Project Gutenberg's Le socialisme en danger, by Ferdinand Domela Nieuwenhuis This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included with this eBook or online at www.gutenberg.net Title: Le socialisme en danger Author: Ferdinand Domela Nieuwenhuis Release Date: February 29, 2004 [EBook #11380] Language: French Character set encoding: ASCII *** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LE SOCIALISME EN DANGER *** Produced by Miranda van de Heijning, Wilelmina Malliere and PG Distributed Proofreaders. This file was produced from images generously made available by the Bibliotheque nationale de France (BnF/Gallica) at http://gallica.bnf.fr. LE SOCIALISME EN DANGER Ce volume a ete depose au Ministere de l'interieur (section de la librairie) en mai 1897. * * * * * _Ouvrages deja publies dans la Bibliotheque Sociologique_: 1.--LA CONQUETE DU PAIN, par _Pierre Kropotkine_. Un volume in-18, avec preface par _Elisee Reclus_, 5e edition. Prix....................................................... 3 50 2.--LA SOCIETE MOURANTE ET L'ANARCHIE, _par Jean Grave_. Un volume in-18, avec preface par _Octave Mirbeau._ (_Interdit_.--Rare). Prix............................. 5 fr. 3.--DE LA COMMUNE A L'ANARCHIE, par _Charles Malato_. Un volume in-18, 2e edition. Prix.......................... 3 50 4.--OEUVRES de _Michel Bakounine_. Federalisme, Socialisme et Antitheologisme. Lettres sur le Patriotisme. Dieu et l'Etat. Un volume in-18, 2e edition. Prix.......... 3 50 5.--ANARCHISTES, moeurs du jour, roman, par _John-Henry Mackay_, traduction de _Louis de Hessem_. Un volume in-18. (_Epuise_.) Prix............................... 5 fr. 6.--PSYCHOLOGIE DE L'ANARCHISTE-SOCIALISTE, par _A. Hamon_. Un volume in-18, 2e edit. Prix............................. 3 50 7.--PHILOSOPHIE DU DETERMINISME. Reflexions sociales, par _Jacques Sautarel_. Un volume in-18, 2e edit. Prix.... 3 50 8.--LA SOCIETE FUTURE, par _Jean Grave_. Un vol. in-18, 6e edition. 9.--L'ANARCHIE. Sa philosophie.--Son ideal, par _Pierre Kropotkine_. Une brochure in-18, 3e edition. Prix....... 1 00 10.--LA GRANDE FAMILLE, roman militaire, par _Jean Grave_. Un vol. in-18, 3e edition. Prix................. 3 50 11.--LE SOCIALISME ET LE CONGRES DE LONDRES, par _A. Hamon_. Un volume in-18, 2e edit.................. 3 50 12.--LES JOYEUSETES DE L'EXIL, par _Charles Malato_. Un volume in-18. 2e edit. Prix............................. 3 50 13.--HUMANISME INTEGRAL. Le duel des sexes.--La cite future, par _Leopold Lacour_. Un volume in-18, 2e edit. Prix....................................................... 3 50 14.--BIRIBI, armee d'Afrique, roman, par _Georges Darien_. Un volume in-18, 2e edition. Prix.......................... 3 50 15.--LE SOCIALISME EN DANGER, par _Domela Nieuwenhuis_ Un vol. in-18, avec preface par _Elisee Reclus_. Prix. 3 50 16.--PHILOSOPHIE DE L'ANARCHIE, par _Charles Malato_. Un vol. in-18. Prix........................................... 3 50 17.--L'INDIVIDU ET LA SOCIETE, par _Jean Grave_. Un vol. in-18. Prix................................................ 3 50 _Sous Presse_: L'EVOLUTION, LA REVOLUTION ET L'IDEAL ANARCHIQUE, par _Elisee Reclus_. L'ETAT, par _Pierre Kropotkine_. SOUS L'ASPECT DE LA REVOLUTION, par _Bernard Lazare_. F. DOMELA NIEUWENHUIS LE SOCIALISME EN DANGER PREFACE PAR ELISEE RECLUS [Illustration] 1897 PREFACE L'ouvrage de notre ami, Domela Nieuwenhuis, est le fruit de patientes etudes et d'experiences personnelles tres profondement vecues; quatre annees ont ete employees a la redaction de ce travail. A une epoque comme la notre, ou les evenements se pressent, ou la rapide succession des faits rend de plus en plus apre la critique des idees, quatre ans constituent deja une longue periode de la vie, et certes, pendant ce temps, l'auteur a pu observer bien des changements dans la societe, et son propre esprit a subi une certaine evolution. Les trois parties de l'ouvrage, parues a de longs intervalles dans _la Societe Nouvelle_, temoignent des etapes parcourues. En premier lieu, l'ecrivain etudie les "divers courants de la Democratie sociale en Allemagne"; puis, epouvante par le recul de l'esprit revolutionnaire qu'il a reconnu dans le socialisme allemand, il se demande si l'evolution socialiste ne risque pas de se confondre avec les revendications anodines de la bourgeoisie liberale; enfin, reprenant l'etude des manifestations de la pensee sociale, il constate qu'il n'y a point a desesperer, et que la regression d'une ecole, ou l'on s'occupe de commander et de discipliner plus que de penser et d'agir, est tres largement compensee par la croissance du socialisme libertaire, ou les compagnons d'oeuvre, sans dictateurs, sans asservissement a un livre ou a un recueil de formules, travaillent de concert a fonder une societe d'egaux. Les documents cites dans ce livre ont une grande importance historique. Sous les mille apparences de la politique officielle--formules de diplomates, visites russes, genuflexions francaises, toasts d'empereurs, recitations de vers et decorations de valets,--apparences que l'on a souvent la naivete de prendre pour de l'histoire, se produit la grande poussee des proletaires naissant a la conscience de leur etat, a la resolution ferme de se faire libres, et se preparant a changer l'axe de la vie sociale par la conquete pour tous d'un bien-etre qui est encore le privilege de quelques-uns. Ce mouvement profond, c'est la l'histoire veritable, et nos descendants seront heureux de connaitre les peripeties de la lutte d'ou naquit leur liberte! Ils apprendront combien fut difficile dans notre siecle le progres intellectuel et moral qui consiste a se "guerir des individus". Certes, un homme peut rendre de grands services a ses contemporains par l'energie de sa pensee, la puissance de son action, l'intensite de son devouement; mais, apres avoir fait son oeuvre, qu'il n'ait pas la pretention de devenir un dieu, et surtout que, malgre lui, on ne le considere pas comme tel! Ce serait vouloir que le bien fait par l'individu se transformat en mal au nom de l'idole. Tout homme faiblit un jour apres avoir lutte, et combien parmi nous cedent a la fatigue, ou bien aux sollicitations de la vanite, aux embuches que tendent de perfides amis! Et meme le lutteur fut-il reste vaillant et pur jusqu'a la fin, on lui pretera certainement un autre langage que le sien, et meme on utilisera les paroles qu'il a prononcees en les detournant de leur sens vrai. Ainsi voyez comment on a traite cette individualite puissante, Marx, en l'honneur duquel des fanatises, par centaines de mille, levent les bras au ciel, se promettant d'observer religieusement sa doctrine! Tout un parti, toute une armee ayant plusieurs dizaines de deputes au Parlement germanique, n'interpretent-ils pas maintenant cette doctrine marxiste precisement en un sens contraire de la pensee du maitre? Il declara que le pouvoir economique determine la forme politique des societes, et l'on affirme maintenant en son nom que le pouvoir economique dependra d'une majorite de parti dans les Assemblees politiques. Il proclama que "l'Etat, pour abolir le pauperisme, doit s'abolir lui-meme, car l'essence du mal git dans l'existence meme de l'Etat!" Et l'on se met devotement a son ombre pour conquerir et diriger l'Etat! Certes, si la politique de Marx doit triompher, ce sera, comme la religion du Christ, a la condition que le maitre, adore en apparence, soit renie dans la pratique des choses. Les lecteurs de Domela Nieuwenhuis apprendront aussi a redouter le danger que presentent les voies obliques des politiciens. Quel est l'objectif de tous les socialistes sinceres? Sans doute chacun d'eux conviendra que son ideal serait une societe ou chaque individu, se developpant integralement dans sa force, son intelligence et sa beaute physique et morale, contribuera librement a l'accroissement de l'avoir humain. Mais quel est le moyen d'arriver le plus vite possible a cet etat de choses? "Precher cet ideal, nous instruire mutuellement, nous grouper pour l'entr'aide, pour la pratique fraternelle de toute oeuvre bonne, pour la revolution!", diront tout d'abord les naifs et les simples comme nous.