The Project Gutenberg EBook of Contes a mes petites amies, by J. N. Bouilly This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included with this eBook or online at www.gutenberg.net Title: Contes a mes petites amies Author: J. N. Bouilly Release Date: May 3, 2004 [EBook #12251] Language: French Character set encoding: ASCII *** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK CONTES A MES PETITES AMIES *** Produced by Tonya Allen and PG Distributed Proofreaders. This file was produced from images generously made available by the Bibliotheque nationale de France (BnF/Gallica) at http://gallica.bnf.fr. J. N. BOUILLY CONTES A MES PETITES AMIES EDITION REVUE PAR E. DU CHATENET. LE PERE DANIEL C'est une grande erreur et souvent une grand injustice, que de juger des personnes qu'on rencontre dans le monde de d'apres leur exterieur. L'etre le plus obscur, le plus disgracie de la nature, cache quelquefois, sous des vetements grossiers et des difformites ridicules, les qualites les plus rares, que ne possedent pas ceux-la memes qui l'accablent de leurs mepris. Amelie Dorval habitait, une grande partie de l'annee, la jolie terre de la Plaine, situee a une lieue et demie de la ville de Tours, sur les delicieux bords de la Loire. Fille unique de la plus tendre mere occupee constamment a diriger son education, elle en avait deja la grace, l'amenite. Elle etait bonne, affable pour tout le monde. Jamais elle ne dedaignait le pauvre qui venait reclamer assistance, ni aucun des gens attaches a son service. On la voyait jouer avec les enfants des jardiniers, avec les petits voisins fils d'agriculteurs ou d'honnetes ouvriers, sans jamais leur faire sentir qu'ils etaient d'une classe inferieure a la sienne. Elle avait appris de son excellente mere que Dieu dispense, a son gre, les faveurs du rang et de la fortune, et que, tous egaux aux yeux du Createur, nous ne nous faisons estimer et cherir que par l'elevation de notre ame et la delicatesse de nos sentiments. Aussi la jeune Amelie etait-elle aimee, consideree de tout le petit peuple qui l'entourait, et pour lequel on la voyait toujours etre la meme. C'etait a qui lui offrirait les meilleurs fruits des vergers, les plus belles fleurs des jardins. Decouvrait-on dans le parc un nid de chardonnerets, de linottes, de tourterelles, aussitot il lui etait indique. Parvenait-on, en fauchant les fertiles prairies qu'arrose la Loire, a prendre des cailles, de petits lapins, deja vigoureux a la course, tout etait offert a la bonne Amelie. Elle avait forme une espece de menagerie de tous les dons qu'elle avait recus. Parmi les personnes attachees au service de madame Dorval etait un pauvre vieillard infirme appele _Daniel_. A force de becher la terre depuis quatre-vingts ans, il avait le dos voute; sa tete, ou il ne restait plus que quelques cheveux blancs echappes a l'ardeur du soleil, etait penchee vers ses pieds couverts de durillons, qui ralentissaient encore sa marche vacillante. Ses pauvres jambes, affaiblies par la fatigue et par l'age, supportaient, non sans effort, son corps decharne, et ses mains tremblantes soutenaient a peine le baton noueux sur lequel il s'appuyait. Toutefois il n'avait aucune autre infirmite. On le rencontrait toujours gai, travaillant autant que ses forces pouvaient le permettre, et chevrotant la vieille chanson du pays. Trop fier, quoique pauvre, pour etre a charge a ses maitres, il savait encore se rendre utile, soit en arrachant les herbes parasites qui croissaient dans le parterre, soit en ratissant les principales allees des bosquets, emondant les arbrisseaux les plus rares, et portant un arrosoir a moitie plein, pour rafraichir les rosiers de toutes especes et les plantes etrangeres que reunissait ce jardin particulier d'Amelie. C'etait son occupation cherie; il n'etait jamais plus heureux que lorsqu'il entendait sa jeune maitresse, qu'il appelait toujours la _p'tite mam'zelle_, dire a ceux qui s'etonnaient de l'admirable tenue de son jardin: "C'est l'ouvrage du pere Daniel." On la nommait ainsi dans toute la contree, ou l'on admirait son aptitude au travail, sa gaiete franche et son heureux naturel. Tous les jeunes patres le saluaient avec respect: chacun d'eux ambitionnait un sourire, un serrement de main du pere Daniel. Tant il est vrai que la vieillesse imprime partout un respect qui est independant des vertus dont elle offre l'exemple. On concoit que ce digne vieillard avait un grand attachement pour la p'tite mam'zelle, qu'il avait vue naitre, dont il avait servi le pere et le grand-pere. Jamais il ne passait devant elle sans lui oter son chapeau rapiece, sans lui offrir le bonjour le plus affectueux. Amelie, de son cote, portait au pere Daniel le plus tendre interet. Elle s'informait toujours si rien ne lui manquait, et souvent elle le conduisait elle-meme a l'office, ou elle lui versait une rasade du meilleur vin, qui le reconfortait; il le buvait de bon coeur, en invoquant le ciel pour le bonheur et la conservation de celle qui savait si bien soutenir, honorer sa vieillesse. Parmi les jeunes personnes du voisinage et de la ville de Tours qui formaient habituellement la societe d'Amelie, et que sa prevoyante mere avait admises comme les plus dignes de cultiver avec sa fille les doux epanchements de l'amitie, etait Celestine de Montaran, nee d'une famille distinguee par des services militaires. Elle cachait sous des dehors aimables un orgueil indomptable, et surtout un dedain outrageant pour tous les gens qui appartenaient a la classe populaire. Elle s'imaginait qu'ils etaient formes d'une tout autre substance que la sienne, qu'ils n'avaient ni son ame, ni son intelligence, ni ses organes. L'insensee! elle ignorait donc que nous sommes tous faits sur le meme modele, avec plus ou moins de perfection; que nous sommes tous sujets aux memes besoins, aux memes infirmites, et qu'apres avoir voyage dans ce monde, les uns a pied, les autres sur des chars brillants, nous nous retrouvons, dans l'autre, depouilles de ces hochets de la grandeur et de l'opulence, tous egaux, tous soumis au jugement de Dieu, qui ne distinguera que ceux dont la vie aura ete sans tache, et qui ne seront riches alors que du bien qu'ils auront fait.... Mais la vaine Celestine ne connaissait que l'antique origine de ses ancetres, ne calculait que les riches revenus de sa mere, veuve d'un officier de marine, et dont elle etait l'idole, l'unique espoir. Peu instruite et seulement remarquable par des talents d'agrement, la jeune Montaran faisait consister le bonheur dans l'eclat et la richesse; et ses yeux eblouis ne regardaient que comme des esclaves faits pour ramper sur la terre tous ceux que le sort assujetissait a vivre du travail de leurs mains. Un jour qu'Amelie et Celestine se promenaient ensemble dans une allee du parc, devant elles passe le pere Daniel, couvert de pauvres vetements, et portant sur son dos courbe l'instrument avec lequel il avait l'habitude de parer les jardins. Il salue sa jeune maitresse, et lui dit, avec l'expression du respect et de l'attachement le plus tendre: "Dieu vous conserve, p'tite mam'zelle!--Quoi! dit Celestine a celle-ci, tu souffres que ce pauvre t'appelle sa petite!--C'est par habitude, repond en souriant Amelie: il m'a vue naitre; c'est le plus ancien serviteur de ma mere; et le salut d'un octogenaire n'a jamais rien de deshonorant.--Pour moi, ma chere, je ne laisse point ces sortes de gens m'aborder, et je leur permets encore moins de m'adresser la parole. Je les fais assister par ma femme de chambre, et me garde bien de me compromettre en leur adressant un seul mot.--Mais la pere Daniel n'est point un etranger pour moi: c'est un ancien jardinier de ma mere, qui, pour recompense de ses longs services, lui a accorde une retraite qu'il n'eut point acceptee, s'il n'eut pas cru la meriter: il est trop fier pour cela; et, tel que tu le vois, Celestine, il ne supporterait pas la moindre humiliation.--Mais, encore une fois, ma chere, on place ces gens-la dans quelque hospice, et l'on evite, par ce moyen, leurs fatigantes familiarites.--Un hospice pour un digne vieillard qui a servi ma famille pendant un demi-siecle! ce serait l'humilier, lui faire rompre ses cheres habitudes: ce serait lui donner la mort." Quelque temps s'ecoula, pendant lequel les deux petites amies s'entretenaient souvent du pauvre vieillard. Amelie le traitait toujours comme un bon et fidele serviteur, tandis que Celestine ne cessait de le regarder comme un etre inutile sur la terre, et de le traiter avec dedain. Jamais elle ne repondait a son salut que par un regard plein de mepris; et, si quelquefois le pere Daniel osait lui adresser la parole, elle lui tournait le dos et s'eloignait sans lui repondre. Le bon vieillard souriait de pitie, et semblait demander tout bas au ciel de lui procurer l'occasion de prouver a la jeune orgueilleuse que, malgre son grand age, il pouvait etre encore de quelque utilite. La Providence lui permit de donner a Celestine une lecon tout a la fois forte et touchante, qui levait servir a la convaincre que nous avons tous besoin les uns des autres, quelle que soit la distance que le sort semble avoir mise entre nous. On etait au mois de juillet; la chaleur etait extreme. Les deux jeunes amies avaient coutume d'aller respirer le frais dans une ile charmante, ombragee par des arbres tres-eleves, entouree d'une eau limpide et courante, et dans laquelle est etablie une grotte solitaire en face d'un moulin dont l'aspect est ravissant. Un gazon epais y repand en tout temps une fraicheur salutaire; la suave odeur des arbrisseaux en fleurs, dont les touffes nombreuses caressent le visage, semble y attirer la douce haleine des zephyrs, et le bruit des eaux irritees par les roues du moulin, et les differentes cascades dont il est environne, forment un murmure delicieux qui invite au charme d'une douce reverie. Amelie et Celestine y venaient ensemble faire des lectures choisies par leur mere; quelquefois meme elles y repetaient la lecon d'histoire qu'elles avaient recue la veille. Un jour que Celestine, entrainee par le calme du matin, avait devance son amie a la grotte solitaire et qu'en l'attendant elle repassait une lecon d'anglais, elle s'endormit sur un banc de mousse, ou deja les plus heureux songes venaient bercer son imagination. Elle n'avait pas apercu le pere Daniel, qui, place a quelque distance, raccommodait un treillage couvert de chevrefeuille, de lilas et d'aubepine. Mais souvent, au moment meme ou nous revons le bonheur, le plus grand danger nous menace. Un enorme serpent, se glissant sous des roseaux, la gueule beante et le dard en avant, s'approchait, en longs replis, de la jeune dormeuse, qu'il avait apercue. Il allait s'elancer sur la figure de Celestine, et l'infecter du poison mortel qu'il recelait sous sa dent venimeuse, lorsque le pere Daniel, qui, par un coup de la Providence, venait couper quelques joncs pour terminer son treillage, pousse un cri percant qui reveille Celestine. Il s'elance sur l'affreux reptile et l'attaque avec intrepidite. Le peu de forces qui lui restent semblent doubler en cet instant, et, au risque d'etre victime de son courage, il lui casse la tete avec la beche dont il est arme. Aux nouveaux cris de frayeur qu'il exhale, et a la vue du serpent qui se debat encore en expirant, Celestine palit et tombe sans connaissance dans les bras du courageux vieillard. Celui-ci, effraye lui-meme, crie, appelle au secours. Amelie accourt en ce moment; elle aide Daniel, deja vacillant sur ses jambes, a soutenir sa jeune amie, qui reprend ses sens et se trouve appuyee sur le dos voute du pauvre jardinier dont elle s'etait moquee tant de fois. Elle le designe comme son liberateur; elle ne dedaigne plus ce bon pere Daniel qu'elle croyait n'etre d'aucune utilite sur la terre; elle ne craint plus de s'abaisser en lui parlant. Avec quelle ivresse elle presse dans ses mains delicates et parfumees les mains noires et durillonnees de son genereux defenseur! Elle s'oublia meme, dans l'effusion de sa reconnaissance, jusqu'a poser ses levres sur le front chauve et ride de ce fidele serviteur, auquel elle voua un attachement qui ne se dementit jamais. Elle se faisait un devoir de soutenir ce vieillard dans sa marche; elle repetait sans cesse qu'elle lui devait la vie. A partir de cette epoque, elle honora, secourut la vieillesse, meme dans la classe la plus obscure; et, chaque fois qu'elle voyait les jeunes personnes de son age rire d'un agriculteur courbe sous le poids de l'age, ou repousser avec dedain un vieil indigent qui implorait leur assistance, elle les blamait a son tour, et se rappelait le _pere Daniel_. LA SOURIS BLANCHE. Laure Melval, agee de dix ans, reunissait tout ce qui peut faire remarquer dans le monde: une education soignee, un heureux caractere, une humeur enjouee, une sensibilite vraie, et surtout un attachement sans bornes pour sa mere. Jamais la moindre humeur ne venait alterer ses qualites aimables; et, si quelquefois un mouvement de contrariete paraissait sur sa figure, il en disparaissait aussitot, comme un nuage leger qui se glisse passagerement sous un ciel pur et serein. Cependant, a travers tous ces avantages dont la nature avait pris plaisir a doter Laure, on apercevait une faiblesse d'esprit qu'elle portait jusqu'au ridicule: c'etait une frayeur pusillanime, une peur insurmontable que lui causaient les animaux les plus petits, les insectes memes qui, par leur nature autant que par leur petitesse, ne peuvent faire le moindre mal. Apercevait-elle un papillon de nuit dans le salon, voltigeant autour de la lampe allumee, elle poussait des cris affreux, et s'imaginait que ce timide insecte, seulement trompe par l'eclat de la lumiere, allait la devorer. Mais c'etait bien pis quand par hasard une chauve-souris s'introduisait dans son appartement: quoique le pauvre animal, d'une forme hideuse, il est vrai, ne cherchait qu'une issue par laquelle il put se sauver, la jeune peureuse etait convaincue qu'il n'etait parvenu jusqu'a elle que pour la saisir dans ses serres rousses et velues, et l'emporter dans les airs. C'est en vain que madame de Melval faisait observer a sa fille que cette chauve-souris, grosse a peine comme la moitie de sa main, ne pouvait soulever un poids deux mille fois plus pesant qu'elle. Laure, pale et tremblante, soutenait que ce monstre affreux etait venu pour lui arracher les yeux, ou tout au moins les oreilles; et, se couvrant alors le visage de ses mains, elle se refugiait dans le sein de sa mere, et ne relevait sa tete en hesitant que lorsque celle-ci lui avait donne l'assurance que la chauve-souris avait disparu, en s'envolant par la croisee. Il ne se passait pas de jour que la jeune insensee ne fit quelque scene nouvelle qui donnait aux traits de son visage un mouvement convulsif, a son regard un vague hebete, a son maintien une attitude gauche et forcee, et qui, nuisant au developpement de son intelligence et au progres de son education, causait a madame de Melval un chagrin profond, une douleureuse inquietude. Un jour, entre autres, c'etait un beau soir de l'ete, au moment ou Laure allait se mettre au lit, elle releve l'oreiller sur lequel elle devait poser sa tete, et tout-a-coup elle en voit sortir une souris qui grimpe sur son epaule, passe sur son cou, descend sur ses bras et s'enfuit avec une frayeur qui n'etait rien en comparaison de celle qu'eprouvait Laure. Elle fait entendre des cris dechirants, et prononce ces mots d'une voix entrecoupee: "Au secours!... au meurtre!... je suis perdue... je suis devisagee... je suis morte!..." A ces cris, accourent tous les gens, et bientot la mere de la jeune peureuse, qu'elle trouve appuyee sur le pied de son lit, la figure enveloppee dans ses draps et son couvre pieds, suffoquant et respirant a peine. "Eh! quel est donc l'horrible assassin qui en veut a tes jours?" lui demande madame de Melval en regardant de tous cotes. "Ah! maman ... ne m'interrogez pas ... cet affreux animal ... ce monstre epouvantable....--Eh bien! c'est?