The Project Gutenberg EBook of Contes, Nouvelles et Recits, by Jules Janin This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included with this eBook or online at www.gutenberg.net Title: Contes, Nouvelles et Recits Author: Jules Janin Release Date: June 9, 2004 [EBook #12566] [Date last updated: September 27, 2004] Language: French Character set encoding: ASCII *** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK CONTES, NOUVELLES ET RECITS *** Produced by Tonya Allen and PG Distributed Proofreaders. This file was produced from images generously made available by the Bibliotheque nationale de France (BnF/Gallica) at http://gallica.bnf.fr. CONTES NOUVELLES ET RECITS PAR JULES JANIN DEUXIEME EDITION TOUT DE BON COEUR L'EPAGNEUL MAITRE D'ECOLE MLLE DE MALBOISSIERE MLLE DE LAUNAY ZEMIRE VERSAILLES LE POETE EN VOYAGE LA REINE MARGUERITE 1885 TOUT DE BON COEUR Il ne faut rien negliger, sitot que l'on exerce avec un certain zele la profession des belles-lettres. Tout sert, ou du moins tout peut servir. Qui dirait que, dans un vieux recueil de sermons en latin, sans date, mais qui sent son seizieme siecle d'une lieue, un dominicain sans nom a recueilli (_Sermones disciputi de tempore_) deux cent douze histoires dramatiques pour tous les dimanches et les principales fetes de l'annee? "J'ai appele ces sermons les _sermons du neophyte_, parce qu'il n'y a rien de magistral dans ces histoires innocentes, et que le premier ecolier venu les pourrait ecrire, et mieux inventer." Si bien que les jeunes predicateurs, quand ils voudront tenir leur auditoire attentif, n'auront qu'a puiser a pleines mains parmi ces contes dont la naivete fait tout le merite. Ceci dit, le dominicain entre en matiere, et, parmi ces historiettes, nous choisissons la presente histoire du diable et du bailli. Ce bailli etait le fleau d'une douzaine de malheureux villages du Jura, groupes autour d'un miserable chateau fort, ou la devastation, l'incendie et la guerre avaient laisse leur formidable empreinte. On respirait la tristesse en ces lieux desoles de longue date; si l'on eut cherche un domicile a l'aneantissement... le plus habile homme n'eut rien trouve de plus propice que cet amas de souffrances et d'ennuis. La nature meme, en ses beautes les plus charmantes, avait ete vaincue a force de tyrannie. En ce lieu desole, l'echo avait oublie le refrain des chansons; le bois sombre etait hante par des hotes silencieux; l'orfraie et le vautour etaient les seuls habitants de ces sapins du Nord dont on entendit les cris sauvages. Sur le bord des lacs depeuples, ce n'etaient que coassements. Le betail avait faim; l'abeille errante avait ete chassee, o misere! de sa ruche enfumee. Il n'y avait plus de sentiers dans les champs, plus de ponts sur les ruisseaux, plus un bac sur la riviere. Il y avait encore un moulin banal, mais pas un pain pour la fournee. On racontait cependant qu'autrefois les villageois cuisaient dans ce four leurs galettes de sarrasin, et, la veille des bonnes fetes, un peu de viande au fond d'un plat couvert; mais le plat s'etait brise. L'incendie et la peste avaient ete les seules distractions de ces maisons douloureuses. La milice avait emporte les forts, la fievre avait emporte les petits. Quelques vieux restaient pour maudire encore. A travers le cimetiere avaient passe l'hyene et le loup devorants. L'eglise etait vide, et la geole etait pleine. Autel brise, granges devastees; le cure etait mort de faim; la cloche, au loin, ne battait plus, faute d'une corde, avec laquelle le prevot, par economie, avait pendu les plus malheureux. C'etait la seule charite que ces pauvres gens pussent attendre. Ainsi, du Seigneur d'en haut et du seigneur d'en bas, pas une trace. En vain il est ecrit: "Pas de terre sans seigneur, et pas de ciel sans un Dieu!" C'etait vrai pourtant, Dieu n'etait plus la! Le marquis de Mondragon, le maitre absolu de cette seigneurie, etait absent; sa femme n'y venait plus, ses enfants n'y venaient pas. La honte et le deshonneur avaient precede cette ruine. Ah! rien que des lambeaux pour couvrir les vassaux de cet homme, et rien que des herbes pour les nourrir! Les sangsues avaient a peine laisse sur ces pauvres un peu de chair collee sur leurs os! Malheureux! ils avaient supporte si longtemps les gens de guerre, les gens d'affaires, les gens du roi, des princes du sang, des officiers de la couronne et des gentilshommes au service de Sa Majeste! autant d'oiseaux de proie et de rapine. A la fin, quand on les vit tout a fait reduits au neant, rois, princes et seigneurs, capitaines et marquis semblerent avoir oublie que ce petit coin de terre existat. C'etait une relache, et cette race, taillable et corveable a merci, eut peut-etre fini par retrouver l'esperance et quelques epis, si M. le marquis n'eut pas laisse M. son bailli dans son marquisat devaste. Ce bailli, avec un peu plus de courage, eut ete homme d'armes au compte de quelque ravageur de province. Il s'etait fait homme de loi, parce qu'il n'eut pas ose porter une torche ou toucher une epee. Il s'etait donne la tache unique, ayant droit de basse et haute justice a dix lieues a la ronde, et jugeant souverainement, de ne rien laisser dans les masures: pas un oeuf, pas un flocon de laine, un morceau de pain, une botte de paille. Il revenait de chaque expedition rapportant quelque chose et soupconnant ses paysans de cacher leur argent et leur betail. Quatre fois par an, ce bourreau entrait en campagne, et, sauve qui peut! Or, par un jour sombre et pluvieux de l'automne, au moment ou deja la bise et l'hiver s'avancent, M. le bailli des sires de Mondragon sortit du chateau, chaudement enveloppe sous le manteau d'un malheureux fermier qu'il avait envoye aux galeres. Deux serfs le suivaient, portant deux sacs vides. Il etait monte sur un cheval bien nourri d'avoine et de foin, de si belle avoine, que les chretiens de ceans en auraient fait leur pain de fiancailles. L'aspect de cet homme etait terrible. Il s'avancait cependant d'un pas reserve dans la solitude et le silence. Il comprenait que la haine etait a ses trousses et que la vengeance allait devant lui. Mais rien ne l'arretait dans ces expeditions supremes. Quand il eut depasse le cimetiere et l'eglise, au detour du chemin, il entra dans une lande aussi sterile que tout le reste, et dans un espace de vieux arbres qu'il fallait absolument franchir avant d'arriver dans les villages de la seigneurie. Peu a peu, ne rencontrant personne, il se sentait rassure, lorsque, d'un vieux chene dont la tete se perdait dans les cieux, il vit sortir un homme... ou tout au moins un fantome, qui posa sa main puissante sur la croupe du cheval. Le cheval en eprouva un soubresaut par tout son corps. Alors le cavalier, tournant la tete, osa contempler ce compagnon silencieux. C'etait moins un corps qu'une image, une ombre. On voyait briller dans sa face implacable deux yeux noirs, dont le blanc meme etait noir. Ca brillait, ca menacait, ca brulait. M. le bailli n'eut pas grand'peine a reconnaitre qu'il venait de rencontrer son grand'pere, le diable en personne, et celui-ci, d'une voix de l'autre monde: --Je sais ou tu vas, dit-il, et je vais de ce cote. Voyageons ensemble... Ils allerent donc, lorsqu'ils rencontrerent au carrefour de la foret (c'est incroyable et c'est vrai pourtant) un paysan trainant apres lui un porc qui revenait de la glandee. Il avait sauve ce porc par grand miracle et l'emmenait dans son logis, tremblant d'etre apercu par quelque assesseur du bailli. Certes, celui-ci n'eut pas mieux demande que d'enfouir la bete au fond d'un sac et de rentrer dans le chateau, pour se remettre en campagne le lendemain; mais le cheval obeissait a la main tenebreuse. En meme temps, le pourceau refusait d'aller plus loin et se debattait de toutes ses forces. --Que le diable t'emporte! s'ecria le paysan. A ces mots, le bailli, qui commencait a trembler fort, se sentit tout rassure. Car c'est l'usage entre les demons de l'autre monde et les demons de celui-ci, sitot que le diable a trouve sa proie, il faut necessairement qu'il l'accepte et s'en aille au loin chercher une autre aventure. Ainsi, vous rencontreriez Satan lui-meme et vous lui donneriez a emporter la premiere creature qui s'offrirait a ses yeux: --Tope la! dirait Satan. Alors il faudrait bien qu'il se contentat d'une poule noire, ou d'un mouton, moins encore, d'une grenouille au milieu du chemin. Ces sortes de pactes, cependant, ne lui deplaisent pas, parce que le hasard et Satan sont deux bons amis. Plus d'une fois il lui est arrive de rencontrer le vieux pere, ou la femme, ou le fils de ce meme compagnon, qui deja s'en croyait quitte a si bon compte. Helas! c'est l'histoire d'Iphigenie ou de la fille de Jephte! Donc, le bailli, de son petit oeil narquois, disait a cet oeil noir: --Puisqu'on te le donne, ami fantome, prends ta proie, et va-t'en loin d'ici. Eh bien, que tardes-tu? c'est le pacte, me voila delivre de tes griffes. A quoi l'homme noir repondit par un rire silencieux et de petites flammes bleues qui sortaient de sa bouche: --Oui, dit-il, je tiens ma proie, on me la donne, et je te quitte, a moins pourtant que ce bonhomme ne m'ait pas donne son porc de bon coeur. C'est le bon coeur qui fait le present, tu le sais bien. Il ne s'agit pas de donner de bouche, il faut que la volonte y soit tout entiere. Attendons! Comme il disait ces mots, le diable et le bailli virent accourir du milieu des feuillees une douzaine de charbonniers, qui, voyant le porc allant de leur cote, pousserent des cris de joie: --Ah! mon Dieu! disaient-ils, ami Jean, ou donc as-tu trouve tant de provende? Et les voila entourant la bete et son guide. Ils ne contenaient pas leur joie; ils dansaient en rond et chantaient: Ami pourceau! quelle fete et quel bonheur! Nous mangerons ton sang, nous mangerons ta chair! Nous ferons des saucisses, des boudins, des grillades; ta tete et tes pieds nous reposeront d'un long jeune! Et tous ils etaient si contents, si joyeux, qu'ils ne virent pas meme le bailli. Celui-ci poursuivit son chemin. --Tu le vois bien, lui disait son camarade, avec son mechant rire, ces paysans affames ne m'ont pas donne le pourceau de bon coeur. Le bailli baissa la tete en se demandant ou en voulait venir le prince des tenebres? Il savait que, de tous les logiciens de l'ecole d'Aristote, le diable etait le plus grand de tous. Pas un argument qu'il ne retorque, et pas un syllogisme dont il ne trouve a l'instant meme le defaut. Cependant ils arriverent a la porte d'une cabane, et sur le seuil ils trouverent une humble vieille qui filait sa quenouille en agitant de son pied lasse un petit berceau. L'enfant criait et gemissait; il appelait sa mere; il avait faim. La mere etait au loin qui ramassait des branches mortes, et l'enfant criait toujours: --Ah! maudit enfant, disait la vieille, que le diable t'emporte! Ici, le mechant bailli eut encore un certain espoir. La vieille etait si pauvre! un enfant de plus dans cette cabane etait une bouche de plus. Ce triste bailli s'imaginait que la corvee avait reduit ces hommes et ces femmes a n'etre plus que des betes sauvages dans les bois. On eut dit que son compere aux pieds fourchus partageait ses idees. Deja meme il tendait la main pour s'emparer de la frele epave, et c'en etait fait, le diable etait vaincu... Mais sitot que l'ombre eut touche le berceau, la vieille, aux bras vigoureux encore, emporta le petit enfant du cote de sa mere. Elle arrivait, celle-ci, chargee de ramee: Messire loup, n'ecoutez mie Mere tenchant, son fieu qui crie. --Arrive donc! ma fille, s'ecria la mere-grand. L'enfant t'appelle, il a soif, il a faim, et je ne puis que le bercer. La jeune mere, a l'instant meme, jetant son fardeau, decouvrit sa mamelle et le montra a l'enfant, qui se prit a sourire. --Ah! je te plains, dit le demon a son compagnon; tu vois que j'y mettais de la bonne volonte, mais tu ne saurais soutenir que la vieille m'ait donne son petit enfant de bonne grace. Allons, courage! et cherchons autre chose. Nous avons encore du chemin a faire avant d'arriver a tes besognes. Mais aussi je suis bien bon d'ecouter ces paroles en l'air; un vieux conte l'a dit avant moi. Et ils poursuivirent leur chemin. Plus ils marchaient, plus le ciel devenait sombre, et pourtant midi n'avait pas encore sonne. Ils allaient entre deux haies, le bailli songeant a sa destinee et cherchant quelque ruse en son arsenal, le demon marmottant une antienne, en derision; les deux porteurs de sacs, parfaitement indifferents a ce qui se passait autour d'eux, car leur infime condition les mettait a l'abri de la colere du prince des tenebres. On eut dit que la solitude etait agrandie et que le chemin s'allongeait de lui-meme. Il n'y avait rien de plus triste a voir que ces quatre monotones voyageurs. Il y eut cependant une eclaircie inattendue: une maison neuve et de gaie apparence. Elle etait batie en belles pierres et recouverte en tuiles avec des carreaux de vitre, tres rares en ce temps-la, qui resplendissaient au soleil. On eut dit que ce chef-d'oeuvre avait ete apporte, tout fait, dans la nuit, a l'exposition du soleil levant, sur le penchant de la colline. Une grande aisance, un ordre excellent presidaient a cette habitation. On entendait chanter le coq vigilant; les chiens jappaient; une belle vache a la mamelle remplie errait librement dans l'herbe epaisse; on entendait sur le toit roucouler les pigeons au col changeant; des canards barbotaient dans la mare, et le long du potager s'elevait la vigne en berceau. Le demon contempla sans envie une si grande abondance, et, se tournant vers le bailli stupefait: --M'est avis, maitre egorgeur, que voila un logis oublie dans tes procedures. Prends garde a toi, j'irai le dire a ton maitre, et sans nul doute il mettra a la porte un comptable si negligent que toi. Le bailli, cependant, ne savait que repondre. Il etait tout ensemble heureux d'avoir rencontre cette nouvelle mainmortable et honteux de n'avoir pas encore exploite cette fortune. Il en avait tant de convoitise, qu'un instant il oublia son compagnon. A la fin, et s'etant bien assure qu'il avait son cornet a ses cotes et du parchemin a la marque de monseigneur (c'etait un pot qui se brise, image parlante de la feodalite), il chercha quelque porte entr'ouverte, afin d'instrumenter contre un vassal assez hardi pour etre un peu mieux loge que son seigneur. Les portes etaient fermees, mais la fenetre etait ouverte, et du haut de son cheval M. le bailli put contempler tout a l'aise les crimes contenus dans cette honnete maison. Le premier crime etait une belle table en noyer, couverte d'une nappe blanche, et sur la nappe, o forfait! un pain blanc, et du sel blanc dans une saliere; un morceau de venaison sur un grand plat de riche etain, plus brillant que l'argent, annoncait un repas tel qu'on en faisait avant la croisade sous le roi saint Louis. Deux gobelets d'argent etaient remplis jusqu'au bord d'une liqueur vermeille. Un hanap cisele par un maitre, et de belles assiettes representant la reine et le roi de France ajoutaient leur splendeur a toutes ces richesses bourgeoises. L'ameublement n'etait pas indigne de tout le reste. Enfin, deux jeunes gens, la femme et le mari, dans tout l'eclat de la force et de la jeunesse, etaient assis, entoures de trois beaux enfants vetus comme des princes, et peu affames, sans nul doute, a les voir riant et jasant entre eux. Pendant que M. le bailli devorait des yeux ce repas qu'un ancien chevalier de la chevalerie errante eut trouve cuit a point, et comme il faisait deja l'inventaire de ces richesses suspectes, une grande et vive dispute s'eleva soudain entre la femme et le mari. Il semblait que celle-ci avait achete, sans le dire a celui-la, un collier d'or a la ville voisine, et le mari lui reprochait sa depense. Apres la premiere escarmouche, ils en vinrent bien vite aux gros mots, pour finir toujours par celui-la, si rempli de dangers pourtant: _Ma femme au diable!--Au diable mon mari!