--"Ah! quelle est votre erreur! nous est-il repondu: le moyen est de recueillir des votes et de conquerir les pouvoirs publics". D'apres ce groupe parlementaire, il convient de se substituer a l'Etat et, par consequent, de se servir des moyens de l'Etat, en attirant les electeurs par toutes les manoeuvres qui les seduisent, en se gardant bien de heurter leurs prejuges. N'est-il pas fatal que les candidats au pouvoir, diriges par cette politique, prennent part aux intrigues, aux cabales, aux compromis parlementaires? Enfin, s'ils devenaient un jour les maitres, ne seraient-ils pas forcement entraines a employer la force, avec tout l'appareil de repression et de compression qu'on appelle l'armee citoyenne ou nationale, la gendarmerie, la police et tout le reste de l'immonde outillage? C'est par cette voie si largement ouverte depuis le commencement des ages, que les novateurs arriveront au pouvoir, en admettant que les baionnettes ne renversent pas le scrutin avant la date bienheureuse. Le plus sur encore est de rester naifs et sinceres, de dire simplement quelle est notre energique volonte, au risque d'etre appeles utopistes par les uns, abominables, monstrueux, par les autres. Notre ideal formel, certain, inebranlable est la destruction de l'Etat et de tous les obstacles qui nous separent du but egalitaire. Ne jouons pas au plus fin avec nos ennemis. C'est en cherchant a duper que l'on devient dupe. Telle est la morale que nous trouvons dans l'oeuvre de Nieuwenhuis. Lisez-la, vous tous que possede la passion de la verite et qui ne la cherchez pas dans une proclamation de dictateur ni dans un programme ecrit par tout un conseil de grands hommes. Elisee RECLUS. I LES DIVERS COURANTS DE LA DEMOCRATIE SOCIALISTE ALLEMANDE Au Congres des democrates-socialistes allemands tenu a Erfurt en 1891, une lutte s'est engagee, qui interesse au plus haut degre le mouvement socialiste du monde entier, car, avec une legere nuance de terminologie, elle se reproduit identiquement entre les differentes fractions du parti socialiste. D'un cote (a droite) etait Vollmar, l'homme que l'on s'attendait a voir sous peu se mettre a la tete des radicaux, comme, du reste, il l'avait deja fait pressentir au Congres de Halle. Il fit un discours qui, sous plus d'un rapport, etait un veritable chef-d'oeuvre, demontrant qu'il etait parfaitement en etat de se defendre. De l'autre cote il y avait Wildberger, montant a la tribune comme porte-parole de l'opposition berlinoise. Et entre eux Bebel et Liebknecht, pris entre l'enclume et le marteau, apparaissaient comme de tristes temoignages d'insexualite. Une lecture consciencieuse du compte-rendu du Congres--dont nous avons attendu la publication pour ne pas baser notre jugement sur des extraits de journaux--nous remplit d'une certaine pitie envers des hommes qui, durant de longues annees, ont defendu et dirige le mouvement en Allemagne et qui, a present, occupent le "juste milieu" et ont ete attaques des deux cotes a la fois. Vollmar disait ne desirer "aucune tactique nouvelle", il ajoutait qu'il "se reclamait de la ligne de conduite suivie jusqu'ici, mais qu'il en voulait la continuation logique". Et pourtant Bebel lui repondait que: "Si le parti suivait la tactique de Vollmar, en concentrant toute son agitation sur la lutte pour ces cinq articles du programme[1] et abandonnait provisoirement le veritable but, cela ferait une agitation qui, d'apres mon opinion (dit Bebel), aboutirait fatalement a la decomposition du parti. Cela signifierait l'abandon complet de notre but final. Nous agirions dans ce cas tout a fait autrement que nous ne le devrions et que nous l'avons fait jusqu'ici. Nous avons toujours lutte pour obtenir le plus possible de l'Etat actuel, sans perdre de vue pourtant que tout cela ne constitue qu'une faible concession, _ne change absolument rien au veritable etat des choses_. Nous devons maintenir l'ensemble de nos revendications, et chaque nouvelle concession n'a pour nous d'autre but que d'ameliorer nos bases d'action et nous permettre de mieux nous armer". Fischer alla plus loin et dit: "Si nous admettons le point de vue de Vollmar, nous n'avons qu'a supprimer immediatement dans notre programme les mots: "parti socialiste-democrate", pour les remplacer par: "programme du parti ouvrier allemand"... La tactique de Vollmar tend a obtenir la realisation de ces cinq articles--qu'il considere comme les plus necessaires--comme etant eux-memes le but final; nous tenons au contraire a declarer que toutes ces reformes que nous reclamons, ne sont desirees par nous que parce que nous pensons qu'elles encourageront les ouvriers dans la lutte pour la conquete definitive de leurs droits. Elles ne sont pour nous que des moyens, tandis que pour Vollmar elles constituent le but meme, la principale raison d'existence du parti... Le Congres doit se prononcer, sans la moindre equivoque, soit pour le maintien des decisions prises a Saint-Gall, soit pour l'adoption de la tactique de Vollmar, laquelle--qu'il le veuille ou non--aura comme consequence une scission et concentre toutes les forces du parti sur ces cinq revendications qui, suivant nous, n'ont qu'une importance secondaire a cote du but final." Liebknecht est du meme avis lorsqu'il dit: "Vollmar a le _droit_ de proposer qu'on suive une autre voie, mais le parti a le _devoir_, dans l'interet meme de son existence, de rejeter resolument cette tactique nouvelle qui le conduirait a sa perte, a son emasculation complete, et qui transformerait le parti revolutionnaire et democratique en un parti socialiste-gouvernemental ou socialiste-national-liberal. Bref, le succes, l'existence meme de la social-democratie exigent absolument que nous declarions n'avoir rien de commun avec la tactique que Vollmar a preconisee a Munich et qu'il n'a pas rejetee ici". Cependant, dans son journal, _Die Muenchener Post_, Vollmar avait reuni quelques citations, prises dans des discours prononces au Reichstag par differents membres socialistes, et il les avait comparees avec certaines de ses propres assertions pour prouver que les memes principes, actuellement par lui defendus, avaient toujours ete suivis par des deputes socialistes sans qu'on les eut attaques pour cela, et il declarait que loin de proposer nullement une tactique nouvelle, il ne faisait que suivre l'ancienne. Voici quelques-unes de ces citations mises en regard des assertions de Vollmar: Si nous avions ete consultes, L'annexion de nous aurions certainement l'Alsace-Lorraine est un fait fonde autrement l'unite accompli, et ici, dans cette allemande en 1870-71. Mais enceinte, nous avons, de notre puisque maintenant elle existe cote, declare de la facon la telle qu'elle, nous plus categorique que nous n'entendons pas epuiser nos reconnaissons comme de droit forces en d'interminables et l'etat actuel des choses. infructueuses recriminations AUER. Seance du 9 fevrier sur le passe, mais, acceptant 1891. le fait accompli, nous ferons tout notre possible pour ameliorer cette oeuvre defectueuse. S'il existe un parti ouvrier Personne, aussi enthousiaste qui a toujours rempli et qu'il soit pour des idees remplira encore les devoirs de internationalistes, ne dira fraternite internationale, que nous n'avons pas de c'est certainement le parti devoirs nationaux. allemand. Mais ceci n'exclut LIEBKNECHT. Congres de Halle, pas pour nous l'existence de 15 octobre 1890. taches et de devoirs nationaux. C'est un symptome heureux de Je reconnais que l'Allemagne voir que nous avons en France est decidee a maintenir la des amis socialistes, qui paix. Je suis persuade que ni combattent les tendances dans les spheres les plus chauvines. elevees, ni dans aucune autre Mais pourquoi nier que les couche de la societe, le desir spheres dirigeantes dans ce n'existe de lancer l'Allemagne pays, par leur chauvinisme dans une nouvelle guerre. En nefaste et leur repugnante tout cas, nous vivons ici dans coquetterie avec le czarisme des conditions independantes russe, sont pour beaucoup la de notre volonte. En France, cause de l'inquietude et des on peut le desapprouver ou le armements constants de regretter, mais dans les l'Europe? milieux predominants, on pense, aujourd'hui comme jadis, a faire disparaitre les consequences de la guerre de 1870-71. L'alliance entre la France et la Russie a ete motivee par ces faits. Que cette alliance ait ete contractee par ecrit ou non, elle existe par une certaine solidarite d'interets entre ces deux pays contre l'Allemagne, et elle continuera d'exister. BEBEL. Seance du 25 juin 1890. Nous n'avons pas besoin de Si la triple alliance a pu dire que la diplomatie et ses etre conclue ... elle l'a ete, oeuvres ne nous inspirent que parce que les interets des tres peu de confiance. trois puissances, en face de Neanmoins, nous devons nous l'entente franco-russe, sont prononcer pour la triple necessairement solidaires, en alliance dont la raison d'etre dehors des rapports mutuels est le maintien de la paix et, des differents peuples de ces par consequent, est utile. pays... Je suis convaincu qu'aucun homme d'Etat, ni en Autriche, ni en Italie, ni en Allemagne, ne voudra, tant que cette situation durera, se detacher de cette alliance, car il exposerait, par cela meme, son pays a un grand danger, dans le cas ou les deux autres puissances alliees seraient vaincues dans une guerre. BEBEL. Seance du 25 juin 1890. Si jamais quelque part a Nous avons declare deja bien l'etranger, l'espoir existe souvent, et, pour moi, je qu'en cas d'une attaque contre renouvelle cette declaration, l'Allemagne on pourrait compter que nous sommes prets a remplir sur notre abstention, cet envers la patrie exactement espoir se verrait completement les memes devoirs que tous les decu. Des que notre pays sera autres citoyens... Je sais attaque, il n'y aura plus qu'il n'y a personne parmi qu'un parti, et nous autres, nous qui pense differemment a democrates-socialistes, nous ce sujet. ne serions certes pas les AUER. Seance du 8 decembre derniers a remplir notre 1890. devoir. Il a ete dit ... que le Reichstag allemand ne travaille pas avec autant d'ardeur a la defense de la patrie que le Parlement francais. Eh bien, moi je declare que quand il s'agit de la defense de la patrie, tous les partis sont unis; que s'il s'agit de se defendre contre un ennemi etranger, aucun parti ne restera en arriere. LIEBKNECHT. Seance du 16 mai 1891. L'attaque contre la Russie officielle, cruelle, barbare, voire l'aneantissement de cette ennemie de la civilisation, est donc notre devoir le plus sacre, que nous devons remplir jusqu'a notre dernier soupir dans l'interet meme du peuple russe, opprime