--Une souris, maman ... oui, une souris, dont les yeux etaient flamboyants ... sa queue avait ... une aune de long ... elle a effleure mon cou, mes oreilles, mes bras ... ah! c'est fait de moi!" Madame de Melval ne put s'empecher de pousser un grand eclat de rire qui fit relever un peu la tete de Laure. D'abord elle se tate les oreilles, pour s'assurer que la souris ne lui en a pas emporte au moins une; puis elle porte en tremblant la main a son cou, qu'elle s'imaginait etre ulcere par la trace qu'y avait laissee la souris; enfin elle attache ses regards avides sur ses bras, et ne peut y decouvrir la moindre rougeur, la moindre alteration. Elle reconnut alors son erreur, et ne put s'empecher de sourire elle-meme de sa pusillanimite. A son etonnement succeda la confusion, et bientot elle concut le dessein de dompter ces frayeurs enfantines et cette faiblesse d'esprit, qui l'eussent rendue l'objet des railleries les plus ameres, tout en alterant les aimables qualites qu'elle avait recues de la nature. Madame de Melval s'occupa, de son cote, a corriger sa fille de ses frayeurs ridicules, a lui donner cette reflexion si utile sur tout ce qui nous frappe, cette force de caractere sans laquelle nous nous aveuglons sur ce qui peut en effet nous etre nuisible, et qui nous met au-dessus de ces craintes pueriles. Un jour que Laure vint, selon son usage, offrir a sa mere le bonjour du matin, elle apercut une souris qui courait ca et la dans l'appartement. Un cri de frayeur lui echappe; mais quelle fut sa surprise de voir cette souris grimper sur les genoux de madame de Melval, de la monter sur ses epaules, sur sa tete, et redescendre avec la vivacite de l'eclair, et se cacher sous sa collerette! Elle avait remarque que cette souris etait blanche, qu'elle avait des yeux roses, et portait au cou un petit collier d'argent sur lequel etait gravee une inscription. Ce qui surtout confondit la jeune peureuse, ce fut d'entendre sa mere appeler: "Zizi!... Zizi!..." et aussitot la charmante petite bete, sortant de l'endroit ou elle s'etait refugiee, venait se poser sur la main de sa maitresse, dans l'attitude la plus familiere et en meme temps la plus gracieuse, faisait mille gambades pour gagner un petit morceau de sucre que celle-ci lui presentait au bout de ses doigts, et que Zizi prenait avec une precaution tout-a-fait remarquable. Ce ne fut pas seulement a tout cela que la souris blanche borna son manege accoutume; Laure, stupefaite, attentive, la vit tour a tour, au commandement de sa mere, faire la morte, se reveiller tout-a-coup, et, se redressant sur ses deux pattes de derriere, saisir avec celles de devant un joli petit balai, avec lequel elle nettoyait, de la maniere la plus adroite et en meme temps la plus comique, la poussiere qui se trouvait sur les vetements de sa maitresse. De la elle remontait sur la tete de celle-ci, passait et repassait comme un leger zephir dans les boucles de cheveux formees sur son front; elle caressait ensuite avec sa queue le dessous du menton de madame de Melval, souriant a cet etrange manege, et venait se poser sur une de ces epaules, ou elle semblait attendre ses ordres. "Quoi! s'ecria Laure involontairement, ces petits animaux que je trouvais si vilains, et dont j'avais tant de frayeur, seraient susceptibles d'etre aussi bien apprivoises?..." A ces mots, elle avancait, en tremblant encore, la main vers Zizi, et la retirait aussitot avec crainte. Oh! si elle n'eut pas ete retenue par sa peur insurmontable, avec quel plaisir elle eut offert elle-meme un morceau de sucre a la souris blanche, et eut vu cette charmante petite bete se poser sur sa main, sur ses bras, sur sa tete, obeir a ses ordres! Ce qui surtout piquait sa curiosite, c'etait de savoir quelle pouvait etre l'inscription gravee sur son collier d'argent; mais les lettres en etaient si petites, et les mouvements de Zizi si prompts et si frequents, qu'il etait impossible de distinguer la moindre chose. Enfin, apres avoir hesite longtemps a s'approcher de la souris blanche, Laure s'habitua par degres a ses bonds frequents, a ses gambades, aux differents exercices qu'on lui avait appris: peu a peu elle la vit sans effroi roder autour d'elle; et, un soir que, ravie de voir la souris faire la morte, elle laissa malgre elle echapper ces mots: "Zizi!... Zizi!" elle la sentit tout-a-coup monter sur ses genoux, sur sa tete, redescendre sur son epaule, s'y poser, s'y nettoyer le museau avec ses pattes de devant, puis venir sur sa main y prendre le petit morceau de sucre accoutume. Ce fut alors que la peureuse, plus d'a moitie guerie, put lire l'inscription gravee sur le collier de la souris, et qui portait ces mots: "J'appartiens a Laure." --Oui, s'ecria celle-ci avec une joie involontaire, je sens deja que tu me plairas autant que d'abord tu m'avais fait de frayeur. Comment ai-je pu me montrer assez sotte pour trembler, palir et frissonner de tout mon corps a l'aspect de petits animaux si timides d'eux-memes, et qui pourtant, malgre leur petitesse, ne craignent pas de nous approcher, de se fier a nous?... O ma chere Zizi! ajouta-t-elle en la caressant pour la premiere fois, tu m'as guerie a jamais de la fausse idee que je m'etais faite des animaux de ton espece, et d'autres bien plus petits encore dont j'avais la faiblesse de m'effrayer. Je vois que notre imagination nous aveugle souvent, et nous fait voir des dangers la ou il ne s'en trouve aucun; je vois que les insectes les plus hideux, et meme les animaux dont l'atteinte est venimeuse, ne nous feraient jamais le moindre mal si nous ne les excitions pas, soit par nos cris, soit par nos menaces, a exercer sur nous une legitime vengeance. Madame de Melval, enchantee d'avoir detruit dans sa fille un ridicule qu'elle eut conserve toute sa vie, et qui, sans aucun doute, eut nui a son repos et a son bonheur, lui confia qu'elle s'etait adressee a l'un de ces habiles oiseleurs de Paris, connus pour avoir le secret, ou plutot la patience d'habituer a l'exercice le plus familier ces souris blanches, dont l'espece est rare, et qui semble etre douee d'une intelligence remarquable. Elle lui apprit qu'on instruit ces jolis petits animaux au point de les faire obeir au commandement; qu'il en est qui dansent sur la corde tendue; que d'autres jouent du tambour de basque; que celles-ci font une partie des evolutions militaires, que celles-la mettent le feu a un petit canon, dont l'explosion ne leur cause aucune frayeur.... "Tu le vois, chere enfant, dit a Laure madame de Melval, il n'est rien que ne surmontent l'habitude et l'education, meme chez les animaux les plus delicats; et tu m'avoueras que lorsqu'une petite souris a l'adresse de faire la morte, de danser sur la corde, et surtout a le courage d'entendre, sans broncher, la detonation de la poudre a canon, nous sommes veritablement indignes de cette suprematie que le Createur nous a donnee sur tous les animaux, et tout-a-fait denues de cette supreme intelligence dont nous sommes si fiers, lorsque, par une faiblesse ridicule, par une frayeur pusillanime, nous nous placons au-dessous de ces memes animaux sur lesquels nous devrions regner." Laure, convaincue de ces verites frappantes, s'arma de courage et de resignation. On ne la vit plus frissonner et changer de couleur en apercevant une araignee traverser sa chambre, et meme grimper sur sa robe. Les papillons de nuit qui venaient le soir voltiger autour de la lampe, et les souris qu'elle rencontrait, bien qu'elles n'eussent ni la blancheur ni l'education de Zizi, ne lui firent plus pousser des cris effrayants, appeler a son secours. En un mot, elle s'habitua a voir de sang-froid les insectes les plus hideux; et, sans s'exposer imprudemment aux atteintes des animaux malfaisants, elle supporta leur vue, leur approche, et ne tarda pas a se convaincre que presque toujours la peur qu'on ressent nous fait seule beaucoup plus de mal que n'en pourrait faire l'objet meme qui la cause. LE COMITE DES BERGERES. C'est une erreur de croire qu'a la campagne on peut se livrer impunement a toutes les extravagances de son esprit, a toutes les imperfections de son caractere. A la ville, on est plus circonspect; on craint d'etre observe par des personnes dont on ambitionne le suffrage, et qui remarqueraient nos defauts; mais, aux champs, plus d'etiquette, plus de contrainte: on n'a nul interet a plaire a des laboureurs, a des vignerons, a des jardiniers, et l'on s'imagine que ces gens, occupes de leurs travaux, ne sont pas assez clairvoyants pour s'apercevoir du bien ou du mal que nous faisons. Telle etait l'opinion de Gabrielle Dostanges, fille unique d'un officier general retire du service. Celui-ci, pour se livrer entierement a l'agriculture, son occupation cherie, avait achete une terre sur les bords de l'Indre, qui partage en deux parties egales le beau jardin de la France: sites ravissants ou la nature semble etaler avec coquetterie tout ce qui peut charmer les yeux et interesser le coeur par de touchants souvenirs. C'etait dans le joli vallon de Courcay que le general Dostanges, veuf depuis quelque temps, avait acquis une terre ou il passait la belle saison. Pendant le reste de l'annee, il habitait Paris, ou sans cesse il s'occupait de l'education de sa fille, qu'il ne quittait jamais. Gabrielle avait une figure spirituelle; sa taille elancee etait pleine de graces, et son regard penetrant annoncait une imagination vive et le plus heureux naturel; mais, gatee par son pere, sur lequel son espieglerie meme avait le plus grand empire, elle se livrait a une dissipation continuelle, et souvent a des inconvenances qui diminuaient le vif interet qu'inspiraient au premier abord sa gaiete franche et ses heureuses saillies. Tantot elle coupait brusquement la conversation des personnes les plus respectables que reunissait le general, et les fatiguait bien souvent par mille questions pueriles; tantot elle se servait elle-meme a table, et s'appropriait tout ce qui pouvait flatter sa friandise ou son caprice. Mais ce qui paraissait le plus etrange, c'etait de voir Gabrielle s'echapper comme un jeune levrier sortant de l'attache, courir dans le parc, sur les bords de la riviere, sans chapeau, sans fichu; s'exposer, soit a l'ardeur d'un soleil devorant, soit a la fraicheur subite et dangereuse d'une pluie d'orage, et revenir, haletante et couverte de sueur, aupres de son pere, qui ne pouvait s'empecher alors de lui temoigner la vive inquietude que lui avait causee son absence. Mais Gabrielle, enhardie par l'inalterable bonte du general, lui repondait avec sa legerete ordinaire, et, lui sautant au cou: "Ne te fache pas, petit pere! a la campagne tout est permis. Toi-meme tu restes la journee entiere en casquette, en habit de chasse, et tu ne fais plus ta barbe que tous les quatre ou cinq jours, ce qui ne m'empeche pas de t'embrasser. Il est si doux de se debarrasser de la contrainte de la ville! Personne ici ne peut remarquer mes folies, et, a mon age, on a besoin de courir, de s'amuser." Le general, aussi faible avec sa fille qu'il etait severe avec le soldat, se laissait aller aux cajoleries de Gabrielle. Celle-ci gardait encore quelque convenance lorsque des personnes de la ville ou des chateaux voisins venaient le visiter; mais, des qu'elle etait seule avec son pere, elle reprenait ses habitudes et se livrait a toutes les extravagances que lui suggerait son imagination, et sur lesquelles l'aveuglait son inexperience. On etait a l'epoque de la fenaison: deja la majeure partie des prairies fertiles qu'arrose l'Indre dans son cours tortueux etait depouillee de sa parure, et des que les foins sont enleves, l'immense surface de ce beau tapis vert que la nature etale a nos yeux est couverte d'une quantite prodigieuse d'animaux de toute espece, qui, retenus dans leurs etables depuis plusieurs mois, accourent se repaitre de l'herbe nouvelle. Ces vaches, ces chevres, ces moutons, sont ordinairement surveilles par des bergeres de tout age, dont l'usage est de se reunir sous le premier ombrage qu'elles rencontrent; et la, tout en filant la quenouille ou en tricotant de gros bas de laine, elles forment un comite qui passe en revue les divers habitants des environs, rappelle les anecdotes recentes, approuve ou blame les mariages faits et a faire, exerce en un mot une critique inexorable envers et contre tous. Gabrielle n'avait pas de plus grand plaisir que d'aller chaque soir entendre ce comite; il se tenait le plus souvent au bas du parc du chateau, sur les bords de la riviere. Cachee sous un epais feuillage, elle pouvait, sans etre vue, preter une oreille attentive a tout ce qu'on disait. Tantot c'etait le recit d'une noce a laquelle on s'etait amuse aux depens des belles dames de la ville; tantot c'etait la peinture fidele et touchante du bonheur inexprimable de la vieille Marthe, dont le fils, conscrit, venait d'obtenir son conge de reforme. Enfin il ne se passait pas dans la contree le moindre evenement qui ne fut raconte, commente, augmente par le comite des bergeres. Mais quelle fut un jour la surprise de Gabrielle, lorsqu'elle entendit qu'elle-meme etait l'objet de la conversation et des rires satiriques de toutes ces villageoises! "Mam'zelle Dostanges, disait l'une, est une bonne petite enfant; mais elle est ben dissipee, ben familiere pour la fille d'un general.--Son pere la laissa faire tout c' qu'el' veut, dit une autre: aussi la rencontrons-nous partout seule, grimpant sur les arbres, montant sur nos anes, effarouchant nos moutons, et faisant un vacarme ni pus ni moins qu' si c'etait un p'tit polisson sortant d' l'ecole.--Je n' sommes que d' simples paysannes, ajoutait une troisieme, mais j'avons plus d' tenue qu' ca.--N' faudrait pas, repris une quatrieme, que j' fussions tenir a mon pere tout' les raisons qu'el' tient au sien: i' me r'leverait d' maniere a c' que j' n'y r'vinssions plus, et ca s'rait juste.