The Project Gutenberg EBook of La derniere lettre ecrite par des soldats francais tombes au champ d'honneur 1914-1918, by L'Union des Peres et des Meres dont les fils sont morts pour la Patrie This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with almost no restrictions whatsoever. 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L'_Union des Peres et des Meres dont les fils sont morts pour la Patrie_, 10, rue Lafitte, Paris (IXe), la _Ligue des Chefs de Section et des Soldats combattants_, 17 ter, Avenue Beaucour, Paris (VIIIe), et _M. Ernest Flammarion_, 26, rue Racine, Paris (VIe) ont edite ce livre. Paris, le 29 Octobre 1921. Le sacrifice de tous les soldats tombes pour la defense de la Patrie fut d'autant plus sublime qu'il fut librement consenti. Les "_Dernieres Lettres_" montrent de facon touchante l'esprit ideal et pur dans lequel ce sacrifice a ete fait; c'est un monument de plus a la Gloire imperissable du Soldat Francais. _Lettre ecrite par le Soldat ABEILLE, 42e d'Infanterie, tombe au champ d'honneur le 12 Novembre 1914._ Saint-Gaudens, samedi 26 Septembre 1914. ...A Paris, j'ai vu une ville que je connaissais de longue date et dont les beautes m'etaient familieres, avec des yeux sur lesquels l'amour avait mis son charme inexprimable. C'etait le 23 Septembre, apres-midi ensoleillee et claire avec sur les arbres et dans le ciel des teintes douces qui deja annoncaient le prochain automne. Je me suis trouve sur la place de la Concorde, touche de la grace extraordinaire, de la beaute de ce coin de Paris par cette claire journee de guerre. Je venais de passer devant la statue de Strasbourg, si eloquente dans son geste fier. Je venais d'admirer les pures couleurs du grand pavillon tricolore flottant comme toujours au-dessus du Ministere de la Marine. Et au centre de la grande place, je voyais, d'un cote, a l'extremite grandiose de l'avenue des Champs-Elysees, le profil de l'arc de triomphe de l'Etoile, monument de nos prestigieuses gloires passees. A l'autre extremite, au fond des Tuileries, encadrees d'arbres et de jets d'eau, les colonnes de porphyre du petit arc de triomphe du Carrousel, eleve lui aussi a la gloire des grandes armees, narguant le monument de Gambetta et les paroles emouvantes gravees dans la pierre devant le Louvre. Et je voyais cela pour la premiere fois avec des yeux qui n'etaient plus ceux d'un vaincu accable par l'abaissement d'une patrie qui avait ete si grande. Je voyais pour la premiere fois la capitale de mon pays, en ayant le droit de regarder en face le sens des pierres de ses monuments, en etant certain que nous allions enfin nous montrer dignes de notre grande histoire. Avoir vecu trente-trois ans avec l'angoisse de ne pas voir venir le jour de gloire tant reve, avec l'humiliation de transmettre aux enfants la honte d'etre des Francais diminues, moins fiers, moins libres que leurs grands-peres, avoir souffert de cela silencieusement, mais profondement, avec toute l'elite de mon pays, et voir soudain resplendir l'aube de la resurrection alors que je suis encore jeune et fort et que mon sang est pret a jaillir, heureux, pour tous les sacrifices. Je suis satisfait d'avoir ete utile et meme necessaire a Nancy dans un moment difficile, ou les evenements n'auraient pas eu le meme caractere si mes fonctions avaient ete detenues par un homme ayant moins de sang-froid et d'esprit de decision. J'aurais ete affecte s'il m'avait fallu quitter Nancy, moins d'un mois apres mon arrivee, alors que le danger etait grand et que j'avais beaucoup a faire. Maintenant que mon role est termine, il n'etait pas admissible de s'attarder. Meme utile, ma place n'etait pas confinee dans un cabinet de travail. Ce n'est pas la qu'on participe suffisamment a une oeuvre historique qui exige la collaboration des forces de tout un peuple. Il est des heures ou il faut la grande collaboration anonyme mais vivante sous le grand ciel avec la jeunesse entiere de son pays. Malheur a ceux qui ne sont pas la a ce moment! Malheur aux intellectuels qui ne comprennent pas qu'ils ont eux un double devoir, un devoir sacre de mettre leurs bras et leurs poitrines a la meme place que les bras et les poitrines de leurs freres, moins avances qu'eux-memes dans la possession de la conscience nationale. A nous, les privilegies, les gardiens de la tradition, les transmetteurs de l'Ideal, d'exposer nos vies et de faire joyeusement le don de nous-memes pour le maintien, le prolongement, l'exaltation de toute cette beaute, de toute cette fierte que nous sommes les premiers a sentir, dont nous sommes les premiers a jouir. Et demain, nous aurons l'orgueil de rendre a nos fils le prestige de leur race et de faire tressaillir de reconnaissance nos peres dans leurs tombeaux.... _Lettre d'Emile ABGRALL, Officier mecanicien a bord du_ Leon-Gambetta. Cinq jours plus tard, le 27 Avril 1915, le sous-marin autrichien U-5 torpillait le "_Leon Gambetta_" a cinq milles de Sainte-Marie de Leuca. Emile ABGRALL disparut avec le croiseur. 22 Avril. Notre plus cher desir etait d'aller charbonner a Malte. Crac! contre-ordre. C'est Navarin qui nous reapprovisionnera. Mais a quel prix! Les Grecs vendent 35 francs les 100 kilos de patates. C'est la guerre! Reuter nous apprend une bonne nouvelle: les Boches, qui avaient reussi a gagner du terrain pres d'Ypres, grace a l'emploi d'explosifs asphyxiants, ont ete repousses par les notres. Tout le terrain perdu est reconquis. Bravo! vivent les Poilus! Quel coup de main nous voudrions pouvoir leur donner. Hier, des petits oiseaux sont venus nous rendre visite. Ils se sont installes sur les caisses qui servent de prisons a de jolis cochons roses et nous ont donne un ravissant concert. Ils avaient peut-etre passe l'hiver en Bretagne. Qui sait! Tout l'equipage leur a fait fete. Nous avons eu un instant l'espoir qu'ils allaient continuer a vivre notre vie. Helas! le soir venu, ils ont repris leur vol. Reverrai-je un jour les oiseaux?... Embrasse bien pour moi Papa, Maman. Mais, surtout, ne leur donne pas connaissance de mes alarmes. Laisse-les croire que je navigue sur une mer d'huile, loin de tout danger. Si le sort nous designe pour le grand voyage, ils apprendront bien assez tot cette facheuse nouvelle. S'il est ecrit que la famille doit perdre l'un des siens dans la tourmente, n'est-il pas juste que ce soit moi?... Je ne laisserai ni femme, ni enfants. Allons, adieu, cher Frere. Longues caresses a Raoul et a Joel. Bien affectueusement a toi. EMILE. _Lettre trouvee dans le portefeuille de l'Aspirant Henri ACHALME (9 Juin 1894-16 Juin 1915)._ 14 Juin. Mes cheris, Ne pleurez pas. Pendant toute ma vie, j'ai ete heureux autant qu'on peut le rever, autant, je crois, qu'on peut le realiser et c'est vous qui m'avez tout donne. Je vous ai aimes de tout coeur, de toutes forces. Peut-etre aurais-je souffert plus tard, et je m'en vais pour la plus belle cause: pour qu'en France on ait encore le droit d'aimer. J'espere etre tombe face a la victoire. Alors, c'est bien! Moi qui aurais tant voulu ne jamais vous faire de peine! Enfin, puisque je ne laisse ni haines, ni degouts, que tout m'a semble beau et m'a ete doux, je m'en vais encore heureux, puisque c'est pour permettre a d'autres de l'etre. Comme c'etait facile d'etre heureux! Dites-le a Jacquot. Je vous aime et tout doucement je vous embrasse. HENRI. Dites encore a mes amis, a tous ceux qui, de pres ou de loin, m'ont un peu connu ou un peu aime, que je les remercie de m'avoir permis de m'en aller en pouvant dire: "J'etais heureux!" HENRI. _Lettre de Charles ADRIEN, Adjudant-Chef, 361e R.I., mort le 27 Mars 1916, a Verdun._ Mon cher petit Pere, Je suis heureux en ce jour de pouvoir t'adresser du fond de mon coeur mes voeux et souhaits de bonne fete. Je sais que tu prefererais que tous tes gars soient la pour te les exprimer de vive voix, mais sois bien certain, ou qu'ils se trouvent, qu'ils ne t'oublient pas en ce triste jour qui devrait etre si gai. Les dures necessites de l'existence nous imposent ce triste moment; soyons convaincus, cependant, que bientot tous reunis, de notre franc sourire, nous ferons oublier a tous et a nous-memes ces mauvais passages. Ce 24 Juin 1915 ne se passera pas sans que les pensees de mon coeur et de mon ame te soient adressees, a toi, mon cher petit Pere bien-aime, qui sut faire de nous des hommes. Sans penser a ce que nous sommes en ce moment, sois fier de tes enfants et de toi-meme, car tu les as faits d'un moral et d'une sante assez eleves pour qu'ils puissent passer le plus aisement cette dure epreuve. Tu as donc pour ta part contribue a nous donner une bonne chance de revenir. Nous saurons trouver les autres. Je souhaite que cette lettre t'arrive pour le 24, pour bien te marquer que nous pensons beaucoup a toi que nous aimons si tendrement. J'espere que mon cher frere Baptiste, dans la dure epreuve morale qu'il traverse, ne doutera pas que nos pensees vont un peu vers lui aussi. Ayons confiance qu'un jour proche nous retrouvera tous joyeusement reunis et que si nous avons rate nos fetes de famille cette annee, nous puissions faire celle du coeur et du bonheur de nous revoir. Je t'envoie de ma tranchee nouvellement conquise, bien pres des Boches qui nous marmitent en ce moment, ces petites fleurs que j'ai cueillies a Hebuterne avant de partir. Puisses-tu trouver dans elles l'expression de mes plus tendres sentiments affectueux. Ton fils, CHARLOT. _Lettre ecrite par le Lieutenant ARNON, Maurice-Eugene, du Groupe cycliste de la 6e Division de Cavalerie, tombe a l'assaut de Launois (Vosges), le 24 Juillet 1915._ Le 23 Juillet 1915. Mon cher Oncle, Demain, j'aurai le tres grand honneur de monter a l'assaut des tranchees ennemies, je commande une des colonnes d'attaque et dois m'emparer d'un blockaus garni de mitrailleuses et d'une maison crenelee. Je ferai tout mon devoir et, si je tombe, je vous demande de prevenir chez moi avec tous les menagements possibles; c'est vous que j'ai demande d'avertir. Et, maintenant, courage! En avant! et vivent les chasseurs! Bons baisers a tous. MAURICE. _Lettre du Lieutenant Emmanuel AUBER, 2e Regiment d'Infanterie, tue en entrainant sa Compagnie a l'assaut, le 30 Avril 1917._ Maman adoree, On t'aura deja prevenue lorsque tu recevras cette lettre. Oui, Maman cherie, si ce mot t'est envoye, c'est que je serai reste la-bas, sur la plaine, dans l'assaut formidable que la France a entrepris. Il ne faudra pas pleurer, ma Maman bien-aimee. Souviens-toi que tu es Francaise avant tout et que la mort qui m'enleve est glorieuse entre toutes. Il faut etre fiere de moi car j'aurai fait mon devoir pleinement. Je veux mourir face a l'ennemi et non dans la tranchee. Tu crois en l'immortalite de l'ame, Maman cherie, seule l'enveloppe terrestre perit, l'ame demeure plus belle, plus pure. Sois heureuse pour ton fils. Je veux de la-haut voir ma Mere calme devant cette mort, assez forte pour vaincre son emotion et pour dire encore: Vive notre belle France! Je veux voir de la-haut notre cher Pays debarrasse de ses ennemis et son peuple renaitre plus vigoureux et plus prospere. Maman adoree, je reste aupres de toi. Frison n'est pas loin. Que ma pensee te soutienne pour etre heureuse pleinement. Adieu. E. AUBER. _Lettre ecrite par le Pretre Marie-Dominique AUBERT, 18e Section d'Infirmiers militaires, tombe au champ d'honneur, le 18 Novembre 1916, a Rancourt (Somme)._ 18 Novembre 1916. ...Je ne me fais pas illusion, je sais que je serai plus expose au danger ... mais aussi je pourrai remplir un ministere plus fructueux, assistant les pauvres blesses et mourants, leur donnant les secours de la religion, leur ouvrant les portes du Ciel et remplacant en quelque sorte aupres d'eux leur famille absente. Quel beau ministere pour un pretre! AUBERT. _Lettre ecrite par le Lieutenant Eugene AUBERT, 3e Genie, tombe au champ d'honneur, a Hannappes, sur le canal de la Sambre a l'Oise, le 31 Octobre 1918._ 26 Octobre 1918. Mes chers tous, Je suis content ce matin, mais bien fatigue par une reconnaissance qui m'a tenu toute la nuit jusqu'a 5 heures du matin, puis de 5 a 7 heures pour etablir mes plans et comptes rendus. Enfin, j'ai passe une bonne nuit, je dis bien une bonne, car je suis heureux, j'ai rampe dans la boue, dans les orties, je me suis egratigne aux fils de fer, mais j'ai pu faire une bonne observation de laquelle va s'ensuivre un bon travail, je l'espere. Ne vous en faites pas, tout va pour le mieux puisque la nuit d'hier etait pour moi la seule qui portait des risques. Nous allons inscrire une autre victoire au tableau. Vive la France! Sante parfaite. J'espere que vous etes tous tres bien portants et, en attendant de vos nouvelles, je vous embrasse tous comme je vous aime. Votre fils et frere, E. AUBERT. _Lettre de Lucien AUFRERE, Aspirant au 172e Regiment d'Infanterie, blesse mortellement a Bouchavesnes, le 26 Septembre 1916._ Cher Pere. Je t'ecris a toi parce que tu es homme et que je ne veux pas chagriner Maman. Nous avons eu deux jours de repos. Ce soir, nous montons a l'attaque. C'est nous qui percerons; j'ai le coeur plein de fierte et de confiance qu'une aussi belle tache nous ait ete confiee. Nous vaincrons. Pendant plusieurs jours, vous ne recevrez pas de nouvelles, l'avance ne permet pas des rapports tres suivis entre l'arriere et l'avant. Enfin, Pere, sois sur que ton fils sera toujours au chemin de l'honneur. Tous mes baisers. LUCIEN. Je pense bien a Maman, comme je la plains. _Lettre ecrite par le Caporal Georges ANFRIE, 158e Regiment d'Infanterie, tombe au champ d'honneur, le 25 Aout 1914, a Menil-sur-Belville (Vosges)._ Je vous embrasse tous fort, et si la chance nous est defavorable, ce ne sera pas un cas isole et ce sera pour la plus grande France. Souhaitons que cela finisse bientot. Gardez-moi tous les documents que vous pourrez trouver sur la guerre pour que je voie un peu comment cela a marche. Jusqu'a present, nous n'avons pas eu trop faim. Envoyez-moi de l'argent, s'il ne vous est pas plus utile. J'ai repris froid dans ces tranchees par les nuits fraiches et je me complimente d'avoir emporte ma ceinture bleue. Ne soyez pas trop en peine, ne voyez pas qu'un cas particulier. Il faut avoir du courage pour vaincre et vous ce pourrez faire que nous pleurer. Je vous embrasse. GEORGES. _Lettre ecrite par le Caporal Armand BAYLE, 109e Regiment d'Infanterie, tombe au champ d'honneur le 24 Septembre 1915._ BIEN CHERS TOUS, C'est quelques heures avant le "Grand Coup" que je trace ces quelques lignes, renfermant tout mon espoir et tout mon coeur! Un vague pressentiment me dit que, en meme temps que beaucoup de mes camarades, je suis appele a y rester, sur ce terrible plateau de Lorette, ou je combats depuis le mois de mars! C'est ma destinee qui l'aura voulu. Aussi ma derniere pensee est-elle pour vous, qui avez toujours ete si devoues pour moi, vous qui avez pris tant de peine, qui vous etes tant prives pour me donner l'education que j'ai en ce moment. Aucun geste, aucune parole ne pourront vous remercier assez de tous les bienfaits dont vous m'avez comble: une reconnaissance eternelle, voila malheureusement tous les remerciements que je puis vous adresser; car au moment ou vous recevrez cette lettre, je ne serai plus de ce monde. Grande sera votre douleur, mais vous aurez une consolation. Votre fils sera mort en brave; il sera digne de vous, vous pourrez parler de lui, car il aura merite de la patrie. Quelle plus douce consolation, en des temps si cruels ou la vie d'un homme ne tient a rien. Adieu, bien chers tous; que mon sacrifice soit pour vous un porte-bonheur. Ayez confiance comme je l'ai en ce moment, et que cette horde de sauvages soit bientot acculee a la defaite. Tous mes souhaits, tout mon