et gemissant sous le knout. Et si alors nous combattons dans les rangs a cote de ceux qui actuellement sont nos adversaires, nous ne le faisons pas pour les sauver eux et leurs institutions politiques et economiques, mais pour l'Allemagne en general, c'est-a-dire pour nous sauver nous-memes et pour delivrer des barbares un pays, ou nous pensons un jour realiser notre propre ideal social. BEBEL. _Vorwaerts_ du 27 septembre 1891. Et maintenant, Liebknecht peut pretendre que "des citations mutilees n'ont aucune signification", que "les bases sur lesquelles Vollmar s'appuie s'effondrent". celui-ci se declare pret--et il a raison--a citer encore d'autres discours absolument analogues. Il parait, du reste, que Liebknecht a conscience de sa faiblesse, lorsqu'il reconnait que "les expressions citees, scrupuleusement pesees, ne sont peut-etre pas des plus correctes", ce qui ne l'empeche pas de protester contre la supposition d'avoir, lui, Bebel et Auer, "voulu prescrire une autre tactique, une autre action au parti". Cette supposition s'impose cependant a tous ceux qui ont le moindre sens commun, et toutes les declarations de Liebknecht et de la fraction socialiste entiere n'infirmeront nullement ce que Vollmar leur reproche en s'appuyant sur des citations qui prouvent surabondamment que Bebel et Liebknecht ont dit exactement la meme chose que lui. Il n'y a donc aucune raison pour attaquer Vollmar a ce propos, a moins que l'on veuille ici appliquer le dicton: _Quod licet Jovi, non licet bovi_. Ce qui est permis a Jupiter, n'est pas permis au boeuf. Quelle fut la reponse de Vollmar a l'accusation d'avoir voulu inaugurer une nouvelle tactique? "La strategie que j'ai preconisee a deja existe theoriquement, mais elle etait moins generalement appliquee, et comme explication de cette inconsequence, je cite les "jeunes" avec leur phraseologie revolutionnaire. Je disais dans mon discours: "L'action que j'ai recommandee a deja ete appliquee, depuis la suppression de la loi d'exception, dans beaucoup de cas, tant dans le Reichstag qu'au dehors. Je ne l'ai donc pas inventee, mais je me suis identifie avec elle; du reste elle a ete suivie depuis Halle. A present on peut moins que jamais s'eloigner de cette maniere de voir. Ceci prouve clairement que j'ai en vue la tactique existante, celle qui doit etre suivie d'apres le reglement du parti". Un autre delegue, Schulze, de Magdebourg, dit: "Moi aussi, je desapprouve la politique de Vollmar, mais celui-ci n'a pourtant rien dit d'autre, a mon avis, que ce qui a ete fait par toute la fraction". Et Auerbach, de Berlin, ajoute: "La facon d'agir des membres du Reichstag conduit necessairement a la tactique de Vollmar". Et le docteur Schonlank s'ecrie: "Les discours de Vollmar a Munich eussent ete mieux a leur place dans la bouche d'un membre de la "Volkspartei" que dans celle d'un democrate-socialiste... A la suite d'un evenement imprevu, la chute de Bismarck, Vollmar desire une transformation complete de tendance dans notre mouvement, et non seulement un changement de tactique: il veut remplacer la conception revolutionnaire, suivant laquelle l'oppression actuelle de la classe ouvriere ne pourra etre supprimee qu'apres une transformation radicale de la production, par un parti ouvrier a l'eau de rose, petit-bourgeois, et il veut que nous nous contentions de ces faibles concessions!" Auer est du meme avis, lorsqu'il dit: "Vollmar s'est incontestablement prononce, dans son discours comme dans sa brochure, pour la necessite d'un changement de la tactique suivie jusqu'ici!" Et apres le second discours de Vollmar, Bebel declare fort justement "qu'il n'est pas possible d'admettre ce que Vollmar pretend aujourd'hui, c'est-a-dire qu'il n'ait jamais eu l'idee de proposer une nouvelle ligne de conduite. S'il s'agissait de maintenir l'ancienne, tous ces discours eussent ete superflus". Il voit que Vollmar veut justement le contraire, car "la realisation complete de notre programme c'est la chose principale et le reste n'a qu'une importance secondaire". Il nous importe peu de savoir ou nous en sommes au sujet de certaines concessions au moment ou nous croyons pouvoir obtenir le tout. Vollmar au contraire declare le but final comme n'ayant pour l'instant qu'une importance secondaire et comme but principal les revendications directes et immediatement praticables. _Ceci constitue une telle antithese de principes, qu'il n'est guere possible d'en concevoir une plus categorique, et c'est du devoir du Congres de la resoudre..._" Avec des discours comme ceux de Vollmar, jamais une democratie socialiste ne serait nee. De semblables idees menent au socialisme national-liberal, c'est-a-dire a l'introduction de la tactique nationale-liberale dans le parti democratique socialiste. Bebel donne meme une explication de l'evolution de Vollmar en l'attribuant a ses "conditions de vie personnelle radicalement changees et a la position sociale qu'il a acquise dans les dernieres annees. Au moment ou l'homme qui occupe une place preponderante dans un mouvement ne se trouve plus en contact ininterrompu avec la foule, parce qu'il est arrive a une autre situation sociale, le danger nait qu'il abandonne la voie commune et qu'il perde le sentiment de cohesion avec la masse. Vollmar est, depuis quelques annees deja, plus ou moins isole, d'un cote par son etat physique et plus encore par des habitudes materielles plus avantageuses. Il n'arrive que trop souvent, lorsqu'on se trouve dans une position qu'on peut considerer soi-meme comme satisfaisante, de supposer chez la masse affamee les memes sentiments de satisfaction et de penser: Les reformes ne sont pas si urgentes; soyons prudents et essayons d'arriver, sans precipitation, peu a peu, a nos fins. Nous avons le temps". Cette remarque est sans doute fort judicieuse et pratique, mais il y a une chose qui nous etonne, c'est qu'aucun des soi-disant Jeunes gens ne se soit leve pour dire a Bebel: "Est-ce que cette explication de la facon d'agir de Vollmar n'est pas egalement applicable a vous et aux votres? Est-ce que le reproche que nous vous adressons d'avoir abandonne les idees revolutionnaires, jadis defendues par vous et suivies par nous sous votre direction, n'a pas les memes motifs que ceux que vous attribuez si justement a Vollmar?" Combien Bebel est revolutionnaire lorsqu'il se trouve en face de Vollmar! Et comme son discours peut servir aux Jeunes, contre lui-meme, avec la legende: _De re fabula narratur_. C'est de toi qu'il s'agit. "Si nous faisions ce que desire Vollmar, nous deviendrions fatalement un parti opportuniste dans le plus mauvais sens du mot. Une pareille transformation serait pour le parti la meme chose que si l'on brisait la colonne vertebrale a un etre organique quelconque, auquel on demanderait ensuite les memes efforts qu'auparavant. Voila pourquoi je m'oppose a ce que l'on brise l'epine dorsale a la democratie socialiste, c'est-a-dire a ce que l'on refoule au second plan son principe essentiel: la lutte des classes pauvres contre les classes dirigeantes et l'autorite de l'Etat, pour le remplacer par une agitation edulcoree et par la lutte exclusivement en vue de revendications dites pratiques." Donc, Bebel, Liebknecht, Auer, Fischer, etc., tous sont d'avis que Vollmar, dans ses discours de Munich, a reellement propose une nouvelle tactique. La-dessus il y avait unanimite d'appreciation, meme apres les discours prononces par Vollmar au Congres. En effet, Liebknecht ne declarait-il pas qu'apres avoir entendu Vollmar il etait plus que jamais d'avis que le Congres devait se prononcer? Car, ajoutait-il, "bien que Vollmar se defende de preconiser une nouvelle orientation, il la desire neanmoins, et nous emprunte pour le faire, d'anciens arguments, qu'il detourne du reste de leur veritable signification". Il fallait une declaration. Bebel proposa donc une resolution concue en ces termes: Le Congres declare: Considerant que la conquete du pouvoir politique est le premier et principal but vers lequel doit aspirer tout mouvement proletaire conscient; que cependant la conquete du pouvoir politique ne peut etre l'oeuvre d'un moment, d'une surprise donnant immediatement la victoire, mais doit etre obtenue par un travail assidu et persistant, par le juste emploi de tous les moyens qui s'offrent pour la propagation de nos idees et par l'effort de toute la classe ouvriere; Le Congres decide: Il n'y a pas de raisons pour changer la direction donnee jusqu'ici au parti. Le Congres considere plutot comme etant toujours du devoir de ses membres de tenter par tous les moyens d'obtenir des succes aux elections du Reichstag, du Landtag et des conseils municipaux, partout ou il y a encore des chances de triompher sans nuire au principe. Sans caresser la moindre illusion sur la valeur des victoires parlementaires par rapport a nos principes, etant donnes la mesquinerie et l'egoisme de classe des partis bourgeois, le Congres considere l'agitation pour les elections du Reichstag, du Landtag et des conseils municipaux comme particulierement utile pour la propagande socialiste, parce qu'elle offre la meilleure occasion de se mettre en contact avec les classes proletariennes et d'eclairer ces dernieres sur leurs conditions de classe, et aussi parce que l'emploi de la tribune parlementaire est le moyen le plus efficace pour demontrer l'insuffisance des pouvoirs publics a supprimer les crimes