_ En ce moment, nous convenons que meme pour le diable la tentation etait grande, et que la proie etait belle. Une femme de vingt ans, un mari a peu pres du meme age. Emporter cela tout de suite representait une heureuse et diabolique journee. --Ami! qui t'arrete? disait le bailli a son camarade. Ou trouveras-tu deux plus belles ames et plus de larmes que dans les yeux de ces trois enfants? Prends ta part, j'ai la mienne, et quittons-nous bons amis. Donc, tout semblait perdu. Le bailli triomphait, la belle maison tremblait jusqu'en ses fondements. Les enfants pleuraient. Le pere et la mere etaient damnes... Mais au fond de leur ame ils s'aimaient trop pour etre ainsi brouilles si longtemps. --As-tu bien fait, ma mignonne! as-tu bien fait, s'ecriait le jeune homme au cou de sa femme, et suis-je un mecreant de t'avoir, pour si peu, grondee! Un brin d'or! te reprocher un brin d'or, quand je devrais te couvrir de diamants et de perles! --Non, non, s'ecriait la jeune epouse, avec de grosses larmes dans les yeux, c'est ma faute et non pas la tienne. Ou donc avais-je, en effet, si peu de coeur, que de depenser en vanites la dot de nos enfants? Alors, quittant le cou de son mari, elle baisait avec ardeur les deux petits garcons et la belle petite fille aux yeux bleus, les enfants ne sachant plus s'ils devaient rire ou pleurer. Et lorsque enfin ils eurent tous les cinq essuye ces douces larmes et retrouve leur sourire, ils poserent le petit collier sur la tete de la madone, en guise d'ex-voto, et tous les cinq agenouilles sous les yeux de la divine mere, ils reciterent, les mains jointes: _Nous vous saluons, Marie, pleine de graces!_ Ici le diable se sentit si touche, qu'une larme s'echappa de ses yeux et tomba sur sa joue. On entendit: _Pst!_ le bruit d'une goutte d'eau sur le fer brulant. Le bailli, lui, ne fut pas touche le moins du monde. Il sentit grandir sa furie, et pour toute chose il eut voulu revenir sur ses pas. Mais avec le diable il faut marcher toujours en avant. Il est la voix qui dit: _Marche! et marche!_ En vain voulez-vous faire halte en ce bel endroit du paysage enchante; _Marche! et marche!_ En vain la ville offre a vos yeux des beautes singulieres: _Marche! et marche!_ En vain le libertin demande un moment de repit pour quitter les mauvaises moeurs, et se marier a quelque innocente: _Allons! marche! et marche!_ Il y a meme des instants ou le traitre et le tyran feraient treve assez volontiers a leurs manoeuvres criminelles: _Marthe en avant! Tu as laisse passer le repentir; arrive, en boitant, le chatiment qui va te prendre!_ Ainsi l'ambitieux, quand il renonce a l'ambition, l'avare a l'argent, le soldat aux meurtres et le debauche a ses plaisirs d'un jour: _Marche! et marche!_ il faut obeir jusqu'a l'abime entr'ouvert. C'est la necessite. M. le bailli marchait donc. Toutefois, comme il etait ruse et passe maitre en diableries, lui aussi: --C'est mon droit, dit-il a son compagnon, d'aller en avant par le chemin que je choisirai. --C'est ton droit, reprit l'autre, incontestablement. Sur quoi le bailli, rassure, prit un petit sentier par la montagne. Or ce sentier allongeait le voyage d'une grande lieue, et le diable (on l'attrape assez facilement) eut quelque soupcon qu'il etait joue par le bailli. --Tu me tends un piege? dit-il. Jouons, comme on dit, _cartes sur table_, et que chacun de nous soit content. --Monseigneur, reprit le bailli, chacun son tour. Vous me teniez tout a l'heure, et maintenant c'est moi qui vous tiens. Maladroit! c'etait bien la peine de courir toute la contree et de me tendre ainsi tous ces pieges, pour tomber dans mon embuscade! Ou sommes-nous, en ce moment, mon camarade? Ne vois-tu pas que nous entrons dans le sentier qui mene au couvent de Sainte-Croix? Le couvent a disparu, c'est moi qui l'ai rase, et je me suis empare de tous ses domaines. Mais j'ai respecte le calvaire, eleve sur ces hauteurs le jour meme de la Passion, et dans ce calvaire sont contenues les reliques de saint Pierre martyr, de saint Eutrope, de saint Barthelemy, de sainte Catherine, vierge et martyre, et des dix mille crucifies. C'est la que je vous attends, messire demon, et nous verrons si vous osez me poursuivre a l'ombre de la croix. Qui fut contrarie de cette declaration? Ce fut Satan. Il s'en voulait d'avoir neglige ce formidable rempart que les saints avaient dresse de leurs mains pieuses sur la montagne. Il savait d'ailleurs la force et l'autorite de certaines reliques enfouies dans ce calvaire. Il s'en voulait enfin d'etre une dupe de ce bailli de la pire espece, et d'avoir rencontre plus fin que lui. C'etait sa bataille de Pavie: --Je prendrai ma revanche une autre fois, se dit-il en maugreant. Cependant, comme il ne voulait pas s'en aller les mains vides: --Je m'en vais chercher fortune ailleurs, dit-il au bailli, si du moins tu veux me donner ces deux vilains hommes qui marchent a ta suite... Est-ce dit? Est-ce fait? --Vous n'aurez pas ca de moi, reprit le bailli, en faisant craquer contre sa dent jaune un ongle aigu. Ces deux hommes sont necessaires a ma haute et basse justice. Celui-ci est le bourreau de nos domaines. Pas un mieux que lui ne s'entend a fustiger de verges sanglantes un rebelle, a fletrir d'un fer chaud marque de deux fleurs de lis un braconnier, a river la chaine au cou d'un forcat destine a ramer a perpetuite dans les galeres de Sa Majeste. Cet autre est le concierge de nos prisons et le parleur de nos sentences; il excelle a pendre un debiteur insolvable, et plus d'une fois il a fait rentrer de belles sommes dans nos coffres. De l'un et de l'autre il m'est impossible de me passer. Partez donc comme vous etes venu, les mains vides, et bonsoir, maitre demon. Ainsi parlant, la montagne etait deja gravie a moitie. Le diable allait partir, lorsqu'il s'avisa de se hausser sur ses ergots. --La, voyons, dit-il, avec un rire de mauvais presage, au moins promets-nous d'epargner quelqu'un de ces malheureux? --Pas un seul, reprit la bailli, ils m'ont cause trop d'ennui ce matin. --Epargne du moins, bailli de malheur, les habitants de la maison neuve! --Oh! pour ceux-la, leur compte est fait. J'aurai ce soir dans ma poche le collier d'or, et si tu repasses dans un mois d'ici, la ronce et le chaume rempliront tout cet espace. --Mais le petit enfant a la mamelle!... --Il payera le lait de sa mere! --Et le pourceau? --Mes acolytes et moi, nous le mangerons ce soir! --Enfin, ni pardon ni pitie? --Ni pitie ni par... Ici, l'epouvante arrete la voix du bailli dans sa gorge... Il regarde, il ne voit plus le calvaire! En vain son regard interroge et fouille en tous sens... la croix sainte qui devait le proteger est abattue. --Oui-da, reprit Satan, tu cherches en vain ta force et ton appui. Les malheureux que tu as faits ont abattu le calvaire. A force de misere, ils ont cesse d'esperer et de croire. Insense! voila les ruines que la malice et ta lachete devaient prevoir. Ces desesperes se sont venges sur les reliques des martyrs, et maintenant c'est toi qui seras chatie des profanations de tous ces malheureux. A cette revelation dont il comprenait toute la justice, le bailli tomba de son cheval, et le cheval, soulage de son double fardeau, l'homme et la main du diable, repartit au galop en faisant une telle petarade, avec tant de soleils, de bombes, de fusees et d'artifices, qu'elle eut suffi a solenniser la fete du plus grand roi de l'univers. Voyant l'homme ecrase sous la honte et la peur, Satan le releva doucement, comme eut fait un tendre pere pour son fils unique, et tous les quatre ils descendirent la pente assez douce qui conduisait aux divers villages de cette abominable seigneurie. Ils frolerent les premieres maisons, sans entendre autre chose que des gemissements et des larmes, mais pas encore une malediction. Ces gens avaient peur et tremblaient de tous leurs membres. Le malade arretait son souffle et l'enfant brisait son jouet; la femme, epouvantee, allait se cacher dans quelque fente, et les chiens oubliaient d'aboyer. Mais enfin, quand ils eurent ainsi parcouru toute une rue, on entendit sortir de ces chaumieres en debris des murmures, des cris, des plaintes, des maledictions, la malediction unanime allant sans cesse et grandissant toujours. Au second village, voisin du premier, la colere avait remplace la plainte, et ces malheureux criaient: --Arriere le brigand qui m'a vole mon fils! mort au scelerat qui fit perir mon pere sous le baton! Voila le monstre impitoyable! Et les enfants de jeter des cailloux et des pierres a ce fauteur d'incendie. --Rends-nous le pain, disaient les femmes! Rends-nous l'honneur, disaient les hommes! rends-nous les lits et les berceaux! Regarde, la faim nous mine, et nos mains defaillantes ne pourraient plus tenir les outils que tu nous as voles. A ce bruit immense, ou les dents grincaient, ou les yeux flamboyaient, ou de ces poitrines haves et dessechees sortaient des sons rauques et des sifflements pleins de fievre, accouraient villageois et villageoises, et de leur doigt vengeur, designant cet homme impie, ils criaient tous: --Au diable! au diable! au diable! Et l'echo repetait: --Au diable! au diable! Alors Satan, d'une voix qui remplit la plaine et le mont: --Camarade! il etait convenu que je n'accepterais qu'un present fait de bonne grace et tout d'une voix, sans que pas un des donataires y trouvat a redire. Eh bien, que t'en semble? et que dis-tu de cette unanime malediction? Pour le coup, tu es a moi, bien a moi. Pas un qui te reclame ou te pardonne. Et, prenant le bailli par les deux epaules, il le suspendit a un chene qui n'avait pas moins de soixante pieds de hauteur. Toute la contree applaudit a cet acte de vengeance! Helas! a defaut de justice, on se venge, et voila pourquoi il faut etre juste avant tout. Cet homme etant disparu de ce domaine, on vit peu a peu reparaitre en ces lieux devastes l'ordre et la paix. L'eglise fut rebatie, et, de nouveau, la cloche appela les fideles a la priere; ils obeirent a l'appel sacre, justement parce qu'ils avaient cesse d'etre miserables. Les femmes furent les premieres a quitter leurs haillons pour des habits simples et de bon gout. Les hommes revinrent a la charrue, a la herse, a tous les instruments qui font vivre et rejouissent l'humanite. Le pourceau, sauve par miracle, eut une progeniture abondante. Le petit enfant grandit et devint un grand justicier, chef d'un parlement dont la voix etait souveraine. On ne s'etonna guere, lorsque, un matin, le vieux chateau fut eventre, dont les materiaux servirent a faire un aqueduc, un pont, une chaussee. Enfin vous avez devine que le nouveau seigneur etait justement le jeune homme de la maison neuve. Ils avaient commence par renoncer a leur droit de potence, a leur droit de galeres et de gibet. Ils avaient fait de la potence une indication pour guider les voyageurs dans la foret. Nous avons encore a raconter une aventure, et tout sera dit: le jour ou disparut le bailli, les anciens du village qui avaient garde leur sang-froid avaient tres bien vu que Satan, de sa main pleine d'eclairs, avait grave on ne sait quoi sur la branche la plus haute du vieux chene. Le vieux chene mourut de vieillesse, et les bucherons, en le depouillant de sa couronne, y trouverent ce mot memorable, ecrit en traits de feu: JUSTICE! L'EPAGNEUL MAITRE D'ECOLE I Dans un canton de l'Arabie heureuse appele le Ludistan regnaient et gouvernaient, au temps des feeries, le bon roi Lysis et la reine Lysida. C'etaient deux bonnes gens, sans reproches et sans peur, qui se laissaient conduire assez volontiers, le roi par son ministre Atrobolin, la reine par sa dame d'honneur Moustelle; Moustelle, il est vrai, appartenait aux premieres maisons de Ludistan. C'etait un jour d'ete; la reine et le roi, qui ne s'amusaient pas tous les matins dans le parc de leur chateau, se plaisaient souvent apres leur dejeuner, compose d'une simple tasse de cafe au lait, a echapper, comme on disait alors, aux ennuis de la grandeur. Donc, sitot que leurs salons furent deserts, et voyant que les ambitieux les laissaient en repos jusqu'au lendemain, le roi Lysis et la reine Lysida, longeant la grande allee de maronniers qui traversait le parc et ne s'arretait qu'a la petite grille, ouvrirent en toute hate la poterne et la refermerent, tant ils avaient peur d'etre arretes par quelque urgente affaire de la dame d'honneur ou du premier ministre. _A demain les affaires serieuses!_ telle etait la devise de ce bon prince. Apres lui, elle a servi a beaucoup d'autres qui ne s'en sont pas trop mal trouves. Donc les voila, le roi et la reine tres joyeux, qui foulent d'un pied leger la vaste prairie; au bout de la prairie il y avait un beau rivage eclaire d'un soleil radieux, puis enfin la Mediterranee eclatante, ou, tout au moins, de quelque nom qu'on l'appelle, un immense Ocean dont pas un mortel n'avait franchi les dernieres limites. Les plus hardis navigateurs envoyes par l'Academie des sciences de ce beau royaume etaient revenus de leur aventure epouvantes des abimes, des precipices, des rochers funestes qui les avaient arretes apres cinq ou six mois d'une heureuse navigation. "Messieurs les academiciens, s'ecriaient ces hardis voyageurs, nous n'avons rencontre la-bas que l'abime et le chaos, la foudre et le neant, des montagnes a perte de vue et le cri des animaux feroces; l'ours blanc et l'ours noir son camarade ne sont que jeux d'enfants compares a ces geants d'un monde inconnu." Ceci dit, nos voyageurs etaient decores par le roi Lysis, et l'Academie ouvrait son sein a ces nouveaux Christophe Colomb. La reine et le roi avaient donc cesse depuis longtemps d'envoyer la-bas des flottes inutiles, et, prenant leur parti en gens sages, ils se contentaient de contempler le vaste espace, du sommet de la roche Noire, ainsi nommee parce que ce rocher terrible etait couvert incessamment d'une blanche ecume. En etudiant la geographie, il vous sera facile de vous convaincre des gentillesses, des gaietes et des non-sens de MM. les geographes. Ils s'amusent volontiers de ces chiquenaudes donnees au sens commun. La reine et le roi s'etaient a peine assis a leur place accoutumee, a peine le roi avait dit a la reine: "Il fait beau temps, Madame!" a peine la reine avait dit au roi: "Oui, Sire!" un nuage epais s'etendit soudain sur le ciel radieux; le flot grondant vint se briser contre la roche Noire; on n'entendit au loin que la bataille des elements furieux; "Si j'avais su, dit la reine, j'aurais pris mon tartan du mois de decembre.--Si j'avais pu me douter de telle averse, dit le roi, a coup sur j'aurais apporte mon parapluie!" Heureusement la roche, en ce lieu, formait une cavite, la plus charmante du monde pour des tetes couronnees. Les patres eux-memes, par ces mauvais temps subits, ne sont pas faches de rencontrer ces remparts naturels contre la pluie et le vent de bise. "Attendons une eclaircie et nous regagnerons le chateau, disait la reine en grelottant." [Illustration: Barque ou berceau?] Cependant tout au loin il leur sembla qu'une barque legere, abaissant au vent, allait d'une vague a l'autre et s'approchait du rivage en louvoyant. "Sire, disait la reine au roi, voyez-vous ce berceau qui flotte?--Oui-da, reprit le roi, ce n'est pas un berceau, c'est une barque, et pour peu que Votre Majeste daigne y preter sa royale attention, elle aura bientot reconnu le pilote au gouvernail et cette voile empourpree ou le vent souffle a perdre haleine!" A ce bon mot qu'il avait trouve sans le chercher, le roi Lysis daigna sourire. Ils ressemblent en ceci au reste des humains, les rois d'esprit, rien ne les amuse autant que leurs propres bons mots. Apres une pose: "Sire, dit la reine, avec votre permission, j'insiste et je dis que cette barque est un berceau; je vois des couvertures brodees, un petit oreiller garni de dentelle, une menotte d'enfant qui tient un hochet de cristal.