coeur sont enfermes dans cette lettre, a laquelle je joins mes plus ardents baisers. Votre malheureux fils, ARMAND. _Lettre ecrite par Georges BELAUD, 369e Regiment d'Infanterie, tombe au champ d'honneur._ MA CHERE YVONNE, Ne te fais pas de mauvais sang. J'ai bon espoir de te revoir, ainsi que mon cher Raymond. Je te recommande de te soigner, ainsi que mon fils, car, tu sais, je ne te pardonnerais jamais s'il t'arrivait quelque chose ainsi qu'a lui. Maintenant, si, par hasard, il m'arrivait quelque chose, car, apres tout, nous sommes en guerre et, ma foi, nous risquons quelque chose, eh bien! j'espere que tu seras courageuse et sache bien, si je meurs, je mets toute ma confiance en toi et je te demande de vivre pour elever mon fils en homme de coeur et donne-lui une instruction assez forte et selon les moyens que tu disposeras. Et surtout tu lui diras, quand il sera grand, que son pere est mort pour lui ou tout au moins pour une cause qui doit lui servir a lui et a toutes les generations a venir. Maintenant, ma chere Yvonne, tout ceci n'est que simple precaution et je pense etre la pour t'aider dans cette tache, mais enfin, comme je te l'ai dit, on ne sait pas ce qui peut arriver. En tout cas, nous partons tous de bon coeur et dans le ferme espoir de vaincre. Pour toi, ma chere Yvonne, saches bien que je t'ai toujours aimee et que je t'aime toujours quoi qu'il arrive; et j'espere que, quand je reviendrai, tu ne m'en feras plus jamais le reproche. Aussitot que tu le pourras, pars pour Fontenay, car, a mon retour, j'aimerai mieux te trouver la-bas et, encore une fois, je compte sur toi et tu seras courageuse et je ne te fais plus de recommandations car je crois que ce serait superflu. Pour m'ecrire, renseigne-toi, je suis au 369e d'Infanterie, mais au lieu du 5e Corps, c'est au 20e. Ton petit homme qui t'embrasse bien fort ainsi que mon cher petit Raymond. GEORGES. _Lettre ecrite par le Lieutenant BENDER, Robert, 3e Chasseurs Alpins, tombe au champ d'honneur le 27 Aout 1916._ 22 Aout 1916. Chere Maria, Toujours en bonne sante, mais la vie est dure; malgre cela, sante et moral a la hauteur; le marmitage est terrible et tout voltige en l'air; nous vivons dans les trous d'obus. Nous avons largement la superiorite, mais le travail sera dur; dans tous les cas, il ne faut pas reculer devant aucun sacrifice pour la Patrie et la paix victorieuse. Vive la France! Nous ne serons tranquilles qu'au moment ou les Boches seront tellement bas qu'ils demanderont grace, c'est alors seulement qu'on pourra leur imposer notre volonte sans pitie et surtout pas de paix boiteuse, car tout serait nul. Chere Maria, ne te fais pas de mauvais sang a cause de moi, tu sais que je suis un soldat consciencieux, je donne l'exemple a mes hommes dans le danger comme en dehors, ma conscience est tranquille, je ne crains pas la mort, au contraire, je la regarde bien en face; si toutefois ma destinee est de retourner pres de toi, je retournerai; si le bon Dieu decide autrement, il n'y a rien a faire; prie pour moi et mes hommes, c'est tout ce qu'on peut faire; moi, de mon cote, si un malheur doit m'arriver, je suis pret. Hier soir, avant de partir, je me suis fait donner l'absolution de notre aumonier, je suis tranquille; si quelque chose doit m'arriver, il t'avertira ou le medecin en chef a qui j'ai donne mon argent et portefeuille. Haut le coeur. Vive la France! C'est en face de la mort qui fauche autour de nous que l'on sent revivre les sentiments de la foi la plus vive. Dieu est vraiment la qui me protege et me garde, mais je suis bien resigne a sa volonte: s'il me conserve pour ma chere Maria et mon cher Alexandre, je l'en remercie; s'il juge que mon sang et ma vie sont utiles a la France, je serai heureux de tout sacrifier pour la Patrie. Voila trois nuits que je ne dors pas, mais le moral prime sur la fatigue et mes hommes sont merveilleux. Heureux ceux qui verront la victoire et le retour de ma chere Alsace a la France. Recois de ton Robert les meilleurs baisers, caresses a Alexandre. Tout a toi. ROBERT. _Dernier adieu de BERT, Paul, Sous-Officier au 43e Regiment d'Infanterie, tue a l'ennemi, le 25 Septembre 1916, a l'age de 19 ans._ _ULTIMA VERBA_ Priez pour moi. A MES PARENTS Si l'honneur du Pays, de ma jeune existence, Immole a son salut les reves d'avenir, Que de ce sacrifice le noble souvenir Eteigne en votre ame une injuste souffrance! Surtout de l'holocauste ignorez le remords! De me revoir aux cieux que le pieux espoir, Ressuscitant ma vie a votre dernier soir, Donne a vos coeurs meurtris le pouvoir d'etre forts. _Lettre ecrite par le Sous-Lieutenant Ernest-Augustin BERTAULT, 132e Regiment d'Infanterie, tombe au champ d'honneur le 22 Septembre 1914._ Ma derniere pensee sera pour tous ceux qui me sont chers, et pour mon pays qui bientot sera le plus grand et le plus fier de tous. A mes camarades, je demande de croire avec quelle fierte je me suis trouve parmi eux et quelle affection j'avais vouee a notre cher regiment. Qu'ils pensent a moi quand on sonnera au Drapeau. Je demande, et ceci est ma derniere volonte, qu'on ne pleure pas ma mort. C'est un honneur de pouvoir donner sa vie pour une cause aussi belle que la notre; et mes enfants se souviendront, je l'espere, que leur pere est mort au champ d'honneur. On doit envier ceux qui sont tombes comme moi en soldat, face a l'ennemi. Nous monterons, nous autres morts, la garde eternelle et notre souvenir rappellera aux vivants qu'on ne doit jamais desesperer et que le droit primera toujours un jour ou l'autre la force. Je prie Dieu qu'il m'accorde, si telle est sa volonte, de tomber au dela de la frontiere, la vraie, celle d'au dela du Rhin! Je laisse ma femme libre de disposer de mon corps comme elle l'entendra. J'aurais voulu reposer parmi mes hommes, mais je n'ose lui demander ce dernier sacrifice et la laisse libre de me faire inhumer a Reims dans notre caveau. Vive la France! _Lettre ecrite par le Caporal Robert BERTRAND, 407e Regiment d'Infanterie, tombe au champ d'honneur, en Artois, le 28 Septembre 1915._ Chers Parents, Quand vous recevrez cette carte, je ne serai plus de ce monde; je l'ecris quelques minutes avant l'attaque et ce n'est pas sans emotion que je m'entretiens pour la derniere fois avec vous. J'ai charge un fidele ami de vous la faire parvenir; il vous narrera aussi mes dernieres heures de vie. Une recommandation: n'ecrivez a personne pour vous renseigner a mon sujet, car on pourrait apprendre que c'est lui qui vous a annonce ma mort, ce qui est formellement interdit. Bien chers parents, j'ai le coeur bien gros en songeant a tous les bienfaits dont vous m'avez comble et qu'une vie trop courte m'a empeche de vous rendre. Je vous embrasse de tout mon coeur, chers aimes, et quand je serai la-haut, pres de la chere maman, je veillerai sur vous, comme elle veillait sur nous. Ne nous oubliez pas dans vos prieres, ne vous laissez pas abattre par ce malheur: c'est la destinee. Faites comprendre a tous ceux qui vous parleront de moi que je n'ai fait que mon devoir en empechant l'envahisseur de venir vous inquieter. Je donne gaiement ma vie, en songeant que c'est une facon pour moi de racheter tous les sacrifices que vous vous etes imposes. Ne me pleurez pas trop, mais songez a moi. Allons, le devoir m'appelle, j'y cours. Encore une fois de gros baisers. Vive la France! ROBERT. _Derniere lettre du Sergent Louis BIELER, 238e Regiment d'Infanterie Coloniale, disparu au combat de la Main-de-Massiges, le 25 Septembre 1915._ 24 Septembre 1915. Mon cher Pere et mon cher Charley, J'ai bien recu vos bonnes lettres. Merci pour vos encouragements. Je les porte graves dans mon coeur. Mon regiment attaque demain et ma compagnie est en premiere ligne. C'est vous dire, mes bien-aimes, que je touche a l'une des heures les plus solennelles de ma vie. Soyez sans inquietude, j'ai fait ma paix avec Dieu, j'ai confiance en Lui et j'espere en sa bonte. Lui qui sonde les coeurs sait que j'ai horreur du sang. Je vais a la lutte sans haine contre nos ennemis, mais pour remplir mon devoir de bon Francais, de soldat de la Liberte et de bon chretien. Puissent les flots de sang genereux verses pour une cause sainte etre le signal d'un magnifique renouveau pour notre France meurtrie ... et puisse la paix du Seigneur regner a jamais entre les hommes. Au revoir, mes bien-aimes. Merci pour votre bonne et reconfortante affection. Priez Dieu pour moi et pour votre fils et frere bien-aime Andre et recevez les plus affectueux baisers de votre fils et frere. LOUIS. _Lettre ecrite par le Sergent Isaac-Henri BISMUTH, Regiment colonial du Maroc, tombe au champ d'honneur, le 24 Octobre 1916, au fort de Douaumont._ 8 heures du matin. Au front, le 22 Octobre 1916. Cher Frere, Je crois que c'est la derniere lettre que je t'ecris. Je pars aujourd'hui, a 10 heures, en auto, a Verdun, et je monte probablement en ligne cette nuit. On attaquera dans deux ou trois jours, je t'assure que je ferai du bon travail; on attaque pour prendre le fort de Douaumont. Eh bien! on le prendra, on le gardera, et en plus, les Boches, on les aura. Je laisse le caoutchouc que Mme Sebah a bien voulu me payer, chez une bonne femme qui habite Stainville; s'il m'arrive un malheur, tu le reclameras. Voici son adresse: Mme Gallois, rue Nationale, 57, Stainville (Meuse). Je pars avec enthousiasme et espoir de vaincre; j'ai une mission a remplir, je la remplirai jusqu'au bout. J'ai confiance en notre victoire et je t'assure qu'on aura l'avantage. Donne bien le bonjour, etc. Ton frere, Henri BISMUTH. _Lettre de Henri BONHOMME, 63e Bataillon de Chasseurs Alpins._ 28 Fevrier 1915. Ma tendre Jeannette, Voila quelque temps que je n'ai pas recu de tes nouvelles, mais j'ose esperer qu'elles sont, comme les miennes, toujours bonnes. La temperature est un peu froide, il tombait un peu de neige au lever du jour, mais cela ne durera pas peut-etre. C'est aujourd'hui dimanche. Les cloches tintaient delicieusement ce matin. Nonobstant le cliquetis des armes qui evoque le bruit des combats, elles n'en conservaient pas moins leur douce melancolie et leur esprit evocateur. Leur melodieuse voix, qui est celle de la famille, parlait a nos coeurs et c'est par elle que vos inspirations et vos voeux me sont parvenus. Oui, la France se bat sans mechancete ni sans haine et c'est pour cela qu'elle aura la victoire. Dans cet espoir, je t'embrasse eperdument, ma cherie, ainsi que mes chers enfants si sages et si beaux. Henri BONHOMME. _Lettre ecrite a ses jeunes eleves par l'Adjudant Henri BOULLE, Instituteur, tombe au champ d'honneur le 1er Janvier 1915._ 31 Decembre 1914. Mes chers enfants, Nous voici arrives a la fin de cette annee 1914, qui aura sa place dans l'Histoire du monde. Nous avons vecu le premier semestre ensemble, travaillant paisiblement, cote a cote, dans le calme et la paix. Depuis Juillet, nous sommes separes; et tandis que, grace a l'heroisme de nos troupes, vous pouvez continuer vos etudes dans la quietude d'une ville preservee de l'invasion, je vis, pour ma part, au milieu d'horreurs inimaginables. Maudits soient a jamais ceux qui, par orgueil, par ambition ou par le plus sordide des interets, ont dechaine sur l'Europe un tel fleau, plonge dans la plus effroyable misere et ruine a jamais peut-etre tant de villes et de villages de notre belle patrie! Maudits soient a jamais ceux qui portent et porteront devant l'Histoire la responsabilite de tant de souffrances et de tant de deuils. Les siecles futurs fletriront leur memoire. A nous, une autre tache incombe. Nous autres soldats, defenseurs de nos libertes et de nos droits, il nous faut redoubler d'energie et de tenacite pour chasser a jamais de notre pays un ennemi qui a accumule tant de malheurs. Il nous faut garder intacte la foi en la victoire finale, qui sera le triomphe de la justice. Il nous faut etre prets a risquer chaque jour notre vie dans les plus terribles des combats, prets a endurer a chaque heure mille souffrances morales et physiques. Tous ces sacrifices, nous les consentons avec bonne humeur, pour arriver au succes definitif. Nous saurons garder aussi pieusement la memoire des camarades qui, par centaines, tombent a nos cotes. Et rappelez-vous que le patrouilleur qui risque sa vie dix fois, pour fournir un renseignement a son chef, lequel aidera a la victoire, merite notre admiration au meme titre que le plus habile de nos generaux. Mais vous aussi, mes chers amis, avez aujourd'hui votre devoir trace. Songez que vous etes l'espoir de demain. C'est votre jeune generation qui devra remplacer vos aines tombes au champ d'honneur. N'oubliez pas que notre France fut de tout temps a la tete du monde civilise. C'est elle qui toujours, au cours des siecles, a fourni au monde les plus grands genies: artistes, savants, litterateurs, penseurs de toutes sortes. Cette renommee intellectuelle, artistique, morale de la France, c'est a vous, demain, de la soutenir. Le plus humble artisan, s'il apporte dans son travail quotidien tout son coeur et tout le gout de sa race, a contribue a cette tache. Ecoliers, etudiez donc courageusement en classe. Adolescents, completez apres l'ecole votre instruction primaire. Adultes, travaillez sans relache a votre education professionnelle. Montrez demain au monde que la saignee qu'il a subi n'a point appauvri notre race. Montrez-vous dignes de vos aines, de ceux qui releverent notre nation abattue au temps de l'invasion normande comme au temps de Jeanne d'Arc, au debut du XVIIe siecle comme aux temps heroiques de la Revolution ou apres l'annee terrible de 1870. Quelle que soit l'issue de la guerre actuelle, il faut que le genie francais vive! Nous autres qui avons fait joyeusement le sacrifice de notre vie et qui demain peut-etre serons morts, nous comptons sur vous pour cela, et nous vous leguons cette tache avec confiance. Et, puisque nous voici au terme de l'annee 1914, faisons tous ensemble des voeux pour que bientot reviennent dans notre beau pays, avec la victoire, la paix, le travail et le bonheur. A tous au revoir et mon souvenir emu. H. BOULLE. _Lettre ecrite par le Sergent-Agent de liaison Felix BREST, 415e Regiment d'Infanterie, tombe glorieusement, face a l'ennemi, le 27 Septembre 1915._ 24 Septembre 1915. C'est demain que nous faisons l'attaque. Priez bien pour la France ... et pour que le sang qui sera verse ne le soit pas inutilement. Je communierai ce soir, n'ayant pu le faire ce matin. _Lettre ecrite par Andre BREVAL, tombe au champ d'honneur, a Nieuport (Belgique), le 24 Janvier 1916._ 19 Janvier 1916. Ma chere Maman, Je t'envoie cette petite chose que j'ai faite ce soir en pensant beaucoup a toi. Je ne t'ai jamais donne de vers; ce sont les premiers; garde-les bien. Je les aime encore qu'ils soient mediocres, mais je les pense et cela me suffit. Ma mere, il fait un soir triste et penible et noir. La solitude est apre et grave et monotone.... Je reve doucement, et puis, soudain, m'etonne De l'image qui nait et qui rit dans le soir.... Je regarde et lui ris a mon tour.... C'est toi-meme, C'est toi dans le petit chez nous.... Sous l'humble toit Je te revois, gaiment reelle.... C'est bien toi, Ma mere, une bien vieille amie a moi que j'aime. Je t'evoque la-bas sous la lampe.... Il est tard.... J'evoque ton image, et joyeux m'en penetre. Tu travailles ... tu lis ... tu couds.... Ton cher regard S'absorbe en tout ... medite et s'attache.... Peut-etre Cherches-tu dans ton coeur encore une bonte? Deja, vois-tu, je ne me sens plus attriste: Je pense a toi qui n'as pas de verite feinte, Je pense a toi qui dois m'attendre impatiente, Je pense a toi plus chere encore dans l'attente, Oh! ma Maman, je crois en toi, ma bonne sainte. Andre BREVAL. _Testament