sociaux, et pour devoiler devant le monde entier l'incapacite des classes gouvernantes a satisfaire les besoins nouveaux de la classe ouvriere. Le Congres demande aux chefs qu'ils travaillent energiquement et serieusement dans le sens du programme du parti, et qu'ils ne perdent jamais de vue le but integral et final, sans pour cela negliger d'obtenir des concessions des classes dirigeantes. Le Congres exige en outre de chaque membre en particulier, qu'il se soumette aux resolutions prises par le parti entier, qu'il obeisse aux prescriptions des journaux, tant que ces derniers agissent dans les limites des pouvoirs qui leur ont ete accordes et que, en admettant qu'un parti d'agitation, comme la democratie socialiste, ne peut atteindre son but que par la plus rigoureuse discipline et la soumission la plus complete, il reconnaisse la necessite de cette discipline et de cette soumission. Le Congres declare expressement que le droit de critiquer les agissements ou les fautes commises soit par les organes, soit par les representants parlementaires, est un droit que chaque membre peut exercer, mais il desire qu'il le critique en des formes permettant a la fraction attaquee de fournir des explications essentielles. Il recommande particulierement qu'aucun membre ne formule publiquement des accusations ou des attaques personnelles avant de s'etre assure du bien-fonde de ces accusations ou de ces attaques et avant d'avoir epuise prealablement tous les moyens qui, dans l'organisation du parti, se trouvent a sa disposition afin d'obtenir satisfaction. Finalement le Congres est d'avis que le principe fondamental des statuts de l'Internationale de 1864 doit toujours etre la ligne de conduite a suivre par ses membres, a savoir que: "La verite, la justice et la moralite doivent etre considerees comme bases de leurs rapports entre eux et avec tous les hommes, sans distinction de couleur, de religion ou de nationalite". Cette resolution est, comme la plupart des resolutions de ce genre, tellement vague et banale que tout le monde peut l'accepter. Et c'est justement ce fait, qu'elle peut etre acceptee par tout le monde, qui en demontre l'insignifiance. Aussi Vollmar n'y voit pas d'inconvenient non plus. Seulement il declare ne pas admettre l'explication qu'en donne Bebel. Certes, dit-il, il n'y a aucune raison pour changer la ligne de conduite du parti, entendant par la que la tactique, preconisee par lui, Vollmar, a toujours ete suivie, mais point logiquement. La consequence de cet habile arrangement est de remettre indefiniment l'affirmation d'une declaration categorique et de tourner la difficulte. Un des delegues, Oertel, de Nuremberg, parut l'avoir compris. Il voulut provoquer une declaration categorique concernant l'attitude de Vollmar, et c'est dans ce but qu'il proposa d'ajouter a la motion Bebel l'amendement suivant: "Le Congres declare formellement ne pas partager l'opinion defendue par Vollmar dans ses deux discours prononces a Munich, le 1er juin et le 6 juillet, concernant le plus urgent devoir de la democratie socialiste allemande et la nouvelle tactique a suivre, mais la considere au contraire comme nuisible au developpement ulterieur du parti". A la bonne heure! Voila ce qui etait clair. (La derniere partie de l'amendement fut abandonnee par l'auteur lui-meme.) Et que pensaient les chefs, de cet amendement? Auer demande au Congres d'adopter la resolution de Bebel _avec l'amendement Oertel._ Fischer conclut egalement a l'adoption. Liebknecht declare que "l'adoption de l'amendement Oertel est devenue _une necessite absolue pour le parti_". Il juge meme bon d'y ajouter: "Dans l'interet de la verite, je me rejouis que cette proposition ait ete faite; quant a moi, je voterai pour, et j'espere que le Congres se prononcera avec une ecrasante majorite pour la resolution Oertel. SI ELLE N'EST PAS ADOPTEE, L'OPPOSITION AURAIT RAISON, ET DANS CE CAS JE PASSERAI MOI-MEME A L'OPPOSITION". Bebel ajoutait qu'il etait indispensable pour le Congres de se prononcer nettement. Dans cette resolution il doit y avoir quelque chose d'obscur, car Vollmar declare l'accepter, sauf les motifs, et Auerbach (de l'opposition) dit l'accepter integralement. Donc l'extreme droite et l'extreme gauche se declarent d'accord avec l'auteur de la proposition, quant aux termes dans laquelle cette derniere a ete concue. Oertel, lui, ne deteste rien autant que l'equivoque, et il est pret, lorsqu'il n'y a pas moyen de faire autrement, a trancher le noeud gordien. Vollmar doit bien se persuader que ses idees ne trouvent point d'echo ici, et qu'il est donc indispensable de se prononcer par un categorique _oui_ ou _non. Tous jugent donc indispensable l'adoption de l'amendement Oertel._ Vollmar voit dans cet amendement une question personnelle, qu'il ne peut pas accepter, car elle a un caractere de mefiance. Liebknecht declare qu'il n'y a la rien de personnel, car la personnalite de Vollmar n'est nullement en jeu. Bebel dit la meme chose; il ne s'agit pas d'un desaveu mais d'une difference d'opinion. Il ne faut pas chercher a voir un vote de mefiance dans cette resolution. Il a voulu, par la permettre a Vollmar, de trouver, apres reflexion et en toute connaissance de l'opinion du Congres, un joint lui permettant d'abandonner les idees par lui preconisees dans ses discours. Que de consideration a l'egard de Vollmar! Malgre les declarations energiques des chefs, la prudence parait s'imposer en face d'un homme comme Vollmar, surtout lorsque celui-ci declare: "Si la motion Oertel est adoptee, il ne me reste qu'a vous dire que dans ce cas je vous ai adresse la parole pour la derniere fois". Il accepte la resolution sur les faits, comme elle a ete proposee par Bebel, mais la critique personnelle, formulee dans la motion Oertel, il la declare inacceptable. Que faire a present? Rompre avec Vollmar? Cela est fort risque. Bebel n'a-t-il pas categoriquement declare que "le discours prononce par Vollmar dans ce milieu a trouve plus d'approbation que ses propres paroles, il le reconnait tres franchement". Et il ne parait pas avoir grande confiance dans les membres du parti, puisqu'il les conjure de bien savoir ce qu'ils font et de ne pas se laisser seduire "par les belles phrases du discours de Vollmar, ni par ses beaux yeux". Mais voila qu'une proposition intermediaire est faite par Ehrhardt, de Ludwigshafen: "Apres que Vollmar s'est prononce sans aucune reserve au sujet de l'opinion developpee par Bebel et d'autres orateurs sur le maintien de la tactique suivie jusqu'ici, le Congres declare la discussion sur la proposition Oertel terminee, et passe a l'ordre du jour". C'est la planche du salut. On n'a plus qu'a la saisir et tout est dit. Ce qui suit maintenant ressemble beaucoup a une comedie. Oertel declare retirer sa motion, si Vollmar veut agir conformement a la derniere proposition. (Comment concilier ceci avec son propre ultimatum: "Vollmar ne peut pas se placer au point de vue de la resolution de Bebel, car n'a-t-il dit: "Il ressort de tout ceci que notre tactique ne peut pas etre la meme." Bebel cependant a declare qu'il n'y avait aucune raison pour changer la tactique actuelle. Vollmar doit donc s'expliquer plus clairement. L'agitation principale portera egalement dans l'avenir d'excellents fruits.") Et a present Vollmar declare solennellement: "J'ai deja dit dans mon discours que, des que la chose est serieusement discutee, j'accepte la discussion pourvu qu'elle ne vise aucune personnalite. Depuis que celui qui a fait la proposition en a enleve le cote personnel, la chose est pour moi terminee". Au fond, Vollmar n'a rien dit de categorique, mais il s'est montre diplomate. Ce qui ne l'empeche pas de quitter le terrain en vainqueur. Et qu'est-ce que firent tous les autres, qui jugeaient absolument necessaire l'adoption de la proposition Oertel (dans laquelle ils declaraient expressement ne rien voir de personnel)? Ils accepterent le retrait de la proposition et personne ne la reprit pour son compte! On n'osait pas s'en prendre a Vollmar. Avec les "Jeunes" c'etait moins risque. Et l'on barrait a droite. Jusqu'ici nous n'avons pas encore appris que Liebknecht soit passe aux "Jeunes", et cependant la proposition Oertel n'a pas ete votee. On est donc juste aussi avance qu'avant! Reste a savoir si les evenements donneront raison a Auerbach, quand il dit: "Je crains que Liebknecht, lui-meme l'a dit, passe peut-etre, dans un ou deux ans d'ici, a l'opposition de Berlin, si le Congres n'accepte pas la resolution Oertel". Nous craignons le contraire, car une fois sur cette pente, on glisse rapidement. La tactique de Vollmar est desiree par un trop grand nombre de socialistes allemands, pour qu'elle n'ait pas chance de triompher. On peut meme se demander si la proposition Oertel n'eut pas ete rejetee, et si celui-ci ne l'a pas retiree de crainte qu'elle ne constituat un danger pour Bebel. Son rejet eut ete la condamnation de la politique de la fraction socialiste du Reichstag. L'opposition a deja eu son utilite, car qui sait ce qui se serait passe sans elle. Involontairement elle a meme arrete l'element parlementaire dans une voie ou sans doute celui-ci serait alle bien plus loin! Indirectement elle a deja obtenu de bons resultats, car a present, se sachant constamment observes, les parlementaires se garderont bien de trop incliner a droite. Il faudrait pourtant voir dans l'avenir si elle