The Project Gutenberg EBook of Les Francais en Amerique pendant la guerre de l'independance des Etats-Unis 1777-1783, by Thomas Balch This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included with this eBook or online at www.gutenberg.net Title: Les Francais en Amerique pendant la guerre de l'independance des Etats-Unis 1777-1783 Author: Thomas Balch Release Date: March 15, 2004 [EBook #11590] Language: French Character set encoding: ASCII *** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LES FRANCAIS EN AMERIQUE *** Credits: Tonya Allen, Renald Levesque and PG Distributed Proofreaders. This file was produced from images generously made available by gallica (Bibliotheque nationale de France) at http://gallica.bnf.fr. LES FRANCAIS EN AMERIQUE PENDANT LA GUERRE DE L'INDEPENDANCE DES ETATS-UNIS 1777-1783 PAR THOMAS BALCH 1872 Cet ouvrage est divise en deux parties: la premiere traite des causes et des origines de la guerre de l'Independance, resume les evenements de cette guerre jusqu'en 1781 et donne une relation complete de l'expedition du corps francais, aux ordres du comte de Rochambeau, jusqu'en 1783. La seconde partie est specialement consacree: 1 deg. A des Notices historiques sur les regiments francais qui passerent en Amerique et qui y servirent; 2 deg. A des Notices biographiques sur les volontaires francais qui se mirent au service du Congres et sur les principaux officiers qui se trouverent aux sieges de Savannah et d'York, ou qui combattirent sur terre et sur mer en faveur de l'independance des Etats-Unis; 3 deg. A plusieurs episodes et details interessants, parmi lesquels se trouve un apercu de la societe americaine de cette epoque, telle qu'elle s'est presentee aux officiers francais qui parlent dans leurs manuscrits et leurs lettres de la vie intime d'un grand nombre d'honorables familles americaines. Je ne livre aujourd'hui au public que la premiere partie de cet ouvrage. Pendant qu'elle etait sous presse, j'ai recu pour la seconde un si grand nombre de communications interessantes, que je me suis trouve dans la necessite de reprendre en sous-oeuvre mon manuscrit termine. J'espere que les personnes qui veulent bien trouver quelque interet dans la lecture de cet ouvrage, ou qui m'ont aide et encourage dans sa preparation, n'auront pas a regretter ce retard. Outre qu'il me permettra d'apporter plus de soin et d'exactitude dans l'enumeration des officiers francais et dans la redaction des Notices qui leur sont consacrees, je me plais a croire qu'il me permettra d'utiliser les renseignements que je pourrais encore recueillir d'ici a quelques mois sur le meme sujet. Je les recevrai toujours avec reconnaissance, et je me reserve de faire connaitre dans la seconde partie les nombreux amis qui m'ont aide ou par des renseignements ou par des conseils. Paris, 18 aout 1870. AVIS DE L'EDITEUR Le livre que nous presentons aujourd'hui au public devait paraitre a la fin de 1870; les tristes evenements qui se sont accomplis en ont seuls retarde l'apparition. Ecrit par un des hommes les plus recommandables des Etats-Unis de l'Amerique du Nord, et mieux place que qui que ce soit pour reunir les documents necessaires, cet ouvrage donne, sur le role que la France a joue pendant la guerre de l'Independance, des apercus nouveaux. On appreciera d'autant plus cet ouvrage que c'est la premiere fois que ce sujet est traite d'une maniere aussi etendue. De l'interessant recit de cette guerre, dont les resultats devaient etre si importants pour l'avenir, ressort surtout un evenement considerable, c'est la solidarite de la France et l'influence que cette participation a eue sur son sort politique; l'etroite union de La Fayette et de Rochambeau avec Washington y a contribue pour beaucoup. En parcourant ce livre, le lecteur se rendra compte du soin extreme que met l'auteur a indiquer les sources auxquelles il a pris ses renseignements. Tous les faits qu'il avance ont ete soigneusement controles. Le chapitre qu'il consacre a l'analyse de ses documents, dont quelques-uns, inedits, sont a l'etat de manuscrit, est des plus instructifs. Afin d'aider a l'intelligence du recit, et de pouvoir suivre chacune des phases de cette lutte, l'auteur, profitant de la situation qu'il occupe dans sa patrie, a dresse, en quelque sorte sur le terrain, une carte donnant minutieusement tous les endroits ou les troupes ont campe. A cause de l'immense etendue sur laquelle se sont accomplis les evenements, cette carte etait utile a tous egards. Nous avons pense qu'il serait agreable a nos lecteurs d'avoir le dessin des assignats que les treize Etats se virent dans la necessite d'emettre afin de soutenir la lutte. Ils en trouveront le fac-simile a la fin du volume. A. S. Janvier 1872. LES FRANCAIS EN AMERIQUE PENDANT LA GUERRE DE L'INDEPENDANCE 1 La guerre que les colonies anglaises d'Amerique soutinrent contre leur metropole vers la fin du siecle dernier n'eut, au point de vue militaire, qu'une importance tres-secondaire. Nous n'y trouvons ni ces troupes nombreuses dont les rencontres sanglantes font date dans l'histoire de l'humanite; ni ces noms retentissants de conquerants ou de guerriers que les generations se transmettent avec un sentiment d'admiration mele de terreur; ni ces elans passionnes, impetueux et destructeurs qui fonderent sur des ruines les empires de l'antiquite ou du moyen age; ni ces manoeuvres grandioses, rapides et savantes qui sont le caractere du genie militaire des temps modernes. La, point de grandes batailles, point de longs sieges, point de faits d'armes extraordinaires ou immediatement decisifs. Pourtant, au point de vue politique, cette lutte, dont j'essaye de rechercher ici les origines et de retracer les peripeties, eut les consequences les plus importantes et les plus imprevues. Ce n'est pas seulement parce que toutes les nations de la vieille Europe prirent une part plus ou moins directe a la guerre de l'independance des Etats-Unis. Si d'un cote, en effet, les princes allemands se laisserent trainer a la remorque de l'Angleterre dans cette lutte, a laquelle les populations semblaient tres-indifferentes en principe,[1] d'autre part la France, l'Espagne, la Hollande, la Suede, la Russie meme, soutinrent les revoltes et s'interesserent a leur triomphe a des degres differents. Les faibles eclats de la fusillade de Lexington eurent aussi de puissants echos sur toutes les mers du globe et jusque dans les colonies anglaises les plus reculees. Mais, je le repete, l'historien impartial ne trouvera guere que des episodes a relater, dans cette periode de huit ans qui s'ecoula entre les premieres reclamations des colons americains et la reconnaissance definitive par l'Angleterre de leur independance. [Note 1: Voir la brochure de Mirabeau. _Avis aux Hessois._ Amsterdam, 1777.] C'est qu'un pareil resultat, obtenu par une nation naissante, representait le triomphe d'idees philosophiques et politiques qui n'avaient encore eu nulle part, jusqu'a cette epoque, droit de cite. C'est que la proclamation des _Droits du peuple et du citoyen_ vint saper dans ses bases le vieil ordre social et monarchique, substituer le regne de la justice a celui de la force dans l'organisation des empires, rappeler aux nations quelles etaient les assises veritables de leur prosperite et de leur grandeur. La reforme religieuse avait suivi de tres-pres la decouverte du nouveau monde. Il semble que cette terre vierge devait etre non-seulement un refuge contre les persecutions, mais une sorte de Terre Promise ou les nouvelles doctrines pourraient s'epanouir dans toute leur splendeur en fondant une puissance, a la fois continentale et maritime, que son developpement rapide et sans precedent devait placer en moins d'un siecle a un rang assez eleve pour contre-balancer la preponderance de l'ancien monde. Il n'est pas douteux que les evenements qui se passerent en Amerique n'aient hate l'avenement de la Revolution francaise. Je suis loin d'affirmer qu'ils en aient ete l'unique cause, et il suffirait pour s'en convaincre de remarquer que les Francais qui combattirent pour la cause des Americains, soit a titre de volontaires, soit comme attaches au corps expeditionnaire aux ordres du comte de Rochambeau, furent pour la plupart, dans leur patrie, les defenseurs les plus devoues de la royaute et les adversaires les plus acharnes des idees liberales et des reformes. Pourtant ces evenements firent une sensation profonde dans la masse de la nation, qui voulut au jour de son triomphe inscrire en tete de ses codes les principes proclames a Philadelphie en 1776. La France prit a cette guerre de l'independance americaine une part des plus actives et des plus glorieuses. Son gouvernement, pousse par l'animosite hereditaire de la nation contre l'Angleterre, domine par l'esprit philosophique en faveur a la cour, mu enfin par son propre interet, excita ou entretint d'abord par ses agents le mecontentement des Anglo-Americains; puis, au moment de la lutte, il les aida de sa diplomatie, de son argent, de ses flottes et de ses soldats. "La France seule fait la guerre pour une idee," a dit son Souverain dans ces dernieres annees. Jamais peut-etre cette ligne de conduite ne fut mise a execution avec autant de desinteressement et de perseverance qu'a l'epoque de l'intervention francaise dans la guerre de l'independance americaine. La politique inauguree par Choiseul fut soutenue par son successeur de Vergennes, au moyen des armees et des flottes de la France, sans egard pour ses finances tres-oberees, au point de susciter dans l'esprit public un mouvement qui ne contribua pas peu a hater la Revolution de 1789. Aussi cette partie de l'histoire, qui appartient aussi bien aux Etats-Unis qu'a la France, offre-t-elle un egal interet pour les deux nations. Les memoires de Washington, ceux de Rochambeau, et les nombreux ouvrages publies sur les Etats-Unis nous disent bien, d'une maniere generale, quels furent les mouvements militaires de l'expedition francaise. On retrouve aussi dans un grand nombre d'auteurs, dont je rappelle plus loin les oeuvres et les noms, les exploits de quelques officiers que leurs convictions ou leur devoir amenerent en Amerique pendant ces evenements. Mais ces recits trop generaux ou ces episodes isoles ne suffisent pas pour donner une idee bien exacte ou bien precise de la part qui doit etre attribuee a chacun. Loin de moi la pensee de refaire ici une fade esquisse historique de cette grande lutte dans laquelle on trouve des problemes politiques des plus serieux et dont les details ont le charme d'un poeme epique. Des ouvrages si nombreux et si savants ont deja ete publies sur ce sujet, si grand est le talent de leurs auteurs, si profond est l'interet qu'ils ont excite en Europe et en Amerique, qu'on peut assurer qu'aucune epoque analogue d'une histoire n'a ete plus soigneusement racontee dans son ensemble, plus minutieusement approfondie dans ses principaux details. Quelle histoire pourrait etre mieux elaboree que celle que M. Bancroft a donnee de son pays? Quel plus beau portrait pourrait-on peindre d'un grand homme que celui que M. Guizot nous a trace de Washington? Ces oeuvres me semblent pourtant offrir une lacune. Le soin que les Americains durent prendre de leur organisation interieure les empecha de se preoccuper de certains details du conflit dont ils etaient si heureusement sortis, principalement pour ce qui avait rapport aux etrangers venus a leur aide, puis rappeles dans leurs foyers par leurs propres preoccupations. Ils n'oublierent pas neanmoins ces allies, dont ils garderent au contraire le plus profond et le plus sympathique souvenir[2]. [Note 2: J'invoque sur ce point les affirmations des Francais eux-memes. Ceux que les orages politiques ou leur desir de s'instruire pousserent dans le nouveau monde: La Rochefoucault (_Voyage dans les Etats-Unis d'Amerique, 1795-97_, par le duc de La Rochefoucault-Liancourt. Paris, iv, 285) et La Fayette, en particulier, se plaisent a reconnaitre l'accueil amical, sinon enthousiaste, qu'ils ont recu aux Etats-Unis. Voir: _La Fayette en Amerique_, par M. Regnault-Varin. Paris, 1832.-- _Souvenirs sur la vie privee du general La Fayette_, par Jules Cloquet. Paris, 1836.--_La Fayette en Amerique_, par A. Levasseur, 2 vol. Paris, 1829.--_Voyage du general La Fayette aux Etats-Unis_. Paris, 1826.--_Histoire du general La Fayette_ (traduction). Paris, 1825. Voir aussi: _Memoires du comte de M***_ (Pontgibaud). Paris, 1828.] Les Francais ne furent pas moins vivement detournes d'un examen attentif des faits et gestes de leurs concitoyens en Amerique par les instantes excitations de leurs discordes intestines. Il en resulte que non-seulement on ne possede pas une histoire bien exacte et bien circonstanciee de l'intervention francaise en Amerique pendant la guerre de l'independance, mais encore que les materiaux d'une pareille histoire font defaut ou ont ete de suite egares. Ainsi on n'a publie jusqu'a ce jour ni les noms des regiments francais avec la liste de leurs officiers, ni la composition des escadres, ni la marche exacte des troupes, ni l'ordre precis des combats, ni les pertes subies. En sorte qu'une monographie de cette curieuse partie de l'histoire de la guerre de l'independance, bien que plusieurs fois tentee, reste encore a ecrire. La lacune que je signale a ete reconnue par bien d'autres avant moi. Mais ils n'ont pas eu la bonne fortune qui m'est echue d'avoir en leur possession des manuscrits inedits ou des documents rares et originaux tels que ceux que je me suis procures et dont je donne ici les titres. Quoique je n'aie pas la pretention d'avoir fait tout ce qu'il y avait a faire sous ce rapport, et que je sois le premier a reconnaitre l'imperfection de mon oeuvre, j'ai l'espoir que mes efforts n'auront pas ete steriles et que j'aurai jete quelque lumiere sur un sujet qui, tout en exigeant de longues recherches, a ete pour moi une source de veritable plaisir. Avant d'en arriver aux evenements qui font plus specialement l'objet de ce travail et pour mieux faire comprendre la politique francaise avant et pendant le conflit, j'ai cru qu'il etait utile de rappeler sommairement au lecteur quelle fut l'origine des colonies anglaises d'Amerique, quelles relations la France entretint avec elles, et quelles circonstances exciterent leur mecontentement et leur firent prendre les armes. Je me suis ensuite fait un devoir de rappeler, en leur rendant la justice qui leur est due, les noms de ces hommes qui, sans autre mobile que leur sympathie pour une noble cause et le sentiment desinteresse de l'honneur, ont partage les dangers, les privations et les souffrances de nos peres, et les ont soutenus dans la defense de nos droits et dans la conquete de notre liberte. Enfin, j'ai l'espoir que ce livre, tout imparfait qu'il soit, sera favorablement accueilli par les Francais et sera considere par eux comme un hommage qui leur est rendu par un descendant de ceux aupres desquels ils ont si genereusement combattu. II La tache que je me suis imposee a ete moins laborieuse dans la verification ou la recherche des faits historiques en general que dans la composition de la liste et des notices biographiques des officiers francais qui prirent part a la guerre de l'independance, soit dans l'armee reguliere, soit comme volontaires au service du Congres, soit enfin sur les flottes qui parurent sur les rivages des Etats-Unis. Le nombre et l'importance des documents inedits ou tres-rares qui ont ete les premiers materiaux de mon travail permettront d'apprecier d'abord tout le parti que j'ai pu en tirer. Mais il m'est impossible de faire connaitre, a cause de leur multiplicite, les sources de toute espece auxquelles j'ai puise, pas plus que je ne puis nommer les nombreuses personnes de toutes conditions qui m'ont fourni des renseignements utiles. Les Revues, les eloges funebres, les collections du _Mercure de France_, les _Annuaires militaires_, ont ete minutieusement et fructueusement examines. Que