fait le 4 Mai 1915 par le Soldat Maurice BRIOT, tombe au champ d'honneur le 9 Juin 1915._ MES DERNIERES VOLONTES.... J'espere que ce carnet tombera entre les mains d'un frere et qu'il le fera parvenir a ma femme a qui je le dedie. Je laisse a ma femme tous mes biens, proprietes baties et non baties. Je lui reconnais comme sa propriete personnelle tous les meubles, le linge et les effets qui ont ete achetes avec son argent personnel et en communaute. Je legue a ma filleule Renee Bernard la somme de 1.000 francs (mille francs) due par mon oncle a moi. J'ai l'espoir que l'argent que je dois a mon pere ne sera pas reclame a ma femme. Je laisse le soin de payer mes dettes par ma femme sur ce que je lui laisse. Ma derniere pensee sera pour tous ceux qui me sont chers, pour ma femme d'abord, puis mon pere et tous les miens que ma mort pourrait attrister. Je pardonne a tous ceux qui m'ont fait du mal et je remercie ceux qui m'ont fait du bien. Je demande pardon a tous les miens pour toutes les peines que j'ai pu leur faire. Je veux que ma mort n'acheve pas la vie de ma femme. Je veux qu'elle se remarie avec quelqu'un qui l'aime comme je l'ai aimee, et qu'elle soit heureuse, a moins que, trop attristee de ma mort, elle consacre sa vie aupres de mon pere qui merite beaucoup d'affection. Je tiendrais a ce que mon corps ou les debris de mon corps soient transportes dans le petit cimetiere de Jardres, pres de ceux qui me furent chers, et que l'on depose sur ma tombe les fleurs que je prefere. Mais je tomberai peut-etre entre les lignes, ou les rats et les corbeaux se disputeront mes depouilles, alors je serai enfoui dans la fosse commune. Je veux que l'on pense quelquefois a moi comme l'on pense a un ami qui voulait vivre et qui maudit cette guerre qui m'a fauche avant de connaitre la vie, en pleine sante et en pleine force. _Lettre ecrite par Robert CAMUS, Sergent, 408e d'Infanterie, blesse mortellement le 3 Octobre 1918._ 27 Aout. Cher Papa, Dans ton mot du 15, tu me disais que Marcel Blondin etait en permission et qu'il portait le galon de sergent automobiliste. Tant mieux pour lui, c'est un poste de toute securite. Je conviens qu'il a une belle chance. Quant a moi, j'estime que je suis a la place qui convient a mon age et a ma situation. D'ailleurs, je n'ai nullement le pouvoir d'en changer. J'ai aussi comme une fierte de la souffrance qui le plus souvent est la compagne de l'homme sur la terre. Et j'ai confiance dans le retour pour vous revoir et vous aimer. Trouve ma chance egale a tout autre puisque je suis demeure intact au milieu des plus fortes tempetes. Ici, le secteur continue d'etre tranquille. L'avant-derniere nuit, j'ai eu un poste d'inquiete par une patrouille, mais quelques grenades ont suffi pour la mettre en fuite. Le temps a change quelque peu. Nous avons eu deux orages. Les nuits se font deja fraiches, surtout dans la vallee qui s'emplit de brouillard. Je suis heureux que vous ayez termine la moisson par un temps favorable. Je vous embrasse tous de tout mon coeur. Ton fils devoue, ROBERT. _Lettre ecrite par Roger CAUVIN, 153e Regiment d'Infanterie, tombe au champ d'honneur, a la bataille de Verdun, le 9 Avril 1916._ 4 Avril 1916. Mon tres cher petit pere, Ma tres chere petite mere, Nous partons demain pour les tranchees. Avant de "monter la-haut", comme on dit, je voudrais effacer par mes paroles, sinon par mes actes, les tourments que j'ai pu vous avoir causes. 5 Avril 1916. Hier soir, je me suis confesse et ce matin j'ai communie. J'ai demande pardon a Dieu de mes fautes et aussi je lui ai crie mon amour. A vous aussi, mes bien chers parents, je dois crier que je vous aime et que, apres Dieu, vous etes mes seules grandes affections. Lorsque j'etais petit, vous vous etes souvent prives pour moi et vous n'avez jamais hesite a faire un sacrifice pour me rendre heureux. Que de travail petite mere n'a-t-elle pas fait. Depuis vingt ans, petit pere se fatigue a travailler le soir pour moi. Devant tant de devouement et d'amour paternels et maternels, je n'ai montre souvent qu'ingratitude et desobeissance, que mauvaise humeur. Malgre mon attitude froide, ne croyez pas que neanmoins la plus tendre affection n'existait pas chez moi. Avec l'experience et l'age, j'ai appris a vous connaitre et a vous aimer. Je vous ai compares aux autres parents. J'ai toujours trouve que vous etiez les meilleurs et surtout ceux qui voyaient le mieux l'avenir de leur enfant. Cette lettre vous arrivera si un accident m'arrivait. Gardez un bon souvenir de votre enfant cher qui vous aime de toute son ame et qui fut vraiment heureux entre petit pere et petite mere. Je vous remercie de vos prieres pour que Dieu me conserve. Que Dieu vous benisse! Votre enfant qui vous embrasse mille fois tous les deux et qui pense toujours a vous. ROGER. _Lettre ecrite par le Sergent Francois CAYROL, 2e Zouaves, tombe au champ d'honneur._ 5 Juin 1916. Mes chers parents, Je vous ai ecrit hier a mon arrivee et avant-hier pendant mon voyage. Je suis en bonne sante; je suis bien repose; je suis maintenant tout a fait a mon aise. Comme je vous l'ecrivais hier, il y aura bientot un renfort pour le front; je dois en faire partie. Deux officiers de ma compagnie y participeront aussi; je suis content de cela car ils savent ce que je peux valoir et surement ils me garderont aupres d'eux. Le depart de ce renfort est tres proche, peut-etre aura-t-il lieu apres-demain. Ainsi mon desir va etre exauce; j'aurai attendu, contrairement a mon attente, sept mois pour affronter a nouveau les dangers de la lutte. Cette perspective me rejouit; je ne serai vraiment qu'au combat a mon poste veritable de soldat. Ne soyez pas en peine pour moi; car s'il y en a bien un qui doive etre en peine, c'est moi. J'ai confiance en ma destinee; meme si ma vie devait etre ravie, je n'en exprime aucun regret, car je l'ai offerte en sacrifice a Notre Souverain Createur, pour le salut de notre chere France, de notre Patrie bien-aimee. Je suis heureux infiniment de pouvoir, presentement, faire ce que le devoir me trace. Je suis infiniment heureux de pouvoir, a l'epoque actuelle, me battre pour une noble cause. Deux honneurs au lieu d'un: defendre sa Patrie et combattre pour les principes sacres et intangibles de la liberte et de la justice. Ne devons-nous pas remercier Dieu de l'occasion qu'il nous donne de l'aimer. Oui, a mon avis, repandre son sang et accepter la douleur, pour une fin juste, c'est faire un present agreable a Dieu. C'est lui temoigner qu'il ne nous a pas mis en ce monde en vain. Places au carrefour de deux chemins, la voie du bien et la voie du mal, nous avons choisi la voie epineuse du bien, car c'est la seule qui nous permette de gouter aux joies pures durant les haltes pendant lesquelles nous nous arretons pour poursuivre plus surement notre route. Nous souffrons en ce monde, mais la souffrance nous purifie. Un etre qui souffre excite la pitie et c'est par la pitie que nous obtenons le pardon de nos fautes. Oh! la pitie! comme c'est beau! Est-il un sentiment plus beau que celui-la? C'est lui qui, jusqu'a present, m'a remue le plus profondement le coeur. C'est lui qui eclaire beaucoup d'ames et qui incite aux nobles resolutions. Ces pensees-la, que j'exprime tranquillement dans la solitude, j'ai tenu a vous les communiquer a une epoque decisive de mon existence. Pendant la guerre, jusqu'a present, j'ai pris deux decisions graves. La premiere a ete de defendre mon pays comme tous les Francais l'ont fait au debut de la campagne, ou tout au moins comme la plupart l'ont fait, c'est en bon fils de la Patrie, soucieux de la sauver d'un grand peril. La deuxieme a ete de recommencer, non plus dans les memes conditions. C'est, maintenant, en possession de mon libre consentement. Aux yeux du monde, j'avais fait ce que je devais, et la blessure grave que j'avais recue me dispensait de retourner sur la ligne de feu. Ma retraite a Belgrade aurait pu durer tres, tres longtemps, ma position me paraissait assez fixe pour une duree tres longue, peut-etre pour jusqu'a la fin de la guerre. Cependant, ma conscience me disait que ca ne suffisait pas. La France etait toujours en danger et avait besoin plus que jamais de l'aide de tous ses fils. Certes, la resolution prise alors a ete penible dans ses suites. J'ai eu des heures de decouragement et de lassitude. Comme le dit si bien l'Evangile, "Le vent brulant du desert souffle souvent dans le coeur de l'homme et le desseche. Mais il y subsiste toujours une petite fleur". A plusieurs reprises, des occasions se sont presentees pour me soustraire a ce que je considere comme mon devoir. Maintenant, rien ne parait s'opposer a son accomplissement. Aimer et servir ses parents plus que son prochain, aimer et servir sa Patrie plus que ses parents. Je vous embrasse tous bien, tous bien fort. Votre fils qui vous aime bien tendrement, FRANCOIS. _Lettre ecrite par le Conducteur Andre CHAPELLE, de la S.S. 104, tombe au champ d'honneur._ ...Dire que nous croyions avoir tout vu dans l'Artois! Cela me parait peu de chose aupres de la vie que nous allons mener ici!... Boue, rafales de gresil, froid, pluie qui cingle, vent glacial, brouillard, les marmites par-dessus tout cela! Et toujours en pleine nuit, sans aucune lanterne, naturellement. Il y a bien les fusees qui illuminent _a giorno_, mais c'est plutot une gene qu'une aide. Le meilleur, c'est encore Astarte, reine du Ciel. Malheureusement, c'est huit ou dix jours par mois. Aussi, nous continuons a suivre des yeux le calendrier, comme dit Bugeon. Je te prie de croire que nous sommes au courant des phases de la lune! Quant aux routes, defoncees, pleines de trous, ca ne change pas; premiere vitesse et du cinq a l'heure! Souvent, quand on revient, on ne peut plus passer: un 210 a coupe le chemin. Hier, avec un camarade, nous etions ainsi de chaque cote d'un entonnoir. Que faire? Et moi, j'avais des blesses! Il a fallu chercher un detour: cela a dure deux heures; pauvres malheureux blesses, avec ce froid!... Mais tu connais tout cela, et l'immobilite qui vous glace, et le morceau de viande gelee avec un quignon de pain, et les nuits dans les postes, avec le tintamarre du canon, et les quelques heures de sommeil (!) dans quelque coin, enroule dans une couverture mouillee; je me demande comment nous resistons.... Nuits de front, les fusees, les cris lointains, les fusillades subites, l'inquietude, la fievre, les plaintes des blesses, et puis ces minutes d'exaltation de tout l'etre, ou l'on accepte.... Car nous autres, comment flancherions-nous, quand nous voyons tous ces pauvres camarades que nous transportons, dont nous tenons la vie entre nos mains, et qu'un coup de volant heureux peut sauver en les faisant arriver cinq minutes plus tot sur la table d'operation! Mais je crois bien que je vais me vanter! a toi!... Et puis, je suis de ton avis, est-ce que cela existe aupres des fantassins? Eux, eux seuls, et voila tout. Et dire que Paris ne se rendra jamais compte!... Moi, quand je les vois, je me degoute et je m'injurie. Enfin, quoi faire? Tu as le bonjour de Charles Bremond, etc.... _Lettre d'Andre CHASSEIN, Soldat au 149e Regiment d'Infanterie, arrive du Bresil le 16 Mars 1915, parti au front le 18 Juin 1915, mort un mois apres, le 17 Juillet 1915, a Angres (Pas-de-Calais)._ Parents cheris, Je fais suite a ma lettre d'aujourd'hui pour vous annoncer que l'ordre vient d'arriver qui nous envoie en deuxieme ligne, dans les abris souterrains; nous serons la pour appuyer immediatement les lignes avancees du feu et prendre leur place dans deux, trois ou quatre jours. Nous quittons nos cantonnements de semi-repos ce soir, a 8 heures et, dans quelques heures, je serais, avec mes camarades, pret a entrer dans la fournaise. Il vient de pleuvoir mais le temps de ton grisaille est redevenu clair; aussitot l'artillerie a recommence de plus belle, et en ce moment les "marmites" boches tombent tres pres de nous. Je crois qu'il est inutile de vous repeter que je pars avec toute confiance et que j'espere fermement etre parmi vous pour celebrer et nous rejouir de la victoire finale. Mais si la chance vient a m'abandonner et que je reste dans la glorieuse lutte, je vous en prie, consolez-vous a l'idee que ce sacrifice etait necessaire et que j'aurai su mourir vaillamment pour notre pays et notre cause. Vous verrez qu'en somme, la rancon du sang est bien minime, car combien sont au feu dans notre famille pour defendre notre nom contre l'ignoble brute qui nous a attaques? Soyez forts si une telle epreuve vous etait reservee, mais au moins vous pourrez relever la tete avec fierte et dire: Il a su faire son devoir.... Je ne veux pas vous donner des idees tristes et vous faire de la peine, mais ces quelques lignes etaient necessaires: un homme doit savoir regarder froidement devant lui et envisager courageusement toutes les hypotheses. Nous sommes a une epoque ou il faut etre pratique et meme materiel. Donc, si j'ai ete oblige de vous exposer tout ce preambule, c'est pour vous dire que tout ce que je possede vous reviendrait entierement dans un tel cas. Je ne ferais que vous retourner ce qui vous appartient: n'est-ce pas la le fruit de l'education et des soins que vous m'avez donnes? Il n'y a aucun doute et je vous en dois encore une reconnaissance infinie, que mes plus profonds remerciements ne sauraient exprimer suffisamment. Vous trouveriez egalement dans mes papiers une sorte de testament qui ne ferait que developper ce que je vous ai dit plus haut en une ligne. Et, pour avoir une idee plus complete des trois annees que j'ai passees au Bresil, ouvrez toute ma correspondance, parcourez-la, de meme qu'un livre a couverture verte sur lequel j'avais eu un jour la pretention de prendre des notes et d'en faire une sorte de Journal. Dans mes boites de cliches, vous trouverez quelques photos de moi qui ne sont pas trop mauvaises, vous choisirez et pourrez vous en servir. Voici maintenant expose tout ce que je pouvais avoir a vous dire. Je ne laisse rien derriere moi qui ne se comprenne et j'ai pris toutes mes dispositions; apres un long baiser, le plus grand qu'un fils affectueux puisse envoyer a ses pere et mere cheris, j'appartiens maintenant a la France; puisse-t-elle me ramener sain et sauf et victorieux si c'est la volonte du Tout-Puissant. Andre CHASSEIN. _Lettre ecrite par Marcel CLAROT, 27e Regiment d'Infanterie, tombe au champ d'honneur devant Verdun, au bois de Vaux-Chapitre, le 28 Juillet 1916._ Ma Maman et ma Me adorees, Si ce mot vous parvient, c'est qu'un evenement bien triste vous sera arrive et qu'il me sera arrive malheur. Supportez avec courage, je vous en supplie, cette nouvelle epreuve que le Ciel vous envoie et ayez de la fermete, c'est la plus grande joie que vous pourriez me causer. Je suis tombe pour sauver la France envahie et gravement menacee; je serai tombe au champ d'honneur pour elle, pour tous et pour ne pas laisser tant d'amis et de Francais sans vengeance. Soyez braves et songez que la mort ne m'effraie aucunement. Je suis pret pour paraitre devant Dieu; c'est meme un bonheur qu'il m'ait appele en de si bonnes conditions. Pardonnez-moi si je vous ai cause quelquefois de la peine, je m'en repens; pardon pour tous ceux que j'ai pu offenser. Je vous embrasse toutes deux le plus fort de mon coeur, ainsi que Clementine toujours bonne. Marcel CLAROT. Je mourrai en songeant a Dani, a vous et a Dieu. Adieu a tous mes parents. _Lettre ecrite par le Sous-Lieutenant Paul COLIN, 18e Bataillon de Chasseurs a pied, tombe au champ d'honneur, a Douaumont, le 20 Avril 1916._ 13 Avril 1916. Ne jamais executer un ordre sans avoir recu le contre-ordre, principe tres militaire, une fois de plus verifie! Le Bataillon, subitement