n'ira pas, poussee par la fatalite, de plus en plus dans cette direction et observer en meme temps l'attitude de ceux qui, cette fois-ci, sont sortis encore en vainqueurs de la lutte, mais au prix d'une concession a Vollmar, lequel a pu partir content. Car ce n'est pas lui qui est alle, ne fut-ce que d'un pas, a gauche, mais ce sont ses "adversaires" qui sont alles a droite, a sa rencontre. Pour l'impartial lecteur du compte-rendu du Congres, c'est la la moralite qui s'en degage le plus clairement. Envisageons a present quelle a ete l'attitude envers les "Jeunes", envers "l'opposition berlinoise". D'apres l'impression que les debats firent sur nous, celle-ci etait jugee avant le commencement de la discussion. Avec eux il n'y avait pas a user de tant de consideration, car on etait sur de son affaire. Singer declarait tres judicieusement: "Les points de vue de Vollmar sont beaucoup plus dangereux pour le parti que les opinions des "Jeunes" et de leurs porte-parole." Cela se voit frequemment; la droite est toujours consideree comme plus dangereuse que la gauche, et en effet l'humanite a eu plus a souffrir a travers les ages par les virements a droite que par ceux a gauche. Pour defendre la these par lui developpee, concernant une des questions capitales: _le parlementarisme_, Wildberger, un des orateurs de l'opposition, s'appuya principalement sur une brochure de Liebknecht, publiee en 1869. La preface d'une reedition de cet opuscule, nous apprend en 1874, que Liebknecht, apres ces cinq annees, et depuis la creation du Reichstag, avait conserve les memes opinions. Il y dit entre autres: "Je n'ai rien a retracter, rien a attenuer, surtout en ce qui concerne ma critique du parlementarisme bismarckien, lequel, dans le Reichstag allemand, ne se manifeste pas avec moins de morgue que jadis dans le Reichstag de l'Allemagne du Nord." Il disait bien, au Congres de Halle (1890), qu'il avait jadis condamne le parlementarisme, mais, ajoutait-il, "en ce temps-la, les conditions politiques etaient tout autres: la federation de l'Allemagne du Nord etait un avortement et il n'y avait pas encore d'empire allemand;" cependant, la preface de son livre de 1874 est en contradiction avec ce raisonnement. Ensuite Liebknecht veut faire croire qu'il ne s'agit point ici d'une question de _principe_, mais d'une question de _pratique_, et dans les questions de pratique il est particulierement liberal; car il se declare pret a changer egalement de tactique dans l'avenir, si les circonstances l'exigent. On n'a donc plus qu'a ranger une question quelconque sous la rubrique: _tactique_, pour pouvoir en tout temps changer d'opinion! Il est du reste notoire que Liebknecht, professait, il y a peu de temps, exactement les memes opinions quant au parlementarisme, que les "Jeunes" de Berlin defendent a present. Au Congres de Gotha, en 1876, il disait: "Si la democratie socialiste prend part a cette comedie, elle deviendra un parti socialiste officieux. Mais elle ne prendra pas part a un jeu de comedie quelconque". Aurait-il cru, a cette epoque, qu'un jour viendrait ou on l'accuserait d'avoir lui-meme joue cette comedie? Et Bebel ne s'est-il pas egalement prononce contre la tactique actuelle, lorsque, au Congres de Saint-Gall, il declarait ne pas regretter le petit nombre des deputes elus, car--disait-il--s'il y en avait eu plus, il aurait considere cette position seduisante comme tres dangereuse; les tendances vers des compromis et le soi-disant "travail pratique" se seraient probablement "accentues" ce qui aurait provoque des scissions. Le reproche de l'opposition actuelle est que l'on ait abandonne ces theories, et cela surtout a la suite du succes obtenu. Liebknecht pretend aussi que Wildberger n'avait que repete au Congres ce qui avait ete deja dit mille fois mieux et plus energiquement. Il en accepte meme une grande partie. Ce qui ne l'empeche nullement d'ajouter que, si l'on se place a ce point de vue, il faudra rompre completement avec le parlementarisme et avoir le courage de son opinion en se disant carrement anarchiste. Tres adroitement Auerbach lui repond la-dessus: "Nous considerons comme juste encore aujourd'hui une grande partie des idees developpees par Liebknecht dans sa brochure de 1869, et je ne crois pourtant pas que l'on ait jamais reproche au depute Liebknecht de pencher vers l'anarchie ou qu'il ait voulu devenir anarchiste. Pourtant, en 1869, on aurait pu lui reprocher, en se basant sur sa brochure, la meme tactique anarchiste dont aujourd'hui il nous fait un reproche!" Cette accusation d'anarchisme parait etre une douce manie chez Liebknecht: elle se manifeste envers chaque adversaire. L'anarchisme qu'il assure toujours "n'avoir aucune importance"--on pourrait fourrer tous les anarchistes de l'Europe dans une couple de _paniers a salade_--semble etre un cauchemar qui le poursuit partout. Des que l'on n'est pas du meme avis que lui, on devient "anarchiste", et de la a etre traite de mouchard il n'y a qu'un pas. Nous n'avons pas besoin de defendre les anarchistes, mais nous protestons contre une telle facon d'agir et nous declarons qu'on ne saurait considerer le mot _anarchiste_ comme une injure dont on aurait a rougir. Les noms des martyrs de Chicago, d'Elisee Reclus, de Kropotkine et de tant d'autres devraient suffire pour ecarter a jamais ces insinuations malveillantes. Nous laissons de cote toutes les questions personnelles, lesquelles, ne nous touchant ni de pres ni de loin, ne nous inspirent pas le moindre interet et parce que, probablement, il y a des torts de part et d'autre. Mais personne ne peut reprocher a Wildberger et a Auerbach de ne pas avoir soutenu une discussion serieuse et serree. Une preuve, par exemple, que l'on s'enfonce de plus en plus dans le bourbier parlementaire: Wildberger citait entre autres l'attitude de la fraction du Reichstag a propos de la journee de huit heures. Au Congres international de Paris, on avait decide a l'unanimite d'entreprendre une agitation commune pour l'introduction immediate de la journee de huit heures. Les deputes socialistes au Reichstag y firent la proposition d'introduire en 1890 la journee de _dix_ heures, en 1894 celle de _neuf_ et finalement en 1898 celle de _huit_. Il aurait donc fallu attendre huit annees avant d'arriver par le Reichstag a la journee de huit heures! Si nous voulions etre mechants, nous demanderions s'il y a peut-etre correlation entre cette annee et la fixation, par Engels, de l'epoque de la "grande catastrophe" en 1898. S'il en etait ainsi, on serait tente de croire que l'obtention de la journee de huit heures est consideree comme l'heureux aboutissant de cette catastrophe. Nous laissons au lecteur impartial le soin de juger si cela n'equivaut pas a l'abandon du but final. Mais en tout cas nous considerons comme une faute impardonnable d'avoir fait une pareille proposition de loi. Et le bien-fonde des dires de l'opposition ressort indubitablement de la declaration de Molkenbuhr; celui-ci denie a cette opposition toute raison d'etre, vu que la journee de dix heures serait actuellement deja un grand progres. Molkenbuhr ajoute que le projet de loi de la fraction socialiste est plus radical que ce qui est deja applique en Suisse et en Autriche! En d'autres termes: nous devons deja etre tres contents si nous obtenons la journee de dix heures, et celle de huit heures n'est pour nous qu'une question secondaire! Et nous demandons encore si apres de telles paroles l'accusation d'avachissement par le parlementarisme est tellement denuee de verite? Tout le monde est de l'avis de Liebknecht lorsqu'il met si judicieusement en garde contre l'opportunisme, en reclamant le maintien du caractere revolutionnaire du parti et lorsqu'il declare "qu'un compromis entre le capitalisme et le socialisme n'est pas possible, vu que tous les partis bourgeois se trouvent bases sur le capitalisme. (Comme cela differe de son discours "ministeriel" de Halle, ou il dit "qu'en Allemagne les choses en sont la qu'une action parallele avec les partis bourgeois ne peut pas etre evitee jusqu'a un certain point!") Meme en abandonnant pour un instant la phrase de "la masse reactionnaire, une et indivisible", nous ne devons pourtant point perdre de vue que tous les autres partis constituent une masse compacte, formant une forteresse, qui ne peut etre rasee ni par la douceur, ni par de belles paroles. Elle doit etre prise d'assaut par le peuple arrive a la conscience de sa situation particuliere de classe". Personne non plus ne veut faire un grief a Singer de ce qu'il declara etre convaincu que "du moment que les democrates-socialistes pourraient arriver par leurs efforts a faire adopter dans le Reichstag quelques projets de loi, les classes dirigeantes jetteraient par dessus bord, sans la moindre hesitation, le suffrage universel, et se serviraient de tous les moyens politiques et materiels a leur disposition pour empecher qu'un trop grand nombre de socialistes n'arrivat au Reichstag". Il declare en outre que "meme en supposant--bien gratuitement du reste--qu'il fut possible d'aboutir a quelque chose _d'intelligent_ (sic) (comme c'est encourageant lorsqu'on s'apercoit soi-meme qu'il n'y a rien d'intelligent a faire!) par notre action parlementaire, cette action conduirait ineluctablement a l'emasculation du parti, etant donne qu'elle ne peut se realiser que par l'alliance avec d'autres partis". Et qui voudrait condamner Bebel lorsqu'il maintient et defend fermement le principe revolutionnaire de la democratie socialiste en face de tous les autres partis politiques? Il y a pourtant beaucoup de verite dans les paroles d'Auerbach s'adressant a ceux de la fraction et a tous leurs fideles: "Avec la politique defendue par Bebel on peut etre d'accord jusqu'a un certain point. _Mais le parti n'agit point conformement a cette tactique!