--Et moi, ma reine, avec votre permission, je vois le bateau, la voile et le pilote au gouvernail." Comme elles allaient se disputer, Leurs Majestes virent aborder au pied de la roche, et cette fois ils furent d'accord, un bateau qui etait en meme temps un berceau, un berceau qui etait tout ensemble un bateau. Au meme instant, le soleil sortit du nuage, et tout se calma dans cette immensite; ce fut un veritable enchantement. Il faut pourtant que vous sachiez que le roi Lysis et la reine Lysida comptaient plusieurs points noirs dans leur tres heureuse vie, et leur premier chagrin etait de n'avoir pas d'enfants. Pas d'enfants, rien n'est plus triste! Il est vrai que bien des peres de famille, sitot que leur fillette est maussade ou que leur garcon est entete, pour peu qu'ils aient mis au monde un gourmand, un paresseux, un menteur, un porteur d'oreilles d'ane: "Mon Dieu! mon Dieu! disent-ils, que les _peres_ qui n'ont pas d'enfants sont heureux!" Et voila comme, ici-bas, les hommes et les femmes ne sont jamais contents. La reine et le roi eurent bientot quitte leur roche et gagne le rivage; et pensez s'ils furent heureux, quand ils decouvrirent dans ce berceau un beau petit garcon de trois ou quatre ans qui leur tendit les bras. Tout d'abord, la reine s'empara du petit naufrage pendant que le roi, qui tenait a ses idees, s'ecriait: "Je savais bien que c'etait un bateau, car voici le pilote!" Or, le pilote etait un epagneul rare et charmant; sa queue etait orange, et de ce beau panache il se servait comme un nautonnier de voile et de gouvernail. Sa robe etait blanche et noire, il portait a son front une etoile. Enfin, que vous dirai-je? il n'y avait rien de plus joli que cet epagneul venu de si loin, dans un attirail si nouveau. "A moi l'enfant! disait la reine.--A moi le bateau!" disait le roi. Et voila comme ils rentrerent, tout joyeux et les mains pleines, en ce chateau dont ils etaient sortis les mains vides. Il faut vous dire aussi que l'epagneul, tres fatigue, s'etait endormi sur l'oreiller du jeune enfant. "C'est un peu lourd, disait le roi, mais je suis trop content de ma trouvaille pour deranger ce bel epagneul." II Quand le ministre et la dame d'honneur apprirent les evenements de la matinee, et qu'ils se virent exposes a cette formidable concurrence d'un joli chien et d'un bel enfant, ils pousserent de grands cris; mais le roi les fit taire en les menacant des _Petites Affiches_, ou se rencontraient, en ce temps-la, tant de grands ministres et d'excellentes dames d'honneur. L'enfant fut appele d'un nom arabe qui signifie "arrache des flots". Quant au chien, on l'appela d'un nom francais qui veut dire "le bon pilote". Enfin la reine et le roi s'occupaient nuit et jour de l'un et de l'autre, a tel point, qu'on disait qu'ils perdaient le boire et le manger. Cette incessante preoccupation aurait tres bien pu nuire a la gloire, a l'honneur du roi Lysis. Comme il laissait a ses ennemis beaucoup trop du loisir, il advint qu'une nuit du mois de decembre on entendit un grand bruit dans le chateau; c'etaient les ennemis du roi Lysis qui s'introduisaient dans la citadelle. Mais (rendons-lui son vrai nom) le sage Azor, reveillant doucement son jeune maitre, lui mit entre les mains une trompette achetee a la foire du Ludistan, et l'enfant, sur cette trompette, essaya, d'un souffle ingenu, l'air nouveau de _Malbroug s'en va-t-en guerre_. Bien qu'il fut assis en ce moment sur les marches du trone, nous ne voulons pas flatter le petit Noemi (rendons-lui aussi son nom): il etait un tres chetif musicien; il ecorchait de la belle sorte le fameux air _Malbroug s'en va-t-en guerre_, et les courtisans les plus subtils se bouchaient les oreilles aux premiers cris de la rauque trompette. Eh bien, voila justement ce qui sauva le trone de Lysis et de Lysida; les ennemis qui s'etaient empares du chateau, voyant que pas un n'accourait a leur rencontre, s'etonnerent et s'inquieterent. "Il faut vraiment, disait le general ennemi, que l'on me tende un piege; halte-la!" Mais quand il entendit la trompette invisible et la chanson _Malbroug s'en va-t-en guerre_, il cria: "Sauve qui peut!" Voila comment, par la presence d'esprit d'un si bon chien et par une trompette en fer-blanc dont on ne voudrait pas a la foire de Saint-Cloud, fut delivre le chateau de Lysis-Lysida. Le lendemain de cette nuit terrible, accourut le peuple enthousiaste en criant: Vive la reine et vive le roi! "En ai-je assez battus!" disait Lysis. "En avons-nous assez malmenes?" disait Lysida. Le ministre et la dame d'honneur avaient leur part dans cette gloire improvisee, et pas un mot de l'epagneul Azor, pas un mot du petit Noemi et de sa trompette. En ce temps-la, les peuples etaient bien ingrats! Quand ils se virent si peu recompenses, Azor et Noemi, s'ils avaient eu des ames moins vaillantes, auraient desespere de l'avenir; mais le bel Azor: "J'avais tort, se dit-il, de negliger l'education de mon eleve, il sera peut-etre un jour quelque grand prince, et je veux lui enseigner l'art de la guerre." Au meme instant, l'epagneul ceignit son grand sabre, et, mettant un fusil chassepot entre les mains du petit joueur de trompette: "Une, deux, trois! portez armes! presentez armes!" Azor accomplissait et surtout il enseignait tous ces beaux mouvements beaucoup mieux qu'un sergent de la garde nationale. Il savait jusqu'aux mots: _En joue_, et _Feu!_ toute la gamme militaire. Enfin rien ne l'etonnait: une mine, une contre-mine, une barricade. Il excellait a planter un drapeau gris de lin (c'etait la couleur du drapeau du Ludistan) sur les tourelles les plus elevees; il entrait par la breche et defiait les canons les mieux rayes. Avec cela, modeste un peu plus qu'il ne convient a des victorieux. Quoi d'etonnant? il avait appris la modestie a l'ecole d'un jeune lievre qui tirait un coup de pistolet, et qui respirait l'odeur de la poudre avec autant de bonheur que la suave odeur du thym ou du serpolet. [Illustration: Malbroug s'en va-t-en guerre.] Ce brave Azor menait de front l'utile et l'agreable; en meme temps qu'il enseignait l'exercice a son eleve, il lui montrait comment on plait aux dames; il relevait le mouchoir de celle-ci, il presentait ses gants a celle-la. Il sautait pour le roi, pour la reine, et parfois pour le ministre. Il flattait le riche, et voila le miracle: il epargnait le pauvre! Enfin, docile a ces exemples, Noemi plaisait a tout le monde. Aussi bien la reine et le roi ne tarissaient pas sur les louanges de leur fils adoptif: "Il a tout devine, disaient-ils; sans maitre, il apprend toutes choses; a la chasse on ne sait pas comment il s'y prend, mais jamais il ne revient bredouille." Ils ne se doutaient pas, ces bons princes, que l'epagneul faisait lever tout ce gibier sur les pas de son cher Noemi. "Et maintenant, se disait maitre Azor, il ne manque a mon disciple que d'etre un menager de son propre bien, et il le menait dans le domaine des fourmis.--Je veux aussi qu'il soit un habile artiste," et de bonne heure il l'eveillait pour qu'il entendit le tireli joyeux de l'alouette matinale. Il faisait de toutes les creatures de ce bas monde autant de maitres excellents pour l'enfant de son adoption: le cygne enseignait a nager au petit Lysis, le corbeau a prevoir la pluie et le beau temps.--"Je veux aussi qu'il apprenne a respecter les vieilles gens, disait le bon epagneul; il sera complet si jamais il se montre aussi bon qu'il est habile et courageux." Justement, passait dans le sentier qui revient de la foret, une humble vieille aux cheveux tout blancs, aux mains tremblantes. Elle portait, sur son epaule voutee, un lourd fardeau d'epines qu'elle avait ramassa, brin a brin, dans la foret, et d'un pas chancelant elle regagnait sa cabane. Helas! il y avait encore bien loin de ce lieu au desert habite par la vieille; elle etait harassee, elle s'avouait vaincue. "Ah! malheureuse, je n'irai pas plus loin, disait-elle, et comment se chauffera ma petite Rachel!" En ce moment passa le jeune homme suivi de son fidele Azor. Noemi etait mecontent, il avait fait mauvaise chasse et s'en revenait les mains vides. Ce fut pourquoi sans doute il continua son chemin sans regarder la vieille et son fardeau. Mais celle-ci: "Mon enfant, dit-elle (elle disait cela d'un ton severe), il est mal a vous de ne pas faire au moins quelque attention a une malheureuse femme qui pourrait etre votre aieule; avez-vous donc le coeur assez dur pour m'abandonner au milieu du chemin, en proie a tant de misere, et ne m'aiderez-vous point a porter mon fardeau?..." Il faisait la sourde oreille, il avait froid, il avait faim et n'etait pas touche du froid et de la faim de cette infortunee. Azor, disons mieux, Mentor, voulant donner cette lecon de bonte a son eleve, poussait de son mieux le fagot d'epines et deja son museau etait tout en sang... "Mauvais coeur, disait la vieille, il n'a pas honte de recevoir de son chien cette lecon d'humanite!" La lecon ne fut pas perdue, et Noemi, revenant sur ses pas, chargea le fagot sur ses epaules: "Allons, vous le voulez!" dit-il a la vieille; elle marcha la premiere, il la suivit sans remarquer les epines et les ronces qui tantot rayaient son front et tantot menacaient ses yeux. Oh! miracle excellent de la charite! plus il marchait, plus le fardeau semblait leger a ses jeunes epaules; de cet amas de chardons et d'epines sortait une suave odeur de menthe et de violette des champs; il s'enivrait de sa bonne action. Une bonne action est une feerie, elle embellit toute chose. "C'est la, dit la vieille, en s'arretant sur un seuil silencieux.--Quoi, deja!" reprit le jeune homme. Au meme instant la porte s'ouvrit, et l'on vit apparaitre une charmante enfant vetue a la facon des princesses d'Asie. "Avouez, disait la vieille en rangeant son fagot pres de la cheminee, que vous n'etes pas fache d'etre venu en aide a cette enfant de la fille que j'ai perdue? Elle est toute ma joie, et pour que rien ne lui manque, volontiers je demanderais l'aumone." En meme temps, d'un souffle encore vigoureux, elle soufflait sur la flamme eteinte, et le bois petillait en mille etincelles: "Mon jeune maitre, attendez, disait la vieille, et vous aurez des chataignes dans un verre de lait chaud." Ils firent a eux quatre, en comptant ce digne Azor, le meilleur repas qu'ils eussent fait de leur vie. Et quand ils se separerent, ils se promirent de se revoir sous le chaume en hiver, sur le bord des epis dores, au mois de juin. Le lendemain de cette heureuse journee, le roi Lysis, la reine Lysida, le jeune homme et le caniche se promenaient sur le rivage ou murmuraient doucement ces flots d'azur. La vieille en ce moment vint a passer tenant par la main sa petite fille a demi rougissante; elles firent de leur mieux, l'une et l'autre, un salut a Leurs Majestes; puis, la vieille ayant complimente la reine et le roi de leur enfant: "Ce n'est pas tout a fait notre enfant, dit la reine.--Et c'est bien dommage, reprit la vieille.--Il sera roi quelque jour par notre adoption, repliqua Lysis, mais que de choses il faut qu'il sache avant ce temps-la!--Majeste, reprit la vieille, il sait les arts de la guerre et de la paix; il sait mieux encore, il sait respecter la vieillesse et secourir le malheur; il est sage avec les vieillards, il est gai avec les enfants, n'est-ce pas, mignonne?" Et la fillette, interdite, repondit en flattant le superbe Azor de sa belle main de princesse et d'enfant. [Illustration: Le fagot d'epines.] Quelques annees plus tard Noemi, devenu un grand et beau jeune homme, epousa la belle jeune fille. Et apres d'autres annees, le roi Lysis, la reine Lysida s'etant endormis dans la paix derniere, Noemi devint roi de leur royaume. Et les jours de son long regne furent pour tous des jours de bonheur... MADEMOISELLE LAURETTE DE MALBOISSIERE Il y avait, au siecle passe, en l'an de grace 1762, une jeune fille de bonne mine, de belle et bonne maison, Mlle Laurette de Malboissiere. Encore enfant, son esprit brillait d'une grace ingenue et deja savante. Elle apprit de bonne heure le grec et le latin; a quinze ans, l'espagnol et l'italien n'avaient plus de secrets pour elle; elle lisait Shakspeare en anglais et Klopstock en allemand. Trois fois par semaine arrivait le maitre de mathematiques et le maitre a danser, le menuet et les equations allant de compagnie. Elle ecrivait en vers, elle ecrivait en prose. Au Tasse elle empruntait son Armide; a l'Arioste son Angelique et son Roland. L'une des premieres, elle eut l'honneur d'etudier les premiers tomes de l'_Histoire naturelle_ de M. de Buffon, _genie egal a la nature_, disait la statue elevee au jardin du Roi, par l'ordre de Louis XVI. Ainsi se passait la journee, et, le soir venu, la jeune demoiselle allait tour a tour, a la Comedie italienne, au Theatre-Francais; et le lendemain des grandes soirees, c'etait merveille d'entendre ce jeune esprit raconter a sa jeune cousine la comedie ou la tragedie nouvelle: "J'etais hier, dit Laurette, a la Comedie italienne, ou j'ai vu la petite Camille jouer le role de mere dans _Arlequin perdu et retrouve_." Encore aujourd'hui, dans le vieux chateau, non loin de Mantes la Jolie, vous retrouveriez la trace et le souvenir de Laurette: "Il pleut, tout notre monde est a la maison; les hommes jouent au billard, les dames lisent dans le premier salon, et moi, je suis restee dans le second, a lire et a vous ecrire. Ce chateau est beau; le jardin, surtout, est delicieux. Il y a des eaux magnifiques et de tres belles promenades. Les appartements, quoique simples, sont fort nobles. J'ai une petite chambre dont les fenetres donnent sur le parc. Elle est separee de celle de ma mere par une antichambre et un cabinet. Je m'amuse assez ici; nous nous promenons beaucoup. Je me leve quelquefois a six heures, et je vais reveiller mon pere, qui loge dans le jardin, dans le corps de logis des bains, pour me promener avec lui. Cela dure jusqu'a huit heures; ou bien, quand je me suis fatiguee la veille, je me coiffe, je m'habille, je travaille jusqu'a une heure et demie. Nous dinons a deux heures; je reste quelque temps au salon, puis je me retire dans ma chambre jusqu'a l'heure de la promenade, qui a lieu ordinairement a six heures jusqu'a neuf. Nous soupons a dix heures. Telle est ma vie." Ainsi disaient nos grands-peres, sur le bord de l'abime. On ne parle, en ces lieux paisibles, que de ballets, de comedies et d'operas nouveaux. Mme de la Popeliniere a chante, sur le theatre de Passy, le role d'Orphee (il ne s'agit pas encore du chevalier Gluck), en presence de la duchesse de Choiseul, de la duchesse de Grammont, du comte de la Marche et de l'ambassadeur d'Espagne. On a siffle une comedie de Palissot, l'auteur des _Philosophes_, et la chute honteuse de Palissot a fait plaisir a tout le monde. Voici, cependant, un grand evenement entre deux representations des comediens d'Italie, _enfants du fard et de l'oisivete_: "Les Anglais bombardent Calais (17 juin 1762)." Certes, c'est la ce qui s'appelle une grosse aventure... Eh bien, en ce temps-la, Calais bombarde par les Anglais arrachait tout au plus cette humble reflexion a la jeune Laurette: "On ne croit pas que cela leur serve a grand'chose." Et la voila, sur la meme page, racontant l'heureuse aventure arrivee a Mme de Beauffremont, lorsqu'elle eut la fantaisie de visiter le chateau de Bellevue: "Elle y fut promener, jeudi, avec Mme de Montalembert. Le roi y arriva quelque temps apres elles et reconnut la livree de Mme de Beauffremont. "Est-ce que la princesse est ici?--Oui, Sire.--Et avec qui est-elle?--Avec Mme de Montalembert.--Leur a-t-on fait voir tous les appartements?--Oui, Sire.--Sont-elles entrees dans les jardins? ont-elles mange de mes cerises?--Pas encore, Sire; on attendait Votre Majeste.