The Project Gutenberg EBook of Contes bruns by Honore de Balzac, Philarete Chasles et Charles Rabou This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included with this eBook or online at www.gutenberg.net Title: Contes bruns Author: Honore de Balzac, Philarete Chasles et Charles Rabou Release Date: April 3, 2004 [EBook #11766] [Date last updated: September 15, 2004] Language: French Character set encoding: ASCII *** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK CONTES BRUNS *** Produced by Tonya Allen, Renald Levesque and PG Distributed Proofreaders CONTES BRUNS. Par Honore de Balzac, Philarete Chasles et Charles Rabou. PARIS. MDCCCXXXII. [Note du transcripteur: Ce text utilise l'orthographe du XIXe siècle: savants = savans, documents = documens, etc.] UNE CONVERSATION ENTRE ONZE HEURES ET MINUIT. Je frequentais l'hiver dernier une maison, la seule peut-etre ou maintenant, le soir, la conversation echappe a la politique et aux niaiseries de salon. La viennent des artistes, des poetes, des hommes d'etat, des savans, des jeunes gens occupes de chasse, de chevaux, de femmes, de jeu, ailleurs, de toilette, mais qui, dans cette reunion, prennent sur eux de depenser leur esprit, comme ils prodiguent ailleurs leur argent ou leurs fatuites. Ce salon est le dernier asile ou se soit refugie l'esprit francais d'autrefois, avec sa profondeur cachee, ses mille detours, sa politesse exquise. La vous trouverez encore quelque spontaneite dans les coeurs, de l'abandon, de la generosite dans les idees. Nul ne pense a garder sa pensee pour un drame, ne voit des livres dans un recit. Personne ne vous apporte le hideux squelette de la litterature, a propos d'une saillie heureuse ou d'un sujet interessant. Pendant la soiree que je vais raconter, le hasard, ou plutot l'habitude, avait reuni plusieurs personnes auxquelles d'incontestables merites ont valu des reputations europeennes. Ceci n'est point une flatterie adressee a la France; plusieurs etrangers etaient parmi nous; et, par cas fortuit, les hommes qui brillerent le plus n'etaient pas les plus celebres. Ingenieuses reparties, observations fines, railleries excellentes, peintures dessinees avec une nettete brillante, petillerent et se presserent sans appret, se prodiguerent sans dedain comme sans recherche, mais furent delicieusement senties, delicatement savourees. Les gens du monde se firent surtout remarquer par une grace, par une verve tout artistiques. Vous trouverez ailleurs, en Europe, d'elegantes manieres, de la cordialite, de la bonhomie, de la science; mais a Paris seulement, dans ce salon et dans quelques autres encore, se rencontre l'esprit particulier qui donne a toutes ces qualites sociales un agreable et capricieux ensemble, je ne sais quelle allure fluviale qui fait facilement serpenter cette profusion de pensees, de formules, de contes, de documens historiques. Paris, capitale du gout, connait seul cette science qui change une conversation en une joute, ou chaque nature d'esprit se condense par un trait, ou chacun dit sa phrase et jette son experience dans un mot, ou tout le monde s'amuse, se delasse et s'exerce. Aussi, la seulement, vous echangerez vos idees, la vous ne porterez pas, comme le dauphin de la fable, quelque singe sur vos epaules; la vous serez compris, et vous ne risquerez pas de mettre au jeu des pieces d'or contre du billon; la, des secrets bien trahis; la, des causeries legeres et profondes ondoyent, tournent, changent d'aspect et de couleurs a chaque phrase. Les critiques vives, les recits presses abondent; les yeux ecoutent; les gestes interrogent; la physionomie repond; tout est esprit et pensee. Jamais le phenomene oral qui, bien etudie, bien manie, fait la puissance de l'acteur et du conteur, ne m'avait si completement ensorcele; je ne fus pas seul soumis a ces doux prestiges; nous passames tous une soiree delicieuse. Entre onze heures et minuit, la conversation, jusque la brillante, antithetique, devint conteuse, elle entraina dans son cours precipite de curieuses confidences, plusieurs portraits, mille folies. Un savant, avec lequel je fis de conserve la route de la rue Saint-Germain-des-Pres a l'Observatoire royal, regarda cette ravissante improvisation comme intraduisible; mais, dans ma temerite de disputeur, je m'engageai presque a reproduire les plaisirs de cette soiree, moins pour soutenir mon opinion que pour donner a mes emotions la vie factice du souvenir, la distance qui se trouve entre la parole et l'ecrit. Mais en voulant tacher de laisser a ces choses leur verdeur, leur abrupte naturel, leurs fallacieuses sinuosites, j'ai pris la conversation a l'heure ou chaque recit nous attacha vivement. S'il fallait peindre le moment ou tous les esprits lutterent, ou toutes les opinions brulerent, ou la pensee imita les gerbes eblouissantes d'un feu d'artifice, cette entreprise serait une folie, et une folie ennuyeuse peut-etre. Donc, representez-vous assises autour d'une cheminee, dans un salon elegant, une douzaine de personnes dont toutes les physionomies, plus ou moins tourmentees, plus ou moins belles, expriment des passions ou des pensees. Trois femmes aimables, bien mises, gracieuses, dont la voix etait douce, presidaient cette scene, a laquelle aucune seduction ne manqua, pour moi, du moins. A la lueur des lampes, quelques artistes dessinaient en ecoutant, et souvent je vis la sepia se secher dans leurs pinceaux oisifs. Le salon etait deja par lui-meme un tableau tout fait, et plus d'un peintre se trouvait la, capable de le bien executer. Nous fumes redevables a un vieux militaire de la tournure que prit la conversation. Il venait d'achever une partie dans un salon voisin, et lorsqu'il se planta tout droit devant la cheminee, en relevant les deux pans de son habit bleu, l'une des dames lui dit: --Eh bien! general, avez-vous gagne?... --Oh! mon Dieu non... Je ne puis pas toucher une carte... Meme question faite a quelques joueurs qui songeaient sans doute a s'evader, il se trouva, comme toujours, que tout le monde avait a se plaindre du jeu. Recapitulation savamment faite, il advint qu'un sculpteur qui, a ma connaissance, avait perdu vingt-cinq louis, fut atteint et convaincu d'avoir gagne six cents francs. --Bah! les plaies d'argent ne sont pas mortelles... dit mon savant, et tant qu'un homme n'a pas perdu ses deux oreilles... --Un homme peut-il perdre ses deux oreilles? demanda la dame. --Pour les perdre il faut les jouer... repondit un medecin. --Mais les joue-t-on?... --Je le crois bien!... s'ecria le general en levant un de ses pieds pour en presenter la plante au feu. J'ai connu en Espagne, reprit-il, un nomme Bianchi, capitaine au 6e de ligne,--il a ete tue au siege de Tarragone,--qui joua ses oreilles pour mille ecus. Il ne les joua pas, pardieu, il les paria bel et bien; mais le pari est un jeu. Son adversaire etait un autre capitaine du meme regiment, Italien comme lui, comme lui mauvais garnement, deux vrais diables ensemble, mais bons officiers, excellens militaires. Nous etions donc au bivouac, en Espagne. Bianchi avait besoin de mille ecus pour le lendemain matin, et comme il ne possedait que quinze cents francs, il se mit a jouer aux des sur un tambour avec son camarade, pendant que leurs compagnies preparaient le souper. Il y avait, ma foi, trois beaux quartiers de chevre qui cuisaient dans une marmite, pres de nous; et nous autres officiers nous regardions alternativement et le jeu et la chevre qui frissonnait fort agreablement a nos oreilles; car nous n'avions rien mange depuis le matin. Nos soldats revenaient un a un de la chasse, apportant du vin et des fruits. Nous avions un bon repas en perspective. La marmite etait suspendue au-dessus du feu par trois perches arrangees en faisceau, et assez eloignees du foyer pour ne pas bruler; mais d'ailleurs les soldats, avec cet instinct merveilleux qui les caracterise, avaient fait un petit rempart de terre autour du feu--Bianchi perdit tout; il ne dit pas un mot; il resta comme il etait, accroupi; mais il se croisa les bras sur la poitrine, regarda le feu, le ciel, et par momens son adversaire. Alors j'avais peur qu'il ne fit quelque mauvais coup; il semblait vouloir lui manger les entrailles. Enfin il se leva brusquement, comme pour fuir une tentation. En se levant, il renversa l'une des trois perches qui soutenaient la marmite, et--voila la chevre et notre souper a tous les diables!... Nous restames silencieux; et, quoique ventre affame ne porte guere de respect aux passions, nous n'osames rien lui dire, tant il nous faisait peine a voir... L'autre comptait son argent. Alors Bianchi se mit a rire. Il regarda la marmite vide, et pensa peut-etre alors qu'il n'avait pas plus de souper que d'argent. Il se tourna vers son camarade, puis avec un sourire d'Italien: --Veux-tu parier mille ecus, lui dit-il en montrant une sentinelle espagnole postee a cent cinquante pas environ de notre front de bandiere, et dont nous apercevions la baionnette au clair de la lune, veux-tu parier tes mille ecus que, sans autre arme que le briquet de ton caporal,--et il prit le sabre d'un nomme _Garde-a-Pied_,--je vais a cette sentinelle, j'en apporte le coeur, je le fais cuire et le mange... --Cela va!... dit l'autre; mais--si tu ne reussis pas... --Eh bien! _corro di Baccho_--il jura un peu mieux que cela; mais il faut gazer le mot pour ces dames,--tu me couperas les deux oreilles... --Convenu!... dit l'autre. --Vous etes temoins du pari!... s'ecria Bianchi d'un air triomphant, en se tournant vers nous... Et il partit. Nous n'avions plus envie de manger, nous autres. Cependant, nous nous levames tous pour voir comment il s'y prendrait, mais nous ne vimes rien du tout. En effet, il tourna par un sentier, rampa comme un serpent; bref, nous n'entendimes pas seulement le bruit que peut faire une feuille en tombant. Nos yeux ne quittaient pas de vue la sentinelle. Tout a coup, un petit gemissement de rien, un--_heu_!... profond et sourd nous fit tressaillir. Quelque chose tomba... Paoud!--Et nous ne vimes plus la sacree--excusez-moi, mesdames!--baionnette. Cinq minutes apres, ce farceur de Bianchi galopait dans le lointain comme un cheval, et revint tout pale, tout haletant. Il tenait a la main le coeur de l'Espagnol, et le montra en riant a son adversaire. Celui-ci lui dit d'un air serieux: --Ce n'est pas tout!... --Je le sais bien!... repliqua Bianchi. Alors, sans laver le sang de ses mains, il releva les perches, rajusta la marmite, attisa le feu, fit cuire le coeur et le mangea sans en etre incommode. Il empocha les mille ecus... --Il avait donc bien besoin de cet argent-la?... demanda la maitresse du logis. Il les avait promis a une petite vivandiere parisienne dont il etait amoureux... --Oh! madame, reprit le general, apres une petite pause, tous ces Italiens-la etaient de vrais cannibales, et des chiens finis...--Ce Bianchi venait de l'hopital de Como, ou tous les enfans trouves recoivent le meme nom, ils sont tous des Bianchi: c'est une coutume italienne. L'empereur avait fait deporter a l'ile d'Elbe les mauvais sujets de l'Italie, les fils de famille incorrigibles, les malfaiteurs de la bonne societe qu'il ne voulait pas tout-a-fait fletrir. Aussi, plus tard, il les enregimenta, il en fit la _legion italienne_; puis il les incorpora dans ses armees et en composa le 6e de ligne, auquel il donna pour colonel un Corse, nomme Eugene. C'etait un regiment de demons. Il fallait les voir a un assaut, ou dans une melee!... Comme ils etaient presque tous decores pour des actions d'eclat, ce colonel leur criait naivement, en les menant au plus fort du feu: --_Avanti, avanti, signori ladroni, cavalieri ladri_... En avant, chevaliers voleurs, en avant, seigneurs brigands!... Pour un coup de main, il n'y avait pas de meilleures troupes dans l'armee; mais c'etaient des chenapans a voler le bon Dieu. Un jour, ils buvaient l'eau-de-vie des pansemens; un autre, ils tiraient, sans scrupule, un coup de fusil a un payeur, et mettaient le vol sur le compte des Espagnols. Et, cependant, ils avaient de bons momens!... A je ne sais quelle bataille, un de ces hommes-la tua dans la melee un capitaine anglais qui, en mourant, lui recommanda sa femme et son enfant. La veuve et l'orphelin se trouvaient dans un village voisin. L'Italien y alla sur-le-champ, a travers la melee, et les prit avec lui. La jeune dame etait, ma foi, fort jolie. Les mauvaises langues du regiment pretendirent qu'il consola la veuve; mais le fait est qu'il partagea sa solde avec l'enfant jusqu'en 1814. Dans la deroute de Moscou, l'un de ces garnemens, ayant un camarade attaque de la poitrine, eut pour lui des soins inimaginables depuis Moscou jusqu'a Wilna. Il le mettait a cheval, l'en descendait, lui donnait a manger, le defendait contre les cosaques, l'enveloppait de son mieux avec les haillons qu'il pouvait trouver, le couchait comme une mere couche son enfant, et veillait a tous ses besoins. Un soir, le diable de malade alla, malgre la defense de son ami, se chauffer a un feu de cosaques, et lorsque celui-ci vint pour l'y reprendre, un cosaque croyant qu'on voulait leur chercher chicane tua le pauvre Italien... --Napoleon avait des idees bien philosophiques! s'ecria une dame. Ne faut-il pas avoir reflechi bien profondement sur la nature humaine, pour oser chercher ce qu'il peut y avoir de heros dans une troupe de malfaiteurs?... --Oh! Napoleon, Napoleon! repondit un de nos grands poetes en levant les bras vers le plafond, par un mouvement theatral. Qui pourra jamais expliquer, peindre ou comprendre Napoleon!... Un homme qu'on represente les bras croises, et qui a tout fait; qui a ete le plus beau pouvoir connu, le pouvoir le plus concentre, le plus mordant, le plus acide de tous les pouvoirs; singulier genie, qui a promene partout la civilisation armee sans la fixer nulle part; un homme qui pouvait tout faire parce qu'il voulait tout; prodigieux phenomene de volonte, domptant une maladie par une bataille, et cependant il devait mourir de maladie dans son lit apres avoir vecu au milieu des balles et des boulets; un homme qui avait dans la tete un code et une epee, la parole et l'action; esprit perspicace qui a tout devine, excepte sa chute; politique bizarre qui jouait les hommes a poignees, par economie, et qui respecta deux tetes, celles de Talleyrand et de Metternich, diplomates dont la mort eut evite la combustion de la France, et qui lui paraissaient peser plus que des milliers de soldats; homme auquel, par un rare privilege, la nature avait laisse un coeur dans son corps de bronze; homme, rieur et bon a minuit entre des femmes, et, le matin, maniant l'Europe comme une jeune fille fouette l'eau de son bain!... Hypocrite, genereux, aimant le clinquant, sans gout, et malgre cela grand en tout, par instinct ou par organisation; Cesar a vingt-deux ans, Cromwell a trente; puis, comme un epicier du Pere La Chaise, bon pere et bon epoux. Enfin, il a improvise des monumens, des empires, des rois, des codes, des vers, un roman, et le tout avec plus de portee que de justesse. N'a-t-il pas fait de l'Europe la France? Et, apres nous avoir fait peser sur la terre de maniere a changer les lois de la gravitation, il nous a laisses plus pauvres que le jour ou il avait mis la main sur nous. Et lui, qui avait pris un empire avec son nom, perdit son nom au bord de son empire, dans une mer de sang et de soldats. Homme qui, toute pensee et toute action, comprenait Desaix et Fouche... Tout arbitraire et toute justice!