--Eh ben! dit une autre bergere qui paraissait la plus maligne de toutes, ces d'moiselles, ces filles d' bourgeois, d' general, ca s' croit mieux induquees qu' nous; ca nous r'garde comme d'z especes grossieres, et pourtant ca n' nous vaut pas en fait d' respect filial ... non, ca n' nous vaut pas." Gabrielle, surprise et confuse, reconnut alors que nos fautes sont remarquees aux champs comme a la ville, et que, chez les bons et simples agriculteurs, les vertus domestiques sont cultivees avec plus d'exactitude peut-etre que chez les gens favorises de la fortune et dans un rang eleve. Mais bientot la vivacite de son caractere et son insouciance habituelle lui firent oublier cette premiere lecon. Elle reprit son train de vie, et se livra plus que jamais a toutes ses consequences. Le matin d'une des plus belles journees de l'automne, entrainee par son etourderie accoutumee, Gabrielle, nu-tete et les cheveux dans le plus grand desordre, vetue d'une robe sale et dechiree, ses souliers ecules et ses bas sur les talons, jouait au bout de l'avenue du chateau de son pere, sur le grand chemin, avec plusieurs petits garcons de son age, fils d'honnetes ouvriers des environs, et, parmi les espiegleries qui lui etaient passees par la tete, elle avait forme, sur des charpentes qui bordaient la grande route, une balancoire ou, juchee d'un cote, ses jupes relevees au-dessus des genoux, elle faisait la chouette a deux jeunes villageois places a l'autre bout de la piece de bois, et se livrait avec eux a tout ce que les jeux de l'enfance ont de plus bruyant, de plus evapore. Un officier, frere d'armes du general Dostanges, n'avait point voulu passer en Touraine sans le voir et l'embrasser. Il aborde la troupe folatre, et, s'adressant a Gabrielle, qu'il prend pour une petite fille d'ouvrier a qui la demoiselle du chateau a donne ses vieilles robes, il lui demande la chemin qui conduit a l'habitation de son ancien camarade: "La premiere allee d'arbres sur votre droite, repond la jeune espiegle; a la grille en face." A ces mots, elle descend de la balancoire, et, avec son obligeance naturelle, elle accompagne jusqu'a l'avenue l'etranger, qui lui met deux gros sous dans la main. Gabrielle rougit, et ne doute plus que l'inconnu ait cru voir en elle l'enfant de quelque pauvre ouvrier. Oh! combien elle souffrit de cette meprise! combien elle se repentit de s'etre oubliee jusqu'a ce point! Mais sa confusion redoubla lorsque, paraissant a table chez son pere, elle fut reconnue par l'etranger pour la petite fille qu'il avait assistee. Il raconta, avec la joyeuse franchise d'un militaire, ce qui s'etait passe. Le general, pour la premiere fois, ne put s'empecher de faire a sa fille des reproches serieux. Il exigea qu'elle porterait pendant un mois, dans un coin de sa bourse, les quatre sous qu'elle avait recus, afin de se rappeler a quel point elle s'etait exposee sur une balancoire formee a l'improviste avec des bois de charpente, qui pouvaient l'estropier ou blesser les jeunes villageois qu'elle associait a ses extravagances. Gabrielle obeit, et obtint de son pere que cette aventure humiliante resterait inconnue; mais, peu de jours apres, lorsqu'elle alla de nouveau entendre le comite des bergeres, elle eut la penible conviction que tout leur avait ete revele. Quelles plaisanteries mordantes elle entendit sur son compte! Oh! que les deux gros sous qu'elle etait condamnee a porter sans cesse lui parurent pesants! "Eh quoi! se disait-elle, rien ne peut donc echapper a ce comite des bergeres!" Peu de temps apres elle en eut une preuve plus convaincante encore, et qui fit sur elle une impression decisive et salutaire. Aveuglee par l'extreme tendresse de son pere, Gabrielle s'abandonnait plus que jamais a toutes ses etourderies, et devenait, sans s'en apercevoir, d'une indocilite dont le general Dostanges souffrit quelque temps en silence, mais sur laquelle il finit par eclater avec une vivacite qui effraya sa fille, et lui fit sentir qu'il est souvent des bornes pour l'indulgence. M. Dostanges avait les yeux trop clairvoyants, et surtout trop grand usage du monde, pour ne pas s'apercevoir des defauts de sa fille. L'amour-propre, dompte longtemps par l'amour paternel, se livra donc a toute son explosion. Gabrielle avait deux serins qu'elle aimait beaucoup; mais, trop legere pour les soigner elle-meme, elle les confiait a la garde particuliere d'une femme de charge dont l'obligeance et la bonte ne pouvaient etre comparees qu'a l'attachement qu'elle portait a sa jeune maitresse. Le couple cheri preparait sa couvee, et deja deux petits oeufs ornaient le nid qui leur etait destine. La cage habitee par les deux serins etait suspendue au plafond de la chambre a coucher de Gabrielle, d'ou on la descendait au moyen d'une poulie. La corde a laquelle cette cage etait attachee commencait a s'user, sans qu'on s'en fut apercu. Un matin que l'excellente femme de charge descend l'habitation des serins pour y renouveler les graines accoutumees, la corde se rompt, la cage tombe sur le parquet, et les deux oeufs, objet de la plus tendre esperance, sont brises, au grand regret de celle qui les soignait avec tant de zele et d'assiduite. On concoit quel fut le chagrin de Gabrielle: il etait legitime; mais ce qui ne le parut pas aux yeux du pere, ce furent les lamentations outrees de sa fille. Elle voulut faire gronder la femme de charge, bien innocente de ce malheur, et la priver peut-etre de la confiance dont l'honorait le general. Les plaintes de la jeune etourdie furent si ameres, ses reproches a la pauvre femme de charge furent si accablants, que M. Dostanges, souvent trop indulgent pour mille extravagances, mais qui etait inexorable pour les vice du coeur, s'emporta contre Gabrielle avec une telle violence, que celle-ci en fut terrifiee. Il lui fallut fuir la presence d'un pere qu'elle aimait, et passer le reste de la journee dans sa chambre, d'ou elle ne sortit que le lendemain, aux sollicitations reiterees de l'excellente femme qu'elle avait traitee avec tant d'injustice et de cruaute. Cette aventure avait fait une vive impression sur notre enfant gatee. Elle fut tenue secrete, et Gabrielle esperait bien quelle resterait dans l'oubli; mais, la premiere fois qu'elle se rendit dans le bosquet solitaire aupres duquel se formait le comite des bergeres, elle les entendit s'egayer en ces mots sur son compte: "Voyez-vous c't' injustice, c't' inhumanite, disait l'une, d' vouloir faire chasser la femme d' charge du chateau pour un p'tit accident qu'ell' n' pouvait prevoir!--Ca s'imagine, disait l'autre, qu'on n' doit jamais broncher, parc' qu'on est a son service.... Vouloir perdre une brave femme qui tant d' fois l'a portee sur ses bras; et ca pour deux oeufs d'serins! --J' n'aurais jamais cru ca d'elle, ajoutait une troisieme: fiez-vous donc a toutes ces mam'zelles! Ca vous enjole, ca rit avec vous; et puis ca vous plante la pour la plus petite faute.--Quoiqu' ca, dit a son tour une quatrieme, je n' suis pas fachee d' la chose, puisqu'elle a fait ouvrir les yeux a c' bon general sur les defauts d' sa fille. I' m' parait qu'il l'a m'nee vertement, et il a ben fait.--Faut nous en amuser, dit en riant une cinquieme, la plus espiegle de la bande: la premiere fois qu'ell' nous abord'ra, j' l'i d'mand'rons si ses s'rins sont eclos, si ell' recompense ben la brave femme qui les soigne; enfin, si son pere s'amuse toujours d'ses espiegleries.--Oui, oui! s'ecrient a la fois toutes les bergeres, ca nous divertira...." Et aussitot mille eclats de rire suivirent ce complot, qu'autorisait l'extreme familiarite de Gabrielle avec toutes les jeunes paysannes des environs. Mais celle-ci sut eviter les questions que se proposaient de lui faire les bergeres reunies. Elle sentit que si l'on doit traiter avec egard et bonte tous ceux qui travaillent a l'agriculture, on peut en meme temps garder la dignite qui nous appartient, et savoir se respecter soi-meme. Il se fit en elle un changement remarquable: plus de disparitions imprevues, de demarches evaporees, plus de balancoire sur la grande route, et que rappelaient sans cesse les deux gros sous que Gabrielle portait encore dans sa bourse; plus de ces criailleries apres les petits garcons du voisinage; plus de reproches amers a la femme de charge, pour laquelle on la vit redoubler d'estime et d'egards. Elle soigna elle-meme ses serins, et bientot ils lui donnerent une seconde couvee qui fut heureuse. A table, elle ne mangea que ce que lui donnait son pere, et ne se mela qu'avec une extreme reserve aux toasts qu'il lui faisait porter avec ses anciens freres d'armes. En un mot, Gabrielle devint aussi sensee qu'elle avait ete distraite, etourdie; aussi digne, aussi decente qu'on l'avait vue familiere, evaporee; et, si quelquefois il lui echappait encore quelques fautes legeres, elle s'empressait de les reparer, certaine qu'elles seraient aussitot divulguees par les gens du chateau, et qu'elles exciteraient la critique et les rires vengeurs du comite des bergeres. LA ROBE DE GUINGAMP. Si l'on calculait bien tous les avantages que produit l'urbanite, tout le charme qu'elle repand sur notre vie et surtout les meprises facheuses qu'elle nous evite, on se ferait un devoir constant d'etre affable pour tout le monde, de ne jamais mesurer les egards qu'on doit aux personnes qui nous abordent sur leur exterieur, sur leur vetement, sur leurs manieres simples et souvent prises a dessein de cacher un grand nom, une haute celebrite. Il ne suffit pas d'avoir une education soignee, des talents, de l'esprit, d'aimables reparties; tout cela n'est rien si l'on ne sait pas l'accompagner de cette amenite sans adulation, de ce ton prevenant et digne qui concilie tous les suffrages, subjugue tous les coeurs; et, comme le dit une femme celebre dont les ecrits sont devenus un modele inimitable: "_La delicatesse est la grace de la bonte._" Madame Dastrol, veuve d'un ingenieur en chef des ponts et chaussees, habitait une tres belle maison de campagne, situee aux environs d'Amboise, pres du chateau de Chanteloup, remarquable par les souvenirs historiques qu'il retrace, et surtout par cette pagode chinoise a sept etages du haut de laquelle on decouvre quatorze villages, et l'on domine sur l'admirable jardin de la France, arrose par la Loire, qu'on suit de l'oeil pendant vingt-cinq lieues qu'elle parcourt. Ce point de vue, l'un des plus etendus, l'un des plus riches de toute la contree, attire ordinairement les etrangers qui sejournent dans la Touraine, et plus d'une fois leur curiosite satisfaite et la beaute du site les conduisaient jusqu'a la belle habitation de madame Dastrol, qui n'en etait distante que d'une demi-lieue. Cette dame avait deux filles: Delphine et Eugenie. Autant l'une aimait le faste et la parure, et desirait avoir tout ce que la mode peut inventer, autant l'autre etait simple et peu recherchee dans ses vetements. La robe du moindre prix, les cheveux releves avec un peigne d'ecaille, une collerette de gaze unie, et des brodequins de toile ecrue: telle etait la parure ordinaire d'Eugenie. Delphine, au contraire, portait toujours une robe d'etoffe rare et nouvelle, faite a la derniere mode et surchargee de garnitures, un canezou garni de riches dentelles; et sur son chapeau d'une forme outree se melaient blondes, plumes et rubans. Chaque jour c'etait une nouvelle ceinture a la grecque, a l'ecossaise; un large bracelet, orne de turquoises, couvrait chacun de ses bras, qu'il serrait au point de gener le mouvement de ses mains; et des guetres de chez Steiger enlacaient si fort le bas de la jambe et le pied, qu'elle ne pouvait marcher sans eprouver une vive douleur; mais que ne sacrifierait-on pas a l'empire de la mode? On concoit facilement que cette difference de gouts et de penchants qui existait entre les deux soeurs influait beaucoup sur leur caractere et sur leurs affections. Delphine ne faisait cas que des personnes dont la parure et l'exterieur annoncaient un haut rang, une grande fortune; Eugenie ne s'attachait qu'aux qualites du coeur, et ne jugeait des individus que par l'expression de leur langage et tout ce qui annoncait une ame pure, elevee. Elle avait moins de jeunes amies que sa soeur; mais le peu qu'elle possedait lui offrait un juste retour des tendres epanchements de son esprit et de son coeur. Un jour, c'etait vers la mi-septembre, epoque de l'equinoxe, qui attire assez souvent des pluies abondantes et produit des orages, Delphine et Eugenie venaient de rentrer, avec leur mere, d'une longue promenade, et n'avaient eu que le temps d'echapper a une ondee, lorsqu'elles apercurent des croisees du salon deux etrangeres qui traversaient a pied la grande cour, et se refugiaient sous une remise, pour s'y mettre a l'abri de la pluie. L'une paraissait agee d'environ cinquante ans; elle etait modestement vetue et portait sur la tete un chapeau de paille sans autre ornement qu'un ruban entourant la forme et venant nouer sous le menton. Une jeune personne de douze a treize ans, habillee plus simplement encore, l'accompagnait. Sa petite robe de guingamp sans garnitures etait serree autour de sa taille par un ruban noir; elle avait pour coiffure une capote de taffetas dont la couleur paraissait un peu alteree par le soleil; un foulard noue a son cou et des souliers de peau noire: telle etait la toilette de la jeune inconnue. L'orage devenant plus violent et la pluie continuant a tomber, madame Dastrol, qui avait une ame trop elevee pour manquer en ce moment aux devoirs de l'hospitalite, fit inviter ces deux dames a se rendre au salon. Elles accepterent; et tandis que la maitresse de la maison allait au-devant d'elle, ses deux filles etudiaient les etrangeres, et principalement la jeune personne, qui paraissait etre de leur age. Delphine, des le premier coup d'oeil, fut convaincue, a l'aspect de la robe de guingamp et de la capote verte, que celle qui les portait n'etait ni riche ni d'un rang distingue. Elle ne lui fit en consequence qu'un accueil froid et reserve. Eugenie, au contraire, des les premieres paroles que prononca la jeune etrangere, a son maintien, a son geste gracieux, et surtout a la noble expression de sa figure, la jugea digne du plus vif interet et de tous ses egards. Madame Dastrol recut les deux inconnues avec urbanite. Plus habituee que ses filles a juger des personnes au premier abord, elle etudia de son cote la dame qui servait de guide a la jeune personne, et fut convaincue que c'etait une femme de merite, chargee peut-etre de diriger l'education de sa jeune compagne. "Nous nous sommes laisse entrainer par le charme de la promenade, dit cette dame en regardant sa jeune eleve, et lui faisant un signe de discretion, et, quoique seules, a pied, nous nous sommes ecartees de notre demeure beaucoup plus que je ne le pensais. Ces beaux sites de la Touraine vous entrainent malgre vous.... Vous devez etre lasse, chere Isabelle, ajouta-t-elle avec expression, et, si ces dames veulent bien le permettre, nous nous reposerons ici quelques instants.--J'ose exiger davantage, reprit madame Dastrol: la pluie est loin de cesser; il est quatre heures et demie; veuillez accepter un diner de famille que je vous offre sans ceremonie; et, dans la crainte ou vous seriez qu'on ne fut chez vous inquiet de votre absence, je puis y envoyer un de mes gens.--C'est inutile, Madame, repond la jeune personne, notre diner se fait ordinairement a deux heures; et, des qu'il est termine, nous sommes dans l'usage, ma bonne amie et moi, de consacrer le reste de la soiree a de longues promenades, ou nous nous plaisons a etudier la nature, a converser avec tous les bons agriculteurs." Cette revelation des deux etrangeres, de diner tous les jours a deux heures, fit croire a Delphine qu'elles etaient de cette classe moyenne du peuple qui fait ses quatre repas, et qu'elles appartenaient a quelque honnete ouvrier, a quelque simple artisan. La jeune Isabelle, de son cote, etudiait mesdemoiselles Dastrol avec la plus grande simplicite; elle affectait meme de se ranger dans la classe dont la croyait etre l'ainee des deux soeurs; mais la cadette semblait apercevoir le voile adroit dont se couvrait la charmante inconnue; et plus celle-ci cherchait a s'abaisser, plus la bonne et clairvoyante Eugenie redoublait de prevenances et de soins. "Si le mauvais temps continue, dit la dame, nous resterons aupres de vous avec un grand plaisir; mais c'est a condition que nous ne derangerons point l'heure de votre diner, et que vous nous permettrez d'accepter seulement quelques fruits, lorsqu'on vous servira le dessert." Tout fut execute ainsi qu'on en etait convenu. Madame Dastrol, encouragee par l'extreme simplicite de ses deux hotes, dont la conversation avait toutefois une aisance, un charme inexprimables, ne se fit aucun scrupule de se mettre a table avec ses filles. Delphine ne cessait de traiter avec un ton de protection la jeune Isabelle: celle-ci, tout en remplissant envers elle les petits devoirs de societe avec une touchante modestie, adressait le plus souvent la parole a Eugenie, et cherchait a etablir entre elles cette douce communication de deux jeunes coeurs qui s'essayent et se conviennent. Enfin l'on servit le dessert: Eugenie profita de cette occasion pour se livrer au tendre penchant que lui inspirait la jeune inconnue: elle lui offrit avec empressement les plus beaux fruits de la saison, du laitage frais et des gateaux qu'elle-meme avait faits le matin. Elle accompagna ces offres de tout ce que l'esprit a de plus gracieux, de tout ce que le coeur a de plus touchant. Delphine riait sous cape de la deference de sa soeur, et se disait tout bas qu'elle etait bien dupe de temoigner tant d'egards a une robe de guingamp, a une capote verte fanee, et surtout a de petites gens qui dinent a deux heures. A peine fut-on sorti de table, que la nuit commencait a couvrir l'horizon; et la pluie, si frequente dans cette saison, continuait a tomber. "Y a-t-il loin d'ici a votre demeure? dit madame Dastrol a ses deux convives.--Trois quarts de lieue environ, repond la plus agee.--Nous habitons le chateau d'Amboise, repond naivement la plus jeune, a qui son guide fit un signe de s'observer.