arrete dans sa marche vers le repos, a ete envoye de l'autre cote de la Meuse et maintenant nous attendons les evenements dans une ancienne grande ville. Quand vous recevrez cette lettre, il est probable que nous serons cette fois au repos pour de bon, car notre sejour ici doit etre court. Je viens d'assister et de prendre part a une ceremonie touchante. Nous pouvons monter en ligne d'un moment a l'autre, peut-etre cette nuit, peut-etre demain, peut-etre dans plusieurs jours. L'aumonier a dit ce soir, a 7 heures 30, une messe "des vivants et des morts", comme il a dit en commencant. Un sermon court comme il sait en faire et sachant remuer le coeur de tous, officiers et hommes, effrayant peut-etre un peu sous l'habit bleu, mais amenant quand meme un regard de fierte et une petite larme a l'oeil de ces braves chasseurs. "Nous sommes a Paques, dit-il ... ceci est une messe de Paques.... Paques dont vous vous souviendrez.... Paques de guerre.... Paques de lutte!! Jour d'union, je dirai plus, jour de communion. Pour communier, il faut etre a jeun, il faut se confesser.... Vous sortez de table et vous n'avez pas le temps de vous confesser ... a l'impossible nul n'est tenu ... que ceux qui veulent recevoir l'absolution s'agenouillent." Et, dans un mouvement sublime, l'eglise (ou plutot la grange, car de la cathedrale il ne reste qu'une cloche intacte au milieu des decombres) l'eglise entiere s'est agenouillee, et d'une voix qu'il affermissait a grand' peine, l'aumonier a donne l'absolution a tous ces hommes, puis la communion.... "Votre musique, c'est le canon", avait-il dit a un moment de son prone, et, en effet, en ce moment, l'artillerie faisait rage! Puis la messe s'est terminee au milieu des cantiques. De nouveau, l'aumonier prit la parole: "Mes enfants, j'ai oublie quelque chose, j'ai oublie votre penitence, la voici: allez! et battez-vous bien!" Et la grange s'est videe dans un silence de mort, et en sortant j'ai entendu cette reflexion venue je ne sais d'ou: "Heureux ceux qui croient". Oh! comme il a dit vrai! dans un pareil moment, tout est beau.... J'avais vu des messes impressionnantes, j'avais vu des choses bien dures, jamais je n'ai ete emu comme je viens de l'etre ... et tout le bataillon etait la. Que vous dirai-je maintenant? La confiance illimitee dans laquelle je suis en ce moment. Il me semble que je vais a une simple promenade et j'y vais le sourire aux levres!!!... Embrasse. A quand la prochaine lettre? PAUL. _Lettre ecrite par le Soldat COLIN, tombe au champ d'honneur le 2 Juin 1918._ Mes parents bien-aimes, Si cette lettre vous tombait entre les mains, c'est qu'Eloi, votre fils, ne serait plus. Si ce malheur arrivait, ne me pleurez pas car je n'aurais fait que mon simple devoir que j'avais a coeur d'accomplir et pour lequel je vous ai fait tant de peine. La seule chose que je vous demande, c'est de me pardonner la peine que je vous fis en voulant m'engager. Benissez et priez pour moi. Je m'arrete, car ces lignes vous broient le coeur. Courage, la victoire est a nous et vive notre chere Patrie! Mes derniers baisers a vous tous que j'ai tant aimes. Adieu et vive la France! COLIN. _Lettre ecrite par Cesar COLOMA, 5e Regiment d'Infanterie, tombe au champ d'honneur, le 23 Janvier 1917, a Troyon._ Cher Papa, Nous venons du repos; maintenant, nous voici dans les tranchees, les obus, les marmites ne cessent pas de nous passer sur la tete, mais on y est habitue, et puis il faut marcher. Et que je sois tue ou blesse, c'est toujours pour la Patrie. Ma chere Maman, ne t'en fais pas pour moi, si je ne reviens plus, c'est pour Dieu et pour la France que je le fais; en avant et bon courage, et puis encore un mot, je te defends de t'habiller en noir, cela n'est pas necessaire. Papa, ne t'en fais pas, c'est pour la France. C. COLOMA. _Lettre adressee par Auguste COMPAGNON, Sergent au 56e Regiment d'Infanterie, tombe au champ d'honneur en allant secourir un camarade blesse, a Somme-Suippes, en Champagne, le 7 Octobre 1915, au President de l'Association de la Presse Chalonnaise, a propos de felicitations envoyees par cette Association._ 10 Mars 1915. ...Mon merite est si mince! C'est d'avoir fait, mes chers et braves amis, ce que vous auriez tous fait a ma place, dans l'ardeur de votre patriotisme, qui n'est pas inferieur au mien, bien au contraire. Si l'age, si un etat de sante precaire ne vous avaient contraints de rester a l'arriere, tous vous etiez prets a marcher de l'avant, comme moi, et plus vite que moi, et a faire, vous aussi, de vos poitrines genereuses, un rempart a la mere Patrie. Mais vous ne l'avez pas pu, et c'est moi le plus privilegie de vous tous; j'admire comment le grand bonheur que j'ai d'avoir pu faire mon devoir peut m'attirer, au surplus, des felicitations aussi douces que les votres. Combattre pour la plus noble des causes: etre de la grande foule des defenseurs du plus beau des pays, etre du cote de la justice et de l'Humanite contre le plus barbare des envahisseurs: figurer,--oh! bien obscurement,--mais figurer tout de meme dans le plus grand drame de l'histoire; avoir le moyen de centupler la valeur de sa vie miserable, en l'immolant, s'il le faut, au triomphe de tout ce qu'il y a de plus precieux en ce monde, quel destin inespere, mes amis, et combien il nous dedommage amplement de tous nos sacrifices, nous qui avons pu etre les combattants! A. COMPAGNON. _Lettre ecrite par Jean CONQUET, Aspirant au 122e Regiment d'Infanterie, quelques jours avant d'etre frappe mortellement, le 7 Mars 1916, a Soupir (Aisne)._ Celui qui tombe a l'ennemi ne meurt pas. Si j'ai cet honneur insigne, je ne veux pas qu'on me pleure. En faisant part de ma "perte glorieuse", on dira devant mon nom, mon grade et puis mes titres civils de licencie et diplome de l'H.E.C, le tout suivi de la mention "tue a l'ennemi". Pas de flaflas, champ d'honneur, etc., la verite, c'est tout. On respectera la tombe de fortune que la bataille m'aura donnee. Sur nos tombeaux de famille, mon nom et l'endroit ou je dormirai. En face de mon nom, sur l'Annuaire H.E.C, on fera mettre la lettre "T" en italique et on demandera que cette indication remplace le "D" habituel pour tous les camarades tues a la guerre. Mon deuil ne sera rien aupres de celui de l'Alsace-Lorraine pendant quarante-quatre ans. C'est une joie de perir en refaisant la France. Jean CONQUET. _Lettre ecrite par l'Aspirant Jean CONTl, 7e Chasseurs Alpins, tombe au champ d'honneur le 5 Novembre 1916._ Chers parents, C'est demain, a 5 heures, que nous partons rejoindre notre bataillon vers l'Alsace. Ne vous faites pas de mauvais sang, ne pleurez pas, je vais faire mon devoir et le faire de mon mieux. Tout le monde le fait, son devoir, et il serait lache de ma part de reculer devant l'honneur de defendre sa Patrie. Songez, mes chers parents, que je vais commander la 60 poilus, moi jeune aspirant de 19 ans. C'est, il est vrai, une bien lourde responsabilite et je ne la prends qu'apres avoir murement reflechi; si je l'accepte, c'est plein d'espoir dans la Victoire, dans la Revanche. Lorsque j'etais petit et que je lisais deja les recits de la guerre de 1870, je ne revais dans ma jeune cervelle que desir de vengeance; j'aurais voulu etre grand pour aller a la guerre, pour tuer le plus possible cet Allemand deteste; je ne le connaissais pas encore, mais lorsque, plus age, je lus des livres serieux ou l'on montrait ce que faisait l'Allemagne, ses efforts vers une puissance militaire toujours plus grande, j'ai compris que la guerre etait inevitable; je la considerais comme telle et je souffrais que mon cher pays de France se laissat aller a des reveries, a des songes plus ou moins utopiques, irrealisables. Ah! nous parlions de paix, nous autres, de fraternite, d'amour entre les peuples et nous ne voyions pas, de l'autre cote du Rhin, les hommes blonds aux yeux bleus qui preparaient la guerre; leurs philosophes, leurs penseurs nous traitaient de pourriture qu'il faut a tout prix supprimer, et nous, betes que nous etions, nous parlions de desarmement. Un jour, le canon a gronde sur le Rhin: c'est la guerre; des gens s'affolerent, d'autres, plus calmes, qui l'avaient vue venir, resterent calmes. La guerre dechainee par l'Allemand a ravage notre pays; partout on voit des femmes en deuil, des jeunes filles qui pleurent, des soldats amputes; c'est a nous, jeunes gens, que revient l'honneur aujourd'hui de refouler le Boche. Et vous pleureriez, chers parents, en me voyant partir ... non, n'est-ce pas? Vous vous dites: "Il va ou son devoir l'appelle: il va chasser l'envahisseur du sol sacre de la France". Oui, c'est a nous a le bouter hors de France, comme jadis Jeanne d'Arc bouta les Anglais. Ce devoir, pour perilleux qu'il soit, je ne le cederais pas pour tout l'or du monde. Et si, chers parents, je meurs dans la bataille, vous pourrez etre surs que votre fils cheri est mort en bon Francais, la poitrine face a l'ennemi, en entrainant ses hommes. Chers parents, ne pleurez pas votre petit enfant, soyez certains qu'il va faire son devoir et qu'il le fera jusqu'au bout. Soyez forts, je vous enverrai tous les jours, si je le puis, de mes nouvelles. Au revoir, a bientot, je reviendrai victorieux! vous serez fiers de moi. Je vous embrasse. Votre fils devoue qui vous aimera toujours, CONTI. _Lettre ecrite par le Sous-Lieutenant Conrad CRAWFORD, de l'Infanterie americaine, tombe pres de l'Ourcq, a Sergy, le 1er Aout 1918._ (Au front.) 13 Juillet 1918. Ma cherie Mere, Ce soir, je passerai au front, dans les tranchees du vrai front, les places des chauves--"_bald-headed row_"--pour ainsi dire. Tandis que j'ai une confiance absolue dans ma bonne chance et que je me battrai jusqu'au bout quand j'en aurai l'occasion, je t'ecris ces lignes seulement au cas. Quand tu les auras recues, tu sauras bien que tu ne reverras plus ton fils cadet. C'est ma priere de m'en aller d'une facon dont tu seras fiere. Quoique bien des lieues nous separent, _Mother dear_, je te vois clairement, j'entends ton rire, je ressens ton amour si grand pour moi, et c'est avec une douleur saisissante que je me rends compte de la possibilite de ne te rejoindre plus. Mais toi, tu ne dois ressentir aucune douleur. Tu devras etre fiere, tu le seras, je le sais bien, du sacrifice que toi, avec des milliers d'autres meres, auras du faire. Mon amour pour chacun de vous, et surtout pour la plus cherie mere du monde, est si grand que je ne saurai m'amener au point de dire adieu. Notre bien-aime pere n'est plus la, mais j'espere qu'il sait que j'ai fait mon devoir au mieux de mon possible et que je paierai le sacrifice supreme fierement et sans regret. La vie d'un homme dans cette guerre ne vaut pas le claquement des doigts. Eh bien! esperons que, dans les mois a venir, nous nous amuserons bien de cette lettre. Avec tout l'amour du monde a chacun de ma famille, Affectueusement ton fils, CONRAD. Il y a aussi un dernier voeu que je te prie instamment de m'accorder. Si je tombe en France, permets que mes restes y soient enterres; c'est-a-dire ne depense pas d'argent pour les transporter aux Etats-Unis. Je n'ai aucun sentiment a ce propos, et je serai fier de m'endormir a tout jamais dans ce merveilleux petit pays. _Lettre ecrite par le Sergent Charles CROSNIER, 355e Regiment d'Infanterie, tombe au champ d'honneur, le 27 Septembre 1915, a la Ferme Navarin._ 23 Septembre 1915. Ma chere Mere, J'ai recu hier ta bonne lettre contenant la carte d'Henri; je n'ai pas encore recu de ses nouvelles. C'est avec plaisir que j'apprends que Monsieur Viron t'a envoye le montant de ce qu'il me devait. J'espere, chere mere, qu'avec cette somme tu pourras faire face aux depenses de plusieurs mois; prends surtout tes precautions pour ceux d'hiver qui ne vont pas tarder. Par ce courrier, j'ecris a Madame X... J'ai eu des nouvelles de Monsieur Z..., de Bethune, par un de ses cousins, un jeune homme que j'ai rencontre tout a fait par hasard a Hesdin; il me parait supporter allegrement la guerre en faisant de bonnes et grosses affaires. Je crois, chere mere, que le grand coup est pour demain ou apres-demain, le regiment y prendra sans doute part, je puis meme dire certainement. Dire que l'on voit venir ce moment sans une petite apprehension serait mentir, mais je t'assure, ma bonne mere, que nous l'envisageons tous avec calme et confiance. Je crois que nous sommes maintenant bien prepares pour donner une bonne correction a notre ennemi maudit, et peut-etre aussi pour le chasser tout a fait de notre chere France, de la Belgique. La Paix alors ne serait pas eloignee et ceux qui auront la chance d'echapper au carnage pourront retrouver ceux qu'ils aiment. Si je ne suis pas de ceux-la, ma bonne mere, tu devras assurer ton existence, car il est trop tard pour que je te guide. Mais tu as tous les renseignements necessaires pour obtenir ce qui m'appartient; je te rappelle que mes papiers sont chez Monsieur Bryon, 112, rue de Savoie, a Bruxelles; Mademoiselle Bertha, mon employee, se mettra certainement a ta disposition pour te donner tous les renseignements au sujet de mon entreprise; tu devras l'indemniser pour sa collaboration durant la guerre; je te laisse le soin pour la facon dont tu devras le faire. Entoure-toi des conseils de Monsieur Guison, dont l'amitie m'assure son devouement a ton egard. Pour toutes les affaires, comme il sera indispensable que tu produises l'acte de deces, tu devras t'entourer de tous les renseignements. Adresse-toi au Colonel ou au Commandant de la 20e Compagnie quand tu seras quelques jours sans recevoir de mes nouvelles; je te promets, chere mere, de t'ecrire chaque jour, ne serait-ce qu'un mot; tiens compte toutefois des difficultes de correspondance. Je te souhaite une bonne sante et recois, ma bonne mere, les bons baisers de ton fils. CHARLES. _Lettre ecrite par l'Adjudant Georges CUVELLE, 63e Regiment d'Infanterie, tombe au champ d'honneur._ 24 Septembre 1915. Mon cher Leon, Nous n'avons plus le temps de les faire longues, nos lettres. C'est demain le _grand jour_!! Tu verras les journaux. J'ai grand espoir que tout ira bien. Aussi, en attendant que tout soit fini, je t'embrasse bien fort. GEORGES. _Lettres ecrites par le Caporal reserviste Baptiste DEBONNE, du 3e Zouaves, blesse mortellement, le 7 Septembre 1914, a la bataille de la Marne._ Zemmorah, 3 Aout 1914. Cher Pere, Je t'ecris ces quelques lignes avec sang-froid. Je pars demain a destination d'Oran au 3e Regiment de Zouaves. Je pars content de defendre notre chere France. Si je meurs, tu seras fier de dire un jour: "Mon fils est mort pour la Patrie". Tu reporteras ton affection sur tes autres enfants. Adieu, cher pere, je vous embrasse tous du plus profond de mon coeur et surtout ma maman cherie. Ton fils cheri, BAPTISTE. Paris, 18 Septembre 1914. Cher Pere, Les forces me manquent pour pouvoir te faire une longue lettre; tu peux croire que j'y mets toute ma bonne volonte pour t'ecrire ces quelques lignes. Je suis tombe blesse le 7 Septembre au combat de la Marne. J'ai recu le boulet dans le dos en pleine force et cela a produit la paralysie. Les balles qui m'ont traverse le genou et l'avant-bras droits ce sont des balles qui se trouvaient dans le boulet. Le dos aussi a ete traverse par une balle; le carnet que j'avais dans ma veste a arrete une balle. J'espere guerir, mais il faudra du temps. La paralysie n'est due qu'a la forte commotion. Je n'ai besoin de rien. Le jeudi et le dimanche, les Parisiens et les Parisiennes viennent nous rendre visite et nous inondent de friandises. Enfin, cher Pere, du courage; il faut esperer que je guerirai. Je t'embrasse bien fort, sans oublier ma maman cherie, mes soeurs, mes freres et le petit Thomas. BAPTISTE. _Lettre ecrite par