de brochures et de livres n'ai-je pas du parcourir, souvent dans le seul but de decouvrir un nom nouveau, de verifier une date ou de controler un fait! Que de lettres n'ai-je pas recues, que de revelations n'ai-je pas provoquees, pendant le temps que, toujours preoccupe de mon sujet, je cherchais des renseignements partout ou j'avais l'espoir d'en decouvrir![3] [Note 3: Entre autres je citerai ici deux exemples: M. Michel Chevalier, le savant economiste, en me mettant en relation avec M. Henri Fournel, qui avait ete comme lui un des disciples les plus eminents de Saint-Simon, m'offrit l'occasion de me procurer sur ce celebre reformateur, qui commanda un corps de Francais devant York, l'interessante lettre qu'on trouvera dans les Notices biographiques. M. le marquis de Bouille a bien voulu me soumettre egalement les lettres originales que Washington ecrivit a son grand-pere, a l'occasion de sa nomination dans l'ordre de Cincinnatus.] Souvent une circonstance fortuite me faisait mettre la main sur un livre ignore se rapportant par quelque point inattendu a mon sujet; d'autres fois c'etait une personne que des liens de famille rattachaient a quelque ancien officier de Rochambeau, qui voulait bien me faire part de ses archives particulieres ou de ses souvenirs personnels. Si, dans le courant de mon recit, j'avais du citer toutes ces origines, l'etendue de cet ouvrage aurait ete, sans profit pour le lecteur, augmentee dans une proportion exageree; force m'a donc ete de reserver la mention des sources ou j'ai puise mes renseignements pour les points les plus importants, les moins connus ou les plus susceptibles de soulever la critique. ARCHIVES DE LA GUERRE (France). Il existe a la Societe historique de Pennsylvanie un manuscrit dresse d'apres les archives du ministere de la guerre de France, contenant la liste des officiers du corps expeditionnaire aux ordres de M. de Rochambeau. Ce manuscrit, dont je possede une copie, a ete obtenu grace a l'influence de M. Richard Rush, alors ministre des Etats-Unis a Paris. Mais l'acces de ces archives est tres-difficile. La bienveillante intervention du general Fave, commandant de l'ecole Polytechnique, aupres du marechal Niel, m'a fait obtenir l'autorisation de faire moi-meme de nouvelles recherches. J'ai reussi a me procurer une autre liste, dressee d'apres les dossiers des officiers, differente en quelques parties de la premiere. D'ailleurs ces deux listes sont l'une et l'autre tres-incompletes, non-seulement quant aux noms des officiers, mais aussi quant a leurs notices biographiques. Elles ne font, par exemple, aucune mention du duc de Lauzun ni de sa legion, qui rendit de si importants services au corps expeditionnaire. Les _Annuaires militaires_ de l'epoque sont egalement muets sur ce sujet. ARCHIVES DE LA MARINE (France). S. Exc. M. le Ministre de la marine m'a accorde l'autorisation de parcourir ces archives, et M. Avalle, bibliothecaire a ce ministere, a mis a ma disposition, avec une bienveillance que je me plais a reconnaitre ici, les documents places sous sa direction, et en particulier les _Memoires du comte de Grasse_, inscrits sous les n deg. 15186 et 6397. Mais l'histoire des Campagnes maritimes a ete tres-exactement et tres-completement ecrite par Le Bouchet, de Kerguelen et plusieurs autres plus ou moins connus[4]. Il m'a semble superflu des lors de m'appesantir sur ce meme sujet. JOURNAL DE CLAUDE BLANCHARD, commissaire principal des guerres attache a l'expedition de Rochambeau, comprenant les campagnes de 1780-81-82 et 83[5]. Je dois la communication de ce precieux manuscrit a la bienveillance de M. Maurice La Chesnais, arriere petit-fils de Blanchard. Tout en faisant mon profit des renseignements que je trouvais dans ces pages, ecrites avec une grande exactitude, pour ainsi dire sous L'influence des evenements, j'ai du me contenter de leur faire de courts emprunts, puisqu'elles seront bientot livrees au public par leur possesseur actuel, qui en a donne tout recemment une notice[6]. JOURNAL DU COMTE DE MENONVILLE[7]. [Note 4: _Histoire de la derniere guerre entre la Grande-Bretagne et les Etats-Unis d'Amerique, de 1775 a 1783_, par Julien Odet Le Bouchet. Paris, 1787, in-4 deg.. _Relation des combats et des evenements de la guerre maritime_, par Y.J. Kerguelen, ancien contre-amiral. Paris, 1796.] [Note 5: Voir la _Notice biographique_ que j'ai consacree a l'auteur de ce journal.] [Note 6: Voir _Revue militaire francaise_, 1869.] [Note 7: Voir _Notices biographiques_.] Aucune partie de ce journal n'a ete publiee, et je n'ai trouve nulle part de renseignements imprimes sur l'auteur; mais son petit-fils, chef actuel de la famille, a bien voulu me communiquer des documents et des details importants. Il etait aide-major general de l'armee de Rochambeau (_Blanchard_), mais il fut promu en novembre 1781 au grade de major-general. Ce manuscrit inedit offre aussi le plus grand interet par une exactitude de details bien rare dans les ecrits de ce temps qui me sont parvenus. MEMOIRES DE GEORGES-ARISTIDE-AUBERT DUPETIT-THOUARS, capitaine de vaisseau: manuscrit. Ces memoires sont relatifs a la guerre d'Amerique de 1779 a 1783, et leur auteur les destinait a l'impression. Ils ne contiennent que de faibles lacunes. La _Biographie maritime_, ouvrage que j'ai utilement consulte[8], dit: "Dupetit-Thouars a laisse plusieurs manuscrits, que sa soeur, Mlle Felicite Dupetit-Thouars, a reunis en 3 _volumes in_-8 deg., sous le titre de LETTRES, MEMOIRES ET OPUSCULES d'Aristide DUPETIT-THOUARS, capitaine de vaisseau, enseveli sous les debris du _Tonnant_, au combat d'Aboukir, ouvrage dont nous nous sommes beaucoup aide pour la redaction de cette notice." Or Guerard[9] dit qu'un seul volume fut publie par le frere et la soeur.[10] "Il contient, dit-il, une longue lettre sur la guerre de 1778-83 adressee au commandant Du Lomieu en 1785, ou l'on reconnait le capitaine instruit et avide d'enrichir la science de faits nouveaux." [Note 8: Il porte comme sous-titre: _Notices historiques sur la vie et les campagnes des marins celebres_, par Hennequin, chef de bureau au ministere de la marine, 3 vol. in-8. Paris, Regnault, 1837.] [Note 9: _La France litteraire ou la litterature contemporaine_. Paris, 1842.] [Note 10: Chez Dentu et Arthur Bechard. Paris, 1822, in-8. Livre que je n'ai trouve nulle part.] Le manuscrit que je possede ne se rapporte nullement a cette indication, et renferme des lettres et des renseignements qui me donnent tout lieu de croire qu'il n'a jamais ete publie et qu'il n'est pas de la main du capitaine Dupetit-Thouars lui-meme, malgre l'affirmation de l'expert, M. Chavaray, consignee dans son catalogue et repetee dans la piece qui constate l'authenticite de ce manuscrit. Je pense qu'il a ete dresse sur les notes du capitaine, par son frere le botaniste. Bien que l'histoire des campagnes maritimes ait ete tres-exactement et tres-completement ecrite, comme je l'ai constate plus haut, les memoires de Dupetit-Thouars m'ont fourni d'utiles renseignements sur les mouvements des flottes et aussi de l'armee de terre, en particulier au siege de Savannah. J'ai acquis ce manuscrit chez M. Chavaray, a Paris, le 7 decembre 1869. M. Margry, le savant archiviste du ministere de la marine, qui a bien voulu appeler mon attention sur ce document avant la vente publique pour laquelle il etait annonce, exprime l'opinion qu'il contenait des faits et des informations d'une grande valeur pour les archives de la marine. Journal de mon sejour en Amerique, depuis mon depart de France, en mars 1780, jusqu'au 19 octobre 1781. Manuscrit anonyme inedit. Une copie de ce manuscrit a ete vendue a Paris en 1868, et je dois a l'obligeance de M. Norton, l'acquereur, d'en avoir pu prendre connaissance. Celle que je possede est rectifiee en quelques points et est augmentee de nouveaux documents. Elles ne semblent, du reste, l'une et l'autre que des copies des notes laissees par un aide de camp de Rochambeau; car non-seulement les noms des villes et des rivieres traversees par les troupes francaises y sont defigures au point d'etre meconnaissables; mais meme les noms des officiers de cette armee. Or ceux-ci devaient etre bien connus de l'auteur du manuscrit. Quoi qu'il en soit, il donne des renseignements interessants sur la marche des troupes, sur le siege d'York et sur la societe americaine a cette epoque. Quant au nom de l'auteur, je crois pouvoir affirmer que c'est Cromot-Dubourg, et voici sur quelles raisons repose mon opinion. Les aides de camp de M. de Rochambeau, etaient, au rapport de Blanchard[11], de Dumas[12] et de M. de Rochambeau lui-meme[13]:--De Fersen,--de Damas,--Charles de Lameth,--de Closen,--Collot,--Mathieu Dumas,--de Lauberdieres,--de Vauban,--de Charius,--les freres Berthier,--Cromot-Dubourg. La lecture du journal dont il s'agit nous apprend que son auteur passa en Amerique sur la fregate _la Concorde_[14]. Cette fregate portait le nouveau chef de l'escadre francaise, M. de Barras, le vicomte de Rochambeau[15] et M. d'Alpheran, lieutenant de vaisseau[16]. Je n'ai pu trouver aucune trace de la liste des passagers de la _Concorde_, ni dans les archives de la Guerre, ni dans celles de la Marine, ni dans aucun des nombreux ouvrages que j'ai consultes. J'observe de plus par la lecture de ce manuscrit que son auteur etait jeune, age de vingt-cinq a trente ans _et qu'il n'avait pas encore assiste a une seule action, ni entendu de coups de feu_. [Note 11: Manuscrit journal.] [Note 12: _Souvenirs_, publies par son fils. Paris, 1839, I, 25, 70.] [Note 13: _Memoires de Rochambeau_, 2 vol. Paris, 1809.] [Note 14: Partis de Brest le 26 mars 1780. _Mercure de France_.] [Note 15: Tous les memoires s'accordent sur ces deux noms.] [Note 16: Journal de Blanchard.] Ces indications me permettent d'eliminer de suite de ma liste: MM. de Fersen, de Damas, de Lameth, de Closen, Mathieu Dumas, de Lauberdieres, de Vauban, Collot et de Charlus. Ces officiers vinrent en effet en Amerique avec M. de Rochambeau sur l'escadre aux ordres de M. de Ternay. Leurs noms sont cites parmi ceux des passagers par Blanchard, dans son journal et par Mathieu Dumas. De plus, ils avaient tous servi et _avaient vu le feu_ pendant la guerre de Sept Ans ou en Corse[17]. [Note 17: Voir les _Notices biographiques_.] Enfin, si quelques-uns ne rentrent pas dans l'une ou l'autre de ces categories, ils sont cites par l'auteur du manuscrit chaque fois qu'ils se trouvent charges de quelques fonctions relatives a leur emploi; et, comme cet auteur parle toujours a la premiere personne, il n'est pas possible de le confondre avec l'un d'eux. On pourrait croire que mon anonyme est le vicomte de Rochambeau lui-meme, qui avait ete passager de la _Concorde_ et auquel on donne aussi dans quelques ouvrages la qualite d'aide de camp de son pere. Mais cette hypothese doit etre rejetee de suite, car le vicomte de Rochambeau avait servi en Allemagne et en Corse, et d'ailleurs le ton general du journal ne s'accorde en aucun point avec la parente de son auteur et du general en chef. Enfin le vicomte de Rochambeau a tenu devant York, au recit de Dumas, une conduite qui n'est pas relatee dans ce manuscrit. Il reste a examiner les noms de Berthier et de Cromot-Dubourg. J'ai opine quelque temps pour le premier nom. Le futur marechal de France, ami de Napoleon, fit en effet ses premieres armes en Amerique. Il n'y passa pas sur l'escadre aux ordres de M. de Ternay; et comme le nom de Cromot-Dubourg ne se trouve cite ni dans les _Memoires de Rochambeau_ ni dans ceux de Dumas[18], et qu'au contraire je trouve dans ces ouvrages que les freres Berthier vinrent plus tard et furent adjoints a l'etat-major, j'avais cru que c'etait par erreur que M. de Rochambeau ajoutait, "_le 30 septembre 1780, avec M. de Choiseul_." Il y avait bien la en effet une erreur, car le 30 septembre 1780, c'est M. de _Choisy_ et non de _Choiseul_ qui arriva de Saint-Domingue a New-Port sur la _Gentille_, avec neuf autres officiers. Mais la lecture du _Journal_ de Blanchard me convainquit de l'exactitude des faits enonces dans les _Memoires_ de Rochambeau. G. de Deux-Ponts[19] reporte aussi au 30 septembre l'arrivee de la _Gentille_ avec neuf officiers, parmi lesquels il cite M. de Choisy et M. de Thuillieres, capitaine du regiment de Deux-Ponts. [Note 18: Voir _Souvenirs du lieut.-gen. comte Mathieu Dumas_, publies par son fils, 3 vol. Paris, 1839.] [Note 19: _Mes Campagnes en Amerique_, page 19.] En presence de la concordance des versions de M. de Rochambeau et de Blanchard relatives a l'arrivee des freres Berthier, par la _Gentille_, le 30 septembre, je n'avais plus a hesiter. L'aine des freres ne pouvait etre l'auteur du manuscrit, et le second etait a peine age de dix-sept ans. En outre, nulle part dans ce journal, l'aide de camp dont nous cherchons le nom ne fait mention d'un frere qui l'accompagnerait. Quant a Cromot-Dubourg, c'est le seul dont la situation reponde a toutes les conditions dans lesquelles doit etre place mon personnage. En se reportant aux notes que m'ont fournies les archives du ministere de la guerre, je trouve qu'il faisait ses premieres armes et qu'il rejoignit l'armee en Amerique. Son nom ne se trouve pas cite dans le manuscrit, ce qui se comprend, si les notes originales etaient redigees par lui-meme. Enfin Blanchard, apres avoir donne la liste des aides de camp de M. de Rochambeau, sauf Collot, dont il ne parle pas du tout, mais qui n'etait plus jeune et qui, au rapport de Dumas, partit des le debut, Blanchard ajoute: "M. Cromot-Dubourg, qui arriva peu de temps apres nous, fut aussi aide de camp de M. de Rochambeau[20]." RELATION DU PRINCE DE BROGLIE. Copie d'un manuscrit inedit[21]. Elle m'a ete fournie par M. Bancroft, l'historien bien connu de sa patrie, ambassadeur des Etats-Unis a Berlin. Grace a la bienveillance de M. Guizot, j'ai trouve que quelques parties de cette relation avaient ete imprimees[22]. Neanmoins, par une comparaison attentive, j'ai pu me convaincre que les deux relations n'avaient de communs que quelques passages. Certains morceaux importants du manuscrit de M. Bancroft n'existent pas dans la relation imprimee, tandis que celle-ci contient de longs paragraphes que je ne possedais pas. En retablissant ces omissions dans ma copie, je l'ai rendue aussi complete que possible. [Note 20: Ce manuscrit est indique dans le cours de cet ouvrage: M. An. (Manuscrit anonyme.)] [Note 21: Voir _Notices biographiques_: BROGLIE.] [Note 22: V. _Revue francaise_. Paris, juillet 1828. Dans mon exemplaire l'article est attribue, au crayon, au duc de Broglie.] Bien que le prince de Broglie ne soit passe en Amerique qu'en 1782, avec le comte de Segur, et apres la partie la plus utile et la plus importante de l'expedition, les renseignements qu'il fournit sur l'etat de la societe americaine a cette epoque meritent d'etre cites. Je dois ajouter que ces notes ont une grande analogie et sont quelquefois presque identiques avec celles de M. de Segur[23]. J'en ai extrait les passages les plus interessants. [Note 23: _Memoires du comte de Segur_, 3 vol. Paris, 1842.] JOURNAL D'UN SOLDAT. Manuscrit anonyme et inedit. L'auteur, probablement un soldat allemand, donne en mauvais francais un recit assez ecourte du siege d'York et de la marche des troupes pendant leur retour vers Boston. Je n'ai trouve d'autres renseignements sur le meme sujet que dans le _Journal_ de Blanchard. Ces pages inedites font partie de la collection du general George B. Mac-Clellan, ancien commandant en chef de l'armee des Etats-Unis, qui a bien voulu me les communiquer. MEMOIRE ADRESSE PAR CHOISEUL A LOUIS XV sur sa gestion des affaires et sur sa politique apres la cession du Canada a l'Angleterre. Une circonstance fortuite m'a mis a meme de connaitre des extraits de ce curieux document, dont l'original n'a pas ete imprime. Les plus importants passages de ce memoire ont ete cites dans un article de la _Revue francaise_[24]. Mon exemplaire de cette publication porte