--Je vais donc me depecher bien vite, pour qu'elles puissent en manger a leur tour." Quand il eut mange, il dit a M. de Champcenetz, qui est gouverneur de Bellevue: "Allez bien vite chercher ces dames." Et, pour les laisser libres, il alla a Babioles, une petite maison aupres de la, appartenant a M. de Champcenetz. N'est-ce pas la une action de bon prince? Que j'eusse ete contente, si j'avais ete la lorsqu'il est arrive; je l'aurais vu, ainsi que ces dames, de bien pres, et sans qu'il m'apercut." Tout cela est tres joli, sans doute; mais ce qui gate un peu ce gouter royal, ce sont les Anglais qui bombardent Calais. Huit jours plus tard, un autre evenement tres considerable signale la Russie a l'attention publique... En quatre en cinq lignes, la jeune Laurette a raconte cette immense catastrophe: "Eh bien, ma belle petite, l'imperatrice de Russie me semble prendre son parti sans balancer longtemps. Son mari, dit-on, voulait la repudier, on pretend meme lui faire trancher la tete, de plus etablir le lutheranisme dans ses Etats; mais elle l'a prevenu, l'a fait enfermer lui-meme, et s'est fait declarer czarine." En revanche, on vous dira tout au long comment un bal public vient de s'etablir sur la pelouse de la Muette, en concurrence avec le fameux bal de Vincennes. Ce bal de la Muette est charmant; on y danse, on s'y promene, on y va le dimanche. Un peu plus tard, ce lieu de fetes aura nom le _Ranelagh_; aujourd'hui, le Ranelagh est une suite de petits palais entre deux jardins: Nous n'irons plus au bois, les lauriers sont coupes... C'est la chanson de Mme de Pompadour. Encore une nouvelle importante: "On jouait hier _Tancrede_ et _le Legs_ a la Comedie francaise, et le duc de Bedford etait dans une loge. Or, le duc de Bedford venait justement traiter pour la paix." A peine si les plus graves evenements tiennent autant de place, en cette histoire ecrite sous l'emotion du moment, qu'un serin qui s'envole, un chien perdu, ou la mort d'un singe favori. Evidemment, toutes les choses serieuses etaient au second plan. Tout le monde ignore ou semble ignorer la menace et le danger de l'heure presente. Ces vastes famines, ces miseres sans nom, ces faillites d'argent et d'honneur, Laurette n'en sait rien. Elle vous dira plus volontiers les sept eglogues de Virgile qu'un seul des episodes sanglants de la guerre de Sept ans. Innocence est le mot tres inattendu de cette idylle en plein dix-huitieme siecle. On s'apercoit a chaque instant que Laurette habite assez loin de la cour. Elle n'en sait que les histoires les plus decentes; pas un des hommes sages et pas une des honnetes femmes qui l'entourent n'oseraient lui parler des scandales de Versailles. Ses livres favoris se composent des histoires d'Angleterre, de l'_Histoire des abeilles_, et des _Idylles_ de Gossner, traduites par Diderot qui ne s'en vante guere. Un beau jour, quoiqu'un lui prete _Gil Blas_, et cette enfant, qui lisait Tacite a livre ouvert, ne comprit pas grand'chose au roman de Le Sage. Elle ne vit pas que, dans son _Gil Blas_, Le Sage avait represente le caprice et le courant de la vie humaine, et que le lecteur, a chaque page, pouvait s'ecrier: Je reconnais mes propres aventure! On etait alors aux dernieres heures de Mme de Pompadour. A la meme heure (et c'est tant mieux pour elle), notre innocente etait occupee egalement de son serin, de son singe et de Mme de Pompadour: "Mon serin est mort tout couvert d'abces. Brunet, mon singe, allait beaucoup mieux. Il me faisait toutes sortes de caresses. Le voila mort, en meme temps que Mme de Pompadour." Elle aimait les livres. C'est le plus beau gout du monde. Il n'est pas de passion plus charmante. Elle en parlait a merveille: "J'ai achete ce matin trente volumes latins et grecs de la bibliotheque des jesuites." Nouveau motif d'etonnement de rencontrer cette jeune fille attentive a tant de choses: "Aujourd'hui, dit-elle, apres avoir lu Locke et Spinosa, fait mon theme espagnol et ma version latine, j'ai pris ma lecon de mathematiques et ma lecon de danse. A cinq heures, est arrive mon petit maitre de dessin, qui est reste avec moi une heure un quart. Apres son depart, j'ai lu douze chapitres d'Epictete en grec, et la derniere partie du _Timon d'Athenes_, de Shakspeare..." Le reste de la soiree appartenait au theatre. On donnait _Heraclide_ et _le Cocher suppose_, et, fouette, cocher! on rentre au logis, on soupe; et voici le menu de ce repas simple et frugal: "Une bonne et franche soupe a la paysanne, sans jus, sans coulis, avec de la laitue, des poireaux et de l'oseille; un petit bouilli de bonne mine, du beurre frais, des raves, des cotelettes bien cuites, sans sauce, une poularde rotie excellente, une salade delicieuse, une tourte de pigeons, une de frangipane, et des petits pois accommodes a la bourgeoise: voila tous les plats qui parurent sur la table. Au dessert, nous eumes du fromage a la creme, des echaudes, des confitures, des bonbons et des abricots seches, et, pour que la fin couronnat l'oeuvre, on nous servit du cafe que j'avais fait moi-meme." Le lendemain, elle achete encore un beau Dante en maroquin a la vente des Jesuites. Le meme jour, elle va visiter, au Louvre, l'atelier de Drouais le fils: "Nous y avons vu le portrait de Mme de Pompadour, qui est reellement une tres belle chose. Elle travaille sur un petit metier; son attitude est tres noble; sa robe est de perse garnie en dentelles de la plus grande beaute. Son petit chien cherche a monter sur son metier." A la campagne, Laurette habite une belle chambre, et la description de son appartement, entre deux tourelles, sera la bienvenue,--apres le recit de son diner: "Je suis dans une grande et assez belle chambre; mon lit est cramoisi brode en noeuds blancs; sur ma tapisserie sont des chars, des gens montes dessus, des chevaux pomponnes, des curieux aux fenetres. J'ai, pour meubles, une commode, une cheminee, une chaise longue, autrefois de damas bleu et blanc, six chaises en tapisserie, deux fauteuils, un crucifix, le portrait du pere et de la mere de notre chatelain. J'ai vue sur l'eau et sur le parc; mais mon cabinet de toilette est delicieux. Il a deux fenetres etroites, dont l'une est au nord, et donne sur la partie la plus large du fosse et sur un paysage charmant. Il est meuble en indienne, bleu et blanc, a une cheminee et une petite glace. C'est la que couche ma gouvernante, Mlle Jaillie." Lorsqu'il fallait se mettre au niveau des bonnes gens de la campagne et partager leurs amusements, la belle Laurette etait la premiere a les encourager: "Il y avait eu, le matin, dans notre village, un mariage auquel nous avions assiste; et, le soir, toute la noce etait venue danser au chateau. La mariee n'est point jolie; elle n'a que de belles dents et vingt-deux ans. Le marie est fort laid aussi, trente-cinq ans, et n'est point de ce village-ci. J'ai presque toujours danse avec lui, et mon cousin avec son epouse. Ils viennent encore ici aujourd'hui pour faire le lendemain." Et, pendant que cette aimable enfant s'amuse avec tant de belle grace innocente, deja la mort s'avance. Elle souffre, elle est malade; elle eprouve un je ne sais quoi qui est semblable a l'ennui. Sa jeune amie et confidente, helas! la voila qui se marie. Un jeune homme, un certain Lucenax, son cousin, au coeur tendre, a l'esprit frivole, a delaisse la charmante Laurette. Il aime ailleurs. Il va, il vient; on lui pardonne: "Zest! le voila qui s'echappe encore!" Elle pleure, elle rit, elle oublie. Peu a peu, cela devait etre, au fond de ces rires on entend le sanglot. L'enfant deja n'est plus qu'une fille serieuse, obeissant aux tristesses d'alentour. A peine elle a dix-neuf ans, qu'elle dirait volontiers, comme autrefois Valentine de Milan: "Rien ne m'est plus, plus ne m'est rien!" C'est qu'en effet la voila tout simplement qui se meurt. Il n'y a rien de plus triste et de plus doux que les derniers jours de l'aimable Laurette. Elle met en ordre toutes choses, et puis elle dit: "Je voudrais voir M. Tronchin." C'etait le medecin a la mode. Il se rendit chez Laurette, et cet homme lasse de tout, le temoin de tous les desespoirs silencieux, de toutes les douleurs muettes, et des plus terribles agonies que contenaient ces temps de desordre et de doute, comme il dut etre etonne et charme de cette enfant resignee et calme et regardant la mort sans palir! Toutefois, malgre notre juste et sincere admiration pour cette aimable demoiselle, il nous semble, en fin de compte, qu'elle eut laisse pour les jeunes filles d'aujourd'hui un plus heureux et plus utile exemple, avec moins de zele a des etudes trop nombreuses pour etre toutes salutaires, avec plus de modestie et de reserve au milieu des vains bruits de ce monde, emporte par les grands orages. Peut-etre on admirerait un peu moins Mlle de Malboissiere; on l'aimerait davantage. Son portrait serait d'un moins vif eclat sans doute, et y gagnerait en grace, en charme, en candeur. MADEMOISELLE DE LAUNAY OU LA FILLE PAUVRE I La ville d'Evreux, en Normandie, est une des grandes et antiques cites de la province. Elle compte, au nombre de ses eveques, des hommes illustres a tous les titres du talent, de la naissance et de la vertu. Grace a leur exemple, a leurs enseignements, la foi de l'Evangile est restee en toute sa purete a l'ombre austere de ses cloitres, de ses chapelles, de cette eglise cathedrale qui soutiendrait fierement la comparaison avec la cathedrale meme de la ville de Rouen, la capitale. Au temps ou va se passer notre histoire, une des abbayes de la ville d'Evreux, l'abbaye de Saint-Sauveur, avait pour abbesse une dame illustre, Mme de La Rochefoucauld, la propre niece de ce rare et grand esprit, M. le duc de La Rochefoucauld, l'auteur des _Maximes_, et de cet autre duc de La Rochefoucauld, l'ami du roi, qui, pendant quarante ans de sa vie, avait assiste au botte et au debotte de Sa Majeste, qu'elle allat a la chasse, ou qu'elle en revint, et toujours Sa Majeste avait rencontre ses regards attristes si le roi etait triste, et joyeux s'il daignait sourire. En ce moment, le grand siecle est acheve; le roi et son digne ami, accables de la meme vieillesse et sous le poids du meme ennui, assistent silencieux aux derniers jours du grand regne; ils en ont contemple toutes les merveilles, ils en subissent maintenant toutes les douleurs: une ruine immense, une gloire evanouie, un deuil sans cesse et sans fin de ces jeunes princes et de ces belles princesses, doux enfants dont les voix fraiches avaient peine a reveiller ces echos endormis. Et maintenant tout se tait dans ce Versailles des repentirs, des remords et des tombeaux. Un soir d'hiver, quand le jour tout a coup tombe, au seuil de la sainte abbaye ou Mme de La Rochefoucauld etait un exemple austere des plus grandes vertus, une pauvre femme, a pied et venant de loin, s'etait assise sur un banc de pierre et se reposait d'une grande course. Elle etait jeune encore, et l'on voyait qu'elle avait ete fort belle; mais la peine et l'abandon, la pauvrete, dont le joug est si dur, avaient laisse sur ce beau visage une empreinte ineffacable. Evidemment cette humble femme etait au bout de ses forces et ne pouvait aller plus loin. Elle tenait de ses mains nues et pressait sur son coeur resigne une enfant pale et frele, une petite fille affamee et dont les grands yeux, brillant du triste eclat de la fievre, imploraient a travers la porte fermee une protection invisible. Apres un instant d'attente, et sans que la mere, ici presente, eut ose faire un appel a cette charitable maison, la porte s'ouvrit comme par miracle, et deux soeurs du Saint-Sauveur vinrent a la femme abandonnee, et, l'encourageant de la voix et du geste, celle-ci prit l'enfant dans ses bras, celle-la conduisit la mere au refectoire, ou se reunissaient toutes les soeurs pour le repas du soir. La salle etait tiede et bien close; au coin du feu petillant dans l'atre etait le fauteuil de Mme l'abbesse. On y fit asseoir la pauvre voyageuse; empressees autour de cette misere touchante, les bonnes soeurs lui prodiguerent tous les services; elles laverent ses pieds ensanglantes sur les paves du chemin; elles presenterent a cette abandonnee la coupe ou buvait Mme de La Rochefoucauld elle-meme, et pendant que la douce couleur revenait a cette joue ou tant de larmes avaient coule, la petite fille, debarrassee enfin de ses haillons, se rejouissait dans des linges blancs et chauds. Prenez et mangez! Puis la mere et l'enfant furent conduites a l'infirmerie, et s'endormirent paisibles dans un lit, dont elles etaient privees depuis huit jours. Le lendemain, a leur reveil, leur premier regard rencontra les yeux tendres et serieux tout ensemble de cette illustre dame de La Rochefoucauld. De sa voix, faite aussi bien pour la priere que pour le commandement, elle encouragea la mere a lui raconter par quelle suite de miseres elle etait arrivee a ce denuement si triste et si complet. La mere alors repondit qu'elle avait epouse naguere un gentilhomme, un pauvre Irlandais de la catholique Irlande, qui l'avait emmenee avec lui dans une cabane ou, pendant quatre annees, ils avaient eu grand'peine a vivre. Il y avait deux ans deja que la petite fille etait au monde, et Dieu sait qu'ils avaient grand espoir de l'elever; mais la famine avait envahi toute la contree, et la peste avait emporte le mari; les hommes du fisc etaient venus qui avaient vendu la cabane et le champ de ble; puis la charite publique, disons mieux, la prudence irlandaise, habile a se defaire des pauvres gens sans soutien, les avait embarquees sur une barque de pecheur qui les avait jetees a la cote, et voila comment elle etait venue en tendant la main jusqu'a ce lieu d'asile, ou elle esperait trouver quelque emploi dans la domesticite de l'abbaye, et chaque jour un verre de lait chaud pour son enfant. A ce recit, tout rempli de courage et de resignation, les dames de Saint-Sauveur repondirent qu'elles emploieraient la mere a la lingerie et qu'elles adopteraient la jeune enfant. Mais la mere etait morte apres une lutte desesperee de quinze mois contre le mal qui l'envahissait, elle mourut en benissant ses bienfaitrices et leur recommandant son enfant. La jeune fille avait grandi dans l'intervalle, et le bien-etre et l'amitie de tant de bonnes meres adoptives avaient affermi sa sante chancelante. Elle etait devenue assez jolie et toute mignonne; elle etait un veritable jouet pour les jeunes novices, dont elle remplacait la poupee. Elle etait tout le long du jour admiree et choyee; on obeissait a ses moindres fantaisies, et sa plus legere parole etait comptee. "Ah! disaient les bonnes dames, qu'elle a de grace et qu'elle a d'esprit! Elle est charmante;" et c'est a qui redoublerait de tendresse. Seule, Mme l'abbesse etait reservee avec cette enfant. Elle disait que toutes ces louanges auraient bientot gate le meilleur naturel; que mieux eut valu munir cette orpheline contre les embuches et les pieges du dehors; qu'elle aurait bientot sa vie a conduire et son pain de chaque jour a gagner... Mais c'etaient la de vaines paroles; le couvent n'avait pas d'autre enjouement et s'en donnait a coeur joie. Et plus l'enfant grandissait, plus grandes etaient les tendresses; ces dames se disputaient le bonheur de lui apprendre a lire, a ecrire, et les belles histoires qu'elle lisait dans Royaumont, tout rempli des plus belles images. Quelques-unes de ces dames, plus savantes, enseignaient a ce jeune esprit, celle-ci la geographie, et celle-la les premieres notions des mathematiques. Des veuves retirees du monde, et qui n'acceptaient du cloitre que le silence et la solitude, attendant l'heure ou leur deuil se changerait en grande parure, avaient soin de chanter a ta jeune recluse une suite d'elegies et de chansonnettes galantes, avec accompagnement de theorbe ou de clavecin. Pensez donc si elle en etait toute joyeuse, et si ces belles chansons se gravaient facilement dans ce jeune cerveau. Les deux vraies meres de la jeune Elisa (c'etait son nom) s'appelaient Mmes de Gien. Elles s'etaient chargees tout particulierement de cette enfant devenue une grande fille, et comme elles seraient mortes de chagrin a la seule idee de s'en separer, elles se firent nommer au prieure de Saint-Louis, situe dans un faubourg de la ville de Rouen, sur les hauteurs. Mme de Gien l'ainee, etant abbesse, eut sa soeur pour coadjutrice, et l'une et l'autre, ayant pris conge de Mme de La Rochefoucauld, elles emmenerent avec elles la jeune Elisa, qui devint une espece de souveraine