--En ce cas, reprend madame Dastrol, je vais vous faire conduire dans ma caleche fermee: vous ne pourriez, par ce temps affreux, vous rendre a votre destination sans exposer votre sante." Delphine ne put encore s'empecher de sourire avec ironie; et, remarquant la satisfaction qu'eprouvait la jeune Isabelle a la proposition de sa mere, elle dit a sa soeur, assez haut pour que la jeune inconnue put l'entendre: "Je gagerais bien que c'est la premiere fois que la robe de guingamp va rouler en caleche." Les ordres de madame Dastrol furent executes: elle conduisit elle-meme jusqu'a la porte du vestibule les deux etrangeres, qui lui adresserent les plus affectueux remerciments. La jeune Isabelle, en montant en voiture, serra la main d'Eugenie, en lui disant qu'elle esperait renouveler une entrevue qu'elle devait au plus heureux hasard. Elle fit un salut de simple politesse a Delphine, qui le lui rendit avec un air de superiorite dont ne put s'empecher de sourire la jeune inconnue. "Elles sont fort aimables, dit madame Dastrol.--Tout-a-fait bien pour de petites gens, dit a son tour Delphine.--De quelque classe que soit la jeune personne, ajoute Eugenie, je serais heureuse et fiere de son amitie. J'ai remarque qu'a travers sa simplicite modeste regnait une certaine dignite qui impose en meme temps qu'elle attache.--Cela ne l'a pas empechee, reprend gaiement Delphine, d'expedier, au dessert, deux grosses peches, une douzaine de figues, trois gateaux, et la moitie d'une assiette de chasselas.... Ces petites gens, ca devore.--Et pourquoi, repond vivement Eugenie, n'eut-elle pas mange avec plaisir ce qui lui etait offert de si bon coeur? Quand nous parcourons les environs, et qu'apres une longue promenade nous entrons chez l'un de nos fermiers, nous devorons de meme leurs fruits, leur laitage: et ils en sont ravis.--Parce que notre presence les flatte et les honore, ma soeur; mais je suis loin de croire que les deux etrangeres soient dans le meme cas envers nous, et tout me prouve qu'elles ne peuvent appartenir qu'a une classe obscure." Comme elles discouraient ainsi, la caleche se fit entendre dans la cour d'entree, et bientot le cocher de madame Dastrol vint les instruire qu'a peine avait-il conduit ces dames a deux cents pas de l'habitation, il avait rencontre deux piqueurs a la livree d'un prince du sang royal, courant a toute bride, et qui lui avaient demande s'il n'aurait pas rencontre dans son chemin une dame d'un certain age, accompagnee d'une jeune personne d'environ douze ans; et que tout-a-coup, les apercevant dans la caleche, ils s'etaient decouverts avec respect, et leur avaient raconte toute l'inquietude que ressentait l'auguste mere de Mademoiselle, a cause du temps affreux qui regnait depuis trois heures; et les ordres qu'avait donnes Son Altesse royale d'aller a leur rencontre.... "A ces mots, ajoute le cocher, arrive une berline a quatre chevaux, dans laquelle montent la jeune princesse et sa digne institutrice, en me donnant deux pieces d'or et me remerciant, du ton le plus affable, de la peine que j'avais eue a les conduire." "Quoi! s'ecrie Eugenie, cette personne si simple et si modeste est une princesse du sang! je me doutais bien, malgre tout ce que pensait ma soeur, que c'etait une demoiselle distinguee; mais je n'aurais jamais cru qu'elle fut nee dans un aussi haut rang.--Qui jamais se serait attendu a cela? dit Delphine, stupefaite de ce qu'elle venait d'entendre. Mais pourquoi, lorsqu'on est princesse, venir chez les gens en robe de guingamp, pas trop fraiche encore, en manches en amadis, et en capote de taffetas fane?--Cela ne m'etonne point, leur repond madame Dastrol. La jeune princesse Isabelle appartient a une mere si parfaite, si simple dans ses gouts, et faisant si peu de cas du faste exterieur! Son bonheur, son occupation continuelle, est d'elever ses filles dans cette simplicite de moeurs qui prouve aux princes que c'est moins par l'eclat de la naissance qu'ils se font remarquer que par les qualites du coeur et par cette heureuse habitude de se confondre, avec une noble retenue, parmi toutes les classes utiles de la societe." On apprit en effet, dans tout le pays, que les augustes proprietaires du chateau d'Amboise s'y etaient arretes la veille, en revenant de visiter les Pyrenees, et qu'ils ne devaient y passer que deux jours. "Quel dommage! s'ecriait Eugenie: je ne verrai plus ma charmante princesse Isabelle; je n'entendrai plus parler d'elle...." Elle se trompait. Le lendemain matin, au moment ou madame Dastrol dejeunait avec ses filles, et qu'elles s'entretenaient de l'etrange aventure qui leur etait arrivee, entre dans la cour de leur habitation un des piqueurs que le cocher avait rencontres la veille, portant une corbeille couverte de taffetas vert. Il entre, et annonce qu'il est envoye par Son Altesse Royale pour remettre a ces demoiselles un gage de sa reconnaissance. On s'empresse d'ouvrir la corbeille; elle contient deux billets de la main de la jeune princesse: l'un est adresse a Eugenie, a laquelle Son Altesse Royale offrait un riche bracelet, orne de son portrait en costume de princesse, et contenu dans un ecrin de maroquin rouge. Elle la remerciait, avec autant de grace que d'affection, des egards qu'elle lui avait temoignes, quoiqu'elle fut sous de simples habits. Delphine s'imagine trouver a son tour un cadeau de la charmante princesse; elle ouvre avec empressement l'autre billet qui lui est adresse, et lit ces mots: "Je suis si confuse, Mademoiselle, d'avoir ose me presenter chez vous sous des vetements qui vous ont induite en erreur, que j'ai pense ne pouvoir mieux expier ma faute qu'en lacerant cette robe qui m'a privee du bonheur de vous interesser et de vous plaire.... Chaque fois qu'il vous plaira d'y porter les yeux, dites-vous bien: La personne que j'ai traitee avec dedain en a beaucoup ri; elle n'a souffert que de mon indifference." Delphine ouvre le paquet a son adresse; elle y trouve en effet la robe coupee en petits morceaux. Elle rougit de confusion, de repentir peut-etre, et ne put jamais rencontrer dans le monde une jeune personne en robe de guingamp sans se rappeler la lecon qu'elle avait recue, et qu'elle avait si bien meritee. LE JEUNE PECHEUR OU LES BORDS DE LA LOIRE. Parmi les sites de la Touraine, si bien nommee le jardin de la France, les plus riches, les plus riants, sont les rives de la Loire, depuis Tours jusqu'a Saumur. On dirait que le Createur prit plaisir a y reunir tout ce qui peut charmer les yeux; on dirait que l'histoire voulut y accumuler les souvenirs les plus varies, les plus interessants. La s'eleve une fameuse tour de Guise, ou le _Balafre_, Charles de Lorraine, expia par une longue detention la revolte qu'il avait excitee contre son souverain legitime. En deca, et tout pres de la ville de Tours, sont les vestiges de ce chateau d'horrible souvenance, de ce _Plessis_ ou Louis XI livrait a l'executeur ceux qui s'opposaient a ses idees gouvernementales. Sur l'autre rive, en face, parait sur une eminence cette memorable butte ou se reconcilierent Henri III et le jeune roi de Navarre, qui deja faisait presumer quelle serait pour les Francais l'heureuse influence de son nom et de son epee. Non loin est le chateau de Luynes, ou gisent les restes de ce connetable qui mourut victime d'une ridicule ambition. Un peu plus bas, et sur la meme cote, on decouvre la pile de _Cinq-Mars_, qui rappelle la fin tragique d'un guerrier fameux, decapite avec ses quatre fils, et offrant une grande lecon aux credules favoris des rois. En face, et de l'autre cote du fleuve, les tourelles du chateau gothique au pied duquel est nee la celebre madame _Dacier_.... Voila ce que, dans l'espace de quelques milles, offrent a l'oeil et a l'imagination les admirables bords de la Loire. Un pays aussi delicieux, un sol aussi fertile, qu'embellit presque toujours un ciel pur et serein et que feconde une douce temperature, portent dans les sens un charme ravissant, une quietude qu'on eprouve a chaque fois qu'on respire. On n'y a d'autre idee que de couler paisiblement la vie et de cooperer au bonheur de ses semblables. Nulle part l'hospitalite n'est exercee avec plus de bonhomie et de franchise; nulle part on ne ressent plus vivement la jouissance d'une bonne action: on regarde comme tout naturel de faire participer ses semblables au bonheur qu'on eprouve. Caroline du Theil, fille d'un riche banquier de Paris, etait venue passer une partie de l'ete chez sa jeune amie Pamela de Mericourt, dont la mere, veuve d'un receveur general, possedait un vaste et beau domaine sur la rive droite de la Loire, entre Luynes et Langeais, presque en face de l'ile Berthenay, si remarquable par sa fertilite, se trouvant a la jonction du Cher et de la Loire. Il existait entre ces deux jeunes personnes une parfaite analogie de gouts et de penchants: se faire aimer de tous ceux qui les approchaient, et particulierement des simples agriculteurs; repandre dans les familles necessiteuses des secours, des consolations, cacher surtout, autant qu'il etait possible, leurs bienfaits sous le voile du mystere: telles etaient les habitudes, les jouissances des deux petites amies. On les voyait chaque jour diriger leurs promenades dans les hameaux des environs, et les habitations couvertes de chaume les attiraient plus particulierement. Plus d'une fois elles y deposerent ce qu'elles recevaient de leurs parents, et les privations memes qu'elles s'imposaient devenaient pour elles un tresor. Cette association de bienfaisance leur attirait l'attachement et la consideration de tous les habitants de la contree: c'etait au point qu'elles ne pouvaient se montrer dans le plus petit hameau sans y recueillir de touchantes benedictions. On ne parlait partout que des bonnes petites amies: hommes, femmes, vieillards, enfants, tous les designaient du doigt dans leurs promenades, tous leur souhaitaient a l'envi le bonheur qu'elles meritaient. Un jour qu'elles parcouraient les bords de la Loire qui longent les murs du chateau de madame de Mericourt, elles entendirent des gemissements sortir d'une humble cabane de pecheur: elles s'arretent, s'approchent, pretent une oreille attentive, et ces mots viennent exciter leur interet, leur curiosite: "Pauvre petit! bientot tu n'auras plus d'pere.... Il va partir pour aller bien loin, bien loin ... nous ne le reverrons jamais!... O mon enfant! comment f'rai-je pour te nourrir?... Ah! pourquoi t'ai-je donne la vie!..." Ces paroles, prononcees avec l'accent du desespoir, emurent profondement Caroline et Pamela. Elles ne purent resister a l'envie d'entrer dans la cabane, ou elles trouverent une jeune femme de dix-huit a vingt ans, d'une figure interessante, noyee de larmes, et allaitant un faible enfant dont l'innocent sourire annoncait qu'il ne pouvait encore ni comprendre ni partager la douleur de sa mere. Celle-ci, pressee de questions par les deux inseparables sur la cause de son chagrin, leur apprit qu'elle etait la femme d'un jeune pecheur nomme Jean-Pierre; que celui-ci, se croyant sauve de la conscription, d'apres la visite qu'il avait subie et qui l'avait declare trop faible pour le service maritime, s'etait marie en toute confiance; mais, apres quinze mois de menage et d'union la plus heureuse, au moment enfin ou son metier de pecheur devenait lucratif, il venait de recevoir l'ordre de se rendre a Brest, pour servir en qualite de matelot. "Eh! comment, dirent les deux petites amies a la jeune femme, n'avoir pas fait usage de son acte de reforme? --Impossible de nous l' procurer, mes bonnes demoiselles: les bureaux d' la marine, alors etablis a Tours, ont ete transportes dans je n' sais quelle autr' ville, et mon pauvre Jean-Pierre doit partir apres-d'main. Si du moins j' pouvais le suivre!... mais c't enfant qu'il faudrait porter sur mes bras, et mon vieux pere infirme, qui d'meure a Berthenay, et dont j' suis l'unique soutien.... Non, non, Dieu l' veut; il faut nous separer, nous quitter pour toujours! Pourvu que l'chagrin n' tarisse pas mon lait, et que j' pussions continuer a nourrir mon pauvre enfant! ca s'rait du moins une consolation...." Ce recit toucha vivement Caroline et Pamela: elles ne songerent plus qu'au moyen d'empecher Jean-Pierre de quitter sa femme et son enfant. Mais comment s'y prendre? de pareils obstacles sont si difficiles a surmonter! et c'est dans deux jours que doit partir le jeune pecheur.... Le hasard repondit aux bienfaisantes intentions des deux jeunes amies. Parmi les personnes de distinction qui venaient visiter a son chateau madame de Mericourt, etait un officier couvert d'honorables cicatrices, et qui jouissait dans toute la Touraine de la plus haute consideration. Il joignait aux qualites du vrai brave cette douce urbanite du grand monde, et, dans plusieurs circonstances, il avait prouve le vif interet qu'il portait a tous les etres souffrants. Caroline et Pamela resolurent de s'adresser a lui pour le succes de leur entreprise, et la Providence voulut que le lendemain meme le general, qui finissait sa tournee departementale, vint diner au chateau. Oh! de combien d'egards et de prevenances elles entourerent cet excellent homme! Il ne savait a quoi attribuer toutes les choses flatteuses que lui adressaient les deux petites amies, et bientot il devina qu'elles avaient un secret a lui communiquer. Il se fit donc un devoir d'en provoquer la revelation, et promit d'employer tout son credit pour obtenir la delivrance du jeune pecheur. Plusieurs jours s'ecoulerent sans qu'on put avoir la moindre nouvelle, et Jean-Pierre, d'apres l'autorisation du general, etait reste a sa cabane jusqu'a la determination qu'on prendrait sur son sort. Que d'inquietudes, que de tourments eprouverent Caroline et Pamela! Mais ils n'etaient rien en comparaison des angoisses mortelles qu'on ressentait dans l'humble cabane du pecheur. Il est dans la justice militaire de ces delais indispensables, ou plutot de ces precautions imperieusement ordonnees, et qu'on ne saurait enfreindre. Enfin, au bout de quinze jours environ, l'on apercoit, des croisees du chateau, le general arriver a toute bride; il etait suivi d'un simple dragon. La gaiete semblait peinte sur sa figure. Il entre au salon, et, sans proferer une seule parole, il remet aux deux petites amies le conge de reforme de leur cher protege. Rien ne pourrait exprimer la joie de Pamela et de Caroline. Elles s'elancent dans les bras du general, l'embrassent comme un tendre pere, et, sans perdre un seul instant, elles volent a la cabane du pecheur et lui remettent l'ecrit precieux qui lui rend la liberte, le bonheur et la vie. Aussitot le pere et la mere de l'enfant, en ce moment meme dormant dans son berceau, tombent aux pieds de leurs jeunes protectrices. L'emotion qu'ils eprouvent leur coupe la voix; ils respirent a peine, et, les mains tendues vers le ciel, ils invoquent Dieu pour la conservation de celles a qui ils sont redevables d'un evenement aussi inespere. "Je resterai donc aupres de ma femme! s'ecrie enfin Jean-Pierre avec le delire de la joie. Je pourrai travailler pour subvenir aux besoins de son vieux pere, a la nourriture de notre cher enfant!