les noms des auteurs ajoutes au crayon, par un ancien possesseur, et ce savant inconnu donne M. de Barante comme l'auteur de l'article dont il s'agit. Cela me semble tres-probable, parce que M. Bancroft, en parlant de ce manuscrit dans son histoire, dit qu'il en doit la communication verbale a M. de Barante[25]. [Note 24: Juillet 1828.] [Note 25: Voir _Hist. des Etats-Unis_, IV, 240 note.] MEMOIRES DE COMTE DE M***[26]. Paris, 1828. Ce livre, tres-rare et tres-peu connu, a exerce ma perspicacite pour decouvrir le nom veritable de son auteur, qui se presente comme engage volontaire dans les rangs des Americains et aide de camp de La Fayette. Des considerations qu'il serait superflu de developper ne me laissaient plus guere de doutes sur le nom de Pontgibaud, plus tard comte de More-Chaulnes, lorsque M. le comte de Pontgibaud, arriere-petit-neveu de l'auteur, et aujourd'hui seul representant de cette famille, m'a confirme dans l'opinion que je m'etais formee, par une lettre qui est elle-meme un document utile[27]. [Note 26: Cet ouvrage est cite dans mon travail comme etant de Pontgibaud.] [Note 27: Voir les _Notices biographiques_.] Ces memoires, ecrits avec l'_humour_ et presque le style d'une nouvelle de Sterne, ne sont pas seulement curieux par ce qui a rapport a la guerre de 1777 a 1782, mais aussi parce que l'auteur, emigre de France a Hambourg en 1793, ayant appris que le Congres americain payait l'arrerage de solde du aux officiers qui avaient ete a son service, retourna aux Etat-Unis vers cette epoque, et qu'il fait un tableau aussi caustique qu'interessant de la situation et du caractere de ceux de ses compatriotes qu'il trouva sur le continent americain, ou les evenements politiques les avaient forces a chercher un refuge. L'exemplaire dont je me suis servi m'a ete prete par M. Edouard Laboulaye, de l'Institut, a qui je dois beaucoup de reconnaissance pour les utiles indications qu'il m'a fournies avec le plus gracieux empressement. MES CAMPAGNES EN AMERIQUE (1780-81), par le comte Guillaume de Deux-Ponts. Ces interessants memoires ont ete publies en 1868, a Boston, par les soins de M. Samuel A. Green, et tires a trois cents exemplaires. MEMOIRES DE LAUZUN (manuscrit). Trois editions de ces memoires ont ete publiees jusqu'a ce jour, et je les range parmi les livres connus qu'il etait de mon devoir de relire et de consulter. Le manuscrit que j'ai acquis a ete probablement ecrit du vivant de l'auteur. Il m'a ete tres-utile, bien que je me sois servi de l'edition si soigneusement annotee par M. Louis Lacour[28]. [Note 28: Paris, 1859.] LOYALIST LETTERS, ou collection de lettres ecrites par des Americains restes fideles a la cause du Roi (1774-1779). J'avais eu, il y a quelques annees, l'intention de faire imprimer ces lettres a un petit nombre d'exemplaires; mais les faits auxquels elles ont trait sont trop rapproches de nous pour que les parents des signataires puissent rester indifferents a leur publication. Il m'a paru convenable d'obtenir auparavant l'agrement des personnes dont le nom aurait ete rappele, et je m'abstiendrai jusqu'a une epoque plus opportune. M. Bancroft, a qui j'ai communique ces lettres, a augmente ma collection des copies de quelques autres qu'il a en sa possession. PAPERS RELATING TO THE MARYLAND LINE Ces papiers ont ete imprimes par mes soins a Philadelphie en 1857. Ils ont ete tires a cent cinquante exemplaires pour la _Seventy-Six Society._ Plusieurs des pieces de ce recueil concernent les operations militaires en Virginie. LA CARTE ajoutee a ce travail a ete dressee, en principe, d'apres celle qui se trouve a la fin du premier volume de l'ouvrage de Soules[29]. J'ai vu aussi un autre exemplaire de la carte de Soules aux archives de la Guerre, annote par un archiviste. Mais cette carte contient certaines erreurs que j'ai corrigees d'apres les cartes du manuscrit que j'attribue a Cromot-Dubourg et d'apres des cartes americaines. [Note 29: _Histoire des troubles de l'Amerique anglaise,_ ecrite d'apres les Memoires les plus authentiques, par Francois Soules, 4 vol. Paris, 1787. Les passages qui touchent l'expedition de Rochambeau semblent etre ecrits sous la dictee du general lui-meme, car l'identite des expressions des deux livres est tres-frappante.] III Les premieres tentatives de colonisation sur le territoire occupe par les Etats-Unis, au commencement de la guerre, furent faites par des Francais de la religion reformee, a l'instigation du celebre amiral Coligny. Celui-ci obtint en 1562, du roi Charles IX, l'autorisation de faire equiper des navires qui, sous la conduite de Jean Ribaud, vinrent aborder a l'embouchure de la riviere appelee encore aujourd'hui Port-Royal. Non loin de la fut construit par ces premiers emigres le fort Charles, ainsi nomme en l'honneur du roi de France; la contree elle-meme recut en meme temps le nom de Caroline, qu'elle a conserve. Mais cette tentative n'eut pas plus de succes qu'une seconde, dirigee sous le meme patronage, par Rene de Laudonniere, l'annee suivante. La misere, le fanatisme des Espagnols et l'hostilite des Indiens eurent bientot raison du courage de la petite troupe de Francais isolee sur cette terre nouvelle. Les Espagnols, sous la conduite de Pedro Melendez, vinrent attaquer la colonie protestante etablie a l'embouchure du fleuve Saint-Jean et en massacrerent tous les habitants. Indigne d'un tel acte de barbarie, un gentilhomme de Mont-de-Marsan, Dominique de Gourgues, digne precurseur de La Fayette, equipe a ses frais trois navires en 1567, les fait monter par deux cents hommes, et vient exercer de sanglantes represailles sur les soldats de Melendez. Cette vengeance fut cependant sterile dans ses resultats, et les persecutions dont son auteur fut l'objet a son retour en France furent le seul fruit qu'il recueillit de son patriotisme. C'est aux Anglais qu'il etait reserve de creer en Amerique des etablissements florissants. En 1584 Walter Raleigh fonda la colonie de la Virginie, ainsi nommee en l'honneur de la reine Elisabeth. Le roi Jacques Ier partagea ensuite tout le territoire compris entre le 34e et le 45e degre de latitude, entre deux compagnies dites de Londres et de Plymouth, qui esperaient decouvrir la comme au Mexique des mines d'or et d'argent. La peche de la morue au nord et la culture du tabac au sud dedommagerent ces premiers colons de leur deception. La fertilite du sol en attira de nouveaux, tandis que les evenements politiques en Angleterre favorisaient l'emigration vers d'autres points. En 1620, des puritains, fuyant la mere patrie, vinrent s'etablir au cap Cod, aupres de l'endroit ou s'eleva, quelques annees plus tard, la ville de Boston. En meme temps qu'ils prenaient possession des Bermudes et d'une partie des Antilles, les Anglais fondaient les colonies connues depuis sous le nom de Nouvelle-Angleterre. Sous Cromwell, ils enlevaient aux Espagnols la Jamaique et aux Hollandais le territoire dont ils firent les trois provinces de New-York, de New-Jersey et de Delaware (1674). Charles II donna la Caroline, plus tard partagee en deux provinces, a plusieurs lords anglais, et ceda de meme a William Penn le territoire qu'il appela de son nom Pensylvanie (1682). La Nouvelle-Ecosse, Terre-Neuve et la baie d'Hudson furent occupes en 1713, a la suite du traite d'Utrecht, qui enlevait ces contrees aux Francais; enfin la Georgie recevait en 1733 ses premiers etablissements. Toutes ces colonies se developperent avec une telle rapidite qu'a l'epoque de la guerre de l'Independance, c'est-a-dire apres un peu plus d'un siecle, elles comptaient plus de deux millions d'habitants. Mais, composees d'elements tres-divers et dont nous etudierons bientot la nature, fondees a des epoques differentes et sous des influences variables, elles etaient loin d'avoir une population homogene et une organisation uniforme. Ainsi, tandis que le Maryland, la Virginie, les Carolines et la Georgie, au sud, etaient administrees par une aristocratie puissante, maitresse de vastes domaines qu'elle faisait exploiter par des esclaves et qu'elle transmettait suivant les coutumes anglaises, au nord, la Nouvelle-Angleterre possedait l'egalite civile la plus parfaite et etait regie par des constitutions tout a fait democratiques. Mais toutes ces colonies avaient les institutions politiques fondamentales de l'Angleterre, et exercaient par des representants nommes a l'election les pouvoirs legislatifs. Toutes aussi etaient divisees en communes, qui formaient le comte; en comtes, qui formaient l'Etat. Les communes decidaient librement de leurs affaires locales, et les comtes nommaient des representants aux assemblees generales des Etats. La Virginie, New-York, les Carolines, la Georgie, New-Hampshire et New-Jersey recevaient bien des gouverneurs nommes par le roi; mais ceux-ci ne possedaient que le pouvoir executif: les colonies exercaient toujours le droit de se taxer elles-memes. C'est librement et sur la demande des gouverneurs qu'elles votaient les subsides necessaires a la mere patrie, et il faut reconnaitre qu'elles lui payaient un lourd tribut. Outre les subsides extraordinaires les colons payaient en effet un impot sur le revenu; tous les offices, toutes les professions, tous les commerces etaient soumis a des contributions proportionnees aux gains presumes. Le vin, le rhum et les liqueurs etaient taxes au profit de la metropole qui recevait aussi des proprietaires un droit de dix livres sterling par tete de negre introduite dans les colonies. L'Angleterre tirait enfin des profits plus considerables encore du monopole qu'elle s'etait reserve d'approvisionner les colonies de tous les objets manufactures. Les Americains supportaient sans se plaindre, sans y songer meme, ces lourdes charges. La fertilite de leur sol et le prodigieux essor de leur commerce leur permettaient de racheter ainsi, au profit de la mere patrie, les libertes et les privileges dont ils etaient jaloux et fiers. Mais l'avidite de l'Angleterre, jointe a une aveugle obstination, vint brusquement tarir cette abondante source de revenus[30]. [Note 30: Edward Shippen, juge a Lancaster, ecrit au colonel Burd, sous la date du 28 juin 1774: "Les negociants anglais nous regardent comme leurs esclaves, n'ayant pas plus de consideration pour nous que n'en ont pour leurs negres, sur leurs plantations des iles occidentales, les _soixante-dix riches creoles_ qui se sont achete des sieges au Parlement. "Il est de notre devoir de travailler pour eux,--les negociants,--et, tandis que nous, leurs serviteurs, blancs et noirs, leur envoyons de l'or et de l'argent, et que les creoles leur envoient des alcools, du sucre et des melasses, etc., tant que nous fournissons, dis-je, les douceurs a ces gens, de facon a ce qu'ils s'amusent et se prelassent en voiture, ils sont satisfaits."] Deja, sous Cromwell, la suppression de la liberte commerciale et l'etablissement d'un monopole pour le commerce anglais avaient excite des mecontentements. Les lois restrictives du Protecteur ne furent meme jamais bien observees, et l'Etat de Massachusets osa repondre aux ministres de Charles II: "Le roi peut etendre nos libertes, mais non les restreindre [31]." A l'epoque ou se termina la guerre de Sept-Ans, l'Angleterre, qui en avait tire politiquement de grands avantages, vit sa dette considerablement accrue: elle etait d'environ deux milliards et demi et exigeait un interet annuel considerable. Pour faire face a une situation aussi critique, sous le ministere de George Grenville, le Parlement se crut en droit de prendre une mesure que Walpole avait repoussee en 1739. Il etablit pour les colonies, et sans les consulter, un impot qui forcait les Americains a employer dans tous les actes un papier vendu fort cher a Londres (1765). [Note 31: En 1638, cet Etat avait deja l'imprimerie, un college de hautes etudes, des ecoles primaires par reunion de 50 feux et une ecole de grammaire dans chaque bourg de 100 feux.--La Pensylvanie, fondee en 1682, organisait les ecoles des 1685.] Deja mecontentes de certaines resolutions prises par le Parlement, l'annee precedente, pour grever de taxes le commerce americain, devenu libre avec les Antilles francaises, et pour limiter les payements en papier-monnaie, les colonies ne se continrent plus a cette nouvelle. Elles considererent l'acte du timbre comme une atteinte audacieuse portee a leurs droits et un commencement de servitude si elles ne resistaient. Apres des mouvements populaires tumultueux et des deliberations legales, elles se deciderent a refuser l'emploi du papier timbre, chasserent les employes charges de le vendre et brulerent leurs provisions. Les journaux americains, deja tres-nombreux, publierent qu'il fallait _s'unir ou succomber_. Un congres compose de deputes de toutes les colonies s'assembla le 7 octobre 1765 a New-York et, dans une petition energique se declara resolu, tout en restant fidele a la couronne, a defendre jusqu'au bout ses libertes. Les Americains s'engagerent en meme temps a se passer des marchandises anglaises, et une _ligue de non-importation_, bien concue et bien executee, rompit commercialement les relations avec l'Angleterre. La metropole dut ceder. Mais elle ne renonca pas toutefois aux droits exorbitants qu'elle s'etait attribues de prendre de semblables mesures. Elle s'obstina a pretendre que le pouvoir legislatif du Parlement s'etendait sur toutes les parties du territoire britannique. C'est en vertu de ce principe que, dans l'ete de 1769, le gouvernement anglais mit un droit nouveau sur le verre, le papier, les couleurs, le cuir et le the. Les colons, alleguant de leur cote le grand principe de la constitution anglaise, que nul citoyen n'est tenu de se soumettre aux impots qui n'ont pas ete votes par ses representants, refuserent de payer ces nouveaux droits. Partout on s'imposa des privations. On renonca a prendre du the, on se vetit grossierement. On refusa les objets de commerce de provenance anglaise et l'on ne consomma que les produits de l'industrie americaine qui venait de naitre. Lord North, devant cette resistance, proposa de revoquer les nouvelles taxes, en ne maintenant que celle du the. Cette demi-concession ne satisfit personne. Philadelphie et New-York refuserent de recevoir les caisses de the que leur expediait la Compagnie des Indes. Boston les jeta a la mer. Le gouvernement anglais voulut ruiner cette derniere ville. Le general Gage vint s'y etablir, pendant qu'une flotte la bloquait. En meme temps on levait en Angleterre une armee veritable pour reduire les colonies a l'obeissance. L'indignation fut au comble en Amerique. Toutes les colonies resolurent de sauver Boston, et la Virginie se mit a la tete de ce mouvement. Pendant qu'un armee de volontaires accourait s'opposer aux mouvements du general Gage un congres general s'assemblait a Philadelphie, capitale la plus centrale des colonies, le 5 septembre 1774. Il etait compose de cinquante-cinq membres choisis parmi les hommes les plus habiles et les plus respectes des treize colonies. La on decida qu'il fallait soutenir Boston et lui venir en aide par des troupes et de l'argent, et l'on publia cette fameuse _declaration des droits_ que revendiquaient tous les colons en vertu des lois de la nature, de la constitution britannique et des chartes concedees. Cette declaration solennelle fut suivie d'une proclamation a toutes les colonies et d'une petition au roi George III, qui resta inutile comme les precedentes. Comme l'avait prevu William Pitt, qui s'etait efforce de concilier l'integrite de la monarchie britannique avec la liberte des colonies americaines, la guerre eclata. IV Tels sont les faits purement materiels qui precederent la rupture des colonies anglaises d'Amerique avec la Grande-Bretagne et les actes qui provoquerent les premieres hostilites. Un soulevement aussi general, aussi spontane, aussi irresistible que celui qui aboutit a la _declaration des droits du citoyen_ et a la constitution de la republique des Etats-Unis ne saurait pourtant