en ce prieure, qui etait pauvre et menacait ruine de toute part. Mais ces dames avaient obtenu de leur famille une pension qui leur permettait de garder avec elles leur fille adoptive. Elles l'aimaient, en effet, comme une mere aime son enfant; elle, de son cote, les entourait de mille tendresses. Elle etait leur lectrice et leur secretaire; elle devint leur conseil. Les livres etant chers et rares, ces dames ouvrirent une ecole, et la jeune Elisa tint leur ecole, ou venaient plusieurs fillettes assez grandes, qui se lierent d'amitie avec leur institutrice. Une entre autres, Mlle de Silly, agreable et bien faite, un bon esprit, un bon coeur, une vraie et sincere Normande, eblouie et charmee a son tour par la jeune Elisa, en fit comme sa soeur ainee. Elles s'eprirent l'une pour l'autre d'une amitie tres grande, et se firent le serment de ne plus se quitter: "Non, jamais de separation. Nous vivrons ensemble." Et justement Mlle de Silly fut prise d'un mal affreux en ce temps-la. Une jeune fille y laissait tres souvent la vie et presque toujours sa beaute. Ce mal, qui repandait la terreur, etait presque sans remede, et Mlle de Silly, lorsqu'au bout de quarante jours elle sentit disparaitre enfin cette contagion qui avait eloigne de sa jeunesse toutes ses compagnes, trouvant la petite Elisa qui se tenait a son chevet comme un ange gardien: "Tu vois bien, lui dit-elle, que j'avais raison de t'aimer: tu m'as sauve la vie! Et comme Elisa lui voulait apporter un miroir:--Non, non, pas encore, attendons; je dois etre affreuse!" et quelques larmes vinrent mouiller ses beaux yeux couverts encore du nuage... Elle ne fut pas defiguree; elle revint a la beaute comme elle etait revenue a la vie, et sa reconnaissance en redoubla pour cette amie qui l'avait sauvee. Mme de Silly la mere accourut aussitot que sa fille fut hors de danger, et ne put guere se refuser a inviter la jeune Elisa d'accompagner sa fille au chateau de Silly. C'etait une vieille maison batie en S, l'usage etant alors de donner aux chateaux normands la forme de la premiere lettre du nom de la terre: ainsi la Meilleraie representait une M dans la disposition de ses batiments; mais la veritable distinction du chateau de Silly, c'est qu'il etait place au beau milieu de la vallee d'Auge, ou tout fleurit, jusqu'aux epines. Au printemps, en ete, aux derniers jours de l'automne, on n'entend que ruisseaux murmurant, oiseaux chantant, legers bruissements sous le souffle invisible. Une fillette hors de son couvent, toute rayonnante de jeunesse et d'esperance, est naturellement heureuse en ce vaste jardin, et volontiers elle oublie, o l'ingrate! le couvent et ses meres adoptives. Tel etait l'enivrement de la jeune Elisa, lorsqu'au bras de son amie elle entrait dans cette maison, triste au dedans, c'est vrai, mais au dehors toute charmante. M. de Silly le pere etait un vieillard morose; on ne l'entendait guere, on le voyait fort peu, il comprenait que sa mort etait proche, et, resigne comme un vieux soldat, il se preparait a mourir en chretien. Beaucoup plus jeune, et tres agissante encore, Mme de Silly s'inquietait avec moderation des tristesses de son mari, non plus que des dangers recents de sa fille, en proie a la petite verole. Elle etait, comme toutes les meres de ces temps antiques, passionnee pour la gloire et pour le nom de leur maison; toute leur tendresse et toute leur ambition se reportaient sans cesse et sans fin sur leur fils, heritier et continuateur du nom, de la fortune et de l'autorite des aieux. C'etait l'habitude et la loi du monde feodal: tout revenait au fils aine; il etait tout, le cadet n'etait rien, il s'appelait M. le chevalier, et passait une vie obscure en un coin du chateau de son pere, heureux de promener dans les jardins paternels le neveu qui devait le desheriter tout a fait. Quant aux filles, elles etaient encore moins comptees que les cadets; on les mettait au couvent, moyennant une petite dot, et les voila disparues a jamais. Ainsi Mlle de Silly, dans la maison de ses peres, etait une etrangere autant que la jeune Elisa; mais l'habitude et la resignation, ajoutez la jeunesse, ont de grands privileges! Elles se contentent a si peu de frais! l'horizon le plus prochain, elles ne vont pas au dela. Le lendemain, voila le reve des jeunes filles; aujourd'hui, demain, rien de plus, pourvu qu'aujourd'hui et demain le jardin soit en fleur. Donc ces deux jeunesses, livrees a elles-memes, lisaient les chers poetes de la jeunesse, a commencer par La Fontaine; elles s'enivraient des tragedies de Racine; elles savaient par coeur l'_Athalie_ et l'_Esther_. Parfois le vieux Corneille et parfois Moliere etaient invoques de ces deux ingenues; le plus souvent elles se racontaient de belles histoires qu'elles avaient inventees. Mais leur curiosite la plus vive et la causerie intarissable, c'etait le retour du comte de Silly, le fils unique et l'unique heritier, dans le chateau de ses peres, disons mieux, dans son chateau. Le comte de Silly remplissait de son souvenir jusqu'au dernier recoin de ces demeures; ses chiens hurlaient dans le chenil; ses bois etaient remplis de gibier; ses paysans regardaient chaque matin de quel cote le maitre et seigneur allait venir; son banc restait vide a l'eglise. Il etait partout; le plus petit enfant du village eut raconte au passant la gloire et le nom du jeune seigneur. Il etait capitaine a seize ans, colonel quatre ans plus tard. Il avait fait toutes les guerres malheureuses des dernieres annees de Louis XIV, toujours vaincu et se relevant toujours. A la bataille d'Hochstedt, ou il s'etait battu comme un heros, le comte de Silly avait ete fait prisonnier par les Anglais, qui l'avaient emmene dans leur ile, ou ses blessures et surtout le regret de la patrie absente eurent bientot reduit le jeune homme a desesperer de la vie. Une dame, une amie qu'il avait a la cour, s'etait inquietee enfin de ses destinees, et, grace a son intervention, le jeune homme allait revenir, prisonnier sur sa parole. On l'attendait de jour en jour, les deux jeunes filles non moins impatientes que la marquise de Silly, sa mere. Il revint enfin au milieu de la joie universelle, et la jeune Elisa, avertie a l'avance, reconnut du premier coup d'oeil le parfait cavalier dont elle avait entendu parler si souvent. C'etait un jeune homme aux yeux noirs et pleins de feu, de bonne mine et de taille haute, a la tournure militaire, a la demarche un peu grave et le front pensif. Il avait beaucoup vieilli en peu de temps; rien ne vieillit un militaire comme une guerre malheureuse. Celui-la, nous l'avons dit, etait venu a la mauvaise heure, apres M. de Turenne, apres les grandes victoires, les villes conquises, les batailles gagnees, les _Te Deum_ et les drapeaux que le victorieux va suspendre aux voutes sacrees de l'hotel royal des Invalides. "Monsieur le marechal, on n'est plus heureux a notre age," disait Louis XIV a l'un de ses generaux vaincus... Louis XIV et le marechal de Villeroi en parlaient bien a leur aise; ils avaient la gloire ancienne en consolation de la defaite presente; mais les jeunes gens, les nouveaux-nes, appeles les derniers a la gloire, ou donc etait leur consolation de n'arriver qu'a la defaite? En ces tristes pensees vivait depuis longtemps le comte de Silly. Il avait beau payer de sa personne, etre au premier rang des combattants, pousser le soldat aux ennemis, appeler de toute sa voix la victoire a son aide... il y avait toujours un moment ou il fallait ceder, reculer, repasser le fosse, incendier la ville assiegee et sortir la nuit aux petillements de ces clartes funebres. Que disons-nous? et ce moment funeste ou le plus vaillant rend son epee, et ces longs sentiers par lesquels il faut passer, conduit par la cohorte ennemie; et ces femmes, ces enfants, ces vieillards, parmi les victorieux, qui disent, vous designant d'un doigt meprisant: Voila des vaincus, des prisonniers! C'etaient la des angoisses insupportables, et M. de Silly, porteur d'une epee qui ne lui appartenait plus, rentra chez lui triste, abattu, la tete courbee, imposant silence aux cris de joie. Il baisa la main de sa mere sans mot dire, et dans les bras de son pere il pleura. Le pere aussi pleurait la gloire passee; il avait, par pitie pour son fils, detacha de sa poitrine sa croix de Saint-Louis. Ce retour, qu'elles s'etaient figure superbe et triomphant, avait frappe de stupeur les deux jeunes filles, et, chose encore plus etrange (elles etaient a peu pres du meme age, de la meme taille, et les traits de Mlle de Silly avaient un peu grossi), le jeune colonel prit Elisa pour sa soeur, et sa soeur pour l'etrangere. Il embrassa tendrement la premiere, il salua poliment la seconde, et ne voyant pas que celle-ci rougissait, que celle-la restait interdite, il s'enferma dans un cabinet plein de livres, ou il se tenait chaque jour, triste et silencieux, lisant les guerres de Thucydide, les _Commentaires_ de Cesar ou les livres de Polybe. Il etudiait aussi les grands capitaines; a chaque bataille gagnee il poussait un profond soupir. C'est ainsi qu'il menait une vie austere et serieuse au milieu de ses livres, cherchant la solitude, le visage couvert d'une sombre tristesse. Etonnees et bientot fachees de son indifference, les deux jeunes filles en murmurerent chacune de son cote; bientot celle-ci fit a celle-la la confidence que si son frere ne l'avait pas reconnue, elle, de son cote, avait grand'peine a reconnaitre son frere dans ce beau tenebreux. "Quand il a quitte, disait-elle avec un gros soupir, la maison paternelle, il etait tout ce qu'il y a de plus alerte et de plus joyeux; il ne parlait que de batailles et de victoires; il ecrivait des sonnets et des chansons; il aimait la chasse, et, le dimanche, il dansait sous l'orme avec les villageoises. Si parfois le violoneux du pays manquait a la fete, eh bien, M. mon frere envoyait chercher son violon et nous faisait danser. En ce temps-la, il portait de beaux habits brodes, les cheveux boucles; il n'avait pas de moustache; en revanche, une plume a son chapeau rappelait le blanc panache de la bataille d'Ivry. On n'entendait que sa voix dans la maison, que ses appels dans les bois... On m'a change mon frere! Il ressemble a quelque Anglais puritain du temps de Cromwell. On viendrait me dire qu'il s'est fait huguenot, je ne m'en etonnerais point." Tels etaient les discours de Mlle de Silly a sa jeune camarade, et celle-ci, opinant du bonnet, ne songeait guere a prendre en main la defense de ce beau cavalier, dont la conduite lui semblait veritablement plutot d'un rustre et d'un mal eleve que d'un porteur d'epee et d'un gentilhomme. Or ces deux jeunes personnes, qui se croyaient bien seules, se faisaient leurs confidences, assises sur les marches d'un pont rustique a l'extremite du parc, au murmure de l'eau transparente, et celle-ci, non plus que celle-la, etait loin de se douter que le jeune homme ecoutait malgre lui leur conversation sous l'arche du pont ou il s'etait arrete pour voir l'eau couler, ce qui est le signe d'un vrai penchant a la reverie. A la fin, quand elles eurent bien debite toutes leurs censures, elles s'en revinrent au logis en se tenant par la taille, et l'on voyait a leur attitude que la conversation interrompue avait repris de plus belle. --Ah! se disait M. de Silly, quand on est battu quelque part, on l'est partout, et le jour que voici m'apporte une defaite de plus. Cependant, a l'heure du souper, il entra d'un visage plus riant que d'habitude, et quand il eut salue son pere et sa mere, il fit une belle reverence aux jeunes dames. Le repas fut gai; le vieux seigneur etait dans ses bons moments, et comme il etait grand amateur de proverbes, il en lacha deux ou trois coup sur coup au grand contentement des convives. --Vous riez, disait-il, vous feriez mieux d'etre un peu serieux. Le proverbe est l'echo de la sagesse des nations. --Monseigneur, repartit le comte de Silly, cette sagesse des nations se trompe assez souvent, j'en suis fache pour elle. Encore aujourd'hui, elle en fait de belles avec moi, la sagesse des nations! Il est ecrit: _A bon entendeur salut..._ J'ai entendu d'etranges choses sur mon compte, et qui sortaient cependant de charmantes bouches. Oui-da, je suis un rustre, un manant, un aveugle, un mal eleve, que dis-je? un huguenot! Et puis si mal vetu, si mal poli et triste a l'avenant. A chaque mot qu'il disait, pensez donc si la confusion des jeunes filles etait grande, et la vive rougeur qui leur montait a la joue! Elles eussent encore ete sur le pont, qu'elles se seraient jetees a l'eau la tete la premiere. --Eh bien, la, reprenait le marquis, vous n'avez pas la chance heureuse, mon cher fils; a votre age, et tourne comme vous l'etes, le moindre echo vous devrait etre indulgent et facile. Il disait de si belles choses a l'heure ou le roi mon maitre et moi nous n'avions que vingt ans. Telles furent les confidences de Mlle de La Valliere au moment ou passait Sa Majeste non loin du bosquet des demoiselles d'honneur. Qu'il entendit de belles choses! --Soyez sur, Monsieur, reprit le colonel de Silly, qu'elles avaient vu tout au moins la silhouette du roi, ou qu'une branche indiscrete avait craque sous ses pas. Si Sa Majeste eut ete bien cachee dans le bosquet de Latone, elle eut peut-etre entendu des verites aussi cruelles... Mais quoi! la verite est si belle, elle a tant de charmes, s'il en faut croire la sagesse des nations. Naturellement, Mlle de Silly fut la premiere a revenir de son trouble, et reprenant bientot l'offensive: --_Il n'y a que la verite qui offense_, reprit-elle avec un beau rire, et _qui se sent morveux se mouche_, a dit la sagesse des nations. Elle etait fine et piquante, Mlle de Silly, et quoiqu'il en soit, a dater de ce moment, la glace fut rompue entre le jeune homme et les deux jeunes filles, et la bonne harmonie une fois etablie, ils se promenerent et causerent comme de vieux amis, la jeune Elisa prenant sa part de ces douces et honnetes gaietes. [Illustration: Sur les marches du pont.] Ainsi se fut passee en ces innocents loisirs toute la belle saison; mais un jour, comme on venait de seller les chevaux pour une longue promenade, une chaise de poste, couverte de poussiere, entrait dans la cour du chateau. Les gens de la maison, deja reunis sur le perron, virent descendre un homme entre deux ages et tout semblable a quelque abbe de cour qui eut ete capitaine d'infanterie avant d'entrer dans les ordres. Il avait la taille haute et la tete belle; il portait le rabat, et ses bottes etaient eperonnees. Sa demarche aisee annoncait un homme de cabinet. C'etait l'abbe de Vertot lui-meme, un historien plein d'esprit, d'eloquence, intelligent, avec toutes les qualites de l'historien, moins cette qualite supreme dont nous parlions tout a l'heure, la verite. Il s'inquietait beaucoup moins d'etre vrai que d'etre interessant, rare et curieux; pour peu que les materiaux de son histoire fussent a sa portee, il s'en servait tres volontiers; mais s'il fallait consulter les chartes anciennes, chercher dans la poussiere des bibliotheques un document precieux, notre historien s'en passait plus volontiers encore. Un jour qu'on lui avait promis un recit authentique du siege de Malte: --Ah! dit-il, vous venez trop tard, _mon siege est fait_. La sagesse des nations a pieusement recueilli cette belle parole de l'abbe de Vertot, et elle en a fait un proverbe. Le jour dont nous parlons, il arrivait tout courant de Paris, porteur d'une grande nouvelle: --Ami, dit-il au jeune homme, on chante aujourd'hui le _Te Deum_ de la paix. Cette fois vous etes libre, et je vous apporte, avec la croix de Saint-Louis, l'ordre de regagner votre regiment, et, s'il vous plait, nous partirons ce soir. A cette nouvelle inattendue on eut vu briller un eclair dans les yeux du jeune homme; il avait en ce moment six coudees, la taille des heros d'Homere, et remettant a son pere cette croix militaire qu'il avait si bien gagnee:--Accordez-moi, lui dit-il, l'honneur de la recevoir de vos mains. Le vieux