--le vrai roi!... --J'aurais bien voulu qu'il fut un peu moins roi... dit en riant un de mes amis, je n'aurais point passe six ans dans la forteresse ou sa police m'a jete, comme tant d'autres. --Mais ne vous etes-vous pas singulierement evade?... demanda une dame. --Non, ce n'est pas moi, repondit-il. --Racontez donc cette aventure-la, dit la maitresse du logis, il n'y a que nous deux ici qui la connaissions... --Volontiers, repliqua-t-il, et chacun d'ecouter. Peu de temps apres le 18 brumaire, dit le meilleur de nos philologues et le plus aimable des bibliophiles, il y eut une levee de boucliers en Bretagne et dans la Vendee. Le premier consul, empresse de pacifier la France, entama comme vous le savez des negociations avec les principaux chefs, deploya les plus vigoureuses mesures militaires; et, tout en combinant des plans de seduction, mit en jeu les ressorts machiaveliques de la police, alors confiee a Fouche. Rien de tout cela ne fut inutile, et il reussit a etouffer la guerre de l'Ouest. A cette epoque, un jeune homme appartenant a la famille de Maille fut envoye par les chouans, de Bretagne a Saumur, afin d'etablir des intelligences entre certaines personnes de la ville ou des environs et les chefs de l'insurrection royaliste. Instruite de son voyage, la police de Paris avait depeche des agens charges de s'emparer du jeune emissaire a son arrivee a Saumur. Effectivement, il fut arrete le jour meme de son debarquement, car il vint en bateau, sous un deguisement de maitre marinier; mais c'etait un homme d'execution!... Il avait calcule toutes les chances de son entreprise, et son passe-port, ses papiers etaient si bien en regle, que les gens envoyes pour se saisir de lui craignirent de s'etre trompes. Le chevalier de Beauvoir,--je me rappelle maintenant son nom,--avait bien medite son role. Il cita sa famille d'emprunt, son faux domicile, et soutint si hardiment son interrogatoire, qu'il aurait ete mis en liberte sans l'espece de croyance aveugle que les espions eurent en leurs instructions; elles etaient trop precises; dans le doute, ils aimerent mieux commettre un acte arbitraire que de laisser echapper un homme a la capture duquel le premier consul paraissait attacher une grande importance. Dans ces temps de liberte, les agens du pouvoir national se souciaient fort peu de ce que nous nommons aujourd'hui la _legalite_. Le chevalier fut donc provisoirement emprisonne, jusqu'a ce que les autorites superieures eussent pris une decision a son egard. Cette sentence bureaucratique ne se fit pas attendre, et la police ordonna de garder tres-etroitement le prisonnier, malgre toutes ses denegations. Alors le chevalier de Beauvoir fut transfere, suivant de nouveaux ordres, au chateau de l'Escarpe. Ce nom indique assez la situation de la forteresse: assise sur des rochers d'une grande elevation, elle a pour fosses des precipices; et l'on n'y peut arriver que par une pente rapide et dangereuse, aboutissant, comme dans tous les anciens chateaux, a la porte principale, qui est defendue par un fosse sur lequel s'abaisse un pont-levis. Le commandant de cette prison, charme d'avoir un homme de distinction, dont les manieres etaient fort agreables, qui s'exprimait a merveille, et paraissait instruit, qualites assez rares a cette epoque, accepta le chevalier comme un bienfait de la Providence. Il lui proposa d'etre a l'Escarpe sur parole, et de faire cause commune avec lui contre l'ennui. Beauvoir ne demanda pas mieux. C'etait un loyal gentilhomme; mais c'etait aussi, par malheur, un fort joli garcon. Il avait une figure attrayante, l'air resolu, la parole engageante, une force prodigieuse. C'eut ete un excellent chef de parti. Il etait surtout leste et bien decouple. Le commandant lui assigna le plus commode des appartemens du chateau, l'admit a sa table; et, d'abord, n'eut qu'a se louer du Vendeen. Ce commandant etait un officier corse; il etait marie, et tres-jaloux, parce que sa femme, assez jolie, lui semblait peut-etre difficile a garder. Il parait que Beauvoir plut a la dame, et qu'il la trouva fort a son gout. Ils s'aimerent sans doute. Commirent-ils quelque imprudence? Le sentiment qu'ils eurent l'un pour l'autre depassa-t-il les bornes de cette galanterie superficielle qui est presque un de nos devoirs envers les femmes? Beauvoir ne s'est jamais franchement explique sur ce point assez obscur de son histoire; mais toujours est-il constant que le commandant se crut en droit d'exercer des rigueurs extraordinaires sur son prisonnier. Beauvoir, mis au donjon, fut nourri de pain noir, abreuve d'eau claire, et enchaine suivant le perpetuel programme des divertissemens prodigues aux captifs. Sa cellule, situee sous la plate-forme du donjon, etait voutee en pierre dure; les murailles avaient une epaisseur desesperante; la tour donnait vraisemblablement sur un precipice; il n'y avait pas la moindre chance de salut. Lorsque le pauvre Beauvoir eut reconnu l'impossibilite d'une evasion, il tomba dans ces reveries qui sont tout ensemble le desespoir et la consolation des prisonniers. Il s'occupa de ces riens qui deviennent de grandes affaires. Il compta les heures, les jours; il fit l'apprentissage du triste _etat de prisonnier_. Il recut le bapteme des douleurs. Il se replia sur lui-meme, et sut ce que c'etaient que l'air et le soleil; puis, apres une quinzaine de jours, il eut cette maladie terrible, cette fievre de liberte qui pousse les prisonniers a ces entreprises sublimes dont nous ne pouvons expliquer les prodigieux resultats que par des forces inconnues, par des concentrations de volonte qui font le desespoir de notre analyse physiologique, mysteres dont les savans craignent presque de sonder les profondeurs. Mais il se rongeait le coeur; car il n'y avait que la mort qui put le rendre libre. Un matin, le porte-clefs charge d'apporter la nourriture de Beauvoir, au lieu de s'en aller apres lui avoir donne sa maigre pitance, resta devant lui les bras croises, et le regarda singulierement. Leur conversation se reduisait de coutume a peu de chose; et jamais son gardien ne l'entamait. Aussi le chevalier fut-il tres-etonne lorsque cet homme lui dit: --Monsieur, vous avez sans doute votre idee en vous faisant toujours appeler M. Lebrun ou citoyen Lebrun. Cela ne me regarde pas; mon affaire n'est point de verifier votre nom: que vous vous nommiez Pierre ou Paul, cela m'est bien egal; mais je sais, dit-il en clignant de l'oeil, que vous etes M. Charles-Felix-Theodore, chevalier de Beauvoir et cousin de Mme la duchesse de Maille... --Hein?... ajouta-t-il d'un air de triomphe, apres un moment de silence en regardant son prisonnier. Beauvoir, se voyant incarcere fort et ferme, ne crut pas que sa position put s'empirer par l'aveu de son veritable nom; et alors il repondit: --Eh bien! quand je serais le chevalier de Beauvoir, qu'y gagnerais-tu?... --Oh! tout est gagne!... repliqua le porte-clefs a voix basse. Ecoutez-moi. J'ai recu de l'argent pour faciliter votre evasion; mais un instant!... Comme on me fusillerait tout bellement si j'etais soupconne de la moindre chose, j'ai dit que je ne tremperais dans cette affaire-la que juste l'histoire de gagner mon argent. Tenez, monsieur, voila une clef... Et il sortit de sa poche une petite lime. --Avec cela, reprit-il, vous scierez un de vos barreaux. Dam! ce ne sera pas commode. Et il montra l'ouverture etroite par laquelle le jour entrait dans le cachot. C'etait une espece de baie pratiquee entre le cordon qui couronnait exterieurement le donjon et ces grossieres saillies en pierre destinees a figurer les supports des creneaux. --Dam, monsieur, dit le geolier, il faudra scier le fer assez pres pour que vous puissiez passer. --Oh! sois tranquille!--je passerai... --Et assez haut pour qu'il vous reste de quoi attacher votre corde... --Ou est-elle? --La voici, repondit le guichetier en lui jetant une corde a noeuds. Elle a ete fabriquee avec du linge, afin de faire supposer que vous l'avez confectionnee vous-meme. Elle est de longueur suffisante. Quand vous serez au dernier noeud, laissez-vous couler tout doucement; le reste est votre affaire. Vous trouverez probablement dans les environs une voiture tout attelee et des amis qui vous attendent... De cela, je n'ai rien voulu savoir. Je n'ai pas besoin de vous dire qu'il y a une sentinelle au _dret_ de la tour... Vous saurez ben choisir une nuit noire, et guetter le moment ou le soldat de faction dormira. Vous risquera peut-etre d'attraper un coup de fusil; mais... --C'est bon! c'est bon!... je ne pourrirai pas ici... s'ecria le chevalier. --Ah! ca se pourrait ben tout de meme!... repliqua le geolier d'un air bete. Beauvoir prit cela pour une de ces reflexions niaises que font ces gens-la. L'espoir d'etre bientot libre le rendait si joyeux qu'il ne pouvait guere s'arreter aux discours de cet homme, espece de paysan renforce. Il se mit a l'ouvrage aussitot, et la journee lui suffit pour scier les barreaux. Craignant une visite du commandant, il cacha son travail, en bouchant les fentes avec de la mie de pain roulee dans de la rouille, afin de lui donner la couleur du fer; puis ayant serre sa corde, il epia quelque nuit favorable, avec cette impatience concentree et cette profonde agitation d'ame qui font vivre si poetiquement les prisonniers. Enfin, par une nuit grise, une nuit d'automne, il acheva de scier les barreaux, attacha solidement sa corde, s'accroupit a l'exterieur sur le support de pierre, en se cramponnant d'une main au bout de fer qui restait dans la baie; et, la, il attendit le moment le plus obscur de la nuit et l'heure a laquelle les sentinelles doivent dormir... C'est vers le matin, a peu pres... Connaissant la duree des factions, l'instant des rondes, toutes choses dont s'occupent les prisonniers, meme involontairement, il epia le moment ou l'une des sentinelles serait aux deux tiers de sa faction et retiree dans sa guerite, a cause du brouillard; puis, certain d'avoir reuni le plus de chances favorables a son evasion, il se mit a descendre, noeud a noeud, suspendu entre le ciel et la terre, mais tenant sa corde avec une force de geant. Tout alla bien. Il etait arrive a l'avant-dernier noeud, lorsque pres de se laisser couler a terre, il s'avisa, par une pensee prudente, de chercher le sol avec ses pieds, et--il ne trouva pas de sol... Diable! c'etait un cas assez embarrassant. Il etait en sueur, fatigue, perplexe, et dans cette situation ou l'on joue sa vie a pair ou non. Il allait s'elancer par une raison frivole; son chapeau venait de tomber. Heureusement il ecouta le bruit que la chute devait produire, et n'entendant rien, il concut de vagues soupcons sur sa situation; et commenca a croire qu'on pouvait lui avoir tendu quelque piege; mais dans quel interet?... En proie a ces incertitudes, il songea presque a remettre la partie a une autre nuit; et provisoirement, il resolut d'attendre les clartes indecises du crepuscule, heure qui ne serait peut-etre pas tout-a-fait defavorable a sa fuite. Sa force prodigieuse lui permit de grimper vers le donjon; mais il etait presque epuise au moment ou il se remit sur le support exterieur, guettant tout comme un chat sur le bord de sa gouttiere. Bientot, a la faible clarte de l'aurore, il apercut, en faisant flotter sa corde, une petite distance de cent cinquante pieds entre le dernier noeud et les rochers pointus du precipice. --Merci, commandant! dit-il avec le sang froid qui le caracterisait. Puis, apres avoir quelque peu reflechi a cette habile vengeance, il jugea necessaire de rentrer dans son cachot. Il mit toute sa defroque en evidence sur son lit, laissa la corde en dehors pour faire croire a sa chute; et, tranquillement tapi derriere la porte, il attendit l'arrivee du perfide guichetier, en tenant a la main une des barres de fer qu'il avait sciees. Le guichetier ne manqua pas de venir, et plus tot qu'a l'ordinaire, pour recueillir la succession du mort; il ouvrit la porte en sifflant; mais quand il fut a une distance convenable, Beauvoir lui assena sur le crane un si furieux coup de barre que le traitre tomba comme une masse, sans jeter un cri; la barre lui avait brise la tete. Le chevalier deshabilla promptement le mort, prit ses habits, imita son allure, et, graces a l'heure matinale et au peu de defiance des sentinelles de la porte principale, il s'evada. --Il faut des guerres civiles pour faire eclore des caracteres semblables!... s'ecria un avocat celebre. Ces aventures ou l'ame se deploie dans toute sa vigueur ne se rencontrent jamais dans la vie tranquille telle que la constitue notre civilisation actuelle, si pale, si decrepite. --Encore la civilisation!... repliqua un medecin, votre mot est place!... Depuis quelque temps, poetes, ecrivains, peintres, tout le monde est possede d'une singuliere manie. Notre societe, selon ces gens-la, nos moeurs, tout se decompose et rend le dernier soupir. Nous vivons morts; nous nous portons a merveille dans une agonie perpetuelle, et sans nous apercevoir que nous sommes en putrefaction. Enfin, a les entendre, nous n'avons ni lois, ni moeurs, ni physionomie, parce que nous sommes sans croyances. Il me semble cependant que, d'abord, nous avons tous foi en l'argent, et depuis que les hommes se sont attroupes en nations, l'argent a ete une religion universelle, un culte eternel; ensuite, le monde actuel ne va pas mal du tout. Pour quelques gens blases qui regrettent de ne pas avoir tue une femme ou deux, il se rencontre bon nombre de gens passionnes qui aiment sincerement. Pour n'etre pas scandaleux, l'amour se continue assez bien, et ne laisse guere chomer que les vieilles filles... encore!... Bref! les existences sont tout aussi dramatiques en temps de paix qu'en temps de troubles... Je vous remercie de votre guerre civile. Moi! j'ai precisement assez de rentes sur le grand-livre pour aimer cette vie etroite, l'existence avec les soies, les cachemires, les tilburys, les peintures sur verres, les porcelaines, et toutes ces petites merveilles qui annoncent la degenerescence d'une civilisation... --Le docteur a raison.... dit une dame. Il y a des situations secretes de la vie la plus vulgaire en apparence qui peuvent comporter des aventures tout aussi interessantes que celles de l'evasion. --Certes, reprit le docteur. Et, si je vous racontais une des premieres consultations que... --Racontez!... --Racontez!... Ce fut un cri general, dont le docteur fut tres flatte. --Je n'ai pas la pretention de vous interesser autant que monsieur... --Connu!... dit un peintre. --Assez... Dites, cria-t-on de toutes parts. --Un soir, dit-il, apres avoir laisse echapper un geste de modestie et un sourire, j'allais me coucher, fatigue de ces courses enormes que nous autres, pauvres medecins, faisons a pied, presque pour l'amour de Dieu, pendant les premiers jours de notre carriere, lorsque ma vieille servante vint me dire qu'une dame desirait me parler. Je repondis par un signe, et sur-le-champ l'inconnue entra dans mon cabinet. Je la fis asseoir au coin de ma cheminee, et restai vis-a-vis d'elle, a l'autre coin, en l'examinant avec cette curiosite physiologique particuliere aux gens de notre profession, quand ils prennent la science en amour. Je n'ai pas souvenance d'avoir rencontre dans le cours de ma vie une femme qui m'ait aussi fortement impressionne que je le fus par cette dame. Elle etait jeune, simplement mise, mediocrement belle cependant, mais admirablement bien faite. Elle avait une taille tres cambree, un teint a eblouir et des cheveux noirs tres-abondans. C'etait une figure meridionale, tout empreinte de passions, dont les traits avaient peu de regularite, beaucoup de bizarrerie meme, et qui tirait son plus grand charme de la physionomie; neanmoins, ses yeux vifs avaient une expression de tristesse, qui en detruisait l'eclat. Elle me regardait avec une sorte d'inquietude, et je fus extremement interesse par l'hesitation que trahirent ses premieres paroles et ses manieres. Elle allait faire violence a sa pudeur, et j'attendais une de ces confidences vulgaires, auxquelles nous sommes habitues, mais qui n'en sont pas moins honteuses pour les malades, lorsque, se levant avec brusquerie, elle me dit: --Monsieur, il est fort inutile que je vous instruise du hasard auquel j'ai du de connaitre votre nom, votre caractere et votre talent. A son accent, je reconnus une Marseillaise. --Je suis, reprit-elle, mariee depuis trois mois a Monsieur de... chef d'escadron dans les grenadiers de la garde; c'est un homme violent et d'une jalousie de tigre. Depuis six mois je suis grosse... En prononcant cette phrase a voix basse, elle eut peine a dissimuler une contraction nerveuse qui crispa son larynx. --J'appartiens, reprit-elle en continuant, a l'une des premieres familles de Marseille; ma mere est madame de... --Vous comprenez, dit le docteur en s'interrompant et nous regardant a la ronde, que je ne puis pas vous dire les noms... --J'ai dix-huit ans, monsieur, dit-elle; j'etais promise depuis deux ans a l'un de mes cousins, jeune homme riche et fort aimable, mais appartenant a une famille exclusivement commercante, la famille de ma mere. Nous nous aimions beaucoup... Il y a huit mois, M. de... mon mari, vint a Marseille; il est neveu de l'ancienne duchesse de... et, favori de l'empereur, il est promis a quelque haute fortune militaire: tout cela seduisit mon pere. Malgre mon inclination connue, mon mariage avec le comte de... fut decide. Ce manque de foi brouilla les deux familles. Mon pere redoutant la violence du caractere marseillais, craignit quelque malheur; il voulut conclure cette affaire a Paris, ou se trouvait la famille de M. de... Nous partimes. A la seconde couchee, au milieu de la nuit, je fus reveillee par la voix de mon cousin, et--je vis sa tete pres de la mienne... Le lit ou couchaient mon pere et mere etait a trois pas du mien; rien ne l'avait arrete. Si mon pere s'etait reveille, il lui aurait brule la cervelle... Je l'aimais...