Rene-Anselme DEFARGE, Lieutenant au 107e d'Infanterie, tue a la bataille d'Ecurie, le 25 Septembre 1915._ 25 Septembre 1915. Mes chers parents, Nous venons d'occuper de nuit nos emplacements de combat. Tous les preparatifs ont ete faits, tout a ete regle minutieusement pour que rien ne soit laisse a l'imprevu qui peut etre regle d'avance. C'est du temps de gagne--des vies humaines pour aujourd'hui et pour l'avenir. Depuis quatre jours, nous avons dechaine sur le front allemand un formidable ouragan de fer. Jamais, meme aux heures les plus difficiles, nous n'avons connu cela. Et si les Boches viennent, c'est qu'ils ont du coeur au ventre. Ce matin, derniere main a la preparation: crapouillots, 75, marmites de petit et de gros calibre, tout y va. Deja la tranchee s'est rougie, un peu de sang a coule, quelques-uns ont paye leur dette et au dela. Tout a l'heure, ce sera la ruee. Partout, dans le Nord comme en Champagne, nous allons leur tomber sur le poil! Il faudra bien que le rideau creve quelque part. Nous pouvons nous attendre evidemment a de gros sacrifices, une troupe d'assaut doit savoir les supporter. Il faut y aller de plein coeur, comme dit le generalissime, jusqu'aux pieces d'artillerie. Il faut traverser tout ce labyrinthe de sapes, de mines, de tranchees et de boyaux pour gagner la plaine et leur tailler des croupieres. Il faudra, cette fois, ne leur laisser aucun repit, les talonner sans relache jusqu'a l'extreme limite de nos forces. Les hommes sont decides, ils en veulent. La perspective d'un autre hiver dans les tranchees les effraie beaucoup plus que l'assaut, je crois; et un gros succes ranimera les coeurs defaillants et retrempera les volontes pour la continuation d'une lutte que le monde ... civilise se doit de mener jusqu'au bout. Du reste, quand on a commence une besogne, si penible soit-elle, il faut l'achever pour en savourer les fruits. Et quand on se sacrifie pour un pays comme la France, on est paye par la pensee reconfortante que le plus noble ideal qui soit au monde ne perira pas. Et puis, nous sommes de la lignee des Bayard, des Jeanne d'Arc, des Henri IV, des Turenne, des Hoche, des Marceau, des Bonaparte, et leur sang ne peut pas mentir. Nous verrons bien. Voyez-vous que nous allions coucher a Douai! Je ne pourrai certainement pas vous ecrire de quelques jours de facon reguliere; ne vous affolez pas et n'allez pas avoir des pressentiments, ce qui serait maladroit. Attendez pour savoir. En tout cas, si je tombe, je vous le repete encore, je serai mort joyeusement, quelque penible que soit la pensee de me separer de vous; je serai mort sans regret parce qu'il y a des heures ou la vie sans l'honneur ce n'est rien, des heures ou il faut se jeter tete baissee dans la commune melee sous peine de se renier et de n'etre plus qu'un corps sans ame. Vous trouveriez dans ma cantine et dans ma paniere ma Croix de Guerre, le seul heritage precieux que vous feriez de moi, et des photographies que j'ai pu prendre depuis la semaine. C'est un recueil interessant, encore que j'eusse pu faire beaucoup mieux. J'ai sur moi, au moment du combat, mon kodak et mon portefeuille contenant ma citation. On les retirerait si possible et on les mettrait dans ma cantine. Vous embrasserez mes oncles et tantes pour moi et vous leur direz mon affection. Je vous prie de croire a ma tendresse et vous embrasse tres fort. RENE. _Lettre ecrite par Jean DELACHE, tombe aux champ d'honneur le 26 Aout 1917._ Ma chere Maman, D'apres les lettres que tu m'as envoyees, je vois que tu n'as pas encore recu une des miennes d'il y a quelques jours; j'espere qu'elle ne sera pas egaree. Les tiennes me sont toutes parvenues et les colis dont tu me parles avec elles. Je t'en remercie beaucoup. Les pommes ne sont pas abimees du tout et la saucisse a l'air tres bonne. Tu ne vas plus etre aussi tranquille a mon sujet car demain on remonte en ligne et, comme je te l'ai dit, il y aura peut-etre du nouveau. Je ne peux pas t'en dire plus long. On parlera des evenements apres leur echeance. Ne te fais pas trop de mauvais sang, ce n'est pas la peine, tu le sais bien. J'ai moi-meme bien du mal a me faire une raison. Tu me pardonneras si je ne reponds pas a tout ce que tu me dis dans ta lettre, car je ne peux plus mettre la main dessus et je ne me rappelle plus tres bien de son contenu. Tu me demandes si tu peux m'envoyer l'Anabase de Xenophon, je le veux bien, il me sera toujours utile. Je continue, en effet, ma grammaire grecque dont j'ai vu une quarantaine de pages et sans ce malencontreux retard ca pourrait encore aller plus vite, mais l'on ne fait pas toujours comme l'on veut dans ce sacre metier. Mais il parait qu'apres cela on va descendre au grand repos, pendant quelque temps. Cette facon de proceder est peut-etre meilleure. Je ne vois rien a te dire de plus, l'existence est si peu variee, heureusement! Je ne peux, en terminant, que te dire de t'armer de courage et t'embrasser tendrement. Ton fils qui t'aime, JEAN. _Lettre ecrite a sa femme par Louis DEROCHE, 27e Regiment d'Infanterie, tombe au champ d'honneur, a Dolwing, le 20 Aout 1914._ 17 Aout 1914. J'ai recu hier, au petit jour, le bapteme du feu! Ce fut gentil tout plein. A la premiere decharge, un schrapnell, fusant sur mon escouade accroupie, traversa d'une balle le sac de mon camarade de gauche, dechira ma bretelle de fusil, rasa la figure du Caporal et d'un dernier plomb, le plus tragique, traversa le bras de mon vieux Faivre. Pas une minute d'emotion! ...Nous sommes restes jusqu'a 3 heures de l'apres-midi sous le feu de ces cochons-la. Qu'ils tirent mal et quelle inutile gabegie d'une marchandise qui coute si cher! ...Ma compagnie, qui est des plus eprouvees, vient de se retirer en arriere et en reserve de facon a prendre un repos bien gagne. ...Tu ne saurais croire, mon petit ange, combien la proximite du danger agit salutairement sur l'ame de ton gosse. Je vis en une communion continuelle avec Dieu, dans lequel ma confiance augmente sans cesse. Ainsi, je lui dois mon calme, qui n'est pas une des moindres assurances contre le danger. Je lui ai promis, ainsi qu'a la Vierge d'Etang, que, si nous nous retrouvons bientot heureux, chaque annee, nos enfants et nous, feraient le pelerinage de Velars.... J'ai enterre ce matin les deux morts de ma compagnie, pour lesquels j'ai dresse une croix et recite une priere. C'est a toi, mon amie, que je dois ce petit courage. ...Adieu, mon petit gosse, je te quitte. Continue d'etre l'ange des deux foyers que j'ai quittes pour un temps. Il suffit que j'emporte ton coeur pour que ni la joie, ni l'espoir ne puissent s'envoler de dessous ma capote. Je viens de revoir avec joie mon ancien Commandant du 10e. Il m'a cause affectueusement. Il m'a annonce que la victoire se dessine sur tous les fronts. LOUIS. _Lettre ecrite par Medard-Paul DEVLAEMINCK, 41e Regiment d'Infanterie coloniale, tombe au champ d'honneur, a Souchez, le 1er Octobre 1915._ Ma chere Mere, Merci pour ton petit trefle a quatre feuilles; je conserve precieusement cette petite herbe que mes copains envient beaucoup. Hier soir, nous avons demoli 30 Boches, pas notre compagnie, mais le 1er bataillon. Figure-toi que, dans le secteur du 1er bataillon, les tranchees se touchent avec les Boches. Alors, un officier bavarois et 30 hommes ont saute dans la tranchee, la nuit; l'officier boche est rentre dans une cabane occupee par les marsouins et a tue d'un coup de revolver un de ceux-ci; alors, le caporal l'a enfile comme une crepe. Ensuite les marsouins ont entierement massacre les 30 Boches, aucun prisonnier. Furieux, les Boches ont voulu attaquer et ont encore recu une pile; pour se venger, ils ont bombarde un village voisin toute la nuit; nous, on roupillait comme des Suisses; on est habitue a cette comedie, tu dois t'en douter. ...Ce soir, nous remontons aux tranchees, nous avons ordre de crier a notre tour: vive l'Italie! et de chanter la _Marseillaise_; ca, c'est pas la paix, mais enfin, ca fait un peu de changement. Ne te fais pas de mousse avec cela, dors tranquille.... ...Notre secteur n'est pas mal place, les Boches sont a environ 200 metres de nous et seulement a 40 metres des autres secteurs; nous sommes cette fois en foret, nous habitons a cinq par villa; c'est pas cher comme loyer, nous avons un bail renouvelable tous les douze jours, car nous restons quatre jours dans les tranchees; si tu voyais notre cambuse, tu aurais le sourire: a la porte, il y a sculptures dans la pierre blanche, car les tranchees sont creusees dans la pierre; il y a la tete de la Republique et je t'assure que l'artiste du 43e Colonial qui l'a faite n'est pas un apprenti; en dessous est ecrit: "Vive la Republique democratique et sociale"; en plus, de l'autre cote, egalement dans la pierre, est inscrit: "Villa des cocus". Donc, ton fils habite "Villa des cocus". Ca sent la guerre, hein, a plein nez et je vois Valentine sourire. Nous ne sommes pas mal loges, pour le prix, on ne peut pas crier, on ne peut pas se plaindre.... Ce matin, pour venir, qu'est-ce que nous avons pris comme bain de pieds: il etait tombe de l'eau toute la nuit, et nous en avions jusqu'aux genoux, nous etions dans la joie, car plus nous sommes dans la mouise plus nous avons le sourire. Tu vois, voila les Poilus de la Republique... DEVLAEMINCK. _Lettre ecrite par Augustin DOUNET, 81e Colonial, tombe au champ d'honneur._ 4 Juin. Bien chers amis M. et Mme Gelin, Je ne saurais trop dans quelle idee j'ecrirai cette lettre. Que devez-vous penser de ce soldat qui venait parfois se faire payer toutes sortes de gateries pendant les longues journees d'hiver. Que vos caresses et belles paroles lui faisaient oublier les jours de guerre. En effet, c'etait plus la guerre que de vivre aupres de vous, mais le bonheur. Croyez-vous qu'il vous a oublies? Non. Tous les jours j'y pense, a ces soirees recreatives, et voudrais pouvoir vous dedommager de tant de peine. Mais maintenant, malgre ma bonne foi, je ne peux vous etre agreable que par ma lettre. Ca fait rien. Il faut esperer que cette guerre ne durera pas longtemps maintenant et qu'apres tant de peine on pourra se revoir contents et glorieux de notre devouement. C'est pour vous que je parle, car nous autres, c'est rien en comparaison de ce que vous fites pour nous. Avant de finir, laissez-moi vous parler un peu du paysage pour changer les idees. On ne peut pas toujours parler de la terreur qui malheureusement court toutes les langues europeennes. Nous avons passe en arriere pour prendre un peu de repos, dont je pense avoir envoye un mot a mes devoues amis. Mais tout marche a merveille. Tout le monde travaille et avec entrain. Aussi pas de terre inerte. Les recoltes sont elegantes et semblent vouloir fructifier. C'est beau que de voir la terre couverte d'une verdure qui pousse, et dans notre passage semble nous dire: defends-toi et le sol te nourrira. C'est beau pour moi de voir que le coeur des Francais n'oublie pas leurs braves soldats et s'efforce pour faire le travail de leurs chers qui pour le moment sont au service commun. Les grands arbres qui couvrent la route nous donnent une fraicheur exquise pendant le cours des marches militaires: au-dessus viennent lancer leurs joyeuses chansons les petits oiseaux. C'est beau le pays a cette belle saison du printemps. Les belles prairies qui vont nous donner leur fourrage nous embaument par leurs charmantes fleurs qui bornent la route. Rien n'est a comparer a notre sol francais. On y trouve de tout. Aussi les Boches voulaient s'en emparer, mais trop tard, maintenant ils peuvent repartir chez eux. Nous n'en voulons plus de leurs tableaux sur notre terre sacree, terrain que nos peres ont su conserver et que nous sommes appeles a defendre. Il parait qu'il s'est livre un gros combat naval. Peut-etre sera-t-il une bonne preuve d'epuisement de cette terrible nation qui croyait nous aneantir sans reprendre, aussi l'a-t-on surnommee l'Aigle; quant a present, c'est plus qu'un vautour. Dans tous les cas, vivement que ca finisse pour revoir tous ces braves qui ont su se devouer et surtout faire patienter les braves soldats. Grace a leur savoir viendra le jour ou nous serons vainqueurs, et rentrant dans leurs foyers pourrons revoir ces braves, les felicitant, les remerciant de leur devouement qu'ils ont su nous inspirer. En attendant ce jour, recevez, mes braves amis, les plus grands souvenirs et le gage de la plus profonde amitie. AUGUSTIN. _Lettre ecrite par Marcel DUCREUX, engage volontaire au 4e Regiment mixte de Zouaves, tombe an champ d'honneur._ Fin Decembre 1914. Mes chers parents, Accroupi dans la paille d'une modeste maisonnette de village, un sac en maniere de pupitre, je suis heureux de pouvoir vous envoyer mes voeux de bonne annee, s'il est possible qu'en les circonstances actuelles l'annee 1915 soit pour quelques-uns pas trop douloureuse. Ces voeux sont aussi les votres et un peu ceux de tout le monde, ils se trouvent confondus en un seul espoir, celui de se trouver reunis, en bonne sante, au grand jour de la Victoire francaise definitive. Le general Joffre a lance a tous ses soldats une proclamation dans laquelle il fait savoir que, pour en terminer avec la situation presente et chasser les Allemands de notre sol, un grand coup reste a frapper et que pour cela il compte sur tous. Tenons-nous donc prets pour ce sublime assaut liberateur. En ce qui me concerne, mes chers parents, sachez que ni l'energie, ni la notion du devoir ne me feront defaut et qu'a quelque prix que ce soit, je serai ce que vous m'avez appris a etre, un bon Francais et un homme de coeur. Mon cher Papa, ma chere Maman, mes cheres petites Soeurs, recevez les baisers remplis d'effusion de votre petit soldat bien-aime. Marcel DUCREUX. _Lettre ecrite par Henri-Remy DUHEM, 147e Regiment d'Infanterie, tombe au champ d'honneur, a l'assaut des Eparges, le 20 Juin 1915._ 18 Juin 1915. Cher Papa, chere Maman, Je suis arrive au but. Ma pensee est uniquement occupee de vos souvenirs que je savoure seul silencieusement aux instants rares de repit et qui reviennent vifs comme la realite presente. Malgre l'eloignement materiel, je sens plus que jamais que notre coeur bat identiquement, que notre cerveau fonctionne identiquement, que nos nerfs et notre sang ne font qu'un. Oui, nous sommes philosophes. Je suis soumis a des forces majeures eventuelles, je les connais; si elles se presentent je les accepterai. Mais mon energie n'en est pas moins toujours tendue, prete a tenir tete aux evenements. J'accepterai sans sourciller l'inevitable. Interessez-vous a quelqu'un qui le merite et rattachez-vous a l'Art. Remy DUHEM. _Lettre ecrite par le Sergent A. DURAND, 68e Regiment d'Infanterie, tombe au champ d'honneur._ Ma chere petite Femme, Mes chers petits Enfants, Au cas ou Dieu voudrait qu'une balle meurtriere vienne me ravir a l'affection de ma chere Marguerite, de mes enfants cheris, de mes parents bien-aimes, tous vous trouverez une consolation en sachant que la mort m'a surpris pret a faire le grand voyage et que du haut du ciel, ou j'espere vous retrouver, mes prieres remplaceront tout ce que j'aurais pu faire pour vous ici-bas. Pour toi, ma chere petite femme, ta vie est brisee! Helas! nos beaux jours ont ete courts et peu nombreux et tu ne doutes pas que c'est pour moi un cruel creve-coeur que de penser que peut-etre je ne vous verrai plus. Mais quand meme je veux agir en Francais, en chretien et en pere de famille, en faisant mon devoir. Si donc la mort me frappe, mon dernier baiser, mon dernier soupir, seront pour toi, ma chere petite femme, mes petits enfants et mes parents. Ma chere Marguerite, tu trouveras une precieuse consolation et un fidele souvenir en ces enfants charmants, Jeanne et Maurice. Apprends-leur le souvenir de leur pere qui les aimait a la folie. Enseigne-leur l'amour de Dieu, l'amour du travail, fais-leur donner une bonne education, en un mot, fais-en un bon fils, une bonne menagere. Conservez donc mon souvenir, mes Cheris, et soyez persuades que, quoi qu'il arrive, je pense toujours a vous tous et que je ne veux pas me sacrifier inutilement, n'oubliant pas que j'ai une femme et des enfants, mais que si Dieu le veut et que le devoir m'appelle je me conduirai en soldat. Au revoir, ma petite femme adoree, tu fus sans cesse l'objet de mes soucis, j'emporte ton amitie qui n'a que grandi pendant la longue et cruelle separation que nous a imposee cette guerre. Vous embrasse tous bien tendrement, une derniere fois peut-etre. Au revoir, mes chers parents. Prenez ma place et secondez ma chere Marguerite. A. DURAND. _Lettre ecrite par Maurice DUTHU, 109e Regiment d'Infanterie, tombe au champ d'honneur le 14 Juin 1917. Apres la soupe, j'avais commence a vous faire reponse, installe dans les bureaux de la Compagnie de Bethune, fosse 6. Je ne sais si nous avons ete reperes par un avion, toujours est-il qu'au moment ou j'ecrivais, arrive, gratis et franco, un obus dans la cour; un eclat traverse le vitrage de la salle ou j'etais--merci!