seigneur, d'une main tremblante d'emotion, posa la croix de Saint-Louis sur la poitrine de son fils, et lui-meme il reprit ce cordon rouge dont il s'etait depouille pour ne pas ajouter a l'humiliation de son enfant. Mais ce fut en vain que le pere et la mere priaient le jeune homme de rester encore au chateau rien que le temps de feter sa gloire; en vain que les jeunes filles le supplierent, de leurs regards muets, de ne point partir si vite: il petillait d'impatience; il ne savait comment contenir sa joie; il baisait les mains de son pere et de sa mere en leur disant: "Laissez-moi partir." Il se voyait deja a la tete de son regiment; ou bien il allait saluer le roi a Versailles au sortir de la messe, et le roi l'invitait a Marly; si c'etait le soir a son grand coucher, le roi lui faisait donner le bougeoir, et il eclairait Sa Majeste jusqu'au seuil de sa chambre; enfin, tous les reves que peut faire un jeune homme un instant vaincu, prisonnier, desarme, qui tout d'un coup se voit rappele sous les drapeaux par la grande voix de la guerre. Il partit donc, accordant a peine un dernier regard a ses deux jeunes camarades, qui le regardaient comme on regarde en songe. --Il s'en va comme il est venu, disait Elisa a Mlle de Silly. --Bonsoir a sa compagnie, ajoutait Mlle de Silly. Je ne serai pas longue a me consoler. Elle songeait qu'en effet son mariage etait arrete avec un jeune seigneur du voisinage, et que son mari l'accompagnerait dans les grands pres, sous les vieux arbres, le long des charmilles auxquelles Elisa disait adieu tout bas pour ne plus les revoir. Et comme il est ecrit _qu'un malheur ne vient jamais seul_, quelques jours apres le depart du jeune colonel, Mlle Elisa de Launay recut une lettre du couvent dans lequel elle etait reine, et qu'elle comptait rejoindre avant peu. Elle ouvrit en tremblant cette lettre dont l'ecriture lui etait inconnue, et, la malheureuse! les maternelles paroles auxquelles elle etait habituee, l'affectueux appel qui lui venait de sa chere abbesse et de sa digne soeur, etaient remplaces par des paroles severes et par un commandement formel de ne pas rentrer dans l'abbaye. Helas! la chere abbesse etait morte; elle laissait la maison endettee a tel point, que sa propre soeur etait forcee d'en sortir. Les autres religieuses, dont la dot etait perdue en grande partie, avaient ete recueillies dans les abbayes voisines par les soins de l'archeveque de Rouen, le propre frere de M. de Colbert. Ainsi desormais, pour la triste Elisa plus d'asile. Hier encore elle allait de pair avec les plus nobles filles du royaume, aujourd'hui la voila seule, abandonnee et sans autre espoir que la servitude. Hier encore elle avait tant d'amis et comptait tant de protections! aujourd'hui, voici tout ce qui lui reste: un peu d'argent pour se rendre a Paris et une lettre de Mme de Gien, la survivante des deux soeurs, pour Mme l'abbesse des Miramiones, la digne fille de cette aimable et charmante Mme de Miramion, que feu M. le comte de Bussy-Rabutin avait enlevee en plein bois de Boulogne, avec l'aide et l'appui de Mgr le prince de Conti. Mais la vaillante femme, au fond de ce carrosse plein de tenebres et de menaces, s'etait resignee en chretienne, et quand elle entra dans le chateau de son ravisseur, comme elle vit sur la muraille un crucifix, elle attesta la sainte image, et prit a temoin Bussy lui-meme qu'elle n'aurait plus d'autre epoux que Notre-Seigneur Jesus-Christ. Bussy courba la tete et reconduisit Mme de Miramion chez elle, implorant son pardon, qu'elle lui accorda par charite; et ce fut heureux pour le comte de Bussy, le roi l'eut fait jeter a la Bastille pour le reste de ses jours. [Illustration: Mlle de Launay.] Mme de Miramion etait morte dans l'exercice austere des plus fortes et des plus genereuses vertus, apres avoir fonde un admirable asile ou les jeune filles sans fortune et les pauvres veuves desheritees trouveraient aide et protection. Ce lieu d'asile prit le nom de sa fondatrice, et les dames s'appelaient les _Miramiones_. C'est en ce lieu que l'orpheline etait appelee par le voeu de sa mere adoptive autant que par sa pauvrete. II Le coup fut rude, et la pauvre abandonnee eut un eblouissement a la lecture de cette lettre funebre; heureusement que son ame etait forte et que toutes ces gateries maternelles n'avaient pu en affaiblir la trempe. Aussi, bientot calmee, elle considera de sang-froid sa situation et la contempla, sinon avec courage, au moins sans desespoir. Ce qu'elle comprit tout de suite, meme dans les regards de Mlle de Silly, c'est qu'en ce grand naufrage elle ne pouvait compter que sur sa prudence et sa resignation. La route etait longue et difficile, en ce temps-la, de la province de Normandie a la grande ville, et le premier soin de la jeune fille, apres avoir cherche mais en vain une compagne, fut de prendre un habit qui lui permit d'etre inconnue. Elle partit vetue en paysanne, et Mlle de Silly lui dit adieu sans trop d'emotion. Le carrosse de voiture (on parlait ainsi en ce temps-la) etait un vieux coche attele de vieux chevaux qui marchaient une demi-journee, et chaque soir les voyageurs couchaient a l'auberge. Ils ne firent pas grande attention a la jeune Normande, et meme, au second jour de ce long voyage, elle fut pour ainsi dire adoptee par une vieille dame qui lui servit de chaperon. En ce moment la France entiere etait occupee de la maladie a laquelle le vieux roi Louis XIV devait succomber. Les voyageurs demandaient, a chaque relais, quelles etaient les nouvelles de Sa Majeste, non pas que le roi fut encore populaire, il y avait deja longtemps que l'amour du peuple s'etait retire de sa personne; mais si grande etait la majeste royale, elle tenait tant de place en ce bas monde, qu'un si grand prince ne pouvait pas disparaitre apres un si long regne, sans que le royaume entier s'inquietat d'un pareil changement dans ses destinees. Dans les auberges les plus infimes, les charretiers eux-memes s'informaient de la sante du monarque. Un soir, a la couchee, il y avait dans un cabaret des hommes d'assez pietre mine, et plus semblables a des brigands qu'a des philosophes, qui, apres avoir parle du roi, se mirent a disputer sur la pluralite des mondes, aux grands etonnement et contentement des voyageurs. Au bout de huit jours de cette course a travers monts et vallees, le carrosse arriva au _Plat d'Etain_, qui etait, comme on sait, le but supreme et le rendez-vous de tous les nouveaux venus dans Paris. Aussitot arrivee, la vieille dame qui semblait avoir adopte la jeune orpheline, lui fit a peine un signe de tete et disparut dans le detour de ces carrefours pleins de tumulte. Elle avait si grand'peur, cette dame prevoyante, de se charger d'une infortunee qui lui avait raconte naivement qu'elle ignorait ce qu'elle allait devenir! Deja la nuit tombait, le temps etait a la pluie, et la maison des Miramiones se trouvait a l'autre bout de Paris. Mlle de Launay, portant sous son bras le peu de hardes qu'elle avait sauvees, se mit a marcher d'un bon pas vers les hauteurs du quartier Saint-Jacques; arrivee a la porte hospitaliere de cette maison ou se cachait sa derniere esperance: --Ah! ma pauvre soeur, s'ecria la soeur touriere, n'allez pas plus loin; vous venez dans un lieu habite par la famine et par la peste. En effet, le pain manquait dans cette enceinte autrefois opulente, et la petite verole y causait les plus grands ravages. Toute autre eut recule devant ce double danger du pain qui manque et de la contagion. --A la grace de Dieu, ma bonne soeur, repondit la jeune voyageuse; j'arrive ici pour trouver et pour donner de bons exemples. Je suis chretienne et j'ai du courage; ouvrez-moi, je suis des votres. La bonne soeur, deja frappee, ouvrit la porte a cette aventuriere de la charite, et mourut dans ses bras trois jours apres. Voila ce qui s'appelle entrer dans le monde sous de bons auspices. "Ou dessus ou avec," disait une mere spartiate a son fils en lui remettant son bouclier. On eut dit que Mlle de Launay obeissait a cette voix severe; morte ou vivante, elle devait sortir de cette abbaye entouree d'honneurs et de respects. Cependant, sous les voutes de ce palais de Versailles bati de ses mains pour l'eternite, le roi se mourait, fierement et royalement, comme il avait fait toutes choses. Il savait que son mal etait incurable, et pourtant, dans son attitude et dans son regard, le plus habile homme n'aurait pu voir que le calme et la majeste. Dans son antichambre attendait, mele a la foule des courtisans de l'Oeil-de-Boeuf, l'ambassadeur de Perse, et le roi, monte sur son trone, le recut comme autrefois dans les meilleurs jours de sa vigoureuse sante. Il y eut grand appartement le soir et grand couvert, et la presentation de deux nouvelles duchesses; les vingt-quatre violons jouerent des sarabandes, au grand etonnement du premier medecin Fagon et du premier chirurgien Marechal. Le coucher du roi ne fut pas avance d'une heure. Le lendemain de cette reception d'ambassadeur, le roi tint conseil d'Etat et soupa dans sa chambre, apres avoir joue avec les dames. Ainsi, chacun de ses derniers jours, Sa Majeste fut a l'oeuvre, presidant tantot le conseil d'Etat, tantot le conseil des finances, recevant l'un apres l'autre chacun de ses ministres, et tenant de grandes conferences avec Mme de Maintenon, le duc de Noailles, M. le chancelier, avec le duc du Maine et parfois M. le duc d'Orleans. Tel etait _ce Jupiter mourant_, calme et resigne, et, comme il vit pleurer un de ses valets de chambre: "Avez-vous pense, lui disait-il, que j'etais immortel?" Il mourut. Peu de gens le pleurerent parmi tous ces hommes qui toute leur vie etaient restes agenouilles devant sa toute-puissance. Alors une voix se fit entendre en toute l'Europe: Le roi est mort! Le monde entier l'appelait le _roi_, sans jamais dire: le roi de France. A sa mort cependant, il y eut dans tout son royaume un grand soupir d'allegeance; on etait las de cette grandeur; la France soupirait apres la chose inconnue, et ne regretta point cette vieillesse austere et silencieuse, abimee en toutes sortes de contemplations, d'inquietudes et de repentirs. Pendant que l'on portait en grande pompe aux caveaux de Saint-Denis ce vieux roi chretien; pendant que Massillon, le pretre eloquent de l'Oratoire, ecrivait cette oraison funebre du roi Louis le Grand, dont la premiere ligne est sublime et digne de Bossuet: _Dieu seul est grand, mes freres!_ le couvent des Miramiones revenait peu a peu a la douce lumiere du jour. Un peu d'esperance et d'abondance etait rentre dans ces pieuses demeures, et sitot qu'il fut permis a ces infortunees de rendre graces au ciel de leur delivrance, prosternees aux pieds des autels, le nom de Mlle de Launay se trouva sur leurs levres reconnaissantes. Tant que la fievre avait sevi, la nouvelle recluse n'avait pas quitte le lit des malades; elle etait l'esperance et la consolation; elle fermait les yeux eteints; elle relevait par ses douces paroles les ames abattues; les jeunes filles disaient: Ma soeur! les reverendes meres lui disaient: Ma fille! et lorsqu'enfin elle parla de quitter cet asile dont elle avait ete la providence, helas! que de gemissements et de larmes: "Vous partez! vous nous quittez! nous ne vous verrons plus!" On eut dit que la ruine et la misere allaient revenir dans ces murailles desolees. Mais quand elle eut declare sa volonte formelle, alors toutes ces dames tinrent conseil pour savoir a qui donc elles adresseraient cette fille adoptive. A la fin, il y en eut une, entre autres, qui proposa d'adresser l'orpheline a une dame qui avait appartenu jadis a la belle duchesse de Longueville, une des reines de Paris. Elle s'appelait Mme de La Croisette; elle etait bien vieille, et vivait bien loin du monde, apres avoir ete la grace et l'ornement des meilleures compagnies. Que de belles histoires cette vieille dame avait entrevues! que de mysteres elle avait gardes dans sa memoire! Avec quel zele et quelle ardeur elle parlait de son ancienne maitresse, une digne fille des Conde, l'amie et la complice du cardinal de Retz, heroine de la Fronde, avec tant d'esprit que son pere, le grand Conde, n'en avait pas davantage, et que M. le duc de La Rochefoucauld s'inclinait quand il fallait repondre a Mme la duchesse de Longueville. De ces bonnes gens, pleins de souvenirs, on tire assez volontiers tous les services qu'ils peuvent rendre; il ne s'agit que d'etre attentif a leurs discours et d'ecouter patiemment leurs plus belles histoires. Ainsi l'on fit pour Mme de La Croisette, et quand la dame eut parle tout a l'aise du temps passe; quand elle eut celebre les victorieuses et les conquerants d'autrefois: M. de Turenne et Mme de La Fayette, elle finit par comprendre enfin qu'on la priait de venir en aide a une honnete et vaillante personne, courageuse et bienseante, qui cherchait quelque bonne maison ou elle voulait entrer comme demoiselle de compagnie ou gouvernante de quelque jeune enfant. La bonne Mme de La Croisette, qui naturellement etait tournee du cote de l'esprit (une habitude qu'elle avait prise dans les salons de l'hotel de Soissons), apres avoir bien cherche a qui donc elle pouvait adresser sa protegee inconnue, imagina de la recommander au plus rare et plus charmant esprit parmi les survivants du dix-septieme siecle, a M. de Fontenelle. Il etait, certes, de bonne race, et bien fait pour accorder une protection honorable, etant le propre neveu du grand Corneille, et, par la moderation de sa vie et la grace de son discours, l'ecrivain le plus accompli de cet age intermediaire entre les chefs-d'oeuvre anciens et les efforts tout nouveaux de l'esprit. Il etait la prudence en personne et la sagesse meme; un peu trop sage, il disait que si sa main droite etait remplie de verites, il n'ouvrirait pas sa main droite. Ajoutez qu'il etait affable et bienveillant, estimant les hommes, et cependant les connaissant et les voyant tels qu'ils sont. Il n'aimait que la bonne compagnie; il lui appartenait tout entier: il en savait la langue, il en connaissait les usages. De toutes les grandes maisons, il savait les alliances, les parentes, les amities meme les plus lointaines; ainsi, quand il parlait dans un salon, au milieu de l'attention universelle, il etait sur de ne blesser personne. Il marchait, a pas lents et prudents, sur le chemin de la vieillesse et ne semblait pas la redouter. Cet homme est un des grands exemples de la force et de l'autorite du bel esprit. Il ne heurtait personne; au contraire, il se derangeait volontiers pour faire place aux plus presses d'arriver, et l'on ne comprenait guere comment il faisait pour arriver toujours le premier. Il avait un doux rire, une voix claire ou vibrait une douce ironie. Il etait tres savant, tres intelligent, tres cache. Ne l'abordait pas qui voulait. Les ambitieux lui faisaient peine, et les avares lui faisaient peur; les malhonnetes gens lui faisaient pitie. Avec cela, un grand soin de sa personne, un grand respect de soi-meme, et le plus profond mepris pour l'injure et le mensonge. Il mourut presque centenaire. Apres sa mort, on trouva dans les greniers du Palais-Royal, qu'il habitait, quatre ou cinq caisses enormes toutes remplies de brochures, pamphlets, journaux, _nouvelles a la main_, et des milliers de feuilles que l'on avait ecrites pour le chagriner et dont il n'avait pas ouvert une seule. Il regnait sur deux academies; il avait ecrit des idylles charmantes, ou l'on ne voyait que bergeres enrubannees et bergers en bas de soie, en talons rouges. Dans les bergeries de M. de Fontenelle rien ne manque... "Il y manque un loup," repondait Mme Deshoulieres. Tel etait l'homme ingenieux et le protecteur charmant qui devenait l'arbitre de Mme Elisa de Launay. M. de Fontenelle avait obtenu de Mgr le duc d'Orleans, qui l'honorait d'une amitie sincere, un appartement dans le Palais-Royal, que le prince habitait de preference a toutes ses maisons. C'etait au Palais-Royal, dans cette vaste et splendide habitation, tout empreinte encore de la