--c'est tout vous dire. Elle baissa les yeux et soupira. J'ai souvent entendu les sons creux qui sortent de la poitrine des agonisans; mais j'avoue que ce soupir de femmes, ce repentir poignant, mele de resignation, cette terreur produite par un moment de plaisir, dont le souvenir semblait briller dans les yeux de la jeune Marseillaise, m'ont pour ainsi dire aguerri tout a coup aux expressions les plus vives de la souffrance. Il y a des jours ou j'entends encore ce soupir, et il me donne toujours une sensation de froid interieur, lorsque ma memoire est fidele. --Dans trois jours, reprit-elle en levant les yeux sur moi, mon mari revient d'Allemagne. Il me sera impossible de lui cacher l'etat dans lequel je suis, et il me tuera, monsieur; il n'hesitera meme pas. Mon cousin se brulera la cervelle ou provoquera mon mari. Je suis dans l'enfer... Elle dit cette phrase avec un calme effrayant. --Adolphe est tenu fort severement; son pere et sa mere lui donnent peu d'argent pour son entretien; ma mere n'a pas la disposition de sa fortune; de mon cote, moi, je ne possede rien; cependant, entre nous trois, nous avons trouve 4,000 francs... --Les voici, dit-elle en tirant de son corset des billets de banque et me les presentant. --Eh bien! madame?... lui demandai-je. --Eh bien! monsieur, reprit-elle en paraissant etonnee de ma question, je viens vous supplier de sauver l'honneur de deux familles, la vie de trois personnes et celle de ma mere, aux depens de mon malheureux enfant... --N'achevez pas, lui dis-je avec sang froid. J'allai prendre le Code. --Voyez, madame, repris-je en montrant une page qu'elle n'avait sans doute pas lue, vous m'enverriez a l'echafaud. Vous me proposez un crime que la loi punit de mort, et vous seriez vous-meme condamnee a une peine plus terrible peut-etre que ne l'est la mienne... Mais, la justice ne serait pas si severe, que je ne pratiquerais pas une operation de ce genre; elle est presque toujours un double assassinat; car il est rare que la mere ne perisse pas aussi. Vous pouvez prendre un meilleur parti... Pourquoi ne fuyez-vous pas?... Allez en pays etranger. --Je serais deshonoree... Elle me fit encore quelques instances, mais doucement et avec un sourd accent de desespoir. Je la renvoyai... Le surlendemain, vers huit heures du matin, elle revint. En la voyant entrer dans mon cabinet, je lui fis un signe de denegation tres-peremptoire; mais elle se jeta si vivement a mes genoux que je ne pus l'en empecher. --Tenez!... s'ecria-t-elle, voici dix mille francs!... --He! madame, repondis-je, cent mille, un million meme, ne me convertiraient pas au crime... Si je vous promettais mon secours dans un moment de faiblesse, plus tard, au moment d'agir, la raison me reviendrait, et je manquerais a ma parole. Ainsi retirez-vous. Elle se releva, s'assit, et fondit en larmes. --Je suis morte!... s'ecria-t-elle. Mon mari revient demain... Elle tomba dans une espece d'engourdissement; et puis, apres sept ou huit minutes de silence, elle me jeta un regard suppliant; je detournai les yeux; elle me dit: --Adieu, monsieur!... Et disparut. Cet horrible poeme de melancolie m'oppressa pendant toute la journee... J'avais toujours devant moi cette femme pale, et je lisais toujours les pensees ecrites dans son dernier regard. Le soir, au moment ou j'allais me coucher, une vieille femme en haillons, et qui sentait la boue des rues, me remit une lettre ecrite sur une feuille de papier gras et jaune; les caracteres, mal traces, se lisaient a peine, et il y avait de l'horreur et dans ce message et dans la messagere. "J'ai ete massacree par le chirurgien malhabile d'une maison de prostitution, car je n'ai trouve de pitie que la; mais je suis perdue. Une hemorragie affreuse a ete la suite de cet acte de desespoir. Je suis, sous le nom de Mme Lebrun, a l'hotel de Picardie, rue de Seine. Le mal est fait. Aurez-vous maintenant le courage de venir me visiter, et de voir s'il y a pour moi quelque chance de conserver la vie?... Ecouterez-vous mieux une mourante?... Un frisson de fievre passa sur ma colonne vertebrale. Je jetai la lettre au feu, puis me couchai; mais je ne dormis pas; je repetai vingt fois et presque mecaniquement: --Ah! la malheureuse... Le lendemain, apres avoir fait toutes mes visites, j'allai, conduit par une sorte de fascination, jusqu'a l'hotel que la jeune femme m'avait indique. Sous pretexte de chercher quelqu'un dont je ne savais pas exactement l'adresse, je pris avec prudence des informations, et le portier me dit: --Non, monsieur, nous n'avons personne de ce nom-la. Hier il est bien venu une jeune femme; mais elle ne restera pas longtemps ici... Elle est morte ce matin a midi... Je sortis avec precipitation, et j'emportai dans mon coeur un souvenir eternel de tristesse et de terreur. Je vois passer peu de corbillards seuls et sans parens a travers Paris sans penser a cette aventure, et chaque fois j'y decouvre de nouvelles sources d'interet. C'est un drame a cinq personnages, dont, pour moi, les destinees inconnues se denouent de mille manieres, et qui m'occupent souvent pendant des heures entieres... Nous restames silencieux. Le docteur avait conte cette histoire avec un accent si penetrant, ses gestes furent si pittoresques et sa diction si vive, que nous vimes successivement et l'heroine et le char des pauvres conduit par les croque-morts, allant au trot vers le cimetiere. --Pendant la campagne de 1812, nous dit alors un colonel d'artillerie, j'ai ete, comme le docteur, le temoin ou plutot la cause involontaire d'un malheur qui a beaucoup d'analogie avec celui dont il vient de nous parler. Il s'agit aussi d'une femme mariee; mais si le resultat est a peu pres le meme, il y existe entre les deux faits de notables differences. Lorsque nous arrivames a la Beresina, il n'y avait plus, comme vous le savez, ni discipline ni obeissance militaire. Tous les rangs etaient confondus a l'armee; l'armee n'etait meme plus qu'un ramas d'hommes de toutes nations, qui allait instinctivement du nord au midi... Les soldats chassaient de leurs foyers un general en haillons et pieds nus, quand il n'apportait ni bois ni vivres. Apres le passage de cette celebre riviere, le desordre ne fut pas moindre. Je sortais tranquillement, tout seul, sans vivres, sans argent, des marais de Zembin, et j'allais cherchant une maison ou l'on voulut bien me recevoir. N'en trouvant pas, ou chasse de celles que je rencontrais, j'apercus heureusement vers le soir une mauvaise petite ferme de Pologne, dont rien ne pourrait vous donner une idee, a moins que vous n'ayez vu les maisons de bois de la Basse-Normandie ou les plus pauvres metairies de la Bretagne. Ces habitations consistent en une seule chambre partagee dans un bout par une cloison en planches, et la plus petite piece sert de magasin a fourrages. L'obscurite du crepuscule me permettait de voir de loin une legere fumee qui s'echappait de cette maison. Esperant y trouver des camarades plus compatissans que ceux auxquels je m'etais adresse jusqu'alors, je marchai courageusement jusqu'a la ferme. En y entrant, je trouvai la table mise. Plusieurs officiers, parmi lesquels une femme, spectacle assez ordinaire, mangeaient des pommes de terre, de la chair de cheval grillee sur des charbons et des betteraves gelees. Je reconnus parmi les convives deux ou trois capitaines d'artillerie du premier regiment, dans lequel j'avais servi. Je fus accueilli par un hourra d'acclamations qui m'aurait fort etonne de l'autre cote de la Beresina; mais en ce moment le froid etait moins intense; mes camarades se reposaient, ils avaient chaud, ils mangeaient; et la salle, jonchee de bottes de paille, leur offrait la perspective d'un bon coucher, d'une nuit de delices. Nous n'en demandions pas tant alors. Ils pouvaient etre philanthropes sans danger. Je me mis a manger en m'asseyant sur une botte de fourrage. Au bout de la table, du cote de la porte par laquelle on communiquait avec la petite piece pleine de paille et de foin, se trouvait mon ancien colonel, un des hommes les plus extraordinaires que j'aie jamais rencontres dans tout le ramassis d'hommes qu'il m'a ete permis de voir. Il etait Italien. Or toutes les fois que la nature humaine est belle dans les contrees meridionales, alors elle est sublime. Je ne sais si vous avez remarque la singuliere blancheur des Italiens quand ils sont blancs... --Cela est bien vrai, s'ecria une dame; les cheveux noirs et boucles d'une tete italienne en font valoir le teint, et il y a dans le caractere de la beaute transalpine je ne sais quelle perfection inexplicable... --Bien, ma chere, dit la maitresse du logis; allez, allez... L'imprudente interlocutrice rougit et se tut. Il y avait toute une revelation dans ce peu de paroles, dites avec une vivacite decente qui peignait les profondes observations de l'amour. Nous regardames tous la jeune etourdie avec une malice douce, la malice d'artistes tres indulgens de leur nature. Pour la tirer de peine, le narrateur reprit vivement: Lorsque je lus le fantastique portrait que Charles Nodier nous a trace du colonel Oudet, j'ai retrouve mes propres sensations dans chacune de ses phrases elegantes et passionnees. Italien, comme la plupart des officiers qui composaient son regiment, emprunte, du reste, par l'empereur a l'armee d'Eugene, mon colonel etait un homme de haute taille;--il avait bien huit a neuf pouces,--admirablement proportionne, un peu gros peut-etre, mais d'une vigueur prodigieuse, et leste, decouple comme un levrier. Il avait des cheveux noirs a profusion, un teint blanc comme celui d'une femme, de petites mains, un joli pied, une bouche gracieuse, un nez aquilin, dont les lignes etaient minces et dont le bout se pincait naturellement et blanchissait quand il etait en colere, ce qui arrivait souvent, car il etait d'une irascibilite qui passe toute croyance. Personne ne restait calme pres de lui. Moi, je ne le craignais pas, mais uniquement parce qu'il m'avait pris dans une singuliere amitie, et que, de moi, il prenait tout en gre. Je l'ai vu dans des coleres dont rien ne saurait donner l'idee. Alors, son front se crispait et ses muscles dessinaient au milieu de son front un _delta_, ou, pour mieux dire, le fer a cheval de Redgauntlet, qui tous terrifiait encore plus peut-etre que les eclairs magnetiques de ses yeux bleus; tout son corps tressaillait; et sa force, deja si grande a l'etat normal, devenait presque sans bornes. Il grasseyait beaucoup; et sa voix, au moins aussi puissante que celle d'Oudet, jetait une incroyable richesse de son dans la syllabe ou dans la consonne sur laquelle tombait ce grasseyement. Si ce vice de prononciation etait une grace chez lui dans certains momens, lorsqu'il commandait la manoeuvre ou qu'il etait emu, vous ne sauriez imaginer quelle securite de puissance exprimait cette accentuation si vulgaire a Paris; il faudrait l'avoir entendu. Lorsque le colonel etait tranquille, ses yeux bleus peignaient une douceur angelique; son front pur avait une expression pleine de charme. A une parade il n'y avait pas a l'armee d'Italie d'homme qui put lutter avec lui; d'Orsay lui-meme, le beau d'Orsay fut vaincu par notre colonel lors de la derniere revue passee par Napoleon avant d'entrer en Russie. Tout etait opposition chez cet homme privilegie. La passion vit par les contrastes: aussi ne me demandez pas s'il exercait sur les femmes ces irresistibles influences auxquelles leur nature se plie comme la matiere vitrifiable sous la canne du souffleur; mais, par une singuliere fatalite, un observateur se rendrait peut-etre compte de ce phenomene, il avait peu de femmes, ou negligeait d'en avoir. Pour vous donner une idee de sa violence, je vais vous dire en deux mots ce que je lui ai vu faire dans un paroxisme de colere. Nous montions avec nos canons un chemin tres-etroit, borde d'un cote par un talus assez haut, et de l'autre par des bois. Au milieu du chemin, nous nous rencontrames avec un autre regiment d'artillerie, a la tete duquel etait le colonel. Ce colonel veut faire reculer le capitaine de notre regiment, qui se trouvait en tete de la premiere batterie; celui-ci s'y refuse; l'autre fait signe a sa premiere batterie d'avancer; et malgre le soin que le conducteur mit a se jeter sur le bois, la roue du premier canon prit la jambe droite de notre capitaine et la lui brisa, en le renversant de l'autre cote de son cheval. Tout cela fut l'affaire d'un moment. Notre colonel se trouvait a une faible distance, il devina la querelle, accourut au grand galop en passant a travers les pieces et le bois au risque de se jeter les quatre fers en l'air, et arriva sur le terrain, en face de l'autre colonel, au moment ou notre capitaine criait:--A moi!... en tombant. Non, notre colonel italien n'etait plus un homme!... Il avait de l'ecume a la bouche; il grondait comme un lion; hors d'etat de prononcer une parole et meme un cri, il fit un signe effroyable a son antagoniste, en lui montrant le bois et tirant son sabre. Ils y entrerent. En deux secondes, nous vimes son adversaire a terre, la tete fendue en deux. Les autres reculerent, ah! fistre! et bon train!... Il faut vous dire que le capitaine que l'on avait manque de tuer, et qui jappait dans le bourbier, ou la roue du canon l'avait jete, avait pour femme une ravissante Italienne de Messine, qui etait la maitresse de notre colonel. Cette circonstance avait augmente sa fureur; car ce mari lui appartenait, faisait partie de son bagage, et il devait le defendre comme une chose a lui. Or ce capitaine etait en face de moi, dans la cabane ou je recus un si favorable accueil; et sa femme se trouvait a l'autre bout de la table, vis-a-vis le colonel. Elle se nommait Rosina. C'etait une petite femme, fort brune, mais portant, dans ses yeux noirs et fendus en amande, toutes les ardeurs du soleil de la Sicile. Quoiqu'elle fut en ce moment dans un deplorable etat de maigreur; qu'elle eut les joues couvertes de poussiere comme un fruit expose aux intemperies d'un grand chemin; qu'elle fut vetue de haillons, fatiguee par les marches; que ses cheveux en desordre et colles ensemble fussent entierement caches sous un morceau de chale en marmotte, il y avait encore de la femme chez elle; ses mouvemens etaient jolis; sa bouche rose et chiffonnee, ses dents blanches, les formes de sa figure, sa gorge, attraits que la misere, le froid, l'incurie, n'avaient pas tout-a-fait denatures, parlaient encore d'amour a qui pouvait penser a une femme. C'etait, du