trouver son explication dans ce seul fait de l'etablissement d'un nouvel impot. C'est dans l'esprit meme de la population atteinte dans ses libertes, dans ses aspirations, ses traditions et ses croyances qu'il faut rechercher les germes de la revolution qui allait eclater. Les grands bouleversements qui, dans le cours de l'histoire des peuples, ont change le sort des nations et transforme les empires, ont toujours ete le resultat logique, inevitable, d'influences morales qui, persistant pendant des annees, des siecles meme, n'attendaient qu'une circonstance favorable pour affirmer leur domination et constater leur puissance. Nulle part plus que dans l'Amerique du Nord ces influences morales ne pourraient etre evoquees par l'historien, et je me propose d'en etudier ici l'origine, d'en suivre le developpement et d'en recueillir les nombreuses manifestations. J'ai dit que les premieres tentatives de colonisation sur les rives du fleuve Saint-Jean furent faites par des protestants francais. Elle n'eurent d'abord aucun succes. Mais du jour ou les huguenots envoyes par Coligny eurent mis le pied sur le sol du nouveau monde, il semble qu'ils en aient pris possession au nom de la liberte de conscience et de la liberte politique. Avant l'ere chretienne, c'etaient les differences d'origine, de moeurs et d'interets qui etaient les causes des guerres; jamais les croyances religieuses. Si l'homme qui sacrifiait a Jupiter Capitolin sur les bords du Tibre voulait soumettre l'Egyptien ou le Gaulois, ce n'etait pas parce que ce dernier adorait Osiris ou Teutates, mais uniquement dans un esprit de conquete. Depuis l'introduction du christianisme parmi les hommes, les guerres de religion furent au contraire les plus longues et les plus cruelles. C'est au nom d'un Dieu de paix et de charite que furent livrees les luttes fratricides les plus passionnees et que les executions les plus horribles furent commises. C'est en prechant une doctrine dont la base etait l'egalite des hommes et l'amour du prochain que s'entre-dechirerent des nations qui s'etaient developpees a l'ombre de la Croix et avaient atteint le plus haut degre de civilisation. Comment les successeurs des apotres, les disciples du Christ, oubliant que les supplices des martyrs avaient hate a l'origine le triomphe de leurs croyances, firent-ils couler si abondamment le sang de leurs freres, et esperaient-ils les ramener ainsi de leurs pretendues erreurs? C'est que la doctrine chretienne fut detournee de sa voie, que ses preceptes furent meconnus. Embrassee avec enthousiasme par le peuple, surtout par les pauvres et les desherites de ce monde, auxquels elle donnait l'esperance, elle devint bientot entre les mains des souverains et des puissants un instrument de politique, une arme de tyrannie. Alors l'esprit de l'Evangile fut oublie et fit place a un fanatisme grossier dans les populations ignorantes; une intolerance barbare fut seule capable de masquer les abus et les desordres qui avaient souille la purete de l'Eglise primitive et denature les preceptes de ses Peres. Les legislateurs et les ecrivains de l'antiquite n'ont jamais admis que l'Etat eut des droits et des interets independants ou separes de ceux du peuple. C'est lorsque la republique fut tombee, a Rome, sous le despotisme militaire, et que le peuple, ecrase par l'aristocratie, abatardi par l'infusion du sang barbare, eut perdu toute energie que s'etablit un droit nouveau, inconnu jusque la. L'empire n'admit plus pour guide que la volonte du chef. Il ne devait rendre compte de ses actes qu'aux dieux, quand on ne le considerait pas lui-meme comme un dieu. Le christianisme trouva cette doctrine en vigueur, et elle fut transmise aux generations suivantes par les jurisconsultes et les ecrivains ecclesiastiques. L'Eglise l'adopta dans son organisation et l'imposa aux peuples barbares qui vinrent s'etablir sur les debris de l'empire romain. Le moyen age fut le triomphe absolu de ce systeme de gouvernement. _E Deo rex, e rege lex_, telle etait la devise sous laquelle devaient s'incliner les peuples et qui placait le pape au sommet de l'organisation sociale en lui conferant le droit de nommer ou de deposer les souverains. Des que l'etude des philosophes anciens dissipa les tenebres de l'ignorance, l'esprit de curiosite et d'examen se porta sur tous les sujets, et l'on commenca a mettre en question l'infaillibilite du pape et des souverains. On trouva meme que les Peres de l'Eglise etaient loin d'avoir proclame la doctrine sur laquelle se fondait le droit nouveau. Saint Paul avait enseigne que l'individu devait prendre pour guide de sa conduite la conscience. Saint Augustin, donnant un sens plus large a cette doctrine, disait que les peuples comme les individus etaient responsables de leurs actes devant Dieu. Et saint Bernard s'ecriait: "Qui me donnera, avant que de mourir, que je voie l'Eglise de Dieu comme elle etait dans les premiers jours!" Dans les conciles de Vienne, de Pise, de Bale, on reconnaissait la necessite de reformer l'Eglise _dans le chef et dans les membres_. Telle etait aussi l'opinion des plus celebres docteurs, de Gerson et de Pierre d'Ailly par exemple. Les Augustins s'eleverent enfin energiquement contre les abus de la cour de Rome et le desordre du clerge; leur plus eminent docteur, Martin Luther, proclama la reforme. Les peuples les plus religieux l'embrasserent avec ardeur. La lecture des livres saints, proclamant la fraternite des hommes, annoncant l'abaissement des grands et l'elevation des humbles, leur fit entrevoir la fin possible de l'oppression sous laquelle ils gemissaient depuis des siecles. Des lors la religion reformee prit en Hollande avec Jean de Leyde, en Suisse avec Zwingle et Calvin, en Ecosse avec Knox, un caractere democratique inconnu jusqu'alors. On peut remarquer que le gouvernement de chaque peuple est generalement la consequence de la religion qu'il professe. Chez les sauvages les plus grossiers, qui sont a peine au-dessus de la brute et qui meme sont inferieurs par l'intelligence a quelques-uns des animaux au milieu desquels ils vivent[32], nous ne trouvons aucune forme de gouvernement definie, si ce n'est le droit absolu et inconteste de la force et un despotisme aveugle et sanguinaire qui reduit ces peuplades a la plus miserable condition. L'idee d'un dieu n'est pourtant pas ignoree de ces etres qui n'ont d'humain que le langage, puisque physiquement ils se rapprochent autant du singe que de l'homme. Mais c'est un dieu materiel qui ne possede ni l'intelligence infinie du dieu des nations les plus civilisees, ni la puissance mysterieuse et speciale des divinites payennes, ni meme l'instinct des animaux qu'adoraient les anciens Egyptiens. C'est un fetiche de bois ou de pierre, depourvu de tous les attributs non-seulement de la raison, mais meme de l'intelligence et de la vie. Si, pour ces idolatres, quelque volonte se cache dans la masse inerte devant laquelle ils se prosternent, elle ne se traduit jamais que par des actes fantasques ou feroces dont toute idee de raison ou de justice est exclue, et tels que ceux qu'ils reconnaissent a leurs rois le droit de commettre. Pourquoi ces malheureux n'admettraient-ils pas que leur souverain terrestre put disposer, suivant son caprice, de leurs biens, de leur personne et de leur vie, puisqu'ils se soumettent aveuglement a l'ordre de choses etabli, et qu'ils ne veulent reconnaitre chez leur dieu aucune apparence de raison? [Note 32: Comparer le caractere et les moeurs des populations au milieu desquelles ont sejourne Livingstone, Speeke, Baker, Du Chaillu et autres voyageurs Dans l'Afrique centrale, avec les moeurs des singes, decrites par Buffon et Mansfield Parkins.] Mais a mesure que la religion des peuples se degage des croyances grossieres, a mesure que les dogmes deviennent d'une moralite plus inattaquable ou d'une elevation plus imposante, les formes des gouvernements se modifient dans un meme sens. Les lois politiques ne sont encore qu'une copie des lois religieuses; et tandis qu'une foi aveugle soumet les uns a un gouvernement sans controle, le droit au libre arbitre et au libre examen dans l'ordre philosophique des idees conduit les autres a prendre quelque souci de leurs droits politiques et a intervenir dans l'administration des affaires publiques. Toutes les formes de gouvernement peuvent en effet se reduire a trois[33]: la monarchie, resultat immediat et force de la croyance au monotheisme; l'oligarchie ou aristocratie, qui resulte du pantheisme; et la democratie ou republique, consequence du polytheisme ou de la croyance a un Etre supreme remplissant une multitude de fonctions. Cette derniere forme de gouvernement est l'expression la plus elevee de l'intelligence politique d'un peuple, aussi bien que l'idee d'un Dieu renfermant en lui toutes les vertus est la plus haute expression des sentiments moraux et religieux de l'homme. C'est ainsi que nous voyons le polytheisme et la democratie coexister chez les Grecs et chez les Romains, et le christianisme, ou un Dieu sous la triple forme de Createur, de Sauveur et d'Inspirateur, engendrer le republicanisme des nations modernes. [Note 33: Les opinions d'Aristote sur cette question ont ete examinees et approfondies par M. James Lorimer, le savant professeur de droit public et de legislation internationale a l'universite d'Edimbourg. _Political progress_, London, 1857, chap. X. La doctrine soutenue par Montesquieu _(Esprit des Lois_, XXIV, 4) a ete combattue par un eminent publiciste de nos jours, M. de Parieu (_Principes de la science politique_, Paris, 1870, p. 16), qui dit: "Bien que le protestantisme paraisse par sa nature devoir developper le principe de l'independance politique, il n'a pas atteint ce resultat d'une maniere generale et considerable, d'apres le seul examen de la constitution de plusieurs Etats protestants de l'Europe moderne."] Les reformes successives du christianisme furent les consequences naturelles de son developpement, et c'est ici le lieu d'examiner plus specialement la derniere de ses phases, le calvinisme, dont l'action se fit sentir en France avec les huguenots, dans les Pays-Bas, en Ecosse avec les presbyteriens, en Angleterre avec les non-conformistes et les puritains. Cet examen nous permettra de voir pourquoi les agents de la France dans les colonies anglaises d'Amerique ont pu trouver dans les principes religieux des colons un element de desaffection contre leur mere patrie qu'ils eurent soin d'entretenir, le seul peut-etre qui fut capable de soulever l'opinion publique au point d'amener une rupture avec l'Angleterre a la premiere occasion[34]. La reforme religieuse mit en mouvement trois peuples et eut chez chacun d'eux un caractere et des resultats differents. Chez les Slaves, le mouvement suscite par Jean Huss fut plus national que religieux. Il fut comme les dernieres lueurs du bucher allume par le concile de Constance et dans lequel perit le reformateur (1415)[35]. [Note 34: Voir sur ce point: _Thomas Jefferson_, etude historique par Cornelis de Witt. Paris, 1861. _Nouveau voyage dans l'Amerique septentrionale_, par l'abbe Robin. Philadelphie, 1782..."Il a fallu, dit-il, que l'intolerant presbyterianisme ait laisse depuis longtemps des semences de haine, de discorde, entre eux et la mere patrie." _Le Presbyterianisme et la Revolution_, par le Rev. Thomas Smith. 1845. _La veritable origine de la declaration d'independance_, par le Rev. Thomas Smith. Colombia, 1847. Ces deux derniers ouvrages, quoique tres-courts, sont extremement remarquables par la nouveaute des considerations, l'elevation des pensees et la rigueur de la logique.] [Note 35: Voir _les Reformateurs avant la Reforme; Jean Hus et le Concile de Constance_, par Emile Bonnechose, 2 vol. in-12, 3e edit. Paris, 1870. Ouvrage tres-savant, tres-interessant et eloquemment ecrit.] La reforme provoquee par Luther jeta chez les Allemands de plus profondes racines. Elle etait aussi plus radicale, tout en gardant un caractere national. Il rejetait non-seulement l'autorite du pape, mais aussi celle des conciles, puis celle des Peres de l'Eglise, pour se placer face a face avec l'Ecriture sainte. Le langage male et depourvu d'ornements de ce moine energique, sa figure carree et joviale le rendirent populaire. La haine vigoureuse dont il poursuivait le clerge romain, alors possesseur d'un tiers du territoire allemand, rassembla autour de lui tous les desherites de la fortune. La guerre que les princes d'Allemagne eurent ensuite a soutenir contre les souverains catholiques et les allies du pape acheverent de donner a la reforme de Luther ce caractere essentiellement teutonique qu'elle conserva exclusivement. Chez la race latine, la plus avancee de toutes au point de vue intellectuel a cette epoque, et celle qui pretend encore aujourd'hui a l'empire du monde (_urbi et orbi_), Jean Calvin provoqua enfin la transformation la plus profonde et la plus fertile en consequences politiques. Ne en France, a Noyon (Picardie), en 1509, le nouveau reformateur, apres avoir etudie la theologie, puis le droit, publia a vingt-sept ans, a Bale, son _Institutio christianae religionis_, qu'il dedia au roi de France. Chasse de Geneve, puis rappele dans cette ville, il y fut desormais tout-puissant. Il voulut reformer a la fois les moeurs et les croyances, et il donna lui-meme l'exemple de l'austerite la plus severe et de la morale la plus rigide[36]. Son despotisme theocratique enleva aux Genevois les jouissances les plus innocentes de la vie; mais sous sa vigoureuse impulsion Geneve acquit en Europe une importance considerable. [Note 36: Cette severite de caractere se montra de bonne heure en lui, car sur les bancs de l'ecole, ses camarades lui avaient donne le sobriquet de: _cas accusatif_.] Plus audacieux dans ses reformes que Luther, il fut aussi plus systematique, et il comprit que ses doctrines n'auraient pas de duree ou ne se propageraient pas s'il ne les condensait dans une sorte de code. Sa _Profession de foi_, en vingt et un articles, parut alors comme le resume de sa doctrine, et nous en retrouvons l'esprit, sinon la lettre, dans la fameuse declaration de l'independance des Etats-Unis. Par ce code, les pasteurs devaient precher, administrer les sacrements et examiner les candidats qui voulaient exercer le ministere. L'autorite etait entre les mains d'un synode ou consistoire compose, pour un tiers, de pasteurs, et de laiques pour les deux autres tiers. Calvin comprit parfaitement le secret de la force croissante des disciples de Loyola. Comme le fondateur de l'ordre des Jesuites, il voulut baser la nouvelle condition sociale sur l'egalite la plus absolue fonctionnant sous le regime de la plus rigoureuse discipline. Il conserva a son Eglise le droit d'excommunication, et il exerca lui-meme sur ses disciples un pouvoir d'une inflexibilite si rigide qu'il allait jusqu'a la cruaute et a la tyrannie. Quand l'homme eut disparu, ses principes lui survecurent au milieu de l'organisation sociale qui etait son oeuvre. L'egalite des hommes etait reconnue et professee publiquement, et, en s'etayant sur l'austerite des moeurs, elle devait faire accomplir aux calvinistes les plus heroiques efforts en faveur de la liberte de conscience et de la liberte politique. La discipline calviniste reposait sur l'egalite des ministres entre eux. Elle se distinguait surtout en cela du lutheranisme, qui admettait encore une certaine hierarchie, et surtout de l'anglicanisme, qui n'etait que le catholicisme orthodoxe sans le pape. De la France, qui avait vu naitre le fondateur du calvinisme, cette religion passa par l'Alsace dans les Pays-Bas, ou elle s'etablit sur les ruines du lutheranisme; en meme temps elle s'etablissait en Ecosse, et c'est dans la Grande-Bretagne que les deux systemes arriverent a leur developpement le plus complet. Ainsi l'Eglise anglicane, avec ses archeveques, ses divers degres dans le sacerdoce, sa liturgie, ses immenses revenus, ses colleges, ses etablissements d'instruction