--et vient jusqu'a mes pieds apres avoir descendu toutes les vitres dans un fracas epouvantable. J'ai eu juste le temps de me baisser assez pour ne pas etre crible de verre; je l'ai echappe belle cette fois encore. Heureusement que je tenais ma lettre a la main; c'aurait ete une belle feuille de papier perdue.... Maurice DUTHU. _Lettre ecrite par le Lieutenant Jacques EBENER, 112e Regiment d'Infanterie, tombe au champ d'honneur le 19 Janvier 1917._ Ma chere Maman, Le jour ou tu liras ces mots, je ne serai plus de ce monde. Tante Marie, qui a toujours ete si affectueuse pour moi, se chargera de te les faire parvenir. ...Voila, ma chere maman, ce que j'avais a te dire et maintenant que je suis disparu, tombe glorieusement pour mon pays, je te demande autre chose: ne pleure pas ma mort, elle est la plus belle de toutes et, sous ton voile noir, tu auras le droit de lever fierement la tete; et puis, qu'est-ce que la vie? Dans quelques annees, tes souffrances seront finies et tu viendras me rejoindre dans l'au dela ou le mal n'existe plus. La, nous serons reunis, j'en suis sur, car je t'ai trop aimee pour que nous ne soyions pas reunis un jour pour jamais en quelque essence superieure qui vivra dans une beatitude eternelle. Dis-toi cela, ma chere mere, et cela t'aidera, pendant le temps qui te reste d'existence terrestre, a supporter ta douleur comme la supportaient les meres spartiates et romaines. Donner son fils a la Patrie, quand cette Patrie est la France, qu'y a-t-il de plus beau pour une mere? _Lettre ecrite a sa mere par le Sous-Lieutenant Raymond D'ESCLAIBES D'HUST, 17e Bataillon de Chasseurs a pied, mort au champ d'honneur, le 3 Septembre 1916, devant Barleux._ 1er Mars 1916. Voici donc arrive le jour fatal qui devait confirmer ce que tous deux pensions sans oser nous le dire, tant les paroles en eussent ete cruelles; notre cher disparu, mon pere bien-aime, nous a quittes et nous ne le reverrons jamais. Dieu lui a reserve la plus belle recompense, la mort en heros, face a l'ennemi, et il n'est pas de doute possible qu'il ait pris avec lui cette ame d'elite a tous points de vue. Mais pour nous quelle affreuse realite!... Je ne puis me figurer notre malheur, je ne puis envisager notre vie completement sans lui, quoique la longue et penible attente ait distille peu a peu notre souffrance. Ce n'est qu'a la fin de cette guerre que nous la sentirons completement. Quand nous serons tous deux seuls, combien sa presence nous manquera! La guerre est une phase de l'existence pendant laquelle les nerfs se tendent plus qu'ils ne le peuvent, mais quelle detresse terrible quand la realite sera la! Il faut avoir notre etat d'esprit actuel, qui nous fait considerer la mort comme la realisation de nos plus beaux reves de gloire, et la separation d'avec les notres comme un sacrifice necessaire au salut de notre chere Patrie, pour que ce coup ne nous frappe pas avec une violence plus grande encore et que nous puissions le supporter. Cher pere! Quel exemple pour moi! Jamais je ne serai seulement a la cheville de cette magnifique nature que je respectais comme celle d'un parfait chretien et d'un Francais digne de son nom glorieux. _Derniere lettre du Lieutenant Marcel ETEVE, tue le 20 Juillet 1916._ 19 Juillet. Je suis retourne cet apres-midi jeter un coup d'oeil sur le chaos des entonnoirs avoisinants: je ne reviens pas sur l'impression causee. Puis, des banquettes de notre tranchee, je regarde a la jumelle les eclatements sur les bois, les villages et les chateaux que tiennent les Boches. C'est epouvantable. Le beau temps semble aujourd'hui revenu, et notre artillerie lourde en profite pour faire ce qu'on appelle du beau travail. Quelles enormes colonnes de fumee noire, avec des eclatements en boule blanche! Quelquefois, un panache de fumee noire, comme une eruption de volcan. Les Boches ne doivent pas etre a la noce. Et de derriere nos premieres lignes partent aussi des torpilles. C'est la danse complete. Il faut s'en rejouir. Mais c'est toutefois un spectacle peu a l'honneur de l'homme. Et nos pauvres villages qu'on est force de detruire de fond en comble pour les reprendre, et encore avec peine.... Pour me distraire de tout ce que je vois, j'ai lu hier soir, dans ma niche, _Le Roi Lear_, que j'ai trouve trainant par la. Cela me rappelle un bon temps deja loin, une belle soiree chez Antoine.... J'ai eu surtout hier, pour me mettre du baume au coeur, ta bonne lettre, avec ton joli jasmin: merci, la maman. Nous manquons de fleurs ici: sur le plateau, on ne voit comme floraison que, de loin en loin, emergeant du chaos d'entonnoirs, des piquets a fils de fer boches, a forme de tire-bouchons: c'est assez joli.... Et les communiques sont bons. Esperons, et aimons-nous fort, fort.... _Lettre ecrite la veille de sa mort par Prosper FADHUILE, Sous-Lieutenant au 29e Bataillon de Chasseurs a pied._ Maman cherie, Je suis redescendu, hier, des premieres lignes, ou nous sommes restes cinq jours, devant le fort de Vaux. Le bataillon a ete superbe de courage et, pour ma part, je n'ai pas une egratignure. Ce soir, deux compagnies choisies remontent pour attaquer par surprise; j'ai ete choisi pour mener aussi la danse avec les meilleurs chasseurs du bataillon. L'affaire promet d'etre chaude, mais interessante; c'est pourquoi je suis fier et content d'en etre. Neanmoins, je laisse cette lettre a un de mes camarades, le lieutenant Guillaume, qui te la ferait parvenir si je ne redescendais pas. Maman cherie, j'ai beaucoup d'espoir et je compte que mon etoile ne palira pas ce soir. Mais, si je tombe, soyez certains que j'aurai fait tout mon devoir de chasseur. Si, au dernier moment, quelques minutes me restent encore pour vous, je t'enverrai mes plus doux baisers. L'image de ma maman sera la pour me consoler; celle de mon pere et de mes freres cheris pour me donner la force de mourir le sourire aux levres, trop heureux de tomber pour vous. Dans un long baiser a tous je vous dirai adieu. P. FADHUILE. _P.-S._--Ma chere maman, il ne faut pas pleurer, ce serait mal; il faut etre courageuse pour mon papa et mes freres. _Lettre ecrite sur son lit d'hopital par Geo FARRET, Soldat de 1re classe, quelques jours avant sa mort._ Limoges, mardi 15 Septembre 1914. Chers Parents, C'est ici que j'ai echoue apres avoir passe quarante-huit heures dans le train. Bien content d'arriver la nuit derniere. Je suis dans un hopital amenage, selon les circonstances, dans une ancienne caserne. Je n'y serai point mal. Les voisins de lit sont Parisiens et l'on cause et l'on rit. Admirablement bien soignes par docteurs et dames de la Croix-Rouge. C'est heureux que je suis ici pour assez longtemps. J'ai la jambe droite assez abimee par un eclat d'obus et une legere blessure au bras droit. Ne vous inquietez pas, que ce soit long ou court, que ce soit douloureux ou non, il y en a tellement qui y laissaient leur peau! Et puis, si je souffre, je suis content que ce soit pour quelque chose qui merite qu'on lui sacrifie tout. Tous mes amis et camarades de la compagnie etaient jeudi matin morts ou blesses, je ne sais. Le 72e est tres decime (11e compagnie, il restait 70 hommes sur 250). Soyez heureux au moins de la certitude que vous avez maintenant. Je vous embrasse de tout coeur, papa, maman, Jacques. N'oubliez pas d'embrasser pour moi bonne tante, tante Aimee et tous les Maufroy. Geo FARRET. _Lettre du Sergent FILIPPINI, Pierre, 7e Regiment d'Infanterie, 7e Compagnie, tombe au champ d'honneur, le 25 Septembre 1915, a l'age de 19 ans._ Mon cher Henri, Excuse-moi de ne pas t'avoir ecrit plus tot, mais toujours j'attendais de tes nouvelles et c'est par mon frere que j'apprends que tu venais d'etre malade. D'apres ce que mon frere m'ecrit, j'ai cru comprendre, pardonne-moi si je me trompe, que la question physique n'etait pas la seule cause de ta maladie. Je me permets de te dire cela, mon cher petit Henri, parce que je crois etre assez lie avec toi pour te le dire sans crainte de paraitre indiscret. Si, par hasard, tu as quelque chose qui te pese sur le coeur, dis-le-moi, je serais tres heureux de pouvoir te reconforter; ce ne seront pas des conseils d'un homme que je te donnerai, mais ceux d'un jeune homme a qui la vie vient de se devoiler sous un autre jour. J'ai souffert, depuis que j'ai quitte Bordeaux, physiquement et moralement et meme oserai-je dire sans fanfaronnade plus que tu le peux chez toi, pres des tiens. J'ai connu les affres de la faim, du froid et de la mort. J'ai vu sept de mes camarades reduits en bouillie pres de moi, je me suis vu deux fois enterre et a moitie asphyxie. J'en sors indemne, c'est un miracle, et pourtant moralement et physiquement je ne me suis jamais si bien porte. Pourquoi? Parce que je suis heureux de faire mon devoir, parce que je sais que je deviens meilleur et que maintenant je suis mon maitre. Te souviens-tu de cette dissertation francaise de Monsieur Gain dans laquelle etaient cites ces beaux vers de Musset: "L'honneur est un apprenti, la douleur est son maitre. Et nul ne se connait tant qu'il n'a pas souffert." Nous les avons analyses ensemble a l'epoque ou nous etions reellement heureux et souvent maintenant dans la dure epreuve je me les rappelle et toujours ils me reconfortent. Oui, mon pauvre vieux, j'ai souffert et souvent le decouragement et la maladie auraient pu s'emparer de moi, mais je ne suis pas seul, je suis grade et moi, encore enfant, je suis responsable a tous les points de vue de l'existence de cinquante hommes, malheureusement presque tous peres de famille. C'est pour cela que je suis fort et que la maladie n'aura pas de prise sur moi. Il en est de meme pour toi, ne te decourage pas et continue tes etudes jusqu'a l'heure ou la France t'appellera d'elle-meme pour la servir. Je ne veux pas dire par la de delaisser les plaisirs, non, loin de la, chaque chose a son temps. Depuis que je t'ai ecrit, j'ai voyage; j'ai traverse la France et j'ai vu presque tout le front. Je suis parti de la Marne, je suis alle a Paris, j'ai ete dans l'Oise, a cote de Soissons; j'ai ete a l'attaque du saillant de Quenneviere. Je suis alle dans la Somme, dans le Pas-de-Calais, du cote d'Arras, et me voila de nouveau dans la Marne. Eh bien, j'ai toujours ete d'egale humeur, aussi gai le jour ou j'ai pris le boyau de Quenneviere que le jour ou j'etais a l'arriere, a cote d'Amiens, a m'amuser avec des camarades. Tu vois que ce n'est qu'une affaire de volonte et celui qui veut peut. Tu n'as qu'a reagir, mon cher Henri, et si tu as quelque chose, dis-le-moi, tu me feras plaisir. Avec toute l'affection que j'ai pour toi, ton camarade qui t'aime bien. Ecris-moi vite. Je suis propose pour sous-lieutenant. Ton vieux, P.-A. FILIPPINI. _Lettre ecrite par Guy DE BOYER DE FONS-COLOMBE, 303e Regiment d'Infanterie, tombe a l'attaque de Vermandouillers, le 4 Septembre 1916._ 3 Septembre 1916. Ma chere petite Maman, Helas! vous pleurerez en lisant ces lignes: votre fils sera mort pour la France, Dieu l'aura voulu ainsi et surement pour son bien. Ma chere maman, je veux une derniere fois vous ecrire combien je vous aime; mon grand chagrin en pensant a ma mort est de penser a votre peine, pauvre chere maman; je ne serai plus la pour soutenir tant d'esperances, mais je serai la-haut aupres de mon pere et nous nous retrouverons. La vie eternelle est tout! Je sais combien votre magnifique foi vous soutiendra. Enfin, je serai mort en plein combat, apres avoir reconquis un peu de notre sol de France; on ne peut envier une plus belle mort; je vous supplie de conserver votre courage. Dieu n'eprouve que ceux qu'il aime et au milieu de vos enfants et de vos petits-enfants vous revivrez en les regardant vivre. Priez pour moi, chere petite maman; je n'ai pas besoin de vous parler ainsi, vous m'avez donne le grand exemple de la religion et je vous en remercie. Dieu vous dispensera la force. Que je regrette, a la veille de l'attaque, de ne pouvoir vous embrasser une derniere fois, vous redire l'immensite de ma tendresse. J'aurais ete si heureux d'essayer de vous rendre encore un peu heureuse en vivant une vie qui vous eut plu. J'embrasse avec toutes les forces de mon coeur mes freres et mes soeurs pour lesquels j'ai une telle affection; que tous se souviennent quelquefois du petit frere. Que l'on parle de lui. Au revoir, adieu, chere petite maman cherie. Si je continuais, je pleurerais peut-etre et sous le canon on ne pleure pas.... ...Je vous embrasse, ma mere cherie, merci de la tendresse de votre coeur pour moi, merci de m'avoir tant aime. GUY. _Lettre ecrite par le Lieutenant Henri FOURNIER, 176e Regiment d'Infanterie, tombe au champ d'honneur le 13 Aout 1915._ Mes chers Parents, Nous embarquons ce soir pour les Dardanelles; je vous ecris ces mots a la hate car je n'ai pas une minute. Nous allons vraisemblablement a un serieux coup de torchon. Si j'en rechappe, et je l'espere, je me depecherai de vous donner de mes nouvelles. Je vous embrasse tous du fond du coeur et espere vous revoir bientot. Si je ne reviens pas, acceptez mon sacrifice avec un coeur fort, en vous disant que je ne regrette rien et que je serai content de pouvoir donner ma vie pour mon pays, heureux surtout si nous avons la victoire. Je vous demande pardon de vous causer peut-etre de la peine en vous ecrivant ces lignes, mais l'instant est critique. Je ne vous en dis pas plus. Ayez confiance quand meme et croyez que je reste malgre tout confiant dans le succes final. Encore une fois, mille et mille baisers de votre fils qui vous aime. HENRI. _Poeme contenu dans la derniere lettre de Gabriel-Tristan FRANCONI, tombe au champ d'honneur le 23 Juillet 1918._ 17 Juillet 1918. PRIERE A LA FRANCAISE Le poing brise d'avoir frappe l'envahisseur, Permets que poursuivi par l'invincible mort, De mon exil sonore, amante aux chairs perdues, Je reve aux soirs heureux ou j'encerclais, vainqueur, Et ne pressentant pas mon miserable sort, En mes bras fortunes, ta jeunesse eperdue. Vous aussi, notre mere, enclose en la maison D'ou jadis s'envolaient nos desirs d'hirondelle; Toi, la plus tendre amie, aussi franche que belle; Vous, la femme inconnue et pourtant desiree, Anges eblouissants, Francaises adorees, Recueillez les soldats epuises sous vos ailes. Ton orage implacable enerve l'horizon. Quand la vapeur de soufre et les eclairs de flamme Calcineront ce coeur qui vous a tant aimees, Qu'il repose a jamais sur vos seins fremissants. Ne laissez pas la boue ensevelir nos