--Pauvre petit! dit a son tour la jeune mere, tu ne seras donc pas orphelin; il ne m' faudra pas aller implorer la pitie publique pour elever ton enfance! et vous, mon pere, vous ne manquerez de rien jusqu'a votre dernier jour.... Jean-Pierre nous est rendu!..." Prenant aussitot l'enfant, qui s'eveillait, elle le presente a ses deux bienfaitrices, auxquelles l'innocente creature semble offrir en ce moment le doux sourire de la reconnaissance. Quelque temps s'ecoula; les deux amies n'allaient plus aussi souvent a la cabane du pecheur: c'eut ete, en quelque sorte, exiger de la part de cette pauvre famille de nouvelles preuves de gratitude; mais, chaque fois qu'elles etaient rencontrees par Jean-Pierre ou par sa femme, elles ne pouvaient se soustraire a la vive expression des sentiments qu'elles leur avaient inspires. La Providence offrit bientot a ces honnetes gens l'occasion de reconnaitre ce que Caroline et Pamela avaient fait pour eux, et ils la saisirent avec un empressement qui merite d'etre decrit, et qui prouvera que toujours une bonne action trouve sa recompense. On etait au milieu de l'automne; madame du Theil possedait a l'ile de Berthenay une ferme considerable que souvent elle allait visiter. Il lui fallait pour cela traverser la Loire dans une espece de bac ou de bateau public, ou chaque jour passaient et repasssient les nombreux agriculteurs qui se rendaient a leurs travaux avec leurs betes de somme. Caroline et Pamela reconnurent, dans le trajet, Jean-Pierre, occupe a pecher, et qui leur exprima du geste et de la voix tout le bonheur qu'il eprouvait. Il resta decouvert, et les suivit des yeux jusqu'a ce qu'elles fussent echappees a sa vue. Les belles rives de la Loire etaient, ce jour-la, couvertes d'un brouillard epais qui en voilait toute l'etendue et toute la splendeur. La prevoyante mere eut pu sans doute choisir un jour plus serein; mais il y avait a sa ferme un retour de noces que donnait le fermier, dont le fils aine venait d'epouser la fille d'un riche agriculteur des environs. L'assemblee etait nombreuse, et la presence de madame du Theil, de Caroline et de Pamela, ne fit qu'augmenter encore la joie de ces bonnes gens. Le festin fut suivi d'une danse: elles partagerent si vivement la joie et les plaisirs dont elles etaient environnees, qu'elles y passerent une partie de la nuit. Il fallut, au retour, reveiller les deux bateliers qui dirigeaient le bac; et ceux-ci, moitie accables de fatigue, negligerent de prendre les precautions necessaires pour la surete du passage. Les eaux du fleuve avaient eprouve une crue considerable. Elles egarerent les bateliers, qui perdirent les courants accoutumes. Tout-a-coup le grand cordage casse, les avirons des passeurs deviennent trop courts pour atteindre jusqu'au fond du fleuve; et, malgre tous leurs efforts, le bac est entraine par la force des eaux. Leurs cris de frayeur retentissent vainement jusqu'au rivage; personne ne vient a leur secours. Le brouillard, devenu plus epais, augmente encore la dangereuse position ou se trouvent dix a douze personnes qui, les mains tendues vers le ciel, implorent la celeste misericorde. Madame du Theil tenait pressees contre son sein Caroline et Pamela: celles-ci, pour ne pas l'effrayer, gardaient un morne silence. Deja le bac, tournant plusieurs fois sur lui-meme, avait heurte contre plusieurs bancs de sable. Encore quelques instants, et il allait etre englouti dans un abime qu'il etait impossible d'apercevoir. Enfin, arrive une petite barque de pecheur que dirigeaient, a force de rames, un jeune homme et une jeune femme attires par les cris lamentables qui se faisaient entendre, et parmi lesquels ils avaient distingue ceux de madame du Theil. C'etait Jean-Pierre et sa fidele compagne. A ces cris dechirants d'une mere, repetes par les personnes dont elle etait environnee, et qui avaient retenti jusque dans la cabane du pecheur, il s'etait reveille en sursaut, et, se rappelant avoir vu passer ses deux jeunes bienfaitrices, seconde par sa femme, aussi empressee que lui de les secourir, il venait les sauver ou s'engloutir avec elles dans l'abime. Il etait temps; le bac n'en etait pas a vingt brasses d'eau. Caroline et Pamela reconnaissent Jean-Pierre et cedent a ses vives instances. Elles passent des bras de madame de Theil dans ceux du jeune pecheur; et toutes les trois elles sont transportees au rivage avec plusieurs autres personnes de leur societe. Tout le reste se sauva a la nage, an moment ou le bac fut submerge, excepte les deux bateliers: victimes de leurs efforts, de leur audace, ils ne purent eviter la mort qui les menacait. Quelle ivresse eprouverent le pecheur et sa femme a la vue de l'honorable famille qu'ils avaient sauvee, et surtout de ces deux jeunes associees de bienfaisance auxquelles ils etaient redevables de leur bonheur! Avec quel empressement ils firent secher leurs vetements, ils rechaufferent a force de baisers leurs mains glacees par la frayeur, et leur offrirent un breuvage pour calmer leurs sens agites! La reconnaissance se prouve encore mieux par les actions que par les paroles; et les pauvres gens ont une maniere de l'exprimer qui touche et penetre le coeur. "Le ciel a donc permis, s'ecriait Jean-Pierre, que j' puissions, non pas nous acquitter, c'est impossible, mais du moins vous donner des preuves d' not' respectueux attachement!--Oh! comme j'avons tressailli, dit a son tour la jeune femme, en entendant vos cris plaintifs, ces voix si cheres qu' j'avons r'connues sans peine! J'ons a l'instant meme laisse not' pauvre enfant a la grace de Dieu, pour voler a vot' secours, bien decides a vous sauver ou a perir avec vous." Caroline et Pamela furent vivement touchees du devouement de ces excellentes gens; elles se feliciterent plus que jamais d'avoir pu leur etre utiles, et reconnurent que le bien qu'on fait, meme a la classe la plus obscure du peuple, reste fidelement grave dans sa memoire, se propage de bouche en bouche, nous attire la consideration publique, et peut contribuer, dans les evenements de la vie, a notre salut et a notre conservation. LA NOCE DE VILLAGE. Il est de ces anciens usages qu'il faut respecter dans toutes les classes de la societe. Chaque etat a ses prerogatives, ses vieilles habitudes; les enfreindre, c'est manquer a la foi juree et transmise de famille en famille; s'en moquer, c'est insulter aux bonnes gens qui se font un devoir de les observer; c'est s'exposer a de justes represailles qui nous rendent quelquefois le jouet de ceux que nous avons dedaignes. Hortense et Celine de Saint-Marc, filles d'un colonel du genie, habitaient une terre situee pres de Montbazon, a trois lieues de la capitale de la Touraine. L'une et l'autre habituees des leur enfance, par leur digne pere, a honorer toutes les professions utiles, a porter une estime sincere a l'agriculteur qui contribue autant a la prosperite de la patrie en arrosant de sa sueur le champ qu'il cultive, que le guerrier qui la defend en versant son sang pour elle, Hortense et Celine se faisaient remarquer par une amenite naive, par cet accueil touchant et gracieux qu'elles faisaient indistinctement a tous les habitants de la contree. Il n'en etait pas ainsi d'Adrienne de Fontenelle, fille unique d'un directeur general des vivres, qui possedait, a une demi-lieue de la terre du colonel de Saint-Marc, une magnifique habitation ou se trouvait reuni tout ce que peuvent desirer le luxe et l'opulence. Madame de Fontenelle avait toute la morgue d'une enrichie qui s'imagine que la fortune tient le premier rang dans la societe, et qu'on n'y jouit jamais que d'une consideration proportionnee a la depense qu'on peut y faire. On s'attend bien, d'apres ce portrait fidele, a trouver Adrienne elevee dans des principes entierement contraires a ceux qu'avaient recus les filles du colonel. Autant celles-ci etaient simples dans leur parure, d'un commerce affable et communicatif, autant leur brillante voisine paraissait recherchee dans sa toilette, dedaigneuse et gourmee. Elle se croyait formee d'une substance toute divine, et n'abaissait que rarement ses yeux sur les pauvres habitants des campagnes, qu'elle regardait comme une race brute et degeneree, que la Providence avait jetee sur terre pour y travailler sans relache, servir les personnes riches et s'humilier devant elles. Cette diversite d'opinions apportait une grande difference dans l'existence sociale des jeunes voisines. Leurs gouts et leurs occupations n'avaient aucune analogie. Briller, eblouir, humilier, etaient la jouissance de l'une; s'instruire, s'amuser gaiement et se faire aimer, tels etaient l'usage et la devise des autres. Les deux familles toutefois se voyaient assez frequemment. Monsieur et madame de Fontenelle, en venant dans un elegant equipage chez le colonel de Saint-Marc, etaient forces de rabattre un peu de leur vanite. Le vrai brave n'humilie personne; mais il ne supporte jamais qu'on prenne avec lui le moindre ton de hauteur. Et, lorsque le directeur general, dont le principal merite etait de connaitre le prix des grains des principaux marches du departement, voulait, dans la conversation, lutter avec un militaire d'un savoir profond, il eprouvait que le vrai merite est encore au-dessus de l'or, qui ne peut procurer que des jouissances ephemeres lorsqu'on ne l'emploie qu'a satisfaire une sotte vanite. Adrienne se voyait donc, a l'exemple de ses parents, contrainte de traiter mesdemoiselles de Saint-Marc avec une egalite simulee, avec une affection qui ne pouvait partir du coeur; mais Hortense et Celine n'etaient point dupes de ces dehors etudies, de ces epanchements forces par la necessite. Spirituelles autant que bonnes, elles s'apercevaient de l'adroit manege auquel se livrait leur jeune voisine. C'est en vain que celle-ci se disait leur amie la plus intime; elles savaient apprecier a leur juste valeur toutes ces protestations d'un orgueil deguise, toutes ces expressions mielleuses de _ma chere... mon ange... ma toute belle..._ etc., et souvent elles s'en amusaient en secret. Un mariage etait projete depuis longtemps entre la premiere fille de basse-cour du chateau de M. de Saint-Marc et le fils d'un des principaux vignerons du directeur general. Ces deux jeunes gens s'aimaient depuis leur enfance; et, doues l'un et l'autre des qualites analogues a leur condition, appartenant a d'honnetes familles d'agriculteurs devenues tres-nombreuses, ils etaient forces de reunir a leurs noces une quantite considerable de convives. On avait, a cet effet, etabli le lieu du festin dans une grange tres-spacieuse appartenant au colonel, qui se fit un devoir et surtout un grand plaisir d'assister, avec ses deux filles, a cette fete champetre. Il avait fait present a la mariee de ses habits de noce; et les deux soeurs lui offrirent un bonnet garni de dentelle et un tres-riche fichu brode; sous ces ajustements elle devait etre conduite a l'eglise par M. de Saint-Marc lui-meme: il voulait prouver, dans cette circonstance, toute la consideration qu'il portait aux agriculteurs. Adrienne, invitee a cette noce ainsi que ses parents, n'offrit rien aux futurs epoux; elle pensait qu'elle ferait assez pour eux en les honorant de sa presence. Il arriva, ce jour tant desire; jamais on n'avait vu de mariage a la fois plus gai, plus generalement approuve. L'usage du pays exigeait qu'au milieu du festin les jeunes filles du village offrissent a la mariee un present qui consiste ordinairement dans un petit vase d'argent ou de porcelaine, rempli de fleurs et couvert de patisseries, devant composer une portion du dessert: chez les bons agriculteurs, leurs plaisirs memes ont toujours un but d'utilite. Les demoiselles de noce, ordinairement les plus proches parentes ou les meilleures amies de la mariee, font a cet effet une collecte parmi les jeunes paysannes invitees. Hortense et Celine voulurent y contribuer, mais proportionnellement avec toutes les jeunes filles, en se faisant un devoir de descendre a leur niveau. Elles furent aussitot designees par la troupe joyeuse pour etre en tete du cortege. Elles avaient propose secretement a la fiere Adrienne de les accompagner, mais celle-ci avait refuse de se confondre parmi des villageoises, dont elle pretendait que l'haleine lui soulevait le coeur, et dont les mouvements grossiers lui faisaient craindre, disait-elle, d'etre estropiee en se melant parmi elles. Les deux soeurs n'insisterent pas, et laisserent la begueule se tenir a part et garder a son aise toute sa dignite. L'antique ceremonial fut observe. Au son des instruments executant une marche du temps du roi Dagobert, s'avancerent plus de trente jeunes filles vetues de blanc, un bouquet sur le sein, les yeux baisses, et prouvant, par leur maintien, que la pudeur est de tous les rangs. Le cortege defila au milieu des longues tables, que remplissaient plus de cent cinquante convives. Hortense et Celine portaient chacune un des coins du voile blanc qui couvrait le present. L'offrande fut precedee d'une chanson connue dans la Touraine de temps immemorial, et dans laquelle les jeunes filles echangent avec la mariee des avis pleins d'une moralite gaie et touchante, et dont mesdemoiselles de Saint-Marc repetaient joyeusement l'antique et gai refrain avec leurs compagnes, flattees autant qu'honorees de leur gracieuse condescendance. Mais, tout en adressant aux deux charmantes soeurs les plus tendres hommages, elles portaient sans cesse leurs regards sur Adrienne, qui, retiree dans un coin et surchargee de la plus riche toilette, disait a sa mere en souriant avec dedain: "Comment se peut-il que mesdemoiselles de Saint-Marc, filles d'un colonel du genie, se compromettent au point de se meler parmi les paysannes, de toucher leurs mains noires et gercees, de respirer leur haleine qui sent l'ail, de se laisser presser dans ces gros bras, dont la peau, noircie par le soleil, doit tacher leurs robes, leurs ceintures?... Pour moi, je ne me compromettrai jamais a ce point-la: je sais trop ce que je me dois a moi-meme.--Tiens, c' t'aut', dit une des jeunes filles, qui s' croit compromise avec nous! parc' que c'est riche, ca s'croit d' la premiere espece!--Ca fait rire d' pitie, ajoute une seconde villageoise; vous verrez qu' ca nous r'garde comme des brutes, qui n'ont ni coeur ni sentiment; mais j' li prouverons qu'en fait d' ca j' la valons bien." En un mot, c'etait dans toute la noce un murmure qui eut du ouvrir les yeux de la dedaigneuse, et surtout ceux de sa mere, qu'aveuglaient sa sotte vanite et son excessive tendresse. Le mecontentement general qu'inspirait Adrienne pendant le festin ne fit qu'augmenter encore a la danse qui suivit ce joyeux banquet. Vainement les plus gentils garcons dont se composait cette nombreuse reunion vinrent l'inviter a leur accorder l'honneur de danser avec elle; la begueule repondit que cet exercice l'excedait, la fatiguait. Mais, peu de temps apres ce refus reitere, plusieurs messieurs de la ville, attires par les ris de cette troupe folatre, vinrent se meler parmi les danseurs, et soudain l'on vit Adrienne, oubliant les invitations respectueuses des jeunes villageois, accepter la main d'un des etrangers qui portait un ruban rouge a sa boutonniere, et paraitre a une contredanse. Mais que de plaisanteries elle eut a supporter des paysans dont elle avait dedaigne les hommages! "J' vois bon, disait l'un, qu' faut et' decore pour avoir l'honneur de danser avec mam'zelle. M'est avis, c'tapendant, que j' n'ecorcherions pas ses mains blanchettes, pisque j' sommes gante.--Quand on est aussi fiere, ajoutait un des jeunes garcons qu'Adrienne avait refuses, on reste chez soi, et l'on n' vient pas affronter d' la sorte d'honnetes gens qui s'amusent entre eux.--Elle a beau s' gourmer, dit gaiement un troisieme; quand elle est juchee sur les sacs d'ecus d' son pere, elle n'est pas plus haut qu' moi, quand j' sis grimpe sur nos meules d' froment." Cette comparaison prise dans la nature excita les ris de tous les assistants: ils firent rougir Adrienne, et lui prouverent, mais trop tard, que ce n'est jamais impunement qu'on insulte ceux qu'on croit etre au-dessous de soi; que dans les fetes de village tout le monde est egal, et qu'on ne peut s'y faire remarquer que par cette urbanite, par cette juste deference pour toute personne estimable, utile; en un mot, par cet heureux systeme d'egalite humaine qui nous maintient au rang que nous occupons, par cela meme que nous n'en meprisons aucun. Telle etait l'opinion de mesdemoiselles de Saint-Marc, qui, dans ce bal villageois, n'avaient pas cesse de danser avec le petit patre comme avec le plus petit fermier: elles se melaient dans tous les groupes, se laissaient prendre la main par les danseurs les plus rustiques et riaient avec eux des lazzi joyeux de tous ces braves gens. Aussi recurent-elles tant d'invitations, qu'il leur fut impossible de danser avec les beaux messieurs de la ville, auxquels elles preferaient, ce jour-la, les bons habitants de la campagne; et tandis que leur brillante voisine etait en proie a la critique la plus mordante, elles n'entendaient autour d'elles que des eloges flatteurs et les vives protestations du devouement le plus respectueux. "Elles ne meprisent pas les petites gens, disait un vieillard encore vert et d'une humeur enjouee; elles ne craignent pas de s'compromettre en s'amusant avec nous.