ou de charite, ne differait presque en rien de l'organisation exterieure des eglises catholiques. La seule difference semblait consister dans le costume, la froide simplicite du culte et le mariage des pretres. Soumise a l'autorite royale, son existence etait intimement liee au maintien de la monarchie, et l'Eglise fut en Angleterre le plus sur appui de la royaute. L'Eglise presbyterienne d'Ecosse avait, au contraire, ces tendances democratiques qui etaient l'essence meme du calvinisme et qui avaient fait de la Suisse un Etat si prospere. La, point de distinction de grade ou de richesse entre les membres du clerge. A peine sont-ils separes des fideles par la nature de leurs fonctions. Encore les sectes puritaines ne tarderent-elles pas a supprimer toute delegation du sacerdoce. Tout chretien etait propre au divin ministere, qui avait le talent et l'inspiration. Si les eglises etaient pauvres, elles ne devaient leur existence qu'a elles-memes. Elles avaient la plus grande liberte et un empire moral considerable. En Ecosse comme a Geneve, magistrats et seigneurs furent plus d'une fois contraints d'ecouter la voix energique de leur pasteur. La maxime: _Vox populi, vox Dei_, fut des lors substituee dans l'esprit des peuples a la maxime de droit divin que nous citions plus haut. C'est sur les principes qu'elle resume que s'appuyerent les Etats-Generaux des Provinces-Unies en prononcant, le 26 juillet 1581, la decheance de Philippe II, pour constituer la republique Batave. Quelques annees auparavant, Buchanan[37], puis d'autres ecrivains ecossais, avaient proclame dans leurs ouvrages que les nations avaient une conscience comme les individus; que la revelation chretienne devait etre le fondement des lois, et qu'a son defaut seulement l'Etat avait le droit d'en etablir de lui-meme; que, quelle que fut la forme de gouvernement choisie par un peuple, republique, monarchie ou oligarchie, l'Etat n'etait que le mecanisme dont le peuple se servait pour administrer ses affaires, et que sa duree ou sa chute dependait seulement de la maniere dont il s'acquittait de son mandat. [Note 37: L'ouvrage de Buchanan, qui eut le plus grand retentissement en Angleterre et en Ecosse, _De jure regni apud Scotos_, fut imprime en 1579; le _Lex rex_ de Rutherford, en 1644; _Pro populo defensio_, de Milton en 1651.] Ce sont ces principes que l'on retrouvait dans les enseignements de l'Eglise primitive, et qui ne tendaient a rien moins qu'a renverser les idees admises alors dans l'organisation des empires, et a saper dans sa base le pouvoir absolu des souverains, aussi bien en France et en Angleterre qu'en Espagne, en Italie et en Allemagne, qui exciterent les violentes persecutions dont les dissidents de toutes les sectes et de toutes les classes furent l'objet. Cette negation de l'autorite dans l'ordre spirituel conduisit a la negation de l'autorite dans l'ordre philosophique[38], qui mena a Descartes et Spinoza, et a celle de l'autorite royale, qui devait produire plus tard la declaration d'independance des Etats-Unis. Ce n'est donc pas sans raison que les souverains consideraient le calvinisme comme une religion de rebelles et qu'ils lui firent une guerre si acharnee. "Il fournit aux peuples, dit Mignet[39], un modele et un moyen de se reformer." Il nourrissait en effet l'amour de la liberte et de l'independance. Il entretenait dans les coeurs cet esprit democratique et antisacerdotal[40] qui devait devenir tout-puissant en Amerique et qui n'a certainement pas dit son dernier mot en Europe. [Note 38: _Benedicti de Spinoza Opera, etc. I, 21, 24. Tauchnitz, 1843.] [Note 39: _Histoire de la Reforme a Geneve_.] [Note 40: As poisons of the deadliest kind, Are to their own unhappy coasts confined; So _Presbytery_ and its pestilential zeal, Can flourish only in a COMMON WEAL. (Dryden, _Hind and Panther_).] Ainsi, par une coincidence singuliere, la France donna au monde Calvin, l'inspirateur d'idees qu'elle repoussa d'abord, mais au triomphe desquelles elle devait concourir, les armes a la main, deux siecles et demi plus tard en Amerique. Ce n'etait pas tant la religion orthodoxe que le pape soutenait en prechant la croisade contre les albigeois et les huguenots, en etablissant l'inquisition, en condamnant les propositions de Luther et de Calvin. C'etait son pouvoir temporel et sa suprematie qu'il defendait et qu'il voulait appuyer sur la terreur du bras seculier, alors que les foudres spirituelles etaient impuissantes. Ce n'etait pas non plus par zele pour la religion, mais bien dans un interet tout politique que Francois Ier faisait massacrer les Vaudois et bruler les protestants en France, tandis qu'il soutenait ceux-ci en Allemagne contre son rival Charles-Quint. Il s'agissait pour lui de comprimer ce levain de liberalisme qui portait ombrage a son despotisme et qui donna tant de soucis a ses successeurs. Catherine de Medicis, par la Saint-Barthelemy; Richelieu[41], par la prise de la Rochelle, et Louis XIV, par la revocation de l'edit de Nantes, s'efforcerent toujours de ressaisir le pouvoir absolu que les protestants leur contestaient, et ils les persecuterent sans relache, par tous les moyens legitimes ou criminels dont ils purent disposer. Ils ne voulaient pas de cet "Etat dans l'Etat," suivant l'expression de Richelieu; et, sous pretexte de combattre la reforme religieuse, c'etait la reforme politique qu'ils esperaient etouffer. [Note 4l: "Quand cet homme n'aurait pas eu le despotisme dans le coeur, il l'aurait eu dans la tete." (MONTESQUIEU, _Esp. des Lois_, V, 10.)] Le catholique Philippe II sentait les Pays-Bas fremir sous sa pesante main de fer. Il voyait cette riche proie travaillee par la reforme, et il dressa contre les calvinistes, en qui il voyait surtout des ennemis de son administration absolue, les buchers, les potences et les echafauds dont le duc d'Albe se fit le sanguinaire pourvoyeur. Mais les persecutions, les bannissements, les tortures et les massacres aboutirent a des resultats tout differents de ceux qu'avaient esperes leurs sanguinaires auteurs. Les papes, loin de recouvrer cette suprematie dont ils etaient si jaloux, virent la moitie des populations chretiennes autrefois soumises au saint-siege echapper a leur juridiction spirituelle. L'Espagne, brisee sous le joug cruel de l'inquisition et du despotisme, perdit toute energie sociale, toute vie politique. Elle s'affaissa pour ne plus se relever. Les Pays-Bas se constituerent en republique, sous le nom de Provinces-Unies. Les deux tiers de l'Allemagne se firent protestants, et l'Amerique recut dans son sein les familles les plus industrieuses de la France, bannies par un acte aussi inique qu'impolitique, la revocation de l'edit de Nantes. Ecrasee a tout jamais, l'opposition religieuse disparut de France. Mais son oeuvre politique et sociale fut reprise par la philosophie du XVIIIe siecle, qui, degagee de tout frein religieux, sut en tirer des consequences bien autrement terribles. L'exemple de l'Amerique se constituant en un peuple libre n'y fut pas sans influence, et les protestants du nouveau monde, en voyant sombrer le trone du haut duquel Louis XIV avait decrete contre eux les dragonnades et l'exil, eurent une sanglante et terrible revanche des persecutions que la royaute absolue et l'ancien regime politique leur avaient fait souffrir. Un seul Etat en Europe, une republique, la Suisse, trouva dans les principes de sa confederation liberale, comme le firent plus tard les Etats-Unis d'Amerique, la solution de ses querelles religieuses[42]. Des le principe, les catholiques avaient aussi pris les armes contre les dissidents de Zwingle[43] et les avaient vaincus. Les deux partis convinrent aussitot que les cantons devaient etre libres d'adopter chez eux le culte qu'ils voudraient, et la seulement ou existait la liberte politique put s'etablir sans danger pour la paix publique la liberte religieuse. [Note 42: On trouvera des exemples dans l'_Histoire des Anabaptistes_. Amsterdam, 1669. Un episode touchant est l'entrevue de Guillaume le Taciturne avec les envoyes Mennonites, p. 233.] [Note 43: Deux ouvrages, recemment publies, font connaitre beaucoup plus completement qu'on ne l'avait fait encore, la vie, les actes et la doctrine de Zwingle. Ce sont: _Zwingli Studien_, par le doct. Hermann Spoerri. Leipzig, 1866. _Ulrich Zwingli_, d'apres des sources inconnues, par J.C. Moerikoffer. Leipzig, 1867. Ne en 1484, a Wildhaus, dans le canton de Saint-Gall, il etait cure de Glaris a vingt-deux ans et remplit ces fonctions pendant douze ans. Un an avant Luther, il attaqua le luxe et les abus de la cour de Rome, et ses nombreux adherents le porterent a la cure de Zurich en 1518. En 1524 et 25, il fit supprimer le celibat des pretres, la messe et se maria. Plus logicien et plus doux que Luther, il n'avait pas la meme puissance pour remuer les masses. Il enseignait, avec une sorte d'inspiration prophetique, que toutes les difficultes morales, sociales, religieuses et politiques de cette epoque cesseraient par la separation de l'eveque de Rome de ses subordonnes; que la constitution de l'Eglise devait etre democratique, et que toutes ses affaires devaient etre reglees par le peuple lui-meme. Ces doctrines furent solennellement adoptees dans la conference de 1523, comme les bases de l'Eglise helvetique. Il differait de Luther sur quelques points, en particulier sur la presence reelle dans l'Eucharistie que Zwingle niait absolument; mais il essaya en vain de se rapprocher de lui dans l'entrevue de Marburg. Berne venait d'adopter son systeme, en 1528, et il avait l'espoir de le voir s'etendre a toute la Suisse, quand eclata la guerre entre les catholiques et les reformes. Les catholiques furent vainqueurs a Cappel en 1531, et Zwingle fut tue dans le combat. Il avait publie _Civitas christiana_.--_De falsa et vera religione_. "Les matieres religieuses et politiques etaient confondues dans son esprit, dit d'Aubigne; chretiens et citoyens etaient la meme chose pour lui." C'etait l'idee dominante de sa vie et de ses oeuvres. Elle fut adoptee par Grotius, et elle a ete ainsi exprimee par la _poete laureat_ de la Grande-Bretagne, Tennyson. With the standards of the peoples plunging thro' the thunder-storm, Till the war-drum throbb'd no longer, and the battle-flags were furl'd In the Parliament of man, the Federation of the world.] La reforme en Angleterre eut un caractere tout different. La declaration du 30 mars 1534, par laquelle les deputes du clerge anglais reconnaissaient le roi comme protecteur et chef supreme de l'Eglise d'Angleterre, sembla le resultat inattendu d'un caprice de Henri VIII: son divorce, non approuve par le pape, avec Anne de Boleyn[44]. [Note 44: Il faut remarquer que le pape avait d'abord accorde une dispense pour le mariage de Henri VIII, avec la veuve de son frere, et que c'est du refus du pape de consentir ensuite au divorce que date le schisme de l'Eglise anglicane.--Froude, _History of England_, I, 446; W. Beach Laurence, _Revue du Droit international_, 1870, p. 65.] Cette mesure, a laquelle les esprits etaient peu prepares, ne fit que separer l'Angleterre de Rome et eut pour consequence de confisquer le pouvoir et les biens de l'Eglise au profit des rois. Le despotisme, pour changer de forme et pour s'exercer au nom d'une religion dissidente, n'en fut pas moins complet. Les catholiques resistent d'abord aux spoliations dont ils sont victimes. On les pend par centaines. Les protestants croient a leur tour pouvoir chercher un asile dans les Etats de Henri VIII. Ils n'y trouvent que la persecution. L'esprit de reforme que les lutheriens, les calvinistes et les anabaptistes des Pays-Bas, de l'Allemagne et de Geneve repandirent dans le peuple n'eut rien de commun avec la revolution officielle. Cette derniere n'a jamais perdu le caractere de barbarie et de fanatisme cruel qui signala les expeditions dirigees contre les Albigeois, les Vaudois, les camisards en France et les anabaptistes dans les Pays-Bas. Tandis que Marie Tudor renouvelle les persecutions au nom du catholicisme, Elisabeth, qui lui succede, proscrit a son tour cette religion, les Stuarts s'acharnent avec furie contre les non-conformistes d'Ecosse, les presbyteriens, les puritains et les cameroniens. Les Tudors avaient fonde le pouvoir absolu en fait. Les Stuarts voulurent l'etablir en droit. Jacques Ier fut le plus audacieux representant de la doctrine de droit divin que l'esprit general de la reforme religieuse combattait. _Point d'eveque, point de roi_, disait-il. Aussi considerait-il les puritains comme ses plus serieux ennemis. Il proclame que les rois regnent en vertu d'un droit qu'ils tiennent de Dieu, et qu'ils sont par consequent au-dessus de la loi. Ils peuvent faire des statuts a leur gre, sans l'intervention du Parlement et sans etre lies par l'observation des chartes de l'Etat. Et, quoique fils de la catholique Marie Stuart, il maintint contre les catholiques les plus rigoureuses ordonnances, profitant de la tentative connue sous le nom de _Conspiration des poudres_ (1605) pour leur retirer tous droits politiques, les releguer dans une condition d'inferiorite dont ils ne sont sortis que de nos jours. Alors commencent vers le nouveau monde les emigrations qui devaient aboutir a la formation des Etats-Unis, et auxquelles contribuerent toutes les nations qui, soumises a un gouvernement absolu ou oppressif, ne laissaient aux malheureux persecutes d'autre moyen que l'exil pour sauver leur vie, leur croyance et leurs biens. Ce fut ainsi que les bourreaux de Jacques Ier, la tyrannie de Buckingham, les cruelles persecutions de l'archeveque Laud, les tribunaux extraordinaires de Charles Ier eurent surtout pour resultat de peupler l'Amerique[45]. [Note 45: Par une etrange coincidence, sur l'un des huit vaisseaux qui etaient a l'ancre dans la Tamise pour traverser l'Ocean, lorsqu'un decret de Charles Ier les arreta, se trouvait Cromwell, le chef futur de la revolution de 1648.] Les puritains, arrives au pouvoir avec Cromwell ne furent pas plus tolerants que leurs adversaires. Le dictateur fit aux Irlandais une guerre d'extermination. Il etait sans pitie pour les prisonniers ecossais. "Le Seigneur, disait-il, les a livres dans nos mains.". Les officiers et les soldats, leurs femmes et leurs enfants furent transportes en Amerique ou vendus aux planteurs[46]. La restauration des Stuarts (1660) amena de sanglantes represailles[47], jusqu'a ce qu'enfin la revolution de 1688 vint donner definitivement la victoire aux protestants. Les usurpations successives de la couronne sur les droits de la nation ne s'etaient pas effectuees sans d'energiques reclamations. Il y a des actes restes celebres dans l'histoire qui rappellent en termes precis les aspirations et les desirs des opprimes, de ceux la meme qui allaient en Amerique fonder une nouvelle patrie. Ces reclamations, non ecoutees, amenerent les resistances constantes des Parlements et la ligue des _covenants_ et des _independants_, qui firent bientot tomber sur l'echafaud les tetes de Strafford et de Charles Ier. [Note 46: Un ouvrage attribue au chapelain du general Fairfax, _England's Recovery_, que l'on a tout lieu de croire ecrit par le general lui-meme, donne les prix auxquels furent vendus quelques-uns des captifs. Plusieurs d'entre eux ne manquaient pas de merite. Ainsi, le colonel Ninian Beall, pris a la bataille de Dunbar, fut envoye en Maryland, ou il fut bientot nomme commandant en chef des troupes de cette colonie. Une victoire qu'il remporta sur les "_Susque-Hannocks_" lui valut les eloges et les remerciments de la Province avec des dotations et des honneurs exceptionnels. _Historical magazine of America_, 1857.--_Middle British Colonies_, par Lewis Evans. Philadelphie, 1755, p. 12 et 14.--_Terra Mariae_, par Ed. Neil. Philadelphie, 1867, p. 193.] [Note 47: _Vie de Cromwell_, par Raguenet. Paris, 1691.