ames. Il serait dur qu'en vain fut verse notre sang, Veuillez le recevoir en vos mains parfumees. Gabriel-Tristan FRANCONI. _Lettre ecrite par FRAYSSE, 7e Colonial, tombe au champ d'honneur._ Le 25 Juin 1916. Bien chers Amis, Voici le moment arrive ou tout bon Francais doit faire voir qu'il a du coeur. On croit qu'il y aura bientot une offensive, moi, je n'en sais rien. Mais, par mesure de prudence, je viens vous adresser mes meilleurs souvenirs, vous remercier de tout le devouement que vous avez bien voulu me montrer, vous souhaitant une bonne sante, une vieillesse heureuse. Nous allons peut-etre courir la chance. Mais si la Providence veut que nous ne nous revoyions, ca va sans dire que mon amitie vivra toujours avec vous. Et une fois ce massacre termine, je serai content de refaire une petite promenade pour oublier les dangers que nous aurons du courir. Recevez, Monsieur et Madame, la plus chere amitie d'un soldat qui vous aime. FRAYSSE. _Lettre ecrite par Fernand FROIDEFON, Aspirant au 2e Zouaves, mort au champ d'honneur._ Chere petite Maman, Je suis parti en bon petit Francais m'acquitter d'une dette sacree et remplir jusqu'au bout avec calme ce devoir pour lequel tombent depuis tantot neuf mois les meilleurs fils de notre belle Patrie. Il faut liberer notre sol, il faut effacer a jamais de notre glorieuse histoire une souillure, il faut garder francaise la terre de nos morts, il faut preparer a une France nouvelle une ere de paix, il faut liberer a jamais les foyers de chez nous d'une guerre et il faut empecher qu'un semblable cataclysme vienne encore dans quelques annees dechirer des millions de coeurs et faire revivre ces heures affreuses; c'est dans ce but, petite mere, que j'ai voulu etre officier francais et c'est pour cet ideal que j'ai fait le sacrifice de mes vingt ans. Puisque tu lis cette lettre, je suis tombe en brave et vers ma chere maison, vers la tombe de papa, mes dernieres pensees se sont envolees. Pauvre mere, ton coeur deja torture recoit un nouveau coup, mais je te sais vaillante et forte; tu sauras trouver l'energie necessaire pour surmonter tes terribles epreuves dans la pensee que, plus heureuse, malgre tout, que beaucoup de meres francaises, il te reste un fils a elever, qui te donnera la satisfaction que tu dois attendre de lui. Et toi, mon cher Emile, Je te recommande maman, tu seras son soutien; c'est pour toi aussi que j'accepte volontiers le sacrifice, afin que ta vie soit tranquille et heureuse, que tu aies le bonheur qui ne m'est pas reserve de fonder un foyer; tu profiteras de tous les instants de ton existence en perseverant dans le droit chemin et en cherchant a travers toutes les epreuves ta satisfaction dans le bien. Tu te souviendras de ton aine, du petit officier de zouaves qui ne reviendra plus et tu associeras ma memoire a celle de notre cher pere; je revivrai ainsi en toi tant que durera cet hommage. Chere Maman, Emile, Je ne vous demande pas de ne pas me pleurer, je vous interdirais la seule consolation qui vous reste; mais sachez conserver de la moderation dans votre peine; notre deuil recent et terrible nous a montre a tous le peu de prix qu'il convient d'attacher a la vie et il n'est pas sans noblesse de devouer la sienne a un ideal. Adieu donc. Bonnes et affectueuses caresses de votre fils et frere qui vous a toujours aimes du plus profond de son etre, plus que lui-meme et que tout. Fernand FROIDEFON. _Paroles prononcees par un pupille de l'Assistance Publique, sur le champ de bataille, quelques secondes avant sa mort:_ "Ecrivez a Monsieur Mesureur que G... est mort a Verdun, qu'il est perdu dans un grand champ de bataille comme un jour il fut trouve dans la rue." CERTIFICAT DE M. LE DIRECTEUR DE L'ASSISTANCE PUBLIQUE _Vous m'avez demande d'attester l'authenticite des dernieres paroles prononcees par mon pupille G..., tombe au champ d'honneur le 22 mai 1916. Je m'empresse de vous adresser copie exacte de la lettre par laquelle le Lieutenant VOISIN, du 36e Regiment d'Infanterie, me les a rapportees:_ _"J'avais toujours pense, mais le temps m'avait manque jusqu'alors, a vous entretenir des dernieres paroles du jeune G..., un de mes excellents petits soldats et l'un de vos assistes. Il a ete tue a Verdun, le 22 mai 1916, a l'attaque de la forteresse de Douaumont; il est reste avant le boyau de Vigouroux, notre objectif. "En revisant mes notes de campagne, je retrouve le passage de sa mort et ses derniers mots. Je me fais donc un devoir, et c'est pour moi un honneur, de porter a votre connaissance la phrase ci-dessous que j'ai recueillie sur le champ de bataille: "Ecrivez a M. Mesureur que G... est mort a Verdun, qu'il est perdu dans un grand champ de bataille comme un jour il fut trouve dans la rue." Veuillez agreer, Monsieur le President, l'assurance de ma consideration distinguee._ Le Directeur de l'Administration Generale de l'Assistance Publique: Louis MOURIER. _Lettre ecrite par le Sergent Auguste GARROT, aine de quinze enfants, 158e Regiment d'Infanterie, tombe au champ d'honneur le 6 Avril 1916._ Mes chers Parents, Si le grand malheur arrive, soyez forts pour le supporter; vous saurez que votre fils est tombe d'une mort glorieuse, face a l'ennemi. C'est vous que j'ai defendus, mes chers parents, c'est ma Patrie, c'est la grande Republique, une et indivisible. Grace au sang verse naitra la paix dont mes freres jouiront. J'etais l'aine, il etait juste que je les defende; ils ne connaitront jamais, heureusement, les horreurs de la guerre. Pere, tu peux etre sur que ton fils n'aura pas eu une minute de defaillance. Oh! papa, maman, et vous tous mes freres et soeurs, jusqu'au bout j'aurai eu vos noms sur mes levres. Adieu. Vive la France! Auguste GARROT. _Lettre ecrite par GAUDARD, quelques mois avant de tomber au champ d'honneur, dans l'Aisne._ Hagiang, 7 Mars 1915. Chef de l'atelier de l'Artillerie HAGIANG (Tonkin) Mon cher Edmond, J'ai a Sontay recu ta lettre et n'y ai pas repondu plus tot parce que je pensais etre rapatrie pour pouvoir prendre part a la guerre. Helas! le sort m'est contraire et je dois rester a la frontiere de Chine pendant qu'en France on se bat tout le long de celles du Nord et de l'Est. Et je ne suis pas seul dans mon cas. Ce n'est vraiment pas gai de se trouver, apres vingt ans passes de service, a quatre mille lieues de son pays pendant que celui-ci a besoin de defenseurs. Or, je croyais pouvoir pretendre me rendre quelque peu utile, mais le sort et le commandement en decident autrement! Alors, il faut obeir, c'est dur en l'occurrence!!! Encore une fois avons-nous la chance de voir la Franche-Comte epargnee. J'ai passe de bien mauvais moments en pensant a vous et vos familles restes a Paris, au moment ou ces brigands s'approchaient a marches forcees de la capitale. Je revoyais possibles les horreurs et la famine du siege precedent et je me figurais qu'a temps tu aurais rejoint Etrappe pour eviter le peril que je vise ci-dessus; car il n'aurait pas fallu songer a aller chez Julia, en cas de desastre, sa maison etait destinee a etre abattue la toute premiere, de par sa situation au pied du fort La Chaux; il aurait fallu au contraire qu'elle-meme se refugie a Etrappe. Vous n'y auriez pas ete grands seigneurs, ni les uns et les autres, mais cela eut mieux valu que rester a Paris. As-tu eu des nouvelles du gamin? Je suppose que oui. Toutefois, il est possible que, fait prisonnier, il ne lui soit pas possible de faire savoir ou il est. Je sais que Francois est rentre a Sochaux, ou il travaille aux automobiles, que Daclin est en Alsace, qu'Edmond, d'Etrappe, est enrole. On m'a annonce la mort de plusieurs soldats de chez nous, la capture de quelques autres. Et moi, mon cher frere, pendant ce temps, je ne fais rien, ou du moins pas mon devoir de fils de Franche-Comte. Je suppose que vous etes en bonne sante. J'espere aussi que, malgre le marasme des affaires, tu trouves a t'employer et ce, dans Paris meme, en raison du depart de tous les hommes ayant l'age de prendre les armes. Je ne sais quand j'ecrirai de nouveau; si la chance voulait que je rentre, je te ferais savoir mon arrivee en France depuis Marseille. Je finis mon sejour le 22 Juin prochain. La guerre durera encore plus tard, alors tant mieux pour moi, car j'y prendrai part. C'est, Edmond, mon plus grand, mon seul desir. Si j'y reste, eh bien, vive la France!!! Embrasse tout le monde pour celui qui est et restera l'onchot. GAUDARD. _Lettre ecrite par le Marechal des Logis Henri GAVARD, 21e Chasseurs a cheval, tombe au champ d'honneur._ Ma bien chere petite Maman, Sois courageuse et ne te laisse pas abattre par la triste nouvelle de ma mort que je tiens a t'apprendre moi-meme. Oui, ma pauvre maman, comme tant d'autres, j'ai paye de mon sang mon tribut a notre belle Patrie. Il est toujours terrible de perdre ses enfants, mais songe combien tu peux etre fiere en pensant que tes deux fils sont morts en defendant l'honneur et la grandeur de notre France. Nous avons ete a la peine: par toi qui dois nous survivre et qui vivras nous serons a la Victoire. Ce sera, sois-en sure, bien chere petite maman, notre plus belle consolation. Je demande a mon officier, Monsieur Carf, 21e Chasseurs a cheval, 128e Division, S.P. 48, par ma lettre redigee en meme temps que celle-ci, de te faire parvenir toutes mes affaires et de me faire enterrer, si c'est possible, dans un cimetiere. Tu pourras correspondre avec lui a ce sujet. Inutile d'annoncer ma mort a grand renfort de publicite, simplement, tout simplement aux amis. Sois forte, ne te laisse pas decourager par ma disparition et vis pour le souvenir de tes deux fils. Par l'au dela, si la vie se poursuit, nous nous retrouverons un jour. En attendant, je te donne, pour la derniere fois ici-bas, mes plus tendres, mes plus affectueux, mes plus reconnaissants baisers. Au revoir a tous. Ton HENRI. _Lettre ecrite par le Lieutenant observateur MARTIN DE GIBERGUES, tombe au champ d'honneur, dans un combat aerien, le 5 Mai 1917._ ...Si, les ailes brisees un jour dans le ciel bleu, je retombe sur la terre en retournant a Dieu, que ces lignes apportent a ma mere et a mon pere les pensees dernieres, les desirs, les reves supremes de leur fils tant aime! Des que l'avion mortellement blesse refusera tout travail, des que l'accomplissement de ma mission sera impossible et ma tache sur terre terminee, des que la chute se precipitera, a quelques metres a peine au-dessus du vacarme de la bataille, une paix infinie depuis longtemps attendue m'envahira et je la chanterai de toute mon ame: _Gloria in excelsis Deo!..._ Oh! ces quelques secondes devant la souffrance et la mort, dont le monde a une telle horreur qu'il essaiera de les cacher comme abominables, vous les benissez avec moi: elles sont une faveur du juge souverain. A mesure que mon corps frissonnant s'approchera du sol, mon ame remontera plus legere a des hauteurs inconnues, la separation se fera victorieuse. Ce sera le _Magnificat_ complet: la priere d'adoration au seul Dieu grand et misericordieux, la priere d'action de grace pour ce qui m'a ete donne avec tant de largesse de tous cotes, la priere d'expiation plus pour ce que j'ai omis que pour ce que j'ai fait; et puis l'appel suppliant qui ne peut pas ne pas etre exauce, demandant la vie eternelle, la force et la consolation pour ceux que je laisserai, la misericorde et la gloire pour la France bien-aimee, l'arrivee du regne de Dieu, _Adveniat regnum tuum_. Cette priere sera toute melee de vous, mes parents bien-aimes, car je l'ai apprise de vous par vingt-huit annees de parole et d'exemple. Elle sera calme et douce malgre les apparences, elle respirera la confiance et la paix. _Lettre ecrite par le Soldat GLATIGNY, 301e d'Infanterie, tombe au champ d'honneur._ 21 Octobre 1914. Mes chers Parents, Enfin! j'ai sur moi vos deux photographies! Elles me sont arrivees ce matin et ont rempli mon coeur de joie et mes yeux de larmes. J'aurai ainsi--toutes les fois que je le pourrai--devant moi mes bons parents que j'aime tant et un coin du cadre ou s'est deroule le meilleur de ma vie: le jardin de Brezolles, les fenetres du cabinet de papa et celles de votre chambre a coucher. Je ne crois pas que maman m'ait jamais fait plus grand plaisir. Je vous ecris de bonne heure, ce matin, car il faut absolument que je vous ecrive aujourd'hui. Voici pourquoi. Nous sommes en toute premiere ligne. A 200 metres environ, nous devinons les tranchees allemandes. Le general croit savoir que certaines de ces tranchees sont abandonnees. Il faut s'en rendre compte. Des hommes de bonne volonte ont ete demandes pour cette mission assez perilleuse, mais tres delicate. Deux se sont presentes, dont moi. Prudemment et lentement, avancant a plat ventre, dans une marche rampante, que nous faciliteront les gros arbres de la foret dans laquelle nous sommes, nous tacherons d'aller jusqu'a ces tranchees dont l'emplacement approximatif nous a ete indique. Si nous sommes recus a coups de fusil, c'est que l'ennemi n'aura pas deguerpi, et il faudra revenir si nous ne sommes pas atteints. Si nous allons jusqu'au bout, le renseignement sera precieux et j'aurai rendu ainsi quelque service. Il est 10 heures 15. Un capitaine d'artillerie vient d'arriver a nos tranchees pour causer avec nous. L'artillerie va tacher de nous faciliter l'execution de notre mission. Son tir cessera a midi et demi, et nous partirons a une heure un quart, suivis du regard, certes avec anxiete, par nos camarades et nos officiers. Et maintenant, ne me reprochez pas de m'etre offert pour cette petite expedition. Le devoir est different pour chacun. J'estime que le mien me commande cette conduite. Avant de partir, je remettrai cette lettre a un ami. Si elle vous arrive sans d'autres renseignements sur mon equipee, c'est que j'y serai reste. Et maintenant, je vais manger une bouchee. 