grandeur de M. le cardinal de Richelieu, que le prince aimait a trouver un asile, a chercher un refuge loin des regards jaloux du vieux roi et de Mme de Maintenon; et maintenant que le duc d'Orleans etait regent de France, l'unique arbitre de la fortune et des honneurs, c'etait encore le Palais-Royal qu'il preferait meme au chateau de Versailles. A Versailles, il etait un etranger; chaque appartement lui rappelait une disgrace, une humiliation, un eloignement des courtisans, race abjecte, habituee a composer son visage sur le visage du maitre. Au contraire, ici, chez lui, dans ce Paris qui l'aimait pour sa bonne grace et pour son bel esprit, M. le regent se trouvait a l'aise. Il s'etait entoure des artistes, des ecrivains, des philosophes, car deja la philosophie etait a la mode, et si trop souvent ses petits soupers eussent deplu aux hommes graves, rien n'egalait sa bonhomie et son charme aussitot qu'il se sentait en belle et bonne compagnie. Il avait veritablement plusieurs des grandes vertus et plus d'un vice du roi Henri IV, son aieul; seulement sa main etait plus ouverte; il donnait volontiers; il secourait les vieillards, il encourageait les jeunes gens; il faisait peu de cas de l'etiquette. En meme temps que Fontenelle, il logeait dans sa maison Coypel, un grand artiste; Audran le graveur; le poete La Fare, le musicien Campra, et le joueur de flute Decoteaux. Il aimait a les entendre, a les voir; poete avec le poete et musicien avec les musiciens, il faisait les dessins pour le graveur, et de la chimie avec Homberg le chimiste. C'etait un esprit inventif, curieux, habile, ingenieux, osant tout et ne doutant de rien. Tel il etait; son charme etait partout, dans ces murs ou il entassait les merveilles sur les merveilles: marbre, airain, tableaux, medailles, et les plus beaux livres qu'il pouvait trouver a son usage. En meme temps il lui semblait qu'en se rapprochant du peuple de Paris, il en comprenait plus vite et beaucoup mieux les passions, les besoins, les esperances. Il aimait le peuple, il tenait a sa faveur; il disait que Versailles etait deja bien loin des grands faubourgs. Pas un politique en ce moment, dans l'Europe entiere, n'etait plus actif et plus occupe que M. le regent. De cette grandeur inattendue et pour lui si nouvelle, qui lui etait echue en partage aussitot que le Parlement de Paris eut casse le testament de Louis XIV, M. le regent avait profite pour vivre, un peu plus qu'il n'avait fait jusqu'alors, en vrai bourgeois de Paris. Toutefois, ses favoris, ses amis et surtout son commensal M. de Fontenelle, avaient gagne a ces changements une certaine apparence d'autorite qui ne lui deplaisait pas. M. de Fontenelle recut poliment d'abord, et bientot avec bienveillance la jeune personne que lui adressait Mme de La Croisette. Il fut touche de sa modestie et charme de ce beau regard sincere et vrai qui promettait tant de reconnaissance et de respect. Et quand la jeune fille, enfin un peu remise de son emotion, se fut assise a cote du celebre ecrivain: --Vous voila, lui dit-il, bien abandonnee et malheureuse de bonne heure, et je ne saurais vous dissimuler que mon amie Mme de La Croisette est une tete volage. Ainsi prenez garde; ecoutez-moi; n'acceptez pas toutes les recommandations et toutes les protections. Si j'obeissais, moi qui vous parle, aux recommandations qui me sont faites, je vous presenterais a Mme la duchesse d'Orleans, qui est une mechante, a Mme la duchesse de Berry, qui est une folle, et vous chercheriez votre voie a travers toutes ces vanites, tous ces orgueils, toutes ces ambitions miserables, tous ces enfantillages qui pourraient vous perdre. Allons, ne tremblez pas; nous saurons bien trouver quelque part un abri digne de votre jeunesse et de votre innocence, ajoutons: de votre courage et de votre resignation. Je serai, s'il vous plait, votre ami, et je vous chercherai une condition dans laquelle vous serez a l'abri des bruits et des vices de notre cour. Et, comme a ces sages paroles la pauvre enfant restait interdite, M. de Fontenelle ecrivait de sa main nette et prompte un billet a l'adresse de Mme la duchesse de La Ferte. --Mme la duchesse de la Ferte, disait Fontenelle a Mme de Launay, habite encore a Versailles. Portez-lui le billet que voici et tachez de lui plaire. Elle est toute-puissante, elle est sage, elle aime avant tout la simplicite et le bon sens. Permettez donc ici que je vous donne un bon conseil: c'est de ne pas ressembler au portrait que fait de vous Mme de La Croisette; elle vous donne a moi comme une savante, et moi je vous presente a Mme de La Ferte comme une ingenue. Ainsi, redoutez de paraitre une savante, ayez recours aux expressions les plus simples, et rappelez-vous que les dames les plus suivies sont contentes de rencontrer qui les ecoute. Un peu plus tard, quand vous aurez montre que vous etes habile et prudente, il vous sera permis de laisser entrevoir que vous etes une personne intelligente et d'un rare esprit. Voila comme il parlait, d'une voix douce et d'un accent penetre. Mlle de Launay, en toute hate, se rendit a Versailles. Tout chemin y menait alors; on eut dit que Versailles, meme apres la mort du roi, etait reste l'unique but des passions, des curiosites et des ambitions humaines. Deja cependant de grands changements s'etaient operes dans ces demeures royales; celui qui les remplissait de sa toute-puissance et de sa majeste n'etait plus la pour imposer ses respects voisins du culte, et les anciens courtisans des jours de gloire et de prosperite souveraine auraient eu peine a reconnaitre ce rendez-vous de toutes les obeissances et de toutes les soumissions. C'etait bien toujours le meme autel, ce n'etait plus le meme dieu. Le dieu de ceans etait un enfant timide, etonne, charmant, qui s'essayait a vivre et non pas a commander. Les habitants de ces hauts lieux, si soumis naguere et vivant dans une incessante adoration, parlaient d'une voix plus haute et se trouvaient chez eux... Tant que le vieux roi avait vecu, ils etaient chez le roi. Deja, en si peu de temps, les actions etaient moins controlees; les discours moins contenus; les courtisans relevaient la tete et pas un ne les reconnaissait. Mme la duchesse de La Ferte, dont le mari etait au service du jeune roi, s'ennuyait fort a cette cour enfantine, et son accueil se ressentit de ses ennuis. Quand elle eut bien lu et relu la lettre de M. de Fontenelle, et qu'elle eut interroge Mlle de Launay comme une reine ferait d'une sujette: --Il faut, dit-elle enfin, que M. de Fontenelle ait une grande opinion de nos merites pour nous demander une protection qu'il pouvait si bien vous accorder lui-meme. Il est tout-puissant a cette heure; il est le voisin du soleil; il voit le vrai maitre. A peine s'il nous reste assez de credit pour vous faire visiter le bosquet de Latone, ou vous faire entrer au diner du roi. Pendant ce discours, Mlle de Launay, attentive et les yeux baisses, etait plus semblable a une accusee qui attend son arret qu'a la jeune fille heureuse et libre, il n'y a pas si longtemps, dont le moindre caprice etait un ordre. Helas! qu'elle etait a plaindre, et que de peine a contenir les larmes qui roulaient dans ses beaux yeux! Mme de La Ferte eut enfin quelque pitie de cette gene; elle appela Mlle Henriette, sa suivante, et lui recommanda de promener Mlle de Launay dans les jardins, de la faire souper et de lui donner un lit pour cette nuit: --Peut-etre aurons-nous demain quelque idee et trouverons-nous une occasion de venir en aide a Mademoiselle. A ces mots, Mme de La Ferte congedia d'un signe de tete la pauvre abandonnee. Heureusement que Mlle Henriette etait bonne et qu'elle eut bientot ranime l'esperance dans le coeur de cette infortunee: --Ah! dit-elle, vous venez de la part de M. de Fontenelle, et vous etes si mal recue! Il est cependant un bon ami de Mme la duchesse; elle en parle a toute heure, elle dit: "C'est mon oracle! et quel grand esprit, comme il est bien eleve! Jamais il n'arrive ici sans me demander comment je me porte. Sans ajouter qu'il est tout a mes ordres." Eh bien, moi aussi je suis a ses ordres, et je vous adopte, et je vous dis que vous etes belle et faite pour aller a tout, parce que vous etes sage et jeune, et douce, avec beaucoup de talent. Venez avec moi, nous irons saluer Mme la duchesse de Noailles; elle est charitable, et vous consolera beaucoup mieux que ne ferait sa soeur Mme de La Ferte, qui est fiere et ne s'abaissera jamais jusqu'a proteger une fille sans nom. M. de Fontenelle a bien de l'esprit, mais moi j'ai du bon sens et j'y vois clair; je connais les bons sentiers; vous verrez Mme de Noailles, elle vous fera conter toute votre histoire, et vous en reviendrez tout encouragee. Enfin, ca vaudra beaucoup mieux que de voir jouer les eaux de nos jardins qui ne jouent plus guere, et d'assister au souper du petit roi, qui soupe d'une pomme cuite. En meme temps la bonne Henriette arrangeait les cheveux de sa jeune protegee; elle lui passait un linge mouille sur le visage, elle secouait sa robe un peu fripee: --Et maintenant vous voila tres bien, disait-elle, oui, tout a fait bien. Du meme pas elles entrerent chez Mme la duchesse de Noailles comme elle achevait d'ecrire une lettre a sa tante, Mme de Maintenon, retiree en ce moment chez ses filles de la maison de Saint-Cyr. Mme de Noailles etait aussi paisible et penitente que Mme de La Ferte etait vive et superbe. Elle sourit a l'empressement d'Henriette et tendit sa belle main a la jeune inconnue. Et quand Mlle de Launay eut rapporte a la dame les paroles de M. de Fontenelle: --Il a raison, repondit Mme la duchesse de Noailles; le Palais-Royal ne convient guere a une fille de votre condition. Je represente ici Mme de Maintenon, ma tante, et je veux faire en son nom une bonne oeuvre que je lui raconterai tout de suite, et dont elle me remerciera demain... Mon enfant, reprit-elle apres un moment de silence, maintenant que Mme de Maintenon est partie et nous a pour toujours quittes, il n'y a plus de refuge a notre cour pour une jeune fille telle que vous. Cependant j'en sais une encore, ou se sont refugies les anciens respects; je veux parler de la maison de S.A.R. Mgr le duc du Maine. Eprouve par la mauvaise fortune et cruellement depouille des honneurs que le vieux roi lui avait legues, il s'est retire dans cette maison, dans ces jardins de Sceaux, ou il aurait deja oublie toutes les injustices dont il est frappe, si Mme la duchesse du Maine en eut perdu le souvenir. Mais dans cette solitude elle est reine encore, et c'est la que je veux vous introduire. En ces lieux, tout remplis des regrets d'un temps qui n'est plus, vous vivrez modeste et cachee au milieu des bons exemples, et vous serez tout a l'aise une humble chretienne, une fidele servante, car voila votre emploi desormais. Il est humble autant que votre condition; il vous suffira, si vous etes sage. Ayant ainsi parle, Mme de Noailles remit a Mlle de Launay quelques louis d'or dont elle avait grand besoin, et son nom, rien que son nom sur une carte, a l'adresse de M. de Malezieu. Mlle de Launay baisa la main qui lui etait tendue, et se retira le coeur plein de reconnaissance, mais bien triste et bien malheureuse. "Ou donc s'arreteront, pensait-elle, toutes ces epreuves!" et, confuse, elle lisait et relisait le nom de M. de Malezieu. Le lendemain, de tres bonne heure, elle prit conge de Mlle Henriette, et lui voulut faire accepter un de ses louis d'or; mais celle-ci, l'embrassant tendrement: --Gardez votre or, disait-elle; il est vrai que voila bien longtemps que je n'ai eu de l'argent de ma maitresse, mais du moins j'ai une condition, et vous cherchez encore la votre. Encore une fois, adieu; n'ayez pas d'orgueil, soyez soumise et priez Dieu. Mlle de Launay partit de Versailles sans avoir eu l'honneur de revoir Mme la duchesse de La Ferte. Tout dormait dans ce vaste chateau; le temps n'etait plus ou les courtisans, arrives avant le jour pour saluer le maitre a son reveil, attendaient le bon plaisir du concierge, et grattaient a sa porte avec autant de respect que s'il eut tenu les clefs des grands appartements. III M. Nicolas de Malezieu etait une facon de grand seigneur. Il etait un des membres ecoutes de l'Academie francaise; il etait a la cour de Sceaux, chez M. le duc et chez Mme la duchesse du Maine, un peu moins qu'un ami, beaucoup plus qu'un serviteur: il etait l'homme indispensable. Il donnait l'exemple et le mouvement a cette cour brillante, ou tous les mecontents trouvaient un facile accueil, pourvu qu'ils fussent gens de merite et d'esprit. Les hommes prenaient l'avis de M. de Malezieu s'il s'agissait de quelque bel ouvrage de l'esprit; il etait consulte pour les batiments, pour les jardins, pour le theatre et pour le salon. Son bon gout faisait autorite meme pour les parures et les ajustements de Mme la duchesse du Maine. On disait generalement: _Le maitre l'a dit!_ aussitot que M. de Malezieu avait prononce son arret dans une discussion. Il etait le canal de toutes les graces, le conseiller intime et la voix sans appel. Et comme, heureusement, cet homme etait juste et bienveillant, affable a beaucoup de gens, accessible a tous, chacun trouvait que son joug etait leger, et l'acceptait parce qu'il etait juste. Ajoutez que par lui-meme il etait riche, et qu'il se passait volontiers des graces et des bienfaits de M. le duc et de Mme la duchesse du Maine, et Dieu sait s'ils acceptaient sans conteste cette independance qui ne leur coutait rien. Ils avaient depense dans l'entretien de leur orgueil beaucoup plus d'argent qu'il n'appartenait meme a des princes du sang royal, surtout depuis que le roi etait mort, et ils furent longtemps a comprendre comment il se faisait que le tresor de la France, epuise par les prodigalites du dernier regne, se trouvat desormais ferme a ceux que La Bruyere appelait _les fils des dieux_. M. de Malezieu habitait, au milieu du parc de Sceaux, une maison tres jolie qu'il avait arrangee a sa convenance, et ce fut la qu'il recut Mlle de Launay, au milieu d'une assez grande foule qui remplissait ses antichambres. Il fit d'abord une assez mediocre attention a l'inconnue, et le nom de Mme la duchesse de Noailles ne fut pas tout d'abord une recommandation toute-puissante. Helas! ces Noailles, les rois de la cour de Louis XIV, avaient etrangement perdu de leur credit depuis que Mme de Maintenon s'etait retiree a Saint-Cyr; mais quoi! ce mauvais mouvement aussitot passe, M. de Malezieu en rougit au fond de l'ame, et sa bonne volonte se trouvant appuyee des merites et des grands yeux de Mlle de Launay: --Soyez la bienvenue, lui dit-il, je vous presenterai tantot a Mme la duchesse du Maine, et j'espere un peu qu'a ma consideration elle vous sera propice. Elle aime a s'entourer d'intelligence et de jeunesse, et votre air lui plaira tout d'abord. Cependant soyez forte et courageuse; il ne s'agit pour vous, Mademoiselle, que d'une humble fortune, et, malgre tous vos merites, j'ai bien peur que vous ne depassiez jamais l'antichambre de notre princesse. Au fait, reprit-il, avec ces princes on ne sait jamais si l'on ne fera pas une grande fortune en vingt-quatre heures. Essayez donc, et comptez sur moi. Le soir meme, en effet, M. de Malezieu, autorise par Mme la duchesse du Maine, eut l'honneur de lui presenter la timide et tremblante Mme de Launay. Certes, elle avait grand besoin de courage; mais sa timidite redoubla lorsqu'elle vit que son protecteur se courbait jusqu'a terre en presence de cette quasi-reine. A peine la princesse honora d'un coup d'oeil cette humble servante, et elle passa dans ses appartements sans lui expliquer l'office qu'elle en attendait. M. de Malezieu, de son cote, avait tres bien compris qu'il presentait a Mme la duchesse une servante. Ainsi la voila perdue en cette grande maison, sans un ami qui la rassure ou qui lui donne un bon conseil. Il y avait a Sceaux trois tables; la table des maitres, celle des officiers, la table des valets: a cette derniere table elle prit place, elle se contint pour ne pas laisser voir sa tristesse. Une femme de la garde-robe en eut pitie et l'encouragea; puis, s'etant informee, elle revint en grand triomphe annoncer a sa nouvelle camarade qu'elle etait attachee a la personne de Mme la duchesse du Maine en qualite de troisieme femme de chambre, et qu'elle coucherait avec les femmes de la princesse, a l'entre-sol. Au compte de la vieille dame, c'etait la, pour la nouvelle venue, une fortune inesperee, et deja, pour commencer, Mme la duchesse du Maine avait commande que Mlle de Launay lui presentat son eventail. C'etait un soir de grand appartement; cent visiteurs, les plus huppes de l'ancienne cour: ducs et pairs et cordons bleus, parmi lesquels s'etaient faufiles plus d'un cordon rouge, entouraient les tables de jeu, M. du Maine etant beau joueur et perdant l'or a pleines mains. Le jeu, en ce temps-la, faisait de grands ravages parmi les fortunes les mieux etablies; les plus grands seigneurs jouaient sur une carte leur revenu d'une annee, et les dames les plus qualifiees, quand leur bourse etait vide, n'avaient pas bonte de jouer sur leur parole. Il a cela d'horrible encore, le jeu, qu'il egalise toutes les conditions. A la table ou ces grands seigneurs s'abandonnaient a leur frenesie, il y avait un vieillard, en habit bleu de ciel brode d'or, dont les boutons brillaient comme des diamants; ses dentelles, son justaucorps en satin, ses bas de soie et ses talons rouges indiquaient un vieux marquis de l'Oeil-de-Boeuf; son attitude hardie et ses grands gestes, sa voix imperieuse et plus haute que d'habitude, indiquaient un comedien. C'etait Baron, le disciple ingrat, le fils adoptif de Moliere. Il etait, ce Baron, un comedien de genie; il ecrivait des comedies a ses heures perdues; il s'escrimait volontiers de l'epee et du bel esprit. Au demeurant, vantard, joueur, familier, prenant au serieux son sceptre et son trone. Un soir qu'il jouait avec S.A.R. le prince de Conti: "Cent louis, dit-il, pour le prince de Conti.