reste, une de ces natures freles en apparence, mais nerveuses, pleines de force et construites pour la passion. Le mari, gentilhomme piemontais, etait petit; sa figure annoncait une bonhomie goguenarde, s'il est permis d'allier ces deux mots. Courageux, instruit, il paraissait ignorer les liaisons qui existaient entre sa femme et le colonel depuis environ deux ans. J'attribuais ce laisser-aller aux moeurs italiennes ou a quelque secret de menage; mais il y avait dans la physionomie de cet homme un trait qui m'inspirait toujours une involontaire defiance. Sa levre inferieure etait mince et s'abaissait aux deux extremites, au lieu de se relever, ce qui me semblait trahir un fonds de cruaute dans ce caractere, en apparence flegmatique et paresseux. Vous devez bien imaginer que la conversation n'etait pas tres-brillante lorsque j'arrivai. Mes camarades, fatigues, mangeaient en silence. Naturellement ils me firent quelques questions, et nous nous racontames nos malheurs, tout en les entremelant de reflexions sur la campagne, sur les generaux, sur leurs fautes, sur les Russes et le froid. Un moment apres mon arrivee, le colonel, ayant fini son maigre repas, s'essuya les moustaches, nous souhaita le bonsoir, et jetant son regard a l'Italienne: --Rosina?... lui dit-il. Puis, sans attendre sa reponse, il alla se coucher dans la petite grange aux fourrages. Le sens de l'interpellation du colonel etait facile a saisir; aussi la jeune femme laissa-t-elle echapper un geste indescriptible qui peignait tout a la fois, et la contrariete qu'elle devait eprouver a voir sa dependance affichee, sans aucun respect humain, et l'offense faite a sa dignite de femme, ou a son mari; puis, il y eut aussi dans la crispation rapide des traits, de son visage, dans le rapprochement violent de ses sourcils, une sorte de pressentiment: elle eut peut-etre une prevision de sa destinee. Rosina resta tranquillement a table; mais un instant apres, et vraisemblablement lorsque le colonel fut couche dans son lit de foin ou de paille, il repeta: --Rosina?... L'accent de ce second appel fut encore plus brutalement interrogatif que ne l'avait ete l'autre. Le grasseyement du colonel et le nombre que la langue italienne permet de donner aux voyelles et aux finales, peignirent tout le despotisme, l'impatience, la volonte de cet homme. Rosina palit, mais elle se leva, passa derriere nous, et rejoignit le colonel. Tous mes camarades garderent un profond silence; mais moi, malheureusement, je me mis a rire apres les avoir tous regardes, et mon rire se repeta de bouche en bouche. --_Tu ridi?..._ dit le mari. --Ma foi, mon camarade, lui repondisse en redevenant serieux, j'avoue que j'ai eu tort... Je te demande mille fois pardon, et si tu n'es pas content des excuses que je te fais, je suis pret a te rendre raison... --Ce n'est pas toi qui as tort, c'est moi!... reprit-il froidement. La-dessus, nous nous couchames dans la salle; et bientot nous nous endormimes tous d'un profond sommeil. Le lendemain, chacun, sans eveiller son voisin, sans chercher un compagnon de voyage, se mit en route a sa fantaisie, avec cette espece d'egoisme qui a fait de notre deroute un des plus horribles drames de personnalite, de tristesse et d'horreur, qui jamais se soit passe sous le ciel. Cependant, a sept ou huit cents pas de notre gite, nous nous retrouvames presque tous, et nous marchames ensemble, comme des oies conduites en troupe par le despotisme aveugle d'un enfant: une meme necessite nous poussait. Arrives a un petit monticule d'ou l'on pouvait encore apercevoir la ferme ou nous avions passe la nuit, nous entendimes des cris qui ressemblaient au rugissement des lions dans le desert, au mugissement des taureaux; mais non, cette clameur ne pouvait se comparer a rien de connu. Neanmoins nous distinguames un faible cri de femme mele a cette horrible et sinistre rale. Nous nous retournames tous, en proie a je ne sais quel sentiment de frayeur; alors nous ne vimes plus la maison; mais un vaste bucher. L'habitation etait tout en flammes, et des tourbillons de fumee, enleves par le vent, nous apportaient et les sons rauques et je ne sais quelle vapeur forte. A quelques pas de nous marchait le capitaine; il venait tranquillement se joindre a notre caravane... Nous le contemplames tous en silence, car nul n'osa l'interroger; mais lui, devinant notre curiosite, tourna sur sa poitrine l'index de la main droite; et, de la gauche, montrant l'incendie: --_Son'io!_ dit-il... C'est moi!... Nous continuames a marcher, sans lui faire une seule observation. --Toutes vos histoires sont epouvantables!... dit la maitresse du logis, et vous me causerez cette nuit des cauchemars affreux. Vous devriez bien dissiper les impressions qu'elles nous laissent en nous racontant quelque histoire gaie, ajouta-t-elle en se tournant vers un homme gros et gras, homme de beaucoup d'esprit et qui devait partir pour l'Italie, ou l'appelaient des fonctions diplomatiques. --Volontiers, repondit-il. --Madame de... reprit-il en souriant, la femme d'un ancien ministre de la marine sous Louis XVI, se trouvait au chateau de... ou j'avais ete passer les vacances de l'annee 180... Elle etait encore belle, malgre trente-huit ans avoues, et en depit des malheurs qu'elle avait essuyes pendant la revolution. Appartenant a l'une des meilleures maisons de France, elle avait ete elevee dans un couvent. Ses manieres, pleines de noblesse et d'affabilite, etaient empreintes d'une grace indefinissable. Je n'ai connu qu'a elle une certaine maniere de marcher qui imprimait autant de respect qu'elle inspirait de desirs. Elle etait grande, bien faite et pieuse. Il est facile d'imaginer l'effet qu'elle devait produire sur un petit garcon de treize ans: c'etait alors mon age. Sans avoir precisement peur d'elle, je la regardais avec une inquietude desireuse et avec de vagues emotions qui ressemblaient aux tressaillemens de la crainte. Un soir, par un de ces hasards dont il est difficile de rendre compte, sept ou huit des dames qui habitaient le chateau se trouverent seules, sur les onze heures du soir, devant un de ces feux qui ne sont ni petillans ni eteints, mais dont la chaleur moite dispose peut-etre a une causerie plus intime, en communiquant aux fibres une sorte d'epanouissement qui les beatifie. Madame de... jeta un regard d'espion sur les hauts lambris et les vieilles tapisseries de l'immense salon. Ses grands yeux noirs tomberent sur un coin passablement obscur ou j'etais tapi derriere une duchesse aux pieds contournes: ce fut comme un regard de feu; mais elle ne me vit pas. J'etais reste coi en entendant ces dames raconter, _sotto voce_, des histoires auxquelles je ne comprenais rien; mais les rires de bon aloi qui terminaient chaque narration avaient pique ma curiosite d'enfant. A votre tour, avaient dit en choeur les chatelaines a madame de... allons, contez-nous comment... Elle conservait peut-etre une vague inquietude de m'avoir vu jouant aupres d'elle; elle se leva, comme pour faire le tour du meuble enorme derriere lequel j'etais tapi; mais une vieille dame, plus impatiente que les autres, lui prit la main en lui disant: --Le petit est couche, ma chere; d'ailleurs, voudriez-vous paraitre plus prude que nous... Alors la belle dame de... toussa, ses yeux se baisserent souvent, et elle commenca ainsi: "J'etais au couvent de... et je devais en sortir au bout de trois jours pour epouser M. le comte de F... mon mari. Mon bonheur futur, envie par quelques unes de mes compagnes, donnait lieu pour la vingtieme fois a des conjectures que je vous epargne, puisque d'apres vos recits vous vous en etes toutes occupees en temps et lieu. "Trois jeunes personnes de mon age et moi, qui ne pouvions pas faire ensemble soixante-dix ans, etions groupees devant la fenetre d'un corridor, d'ou l'on voyait ce qui se passait dans la cour du couvent. Depuis une heure environ, nos jeunes imaginations avaient cultive le champ des suppositions d'une maniere si folle et si innocente, je vous jure, qu'il nous etait impossible de determiner en quoi consistait le mariage; mes idees etaient meme devenues si vagues que je ne savais plus sur quoi les fixer. "Une soeur de trente a quarante ans, qui nous avait prises en amitie, vint a passer; c'etait, autant que je me le rappelle, la fille d'un campagnard fort riche: elle avait ete mise au couvent des sa jeunesse, soit pour avantager son frere, soit a cause d'une aventure qu'elle ne racontait qu'a son honneur et gloire. Mademoiselle de Langeac, qui etait plus libre qu'aucune de nous avec elle, l'arreta et lui exposa assez [Note du transcripteur: mot illisible] ment le danger qu'il pouvait y avoir pour moi d'ignorer les conditions de la nature humaine. La religieuse avisa dans la cour un maudit animal qui revenait du marche, et qui dans le moment, par la fierte de son allure, la puissance de developpement de tout son etre, formait la plus brillante definition du mariage que l'on put donner. La, le groupe feminin se rapprocha, madame de... parla a voix basse, les dames chuchoterent et tous les yeux brillerent comme des etoiles; mais je ne pus entendre de la reponse de la religieuse que deux mots latins, employes par la belle dame, et qui etaient, je crois: _Ecce homo!..._ A cet aspect, reprit madame de... dont la voix remonta insensiblement au diapason doux et clair qui avait donne le ton aux juveniles confidences de ces dames, je manquai de me trouver mal. Je palis en regardant mademoiselle de Fiennes que j'aimais beaucoup, et la terreur que j'ai ressentie depuis en pensant au jour ou je devais monter sur l'echafaud n'est pas comparable a celle dont je fus la proie en songeant a la premiere nuit de mes noces. Je croyais etre faite autrement que toutes les femmes. Je n'osais parler a ma mere; je regardais le comte avec un curieux effroi, sans en etre plus instruite. Je ne vous dirai pas toutes les pensees martyrisantes dont je fus assaillie; l'idee d'un pareil supplice a ete jusqu'a me faire rester, la veille de mon mariage, a tenir pendant environ une heure le bouton dore qui servait a ouvrir la porte de la chambre ou dormait ma mere, sans pouvoir me decider a entrer, a la reveiller et a lui faire part de l'impossibilite ou me mettait la nature d'etre femme un jour. "Bref! je fus menee plus morte que vive dans la chambre nuptiale..." Ici madame de... ne put s'empecher de sourire, et elle ajouta, non sans quelque mine de sainte ni-touche: "Mais j'ai vu que tout ce que Dieu a fait est bien fait, et que la pauvre becasse de religieuse avait essaye, comme Garo, de mettre des citrouilles a un chene." --Monsieur, dit une jeune dame, si vos histoires gaies commencent ainsi, comment finiront-elles?... --Oh! monsieur n'a jamais pu rien conter sans y mettre un trait un peu trop vif, et vraiment je le redoute. J'espere toujours qu'il s'est corrige... --Mais ou est le mal?... demanda naivement le narrateur. Aujourd'hui vous voulez rire, et vous nous interdisez toutes les sources de la gaite franche qui faisait les delices de nos ancetres. Otez les tromperies de femmes, les ruses de moines, les aventures un peu breneuses de Verville et de Rabelais, ou sera le rire?... Vous avez remplace cette poetique par celle des calembours d'Odry!... Est-ce un progres?... Aujourd'hui nous n'osons plus rien!... A peine une honnete femme permettrait-elle a son amant de lui raconter la bonne histoire du cocher de fiacre disant a une dame: _Voulez-vous trinquer?_... Il n'y a rien de possible avec des moeurs aussi tacitement libertines; car je trouve vos pieces de theatre et vos romans plus gravement indecens que la crudite de Brantome, chez lequel il n'y a ni arriere-pensee ni premeditation. Le jour ou nous avons donne de la chastete au langage, les moeurs avaient perdu la leur. --La philanthropie a ruine le conte!... reprit un vieillard. --Comment?... dit la femme d'un peintre. --Pour qu'un conte soit bon, il faut toujours qu'il vous fasse rire d'un malheur, repondit-il. --Paradoxe!... s'ecria un journaliste. --Aujourd'hui, reprit le vieillard en souriant, les sots se servent trop souvent de ce mot-la, quand ils ne peuvent pas repondre, pour qu'un homme d'esprit l'emploie. Il y eut un moment de silence. --Autrefois, dit le vieillard, les gens riches se faisaient enterrer dans les eglises. Alors il y avait un intervalle entre l'enterrement reel et le convoi, parce que la tombe n'etait pas toujours prete a recevoir le mort. Cet inconvenient avait oblige les cures de Paris a faire garder pendant un certain laps de temps les cercueils dans une chapelle ou se trouvait un sepulcre postiche. C'etait en quelque sorte un vestibule ou les morts attendaient. Il y avait un pretre de garde pres de la chapelle mortuaire, et les familles payaient les prieres de surerogation qui se disaient pendant la nuit ou pendant le jour qui s'ecoulait entre l'enterrement factice et l'inhumation definitive. Excusez-moi de vous donner ces details; mais aujourd'hui, pour beaucoup de personnes, ils sont de l'histoire... Un pauvre pretre, nouveau venu a Saint-Sulpice, debuta dans l'emploi de garder les morts... Un vieux maitre des requetes de l'hotel avait ete enterre la matin. Au commencement de la nuit, le pretre de province fut installe dans la chapelle, et charge de dire les prieres a la lueur des cierges. Le voila seul, au coin d'un pilier, dans cette grande eglise. Il dit un psaume, et quand le psaume est fini: --Pan! pan!... Il entend trois petits coups frappes faiblement. Les oreilles lui tintent; il regarde la voute, les dalles, les piliers... et finit par croire que ses confreres veulent lui jouer quelque tour, comme cela se fait dans les couvens pour les novices. Alors il se remet a depecher un autre psaume; et de verset en verset: --Pan! pan! pan! La pretre repondit: --Oui! oui! frappe!... Je t'en casse!... Enfin les coups diminuerent, et ne se firent plus entendre que de loin a loin. Vers le matin, un vieux pretre vint relever de faction le debutant. Celui-ci lui donne le livre, la chaise, et s'en va. --Pan! pan! pan! --Qu'est-ce que c'est que ca?... demanda le vieux pretre. --Oh! ce n'est rien, repondit le nouveau; c'est le mort qui a un tic... --Je croirais volontiers que ce mot est vrai... dit un professeur d'histoire. Il est sature de cet esprit rustique si precieux chez les vieux auteurs, et qui se retrouve souvent peut-etre chez le paysan. Ce pretre venait d'en-deca la Loire... Le villageois est une nature admirable. Quand il est bete, il va de pair avec l'animal; mais quand il a des qualites, elles sont exquises; malheureusement personne ne l'observe. Il a fallu je ne sais quel hasard pour que Goldsmith ait fait _le Vicaire de Vakefield_. Aussi la vie campagnarde et paysanne attend un historien. --Votre observation me rappelle, dit un ancien fonctionnaire imperial, un trait qui peut servir de preuve a votre opinion. Il donne tout-a-fait l'idee d'un homme trempe comme devait l'etre le paysan du Danube. En 1813, lors des dernieres levees d'hommes dont Napoleon eut besoin, et que les prefets firent avec une rigueur qui contribua peut-etre a la premiere chute de l'empire, le fils d'un pauvre metayer des environs d'une ville que je ne vous nommerai pas, car ce serait vous designer le prefet, refusa de partir, et disparut. Les premieres sommations executees, l'on en vint aux mesures de rigueur contre le pere et la mere. Enfin un matin, le prefet, ennuye de voir cette affaire trainer en longueur, mande le pere devant lui. Le paysan vint a la prefecture; et la, le secretaire general d'abord, puis le prefet lui-meme, essayerent par des paroles de persuasion de convertir a l'evangile imperial le pere du refractaire, et de lui arracher le secret de la retraite ou son fils etait cache. Ils echouerent contre le systeme de denegation dans lesquels les paysans se renferment avec l'instinct de l'huitre, qui defie ses agresseurs a l'abri de sa rude ecaille. Des douceurs, le prefet et son secretaire passerent aux menaces, et