--Ell' vous donnent la main, ajoute un jeune garcon de la noce, ni pus ni moins qu' si j'etions leux egaux: aussi j'avons une peur de trop presser leux p'tits doigts!--On voit ben, s'ecrie le fils du garde champetre, qu'ell' sont les filles d'un brave qui cherit, estime tous les honnet' gens.--Aussi, repetaient a la fois tous les agriculteurs, l' pere et les filles peuvent compter sur nous ... a la vie, et a la mort! Si jamais i'zavions besoin d'nous, i'n'ont qu'a dire un mot, nos bras, nos coeurs, tout est a eux." Quelques mois s'ecoulerent. Une autre noce eut lieu dans le meme village; c'etait celle de la soeur d'un jeune fermier de M. de Fontenelle avec le fils cadet d'un riche meunier. L'aine des enfants de ce dernier, parti comme simple requisitionnaire, etait parvenu au grade de lieutenant de chasseurs a cheval, et avait, dans la derniere campagne, merite la croix d'honneur par un trait de bravoure tres-remarquable. Il avait obtenu un conge de deux mois, pour assister au mariage de son frere Charlot, et s'etait fait un devoir d'y paraitre en grande tenue. Adrienne, malgre toute sa repugnance a se meler parmi les villageois, ne put se dispenser de s'y montrer avec ses parents. Ses deux jeunes voisines y furent invitees: elles etaient trop cheres aux agriculteurs de tous les environs pour echapper a leur empressement. Elles se firent encore un plaisir de se reunir aux jeunes filles du village, pour offrir a la mariee le present d'usage: cela leur attira de nouveau l'improbation de mademoiselle de Fontenelle. La banquet fut suivi de la danse, ou parut Adrienne, qu'avait invitee le frere du marie, et qui, en qualite de militaire decore, recut d'elle un accueil favorable. Hortense et Celine danserent, selon leur coutume, la premiere contredanse avec les deux garcons de noce, et ne cessaient de recevoir d'eux les plus respectueux egards. Apres cette premiere danse, le lieutenant de chasseurs voulut rendre ses devoirs aux filles du colonel; il dansa plusieurs valses avec les deux soeurs. C'etait la danse favorite d'Adrienne. Elle y faisait briller une grace, une aisance, qui ordinairement lui attiraient tous les suffrages. Mais aucun des agriculteurs ne lui fit une seule invitation; et plus d'une heure s'ecoula sans qu'elle bougeat de sa chaise, ou elle etalait en vain sa robe de tulle brode garnie de fleurs et la plus elegante parure. Ce qui venait encore ajouter a sa penible position, c'est qu'elle remarquait les regards des jeunes garcons s'arreter sur elle avec ironie, et qu'elle entendait par ci, par la, quelques sarcasmes que les villageois les plus malins lancaient sur elle, et qui prouvaient toute la rancune que leur avait inspiree la conduite de cette dedaigneuse beaute a la derniere noce ou elle avait assiste. Enfin elle vit paraitre un jeune homme d'une figure assez commune, mais enjouee; d'une tournure un peu gauche, mais sans pretention. Il etait vetu d'un habit court et d'un pantalon plisse. Il tenait d'une main un chapeau gris, et de l'autre une cravache. Il paraissait avoir au plus vingt a vingt-deux ans; et un ruban rouge qu'il portait noue a sa boutonniere annoncait qu'il etait un militaire de haute distinction. La presomptueuse Adrienne s'imagina voir en lui le proche parent ou l'aide de camp d'un marechal. Elle s'empressa donc de repondre a l'invitation qu'il lui fit de danser; et, satisfaite de sortir de l'humiliante stagnation ou l'avaient laissee tous les jeunes danseurs, elle accepta. Cependant elle ne tarda pas a s'apercevoir que les mouvements de l'etranger etaient roides, a contre-mesure. Elle crut sentir, sous les gants de chamois qu'il portait, une main epaisse et durillonnee qui serrait la sienne avec une familiarite remarquable. Dans un des circuits nombreux qu'ils parcoururent ensemble, le valseur, un peu etourdi sans doute, dechira la robe de tulle brode de sa dame, et faillit meme lui accrocher la jambe avec son pied gauche, qu'il lancait trop en avant; mais elle ne dit rien: c'etait un homme decore. Quelques instants apres, il denoue, par megarde, sa ceinture a l'ecossaise, qui tombe, et sur laquelle il met le pied. Il la ramasse en souriant, et la remet a sa danseuse; elle ne dit rien encore: c'etait un homme decore. Enfin, lorsqu'ils rencontrent dans leur course rapide plusieurs couples de danseurs qui les heurtent, Adrienne s'apercoit que son cavalier donne de grands coups de hanche a tous les villageois, et que ceux-ci les lui rendent; elle-meme en recoit un qui l'eut jetee par terre sans la vigueur de son cavalier, la serrant alors dans ses bras de maniere a lui oter la respiration. Le moyen d'y trouver a redire?... c'etait un homme decore. Mais quelles furent la surprise et l'humiliation de la begueule, lorsqu'a peine reconduite a sa place par le pretendu aide de camp d'un marechal de France, elle apprend, au milieu des eclats de rire de tous les assistants, que c'est Jacquot, jeune sabotier du village, qui s'etait revetu d'un habit de ville du lieutenant de chasseurs, pour tromper la belle dedaigneuse et obtenir l'honneur de danser avec elle. Il avait joue son role avec toute l'intelligence dont il etait capable; et cependant, malgre toutes ses precautions, il n'avait pu preserver sa danseuse des petits accidents qui lui etaient arrives. Adrienne se retira confuse et blessee jusqu'au fond du coeur. Sa mere, dont la vanite n'avait point de bornes, etouffait de colere. Le colonel Saint-Marc ne pouvait retenir le rire inextinguible qu'excitait cette scene plaisante. Hortense et Celine, se trouvant, en ce moment meme, amplement vengees des plaisanteries ameres que leur adressait souvent leur fiere voisine, ne purent s'empecher de rire a leur tour de l'espieglerie du jeune sabotier; et celui-ci, designant au lieutenant de chasseurs le ruban qu'il portait a sa boutonniere, lui dit gaiement, en lui serrant la main: "Excusez, mon brave, si, pour un moment, j' nous sommes fait, a votre insu, chevalier d'honneur, mais j' voulions venger celui des bonnes gens qui nous ont fait naitre, et prouver a c'te belle mam'zelle qu' lorsqu'on meprise les agriculteurs et qu'on ose s' montrer a une noce d' village, on s'expose queuqu'fois a faire rire a ses depens." RESSOURCE EN SOI-MEME. La fortune, capricieuse dans ses dons comme dans ses rigueurs, apporte souvent des distances parmi les membres d'une meme famille. Cela nous prouve que nous devons nous resigner avec courage aux desseins de la Providence, et ne jamais envier les avantages qu'il accorde a nos parents, a nos amis. On peut etre heureux dans un etat obscur comme dans une position brillante, quand on a le contentement de soi-meme et le pouvoir de suffire a ses besoins, soit par son travail, soit par son economie; et l'on repete alors gaiement ces admirables paroles d'un ancien poete latin qui avait fait une etude profonde du vrai bonheur: "Que m'importe de voguer dans la vie sur un grand ou sur un petit vaisseau? Je vogue, et cela me suffit." Octavie, fille de M. Darmont, riche negociant a Tours, etait l'idole de ses parents. Unique objet de leur tendresse, heritiere d'une grande fortune, elle avait ete elevee dans un oubli total de ce qui concerne l'interieur d'une maison, dans une ignorance complete de toutes les necessites de la vie. Entouree de nombreux domestiques, ayant a ses ordres particuliers une femme de chambre, bien qu'a peine elle comptat quatorze printemps, Octavie regardait tous les besoins de son existence comme prevus d'avance par le destin, qui l'avait si bien favorisee. Assise nonchalamment sur un canape, indecise dans ses gouts, elle bornait ses etudes a relire les _Contes des Fees_, et l'exercice de ses talents a tracer au crayon un dessin de broderie, ou a s'accompagner sur la harpe en chantant la romance du jour. Bientot alors l'ennui s'emparait d'elle, et souvent elle s'endormait jusqu'au moment ou l'on venait l'avertir que le diner etait servi. Se reveillant alors en sursaut, et s'agitant un peu pour la premiere fois de la journee, elle arrangeait a la hate ses cheveux blonds, passait une robe elegante, et descendait au salon. Madame Darmont avait une soeur, veuve d'un negociant autrefois celebre dans la ville de Tours, ou il faisait exister plus de cinquante familles; mais, ruine par de fausses speculations, trompe par des correspondants infideles, il etait mort de chagrin, en laissant une modique existence a sa femme et a sa fille unique, agee d'environ treize ans. Fanni du Cange, moins belle que sa cousine Octavie, mais plus vive, plus gracieuse, avait pour mere une de ces femmes de merite qui cachent, sous des principes austeres, l'amour maternel le plus vrai, le plus prevoyant. Madame du Cange, passee de l'opulence a la plus stricte mediocrite, avait supporte ce changement avec un noble courage; mais, eclairee par l'experience, elle pretendait qu'une jeune personne devait connaitre tous les details de l'administration d'une maison; que c'etait le seul moyen de bien conduire un jour la sienne, de ne pas etre trompe par ses gens, et de se suffire a soi-meme dans les diverses chances de la fortune, dans tous les evenements de la vie. Aussi, des l'age de dix ans, Fanni savait travailler en linge; et bientot il ne fut aucun objet composant toute sa toilette qu'elle ne sut faire avec autant d'adresse que de promptitude. Pour amener sa fille a ce precieux et rare avantage, madame du Cange avait exige que, chaque annee, le jour de naissance de Fanni, celle-ci parut devant elle vetue entierement du travail de ses mains: "C'est, lui disait cette excellente mere, la plus grande preuve de tendresse que tu puisses me donner; c'est le moyen le plus sur de me faire cherir le jour ou j'eus le bonheur de te donner la vie." Quoique l'habitation de M. Darmont fut le rendez-vous des personnes les plus distinguees de la ville, madame du Cange la frequentait souvent. Le tendre attachement qu'elle portait a sa soeur, dont le caractere paraissait tout-a-fait oppose au sien, lui faisait surmonter ces souffrances secretes, ces humiliations sans cesse renaissantes que produit toujours la distance de fortune. Les deux jeunes cousines s'aimaient de meme, bien qu'elles n'eussent ni les memes gouts ni les memes habitudes. On voyait Fanni travailler souvent, dans l'appartement d'Octavie, a renouveler les rubans d'un chapeau, a changer de forme la garniture d'une robe, a reparer la dechirure d'une pointe de blonde. Celle-ci, qui jamais n'avait manie l'aiguille, ignorant meme comment on faisait une seule reprise, le simple ourlet d'un mouchoir, etait mollement etendue sur un canape, comme un automate qui attend, pour remuer, qu'on monte le ressort dont il recoit le mouvement. C'etait, en un mot, une indolente pour laquelle il fallait, pour ainsi dire, preparer l'air qu'elle allait respirer, et dont la monotone existence etait par cela meme a la discretion de toutes les personnes qui l'entouraient. Aussi ne se passait-il pas de jour qu'elle n'eprouvat mille contrarietes: tantot une femme de chambre inhabile lui avait passe sa robe de matin dont la garniture bridait par devant: ce qui produisait un effet detestable et cachait le plus joli pied du monde; mais l'adroite et bonne Fanni calmait bientot ce mouvement d'humeur; et, au moyen de plusieurs points d'aiguille prompts comme l'eclair, tout etait repare. Tantot c'etait le coiffeur qui avait oublie Octavie, invitee a un dejeuner delicieux ou devaient se reunir les jeunes personnes les plus elegantes: impossible de se presenter devant elles sans etre coiffee a la derniere mode.... La complaisante Fanni s'emparait aussitot des beaux cheveux de sa cousine, et en moins d'un quart d'heure l'habile coiffeur etait remplace. Tantot enfin c'etait un chapeau d'un genre exquis qu'Octavie avait commande pour une promenade en caleche; mais, o surprise! o douleur! ce chapeau se trouve etre d'une forme trop basse, les rubans bouillonnent mal; les fleurs sont posees horriblement; et il faut partir dans une heure! O maudite marchande de modes! si jamais on achete chez vous la moindre chose! Mais heureusement Fanni entre en ce moment chez sa cousine; et, toujours bonne, attentive, elle prend le chapeau, juste cause d'un si grand desespoir, et lui donne une ferme nouvelle qui sied a ravir a la figure d'Octavie, et lui procure l'inexprimable jouissance d'aller se montrer aux boulevards si frequentes dont la ville est entouree. Tant d'adresse, tant de services rendus par Fanni, toujours en riant et sans la moindre pretention, penetrerent Octavie d'une reconnaissance et d'une admiration qui lui firent naitre le desir de pouvoir imiter sa cousine. Elle ne put s'empecher, malgre son indolence insurmontable, d'envier cette precieuse activite que souvent elle avait critiquee, cette heureuse habitude de se suffire a soi-meme, et avec laquelle on bravait l'oubli du coiffeur, la negligence de la marchante de modes. Mais entrainee par le tourbillon du grand monde, effrayee d'un laborieux apprentissage, la jeune indolente resta dans son ignorance absolue, se resignant a toutes les contrarietes qu'elle eprouvait, et qui souvent aigrissaient son caractere et nuisaient a son heureux naturel. Un mariage devait avoir lieu dans la famille de mesdames du Cange et Darmont. La fille d'un de leurs proches parents, proprietaire d'une riche manufacture etablie sur les bords de l'Indre, devait epouser le fils unique d'un des plus grands proprietaires du pays. Ce mariage, que comblait l'espoir de deux familles honorables reunirait les principaux habitants des petites villes circonvoisines. C'etait un de ces grands evenements dont on s'entretient a plusieurs lieues a la ronde, et qui font epoque en province. Chacun avait la pretention d'etre invite; chacun deja se disposait a etaler les plus riches parures, les dentelles d'heritage et les diamants de famille. M. de Sorlis, pere de la jeune future, etait venu faire a Tours les emplettes necessaires au mariage de sa chere Estelle. Il devait emmener madame du Cange et Fanni dans une berline tres-commode, ou l'on pouvait tenir aisement cinq personnes. M. Darmont avait ete oblige de se rendre, dans sa voiture et avec ses chevaux, a la vente d'une foret tres-etendue, situee a dix lieues de Tours, et dont il desirait acquerir une grande partie. M. de Sorlis s'empressa donc d'offrir a sa parente de l'emmener avec sa chere Octavie: ce qu'elle accepta. Il fut en consequence decide, au grand regret de cette derniere, qu'on n'emmenerait point de femme de chambre. La tendresse que Fanni portait a sa tante, son adresse et son aimable prevoyance, determinerent madame Darmont a cette privation momentanee. Octavie, bien qu'elle comptat egalement sur l'obligeance de sa cousine, sembla pour la premiere fois sortir de son engourdissement, et s'occupa de ce qui devait composer sa double toilette; car non-seulement elle voulait paraitre avec eclat a la celebration du mariage, mais elle projetait encore de tout eclipser au bal qui devait avoir lieu, par une robe de crepe d'Italie, garnie de volubilis, et qui devait produire un effet merveilleux. Fanni, sans etre insensible au plaisir d'etre bien vetue, n'avait pas les memes pretentions que sa cousine; elle avait fait elle-meme deux robes neuves: la premiere de percale, ornee d'une simple broderie, et la seconde de mousseline-gaze, garnie de roses printanieres, ses fleurs favorites, et qui toutes etaient l'ouvrage de ses mains. Elle avouait ingenument qu'elle se faisait une fete de soutenir la haute idee qu'en se fait dans les petites villes de l'elegance des dames qui habitent la capitale de la province, et que, disait-elle en riant, il etait de son devoir de dignement representer. Arrive enfin le jour du voyage projete: c'etait la veille du mariage en question. M. de Sorlis fit conduire des le matin sa voiture