--_Les Conspirations d'Angleterre_. Cologne, 1680.] Les Stuarts, apres leur restauration, foulerent de nouveau aux pieds les droits de la nation. Mais celle-ci, un moment accablee par le despotisme du catholique Jacques II, appela au trone Guillaume d'Orange, dont l'autorite royale fut limitee par l'acte fameux connu sous le nom de _Declaration des droits_. Cette revolution, qui fut inspiree par les memes principes que celle de Hollande en 1584, fut un veritable evenement europeen, et non pas simplement une revolution anglaise, comme celle de 1648. Les Anglais avaient enfin reussi a proclamer et a faire dominer les principes pour lesquels ils avaient soutenu de si longues luttes, principes que leurs compatriotes avaient transportes en Amerique. Ils consistaient en ce que l'on ne pouvait lever d'impots sans l'autorisation du Parlement; que seul celui-ci pouvait autoriser la levee d'une armee permanente, que les chambres, regulierement convoquees, auraient une part serieuse aux affaires du pays; que tout citoyen aurait droit de petition; enfin, l'acte dit de l'_habeas corpus_. Ces principes furent toujours invoques par les colons d'Amerique. On ne quitte pas sa patrie et ses foyers sans garder au fond du coeur et sans transmettre a ses enfants les idees auxquelles on a fait tant de sacrifices et une aversion profonde contre le despotisme qui a rendu ces sacrifices necessaires. Tandis que les hommes d'Etat en Angleterre se plaisaient a parler de l'omnipotence du Parlement, de son droit de taxer les colonies sans les consulter et sans admettre ses representants dans son sein, les colons, au contraire, declaraient qu'il etait de leur droit et de leur devoir de protester contre ces empietements des souverains sur les prerogatives qu'ils tenaient eux-memes de Jesus-Christ. Ils etaient autorises, disaient-ils, par la loi de Dieu comme par celle de la nature, a defendre leur liberte religieuse et leurs droits politiques. Ces droits innes et imprescriptibles sont inscrits dans le code de l'eternelle justice, et les gouvernements sont etablis parmi les hommes non pour les usurper et les detruire, mais bien pour les proteger et les maintenir parmi les gouvernes. Lorsqu'un gouvernement manque a ce devoir, le peuple doit le renverser pour en etablir un nouveau conforme a ses besoins et a ses interets. Le 11 novembre 1743, au moment ou tombait le ministere de Walpole, qui n'avait d'autre but que l'accroissement des prerogatives royales et d'autres moyens que la corruption, une reunion etait provoquee par le reverend pasteur Craighead a Octorara, en Pensylvanie. On y disait[48]: "Nous devons garder, d'apres les droits que nous a transmis Jesus-Christ, nos corps et nos biens libres de toute injuste contrainte." Et ailleurs: "Le roi Georges II n'a aucune des qualites que demande l'Ecriture sainte pour gouverner ce pays." L'on "fit une convention solennelle, que l'on jura en tenant la main levee et l'epee haute, selon la coutume de nos ancetres et des soldats disposes a vaincre ou a mourir, de proteger nos corps, nos biens et nos consciences contre toute atteinte, et de defendre l'Evangile du Christ et la liberte de la nation contre les ennemis du dedans et du dehors[49]." [Note 48: _A renewal of the Covenants, National and Solemn League, A confession of sins and an engagement to duties and a testimony as they were carried on at Middle Octorara in Pennsylvania_. Nov. 11, 1743, Psalm. LXXVI, 11. Jeremiah, I, 5. Cette curieuse et tres-interessante brochure a ete reimprimee a Philadelphie, 1748. Nul doute que Jefferson, qui a fouille partout "pour retrouver les formules bibliques des vieux Puritains" (_Autobiog._), en ait tire les phrases de la Declaration dont l'originalite est contestee.] [Note 49: L'expression la plus complete et la plus energique des idees inspirees par la reforme religieuse, idees qui devaient conduire a une reforme politique, se retrouve dans la declaration d'independance des colonies, faite a Philadelphie, 4 juillet 1776. Mais depuis longtemps les esprits etaient penetres des principes que les colons proclamerent alors devant les nations, etonnees de leur audace. Aussitot en effet que le sang des Americains eut ete verse sur le champ de bataille de Lexington, des meetings furent tenus a Charlotte, comte de Mecklenburg (Caroline du Nord), dont les resolutions eurent la plus grande analogie avec la declaration prononcee l'annee suivante par Jefferson. A la suite de ces meetings (mai 1775), les presbyteriens, en presence de leurs droits violes et decides a la lutte, chargerent trois des membres les plus respectes et les plus influents de l'assemblee, de rediger des resolutions conformes a leurs aspirations. Le rev. pasteur Hezekiah James Balch, le docteur Ephraim Brevard et William Kennon, firent adopter les conclusions suivantes: "1 deg. Quiconque aura, directement ou indirectement, dirige, par quelque moyen que ce soit, ou favorise des attaques illegales et graves telles que celles que dirige contre nous la Grande-Bretagne, est ennemi de ce pays, de l'Amerique et de tous les droits imprescriptibles et inalienables des hommes. 2 deg. Nous, les citoyens du comte de Mecklenburg, brisons desormais les liens politiques qui nous rattachent a la mere patrie; nous nous liberons pour l'avenir de toute dependance de la couronne d'Angleterre et repoussons tout accord, contrat ou alliance avec cette nation qui a cruellement attente a nos droits et libertes et inhumainement verse le sang des patriotes americains a Lexington." _American archives_ (4e ser.), II, 855. _Les Histoires de la Caroline du Nord_, par Wheeler, Foote, Martin. _Field Book of the Revolution_, par Lossing, II, 617 et les nombreuses autorites y citees.] Un autre element de desaffection contre l'Angleterre se joignait chez les Americains a toutes les causes d'antipathie que les colons anglais devaient nourrir dans leur coeur contre la mere patrie et son gouvernement. La revocation de l'edit de Nantes (1685) avait force la France a fournir au nouveau monde son contingent de reformes et d'independants. Meme avant que Louis XIV eut pris cette mesure, aussi inique dans son principe que barbare dans son execution et fatale aux interets de la France dans ses resultats, a l'epoque ou Richelieu, apres la prise de la Rochelle, enleva aux protestants les droits politiques qui leur avaient ete accordes par Henri IV, de nombreux fugitifs, originaires des provinces de l'ouest etaient alles chercher un asile dans l'Amerique anglaise et y avaient fonde en particulier la ville de New-Rochelle, dans l'Etat de New-York. Boston, capitale du Massachusets, possedait aussi vers 1662 des etablissements formes par des huguenots, qui attiraient sans cesse de nouveaux emigrants. Mais a partir de 1685, le mouvement d'emigration des Francais vers les colonies anglaises d'Amerique prit une grande intensite. C'est dans la Virginie et la Caroline du Sud qu'ils s'etablirent en plus grand nombre, recevant de leurs coreligionnaires anglais l'accueil le plus bienveillant et le plus genereux[50]. C'est la aussi que nous trouvons plusieurs noms d'origine francaise qui rappellent a ceux qui les portent leur premiere patrie et les malheurs qui les en firent sortir. Devenus sujets de l'Angleterre, ces Francais, qui avaient perdu tout espoir de revoir leur patrie, et qui n'en concevaient que plus d'horreur pour le gouvernement monarchique qui les avait exiles, combattirent d'abord dans les rangs des milices americaines, pour le triomphe de la politique anglaise. Mais quand les colonies, arbitrairement taxees, se souleverent, ces memes Francais retrouverent au fond de leur coeur la haine seculaire de leurs ancetres contre les Anglais. Ils coururent des premiers aux armes et exciterent a la proclamation de l'independance. Plusieurs meme jouerent un role important dans la lutte[51]. [Note 50: _Old Churches and Families of Virginia_, par le Tres-Rev. Dr Meade, eveque protest. Philadelphie, 1857, vol. I, art. XLIII.--V. aussi les _Westover Mss_., dans la possession du colonel Harrison de Brandon, Virginie.--_Histoire de la Virginie_, par Campbell. Richmond, 1847. _America_, par Odlmixon, I, 727. London, 1741.] [Note 51: Tels sont les Jean Bayard, Gervais, Marion, les deux Laurens, Jean Jay, Elie Boudinot, les deux Manigault, Gadsden, Huger, Duche, Fontaine, Maury, de Frouville, Le Fevre, Benezet, etc.] En resume, les colonies anglaises d'Amerique furent presque exclusivement peuplees, des l'origine, par des partisans des cultes reformes qui fuyaient l'intolerance religieuse et le despotisme monarchique. Les catholiques qui s'y etablirent etaient aussi chasses de l'Angleterre par les memes causes, et avaient appris dans leurs malheurs a ne pas voir des ennemis dans les protestants. Tous etaient donc animes de la plus profonde antipathie pour la forme de gouvernement qui les avait contraints a s'exiler. La, dans ce pays immense, vivait une population differente par l'origine, mais unie dans une egale haine pour l'ancien continent, par des besoins et des interets communs. Les combats constants qu'elle livrait soit a un sol vierge couvert de forets et de marecages, soit a des indigenes qui ne voulaient pas se laisser deposseder, les aguerrissaient contre les fatigues physiques et leur donnaient cette vigueur morale propre aux nations naissantes. La religion, divisee en une multitude de sectes que les persecutions eprouvees rendaient tolerantes les unes pour les autres, avait un meme corps de doctrine dans la Bible et l'Evangile; une meme ligne de conduite, l'amour du prochain et la purete des moeurs; les memes aspirations, la liberte de conscience et la liberte politique[52]. Les pasteurs, aux moeurs rigides, a l'ame energique et trempee par le malheur, donnaient a tous l'exemple du devoir[53], leur enseignaient leurs droits et leur montraient comment il fallait les defendre. [Note 52: Le MS. ANONYME, qui, je crois, est de M. Cromot, baron du Bourg, donne _des observations sur les quakers_, qui prouvent combien les officiers francais ont ete frappes de ces faits. "La base de leur religion, dit-il, consiste dans la crainte de Dieu et l'amour du prochain. Il entre aussi dans leurs principes de ne prendre aucune part a la guerre. Ils ont en horreur tout ce qui peut tendre a la destruction de leurs freres. Par ce meme principe de l'amour du prochain, ils ne veulent souffrir aucun esclave dans leur communaute, et les quakers ne peuvent avoir des negres. Ils se font meme un devoir de les assister. Ils refusent aussi de payer des dimes, considerant que les demandes faites par le clerge sont une usurpation qui n'est point autorisee par l'Ecriture sainte."] [Note 53: On trouve dans les _Archives am_. et _Revolutionary Records_ les noms de plusieurs pasteurs qui ont servi comme officiers dans l'armee.] A l'epoque ou la declaration de l'independance fut prononcee, tous ces elements etaient dans toute leur vigueur. Et cependant les colonies, malgre tout leur courage, auraient peut-etre ete trop faibles pour soutenir leurs justes pretentions si elles n'avaient rencontre, dans les conditions politiques ou se trouvait l'Europe, un puissant auxiliaire. V Etudions maintenant le role que joua le gouvernement francais et la part, tantot occulte tantot publique, qu'il prit dans le soulevement des colonies anglaises. Des que Christophe Colomb eut decouvert le nouveau monde, la possession des riches contrees qui excitaient la convoitise des Europeens devint une cause perpetuelle de luttes entre les trois grandes puissances maritimes: l'Espagne, l'Angleterre et la France. Ces rivalites se soutinrent avec des chances diverses jusqu'au moment ou la declaration d'independance des Etats-Unis, en enlevant un appui aux uns et en faisant disparaitre un aliment a l'avidite des autres, mit un terme aux guerres interminables que ces puissances se livraient. Jacques Cartier, envoye par Philippe de Chabot, amiral de France, partit en 1534 de Saint-Malo, sa ville natale, avec deux navires, pour reconnaitre les terres encore inexplorees de l'Amerique septentrionale. Il decouvrit les iles Madeleine, parcourut la cote occidentale du fleuve Saint-Laurent, puis, l'annee suivante, dans une seconde expedition, prit possession, au nom du roi, de la plus grande partie du Canada, qu'il appela Nouvelle-France. Le Canada, trop neglige sous les faibles successeurs de Francois Ier, recut de nouveaux colons francais sous Henri IV. Le marquis de La Roche, qui succeda en 1598 a Laroque de Roberval dans le gouvernement de cette colonie, crea un etablissement a l'ile des Sables, aujourd'hui ile Royale et reconnut les cotes de l'Acadie. Quatre ans plus tard l'Acadie fut encore parcourue par Samuel de Champlain, qui, en 1608, fonda la ville de Quebec. Ces accroissements successifs et la prosperite de la colonie francaise ne pouvaient laisser indifferents les Anglais, recemment etablis dans la Virginie. Aussi en 1613 des armateurs anglais, sous les ordres de Samuel Argall et sans declaration de guerre, vinrent-ils attaquer a l'improviste Sainte-Croix et Port-Royal, en Acadie, qu'ils detruisirent. En 1621, le roi d'Angleterre Jacques Ier accorda au comte de Stirling la concession de toute la partie orientale et meridionale du Canada, sous le pretexte que tout ce pays n'etait habite que par des sauvages. Mais les colons francais n'etaient nullement disposes a se laisser ainsi depouiller, et Charles Ier dut restituer a la France, deux ans apres, le territoire dont Guillaume de Stirling n'avait pris possession que pour la forme. En 1629, 1634 et 1697, l'Acadie et une partie du Canada furent encore successivement enlevees puis rendues aux Francais, jusqu'a ce qu'enfin, par le traite d'Utrecht, 1713, l'Angleterre fut mise en possession definitive du territoire conteste. Les Anglais ne devaient pas s'en tenir a ce succes. Il ne fit que les encourager a perseverer dans leur projet de conquerir le Canada tout entier. De leur cote les Francais, malgre l'abandon dans lequel les laissait la mere patrie, leur resisterent avec courage et trouverent generalement, pour les soutenir dans la lutte, de puissants auxiliaires dans les naturels, qu'ils n'avaient cesse de traiter avec douceur et loyaute. Cependant le Canada, malgre les attaques incessantes dont il etait l'objet, vers le sud, de la part des Anglais, devenait florissant. Le Saint-Laurent etait pour les vaisseaux de France une retraite commode et sure. Le sol, autrefois inculte, s'etait fertilise sous les efforts de plusieurs milliers d'habitants. L'on s'apercut bientot que les lacs se deversaient aussi par le sud dans de grands fleuves inexplores. Il y avait de ce cote d'importantes decouvertes a faire. La gloire en etait reservee a Robert de La Salle. Deja en 1673, le P. jesuite Marquet et le sieur Joliet, avaient ete envoyes par M. de Frontenac, gouverneur du Canada, et avaient decouvert a l'ouest du lac Michigan le Mississipi. Plus tard, en 1679 et 1680, le pere Hennequin, recollet, accompagne du sieur Dacan, avait remonte ce fleuve jusque vers sa source au saut Saint-Antoine. De La Salle, homme resolu et energique, muni des pouvoirs les plus etendus, que lui avait accordes le ministre de la marine, Seignelay, partit en 1682 de Quebec. Il se rendit d'abord chez les Illinois, ou, du consentement des Indiens, il construisit un fort. Pendant qu'une partie de ses hommes remontaient le Mississipi en suivant la route du P. Hennequin, il descendit lui-meme ce fleuve jusqu'au golfe du Mexique. Il recut partout des Indiens le meilleur accueil et en profita pour etablir un magasin dans la ville des Arkansas et un second chez les Chicachas. L'annee suivante il voulut retourner par la voie de mer vers l'embouchure du Mississipi. Mais les vaisseaux qui portaient les soldats et les colons qu'il ramenait de France le laisserent avec sa troupe dans une baie qu'il appela Saint-Louis. Le territoire riant et fertile sur lequel il s'etablit prit le nom de Louisiane. Il allait chercher des secours aupres de ses etablissements du Mississipi, quand il fut massacre par les gens de sa suite. Les Espagnols etablis au