_ Il suit celle que Vollmar a non seulement exposee, mais encore appliquee". Nous arrivons ici a quelque chose d'indefini, ni chair ni poisson, a l'accouplement de la theorie de Wildberger avec la pratique de Vollmar. Ce dualisme est juge. Et a nos yeux la dissolution du parti moyen--celui de Bebel et de Liebknecht--n'est plus qu'une question de temps. Une fraction ira aux "Jeunes", la plus grande partie s'alliera peut-etre a Vollmar, et la fraction du Reichstag restera isolee, a moins qu'elle n'aille carrement a gauche ou a droite. Wildberger soutenait les differents points d'accusation formules dans une brochure publiee a Berlin, et qui avaient tellement indigne certains chefs du parti qu'ils n'avaient pu cacher leur grande colere. S'imaginaient-ils peut-etre avoir, eux exclusivement, le droit de tonner contre Vollmar en deniant a d'autres le droit d'en faire autant contre eux-memes? Vollmar avait parfaitement raison de dire qu'il etait difficile de faire un grief a l'opposition berlinoise d'avancer l'accusation d'avachissement (Versumpfung), la ou l'on se permettait la meme licence envers lui. Envisageons a present les chefs d'accusation formules par les "Jeunes": 1 deg. L'esprit revolutionnaire du parti est systematiquement tue par certains chefs; 2 deg. La dictature exercee etouffe tout sentiment et toute pensee democratiques; 3 deg. Le mouvement entier a perdu de plus en plus son allure virile (verflacht geworden) et il est devenu purement et simplement un parti de reformes a tendances "petit-bourgeoises"; 4 deg. Tout est mis en oeuvre pour arriver a une conciliation entre proletaires et bourgeois; 5 deg. Les projets de loi demandant une legislation ouvriere et l'etablissement de caisses de retraite et d'assurances, ont fait disparaitre l'enthousiasme parmi les membres du parti; 6 deg. Les resolutions de la majorite de la fraction sont generalement adoptees en tenant compte de l'opinion des autres partis et classes de la societe et facilitent ainsi des virements a droite; 7 deg. La tactique est mauvaise et nefaste. Auerbach explique egalement pourquoi l'on croit que la tendance, de plus en plus mi-bourgeoise, devient dangereuse et comment l'on craint la politique opportuniste. Il trouve risible que l'on se demande toujours ce que pensent les adversaires de telle ou telle mesure. Lorsque Liebknecht et Bebel defendirent, dans le Parlement de la Federation de l'Allemagne du Nord, le programme democratique socialiste jusque dans ses extremes consequences, ils furent hues et ridiculises par les partis adverses; s'en sont-ils jamais emus? Auerbach cite egalement une lettre du Suisse Lang, de Zurich, dans laquelle ce dernier exprimait ses apprehensions par rapport a l'attitude de Vollmar, "etant donne que les chances pour l'apparition d'un parti possibiliste dans tous les pays sont tres grandes". Et qu'est-ce que Bebel repondit a tout cela? A l'accusation de l'existence d'une dictature dans le parti, il repondit que tout ce que Wildberger citait a l'appui de cette affirmation datait d'avant le Congres de Halle, et meme en partie du debut de la loi d'exception. Au reproche que la fraction reclamait ces reformes mi-bourgeoises, il repondit seulement que, pendant les elections, Wildberger, dans ses affiches, avait dit exactement les memes choses que les autres candidats. C'est ainsi qu'il se debarrassa de la question en incriminant la _forme_ des interpellations. La defense de Bebel est tres faible, cela saute aux yeux de tous ceux qui, attentivement, et sans parti pris, relisent les discussions publiees dans le compte-rendu du Congres. Si Bebel et Liebknecht disent vrai quand ils pretendent qu'ils preferent etre du cote des ultra-revolutionnaires que du cote des endormeurs, alors nous ne comprenons pas pourquoi la proposition d'agir energiquement et la franche et ouverte critique de l'attitude de la fraction aient ete accueillies avec tant de deplaisir. Point de fumee sans feu. S'il y a une opposition, c'est qu'il existe une raison pour cela, et, au lieu de la rechercher, l'on se demene comme un diable dans un benitier pour donner le change, pour faire croire qu'une opposition quelconque n'a aucune raison d'etre, et que celle-ci n'existe que pour faire de l'obstruction quand meme! La pretention de Liebknecht donne pour preuve de l'efficacite de la direction le succes si merveilleusement affirme. Ceci cree un antecedent tellement dangereux, que l'on ne peut pas trop energiquement protester contre une pareille conception. L'aventurier Napoleon III ne choisit-il pas pour devise: "Le succes justifie tout?" En d'autres termes: l'adoration du succes est le comble de l'impudence, chez Napoleon III comme chez Liebknecht. Cependant les esperances de Liebknecht et celles de Bebel, concernant les evenements prochains, different de beaucoup entre elles. Lorsque Liebknecht dit: "Nous formons tout au plus 20 p. c. de la population et 80 p. c. sont contre nous", il suppose evidemment qu'il faudra encore beaucoup de temps aux democrates-socialistes avant de former la majorite. Vollmar ajoute: "Il serait ridicule de notre part d'exiger, et comme democrates nous n'en avons meme pas le droit, que ces 80 p. c. se soumettent a nous. Tout ce que nous pouvons faire, c'est attirer graduellement a nous ces 80 p. c.". Ceux-ci veulent donc suivre la voie legale et pacifique pour obtenir la majorite. Mais y aurait-il un individu assez naif, disons le mot, assez ignorant, pour croire que le jour ou nous aurions la majorite de notre cote, la bourgeoisie cederait et abdiquerait ses prerogatives? La force se trouve entre les mains des autorites etablies et, comme le disait le philosophe Spinoza: "Chacun a juste autant de droit qu'il a de pouvoir". Est-ce que Bismarck n'a pas gouverne pendant un certain temps sans budget et sans majorite dans le Parlement de l'Allemagne du Nord? Est-ce qu'en Danemark, pendant des annees, malgre une majorite parlementaire hostile au gouvernement, ce dernier ne se maintint pas comme si de rien n'etait? Par consequent, les gouvernants ne s'inquietent guere d'avoir pour eux la majorite ou la minorite. Ils disposent de la force brutale et ils ne se generont nullement, le cas echeant, pour supprimer violemment les majorites parlementaires et rester les maitres. Les minorites ont toujours ete, dans l'histoire, une "force motrice" en quelque sorte, et si nous devions attendre jusqu'a ce que nous soyons arrives de 20 a 60 ou 80 p. c., nous aurions le temps. Bebel envisage les choses autrement. Il est vrai qu'il met en garde contre les provocations et demontre que, dans ce temps de fusils a repetition et de canons perfectionnes, une revolution, entreprise par quelques centaines de mille individus, serait indubitablement ecrasee. Neanmoins, il dit avoir beaucoup d'espoir dans un avenir tres proche. Il s'exprime ainsi: "Je crois que nous n'avons qu'a nous feliciter de la marche des choses. Ceux-la seuls qui ne sont pas a meme d'envisager l'ensemble des evenements, pourront ne pas accueillir cette appreciation. La societe bourgeoise travaille avec tant d'acharnement a sa propre destruction qu'il ne nous reste qu'a attendre tranquillement pour nous emparer du pouvoir qu'il lui echappe. Dans toute l'Europe, comme en Allemagne, les choses prennent une tournure dont nous n'avons qu'a nous rejouir. Je dirai meme que la realisation complete de notre but final est tellement proche qu'il y a peu de personnes dans cette salle qui n'en verront pas l'avenement". Bebel s'attend donc a un prompt changement de l'etat des choses au profit de nos idees, ce qui ne l'empeche pourtant nullement de parler de "l'insanite d'une revolution commencee par quelques centaines de mille individus". Comment concilier ces deux raisonnements? En tout cas, il est beaucoup plus optimiste que Liebknecht et Vollmar, et il caresse de telles illusions qu'il se dit a cote d'Engels--quant aux predictions de ce dernier qui fixe la date de la revolution en 1898--le seul "Jeune" dans le parti. Reste a savoir si cet optimisme ne va pas trop loin lorsqu'on ecrit, comme Engels: "Aux elections de 1895 nous pourrons au moins compter sur 2,500,000 voix; vers 1900 le nombre de nos electeurs aura atteint 3,500,000 a 4,000,000, ce qui terminera ce siecle d'une facon fort agreable aux bourgeois[2]". Quant a nous, nous ne pouvons provisoirement partager ces esperances, qu'Engels nous presente avec une confiance absolue, comme si la realisation du socialisme devait nous tomber du ciel, sans que nous ayons besoin de nous deranger. Dans leur imagination, nous voyons deja Bebel ou Liebknecht chanceliers de l'empire sous Guillaume II, avec un ministere compose de democrates-socialistes. Les voila au travail! Est-on assez naif pour s'imaginer qu'il en resultera quoi que ce soit? Certes, si deja actuellement l'opportunisme ne leur repugne pas, nous ne serions pas du tout etonnes de les voir se perfectionner dans ce sens, une fois arrives au pouvoir. S'ils y parviennent, cela ne