jacques engagea Pierre a raconter cela au bon cure qui pourrait peut-etre aller voir les Bournier et savoir d'eux les indications que la mendiante leur avait donnees sur les parents de Torchonnet. Jacques et Paul demanderent au cure la permission de rester chez lui avec Torchonnet, ce que le cure leur accorda avec plaisir. Le general et le cure rentrerent a l'Ange-Gardien. Moutier causait avec Elfy; Mme Blidot achevait l'ouvrage de la maison et disait son mot de temps en temps. LE GENERAL.--Les voila, monsieur le cure! Quand je vous disais! Le cure alla a Elfy et lui donna sa benediction d'une voix emue. LE CURE.--Soyez heureuse, mon enfant! Votre choix est bon; ce jeune homme est pieux et sage; je l'ai juge ainsi la premiere fois qu'il est venu chez moi pour prendre des renseignements sur vous, et surtout dans les quelques jours qu'il a passes chez vous depuis. MOUTIER.--Monsieur le cure, je vous remercie de votre bonne opinion, et comme a l'avenir tout doit etre en commun entre Elfy et moi, je vous demande de me donner un bout de la benediction qu'elle vient de recevoir. Moutier mit un genou en terre et recut, la tete inclinee, la benediction qu'il avait demandee. Avant de se relever, il prit la main d'Elfy et dit d'un accent penetre: "Je jure devant Dieu et devant vous, monsieur le cure, de faire tous mes efforts pour rendre heureuse et douce la vie de cette chere Elfy, et de ne jamais oublier que c'est a Dieu que nous devons notre bonheur." Moutier se releva, baisa tendrement la main d'Elfy; Mme Blidot pleurait, Elfy sanglotait, le general s'agitait. LE GENERAL.--Que diantre! je crois que je vais aussi tirer mon mouchoir. Allez-vous bientot finir, vous autres? Moi qui amene M. le cure pour lui faire voir comme vous etes tous heureux, et voila que Moutier nous fait une scene a faire pleurer sa fiancee et sa soeur; moi, j'ai une peine du diable a garder l'oeil sec. M. le cure a les yeux rouges, et Moutier lui-meme ne doit pas avoir la voix bien assuree. MOUTIER.--Mon general, les larmes que je retiens sont des larmes de bonheur, les premieres que je verse de ma vie. C'est a vous que je dois cette douce emotion! Vous etes d'aujourd'hui mon bienfaiteur! ajouta-t-il en saisissant les deux mains du general en les serrant avec force dans les siennes. L'agitation du general augmentait. Enfin, il sauta au cou de Moutier, serra dans ses bras le cure etonne, manqua le jeter par terre en le lachant trop brusquement, et marcha a pas redoubles vers la porte de sa chambre qu'il referma sur lui. Le cure s'assit, Mme Blidot se mit pres de lui, Elfy s'assit pres de sa soeur, et Moutier placa sa chaise pres d'Elfy. La porte du general se rouvrit, il passa la tete et cria: "A quand la noce?" --Comment, la noce? dit Elfy; est-ce qu'on a eu le temps d'y penser? LE GENERAL.--Mais moi qui pense a tout, je demande le jour pour commander mon diner chez Chevet. MOUTIER.--Halte-la! mon general, vous prenez trop tot le pas de charge. Vous oubliez nos eaux de Bagnoles et vos blessures. LE GENERAL--Je n'oublie rien, mon ami, mais il y a temps pour tout, et la noce en avant. ELFY.--Du tout, general, Joseph a raison; vous devez aller d'abord aux eaux, et lui doit vous y accompagner pour vous soigner. MOUTIER.--C'est bien, chere Elfy, vous etes aussi raisonnable que bonne et courageuse. Nous nous separerons pour nous reunir ensuite. ELFY.--Et pour ne plus nous quitter. LE GENERAL.--Ah ca! mais pour qui me prend-on? On dispose de moi comme d'un imbecile! "Vous ferez ci; vous ferez ca.--C'est bien, ma petite.--C'est tres bien, mon ami.--Est-ce que je n'ai pas l'age de raison? Est-ce qu'a soixante-trois ans on ne sait pas ce qu'on fait? Et si je ne veux pas aller a ce Bagnoles qui m'excede? si je ne veux pas bouger avant la noce." ELFY.--Alors vous resterez ici pour me garder, et Joseph ira tout seul aux eaux. Il faut que mon pauvre Joseph guerisse bien son coup de feu pour n'avoir pas a me quitter apres. LE GENERAL.--Tiens! voyez-vous cette petite! Ta, ta, ta, ta, ta, comme sa langue tourne vite dans sa bouche! Il faut donc que je me soumette. Ce que vous dites est vrai, mon enfant; il faut que votre Joseph (puisque Joseph il y a) se retablisse bien et vite; et nous partons demain. ELFY.--Oh non! pas demain. J'ai eu a peine le temps de lui dire deux mots, et ma soeur n'a encore pris aucun arrangement. Et puis... Enfin, je ne veux pas qu'il s'en aille avant..., avant... Dieu! que c'est ennuyeux!... Monsieur le cure, quand faut-il le laisser partir? Le general se frottait les mains et riait. LE GENERAL.--Voila, voila! La raison s'en va! L'affection reste en possession du champ de bataille! Hourra pour la noce! ELFY.--Mais pas du tout, general! Dieu! que vous etes impatientant, vous prenez tout a l'extreme! Avec vos belles idees de noce, puis de depart tout de suite, tout de suite, vous avez brouille tout dans ma tete; je ne sais plus ou nous en etions!... Et d'abord, Joseph ne peut pas partir avant d'avoir fait sa declaration dans l'affaire des Bournier; et vous aussi, il faut que vous soyez interroge. N'est-ce pas, monsieur le cure! Joseph ne dit rien; il me laisse toute l'affaire a arranger toute seule. Moutier souriait et n'etait pas malheureux du desir que temoignait Elfy de le garder un peu de temps. "Je ne dis rien, dit-il, parce que vous plaidez notre cause bien mieux que je ne pourrais le faire, et que j'ai trop de plaisir a vous entendre si bien parler pour vouloir vous interrompre. LE CURE.--Ma chere enfant, vous avez raison; il faut attendre leurs interrogatoires, c'est-a-dire quelques jours, et partir des le lendemain. MADAME BLIDOT.--Bien juge, monsieur le cure; j'aurais dit tout comme vous. Je l'avais sur la langue des le commencement. ELFY.--Et pourquoi ne l'as-tu pas dit tout de suite? MADAME BLIDOT, riant.--Est-ce que tu m'en as laisse le temps? Tu etais si animee que Joseph meme n'a pu dire un mot. XI La dot et les montres. Le general et Moutier partirent tous deux pour l'auberge Bournier; ils n'y trouverent personne que le greffier de la mairie qui ecrivait dans la salle. Moutier lui expliqua pourquoi venait le general. Le greffier fit quelques difficultes, disant qu'il ne conna