Mexique detruisirent les germes de cette colonie. Dix annees s'ecoulerent avant que d'Iberville reprit le projet de La Salle sur la Louisiane. Crozat et Saint-Denis, en 1712, continuerent son oeuvre et cette possession fut connue en France sous de si bons rapports qu'elle servit de base au systeme et aux speculations du fameux Law, de 1717 a 1720. C'est a cette epoque que fut fondee la Nouvelle-Orleans[54]. [Note 54: J'ai trouve de curieux renseignements non imprimes, dans la _Relation concernant l'etablissement des Francais a la Louisiane_, par Penicaud, manuscrit inedit. Le P. Charlevoix parle de cet ouvrage, VI, 421, et la copie que j'ai dans les mains a ete signalee a une vente a Paris en 1867, comme mise au net par un nomme Francois Bouet.] Ainsi, bien que la France eut cede a l'Angleterre, par le traite d'Utrecht, l'Acadie et la baie d'Hudson, elle avait encore le Labrador, les iles du golfe Saint-Laurent et le cours du fleuve, la region des grands lacs comprenant le Canada et la vallee du Mississipi, designee sous le nom de Louisiane. Mais les limites de ces possessions n'etaient pas bien definies. Les Anglais pretendaient etendre les limites de l'Acadie jusqu'au fleuve Saint-Laurent; les Pensylvaniens et les Virginiens, franchissant les monts Alleghanys, s'avancaient a l'ouest; jusqu'au bord de l'Ohio. Pour les contenir dans un demi-cercle immense, les Francais avaient relie la Nouvelle-Orleans a Quebec par une chaine de postes sur l'Ohio et le Mississipi. Le territoire sur lequel on etablissait ces forts avait ete decouvert par La Salle, comme nous l'avons vu. Suivant le droit des gens de cette epoque, il envoya un officier francais, Celeron, pour en prendre officiellement possession. Cet officier parcourut les vallees de l'Ohio et du Mississipi et la region des lacs, en un mot tout le pays compris entre la Nouvelle-Orleans et Montreal. Partout sur son trajet il enfouissait des plaques[55] de plomb, comme souvenir et en temoignage de l'etablissement de la domination francaise sur ce territoire. [Note 55: _Vie de Washington_, par Sparks, II, 430. La date est 16 d'aout 1749.] Les Anglais, justement alarmes de semblables pretentions, pretextant que de tels etablissements portaient atteinte a leurs droits, envahirent brusquement le Canada (1754). C'est alors que parait pour la premiere fois dans l'histoire le nom de Washington. Il commandait, avec le titre de colonel, un detachement de Virginiens. Ainsi, par une singuliere coincidence, ce grand homme porta d'abord les armes contre ces memes soldats qui devaient aider a l'affranchissement de sa patrie, et s'efforca de soumettre a la domination anglaise ces memes Canadiens qu'il appelait vainement plus tard a l'aider a la delivrance commune. Washington surprit un detachement de troupes francaises envoye en reconnaissance aupres du fort Duquesne, l'enveloppa, le fit tout entier prisonnier et tua son chef, Jumonville[56]. Assiege a son tour dans son camp, aux Grandes-Prairies, par de Villiers, frere de Jumonville, il fut oblige de capituler, et se retira toutefois avec les honneurs de la guerre[57]. La seconde expedition[58], dirigee la meme annee contre le fort Duquesne par le general anglais Braddock, eut une issue plus malheureuse pour celui-ci. Cet officier, qui meprisait les milices de la Virginie, s'engagea sur un territoire qu'il ne connaissait pas et fut enveloppe et tue par les Francais, aides des Indiens. Le colonel Washington rallia les fuyards et opera sa retraite en bon ordre. [Note 56: Ce fut l'etincelle qui alluma la guerre de Sept Ans. Laboulaye, _Hist. des Etats-Unis_, II, 50, 297.] [Note 57: Cette capitulation donna naissance a une horrible calomnie qui, malgre les protestations reiterees de Washington, cherche a s'acharner encore contre sa memoire, en depit de la noblesse universellement reconnue de son caractere: je veux parler du pretendu _assassinat_ de Jumonville. Plusieurs ouvrages publies en France (_Memoire, precis des faits, pieces justificatives_, etc. Paris, 1756,)--reponse officielle aux observations de l'Angleterre, repetent et propagent cette erreur, et bien qu'elle ait ete reconnue et signalee comme telle dans les ecrits les plus consciencieux, je crois qu'il est de mon devoir de dementir encore une fois une affirmation si invraisemblable et si contraire au jugement que les contemporains de Washington et la posterite ont porte sur ce grand homme. La capitulation que signa Washington avec une entiere confiance etait redigee en francais, c'est-a-dire dans une langue que n'entendaient ni le colonel Washington ni aucun des hommes de son detachement. L'interprete hollandais qui en donna la lecture aux Americains traduisit le mot _assassinat_ pour l'equivalent de _mort_ ou _perte_, soit par ignorance, soit par une manoeuvre coupable; et l'on considera comme un aveu de Washington ce qui ne fut que l'effet de sa bonne foi surprise. M. More de Pontgibaud, dans ses memoires deja cites (p. 15), justifie Washington de l'accusation qu'il avait entendu porter contre lui en France. "Il est plus que constant dans la tradition du pays, dit-il, que M. de Jumonville fut tue par la faute, par l'erreur et le fait d'un soldat qui tira sur lui, soit qu'il le crut ou ne le crut point parlementaire, mais que le commandant du fort ne donna pas l'ordre de tirer; la garantie la plus irrecusable est le caractere de douceur, de magnanimite du general Washington, qui ne s'est jamais dementi au milieu des chances de la guerre et de toutes les epreuves de la bonne ou de la mauvaise fortune. Mais M. Thomas (de l'Academie francaise) a trouve plus poetique et plus national de presenter ce malheureux evenement sous un jour odieux pour l'officier anglais." V. aussi _Histoire des Etats-Unis_, par Ed. Laboulaye. Paris, 1866, II, 50, ou cette affaire est examinee.] [Note 58: Dont le meilleur recit est _Braddock's Expedition_, par Winthrop Sergant, publie dans les _Memoires_ de la Societe historique de Pensylvanie, 1855.] Enfin, en 1755, toujours sans que la guerre eut ete encore declaree, l'amiral anglais Boscawen captura des vaisseaux de ligne francais a l'embouchure du Saint-Laurent, tandis que les corsaires anglais, se repandant sur les mers, s'emparaient de plus de trois cents batiments marchands portant pour pres de trente millions de francs de marchandises et emmenaient prisonniers sur les pontons plus de huit mille marins francais. En presence d'une si audacieuse violation du droit des gens, malgre son apathie et sa honteuse indifference pour les interets publics, le roi Louis XV fut oblige de declarer la guerre a l'Angleterre[59]. [Note 59: 1756. Juin le 9.] Il etait de l'interet de la France de laisser a la lutte son caractere exclusivement colonial. Mais sa marine etait presque ruinee. Elle ne pouvait donc secourir ses colons. L'Angleterre ne lui laissa pas d'ailleurs la liberte d'en agir ainsi. L'or donne par Pitt au roi de Prusse Frederic II alluma la guerre continentale connue sous le nom de guerre de Sept Ans. Ainsi forcee de combattre sur terre et sur mer, la France fit de vigoureux efforts. Malheureusement les generaux que le caprice de Mme de Pompadour placait a la tete des armees etaient tout a fait incapables, ou portaient dans les camps les querelles et les intrigues de la cour. Aussi les resultats de cette guerre furent-ils desastreux. Memes revers au Canada que dans les Indes orientales. Les marquis de Vaudreuil et de Montcalm enlevent les forts Oswego et Saint-Georges, sur les lacs Ontario et Saint-Sacrement (1756). Montcalm remporte meme une victoire signalee sur les bords du lac Champlain, a _Ticonderoga_ (1758); mais il ne peut empecher la flotte de l'amiral Boscawen de prendre Louisbourg, le cap Breton, l'ile Saint-Jean et de bloquer l'entree du Saint-Laurent, pendant que l'armee anglo-americaine detruit les forts de l'Ohio et coupe les communications entre la Louisiane et le Canada. En 1759, Montcalm et Vaudreuil n'avaient que cinq mille soldats a opposer a quarante mille. Ils etaient en outre prives de tous secours de la France, soit en hommes, en argent ou en munitions. Les Anglais assiegent Quebec. La ville est tournee par une manoeuvre audacieuse du general Wolff. Montcalm est blesse a mort. Le general anglais tombe de son cote et expire content en apprenant que ses troupes sont victorieuses. Vaudreuil lutte quelque temps encore. C'est en vain. Le Canada est definitivement perdu pour la France. Un habile ministre, le seul homme qui dans ces temps de desordre et de corruption prenne a coeur les interets de sa patrie, Choiseul, arrive au pouvoir, appele par la faveur de Mme de Pompadour. Son premier acte est de lier comme en un faisceau, par un traite connu sous le nom de _Pacte de famille_ (15 aout 1761), toutes les branches regnantes de la maison de Bourbon, ce qui donnait de suite a la France l'appui de la marine espagnole. Celle-ci, immediatement en butte aux attaques de l'Angleterre, essuya de grandes pertes. Cependant toutes les nations de l'Europe etaient epuisees par cette guerre, qui avait fait perir un million d'hommes. La France y avait depense pour sa part treize cent cinquante millions. Par le traite de Paris elle ne conserva que les petites iles de Saint-Pierre et Miquelon avec droit de peche pres de Terre-Neuve et dans le golfe Saint-Laurent. Elle recouvra la Guadeloupe, Marie-Galante, la Desirade, la Martinique; mais ceda la partie orientale de la Louisiane aux Espagnols. L'Angleterre avait atteint son but; l'expulsion complete des Francais du continent americain et la ruine de leur marine. Choiseul eut a coeur de relever la France de cet abaissement. Il essaya de reorganiser l'armee en diminuant les dilapidations et en constituant des cadres sur de nouvelles bases. Il souleva un mouvement patriotique dans les parlements pour que chacun d'eux fournit un navire a l'Etat, et l'Angleterre vit avec douleur renaitre cette marine qu'elle croyait a jamais perdue. Sous son administration la France acquit soixante-quatre vaisseaux et cinquante fregates ou corvettes qui firent sentir a l'Angleterre, pendant la guerre d'Amerique que les desastres de la guerre de Sept Ans n'avaient pas ete irreparables[60]. En meme temps que Choiseul soutenait l'Espagne dans son antagonisme contre l'Angleterre, il se tenait au courant des rapports des colonies americaines avec leur mere patrie. Sa correspondance nous le montre perseverant dans sa haine pour la rivale de la France, etudiant les moyens les plus propres a abaisser sa puissance, inquiet surtout du developpement de ses colonies. Il encourageait de tout son pouvoir et par des agents qui, comme de Pontleroy[61], de Kalb[62], Bonvouloir[63], ne manquaient ni de talents, ni d'energie, l'opposition naissante de ces colonies qui, des 1763, semblaient deja pretes a passer a l'etat de revolte contre la metropole[64]. [Note 60: C'est sous son ministere que la France s'empara de la Corse et que naquit dans cette ile, deux mois apres, le plus grand ennemi de l'Angleterre, Napoleon. On trouve dans les _Memoires imprimes sous ses yeux, dans son cabinet, a Chanteloup,_ 1778, ses raisons pour l'acquisition de la Corse, I, 103.] [Note 61: _Pontleroy,_ lieutenant de vaisseau au departement de Rochefort, charge en 1764, par M. de Choiseul, d'aller visiter les colonies anglaises d'Amerique. M. le comte de Guerchy, ambassadeur a Londres, par une depeche du 19 octobre 1766, demande de nouveau pour ce meme Pontleroy des lettres et un passe-port, au nom de _Beaulieu_, qu'il portait en Amerique. Durand ecrivait un peu auparavant a M. de Choiseul que Pontleroy n'avait pas le talent d'ecrire, mais qu'il pourrait utilement lever les plans des principaux ports d'Amerique et meme d'Angleterre, en se mettant au service d'un negociant americain qui lui donnerait a commander un batiment. Il s'entendait bien a la construction, au pilotage et au dessin. Il ne demandait que le traitement accorde aux lieutenants de vaisseau. Ces propositions furent agreees par M. de Choiseul, et Pontleroy ou Beaulieu partit peu de temps apres.] [Note 62: De Kalb etait un officier d'origine allemande, qui servait en qualite de lieutenant-colonel dans l'infanterie francaise. On ne pouvait douter ni de son courage, ni de son habilete, ni de son zele. Sa connaissance de la langue allemande devait faciliter ses relations avec les colons originaires du meme pays que lui. Ses instructions, datees du 12 avril 1767, lui enjoignaient de partir d'Amsterdam et, une fois arrive a sa destination, de s'informer des besoins des colonies tant en officiers d'artillerie et en ingenieurs qu'en munitions de guerre et en provisions. Il devait etudier et stimuler le desir des colons pour rompre avec le gouvernement anglais, s'informer de leurs ressources en troupes et en postes retranches, de leurs projets de soulevement et des chefs qu'ils comptaient mettre a leur tete. "La commission que je vous confie, lui dit Choiseul, est difficile et demande de l'intelligence; demandez-moi les moyens necessaires pour l'accomplir; je vous les fournirai tous." Apres avoir servi la France en diplomate, de Kalb se fit un devoir de prendre a cote des Americains sa part des dangers qu'il les avait engages a affronter. Il servit comme volontaire, avec rang de major-general, et fut tue a la malheureuse bataille de Camden. _(Notices biographiques.)_] [Note 63: Un autre agent de la France en Amerique fut Bonvouloir (Achard de), officier francais, engage volontaire dans le regiment du Cap. Une maladie l'obligea a quitter Saint-Domingue pour revenir dans des climats plus doux. Il visita d'abord les colonies anglaises, ou on lui offrit de prendre du service dans les armees rebelles. Il n'accepta pas cette fois, mais, venu a Londres en 1775, il fut mis en rapport avec M. le comte de Guines, ambassadeur de France, qui obtint de lui d'utiles renseignements sur la situation des colonies revoltees, et ecrivit a M. de Vergennes pour etre autorise a faire de Bonvouloir un agent du gouvernement francais en Amerique. Le ministre francais donna en effet a Bonvouloir une somme de 200 louis pour un an et un brevet de lieutenant, antidate, pour qu'il put entrer avantageusement dans l'armee des rebelles. Il partit de Londres pour Philadelphie le 8 septembre 1775, sous le nom d'un marchand d'Anvers. Il trouva a Philadelphie un M. Daymond, Francais et bibliothecaire, qui l'aida dans ses recherches. Il ecrit en donnant des renseignements a M. de Vergennes, qu'il est arrive deux officiers francais menant grand train, qui ont fait des propositions au Congres pour des fournitures d'armes et de poudre. Nul doute qu'il ne s'agisse de MM. de Penet et Pliarne, cites dans une lettre de Barbue Dubourg a Franklin. (_Archives americaines_.)] [Note 64: V. _Vie de Jefferson_, par Cornelis de Witt, Paris, 1861, ou la politique de Choiseul est tres-habilement developpee. Toutes les pieces importantes sont imprimees dans l'appendice.] De 1757 a 59 parurent des lettres, que l'on disait ecrites par le marquis de Montcalm a son cousin M. de Berryer, residant en France, dans lesquelles on trouve une appreciation bien juste de la situation des colonies d'Amerique et une prediction bien nette de la revolution qui se preparait. "Le Canada, y est-il dit, est la sauvegarde de ces colonies; pourquoi le ministre anglais cherche-t-il a le conquerir? Cette contree une fois soumise a la domination britannique, les autres colonies anglaises s'accoutumeront a ne plus considerer les Francais comme leurs ennemis." Ces lettres eurent le plus grand retentissement dans les deux continents. Grenville et lord Mansfield, qui les eurent en leur possession, les crurent reellement emanees de Montcalm. De nos jours encore, le judicieux Carlyle[65] n'a pas hesite a en citer des extraits dans le but de vanter la sagacite du general francais et la justesse de sa prophetie. Mais le style de ces lettres, l'exageration de certaines idees, l'absence de tout caractere qui denote leur provenance, et la comparaison qui en a