1 heure 10. L'heure du depart est sonnee. Je viens de regarder encore vos photographies et de les embrasser, et maintenant je pars confiant et resolu. GLATIGNY. _Lettre ecrite par le Lieutenant Maurice GOBERT, 110e Regiment d'Infanterie, tombe au champ d'honneur, le 5 Octobre 1915, a Somme-Py._ Aux trois etres qui me sont chers: A ma mere, a mon epouse et a mon flls, En cet instant supreme, a la veille de partir au feu, je vous reunis en une meme tendresse. Si le destin cruel doit me separer de vous, sachez bien que ma derniere pensee sera pour vous. Soyez braves, demeurez bien Francaises en face de l'adversite. Vous devez vivre encore pour mon fils. Lui, le cher petit, ne souffrira sans doute pas beaucoup de ma disparition, il est de vous trois le privilegie. Toi, ma chere mere, tu supporteras avec courage cette dure epreuve. Ensemble nous avons passe de cruels moments. Le sort semblait depuis quelque temps nous etre favorable. Si je dois te quitter, tu demeureras pour venir de temps a autre me dire bonjour la-bas ou sont deja ceux qui m'ont precede. Tu auras la sublime consolation de songer que je suis mort en faisant mon devoir, nimbe d'un peu de gloire. Partage cette pensee, ma pauvre petite Marie. Il est encore bien tot pour que je t'abandonne, et j'aurais voulu vivre avec toi beaucoup d'annees de bonheur et d'amour. Maintenant que je suis disparu, tu deviendras le seul soutien de notre cheri. Pardonne-moi de ne pas vous laisser a tous une situation meilleure. J'aurais voulu voir votre avenir assure. Lorsque ta douleur sera un peu calmee, mets-toi a la tache, veille sur lui comme je l'aurais fait avec toi. Rappelle-lui bien que, dans la vie, le devoir est parfois penible, mais qu'il doit passer avant tout. Dis-lui, lorsqu'il sera en age de le comprendre, qu'il n'est dans la vie qu'un seul chemin, celui de la vertu. Bien que je ne pretende nullement me poser en modele, cite-lui mon exemple, raconte-lui que je suis mort en bon Francais et que, si la Patrie le reclame, il doit suivre le meme chemin que moi. Allons, adieu. Tous trois, je vous embrasse mille et mille fois par la pensee, en vous souhaitant une derniere fois beaucoup de courage. Votre tres affectueux Maurice GOBERT. _Lettre ecrite par Leon-Pierre GRENIER, 140e Regiment d'Infanterie, tombe au champ d'honneur, a Douaumont, le 19 Mars 1916._ Grenoble, le 18 Septembre 1915. FIAT!!! Mon tres cher Joseph, Ainsi que tu as du l'apprendre brievement, ma situation est changee et me voila a nouveau dans le service arme, pret a endosser le sac et a reprendre le "Lebel". Je ne me plains pas, car Dieu m'a peut-etre exauce, car comme je le lui ai souvent dit: j'aimerais mieux partir que de te voir partir maintenant que tu es marie. Enfin, c'est sa volonte qui se manifeste et, comme ce matin, je redis: "FIAT!" Je pense quitter Grenoble lundi 20 courant, pour aller m'entrainer, car je suis mobilisable depuis fin fevrier 1914, ce qui me donne l'espoir de partir au premier convoi; au 140e, cela va rondement. Je pars plein de courage bien que j'aie le pressentiment que je n'en reviendrai pas; cependant, avec quel courage plus grand encore j'y serais alle si j'avais pu embrasser une derniere fois ceux que j'aime ... mais il n'y faut pas penser. Mais toi, cher Joseph, qui maintenant jouis du tarif militaire, est-ce que tu ne pourrais pas venir me voir avant mon depart? Si oui, fais-le, car je t'embrasserai doublement de coeur pour maman et pour toi. Si cela est possible, dis-le-moi et attends ma nouvelle adresse. J'ai demande plusieurs choses a maman, en outre le petit revolver de poche; c'est une chose precieuse, car si l'on est desarme ou si l'on a perdu son fusil, si, blesse, vous vous voyez pret a etre acheve, une arme petite, maniable, n'est pas de reste pour sa defense; les blesses en ont tellement reconnu l'utilite que tous, ou presque, s'en munissent avant de partir. Tache de me le faire parvenir. Je regrette de vous donner tant de tracas, et peut-etre diras-tu que ma personne ne vaut pas la peine de tant se tracasser pour elle; c'est vrai et j'en conviens; aussi, faites comme vous voudrez.... Surtout, priez un peu pour moi et, quoi qu'il arrive, sachez, que je vous ai toujours aimes. Je m'arrete car je deviens triste malgre moi, je t'embrasse de tout coeur ainsi que ton epouse, que je regrette de ne pas avoir connue. Ton frere qui t'aime, PIERRE. _Lettre ecrite par Auguste GROENER, tombe au champ d'honneur le 4 Aout 1918._ Ma chere Mere, Montons ce soir pour attaquer. A Dieu vat! si je meurs face aux Boches. Prends confiance, c'est pour la France et pour garder ta maison. Adieu, derniers baisers. GROENER. _Lettre ecrite a sa mere par le Lieutenant Henri GROS, 86e Regiment d'Infanterie, tombe au champ d'honneur, a Vermandovillers (Somme), le 17 Septembre 1916._ 3 Septembre. D'ici quelques jours, tu liras sur les journaux le recit de grands evenements. Tu seras fiere de songer que ton fils y participe. Je n'ai nulle crainte que le fardeau de mon commandement soit trop lourd pour mes epaules. Je saurai en accepter les responsabilites et les devoirs. D'ailleurs en moi, comme pour la plupart des officiers, il y a deux hommes: le chef serieux et juste et qui a plus que son age; l'homme prive souvent gosse et aimant a s'amuser. Ils savent tous deux rester a leur place et ne pas empieter sur leur domaine. Mes meilleurs et mes plus tendres baisers. HENRI. _Lettre ecrite par le Sous-Lieutenant GUERIN, du 269e Regiment d'Infanterie, mort au champ d'honneur quelques mois plus tard, aux parents de son ami mort glorieusement quelques jours avant._ Cher Monsieur, chere Madame, Aujourd'hui seulement je trouve le courage de vous ecrire, apres etre bien sur que vous ayez appris la mort glorieuse de votre fils bien-aime, mon frere d'armes, mort comme je veux et espere mourir, en defendant le sol sacre de notre France au nom du Droit, de la Civilisation et de la Liberte. Dans nos conversations amicales,--car, lorsque le service nous laissait un instant, nous etions l'un pres de l'autre, discutant la grande chose que l'on puisse faire pour sa Patrie,--nous nous disions: "Quoi que nous fassions, nous ne serons jamais aussi grands que ceux qui sont morts." Et, quand la bataille a ete finie, mon premier devoir a ete d'aller fleurir sa tombe, et les larmes que j'ai versees ne sont pas seulement des larmes de regret, mais d'admiration. Combien il m'a paru grand ce noble et heroique ami! Il m'a semble qu'il me disait souriant: "Tu vois, j'ai passe devant toi." Nous avions ete cites a l'ordre du jour en accomplissant en Lorraine la meme action, fiers de posseder la premiere citation du 269e. Pourtant, ce n'est pas la recompense qui fait la valeur de l'action. Et lorsque nous rampions dans les bles remplis de morts et de mourants, au milieu de nos ennemis, pour aller chercher une mitrailleuse, ce brave Lecomte, Robert et moi, nous n'etions guides que par le sentiment du devoir. Plus tard, apres avoir arrose tous les deux de notre sang le sol de la Patrie, le meme sentiment nous a fait revenir, a peine gueris. Et c'est ce meme sentiment qui l'a fait mourir en heros. Nous savions bien, avant la lutte, lui, Chanterel et moi, en nous faisant nos adieux, les sacrifices qu'il fallait faire, c'est-a-dire risquer sa vie dix fois plus que les hommes, etre debout quand ils sont couches, cible vivante alors qu'ils sont abrites. Ce n'est pas que les hommes le comprennent, Ils se disent, au contraire: "S'il n'etait pas reste debout, il n'aurait pas ete touche". Ils ne se disent pas que s'il n'etait pas reste debout, eux n'auraient pu rester couches. Et voila comment votre fils est tombe mortellement en montrant l'exemple du plus beau des sacrifices. Vous pouvez etre fiers, cher Monsieur et chere Madame, de la mort heroique de votre fils. Sa gloire rejaillira sur vous et dans vos larmes d'infini regret luira l'admiration du plus grand sacrifice consenti par un pere et une mere a la Patrie. Et aux peres et aux meres qui verront leurs fils couverts de gloire et de lauriers, vous pourrez fournir l'argument indeniable: "Le mien a fait plus, il a donne sa vie." Vous me pardonnerez, cher Monsieur et chere Madame, si j'ai tant tarde a vous ecrire, et ce n'est pas de gaiete de coeur que l'on apprend la mort d'un ami si cher, d'un si bon fils, a ses parents. Je connais bien sa tombe et je sais ce qui me reste a faire, c'est-a-dire le venger ou mourir comme il est mort. Recevez, Monsieur et Madame, mes condoleances les plus sinceres et songez que vous n'etes pas seuls a pleurer votre heros. Respectueuses salutations. GUERIN. _Lettre ecrite par le Sergent Henri GUERIN, 113e Regiment d'Infanterie, tombe au champ d'honneur, au combat de Vouel-Tergnier, le 23 Mars 1918._ 22 Mars 1918, 3 heures 1/2 de l'apres-midi. Ma Soeur bien-aimee, Nous attendons toujours la soupe, la premiere de la journee. Nous avons ete alertes ce matin, a 4 heures, et nous avons quitte en autos-camions le village d'ou je t'ai ecrit mes dernieres lettres. Les camions nous ont transportes en arriere du front anglais, et nous sommes depuis plus d'une heure dans un champ inculte, prets a partir au premier signal. Il y a donc des chances pour que nous entrions incessamment dans la melee. J'ai l'ame sereine, comme toujours, en ces heures graves. Je suis le petit enfant du bon Dieu et il ne m'arrivera rien que de conforme a sa volonte. Or, ce qu'il veut pour moi, je le veux avec lui sans reserve.... Je n'ai donc pas lieu de m'inquieter.... Et j'eprouve une joie supreme a la pensee de faire une fois de plus barriere de mon corps aux ennemis de ma Patrie, et de contribuer a arreter la ruee ultime qu'ils viennent d'entreprendre. Le canon tonne sans arret. Nous sommes presentement hors d'atteinte de ses coups. A l'heure voulue, nous nous ebranlerons et nous vaincrons si Dieu le permet. Ma pensee retrouve les cheres votres, mon coeur s'unit a vos coeurs plus fortement que jamais. En hate! baisers fortement doux et tendres a partager avec notre chere petite mere, avec le bon Noel et Daniel. Je te presse sur mon coeur. HENRI. _Lettre ecrite par Louis-Gustave GUIBERT, Agent de liaison au 30e Regiment d'Infanterie, tombe au champ d'honneur, le 25 Septembre 1915, au combat de Perthes._ Le 24 Septembre 1915. Ma Grand'Mere bien-aimee, Peut-etre un laps de temps assez long s'ecoulera avant que je puisse a nouveau te donner de mes nouvelles. Pendant cette periode d'attente, je te prie simplement de penser un peu plus a moi et de prier pour la France et la grandeur de notre Patrie, dont mon coeur sensible et porte vers les arts admirera toujours les divines productions, la belle litterature, la musique, les objets de luxe, que sans fatuite j'ai cru comprendre et gouter. Je souhaite que ma prochaine lettre soit ecrite de Rethel ou de Mezieres et que l'action qui va se derouler devienne la realisation de cette magnifique esperance qui ne m'a jamais abandonne et fut toujours impatiemment attendue. En bon Francais, je ferai mon devoir jusqu'au bout. Il me semble que je rachete bien des petites erreurs passees. Cela ne diminue en rien la vive tendresse que toute ma vie j'ai ressentie pour ma famille et pour toi, Memee, qui fut une maman bien tendre et eut un coeur exquis de grand'mere. Si la joie immense m'est devolue de me voir vainqueur guerrier sur le bord du Rhin ou plus modestement a notre frontiere, je te demanderai de m'envoyer ce qui pourrait me faire besoin. Pour l'instant, je te remercie simplement de la delicieuse lettre recue cette apres-midi et je vais te rassurer: ma sante est parfaite. Je couche sur la dure! Mais que seront les jours a venir a cote de ceux que je passe? Ne me plains pas. Espere. Je te reviendrai un jour tres fier, mais tres doux, et si les privations momentanees m'ont amaigri un peu, sache que je suis bien plus elegant encore que par le passe. Je suis (tu me le demandes) cycliste du capitaine Brun, mais appartiens a la 2e Compagnie du 1er Bataillon. Voila pourquoi mes adresses sont dissemblables. J'aime mon chef. Il m'estime beaucoup ... c'est une raison de ma confiance. Ma tendresse pour toi est un reconfort moral precieux et les baisers que je t'envoie sont enthousiastes. GUIBERT. _Lettre ecrite par HARDY, pupille de l'Assistance publique, tombe au champ d'honneur._ "A faire parvenir a Monsieur le Commandant P..., si je ne suis pas revenu le mercredi ... a six heures du matin." Mon Commandant, Ayant une mission, petite, il est vrai, mais assez hasardeuse, le lieutenant m'a fait l'honneur de m'y envoyer; c'est donc sans deplaisir que je pars, car c'est plutot ma place qu'a n'importe lequel. Mais, comme il se peut que j'y reste, je vous remercie, ainsi que Mademoiselle Y..., d'avoir pense a m'envoyer un oeuf de Paques. Aussi, mon Commandant, permettez-moi de vous remercier. En avant! Vive la France! HARDY. Si vous recevez cette carte, c'est que je serai tombe pour toujours. En avant quand meme! HARDY. _Lettre ecrite par le Sergent Andre D'HARMENON, 20e Bataillon de Chasseurs a pied, tombe au champ d'honneur le 6 Juin 1915._ 5 Juin 1915. Mes chers Parents, De la tranchee ou me "revoici" pour la dixieme fois, ces quelques mots que je veux avant tout tres tendres. Pardonnez-moi si mes lettres ne le sont pas toujours autant que vous le desirez et autant que je le voudrais moi-meme; cela tient a ma grande lassitude d'esprit et a mon coeur que cette horrible guerre a endurci. Je vous aime de tout mon coeur et vous remercie de toutes vos bontes. Merci a ma bonne tante Alice de ses paquets qui me sont parvenus hier. Je vous ecris sur le parapet de la tranchee. Il est 8 heures 1/2 du soir, je ne vois plus. Je vous embrasse de toutes mes forces. Votre ANDRE. _Lettre ecrite par le soldat Henri HlLLAIRE, 11e Cuirassiers, tombe au champ d'honneur._ Les tranchees, a 21 heures, le 25 Septembre 1918. Bien cher Papa, Bien chere Maman, Si ces quelques mots vous parviennent, ce sera que votre Riri ne sera plus. Je suis en ligne, ma lettre de ce matin a du vous le dire. Nous allons attaquer; nous sortons des tranchees a 2 heures 30 demain matin. Encore quelques heures et nous bondirons sur l'ennemi. Ma derniere pensee aura ete pour vous, mes cheris. Je sais que si cette lettre vous parvient c'est fini pour vous: la joie, la gaite disparaitront pour toujours de cette maisonnette ou nous etions si bien. Mais courage, de la-haut votre Riri veillera et attendra que la supreme reunion se fasse pour vous dire tout.... Sachez qu'il vous a aimes et adores, ma lettre quotidienne a du vous le prouver. Adieu donc, mon Papanou, adieu donc ma Mamanette, adieu a tous ceux que j'ai aimes. Votre Riri qui vous aime. _Lettre ecrite par le Sous-Lieutenant Marc HUBERT, 8e Genie, blesse mortellement le 23 Septembre 1917._ 24 Septembre 1917. Mon cher Papa, Je te mets quelques lignes pour te montrer d'abord que je ne suis pas grievement atteint: un obus, tombant sur ma cagna, m'a fracture la jambe. C'est tout ... etant un peu fatigue, je passe la plume a mon camarade Maillet (le radio du Commandant). _Lettre ecrite par le Lieutenant Joseph JEANNIN, 103e Regiment d'Infanterie, blesse a Ethe, le 22 Aout 1914, victime des atrocites allemandes a l'ambulance de Gomery, mort pour la France, au feld-lazareth de Vezin-Charency, le 27 Aout 1914 (Meurthe-et-Moselle)._ Paris, 2 Aout 1914. Mon cher Jules, cheres Soeurs, Je vous ecris collectivement puisque, surpris par les evenements, vous devez etre encore reunis; en tout cas, si Monique et Guite ont repris la route de Provence, veuillez faire suivre. Je me trouve a Paris, mobilisant avec le 103e et je prendrai dans quelques jours les routes d'invasion vers l'Allemagne, je l'espere fermement. J'aurai probablement la satisfaction de conduire ma compagnie au feu, comme commandant de compagnie, et soyez persuades que je ferai taper ferme. On ne peut pas presager l'avenir; mais notre cause est juste, puisqu'on nous attaque, et j'ai la profonde conviction qu'on peut tout esperer. Pauvre papa, serait-il heureux, s'il voyait l'elan francais, lui qui tressaillait a la moindre alerte. J'ai quitte ce matin, pour toujours peut-etre, ma pauvre chere Madon et mes deux mignons. Ce fut bien dur, grand Dieu! Vous savez tous, chers pere et soeurs, quelle affection j'ai toujours eue pour vous; mon grand regret est de ne point vous revoir avant de me jeter corps et ame dans la fournaise. Si le sort veut que je tombe au champ d'honneur, ne pleurez point, mais, en souvenir de moi, veillez sur les etres si chers que je laisserai.... Je vous confie ma chere femme, j'ai admire son courage ce matin, mais quelles transes pour elle maintenant, seule et immobilisee a Saint-Cyr; je vous confie ma petite Monette et mon petit Andre, si je viens a leur manquer qu'ils ne s'apercoivent pas qu'ils n'ont plus de papa. Mais au loin les tristes presages, car je compte bien revenir dans les rangs de nos armees victorieuses. Quel coup de torchon! mes aieux! je crois que les Prussiens paieront cher leurs menees hypocrites et leur folie sanglante. La population, ici, est admirable de calme et de froide resolution, et c'est un etat d'esprit general. C'est la guerre au couteau qu'ils auront voulue, je suis persuade qu'on les servira en consequence. J'ai vu aujourd'hui dans la foule plusieurs faits touchants de patriotisme se produire: un ouvrier arrachant, sur la place des Invalides, une carte d'Etat-Major a un monsieur qu'il supposait etre un Allemand, et me l'apportant; un camelot vendait ses journaux, mais les donnait a l'oeil aux officiers et aux soldats, parce qu'il allait partir lui-meme pour la frontiere; ce ne sont pas d