sera qu'au detriment du socialisme, qui, en perdant tous ses cotes essentiels et caracteristiques, ne ressemblera plus que fort peu a l'ideal que s'en creent actuellement ses precurseurs. Une scission se produirait bien vite parmi ces millions d'electeurs et un gachis formidable en resulterait. On a devant soi l'exemple du christianisme au debut de notre ere, avec l'empereur Constantin. Pourquoi un empereur ne s'affublerait-il pas, dans un but politique, d'un manteau rouge-sang afin de gagner, comme empereur socialiste, la sympathie des masses? Il y aurait ainsi un socialisme officiel, tout comme il y eut un christianisme officiel, et ceux qui resteraient fideles aux veritables principes socialistes seraient poursuivis comme heretiques. Cela s'est vu. Et pourquoi ne pas profiter des enseignements de l'histoire? Il y a en chaque homme un peu de l'inquisiteur, et plus on est convaincu de la justice de ses opinions, plus aussi on tend a suspecter et a persecuter les autres. Jamais nous n'en vimes un exemple plus frappant que celui de Robespierre, dont personne ne mettra en doute la probite. Et ne constatons-nous pas, deja aujourd'hui, cette attitude inquisitoriale et intolerante du parti socialiste officiel allemand envers les "Jeunes"? Cela provient moins des personnalites que de l'autorite qui leur est accordee. Une personne revetue d'une autorite quelconque veut et doit l'exercer, et de la a l'abus il n'y a qu'un pas. Voila pourquoi nous constatons toujours le meme mal dont la forme a ete changee sans que l'on ait attaque le fond et c'est pour cela que l'on ne doit accorder que le moins d'autorite possible aux individus et que ceux-ci ne doivent pas en reclamer. S'il est vrai que, sauf l'eventualite d'une guerre, le parti democratique-socialiste en Allemagne est en mesure de "predire avec une certitude quasi mathematique l'epoque ou il arrivera au pouvoir", la situation est vraiment merveilleuse; mais, sans etre depourvus d'un certain optimisme, il nous est impossible de partager cette opinion. Et c'est precisement le congres d'Erfurt qui nous a donne la profonde conviction que l'Allemagne ne reprendra pas pour son compte le role liberateur traditionnel de la France. Nous sommes plutot de l'avis de Marx lorsque celui-ci dit que "la revolution eclatera au chant du coq gaulois." Avec l'histoire de l'Allemagne devant les yeux, nous croyons pouvoir affirmer que dans ce pays le sentiment revolutionnaire est fort peu developpe. Est-ce a la consommation d'enormes quantites de biere qu'il faut attribuer ce manque presque absolu d'esprit revolutionnaire en Allemagne? Ce qui est certain, c'est que le mot "discipline" est beaucoup plus employe dans ce pays que le mot "liberte". Il en est ainsi dans tous les partis, sans en excepter la democratie socialiste. Nous ne meconnaissons point le bon cote d'une certaine discipline, surtout dans un parti d'agitation, mais si l'on tombe dans l'exageration, la discipline devient forcement un obstacle a toute initiative et a toute independance. La direction d'un groupe, avec une telle discipline, aboutit fatalement au despotisme, qui est moins l'oeuvre de quelques personnalites que la consequence de l'esprit de soumission passive chez la masse. Ce ne sont pas les despotes qui rendent le peuple docile et soumis, mais l'absence d'aspirations libertaires chez la masse qui rend les tyrans possibles. Il en est ici comme pour les jesuites. A quoi bon les persecuter et les chasser? Si une poignee d'hommes presente un tel danger pour une nation entiere, celle-ci se trouve vraiment dans une situation pitoyable. Ce ne sont pas les jesuites qui creent les tartufes, mais un monde hypocrite comme le notre est le champ le plus propice au developpement du jesuitisme. La discipline exageree qui regne chez les socialistes-democrates allemands s'explique tres naturellement par la vie nationale du peuple entier. Tout, dans ce pays, est dresse militairement depuis la plus tendre jeunesse et si, au Congres de Bruxelles, on a envisage quelle devait etre l'attitude du socialisme envers le militarisme, il eut ete peut-etre utile de traiter egalement des effets du militarisme _dans_ le socialisme. Car ce phenomene existe en realite. La Russie est toujours representee--avec justice--comme le pays du knout, mais l'Allemagne peut etre citee, non moins justement, comme le pays du baton. Cet instrument constitue en Allemagne l'element educateur par excellence. Dans les familles, le baton a sa place a cote des tableaux suspendus au mur et generalement les parents s'en servent fort genereusement envers leur progeniture. A l'ecole, le maitre non seulement l'emploie mais il a meme le _droit_ de s'en servir. Ce qui fait que les enfants, ayant quitte l'ecole et entrant a l'atelier ou a la fabrique, ne sont nullement etonnes de retrouver la egalement leur ancienne connaissance, et c'est dans l'armee que le baton obtient son plus grand triomphe. Et l'influence du baton, subie depuis la premiere jeunesse, ne se ferait point sentir dans le developpement du caractere et ne ferait pas naitre un esprit de soumission etouffant toute aspiration libertaire! A qui voudrait-on le faire croire? Il est tout naturel que ces hommes militairement dresses, en entrant dans un parti se soumettent la egalement a une discipline rigoureuse, telle qu'on la chercherait en vain dans un pays ou une plus grande liberte existe depuis des siecles et ou l'on ne supporterait pas les frasques de l'autorite avec la passivite qui parait etre de rigueur en Allemagne. Engels pretend que, si l'Allemagne continue en paix son developpement politico-economique, le triomphe legal de la democratie socialiste peut etre escompte pour la fin de ce siecle, et Bebel croit egalement que la plupart de nos contemporains verront la realisation integrale de nos revendications. Mais une guerre quelconque peut completement renverser ces belles esperances. Cette reflexion nous fait penser a l'attitude des chefs allemands lors de la discussion sur le militarisme au Congres de Bruxelles. Personne n'ignore combien la haine de la Russie est innee chez Marx et chez Engels, et comment elle a ete transmise par eux au parti entier. Pendant que nous nous imaginions naivement que la legende de "l'ennemie hereditaire" devait etre definitivement enterree, la Russie est constamment presentee comme l'ennemie hereditaire de l'Allemagne. En 1876, Liebknecht publia une brochure si vehemente contre la Russie[3] (non contre le _czarisme_ mais contre la _Russie_) qu'un autre democrate-socialiste se crut oblige d'en ecrire une autre, intitulee: _La democratie socialiste doit-elle devenir turque?_ Actuellement encore Bebel, Liebknecht, Engels, et la _Volkstribuene_ de Berlin reclament en choeur, et recommandent meme comme une necessite, l'aneantissement de la Russie. Comme les anciens Israelites se crurent appeles a detruire les Cananeens, les chefs allemands croient de leur devoir de prendre une attitude analogue envers la Russie. On blame generalement fort l'alliance franco-russe et, a notre avis, la Republique francaise s'est deshonoree en se jetant dans les bras du despote moscovite; mais a qui la faute? Est-ce que l'Allemagne, par sa triple alliance, n'a pas provoque ce pacte? La France se voit horriblement spoliee par l'annexion de l'Alsace-Lorraine en 1871. Elle ne pardonne cette spoliation pas plus qu'elle ne l'oublie. Elle espere toujours reprendre ces deux provinces. Peut-on tellement lui en vouloir? Elle conclurait une alliance avec le diable en personne si celui-ci pouvait lui rendre le territoire perdu. C'EST DONC L'ALLEMAGNE SEULE QUI EST LA CAUSE DE LA SITUATION ACTUELLE! La triple alliance s'intitule la "gardienne de la paix," mais elle n'est en realite qu'une constante provocation a la guerre. L'Allemagne se sentant coupable s'est cherche des complices pour pouvoir garder le butin vole et pour le defendre, le cas echeant. La consequence en a ete que deux elements, jadis antagonistes, se sont rapproches. C'est l'Allemagne qui, en derniere instance, est responsable de l'alliance franco-russe. Et quelle est l'attitude du parti democratique-socialiste en Allemagne? Il declare par l'organe de plusieurs de ses mandataires qu'il reconnait, _comme de droit_, la situation actuelle (Auer, seance du Reichstag, fevrier 1891). C'est exactement la meme chose que fait la societe capitaliste. Apres avoir vole toutes leurs richesses, les classes possedantes proclament, comme immuable, le droit a la propriete. Ils disent aux spolies: Celui qui portera desormais une main sacrilege sur nos proprietes sera emprisonne; quant a nous, nous reconnaissons l'ordre de choses etabli. Les possedants agissent toujours de meme en rendant veridique le vieux dicton: _Beati possidentes_! Les Allemands accusent les Francais de chauvinisme, parce que ces derniers reclament la retrocession de l'Alsace-Lorraine. Mais n'a-t-on pas le droit de taxer egalement de chauvinisme les Allemands qui veulent garder ces deux provinces? Le parti socialiste allemand, en parlant de cette maniere et en attaquant constamment la Russie, a fait le jeu du Gouvernement. Pour celui-ci, la grande question etait en effet: "Comment nous debarrasser de l'ennemi de l'interieur, de la democratie socialiste?" C'etait la crainte meme du mouvement populaire qui empechait jusqu'ici les gouvernements de faire la guerre. Ils avaient peur des consequences eventuelles