ils se mirent tres-serieusement en colere, et rudoyerent le pauvre homme, qui les regardait avec un grand flegme, en tortillant son chapeau a bords rabattus. --Nous saurons bien te faire retrouver ton fils, disait le secretaire. --Je le voudrais bien, monseigneur, repondait le paysan. --Il me le faut mort ou vif, s'ecria le prefet, en forme de conclusion. La dessus le pere s'en revint desole chez lui; car il ne savait reellement pas ou etait son fils et se doutait bien de ce qui allait arriver. En effet, le lendemain, il vit des le matin, en allant aux champs, le chapeau borde d'un gendarme qui galopait le long des haies, et que le prefet envoyait loger chez lui, jusqu'a ce que le refractaire se fut retrouve. Il fallut donc chauffer, blanchir, eclairer le garnisaire et le nourrir son cheval et lui. Le paysan y mangea ses economies, vendit la croix d'or, les boucles d'oreilles, de souliers, les agrafes d'argent et les hardes de sa femme; puis un champ qu'il avait, et enfin sa maison. Avant de vendre la maison et le morceau de terre dont elle etait environnee, il y eut une horrible dispute entre la femme et le mari, celui-ci pretendait qu'elle savait ou etait son fils... Le gendarme fut oblige de mettre le hola, au moment ou le paysan s'emporta, car il avait pris son sabot pour le jeter a la tete de sa femme. Depuis cette soiree, le garnisaire ayant pitie de ces deux malheureux menait son cheval paitre le long des chemins et dans les pres communaux. Quelques voisins se cotiserent pour lui fournir de l'avoine et de la paille; la plupart du temps le gendarme achetait de la viande, et l'on s'entendait pour soutenir ce pauvre menage. Le paysan avait parle de se pendre. Enfin, un jour qu'il fallait du bois pour cuire le diner du gendarme, le pere du refractaire etait alle des le matin dans une foret voisine pour ramasser des branches mortes et faire provision de bois. A la nuit, il apercut dans un fourre, pres des habitations, une masse blanche, et ayant ete voir ce que cela pouvait etre, il reconnut son fils. Il etait mort de faim, et avait encore entre les dents l'herbe qu'il avait essaye de manger. Le paysan chargea son enfant sur ses epaules, et, sans le montrer a personne, sans rien dire, il le porta pendant trois lieues; il arriva a la prefecture, s'enquit ou etait le prefet, et, apprenant qu'il etait au bal, il l'attendit; et quand celui-ci rentra, sur les deux heures du matin, il trouva le paysan a sa porte, qui lui dit: --Vous avez voulu mon fils, monsieur le prefet, le voila! Il mit le cadavre contre le mur et s'enfuit. Maintenant, lui et sa femme mendient leur pain. --Ceci est tout bonnement sublime, reprit le medecin; mais je crois que si les actions des paysans sont si completes, si simplement belles, c'est que, chez eux, tout est naturel et sans art; ils obeissent toujours au cri de la nature; leur ruse meme, leur astuce, si celebres et si formidables, sont un developpement de l'instinct humain. Ils sont cauteleux dans les affaires, et dissimules, comme tous les gens faibles, en presence d'un ennemi puissant; et, ne faisant pas abus de la pensee, ils la trouvent comme la foi, tres-robuste dans leur ame, au moment ou ils en font usage. La foi du charbonnier est un proverbe. Ce qui m'etonne le plus en eux, ajouta-t-il, c'est leur detachement de la vie, et je ne comprends pas qu'en estimant si peu une existence si chargee de peines et de travail, ils soient si peu vindicatifs, et ne la risquent pas plus souvent, par calcul. Ils n'ont pas le temps peut-etre de reflechir ou de combiner de grandes choses. --C'est ce qui sauve la civilisation de leurs entreprises, dit quelqu'un. --Encore la civilisation!... repeta le medecin d'un air comi-tragique. --Mais, docteur, lui dis-je, je vous assure que je connais un petit pays de Touraine ou les gens de la campagne font mentir vos observations. Du cote de Chinon, les naturels de notre pays sont possedes d'une fureur courte et vive qui leur donne l'energie de se livrer a leurs passions, puis ils rentrent soudain dans cette douceur spirituelle et railleuse qui distingue le caractere tourangeau. Serait-ce que Cain aurait peuple les environs de Chinon, dont les habitans sont nommes _Cainones_ dans les cartulaires, ou faut-il attribuer ce sentiment de vengeance immediate a la vie sauvage que menent les habitans des campagnes? Le docteur Gall aurait bien du venir visiter le Chinonnais, ou, du reste, il y a de fort honnetes gens. Un des avocats les plus distingues de ce pays me disait en riant que cet arrondissement devrait lui constituer une rente, parce que la plupart des proces civils et criminels etaient issus de ce pays si celebre par Rabelais. Quant a moi, j'ai vu de mes yeux un exemple frappant de cette observation, dont je ne voudrais pas cependant garantir la verite psycologique. Voici le fait: --Je revenais, en 181..., d'Azai a Tours par la voiture de Chinon. En prenant ma place, je vis, sur la banquette de derriere deux gendarmes, entre lesquels etait un gars d'environ vingt-deux ans. --Qu'a-t-il donc fait celui-la?... dis-je au brigadier, croyant qu'il s'agissait de quelque delit forestier ou autre. --Presque rien... repondit le gendarme; il s'est permis de rompre avec une barre de fer l'echine de son maitre, et il l'a tue, pas plus tard qu'hier... La-dessus, grand silence. Je voyageais en compagnie d'un assassin. Celui-ci se tenait coi dans la carriole, regardant avec assez d'insouciance les arbres du chemin, qui fuyaient avec autant de rapidite que sa vie promise a l'echafaud. Il avait une figure douce, quoique brune et fortement coloree. --Pourquoi donc a-t-il assomme son maitre?... dis-je au brigadier. --Pour une misere... repondit le gendarme. En allant a la foire de Tours, son bourgeois, qui etait un fort metayer, avait promis de rapporter les cadeaux d'usage a la fille de basse-cour et a ce gars-la... Pour lors, il s'agissait d'un tablier pour elle, et d'un gilet rouge pour lui. Au retour, il parait que le fermier eut quelque motif de mecontentement contre lui. Il donna bien le tablier a la fille, mais il garda le gilet. Assoupi par la chaleur, et fatigue, vu qu'il avait fait la route sans arret et a cheval, il s'endormit sur le coin de sa table, dans la salle. Alors le gars prit la barre de fer, et lui en assena un grand coup sur la nuque; le metayer a encore eu la force de se relever et de lui dire: --Malheureux!... Et il lui a donne un second coup, qui finalement l'a tue raide. Et apres il a ete se cacher dans l'ecurie avec le gilet; mais il n'a pas seulement pris un liard de l'argent que son maitre rapportait de Tours, et il s'est laisse empoigner sans resistance. --Comment, lui dis-je, en me tournant vers le paysan, as-tu pu tuer un homme pour un gilet?... --Dam!... j'avais compte la-dessus pour aller a la danse. Ce fut tout ce que je tirai de ce garcon... qui ne paraissait point mechant du tout. Les gendarmes ne lui avaient seulement pas lie les mains. La voiture vint a verser au-dessus de Bellon.--Mais non, elle ne versa pas. L'un des brancards s'etait casse. Nous en sortimes tous; les gendarmes se mirent de chaque cote de ce malheureux en le laissant libre; neanmoins ils avaient l'oeil sur lui. Ce gaillard-la, voyant le conducteur s'y prendre assez mal pour relever la patache, l'aida, lia lui-meme une perche pour remplacer le brancard; et quand tout fut fini: --Ah! ca ira!... maintenant, dit-il en achevant de serrer le dernier noeud d'une corde, et il remonta dans cette voiture qui le menait pour ainsi dire au supplice. Il fut execute a Tours. --Bah! ce sang froid n'a rien de bien extraordinaire, dit un jeune homme qui etait venu du salon du jeu, au milieu de ma narration, et n'avait pas assiste aux premisses de mon argumentation. Il existe une foule d'anecdotes sur les derniers momens des criminels; et, si je vous cite a ce propos un fait de ce genre, bien autrement curieux, c'est parce que je le crois peu connu; je l'ai entendu raconter a l'auteur des _Souvenirs de la Revolution_. Le syndic du tribunal de Brest se nommait Vignes, et le president Vigneron. Ils furent condamnes a mort. En se trouvant sur l'echafaud, l'un d'eux, M. Vignes, dit a l'autre en lui montrant la foule: --Hein! ils vont se trouver bien embarrasses sans vignes ni vigneron. M. Vignes passa le premier; mais au moment ou le couteau lui tranchait la tete, les deux montans de la guillotine se desunirent; enfin il se derangea quelque chose dans l'instrument du supplice, et comme il etait fort tard, l'executeur des hautes-oeuvres republicaines dit au president: --Ma foi, monsieur, vous voila sauve; car c'est quelque chose que vingt-quatre heures par ce temps-ci. --Il faut que tu sois un grand lache, repondit M. Vigneron. Comment, parce que tes planches ont un peu joue, tu vas me faire attendre? Le jugement ne m'a pas condamne a vivre vingt-quatre heures de plus... Il prit lui-meme le marteau, les clous, et raccommoda la guillotine; puis, quand elle fut jugee solide, il se coucha sur la planche, et fut execute. Ceci est autre chose que de mettre une perche a un brancard, et c'est du sang froid argent comptant... --Docteur, dit une dame, vous qui devez voir beaucoup de mourans, avez-vous rencontre souvent des exemples de cette singuliere tranquillite?... --Madame, dit-il, les criminels sont ordinairement des gens doues d'une organisation tres-puissante, en sorte qu'ils ont plus de chances que les malades affaiblis par de longues agonies pour dire de jolies choses. On les tue vivans, tandis que les malades meurent tues. Puis, chez certains hommes, l'ame est fortement excitee par l'attente du supplice, et ils rassemblent toutes leurs forces pour soutenir cet assaut. Il y a exaltation. Cependant j'ai vu de belles morts particulieres... Pour moi, la plus belle a ete celle de la femme d'un celebre medecin allemand, auquel j'etais fort attache. Le tableau que cette scene nous offrit est toujours vif et colore comme au moment ou j'en fus temoin. Nous avions passe la nuit au chevet de la mourante; elle etait attaquee de la poitrine, et la pulmonie, arrivee au dernier degre, ne laissait aucun espoir. Mon maitre s'etait endormi; sa femme, s'etant reveillee vers quatre heures du matin, me fit, de la maniere la plus touchante et en souriant, un signe amical pour me dire de la laisser reposer, et cependant elle allait mourir. Elle etait arrivee a une maigreur extraordinaire; mais son visage avait conserve ses traits et ses formes, qui etaient belles. Sa paleur faisait ressembler sa peau a de la porcelaine derriere laquelle il y a une lumiere. Ses yeux vifs et ses couleurs tranchaient sur ce teint plein d'une molle elegance, et il y avait dans sa physionomie une sorte de sublimite qui imposait. Elle paraissait plaindre son mari, auquel sa vie avait ete vouee; mais ce sentiment prenait sa source dans une tendresse elevee, qui semblait ne plus connaitre de bornes aux approches de la mort. Le silence etait profond; la chambre, doucement eclairee par une lampe, avait l'aspect de toutes les chambres de malades au moment de la mort. C'etait un desordre pittoresque... En ce moment, la pendule sonna, et le docteur, au desespoir d'avoir dormi, se reveilla. Je ne vis pas le geste d'impatience par lequel il peignit le regret qu'il eprouvait d'avoir perdu de vue sa femme pendant un des derniers momens qui lui etaient accordes; mais il est sur qu'une personne autre que la mourante aurait pu s'y tromper. Ce medecin, homme d'un grand talent, avait mille de ces bizarreries apparentes qui font prendre les gens de genie pour des fous, mais dont l'explication se trouve dans la nature exquise et les exigences de leur esprit. Il vint se mettre dans un fauteuil, pres du lit de sa femme, et la regarda fixement. Alors elle avanca un peu la main, prit celle de son mari, la serra faiblement, et d'une voix douce, mais emue, elle lui dit: --Mon pauvre ami, qui donc maintenant te comprendra?... Puis elle mourut en le regardant. --Les histoires que conte le docteur, reprit une dame apres un moment de silence, me font des impressions bien profondes. Le medecin salua gravement. --Oui, elles sont douces et interessantes; il nous emeut sans employer les atrocites si fort a la mode aujourd'hui... --Ma reserve, dit-il, n'est certes pas de l'impuissance, et je vous prie de croire, madame, que j'ai ma provision d'horrible tout comme un autre. --Eh bien! s'ecria la maitresse de la maison, racontez-nous un peu quelque chose d'affreux. Je voudrais voir la couleur de votre tragique, quand ce ne serait que pour le comparer avec celui qui a presentement cours a la bourse litteraire. --Malheureusement, madame, je ne parle que de ce que j'ai vu. --Eh bien! --Mais je dois avoir le dessous avec les gens qui ont sur moi tous les avantages que donne l'imagination. Je ne puis pas vous mettre en scene deux freres nageant en pleine mer et se disputant une planche... ou un homme qui a entrepris de manger un regiment a la croque-au-sel. Je ne puis etre que vrai. --Eh bien! nous nous contenterons de la verite. --Je ne veux pas me faire prier, reprit-il, et il se moucha. --Le hasard, dit-il, me mit autrefois en relation avec un homme qui avait roule dans les annees de Napoleon, et dont alors la position etait assez brillante pour un militaire de son grade. Il etait capitaine, et occupait a l'etat-major de Paris, je crois, une place qui lui valait de quatre a cinq mille francs; en outre il possedait quelque fortune. Ou l'avait-il prise, je ne sais. Il etait de basse extraction, et pour n'avoir pas d'avancement sous l'empire, il fallait etre un trainard, un niais, un ignorant ou un lache. Cependant il y a aussi des gens malheureux. Mon homme n'etait rien de tout cela; c'etait le type des mauvais soudards, debauche, buveur, fumeur, vantard, plein d'amour-propre, voulant primer partout, ne trouvant d'inferieurs que dans la mauvaise compagnie et s'y plaisant, racontant ses exploits a tous ceux qui ne savaient pas si une demi-lune est quelquefois entiere, enfin un vrai _chenapan,_ comme il s'en est tant rencontre dans les armees; ne croyant ni a Dieu ni au diable; bref pour achever de vous le peindre, il suffira de vous dire ce qui m'arriva un jour que je l'avais rencontre du cote de la Bastille. Nous allions l'un et l'autre au Palais-Royal. Nous cheminames par les boulevards. Au premier estaminet qui se trouva: --Permettez-moi, dit-il, d'entrer la un petit moment; j'ai un restant de tabac a y prendre et un verre d'eau-de-vie. Il avala le petit verre d'eau-de-vie, et reprit en effet une pipe chargee et un peu de tabac a lui. Au second estaminet il avait acheve de fumer son restant de tabac, et recommenca son antienne. Ce diable d'homme avait des restans de tabac dans tous les estaminets, et c'etaient comme autant de relais pour des pipes et son gosier. Il avait etabli dans Paris ses lignes de communication. Je ne vous parlerai pas de ses moustaches grises, de ses vetemens caracteristiques, de son idiome et de ses tics, ce serait vous en entretenir jusqu'a demain. Je crois qu'il ne s'etait jamais peigne les cheveux qu'avec les cinq doigts de la main. J'ai toujours vu a son col de chemise la meme teinte blonde. Eh bien! cet homme-la, ce chenapan, avait une assez belle figure, figure militaire, de grands traits, une expression de calme; mais j'ai toujours cru lire au fond de ses yeux verts de mer et tachetes de points oranges quelques-unes de ces aventures ou il y a de la fange et du sang. Ses mains ressemblaient a des eclanches. Il etait d'une taille mediocre, mais large des epaules et de la poitrine, un vrai corsaire. Par-dessus tout cela il se disait un des vainqueurs de la Bastille. Cet homme rencontra une jeune fille assez folle pour s'amouracher de lui. C'etait une grisette, mais un amour de feu. Elle avait nom Clarisse, et travaillait chez une fleuriste. Elle avait tout joli, la taille, les pieds, les cheveux, les mains, les formes, les manieres. Son teint etait blanc, sa peau satinee. Il n'y a vraiment