ete faite avec toutes les pieces relatives aux affaires du Canada et a Montcalm, ne permettent plus de croire a la verite de l'origine qui leur fut attribuee des leur apparition. Nous voyons la une manoeuvre habile du ministre Choiseul, qui esperait, par cette brochure, semer la division entre les deux partis, augmenter leur defiance reciproque et hater un denoument qu'il prevoyait d'autant plus volontiers qu'il le desirait plus ardemment. [Note 65: _Vie de Frederick the Great_. XI, 257-262. Leipzig, edition 1865. Bancroft les qualifie nettement de contrefacons, IV (ch. ix), 128, _note_. V. aussi _Vie du general James Wolfe_, par Robert Wright, 601. London, 1864.] Les officiers francais, qui parcouraient pour la derniere fois le Canada et la vallee du Mississipi, en jetant un regard d'adieu sur ces fertiles contrees et en recevant les touchants temoignages d'attachement des Indiens ne pouvaient s'empecher de regretter le territoire qu'ils etaient obliges de ceder. Le duc de Choiseul pensait tout autrement. Il lisait dans l'avenir[66]. Il le faisait sans arriere-pensee, avec la conviction qu'il prenait une bonne mesure politique. Il pensait que le temps etait proche ou tout le systeme colonial devait etre modifie: "Les idees sur l'Amerique, soit militaires, soit politiques, sont infiniment changees depuis trente ans," ecrivait-il a Durand, le 15 septembre 1766. Il etait persuade que la liberte commerciale et politique pouvait seule desormais faire vivre les Etats du nouveau monde. Ainsi, du jour ou un acte du Parlement etablit des taxes sur les Americains, la France commenca a faire des demarches pour pousser ceux-ci a l'independance[67]. Mais ce ministre contribua a l'expulsion des jesuites de France en 1762. Cette puissante compagnie laissa derriere elle un parti qui ne lui pardonna pas sa fermete dans cette circonstance[68]. Le Dauphin, leur eleve, lui etait hostile. Le duc d'Aiguillon, a qui il avait fait oter son gouvernement de Bretagne, le chancelier Maupeou et l'abbe Terrai, controleur des finances, formerent contre lui un triumvirat secret qui eut pourtant ete impuissant sans le honteux auxiliaire qu'ils trouverent dans la nouvelle favorite[69]. [Note 66: Choiseul, signant l'abandon du Canada aux Anglais, dit: _Enfin, nous les tenons_. C'etait, en effet, delivrer les colonies americaines d'un voisinage qui les forcait a s'appuyer sur la metropole.] [Note 67: Il detacha le Portugal et la Hollande de l'alliance anglaise et prepara cette union des marines secondaires qui devait, quelques annees plus tard, devenir la ligue des neutres contre ceux qui s'appelaient les maitres de l'Ocean.] [Note 68: _Raisons invincibles_, publiees 8 juillet 1773, dont une analyse est dans _Memoires secrets_, VII, 24. Londres, chez John Adamson.] [Note 69: Mme de Pompadour etait morte en 1764, et Choiseul, qui lui avait du son credit, refusa de plier devant la cynique arrogance de la Du Barry qui lui succeda. Choiseul ressentit bientot l'influence fatale de cette femme sur l'esprit affaibli du roi. Il faut lire dans les memoires du temps la juste appreciation des miserables influences qui presidaient aux affaires publiques et au milieu desquelles se jouait la fortune de la France. Une nouvelle favorite avait ete sur le point d'etre choisie. Devant les cris d'effroi du controleur general Laverdie, l'attitude et la fermete de Choiseul, le roi avait du ceder, mais il battait froid a son ministre. Plus tard il ceda a regret aux instances reiterees de ses courtisans, ameutes par les rancunes de la compagnie de Jesus. Il comprenait tout ce dont il se privait en renvoyant son ministre, et quand il apprit que la Russie, l'Autriche et la Prusse venaient de se partager la Pologne, il s'ecria: "Ah! cela ne serait pas arrive si Choiseul eut encore ete ici." _Vie du marquis de Bouille, Memoires du duc de Choiseul_, I, 230. _Memoire inedit._] Malgre l'origine de sa faveur, les defauts que l'on peut trouver a son caractere et les erreurs qu'il commit dans son administration multiple, ce ministre jette un eclat singulier et inattendu au milieu de cette cour corrompue ou tout etait livre a l'intrigue et d'ou semblaient bannis toute idee de justice et tout sentiment du bien public. Il comprenait d'ailleurs le peu de stabilite de sa situation, et n'esperait guere que l'on reconnaitrait a la cour les services qu'il pourrait rendre a son pays. On en trouve la preuve dans un memoire qu'il adressa au roi en 1766, et dans lequel il ose s'exprimer avec une certaine impertinence hautaine que l'on est heureux de retrouver en ces temps de basse courtisanerie et de lache servilite. "Je meprisais, autant par principe que par caractere, dit-il au roi, les intrigues de la Cour, et quand Votre Majeste me chargea de la direction de la guerre, je n'acceptai ce triste et penible emploi qu'avec l'assurance que Votre Majeste voulut bien me donner qu'elle me permettrait de le quitter a la paix." Le ministre entre ensuite dans le detail de son administration qui avait compris la guerre, la marine, les colonies, les postes et les affaires etrangeres, pendant six annees.--La premiere annee, il reduisit les depenses des affaires etrangeres de 52 a 25 millions. Quant a l'Angleterre, Choiseul en parle avec une certaine crainte. "Mais la revolution d'Amerique, dit-il, qui arrivera, mais que nous ne verrons vraisemblablement pas, remettra l'Angleterre[70] dans un etat de faiblesse ou elle ne sera plus a craindre." "Votre Majeste m'exilera", dit-il a la fin. Cette prediction ne se realisa que cinq ans apres: en 1770, Choiseul fut exile dans ses terres. [Note 70: La politique de Choiseul et de Vergennes fut suivie par Napoleon. Quand il songea a ceder la Louisiane aux Etats-Unis, il prononca ces paroles: "Pour affranchir les peuples de la tyrannie commerciale de l'Angleterre, il faut la contre-parer par une puissance maritime qui devienne un jour sa rivale; ce sont les Etats-Unis." _Les Etats-Unis et la France_, par Edouard Laboulaye. Paris, 1862.] VI La guerre se fit a la fois sur trois points du continent americain: aux environs de Boston, de New-York et de Philadelphie; dans le Canada, que les Americains voulaient cette fois entrainer dans leur cause et d'ou les Anglais partirent pour prendre a revers les revoltes; enfin dans le Sud, autour de Charleston et dans les Carolines. Les debuts du conflit furent heureux pour les Americains. Leurs milices, plus fortes par le sentiment de la justice de leur cause que par leur experience de la guerre et par la discipline, battirent a Lexington (avril 1775) un detachement anglais. On assiegea le general Gage dans Boston. Le Congres confia a Washington [71] la tache difficile d'organiser les bandes de miliciens et de les mettre en etat de vaincre les troupes aguerries de la Grande-Bretagne. Ce fut un grande acte de patriotisme de la part de ce genereux citoyen d'accepter une pareille mission. Du jour ou, sans ambition comme sans crainte, il prit en mains la conduite des affaires, il ne perdit plus de vue les aspirations du pays. Il ne desespera jamais de leur realisation, et si, dans les moments critiques, aux jours ou la cause de l'independance paraissait le plus compromise, il eut quelques instants de decouragement, il sut du moins empecher par son attitude ses concitoyens de se laisser entrainer a un pareil sentiment. Il les retint autour de lui et leur communiqua sa confiance dans l'avenir. Apres le succes, redevenu simple particulier, il voulut vivre tranquille dans sa maison de Mount-Vernon, en Virginie. L'independance de sa patrie etait la seule recompense qu'il attendait de ses efforts. Chez les Americains, il est "l'homme qui avait ete le premier dans la guerre, le premier dans la paix, le premier dans le coeur de ses compatriotes." L'histoire lui a rendu justice, et, chez tous les peuples son nom est reste le plus pur. [Note 71: Nous ne voulons pas entreprendre de rappeler les hauts faits de ce grand homme dont la memoire est chere a tout coeur americain. Outre qu'une pareille tache est tout a fait en dehors du cadre que nous nous sommes propose de remplir, nous reconnaissons trop bien le talent et le coeur avec lesquels plusieurs illustres ecrivains s'en sont acquittes avant nous, pour que nous ayons la pretention de traiter ce sujet. Washington est d'ailleurs un de ces heros dont la gloire, loin de s'effacer, grandit a mesure que les annees s'ecoulent. Plus l'esprit humain progresse et plus on se plait a reconnaitre la noblesse de son caractere et l'elevation de ses idees. Dans les societes modernes, ou le droit tend chaque jour a l'emporter sur la force, ou l'amour de l'humanite a plus de partisans que l'esprit de domination, les grands conquerants tels que ceux dont l'histoire conserve les noms et exalte les exploits, loin d'etre mis au rang des dieux, comme dans l'antiquite, seraient consideres comme de veritables fleaux. Les peuples, de jour en jour plus soucieux de se donner une organisation sociale basee sur la justice et la liberte que de satisfaire la sterile et sauvage ambition de subjuguer leurs voisins, ne veulent plus laisser a quelques hommes privilegies le soin d'accomplir les desseins de la Providence en bouleversant les empires pour changer la face du monde. Or, Washington fut encore plus grand citoyen qu'habile general. Ses victoires auraient suffi pour perpetuer son souvenir. Sa conduite comme homme politique et comme homme prive le fera revivre au milieu des generations futures, qui le presenteront toujours a leurs chefs comme un modele a imiter. Tous les ecrivains contemporains, Americains ou Francais, nous depeignent Washington sous les traits les plus nobles au physique comme au moral; il n'y a de tache a aucun de leurs tableaux. Je ne veux pas redire ici les impressions ressenties par MM. de La Fayette, de Chastellux, de Segur, Dumas et tant d'autres, lorsqu'ils furent admis pour la premiere fois en presence du generalissime americain. Elles sont a peu pres identiques et sont exprimees, dans les memoires signes de leur nom, avec tout l'enthousiasme dont ces Francais etaient capables. "C'est le Dieu de Chastellux", ecrivait Grimm a Diderot. _Correspondance_, X, 471. Nous nous contenterons de transcrire ici le passage relatif a ce grand homme, que M. de Broglie a insere dans ses _Relations inedites_. "Ce general est age d'environ quarante-neuf ans (1782); il est grand, noblement fait, tres-bien proportionne; sa figure est beaucoup plus agreable que ses portraits ne le representent; il etait encore tres-beau il y a trois ans, et quoique les gens qui ne l'ont pas quitte depuis cette epoque disent qu'il leur parait fort vieilli, il est incontestable que ce general est encore frais et agile comme un jeune homme. "Sa physionomie est douce et ouverte, son abord est froid quoique poli, son oeil pensif semble plus attentif qu'etincelant, mais son regard est doux, noble et assure. Il conserve dans sa conduite privee cette decence polie et attentive qui satisfait tout le monde et cette dignite reservee qui n'offense pas. Il est ennemi de l'ostentation et de la vaine gloire. Son caractere est toujours egal, il n'a jamais temoigne la moindre humeur. Modeste jusqu'a l'humilite, il semble ne pas s'estimer a ce qu'il vaut. Il recoit de bonne grace les hommages qu'on lui rend, mais il les evite plutot qu'il ne les cherche. Sa societe est agreable et douce. Toujours serieux, jamais distrait, toujours simple, toujours libre et affable sans etre familier, le respect qu'il inspire ne devient jamais penible. Il parle peu en general et d'un ton de voix fort bas; mais il est si attentif a ce qu'on lui dit, que, persuade qu'il vous a compris, on le dispenserait presque de repondre. Cette conduite lui a ete bien utile en plusieurs circonstances. Personne n'a eu plus besoin que lui d'user de circonspection et de peser ses paroles. "Il joint a une tranquillite d'ame inalterable un jugement exquis, et on ne peut guere lui reprocher qu'un peu de lenteur a se determiner et meme a agir. Quand il a pris son parti, son courage est calme et brillant. Mais pour apprecier d'une maniere sure l'etendue de ses talents et pour lui donner le nom de grand homme de guerre, je crois qu'il faudrait l'avoir vu a la tete d'une plus grande armee avec plus de moyens et vis-a-vis d'un ennemi moins superieur. On peut au moins lui donner le titre d'excellent patriote, d'homme sage et vertueux, et on est bien tente de lui donner toutes les qualites, meme celles que les circonstances ne lui ont pas permis de developper. "Il fut unanimement appele au commandement de l'armee. Jamais homme ne fut plus propre a conduire des Americains et n'a mis dans sa conduite plus de suite, de sagesse, de constance et de raison. "M. Washington ne recoit aucun appointement comme general. Il les a refuses comme n'en ayant, pas besoin. Les frais de sa table sont seulement faits aux depens de l'Etat. Il a tous les jours une trentaine de personnes a diner, fait une fort bonne chere militaire et est fort attentif pour tous les officiers qu'il admet a sa table. C'est en general le moment de la journee ou il est le plus gai. Au dessert, il fait une consommation enorme de noix, et lorsque la conversation l'amuse, il en mange pendant des heures en portant, conformement a l'usage anglais et americain, plusieurs santes. C'est ce qu'on appelle _toaster._ On commence toujours par boire aux Etats-Unis de l'Amerique, ensuite au roi de France, a la reine, aux succes des armees combinees. Puis on donne quelquefois ce qu'on appelle un _sentiment_: par exemple a nos succes sur les ennemis et sur les belles; a nos avantages en guerre et en amour. J'ai toaste plusieurs fois aussi avec le general Washington. Dans une entre autres je lui proposai de boire au marquis de La Fayette, qu'il regarde comme son enfant. Il accepta avec un sourire de bienveillance, et eut la politesse de me proposer en revanche celle de mon pere et de ma femme. "M. Washington m'a paru avoir un maintien parfait avec les officiers de son armee. Il les traite tres-poliment, mais ils sont bien loin de se familiariser avec lui. Ils ont tous au contraire, vis-a-vis de ce general, l'air du respect, de la confiance et de l'admiration. "Le general Gates, fameux par la prise de Burgoyne et par ses revers a Camden, commandait cette annee une des ailes de l'armee americaine. Je l'ai vu chez M. Washington, avec lequel il a ete brouille, et je me suis trouve a leur premiere entrevue depuis leurs querelles, qui demanderaient un detail trop long pour l'inserer ici. Cette entrevue excitait la curiosite des deux armees. Elle s'est passee avec la decence la plus convenable de part et d'autre. M. Washington traitant M. Gates avec une politesse qui avait l'air franc et aise, et celui-ci repondant avec la nuance de respect qui convient vis-a-vis de son general, mais en meme temps avec une assurance, un ton noble et un air de moderation qui m'ont convaincu que M. Gates etait digne des succes qu'il a obtenus a Saratoga, et que ses malheurs n'ont fait que le rendre plus estimable par le courage avec lequel il les a supportes. Il me semble que c'est la le jugement que les gens capables et desinteresses portent sur M. Gates." On ne s'etonnera pas que le personnage de Washington ait figure a plusieurs reprises sur la scene francaise. Ces compositions, qui datent generalement de l'epoque de la revolution francaise, ne meritent guere d'etre lues, et si elles ont pu etre ecoutees avec quelque interet sur un theatre, ce ne peut etre que grace a la sympathie qu'inspiraient le heros americain et la cause qu'il avait fait triompher. Nous donnons toutefois les titres de quelques-uns de ces ouvrages et les noms de leurs auteurs: 1 deg. _Washington ou la liberte du Nouveau-Monde,_ tragedie en quatre actes, par M. de Sauvigny, representee pour la premiere fois le 13 juillet 1791 sur le theatre de la Nation. Paris. 2 deg. _Asgill ou L'Orphelin de Pensylvanie,_ melodrame en un acte et en prose, mele d'ariettes par B.J. Marsollie