chez madame Darmont, afin qu'elle put profiter d'une partie de la bache qui restait vide, et y faire placer les divers objets composant la toilette de ces dames. On y mit en effet le linge et tous les vetements qui ne craignaient pas d'etre chiffonnes; mais impossible d'y deposer des robes garnies de blondes et de fleurs. On ferma donc la bache, sur laquelle on posa un grand carton contenant les chapeaux, les differents chales des quatre voyageuses; et l'on placa derriere la voiture une caisse couverte d'une toile ciree, contenant les robes qui exigeaient le plus de precautions. Mesdames du Cange et Darmont occuperent le fond de la berline, M. de Sorlis se placa sur le devant avec Octavie et Fanni. On etait a l'equinoxe, au commencement de l'automne; et quoiqu'il ne fallut a peu pres que sept heures de route a M. de Sorlis pour se rendre a sa manufacture, situee entre Loches et Chatillon, il desirait partir sitot apres le dejeuner, afin de pouvoir faire reposer ses chevaux a moitie chemin, et etre rendu d'assez bonne heure pour veiller par lui-meme aux preparatifs de la ceremonie du lendemain. Mais le depart de quatre femmes peu habituees a voyager, et dont la moitie avait des pretentions de toilette, est sujet a bien des retards. Ce fut donc en vain qu'a midi precis M. de Sorlis entra dans sa voiture, attelee du trois vigoureux chevaux conduits par un habile postillon; madame Darmont, chez laquelle on devait se reunir, n'en finissait point de ses precautions, de ses preparatifs; et sa chere Octavie craignait tant d'oublier la moindre chose necessaire a sa toilette, que, malgre les instances reiterees de M. de Sorlis et la juste impatience qu'il temoignait, on ne put partir qu'a deux heures; et, par consequent, l'on n'arriva qu'a neuf heures a la manufacture, ou nos voyageurs furent recus avec les demonstrations de la joie la plus vive. Mais elle fut bientot troublee par la nouvelle generalement repandue dans cette vaste habitation, que les domestiques, empresses de decharger la voiture, n'avaient trouve par derriere que les courroies qui attachaient la caisse, qu'on avait probablement volee a la faveur de l'obscurite de la nuit. Les voyageuses furent desesperees de cet evenement. Madame Darmont y perdait la plus belle parure de dentelle qu'elle possedat dans toute sa riche garde-robe: ce qui la consolait cependant, c'est qu'il lui restait les cachemires, qu'elle avait places dans le grand carton attache sur la bache, ou elle avait heureusement depose une robe de velours epingle, sans garniture il est vrai, mais assez apparente pour se montrer decemment a la noce. Madame du Cange n'avait rien place dans la cassette, elle n'eprouvait aucune privation; mais Octavie et Fanni se voyaient depouillees de leurs robes garnies; il ne leur restait plus que de petits vetements du matin, sous lesquels il leur etait impossible de paraitre au mariage, parmi tant de personnes devant faire assaut de toilette. C'etait en effet dans toute la manufacture un mouvement, une agitation qui annoncaient les grands preparatifs que faisaient deja tous les gens invites a la noce pour y briller de tout l'eclat qui serait en leur pouvoir. La vanite, dans les petite villes, est plus ambitieuse encore que dans les capitales. Tout y est compare, critique, denigre avec une rigueur reciproque dont chacun s'arme sans pitie. Les deux jeunes cousines n'avaient meme pas la ressource d'emprunter le moindre vetement a la mariee. Outre que celle-ci pouvait avoir le double de leur age, elle etait d'une taille ou d'un embonpoint qui ne leur permettaient pas d'avoir recours a sa garde-robe. On voulut d'abord envoyer a Tours un domestique a franc etrier, chercher de nouveaux ajustements pour ces dames; mais la poste n'etait que fort mal etablie sur ces routes de traverse; et le meme cheval n'eut pu faire pres de vingt-cinq lieues dans une seule nuit et revenir le lendemain matin a onze heures tres-precises, moment fixe pour la benediction nuptiale. On voulut ensuite avoir recours aux couturieres de Loches ou de Chatillon, lesquelles, avec quelques aunes de gaze ou de linon, auraient pu, sinon pour la messe de mariage, du moins pour le grand bal du soir, faire a la hate deux robes a la taille d'Octavie et de Fanni; mais ces ouvrieres de petites villes ont encore plus de pretentions que celles des grandes cites; il eut fallu se conformer a leur routine, et se voir affubler a la mode du pays: cette idee etait insupportable.... Enfin la pendule du salon sonna minuit, et, la fatigue du voyage faisant eprouver le besoin de repos, on remit au lendemain matin a prendre le parti qui paraitrait le plus convenable. Madame Darmont se retira avec sa chere Octavie dans l'appartement qu'on leur avait prepare; leur indolence accoutumee leur fit braver la contrariete qu'elles eprouvaient, et qu'un profond sommeil eloigna bientot de leur pensee. Octavie s'endormit la premiere, en repetant ces mots a plusieurs reprises: "Deux si jolies robes ... o mes chers volubilis! je vous ... je vous regretterai longtemps." Madame du Cange et Fanni furent logees dans un appartement compose de deux chambres contigues, formant le premier etage d'un pavillon separe de la grande habitation. La modeste mere n'avait rien a regretter pour elle-meme; elle s'abandonna promptement a un sommeil profond. Il n'en fut pas de meme de Fanni. Les ressources que l'on ressent en soi-meme raniment le courage, eveillent l'imagination. Elle descend donc avec precaution, et s'adressant a une ancienne femme de chambre qui avait eleve la mariee, et qu'elle rencontre fort heureusement dans un corridor, elle lui demande s'il n'y aurait pas dans la corbeille de sa cousine Estelle quelques pieces de gaze ou de linon, des rubans blancs et des fleurs artificielles. L'excellente bonne, aussi vive qu'intelligente, repond que sa jeune maitresse a recu un trousseau considerable, ou se trouvent en abondance tous les objets que desire Mademoiselle. "Ah! repond Fanni en se jetant a son cou, si vous etiez assez bonne pour me seconder, je pourrais reparer la perte que j'ai faite.--De tout mon coeur, ma charmante demoiselle; vous me paraissez si adroite, si au fait de tout!... Je suis a vous a l'instant." Elle sort a ces mots, et rejoint bientot Fanni dans son appartement. Celle-ci, tout en portant les yeux vers la chambre ou reposait sa mere, quitte son chapeau, sa robe de voyage et sa colerette, releve a la hate ses cheveux noirs sur le sommet de sa tete, et se dispose a mettre a profit son savoir-faire. La vielle femme de chambre arrive, portant un grand carton qui contenait justement une piece de mousseline-gaze et plusieurs garnitures de fleurs artificielles, parmi lesquelles se trouvaient heureusement des roses printanieres. On approche avec precaution un large gueridon au milieu de la chambre, et Fanni, les ciseaux a la main, taille avec autant d'adresse que de vivacite les les d'une jupe, et tous les morceaux qui composent le corsage. L'habitude qu'elle avait de travailler pour elle et le desir inexprimable de paraitre bien vetue au bal lui firent avancer son travail beaucoup plus qu'elle ne l'esperait; et, parfaitement secondee par l'ancienne bonne, qui se piquait aussi d'emulation, elle parvint, en deux heures de temps, a terminer la jupe de son ajustement. Il n'y eut que la garniture et le corsage a la vierge qui exigerent un peu plus de temps; mais chaque coup d'aiguille que donnait Fanni etait aussi prompt que l'eclair; et comme, en pareil cas, il est permis de coudre a grands points, l'habit de bal fut entierement confectionne vers quatre heures du matin. Fanni, l'attachant alors a l'un des rideaux de la croisee pour lui conserver sa fraicheur et sa forme elegante, remercie la digne femme qui l'avait aidee avec tant de zele, et se jette sur son lit, ou elle se livre a un sommeil reparateur. Des huit heures du matin, les cours et les jardins de M. de Sorlis retentirent des cris de joie des nombreux ouvriers de sa manufacture, du bruit des tambours de la garde nationale, que commandait cet homme respectable, et bientot apres des chants melodieux de toutes les jeunes vierges du canton, qui venaient offrir a la mariee la couronne de fleurs, que l'usage du pays leur accordait l'honneur de presenter elles-memes. Octavie se reveille a ce bruit, en repetant encore: "O mes charmants volubilis! je vous regrette plus que jamais." Elle se leve triste et chagrine; et, apres avoir rempli aupres de son indolente mere l'office de sa femme de chambre, qu'on n'avait pu amener, elle se rend chez sa cousine, qui sommeillait encore. A l'aspect de la robe charmante pendue aux rideaux de la croisee, elle s'imagine que la caisse est retrouvee, pousse un cri de joie, de surprise, reveille Fanni, et attire madame du Cange de la chambre voisine. Celle-ci, jetant les yeux sur la robe nouvelle, et remarquant toutes les petites rognures de mousseline-gaze eparses sur le gueridon, tous ces restes de rubans et de fleurs artificielles, devine sans peine ce qu'a fait sa fille pendant la nuit, et, la pressant dans ses bras avec ivresse, elle se felicite de l'avoir habituee a se suffire a elle-meme. Octavie joint ses felicitations a celles de sa tante, et ne peut surtout se defendre d'envier l'adresse et le bonheur de son aimable cousine. On passe a l'appartement de madame Darmont, incapable de rien preparer pour sa toilette. Fanni, tout en remplissant aupres de sa tante les devoirs les plus empresses, lui raconte l'heureuse inspiration qu'elle avait eue d'emprunter a la jeune mariee de quoi reparer l'accident de la cassette. "Mais moi, dit Octavie, sous quels vetements vais-je paraitre a la benediction nuptiale?--J'ai place dans la bache, lui repond sa tante, deux robes de percale, brodees simplement: si l'une des deux peut te convenir, chere amie....--Mais, ma tante, le corsage nous contiendrait ma cousine et moi.--Laisse-moi faire, dit Fanni: au moyen de trois ou quatre fortes pinces qui seront cachees sous le cachemire long de ta mere, et de deux bons remplis par le bas, nous sauverons les apparences." Ce parti etait le seul proposable en cet instant, il fallut bien s'y arreter. Fanni, l'infatigable Fanni, apres avoir aide sa tante a faire une riche toilette, et Octavie a cacher, le mieux possible, le ridicule de la sienne, alla se revetir de la robe qu'elle avait faite, et se rendit avec sa mere au salon, ou deja se trouvaient reunies toutes les dames des environs, surchargees de parures. Madame Darmont eblouit par la richesse de sa robe moderne et par l'eclat de ses diamants. Fanni reunit tous les suffrages. Octavie parut gauche et maussade. Empaquetee dans le cachemire de sa mere, elle n'osait faire un seul mouvement, dans la crainte de decouvrir son risible corsage. Elle ne cessa donc d'etre l'objet de critiques les plus ameres. "Quel maintien roide et guinde! disait la femme du sous-prefet: c'est une poupee qui ne remue qu'au moyen de quelque ressort cache.--Ne voyez-vous pas, ajoutait la femme du maire, qu'il y a defaut de taille, et qu'on voudrait le derober a nos regards; mais on y voit clair a la campagne tout aussi bien qu'a Tours...." Octavie etait au supplice; deja meme elle se proposait de pretexter une indisposition et de remonter a son appartement, lorsqu'un jeune garcon de noce vint lui offrir la main pour la conduire a l'eglise avec tout le cortege. La, nouveaux sarcasmes, nouveaux caquets. "Entends-tu, disait Octavie a Fanni, comme on me traite? Oh! que tu es heureuse de pouvoir te suffire a toi-meme!--Prends courage, ma pauvre cousine; il me vient une idee qui pourra te rendre tous tes avantages et te venger des plus injustes preventions." En effet, au retour de l'eglise, Fanni choisit parmi les jeunes filles qui avaient offert la couronne de fleurs a la mariee celles dont la couture etait l'etat habituel, et qui pouvaient la seconder dans son projet. Elle les conduit a son appartement, taille sur la piece de mousseline-gaze une robe pareille qu'elle avait faite pendant la nuit, et s'etablit au milieu des jeunes ouvrieres, qui n'avaient qu'a coudre ce qu'elle leur indiquait. Octavie les rejoint bientot, portant une riche garniture, non de volubilis, mais de fleurs blanches que la mariee lui avait pretee sur sa corbeille. Elle veut essayer d'aider les jeunes ouvrieres, et de coudre elle-meme pour abreger le temps; mais elle se pique les doigts et tache plusieurs morceaux de la robe. "Laisse-nous, lui dit Fanni: chaque metier exige un apprentissage." L'atelier de couture dirige par celle-ci produisit des merveilles, et, au bout de deux heures a peine, elle eut la jouissance de revetir Octavie de sa robe charmante, et de l'accompagner au banquet, ou chacun admira la dignite de son maintien et l'elegance de sa taille. Elles reduisirent au silence les critiques les plus austeres. Octavie, sortant tout-a-coup de son indolence accoutumee, parut presque aussi spirituelle, aussi aimable que Fanni: on ne parla que des deux cousines; on les cita comme des modeles parfaits de grace, de candeur et de bon ton. Mais, si l'une etait ravie de s'etre montree avec tous ses avantages, l'amie etait bien plus heureuse d'avoir pu, par son adresse et son travail, eviter un chagrin a l'amie de son enfance. Fanni devenait en ce moment la plus riche; et sa cousine, en se jetant dans ses bras, lui dit avec l'expression d'une vive reconnaissance: "Je te dois beaucoup, chere amie: je veux te devoir plus encore. Apprends-moi, de grace, a faire moi-meme tout ce qui compose la toilette d'une femme; fais que je puisse aussi, le jour de ma naissance, paraitre vetue entierement du travail de mes mains! tu trouveras en moi l'apprentie la plus soumise, la plus zelee. Ah! tu m'as fait connaitre une verite qui jamais ne s'effacera de mon souvenir. Oui, quels que soient le rang et la fortune que l'on possede dans le monde, quelles que soient les faveurs dont la nature ait voulu nous combler, le plus grand bonheur en tous temps, en tous lieux, a tout age ... c'est d'avoir une ressource en soi-meme." LE LAIT D'ANESSE. Souvent un moment de gaiete, la plus simple plaisanterie, peuvent avoir des suites facheuses et nous causer des regrets que la reflexion seule nous eut epargnes. Cela nous prouve que nous devons ne jamais rien faire sans songer a l'effet qui doit etre produit, et ne jamais nous abandonner etourdiment a tout ce qui peut nous amuser. La vieille Marthe, veuve d'un pauvre vigneron, etait sans famille, sans aucun appui sur la terre. Elle n'avait pour tout bien qu'une masure et un petit jardin, ce qui ne pouvait suffire a son existence. Pour subvenir a ses besoins, elle faisait les commissions des divers habitants de son village, parmi lesquels etaient plusieurs proprietaires de domaines importants, entre autres celui de l'ancienne abbaye de Valliere, a deux lieues de Tours, sur la route de Nantes. Cette delicieuse habitation, remarquable par sa position, d'ou l'on suit a perte de vue la Loire et le Cher dans leur cours, appartenait a madame de Courcelles, veuve d'un intendant militaire qui, tout en se faisant estimer des officiers generaux et cherir du soldat, avait acquis une fortune suffisante pour laisser en mourant une honnete aisance a sa femme et a sa chere Zelia, unique fruit de l'union la plus heureuse. Madame de Courcelles, remarquable par le bien qu'elle faisait dans le pays, ainsi que par les hautes qualites qui la distinguaient, etait d'une gaiete franche, communicative, et d'un enjouement inalterable. Elle devait a ces heureux dons de la nature la resignation qu'elle avait montree en perdant un epoux qu'elle aimait; et sa fille, dont elle seule dirigeait l'education, semblait avoir le meme caractere. Douee d'une imagination vive, souvent meme irreflechie, Zelia cedait trop facilement a toutes les impressions qu'elle recevait, et commettait de frequentes etourderies, des fautes graves, dont la faisaient bientot repentir son coeur aimant et son heureux naturel. Il ne se passait pas de jour qu'elle ne fit, a tous les gens de l'habitation de sa mere, quelques niches dont ils