qu'a Paris que se trouvent ces especes de produits et ces sortes de passions. Jamais je n'ai vu de contraste aussi tranche que l'opposition presentee par ce singulier couple. Clarisse etait toujours mignonne, propre et bien mise. Par amour-propre, le capitaine lui donnait tout ce qu'elle lui demandait, et la pauvre enfant lui demandait peu de choses: c'etaient la partie de spectacle, quelques robes, des bijoux. Jamais elle ne voulut etre epousee, et s'il la logea, s'il meubla son appartement, ce fut par vanite. Cette jeune fille etait le devouement meme. J'ai souvent pense que ces pauvres creatures obeissent a je ne sais quelle charitable mission en se donnant a ces hommes si rebutans, si rebutes, aux mauvais sujets. Il y a dans ces actes du coeur un phenomene qu'il serait interessant d'analyser. Clarisse tomba malade, elle eut une fievre putride, a laquelle se melerent de graves accidens, et le cerveau fut entrepris. Le capitaine vint me chercher; je trouvai Clarisse en danger de mort, et, prenant son protecteur a part, je lui fis part de mes craintes. --Il faut, lui dis-je, avoir une bonne garde-malade au plus tot; car cette nuit sera tres-critique. En effet, j'avais ordonne de mettre a une certaine heure des sinapismes aux pieds, puis d'appliquer, une demi-heure apres l'effet du topique, de la glace sur la tete, et lorsqu'elle serait fondue, de placer un cataplasme sur l'estomac... Il y avait d'autres prescriptions dont je ne me souviens plus. --Oh! me repondit-il, je ne me fierais point a une garde; elles dorment, elles font les cent coups, tourmentent les malades. Je veillerai moi-meme, et j'executerai vos ordonnances comme si c'etait une consigne. A huit heures du matin, je revins, fort inquiet de Clarisse; mais en ouvrant la porte, je fus suffoque par les nuages de fumee de tabac qui s'exhalerent, et au milieu de cette atmosphere brumeuse, je vis a peine, a la lueur de deux chandelles, mon homme fumant sa pipe et achevant un enorme bol de punch. Non, je n'oublierai jamais ce spectacle. Aupres de lui Clarisse ralait et se tordait; il la regardait tranquillement. Il avait consciencieusement applique les sinapismes, la glace, les cataplasmes; mais aussi le miserable, en faisant son office de garde-malade, trouvant Clarisse admirablement belle dans l'agonie, avait sans doute voulu lui dire adieu; du moins le desordre du lit me fit comprendre les evenemens de la nuit. Je m'enfuis, saisi d'horreur: Clarisse mourait. --L'horrible vrai est toujours plus horrible encore!... dit le sculpteur. --Il y a de quoi fremir quand on songe aux malheurs, aux crimes qui sont commis a l'armee, a la suite des batailles, quand la mechancete de tant de caracteres mechans peut se deployer impunement!... reprit une dame. --Oh! dit un officier qui n'avait pas encore parle de la soiree, les scenes de la vie militaire pourraient fournir des milliers de drames. Pour ma part, je connais cent aventures plus curieuses les unes que les autres; mais en m'en tenant a ce qui m'est personnel, voici ce qui m'est arrive... Il se leva, se mit devant nous, au milieu de la cheminee, et commenca ainsi: --C'etait vers la fin d'octobre; mais non, ma foi, c'etait bien dans les premiers jours de novembre 1809, je fus detache d'un corps d'armee qui revenait en France, pour aller dans les gorges du Tyrol bavarois. En ce moment nous avions a soumettre, pour le compte du roi de Baviere, notre allie, cette partie de ses etats que l'Autriche avait reussi a revolutionner. Le general Chatler s'avancait meme avec un ou deux regimens allemands, dans le dessein d'appuyer les insurges, qui etaient tous gens de la campagne. Cette petite expedition avait ete confiee par l'empereur a un certain general d'infanterie nomme Rusca, qui se trouvait alors a Clagenfurth, a la tete d'une avant-garde d'environ quatre mille hommes. Comme Rusca etait sans artillerie, le marechal Marmont... avait donne l'ordre de lui envoyer une batterie, et je fus designe pour la commander. C'etait la premiere fois, depuis ma promotion au grade de lieutenant, que je me voyais, au milieu d'une brigade, le seul officier de mon corps, ayant a conduire des hommes qui n'obeissaient qu'a moi, et oblige de m'entendre, comme chef d'une arme, avec un officier general. --C'est bon, me dis-je en moi-meme, il y a un commencement a tout, et c'est comme cela qu'on devient general. --Vous allez avec Rusca?... me dit mon capitaine, prenez garde a vous, c'est un malin singe, un vaurien fini. Son plus grand plaisir est de _mettre dedans_ tous ceux qui ont affaire a lui. Pour vous apprendre ce que c'est que ce chretien-la, il suffira peut-etre de vous dire qu'il s'est amuse dernierement a baptiser du vin blanc avec de l'eau-de-vie, afin de renvoyer a l'empereur un aide-de-camp soul comme une grive... Si vous vous comportez de maniere a eviter ses algarades, vous vous en ferez un ennemi mortel... Voila le pelerin... Ainsi, attention! --He bien, repliquai-je a mon capitaine, nous nous amuserons; car il ne sera pas dit qu'un pousse-cailloux _embetera_ un officier d'artillerie. Dans ce temps-la, voyez-vous, l'artillerie etait quelque chose, parce que le corps avait fourni l'empereur... Me voila donc parti, moi et mes canonniers, et nous gagnons Clagenfurth. J'arrive le soir; et, aussitot que mes hommes sont gites, je me mets en grande tenue et je me rends chez le Rusca. Point de Rusca. --Ou est le general, demandais-je a une maniere d'aide-de-camp qui baragouinait un francais mele d'italien. --Le zeneral est a la zouziete, dans oun chercle, au cafe, a boire de la biere sou la piazza. Je regarde mon homme en face, et je m'apercois qu'il n'est pas ivre comme ses incoherences me le faisaient supposer. --Vous etes etonne... reprit l'aide-de-camp. Ma s'il est la de si bonne houre, c'est pour oune petite difficoulte quel zeneral il a ou avec les habitanti. Par che i son di oumor pauco contrariente les Tedesques. Ces chiens-la ne se sont-ils pas avises de ne piou audare boire de la biere all chercle per che le zeneral y etait... En ce moment, nous fumes interrompus par un roulement de tambour, apres quoi le crieur de la ville lut en francais d'abord, puis en allemand et en italien, une proclamation de Rusca, en vertu de laquelle il etait enjoint a tous les negocians et notables habitans de Clagenfurth d'aller, comme par le passe, au cercle, pendant toutes les soirees, sous peine d'etre taxes a un contribution extraordinaire. --Et comment le paieront-ils donc?... dit le colonel du 20e qui se trouvait aupres de moi, car je m'etais avance pour ecouter; ce serait la quatrieme qu'il leverait sur ces pauvres diables. Ce compere-la est capable de les faire revolter, pour se donner le plaisir de mitrailler une sedition populaire... --Pourquoi n'allaient-ils plus au cafe?... mon colonel, lui demandais-je. Le colonel me regarda. --Vous arrivez... a ce que je vois, me repondit-il. Eh bien! voila le fait. Ce diable de Rusca ne s'amusait-il pas, le soir, a allumer sa pipe, au cercle, devant ces pauvres gens, avec les billets de florins qu'il leur arrachait le matin!... Il faut que ce soit encore un bien bon peuple, ces Allemands, pour qu'aucun d'eux ne lui ait tire un coup de pistolet... Heureusement, nous partirons demain; nous n'attendions que vous... --Il parait, lui dis-je, que votre general n'est pas commode?... --C'est un excellent militaire... repliqua-t-il, et il entend particulierement la guerre que nous allons faire. Il a ete medecin dans la partie de l'Italie qui avoisine les montagnes du Tyrol, et il en connait les routes, les sentiers, les habitans. Il est d'une bravoure exemplaire; mais c'est bien le plus malicieux animal que j'aie jamais connu. S'il ne brule pas les paysans dans leurs villages, il faudra qu'il soit dans ses bons jours... Le colonel s'eloigna en voyant un officier venir a nous. Je fus assez embarrasse de ma personne en me trouvant seul. Je pensai qu'il n'etait pas convenable que j'allasse voir Rusca au cercle; et, alors, je revins a l'aide-de-camp, qui etait toujours reste immobile sur le seuil de la porte, occupe a fumer son cigare. J'avais toujours rencontre son regard, quand je jetais par hasard les yeux sur lui en causant avec le colonel; et, quoique ce regard me parut aussi railleur que perfide, je le priai d'annoncer a son general ma visite pour la fin de la soiree, objectant la necessite dans laquelle j'etais de prendre quelque chose; car je n'avais rien mange depuis le matin... mais un officier n'est pas aussi heureux que la mule du pape; en campagne, il n'a pas d'heures pour ses repas; il se nourrit comme il peut, et quelquefois pas du tout. Au moment ou j'allais retourner a mon logement, j'entendis une grande rumeur dans le faubourg par lequel j'etais entre. Je demande a un soldat qui me parut en venir la raison de ce tumulte, et il me dit que l'un de mes canonniers en etait cause; alors je fus force de me rendre sur les lieux pour savoir ce qui se passait. Il y avait des attroupemens composes de femmes principalement, qui paraissaient en colere, criaient et parlaient toutes ensemble; c'etait comme dans une basse-cour, quand les poules se mettent a piailler. Au milieu du faubourg, je vis une grande et belle fille autour de laquelle on s'attroupait; quand elle m'apercut, elle fendit la presse et vint a moi. Elle etait furieuse, elle parlait avec une volubilite convulsive; elle avait des couleurs, les bras nus, la gorge haletante, les cheveux en desordre, les yeux enflammes, la peau mate; elle gesticulait avec feu, elle etait superbe; c'est une des plus belles coleres que j'ai vues dans ma vie. La, je sus la cause de cette emeute. Mon fourrier etait loge chez le pere de cette fille; et il parait que, la trouvant a son gout, il avait voulu la cajoler; mais qu'elle s'etait brutalement defendue; alors mon diable de canonnier, un provencal, il se nommait Lobbe, c'etait un petit homme, a cheveux noirs, bien frises, qu'on avait appele dans la compagnie _la Perruque_. La Perruque donc, par vengeance, se faisait servir par le pere et la mere de cette fille; et, comme il etait assis sur un fauteuil tres-eleve, il avait mis chacun de ses pieds sur un escabeau de chaque cote de la table, et, pendant son repas, il avait force la mere et le pere, qui etait un homme a cheveux blancs, de tourner les etoiles de ses eperons. Il dinait gravement, ayant a ses pieds les deux vieillards agenouilles, occupes a faire aller les molettes. Cette fille, ne pouvant pas digerer cet affront, essayait d'ameuter le quartier contre les Francais. Lorsque j'eus compris le sujet de ses plaintes, je m'empressai d'aller au logement de la Perruque, et je le vis en effet assis comme un pacha, regardant les deux vieillards, bons Allemands, qui faisaient consciencieusement aller les eperons. Je n'oublierai jamais le geste de la fille quand, en entrant avec moi, elle me montra ses parens. Elle avait les larmes aux yeux, et me dit d'un son de voix guttural en allemand: --_Sieht!..._ Voyez!... --Allons donc, Lobbe, finissez, dis-je a mon canonnier. Que diable, vous meriteriez d'etre puni... Cela ne se fait pas... Les deux vieillards continuaient toujours. --Mais, mon lieutenant, me dit la Perruque, tenez, regardez-les!... Ca ne les contrarie pas... ca les amuse. Je faillis rire. En ce moment, un gros homme bourgeonne, la face rouge et le nez bulbeux, entra. A l'uniforme, je reconnus le general Rusca. --Bien, bien, canonnier!... s'ecria-t-il. Voila dix florins pour t'encourager a etablir la domination francaise sur ces chiens-la... Et il lui jeta des florins. --Il me semble, mon general, lui dis-je avec fermete, quand nous sortimes, que si vous m'avez entendu, la discipline militaire est compromise. Il m'est fort indifferent, si cela vous plait, que mon fourrier fasse tourner ses molettes, mais puisque je lui avais ordonne de cesser, et qu'il est sous mes ordres... --Ah! dit-il en m'interrompant, tu es sorti de cette ecole ou l'on raisonne?... Je vais t'apprendre a clocher avec les boiteux... --Quels sont vos ordres, lui demandais-je? --Viens les prendre ce soir a huit heures!... Et nous nous quittames. Ce commencement de relations ne promettait rien de bon. A huit heures, apres avoir dine, je me presentai chez le general que je trouvai buvant et fumant en compagnie de son aide-de-camp, du colonel et d'un Allemand qui paraissait etre un personnage de Clagenfurth. Rusca me recut civilement, mais il y avait toujours une teinte d'ironie dans son discours. Il m'invita fort courtoisement a boire et a fumer; je ne bus guere que deux verres de punch et fumai trois cigares. --Demain nous partirons a sept heures, et devrons etre en vue de Brixen dans la journee, il faut entamer ces gens-la vivement. Je me retirai. Le lendemain, je crus m'eveiller a six heures, il etait neuf heures passees. Rusca m'avait sans doute mis quelque drogue dans mon verre, et je fus au desespoir en apprenant qu'il s'etait mis en bataille a six heures du matin, et qu'il avait trois heures de marche en avance. Mon hote, comprenant que j'en voulais a Rusca, me proposa de me donner les moyens d'arriver a Brixen avant lui. La tentative etait audacieuse, car il fallait m'embarquer dans des chemins de traverse ou je pouvais rester; mais, jeune et depite comme je l'etais, je fis mon va-tout. Cependant je ne voulus rien negliger: je communiquai mon entreprise a mes sous-officiers, qui crurent leur honneur aussi bien engage que le mien, nous melames du vin a l'avoine de nos chevaux, et les bons Allemands, apprenant que nous voulions jouer un tour au Rusca, nous fournirent quatre guides charges de nous preserver de tout malheur. Effectivement, Rusca nous trouva reposes et en bataille en avant de Brixen, l'attendant avec insouciance. --Comment, messieurs les b..., vous etes partis avant nous?... dit le general. Vous me paierez cela, lieutenant... ajouta-t-il en me regardant. --Mon general, lui dis-je, vous ne m'avez pas ordonne de vous accompagner; si vous vous en souvenez, votre ordre a ete de regarder Brixen comme le point de notre ralliement. Il ne souffla pas mot; mais je vis qu'il faudrait jouer serre avec ce vieux singe-la. Nous entrames en campagne au-dela de Brixen, j'avoue que je n'avais jamais vu faire la guerre ainsi. Nous battions la campagne en visitant tous les villages, les chemins, les champs. Vous eussiez dit une chasse, les soldats rabattaient les paysans comme du gibier sur la principale route suivie par le general, et quand il s'en trouvait en quantite suffisante, Rusca passait tous ces malheureux en revue, en leur ordonnant de tendre leur main gauche; puis, au seul aspect de la paume de cette main, il faisait signe, remuant la tete, d'en separer certains des autres, et il laissait le reste libre de retourner a leurs affaires: puis aussitot, sans autre forme de proces, il fusillait ceux qu'il avait ainsi tries. La premiere fois que j'assistai a cette singuliere enquete, je priai Rusca de m'expliquer ce mode de proceder. Alors, a quelques pas de l'endroit ou nous etions, il apercut dans un buisson je ne sais quels vestiges, et il le fit cerner. Le buisson fouille, les soldats trouverent dans une espece de trou deux hommes armes de carabines, qui attendaient sans doute que nous fussions passes afin de tuer nos trainards. Avant de les faire fusiller, Rusca me montra leurs mains gauches. Dans ce pays, les chasseurs ont l'habitude de verser la poudre necessaire pour la charge de leurs carabines dans le creux de leurs mains, et la poudre y laisse une empreinte assez difficile a distinguer, mais que l'oeil de Rusca savait y voir avec une grande dexterite. Des l'enfance, il avait observe ce singulier diagnostic, et il lui suffisait de voir les mains des paysans pour deviner s'ils avaient recemment fait le coup de fusil. Le second jour, nous rencontrames un vieillard, septuagenaire au moins, perche sur un arbre et occupe a l'emonder. Rusca le fit descendre et lui examina la main gauche; par malheur, il crut y apercevoir le signe fatal, et, quoique le pauvre homme parut bien innocent, il ordonna de l'attacher a l'affut d'un canon. Ce malheureux fut oblige de suivre, et nous allions au petit trot. De temps en temps il gemissait; les cordes lui enflaient les mains; il se trouva bientot dans un etat pitoyable; ses pieds saignaient; il avait perdu ses sabots, et j'ai vu tomber de grosses larmes de sang de ses yeux. Nos canonniers, qui avaient commence par rire, en eurent compassion, et vraiment il y avait de quoi, a voir ce vieillard en cheveux blancs, traine pendant les dernieres lieues comme un cheval mort. On finit par le jeter sur le canon, et comme il ne pouvait pas parler, il remercia les soldats par un regard a tirer des larmes. Le soir, lorsque nous bivouaquames, je demandai a Rusca ses ordres relativement a ce vieillard. --Fusillez-le... me dit-il. --Mon general, repondis-je, vous etes le maitre de sa vie; mais si je commande a mes canonniers de tuer cet homme, ils me diront que ce n'est pas leur metier... --C'est bon!... repliqua-t-il en m'interrompant. Gardez-le jusqu'a demain matin, et nous verrons... --Je ne me refuserai pas a le garder, dis-je; mais je ne veux pas en repondre. Et je sortis de la maison ou etait Rusca, sans entendre sa replique; mais je sus plus tard qu'il m'avait cruellement menace... En ce moment je partis, malgre tout l'interet que promettait ce debut. La pendule marquait minuit et demi. J'etais pres de Saint-Germain-des-Pres et je demeure a l'Observatoire.