--Va pour Germanicus, repondit Son Altesse Royale;" et Baron fut le seul qui ne comprit pas la grace et l'exquis de cette inutile lecon. Il s'etait faufile dans les fetes de Sceaux par la comedie, et plus d'une fois il eut l'honneur de donner la replique a Mme la duchesse du Maine. Il y avait dans un coin de ce salon, assises sur des bergeres dignes du salon de la reine a Versailles, une vingtaine de dames tres parees, et, sur des tabourets, a leurs pieds, des poetes et de jeunes seigneurs qui causaient avec les dames. Au milieu du cercle, et sur un fauteuil, etait assise Mme la duchesse du Maine, et, debout, pres d'elle, un jeune officier, qui lui racontait des choses plaisantes, s'il en fallait juger par le rire eclatant de la princesse. Or ce fut en ce moment que Mlle de Launay, toute confuse et troublee au murmure etincelant de cet esprit qui petillait sous ces lambris dores et charges de peintures, entra d'un pas tremblant, et tenant a la main un plateau en laque, sur lequel etait pose l'eventail de Son Altesse. Et comme en ce moment la princesse etait attentive au discours du jeune officier, Mlle de Launay attendit le bon plaisir de sa maitresse. O surprise, et quelle humiliation! Justement le jeune homme ici present, ce prince _Bel a voir_, le familier de cette maison princiere, etait M. de Silly. Il avait rencontre de tout temps dans M. le duc du Maine un protecteur; il etait un officier de ses gardes, et la princesse aimait a l'entendre causer. A l'aspect de cette jeune fille un instant l'amie intime de sa soeur, de cette demoiselle qui avait vecu sous son toit comme une egale avec son egale, et reduite aujourd'hui a cette honteuse servitude, il palit, pendant que la rougeur de la honte montait au front de cette elegante personne. Eh bien, la princesse ne vit rien de ce petit drame, et, d'un beau geste, elle dit au jeune homme: "Ayez la bonte, Monsieur, de me donner mon eventail." M. de Silly prit le plateau des mains de sa jeune amie, qu'il semblait ne pas reconnaitre, et il presenta le plateau a la duchesse: "Non, dit-elle, pas ainsi; c'est votre privilege et votre droit, Monsieur, de prendre l'eventail sur le plateau et de me l'offrir de la main a la main." Sur quoi Mlle de Launay se retira a pas lents; son sacrifice etait consomme. Cette belle et delicieuse maison de Sceaux, vous ne sauriez la reconnaitre a ses ruines. Une revolution, qui a fait tomber les tetes les plus hautes et renversa les plus somptueux edifices, a traverse, sans pitie et sans respect, ce monceau fastueux de toutes les splendeurs. Palais renverse, marbres brises, arbres deracines, bosquets, charmilles, prairies, fontaines, kiosques, vastes etangs, eaux plates et jaillissantes, tous ces miracles de la fortune et de la faveur ont disparu comme une vaine poussiere. La _bande noire_ a vendu jusqu'aux plombs enfouis dans la terre; elle a vendu la longue avenue; elle a change en fagots les vieux hetres, sous lesquels tant de graces et de beautes se tenaient assises, devisant entre elles des poetes, des romanciers, des nouvelles comedies et des ballets de Versailles. Qui se promene aujourd'hui dans ce vaste emplacement, si bien dispose pour tous les plaisirs de la vie heureuse, aurait peine a reconnaitre en ces broussailles la creation de M. de Colbert, maitre absolu, non moins que le roi, des finances de la France. Il avait epuise dans sa maison de Sceaux tout ce que pouvait inventer le genie italien et francais de la grande architecture, et quand il fut mort, _raisonnablement charge de la haine publique_ (pour employer un mot du cardinal de Retz parlant du cardinal de Mazarin), le propre fils de M. de Colbert, M. le marquis de Seignelay, se trouva mal a l'aise au milieu de ce faste insense. Le roi, de son cote, toujours incline a l'amitie pour le nom de M. de Colbert, acheta le palais et les jardins de Sceaux, dont il fit present a son fils, M. le duc du Maine. Il en couta plus d'un million, rien que pour l'acquisition de ce palais, sans compter les meubles des appartements, sans compter les statues des jardins. Tout un monde entourait de leurs flatteries et de leurs empressements les proprietaires de ces beaux lieux, comparables a Trianon. La duchesse du Maine c'etait, non pas la reine, c'etait trop peu dire, elle etait le tyran de cette maison presque royale, ou le roi Louis XIV etait venu plus d'une fois a la priere de son ministre favori. [Illustration: Le duc et la duchesse du Maine.] Mme Anne-Louise-Benedicte de Bourbon, duchesse du Maine, etait la petite-fille du grand Conde, et lorsqu'elle epousa le fils legitime de Louis XIV et de Mme de Montespan, elle avait pense qu'elle etait assise au moins sur un degre du trone de France. Son mari etait le prefere de tous les enfants du roi, qui l'avait accable de toutes les principautes, de tous les gouvernements, de toutes les charges de la couronne; meme il avait complete toutes ces graces en accordant a ses enfants legitimes les rangs et les honneurs du sang royal, a tel point que les enfants legitimes venant a manquer, les fils legitimes devaient etre appeles a porter la couronne. Nous avons deja dit que le testament du roi avait ete casse, a la grande douleur de M. le duc du Maine et surtout de la princesse; ardente et violente, a aucun prix elle n'acceptait cette decheance, et par toutes les facons, meme criminelles, elle tenta de regagner le terrain qu'elle avait perdu. Plus sa fureur etait cachee, et plus l'eclat en devait etre redoutable. Il y avait a la meme heure, a Paris, un ambassadeur du roi d'Espagne appele le prince de Cellamare, homme habile et cache, qui n'avait rien moins que l'ambition de placer sur la meme tete la couronne d'Espagne et la couronne de France. Attentif a toutes choses, il savait le nombre et le nom des mecontents de Paris, des mecontents de la Bretagne; il enrolait sous main des officiers, ennemis de M. le regent, et quand il se fut bien assure que Mme la duchesse du Maine irait bien vite au dela de toutes les bornes, il lui fit proposer d'entrer dans une vaste conspiration qui mettrait le roi d'Espagne a la tete du gouvernement de la France, et M. le duc du Maine pour representer Sa Majeste Catholique. Tel fut le commencement de cette conspiration, qui n'interrompit aucune des fetes qui s'agitaient autour de la princesse. On ne parlait que des plaisirs de Sceaux: concerts, proverbes, comedies, bals et toilettes. Dans ce tumulte, on aurait eu grand'peine a reconnaitre Mlle de Launay; elle etait enfouie en cet entre-sol sans lumiere, et si bas, qu'elle touchait le plafond de sa tete. On l'employait a la lingerie, et chacun l'appelait _la maladroite_. Elle etait si troublee, et plus elle s'efforcait de bien faire, et moins elle etait au niveau de sa tache. Une fois qu'elle versait a boire a la princesse, elle jeta l'eau sur sa robe; une autre fois, comme elle lui presentait sa boite a poudre, elle laissa tomber la boite; ou bien elle oubliait un manche a la chemise, et, s'il fallait oter de son ecrin le collier de la princesse, elle renversait perles et pierreries. Tout allait mal. Puis elle avait froid, elle etait triste, elle repondait mal a ses camarades; elle aimait a lire, les femmes de chambre la troublaient dans ses lectures. Il fallait plaire a celle-ci, ne pas deplaire a celle-la, visiter les desoeuvrees, leur faire une espece de cour et jouer a des jeux qui leur plaisaient. Que vous dirai-je? elle etait si malheureuse en ce chateau des splendeurs, qu'elle en fut sortie, et pour n'y plus rentrer, si elle n'ont pas trouve sur sa table un petit billet anonyme et d'une ecriture contrefaite, dont elle eut bientot devine l'auteur: "Prenez patience; ayez bon courage; on veille sur vous. On se rappelle les temps heureux ou vous n'etiez aux ordres de personne, ou vous donniez des ordres et n'en receviez pas..." Pendant deux ou trois jours, la jeune abandonnee eut une certaine esperance; elle se disait que sa servitude, avec le temps, deviendrait moins pesante; elle esperait toujours que la princesse comprendrait qu'elle avait a ses ordres une fille au-dessus de sa condition. Sur l'entrefaite, il y eut un petit evenement qui la mit quelque peu en lumiere. A la facon du roi Louis XIV, qui avait tire un si grand parti, pour ses dernieres guerres, de la creation des chevaliers de Saint-Louis, Mme la duchesse du Maine avait institue l'ordre de la _Mouche a miel_. Cet ordre, aussi bien que l'ordre du Saint-Esprit, avait ses lois, ses statuts, ses chevaliers; mais comme la galanterie etait le fond de l'ordre, il avait aussi ses _chevalieres_; et sitot qu'une place etait vacante, accouraient les aspirants des deux sexes, tant la flatterie est ingenieuse. Enfin, tres serieusement, les droits de chacun etaient disputes dans un chapitre dont Mme la duchesse du Maine etait la presidente, et M. de Malezieu le secretaire perpetuel. Donc il advint qu'une place, etant vacante, fut briguee a la fois par Mme la duchesse d'Uzes, Mme la comtesse de Brissac et M. le president de Romane. Celui-ci ayant ete prefere a ses belles concurrentes, chacun, dans le palais, criait a l'injustice, ajoutant que l'election du president etait contre toutes les lois de la chevalerie. Au plus fort de la dispute, apparut une protestation ecrite en termes de palais et dans l'accent de la chicane, et telle, qu'elle n'eut point depare la plus jolie scene des _Plaideurs_, de M. Racine. Aussitot l'on cherche, on s'inquiete: a qui donc attribuer ce charmant factum? Les uns disaient: C'est M. de Malezieu; les autres: C'est l'abbe Genest. Pas un ne se fut doute que tant de bel esprit fut cache dans l'antichambre, et comme on cherchait toujours, la main qui avait lance le factum afficha ces jolis vers a la porte du salon d'Hebe: N'accusez ni Genest, ni le grand Malezieux, D'avoir part a l'ecrit qui vous met en cervelle; L'auteur que vous cherchez n'habite point les cieux. Quittez le telescope, allumez la chandelle, Et fixez a vos pieds vos regards curieux: Alors, a la clarte d'une faible lumiere, Vous le decouvrirez gisant dans la poussiere. Bientot, comme il fut impossible de decouvrir l'auteur de la prose et des vers, on cessa d'en parler, et Mlle de Launay, plus triste que jamais, apres ce moment d'une esperance fugitive, resolut d'en finir avec la vie. En ce temps-la la suicide etait chose grave. Il etait voisin du deshonneur. Le monde en parlait comme on parlerait d'un crime, et l'Eglise, impitoyable en ceci seulement, refusait au suicide les prieres qu'elle ne refuse a personne. Ah! que cette malheureuse etait a plaindre en prenant cette resolution funeste! Avant de mourir, elle voulut tout au moins apprendre a M. de Silly un secret qu'elle se cachait a elle-meme, et, d'une main deliberee, elle ecrivit. La lettre, a peine ecrite, apaisa soudain ce coeur malade, et la pauvre abandonnee, revenue a des sentiments meilleurs, enfouit ces tristes confidences. Cependant la petite cour de Mme la duchesse du Maine etait exposee a d'aussi grands orages que l'ancien Versailles. La vanite, l'orgueil, l'ambition, les brigues, les partis, les intrigues de toute sorte avaient envahi ces beaux lieux, que de loin on se figurait si paisibles. Le moindre accident, la plus legere aventure, suffisait a eveiller toutes ces imaginations, qui ne demandaient qu'un pretexte, et, comme un jour il fut question des miracles operes par une jeune fille du menu peuple ayant nom Mlle Tetard, voila soudain la duchesse du Maine qui s'agite et s'inquiete. Elle s'adressa naturellement a l'oracle ecoute de ce temps-la, a M. de Fontenelle, esprit sagace et tout dispose au sourire. Or, cette fois, M. de Fontenelle avait pris au serieux les miracles de Mlle Tetard, et il en fit a Mme la duchesse du Maine un rapport tout rempli d'une admiration inattendue. Alors on s'etonne, on s'interroge, et chacun se demande ou M. de Fontenelle a puise une foi si robuste. Au bout de huit jours on parlait encore de son rapport, lorsque, un matin, Mme la duchesse du Maine trouva sur sa table une lettre anonyme adressee a M. de Fontenelle. Il y avait dans cette lettre ingenieuse un veritable atticisme, et, tout d'une vois, M. de Malezieu fut designe comme etant l'auteur de ce petit discours plein de grace et de bel esprit: "L'aventure de Mlle Tetard fait moins de bruit, Monsieur, que le temoignage que vous en avez rendu. La diversite des jugements qu'on en porte m'oblige a vous en parler... Quoi! disent les critiques, cet homme qui a mis dans un si beau jour des supercheries faites a mille lieues loin, et plus de deux mille ans avant lui, n'a pu decouvrir une ruse tramee sous ses yeux? Les partisans de l'antiquite, animes d'un vieux ressentiment, viennent a la rescousse. Vous verrez, disent-ils, que le _maitre_ placera les prodiges nouveaux au-dessus des anciens. En bon pyrrhoniens, ils doutent, et cependant le voila qui croit tout possible. Ah! Monsieur, quel bonheur pour les devots de vous voir adorer le diable! Encore un pas dans la devotion, ils vous reconnaitront comme un des leurs. Les femmes, de leur cote, sont toutes fieres de la confiance que vous accordez a leur sexe, et pas une qui ne se glorifie en son par-dedans d'etre une faiseuse de miracles, pour peu que cela lui convint. Tels sont les bruits qui se font autour de votre sagesse, et vous pouvez en etre glorieux, puisqu'ils sont un temoignage de l'interet qui se rattache aux opinions non moins qu'aux ecrits de l'aimable M. de Fontenelle. Agreez cependant, Monsieur le secretaire perpetuel, mon sincere hommage et ma vive admiration. Permettez en meme temps que je cache un nom que Mlle Tetard vous dira bien volontiers, pour peu qu'elle soit en train de deviner." --Ah! que c'est joli, que c'est charmant... c'est divin, s'ecria Son Altesse, et pour le coup notre homme est blesse dans ses oeuvres vives; nous le mettons au defi de repondre. Et cependant qui nous dira le nom du bel esprit a qui nous devons ce factum? Ce n'est pas M. de Malezieu, ce n'est pas M. de Valincourt, ce n'est pas M. le cardinal de Polignac, ce n'est pas me