riaient d'abord, mais qui finissaient quelquefois par leur deplaire et les fatiguer. Il n'est rien, en effet, de plus assommant, que cette manie de jouer des tours a tout le monde, de badiner sur les choses serieuses, de tourner tout en plaisanterie. L'exces de gaiete devient quelquefois pire que la tristesse meme; et l'on fuit tous ces rieurs de profession, qui d'abord nous amusent quelques instants, et produisent tout-a-coup la plus insupportable satiete. Zelia avait joue plus d'un tour a la vieille Marthe, qui demeurait a l'entree de l'avenue de l'abbaye. On la voyait courir chez elle dans ses moments de recreation, pour lui faire chanter quelques vieilles chansons du pays, ou reciter de ces anciens contes de sorciers et de revenants, dont Zelia riait aux eclats, et s'amusait en jeune personne instruite, et par cela meme, exempte de tous faux prejuges. Mais les excursions que Zelia faisait chez la bonne Marthe devinrent encore plus frequentes par l'arrivee de Rosine Berard, son amie de coeur, et pour le moins aussi espiegle que notre etourdie. Elle avait ete amenee de Paris par sa mere, qui, etant allee prendre les eaux de Bareges, avait prie madame de Courcelles de se charger de sa fille; ce que celle-ci avait fait avec empressement, desirant obliger une des femmes qu'elle cherissait, qu'elle estimait le plus, et procurer en meme temps a sa chere Zelia une digne compagne de toutes ses folies. Oh! combien alors la pauvre Marthe eut a supporter d'espiegleries de la part des deux inseparables! Il est vrai qu'elle en etait amplement dedommagee par mille petits cadeaux et par les nombreuses commissions que lui donnaient a faire Zelia et Rosine, et dont elle etait toujours bien payee; mais ce qui lui plaisait le plus, c'etait le caquet brillant, l'inepuisable gaiete et les prouesses en tout genre des deux petites amies: elles lui rappelaient si delicieusement l'heureuse epoque de sa jeunesse! Marthe, pour aller chaque matin faire a la ville de Tours les commissions dont elle etait chargee, possedait une anesse qui, docile a ses moindres volontes, la secondait dans ses travaux et l'aidait a gagner la confiance de tous les habitants. Margot semblait connaitre de quelle utilite elle etait a sa pauvre maitresse: jamais elle ne faisait un faux pas, se contentait d'une modique nourriture, et revenait chaque jour de la ville, chargee d'enormes paquets, s'arretant a la porte de chaque habitation ou elle savait qu'il y avait des commissions a remplir, et s'approchait ensuite, avec docilite, du premier montoir qui se presentait, pour se charger de la pauvre vieille accablee de fatigue: aussi Marthe aimait sa fidele anesse comme une compagne, comme une amie. C'etait le seul etre au monde a qui elle eut le droit de commander. Mais Margot fit un bel anon noir, et fut contrainte de rester deux semaines entieres a l'etable. Cet evenement priva la vieille Marthe de gagner, pendant ce temps-la, ce qui etait necessaire a sa subsistance; et, sans quelques restes des cuisines de l'abbaye, que Rosine et Zelia, aussi bonnes qu'elles etaient etourdies, eurent soin de porter elles-memes a la pauvre Marthe, elle n'aurait pu supporter un manque de travail aussi long. Mais bientot Margot, allaitant avec abondance son bel anon, fut en etat de reprendre son service, et l'etonnante activite de sa maitresse, son exactitude a remplir fidelement les differentes commissions qu'on lui confiait, reparerent aisement le temps perdu. Un evenement imprevu vint encore augmenter la satisfaction de Marthe, et ajouter un peu d'aisance a son sort. Madame d'Harneville, proche parente de madame de Courcelles, femme d'un avocat celebre a la cour royale de Paris, venait d'essuyer une maladie de poitrine qui avait failli l'enlever a sa famille. Elle etait venue, d'apres l'ordre de son medecin, passer l'ete a la campagne, afin d'y prendre le lait d'anesse, qui seul pouvait achever de retablir sa sante. A peine arrivee a la terre de madame de Courcelles, ou deja elle savourait l'air pur et delicieux de la Touraine, elle prit des informations necessaires pour se procurer le breuvage reparateur dont elle avait besoin, et l'anesse de la vieille Marthe lui fut indiquee, comme fraiche laitiere, et pouvant remplir toutes les conditions necessaires. On fit donc venir la pauvre femme, et il fut convenu qu'on lui acheterait un ane pour faire ses commissions, auxquelles rien n'eut pu la faire renoncer; et que, pour le loyer de son anesse, qui serait nourrie au chateau, ainsi que son anon, elle recevrait de madame d'Harneville trente francs par mois, avec l'espoir d'une recompense particuliere, dans le cas ou le lait de son anesse acheverait de retablir la sante de la convalescente, si chere a ses nombreux amis par les rares qualites qu'elle reunissait. Ah! quelle bonne fortune pour Marthe! trente francs par mois outre ses commissions, et un ane de plus a ses ordres! mais il fallait se separer momentanement de Margot, si complaisante et si douce. Cette idee tourmentait la bonne Marthe; elle ne s'y resolut que par la certitude et le besoin de faire quelques economies pour l'hiver. Pendant les beaux jours, elle ne manquait ni de travail ni de commissions; mais, sitot que les premiers frimas venaient depouiller les arbres de leur feuillage et attrister la nature, presque tous les riches proprietaires regagnaient la ville; il ne restait plus a la campagne que les agriculteurs, qui ne pouvaient procurer a la vieille commissionnaire de quoi gagner sa vie. Oh! combien son anesse lui devenait chere par le prix inespere qu'on mettait a son lait! "Je ne serai donc point obligee, se disait Marthe, d'implorer, pendant la rigoureuse saison, les secours de mes voisins, les aumones du pasteur! je pourrai faire ma petite provision de bois et de farine, garnir mon saloir, et peut-etre m'acheter un nouveau jupon de laine, pour remplacer l'ancien, si rape, si rapiece!..." Aussi, des qu'elle etait revenue de la ville et que ses commissions lui laissaient un instant de repos, elle accourait a l'abbaye visiter sa chere Margot, qui se mettait a braire en la voyant, et semblait lui exprimer tout le plaisir que lui faisait eprouver sa presence. La pauvre bete, par son braiment reitere, demandait en meme temps a Marthe de lui procurer la vue et l'approche de son cher anon, dont elle etait separee une grande partie du jour, pour conserver son lait: et l'excellente femme, touchee de cet instinct naturel qui s'exprime si vivement, meme chez les animaux, allait detacher l'anon, qui accourait aussitot se repaitre du lait nourricier que lui destinait la nature; mais a peine en avait-il suce quelques gorgees et recu les tendres caresses de sa mere, qu'il etait impitoyablement reconduit a son etable separee, ou, pour le dedommager du larcin qu'on lui faisait eprouver, il trouvait en abondance du son mouille, du lait caille et des herbes fraiches. On ne negligeait rien pour que ce jeune animal souffrit le moins possible des privations qu'il etait indispensable de lui imposer. L'anesse remplit donc les souhaits ardents de sa pauvre maitresse: son lait, aussi pur qu'abondant, porte matin et soir a madame d'Harneville, retablit sa sante comme par enchantement. Deux mois s'etaient ecoules, et Marthe avait deja recu trois pieces d'or, qu'elle conservait comme un avare qui veille sur son tresor. Jamais elle n'avait possede une somme aussi forte; et le troisieme mois allait s'ecouler, lorsqu'une espieglerie de Zelia et de Rosine, dont elles etaient loin de sentir toute l'importance, faillit priver la malheureuse femme du juste fruit de ses sacrifices et d'une retribution si necessaire a ses besoins. Il etait indispensable, comme on vient de le voir, de separer Margot de son anon, qu'on ne relachait de l'endroit ou il etait retenu qu'apres avoir rempli le vase de lait destine a madame d'Harneville. Ce n'etait que vers le milieu du jour que la pauvre bete pouvait allaiter celui qu'elle avait fait naitre, et gouter les inexprimables douceurs de l'amour maternel, sentiment aussi vif meme dans une anesse, et aussi fortement exprime par elle que parmi les etres les mieux organises. Un soir que Margot, si bien soignee, avait pature comme a l'ordinaire, Marthe se dispose a tirer le lait qu'elle-meme avait l'honneur de porter a la genereuse convalescente; mais quel est son etonnement d'en obtenir a peine quelques gouttes! Sa surprise redouble lorsque, voulant faire une nouvelle epreuve, l'anesse, ordinairement et si facile et si douce, s'agite et l'evite brusquement: c'est en vain que la pauvre femme veut amadouer Margot, sa chere Margot; c'est en vain qu'elle lui presente dans un panier de l'avoine melee avec du son, lui passe sur le dos sa main caressante; aussitot qu'elle veut la traire, celle-ci se met a ruer, et la menace de ses yeux flamboyants de colere. Pour la premiere fois depuis deux mois entiers, madame d'Harneville fut, a son grand regret, privee du breuvage devenu sa principale nourriture. "Sans doute, se dit-elle, ce n'est qu'un caprice, qu'un moment d'obstination de l'anesse a ne pus livrer son lait; il faut bien s'y resigner." En effet, le lendemain matin elle recut, rempli jusqu'au bord, son vase accoutume; mais, le soir, nouvelle privation: l'anesse fut tout aussi sterile que la veille. Marthe s'inquiete de cet etrange evenement, dont elle etait loin de deviner la cause. Elle ne pouvait penser que c'etait l'espiegle Zelia qui, secondee par Rosine Berard, s'amusait, des que l'anesse etait de retour des champs et que les filles de basse-cour vaquaient aux travaux qu'on leur avait imposes, a delivrer l'anon de l'etable ou il etait enferme, et a lui faire teter sa mere a l'insu de tout le monde. Les deux jeunes etourdies s'amusaient beaucoup de la surprise et de l'embarras qu'eprouvait la vieille Marthe lorsqu'elle arrivait, le vase de porcelaine en main, pour traire son anesse, dont elle ne recevait que des ruades. Cachees dans un coin de la basse-cour, elles riaient sous cape et s'applaudissaient en secret du bon tour qu'elles jouaient a la pauvre vieille, sans songer a tout le chagrin qu'elle eprouverait de la perte irreparable qu'elles lui feraient supporter. Il est de ces imaginations ardentes, inconsiderees, qui n'envisagent que ce qui flatte au premier abord, et que le premier succes d'un projet aveugle sur toutes les suites qu'il peut avoir. Tant il est vrai qu'il faut toujours songer a ce que le plaisir du moment ne soit pas paye cher par le chagrin de l'avenir. En effet, madame d'Harneville, obligee, pour sa sante, de prendre le lait deux fois par jour, s'occupa sans relache a se procurer une autre anesse. L'affliction de Marthe fut profonde; elle se voyait privee d'une retribution qui devait lui donner une aisance tant desiree. Deja meme, croyant que Margot devenait sterile et d'un acces difficile, elle se disposait a la vendre a bas prix; mais aurait-elle alors le moyen d'acheter un autre ane pour faire ses commissions? et, si elle ne pouvait plus les faire, la voila donc reduite a demander l'aumone, a finir ses jours dans un hopital.... Oh! que de maux produits souvent par la plus simple cause! Rosine et Zelia sentirent alors toute l'importance de la faute qu'elles avaient commise: elles ne purent supporter l'idee de causer la ruine et le malheur de la pauvre femme qu'elles aimaient tant. La honte momentanee d'un aveu n'etait rien en comparaison des regrets cuisants qu'elles se preparaient par un coupable silence. Elles revelerent donc leur secret, et decouvrirent le manege qu'elles avaient invente pour tromper Marthe, sans reflechir a tout le mal que pouvait produire leur etourderie. Elles recurent de leurs meres une vive remontrance: madame de Courcelles surtout, qui etait aussi severe, aussi inexorable pour les fautes du coeur, qu'elle etait indulgente pour de simples espiegleries, fit connaitre a Zelia combien elle etait blesse du tour perfide qu'elle avait ose jouer a la vieille Marthe. Elle ne lui pardonna qu'a condition qu'elle remettrait a cette pauvre femme un quartier de la pension qu'elle recevait pour ses menus plaisirs. Madame Berard, qui etait revenue des eaux de Bareges, imposa la meme reparation a Rosine. Des le soir meme, l'anesse, dont le lait n'avait pas ete tari secretement, procura a Marthe la jouissance d'offrir a madame d'Harneville le vase accoutume. La sante de cette dame fut entierement retablie, et Marthe recut, outre les trente francs par mois, cinq pieces d'or, qui, avec ses economies, et les amendes auxquelles Zelia et Rosine avaient ete condamnees par leurs meres, composerent a la bonne vieille un petit capital et une aisance dont avait failli la priver une simple etourderie. Aussi, lorsque les deux jeunes espiegles, entrainees par leur naturel et leur ardente imagination, jouaient quelques tours aux gens du chateau, aux habitants du voisinage, elles reflechissaient toujours sur les effets qu'ils pourraient produire, et se disaient, meme en folatrant: "N'oublions pas le lait d'anesse." LE BATEAU DE SAINT-CYR OU LE GROS CHIEN DE FERME. A une demi-lieue de la ville de Tours, sur la riante levee qui conduit a Saumur, est un village adosse aux riches coteaux de la Loire, appele _Saint-Cyr_, sejour remarquable par les delicieuses habitations qu'il renferme, par la beaute de ses fruits et l'exquise qualite de ses vins. Au bas de ce coteau fertile et tres-renomme, vis-a-vis la belle manufacture de tapis etablie a Sainte-Anne, sur l'autre rive du fleuve, existe de temps immemorial un bateau qui passe et repasse les nombreux habitants de la ville et de la campagne. Il est ordinairement dirige par un seul batelier, qui ne se sert que d'avirons plus ou moins longs, selon la hauteur des eaux de la Loire. Comme ce trajet, ordinairement assez prompt, evite beaucoup de chemin aux personnes qui se rendent dans la partie occidentale de la ville, ce bateau, pendant toutes les saisons de l'annee, et surtout dans les beaux jours, est tres-frequente. Agathine Bertrand, orpheline et sans fortune, existait des bienfaits de son oncle maternel, proprietaire d'une manufacture de carreaux en terre cuite, situee pres le pont de la Mothe, sur le bord de la riviere. Cet excellent homme, veuf et sans enfants, avait reuni toutes ses affections sur Agathine, sa filleule, et, desirant l'etablir d'une maniere convenable a l'honnete fortune qu'il amassait par son industrie et son travail, il avait place la jeune orpheline dans une des meilleures pensions de la ville, ou elle se faisait distinguer par son aptitude et ses rares dispositions. Aussi adroite au travail de l'aiguille qu'instruite dans la langue, dans l'histoire et la geographie, Agathine, agee a peine de treize ans, venait de remporter, dans le concours de l'annee, le prix de couture, et surtout celui d'estime, qui toujours annonce un heureux caractere et l'heureux don de se faire aimer. Ce double succes avait vivement touche son oncle: il voulait absolument lui en prouver sa satisfaction. C'etait l'epoque d'une des brillantes foires etablies dans la ville de Tours; le mois d'aout etait arrive. Agathine, conduite par son pere adoptif aux plus belles boutiques qui garnissaient les terrasses adossees aux murs de la ville, recoit pour recompense de l'honorable prix qu'elle a obtenu la permission de choisir ce qui lui plairait le plus; la jeune pensionnaire, aussi simple dans ses gouts que modeste par caractere, etait en ce moment vetue d'une robe de percale blanche sans garniture, d'un chapeau de paille orne d'un ruban rose, et portait sur le cou un petit madras a carreaux bleus et blancs. Son oncle s'attendait a ce qu'elle choisirait quelque objet de prix, et suivait le mouvement et l'expression de ses yeux, pour y lire ce qui pourrait lui plaire. Aucune etoffe moderne, aucune broderie, aucun bijou ne put attirer les regards de la jeune personne; mais, en passant devant un magasin de nouveautes, ou flottaient au gre du vent plusieurs echarpes de couleurs nuancees, Agathine s'arrete et s'ecrie: "Oh! que c'est joli!... on dirait l'arc-en-ciel qui luit apres l'orage." A l'