--Un jour j'aurai la suite de Rusca; le nom me fait pressentir quelque drame; car je partage, relativement aux noms, la superstition de M. Gautier Shaudy. Je n'aimerais certes pas une demoiselle qui s'appellerait Petronille ou Sacontala, fut-elle jolie... --Ma femme se nomme Rose-Vertu... me dit l'officier de l'Universite qui faisait route avec moi. --Je le crois bien!... repliquai-je; Mlle Mars a nom Hippolyte... Et vous, monsieur? lui demandai-je. --Moi!... Sebastien!... --C'est un martyr... et vous etes sans doute tres-heureux en menage? --Mais oui... Nous etions arrives. Ce fragment de conversation est sincere et veritable. Je puis affirmer que, sauf de legeres inexactitudes, bien pardonnables, et qui n'ont adultere ni le sens ni la pensee, tout ceci a ete dit par des hommes d'un haut merite. N'est-ce pas un probleme interessant a resoudre pour l'art en lui-meme, que de savoir si la nature, textuellement copiee, est belle en elle-meme? Nous avons tous ete fortement emus, un lecteur le sera-t-il?... Nous allons voir la Marguerite de Scheffer; et nous ne faisons pas attention a des creatures qui fourmillent dans les rues de Paris, bien autrement poetiques, belles de misere, belles d'expression, sublimes creations, mais en guenilles... Aujourd'hui nous hesitons entre l'idealisation et la traduction litterale des faits, des hommes, des evenemens. Choisissez... Voici une aventure ou l'art essaie de jouer le naturel. L'OEIL SANS PAUPIERE. _Hallowe'en, Hallowe'en!_ criaient-ils tous, c'est ce soir la nuit sainte, la belle nuit des skelpies[1] et des fairies[2]! Carrick! et toi, Colean, venez-vous? Tous les paysans de Carrick-Border[3] sont la, nos Megs et nos Jeannies y viendront aussi. Nous apporterons de bon whiskey dans des brocs d'etain, de l'ale fumeuse, le parritch[4] savoureux. Le temps est beau; la lune doit briller; camarades, les ruines de Cassilis-Downaus n'auront jamais vu d'assemblee plus joyeuse!" [Note 1: Demons des eaux.] [Note 2: Fees.] [Note 3: Nom de canton.] [Note 4: Pudding d'Ecosse.] Ainsi parlait Jock Muirlaud, fermier, veuf et jeune encore. Il etait, comme la plupart des paysans d'Ecosse, theologien, un peu poete, grand buveur, et cependant fort econome. Murdock, Will Lapraik, Tom Duckat, l'entouraient. La conversation avait lieu pres du village de Cassilis. Vous ne savez sans doute pas ce que c'est que l'Hallowe'en: c'est la nuit des fees; elle a lieu vers le milieu d'aout. Alors on va consulter le sorcier du village; alors tous les esprits follets dansent sur les bruyeres, traversent les champs, a cheval sur les pales rayons de la lune. C'est le carnaval des genies et des gnomes. Alors il n'y a pas de grotte ni de rocher qui n'ait son bal et sa fete, pas de fleur qui ne tressaille sous le souffle d'une sylphide, pas de menagere qui ne ferme soigneusement sa porte, de peur que le spunkie[5] n'enleve le dejeuner du lendemain, et ne sacrifie a ses espiegleries le repas des enfans qui dorment enlaces dans le meme berceau. [Note 5: Lutin.] Telle etait la nuit solennelle, melee de caprice fantastique et d'une secrete terreur, qui allait s'elever sur les collines de Cassilis. Imaginez un terrain montagneux, qui ondule comme une mer, et dont les nombreuses collines se tapissent d'une mousse verte et brillante; au loin, sur un pic escarpe, les murs creneles du chateau detruit, dont la chapelle, privee de sa toiture, s'est conservee presque intacte, et fait jaillir dans l'ether pur ses pilastres minces, sveltes comme des branchages en hiver et depouilles de leur feuillage. La terre est infeconde dans ce canton. Le genet dore y sert de retraite au lievre; la roche parait a nu de distance a distance. L'homme qui ne reconnait un pouvoir supreme que dans la desolation et la terreur regarde ces terrains steriles comme frappes du sceau meme de la Divinite. La bienfaisance feconde et immense du Tres-Haut nous inspire peu de gratitude: c'est son chatiment et sa rigueur que nous adorons. Les spunkies dansaient donc sur le gazon menu de Cassilis, et la lune, qui s'etait levee, paraissait large et rouge a travers le vitrage casse du grand portail de la chapelle. Elle semblait suspendue la comme une grande rosace amarante, sur laquelle se dessinait un debris de trefle de pierre mutile. Les spunkies dansaient. Le spunkie! C'est une tete de femme, blanche comme la neige, avec de longs cheveux ardeus. De belles ailes, draperies soutenues par des fibres minces et elastiques, s'attachent, non pas a l'epaule, mais au bras blanc et mince dont elles suivent le contour. Le spunkie est hermaphrodite; a un visage feminin il joint cette elegance svelte et frele de la premiere adolescence virile. Le spunkie n'a de vetement que ses ailes, tissu fin et delie, souple et serre, impenetrable et leger, comme l'aile de la chauve-souris. Une nuance brunatre, fondue dans une pourpre azuree, chatoie sur cette robe naturelle qui se reploie autour du spunkie en repos, comme les plis de l'etendard autour du baton qui le porte. De longs filamens, qui ressemblent a de l'acier bruni, soutiennent ces longs voiles dont le spunkie se drape; des griffes d'acier en arment l'extremite. Malheur a la menagere qui s'aventure le soir pres du marais ou se tient blotti le spunkie, ou dans la foret qu'il parcourt! La ronde des spunkies commencait sur les bords de la Doon, quand l'assemblee joyeuse, femmes, enfans, jeunes filles, s'en approcha. Les lutins disparurent aussitot. Toutes ces grandes ailes, se deployant a la fois, obscurcissent l'air. Vous eussiez dit une nuee d'oiseaux s'elevant tout a coup du milieu des roseaux bruissans. La clarte de la lune se voila un moment; Muirland et ses compagnons s'arreterent. --J'ai peur! s'ecria une jeune fille. --Bah! reprit le fermier, ce sont des canards sauvages qui s'envolent! --Muirland, lui dit le jeune Colean d'un air de reproche, tu finiras mal; tu ne crois a rien. --Brulons nos noix, cassons nos noisettes, reprit Muirland, sans faire attention a la reprimande de son camarade; asseyons-nous ici, et vidons nos paniers. Voici un beau petit abri; la roche nous couvre; le gazon nous offre un lit douillet. Le grand diable ne me troublerait pas dans mes meditations, qui vont sortir de ces brocs et de ces bouteilles. --Mais les bogillies[6] et les brownillies[7] peuvent nous trouver ici, dit timidement une jeune femme. [Note 6: Esprits des bois.] [Note 7: Esprits des bruyeres.] --Le cranreuch[8] les emporte! interrompit Muirland. Vite, Lapraik, allume ici, pres du roc, un foyer de feuilles mortes et de branchages; nous chaufferons le whiskey; et si les filles veulent savoir quel mari le bon Dieu ou le diable leur reserve, nous avons ici de quoi les satisfaire. Bome Lesley nous a apporte des miroirs, des noisettes, de la graine de lin, des assiettes et du beurre. Lasses[9], n'est-ce pas la tout ce qu'il vous faut pour vos ceremonies? [Note 8: Vent du Nord.] [Note 9: Jeunes filles.] --Oui, oui, repondirent les lasses. --Mais d'abord buvons, reprit le fermier, qui, par son caractere dominateur, sa fortune, son cellier bien garni, son grenier plein de ble et ses connaissances agricoles, avait acquis une certaine autorite dans le canton. Or, mes amis, vous saurez que de tous les pays du monde, celui ou les classes inferieures ont le plus d'instruction et le plus de superstitions a la fois, c'est l'Ecosse. Demandez a Walter Scott, ce sublime paysan ecossais, qui ne doit sa grandeur qu'a cette faculte qu'il a recue de Dieu de representer symboliquement tout le genie national. En Ecosse on croit a tous les gnomes, et on discute, dans les cabanes, des sujets d'abstraite philosophie. La nuit d'Hallowe'en est consacree specialement a la superstition. L'on se reunit alors pour penetrer dans l'avenir. Les rites necessaires pour obtenir ce resultat sont connus et inviolables. Point de religion plus stricte dans ses observances. C'etait surtout cette ceremonie pleine d'interet, ou chacun est a la fois pretre et sorcier, que les habitans de Cassilis regardaient comme le but de leur excursion et le delassement de leur nuit. Cette magie rustique a un charme inexprimable. On s'arrete, pour ainsi dire, sur le point limitrophe de la poesie et de la realite; on communique avec les puissances infernales, sans renier Dieu tout-a-fait; on transmute en objets sacres et magiques les objets les plus vulgaires; on se cree avec un epi de ble et une feuille de saule des esperances et des terreurs. La coutume veut que l'on ne commence les incantations d'Hallowe'en qu'a minuit sonnant, a l'heure ou toute l'atmosphere est envahie par les etres surhumains, et ou non-seulement les spunkies, premiers acteurs du drame, mais tous les bataillons de la feerie ecossaise, viennent s'emparer de leur domaine. Nos paysans, reunis a neuf heures, passerent le temps a boire, a chanter ces vieilles et delicieuses ballades ou leur langage melancolique et naif s'allie si bien a un rhythme saccade, a une melodie qui descend de quarte en quarte par des intervalles bizarres, a un emploi singulier du genre chromatique. Les jeunes filles, avec leurs plaids barioles et leurs robes de serge, d'une admirable proprete; les femmes, le sourire sur les levres; les enfans, ornes de ce beau ruban rouge, noue sur le genou, qui leur sert de jarretieres et de parure; les jeunes gens dont le coeur battait plus vite a l'approche du moment mysterieux ou la destinee allait etre consultee; un ou deux vieillards que l'ale savoureuse rendait a la joie de leurs jeunes ans, formaient un groupe plein d'interet, que Wilkie aurait voulu peindre, et qui aurait fait en Europe les delices de toutes les ames accessibles encore, parmi tant d'emotions febriles, aux delices d'un sentiment vrai et profond. Muirland surtout se livrait tout entier a la gaiete bruyante qui petillait avec la mousse epaisse de la biere, et se communiquait a tous les auditeurs. C'etait un de ces caracteres que la vie ne dompte pas; un de ces hommes d'intelligence vigoureuse qui luttent contre la bise et l'orage. Une jeune fille du canton, qui avait uni sa destinee a celle de Muirland, etait morte en couches apres deux ans de mariage; et Muirland avait jure de ne se remarier jamais. Personne n'ignorait dans le voisinage la cause de la mort de Tuilzie; c'etait la jalousie de Muirland. Tuilzie, delicate enfant, comptait a peine seize annees quand elle epousa le fermier. Elle l'aimait et ne connaissait pas la violence de cette ame, la fureur dont elle pouvait s'animer, le tourment journalier qu'elle pouvait infliger a elle-meme et aux autres. Jock Muirland etait jaloux; la tendresse ingenue de sa jeune compagne ne le rassurait pas. Un jour, au coeur de l'hiver, il lui fit faire un voyage a Edinburgh, pour l'arracher aux seductions pretendues d'un jeune laird qui avait eu la fantaisie de passer la mauvaise saison a sa campagne. Tous les camarades du fermier, et meme le cure, ne lui epargnaient pas les remontrances; il ne repondait rien, si ce n'est qu'il aimait ardemment Tuilzie, et qu'il etait le meilleur juge de ce qui pouvait contribuer au bonheur de son menage. Sous le toit rustique de Jock, il y avait souvent des plaintes, des cris, des sanglots qui retentissaient au dehors; le frere de Tuilzie etait venu representer a son beau-frere que sa conduite etait inexcusable; une querelle vehemente avait ete la suite de cette demarche; la jeune femme deperissait par degres. Enfin le chagrin qui la consumait l'emporta. Muirland tomba dans un profond desespoir, qui dura plusieurs annees; mais, comme tout est passager dans ce monde, il avait, en jurant de rester veuf, oublie peu a peu le souvenir de celle dont il avait ete le bourreau involontaire. Les femmes, qui pendant plusieurs annees l'avaient vu avec horreur, lui avaient enfin pardonne; et la nuit d'Hallowe'en le retrouvait tel qu'il avait ete autrefois, joyeux, caustique, amusant, buvant sec et fecond en excellens contes, en plaisanteries rustiques, en refrains bruyans, qui mettaient en train l'assemblee nocturne et entretenaient sa bonne humeur. On avait deja epuise la plupart des vieilles romances de fondation, quand les douze coups de minuit sonnerent et propagerent au loin l'echo de leurs vibrations. Ils avaient bu largement. Voici venir le moment des superstitions accoutumees. Tout le monde, excepte Muirland, se leva. "Cherchons le kail[10], cherchons le kail s'ecrierent-ils!..." [Note 10: Ces usages sont encore populaires en Ecosse.] Jeunes gens et jeunes filles se repandirent dans les champs, et revinrent tour a tour apportant chacun une racine detachee du sol: c'etait le kail. Il faut deraciner la premiere plante qui se presente sous vos pas; si la racine est droite, votre femme ou votre mari seront bien faits et de bonne grace; si la racine est tortue, vous epouserez une personne contrefaite. S'il reste de la terre suspendue aux filamens, votre menage sera fecond et heureux; si votre racine est polie et mince, vous ne serez pas long-temps en menage. Imaginez les eclats de rire, le tumulte joyeux, les plaisanteries villageoises auxquelles cette recherche conjugale donnait lieu; on se poussait, on se pressait; on comparait les resultats de son investigation; jusqu'aux petits enfans avaient leur kail. "Pauvre Will Haverel! s'ecria Muirlaud, jetant les yeux sur la racine que tenait en main un jeune garcon, ta femme sera tortue; ton kail ressemble a la queue de mon porc." Puis, ils s'assirent en rond, et l'on se mit a experimenter la saveur de chaque racine; une racine amere designe un mechant mari; une racine sucree, un mari imbecile; une racine odorante, un epoux de bonne humeur. A cette grande ceremonie succeda celle du tap-pickle. Les jeunes filles vont, les yeux bandes, cueillir chacune trois epis de ble. Si le grain qui couronne l'epi se trouve manquer a l'un d'entre eux, on ne doute pas que le mari futur de la villageoise n'ait a lui pardonner une faiblesse commise avant l'heure nuptiale. O Nelly! Nelly! tes trois epis etaient a la fois prives de leur tap-pickle, et l'on ne t'epargna pas les railleries. Il est vrai que la veille meme le fause-house, ou grenier de reserve, avait ete temoin d'une causerie bien longue entre toi et Robert Luath. Muirland les regardait sans se meler activement a leurs jeux. "Les noisettes! les noisettes!" s'ecrierent-ils. On tire du panier un sac plein de noisettes, et l'on se rapprocha du feu, que l'on n'avait pas cesse d'entretenir. La lune brillait pure et presque radieuse. Chacun prit sa noisette. Ce charme est celebre et venere. On se distribue par couples; on donne a la noisette que l'on a choisie son propre nom; et l'on place a la fois dans le feu la noisette baptisee du nom de sa fiancee, et la sienne propre. Si les deux noisettes brulent paisiblement cote a cote, l'union sera longue et paisible; si les noisettes eclatent et se separent en brulant, trouble et separation dans le menage. Souvent c'est la jeune fille qui se charge de disposer dans le foyer le double symbole auquel toute son ame s'attache; et quel est son chagrin quand ce divorce s'opere, et que son mari futur s'elance en petillant loin de sa compagne! Une heure sonnait, et les paysans n'etaient point las de consulter leurs oracles mystiques. La terreur et la foi qui se melaient a ces incantations leur pretaient un charme nouveau. Les spunkies recommencaient a se mouvoir au milieu des joncs agites. Les jeunes filles tremblaient. La lune, qui avait monte dans le ciel, se couvrait d'un nuage. On fit la ceremonie du pot de terre, celle de la chandelle soufflee, celle de la pomme, grandes conjurations que je ne devoilerai pas. Willie Maillie, une des plus belles entre ces jeunes filles, plongea trois fois son bras dans l'eau de la Doon, en s'ecriant: "Mon epoux futur, mon mari qui n'es pas encore, ou es-tu? Voici ma main." Trois fois le charme avait ete repete, lorsqu'on l'entendit pousser un grand cri. "Ah! bon Dieu! le spunkie a saisi ma main, s'ecria-t-elle." On s'empressa pres d'elle, et tout le monde fremit, excepte Muirland. Maillie montra sa main tout ensanglantee; les juges des deux sexes, qu'une longue experience rendait habiles dans l'interpretation de ces oracles, convinrent sans hesiter que l'egratignure n'etait pas causee, comme le pretendait Muirland, par les pointes d'un jonc epineux, mais que le bras de la jeune fille portait reellement l'empreinte de la griffe aigue du spunkie. On reconnut aussi d'une seule voix que Maillie etait menacee par cette experience d'avoir plus tard un mari jaloux. Le fermier veuf avait bu, je crois, un peu plus que de raison. "Jaloux! jaloux!" s'ecria-t-il. Il croyait voir dans cette declaration de ses camarades une allusion malveillante a sa propre histoire. "Moi, continua Muirland en vidant un pot d'etain rempli de whiskey qui en couvrait les bords, j'aimerais mieux cent fois epouser le spunkie que de me marier une seconde fois. J'ai su ce que c'etait que de vivre enchaine; autant vaudrait rester emprisonne dans une bouteille fermee hermetiquement, avec un singe, un chat ou le bourreau pour compagnons. J'ai ete jaloux de ma pauvre Tuilzie: j'avais tort peut-etre; mais comment, je vous le demande, n'etre pas jaloux? Quelle est la femme qui ne demande pas une continuelle surveillance? Je ne dormais pas la nuit, je ne la quittais pas pendant le jour entier; je ne fermais pas l'oeil un instant. Les affaires de ma ferme allaient mal; tout deperissait. Tuilzie elle-meme languissait sous mes yeux. A cinq millions de diables le mariage!" Les uns riaient, les autres, scandalises, se taisaient. La derniere et la plus redoutable des incantations restait a essayer: c'est la ceremonie du miroir. On se place, une chandelle a la main, en face d'une petite glace; on souffle trois fois sur le verre, et on l'essuie en repetant trois fois: _Parais, mon mari_, ou: _Parais, ma femme!_ Alors, au-dessus de l'epaule gauche de la personne qui consulte le destin, se montre distinctement une figure qui se reflete dans le miroir; c'est celle de la compagne ou du mari que l'on invoquait. Personne n'osait, apres l'exemple de Maillie, braver encore les puissances surnaturelles. Le miroir et la chandelle etaient la par terre sans que l'on pensat a les mettre en usage. La Doon fremissait dans les roseaux; une longue trainee d'argent, qui tremblait sur ses vagues lointaines, etait aux yeux des villageois la trace etincelante des skelpies ou esprits des eaux; la jument de Muirland, sa petite jument des Highlands, a la queue noire et au blanc poitrail, hennissait de toute sa force, ce qui est toujours signe qu'un mauvais esprit est voisin. Le vent fraichissait; les tiges des joncs balances rendaient un triste et long murmure. Toutes les femmes commencaient a parler du retour; elles avaient d'excellentes raisons, des reprimandes pour leurs maris et leurs freres, des conseils de sante pour leurs peres, et une eloquence de menage a laquelle, helas! nous autres rois de la nature et du monde, nous resistons bien rarement. "Eh bien! qui de vous se presentera devant le miroir?" s'ecria Muirland. On ne repondait pas... "Vous avez bien peu de coeur, continua-t-il. Le souffle du vent vous fait trembler comme le saule. Quant a moi qui ne veux plus prendre de femme, comme vous savez, parce que je veux dormir, et que mes paupieres refusent de se fermer des que je suis mari, il m'est impossible de commencer le charme. C'est ce que vous sentez aussi bien que moi." A la fin, personne ne voulant saisir le miroir, Jock Muirland s'en empara. "Je vais vous donner l'exemple." Alors il prit sans hesiter la glace fatale; la chandelle fut allumee, et il repeta bravement l'incantation. "Parais donc, ma femme," s'ecria Muirland. Aussitot une figure pale, couverte de cheveux d'un blond fauve, se montra sur l'epaule de Muirland. Il tressaillit, se retourna pour s'assurer que l'une des jeunes filles du canton n'etait pas derriere lui pour imiter l'apparition. Mais personne n'avait ose parodier le spectre; et quoique le miroir se fut brise sur la terre en echappant de la main du fermier, toujours au-dessus de son epaule la meme tete blanche, la meme chevelure ardente se presentaient: Muirland pousse un grand cri, et tombe la face contre terre. Vous eussiez vu alors tous les habitans du village fuir ca et la, comme les feuilles enlevees par le vent; il ne resta plus dans cet endroit ou ils s'etaient livres naguere a leurs amusemens rustiques que les debris de la fete, le foyer a demi eteint, les pots et les cruches vides, et Muirland couche sur le gazon. Les spunkies et leurs acolytes revenaient en foule, et l'orage qui se preparait dans l'air melait a leur chant surnaturel ce long sifflement que les Ecossais designent si pittoresquement sous le nom de _Sugh_. Muirland, en se relevant, regarda encore par-dessus son epaule: toujours la meme figure. Elle souriait au paysan, mais ne prononcait pas un mot, et Muirland ne pouvait deviner si cette tete appartenait a un corps humain; car elle ne se montrait a lui que lorsqu'il se detournait. Sa langue se glacait et restait attachee a son palais. Il essaya de lier conversation avec l'etre infernal, et rappela en vain tout son courage; des qu'il apercevait ces traits pales et ces boucles ardentes, il fremissait de tout son corps. Il se mit a fuir, dans l'espoir de se delivrer de son acolyte. Il avait detache sa petite jument blanche et allait mettre le pied a l'etrier, quand il tenta encore une derniere experience. Terreur! toujours cette tete, devenue son inseparable compagne. Elle etait attachee sur son epaule, comme ces tetes isolees dont les sculpteurs gothiques jetaient quelquefois le profil au sommet d'un pilastre ou a l'angle d'un entablement. La pauvre Meg, la jument du fermier, hennissait avec une force terrible; et par des ruades frequentes elle annoncait la part qu'elle prenait a la terreur de son pauvre maitre. Le spunkie (ce devait etre un de ces habitans des joncs de la Doon qui persecutait le fermier), toutes les fois que Muirland se retournait, fixait sur lui deux yeux flamboyans, d'un bleu profond, sur lesquels aucun cil ne dessinait son ombre, et dont nulle paupiere ne voilait l'insupportable clarte. Il piqua des deux; la meme curiosite le poussait toujours a savoir si sa persecutrice etait la; elle ne le quittait pas; en vain lancait-il sa jument au galop, en vain les bruyeres et les montagnes disparaissaient et fuyaient sous les pas de l'animal, Muirland ne savait plus ni quelle route il suivait, ni vers quel but il conduisait la pauvre Meg. Il n'avait qu'une idee, le spunkie, son compagnon de route, ou plutot sa compagne, car cette figure feminine avait toute la malice et toute la delicatesse qui conviennent a une jeune fille de dix-huit ans. La voute du ciel se couvrait de nuees epaisses qui le retrecissaient par degres. Jamais pauvre pecheur ne se trouva lance seul au milieu de la campagne dans une plus satanique obscurite. Le vent soufflait comme s'il eut voulu eveiller les morts; la pluie tombait, emportee diagonalement par la violence de l'orage. Les lueurs rapides de l'eclair disparaissaient, devorees par les nues tenebreuses qui se refermaient sur elles: de longs, profonds et lourds mugissemens en sortaient. Pauvre Muirland! ton bonnet bleu ecossais, bariole de rouge, tomba, et tu n'osas pas te retourner pour le ramasser. La tempete redoublait de fureur; la Doon debordait sur ses rivages; et Muirland, apres avoir galope pendant une heure, reconnut douloureusement qu'il revenait au meme lieu d'ou il etait parti. L'eglise ruinee de Cassilis etait sous ses yeux; on eut dit que l'incendie embrasait les restes de ses vieux pilastres; des flammes jaillissaient de toutes les ouvertures inegales; les sculptures apparaissaient dans toute leur delicatesse sur un fond de clartes lugubres: Meg refusait d'avancer; mais le fermier, dont la raison ne guidait plus les demarches, et qui croyait sentir cette redoutable tete appuyee sur son epaule, enfoncait si vigoureusement son eperon dans les flancs de la pauvre bete qu'elle ceda malgre elle a la violence qu'on lui imposait. "Jock, dit une voix douce, epouse-moi, tu cesseras d'avoir peur." Vous imaginez la profonde terreur du malheureux Muirland. "Epouse-moi," repetait le spunkie. Cependant ils fuyaient vers la cathedrale enflammee. Muirland, arrete dans sa course par les pilastres mutiles et les saints de pierre renverses, mit pied a terre; il avait, pendant cette nuit, bu tant de vin, de biere et d'eau-de-vie, galope si etrangement, eprouve tant de surprise, qu'il finit par s'accoutumer a cet etat d'excitation surnaturelle: notre fermier entra d'un pied ferme dans la nef sans voute d'ou jaillissaient ces feux infernaux. Le spectacle qui le frappa etait nouveau pour lui. Un personnage accroupi au milieu de la nef soutenait, sur son dos courbe, un vase octangulaire ou brulait une flamme verte et rouge. Le maitre-autel etait charge de ses vieux ornemens catholiques. Des demons a la chevelure ardente qui se herissait sur leur tete etaient debout sur l'autel, et tenaient lieu de cierges. Toutes les formes grotesques et infernales que l'imagination du peintre et du poete ont revees se pressaient, couraient, volaient, se balancaient, se trainaient, se contournaient en mille etranges facons. Les stalles des chanoines etaient remplies de personnages graves qui avaient conserve les costumes de leur etat. Mais sur leurs aumusses on voyait se dessiner des mains de squelettes, et de leurs yeux caves aucune clarte n'emanait. Je ne dirai pas, car le langage humain ne peut y atteindre, quel encens on brulait dans cette eglise, ni quelle abominable parodie des saints mysteres y etait jouee par les demons. Quarante de ces lutins, perches sur l'ancienne galerie qui avait soutenu autrefois l'orgue de la cathedrale, tenaient en main des cornemuses ecossaises de dimensions differentes. Un enorme chat noir, assis sur un trone compose d'une douzaine de ces messieurs, donnait la mesure par un miaulement prolonge. La symphonie infernale faisait trembler ce qui restait encore des voutes a demi detruites, et tomber de temps en temps quelques fragmens de pierres ruineuses. Il y avait parmi ce tumulte de jolies skelpies a genoux; vous les eussiez prises pour des vierges charmantes, si la queue demoniaque n'avait pas souleve le coin de leur robe blanche; et plus de cinquante spunkies, les ailes etendues ou repliees, dansant ou en repos. Dans les niches des saints symetriquement rangees autour de la nef etaient des cercueils ouverts, ou le mort, sur son linceul blanc, apparaissait tenant en main le cierge funeraire. Quant aux reliques suspendues au parvis, je ne m'arreterai pas a les decrire. Tous les crimes connus en Ecosse depuis vingt ans avaient concouru a parer l'eglise livree aux demons. Vous y eussiez vu la corde du pendu, le couteau de l'assassin, le debris epouvantable de l'avortement et la trace de l'inceste. Vous y eussiez vu des coeurs de scelerats noircis dans le vice, et des cheveux blancs paternels suspendus encore a la lame du poignard parricide. Muirland s'arreta, se detourna; la figure compagne de sa route n'avait pas quitte son poste. Un des monstres charges du service infernal le prit par la main; il se laissa faire. On le conduisit a l'autel; il suivit son guide. Il etait dompte. Sa force l'avait abandonne. On s'agenouilla, il s'agenouilla; on chanta des hymnes bizarres, il n'ecouta rien; et il resta la, stupefait, petrifie, attendant son sort. Cependant les chants infernaux devenaient plus bruyans; les spunkies charges du corps de ballet tournaient plus rapidement dans leur ronde infernale; les cornemuses criaient, beuglaient, hurlaient et sifflaient avec une vehemence nouvelle. Muirland detourna la tete pour examiner cette fatale epaule sur laquelle un hote incommode avait fait election de domicile. "Ah!" s'ecria-t-il, poussant un long soupir de satisfaction. La tete avait disparu. Mais quand ses regards eblouis et egares se reporterent sur les objets qui l'environnaient, il fut bien etonne de trouver pres de lui, a genoux sur un cercueil, une jeune fille dont le visage etait celui meme du fantome qui l'avait poursuivi. Une petite chemisette ecossaise de fin lin gris descendait a peine jusqu'a mi-cuisse. On apercevait une poitrine charmante, de blanches epaules, sur lesquelles roulaient des cheveux blonds, un sein virginal, dont la legerete du costume relevait toute la beaute. Muirland fut emu; ces formes si gracieuses et si delicates contrastaient avec toutes les hideuses apparitions qui l'entouraient. Le squelette qui parodiait la messe prit de ses doigts crochus la main de Muirland et l'unit a celle de la jeune fille. Muirland crut sentir alors dans l'etreinte de cette bizarre fiancee la froide morsure que le peuple attribue aux griffes d'acier du spunkie. C'en etait trop pour lui; il ferma les yeux et defaillit. A demi vaincu par un evanouissement qu'il combattait, il crut deviner que des mains infernales le replacaient sur la jument fidele qui l'avait attendu a la porte de la cathedrale; mais ses perceptions etaient obscures, ses sensations indistinctes. Une telle nuit, comme on le pense bien, laissa des traces chez notre fermier; il se reveilla comme on se reveille apres une lethargie, et fut fort etonne d'apprendre que depuis quelques jours il avait pris femme, que depuis la nuit d'Hallowe'en il avait fait un voyage dans les montagnes, et qu'il en avait ramene une jeune epouse, laquelle, en effet, se trouvait placee pres de lui dans le lit hereditaire de sa ferme. Il se frotta les yeux et crut qu'il revait, puis il voulut contempler celle qu'il avait choisie sans s'en douter, et qui etait devenue mistriss Muirlaud. C'etait le matin. Qu'elle etait jolie! quelle douce lumiere nageait dans ces regards prolonges! quel eclat dans ces yeux! Cependant Muirland etait frappe de la lueur bizarre qui emanait de ces regards memes. Il s'approcha; chose etrange! sa femme, a ce qu'il pensa du moins, n'avait pas de paupiere; de grands orbes d'un bleu fonce se dessinaient sous l'arc noir d'un sourcil dont la courbe etait admirablement legere. Muirland soupira; le souvenir vague du spunkie, de sa course nocturne et de sa terrible noce dans la cathedrale, se representa tout a coup devant lui. En examinant de plus pres sa nouvelle epouse, il crut observer en elle tous les traits caracteristiques de cet etre surnaturel, modifies seulement et comme adoucis. Les doigts de la jeune femme etaient longs et minces, ses ongles blancs et effiles; sa chevelure