d'une pareille entreprise. Aujourd'hui cette crainte a disparu, car le parti a lui-meme rassure le Gouvernement. Nous comprenons parfaitement que l'on ait pu dire, apres toutes ces excitations: "Les democrates-socialistes allemands ne devront pas trop s'etonner lorsque, dans une guerre contre la Russie, ils seront organises en corps d'elite pour servir de chair a canon de premiere qualite. Ils en ont formule le desir. On ne leur marchandera pas un monument commemoratif, sous forme d'un gigantesque molosse en fer, par exemple". Que la Russie soit l'ennemie de toute liberte humaine, qui le niera? Mais nous doutons fort que ce soit precisement l'Allemagne qui soit appelee a remplir le role de defenseur de la liberte! La _liberte allemande_ est encore, au temps qui court, un article qui n'inspire guere confiance; a l'oreille de la plupart des mortels, ces deux mots, ce substantif et cet adjectif, sonnent faux! Et si Bebel, dans sa haine contre la Russie, va jusqu'a precher, comme une mission sacro-sainte a remplir, l'aneantissement de la Russie barbare et officielle, sans meme faire allusion, ne fut-ce que d'un mot, au barbare couronne qui est a la tete de l'Allemagne officielle et qui proclame tres autocratiquement a la face du monde entier que la "volonte du roi constitue la loi supreme"--_suprema lex regis voluntas_,--il oublie completement le caractere international du socialisme. Il fait meme un appel aux democrates-socialistes, et les invite "a combattre coude a coude avec ceux qui aujourd'hui sont nos adversaires". On oublie donc la lutte des classes, pour ne voir dans le bourgeois allemand--qui est pourtant le plus mortel ennemi du proletaire allemand,--qu'un precieux appui pour entreprendre une guerre de nationalite et exterminer la Russie! Il est donc bien etabli que pour ces messieurs, dans l'eventualite d'une guerre contre la Russie, bourgeois et proletaire ne font plus qu'un et que la lutte des classes est provisoirement mise de cote! Mais la guerre contre la Russie, c'est, dans l'etat des choses actuel, la guerre contre la France, et Engels le reconnait lui-meme lorsqu'il ecrit: "Au premier coup de canon tire sur la Vistule, les Francais marcheront vers le Rhin". Voila precisement ce que nous craignons! Des travailleurs socialistes francais marcheront dans les rangs contre des travailleurs socialistes allemands, enregimentes, a leur tour, pour egorger leurs freres francais. Ceci devrait a tout pris etre evite, et qu'on le trouve mauvais ou non, qu'on nous traite d'anarchiste ou de tout ce que l'on voudra, nous n'en dirons pas moins que tous ceux qui se placent sur le meme terrain que Bebel ont des idees chauvines et sont bien eloignes du principe internationaliste qui caracterise le socialisme. Est-ce que, par hasard, la Prusse serait autre chose qu'un royaume de proie? N'a-t-elle pas participe au demembrement de la Pologne pour s'emparer d'une partie du butin? (Que la Russie ait eu la part du lion, cela ne change rien a la chose et cela fut ainsi uniquement parce que la Prusse n'etait pas assez forte pour l'avoir pour elle.) Et n'a-t-elle pas egalement arrache l'Alsace-Lorraine a la France? Au lieu de faire une Allemagne unitaire, ou toutes les nuances diverses se confondraient, on a prussifie l'empire germanique et non pas germanise la Prusse. Et un tel pays aurait la pretention de passer aux yeux de l'univers comme le rempart de la liberte!!! Certes, si la Russie etait victorieuse, cela serait un desastre pour la civilisation. Mais si la Prusse sortait triomphante de la lutte, cela vaudrait-il beaucoup mieux? Est-ce que, dans ce pays, la "militarisation" de l'administration n'imprime pas sur tout le monde son cachet insupportablement autoritaire? C'est ce qui creve les yeux de tous ceux qui visitent l'Allemagne. Engels dit bien qu'en cas de victoire, "l'Allemagne ne trouvera nulle part des pretextes d'annexion". Comme s'il n'y avait pas les Pays-Bas a l'ouest, le Danemark a l'est et l'Autriche allemande au sud! Quand on veut annexer un pays quelconque on trouve toujours un pretexte et on le cree au besoin. La Lorraine nous en fournit l'exemple frappant. Lorsque toutes les autres raisons sont epuisees, on soutient la "necessite strategique" comme _ultima ratio_. Quant a nous, nous ne sommes nullement convaincus de l'avantage qui resulterait d'une victoire allemande pour le mouvement socialiste. Nous croyons, au contraire, qu'elle aurait comme consequence immediate de consolider le principe monarchique au detriment du mouvement revolutionnaire. Engels nous presente la chose ainsi: "La paix assure au parti democrate-socialiste allemand la victoire dans _dix ans_. La guerre lui apportera _ou_ la victoire dans deux ou trois ans, _ou_ la destruction complete pour au moins quinze a vingt ans. Avec une telle perspective, ce serait folie de la part des democrates-socialistes allemands de desirer la guerre qui mettrait tout en feu au lieu d'attendre le triomphe certain par la paix. Il y a plus. Aucun socialiste, a quelle nationalite qu'il appartienne, ne peut souhaiter la victoire, dans une guerre eventuelle, ni du gouvernement allemand, ni de la republique bourgeoise francaise, ni surtout du czar, ce qui equivaudrait a l'oppression de l'Europe entiere. Et voila pourquoi les socialistes de tous les pays doivent etre partisans de la paix. Si pourtant la guerre eclate, il y a une chose qui est certaine: cette guerre, ou quinze a vingt millions d'hommes s'entr'egorgeront et devasteront l'Europe comme jamais elle ne le fut avant, engendrera la victoire immediate du socialisme, ou l'ancien ordre des choses sera tellement bouleverse qu'il n'en restera que des ruines dont la vieille societe capitaliste ne pourra pas se relever, et la revolution sociale sera peut-etre retardee de dix a quinze ans mais pour triompher plus radicalement." Si l'analyse d'Engels etait juste, un homme d'etat energique, croyant a ces predictions, ne manquerait certainement pas de provoquer aussitot que possible la guerre. En effet, si le triomphe du socialisme est certain apres une paix de dix ans, l'adversaire serait bien naif d'attendre sans coup ferir cette echeance. Bien sot celui qui ne prefere point une chance de reussite a la certitude de la defaite! Quant a nous, nous croyons qu'Engels a perdu de vue que le peuple se prete encore trop souvent aux machinations du premier aventurier venu. On a encore eu, tres recemment, l'exemple de l'aventure boulangiste en France. Et il est de notoriete publique qu'une partie des socialistes--voire meme quelques chefs--se sont accroches a l'habit de ce monsieur. Est-on bien sur qu'un habile aventurier quelconque ne reussisse pas a faire avorter le mouvement democratique-socialiste en s'affublant de quelques oripeaux socialistes, alors que Bebel manifeste deja si peu de confiance, qu'il exprime sa crainte de voir "se laisser seduire l'elite du parti"--et l'on peut certainement bien appeler ainsi les delegues au Congres d'Erfurt--en souvenir des belles phrases "et meme des beaux yeux d'un Vollmar." Ce temoignage n'indique pas precisement une grande dose d'independance chez les plus conscients, et l'on se demande quelle resistance possede la masse. La certitude du triomphe du socialisme par la paix est loin d'etre universellement partagee. Beaucoup de personnes attendent meme avec anxiete--depuis les derniers evenements qui se sont produits dans les rangs du parti socialiste-democrate allemand--l'avenement de cette espece de socialisme qui, a present, parait tenir le haut du pave en Allemagne, justement parce que cette doctrine ne ressemble plus du tout a l'idee que l'on s'en etait formee. Nous sommes d'avis que les choses prendraient une tout autre allure si la guerre prochaine pouvait avoir comme consequence la destruction du militarisme. Supposons l'Allemagne battue, soit par la Russie seule, soit par la France et la Russie reunies. Si alors l'autocrate allemand (qui, a l'instar de Louis XIV, se proclame l'unique autorite du pays), est culbute par un mouvement populaire, et qu'ensuite le peuple, sachant que la victoire definitive de la Russie equivaudrait au retour du despotisme, se leve plein d'enthousiasme pour refouler l'invasion, ces armees populaires seront certainement victorieuses comme l'ont ete les Francais de 1793 contre les armees des tyrans coalises. Les Russes sont battus a plate couture. On fraternise avec les Francais, car la cause de l'animosite entre les deux peuples, l'annexion de l'Alsace-Lorraine, disparait aussitot. Et qui sait si le proletariat francais, degoute de la republique de bourgeois tripoteurs, ne mettra pas un terme a un regime capable de detourner de lui le plus fougueux republicain. Est-ce qu'une pareille solution ne serait pas preferable? Mais, meme en laissant de cote toute philosophie et toute prophetie, nous n'avons pas, comme socialistes, a encourager l'esprit guerrier contre qui que ce soit. Nous devons, au contraire, faire tout ce qui est en notre pouvoir afin de rendre la guerre impossible. Si les gouvernants, par crainte du socialisme, n'osent pas faire la guerre, nous avons deja beaucoup gagne, et si la paix armee, qui est encore pire que la guerre parce qu'elle dure plus longtemps, pousse les puissances militaires vers la banqueroute, nous n'avons qu'a nous en feliciter, car, meme de cette facon, le capitalisme devient son propre fossoyeur. Si nous etions d'accord avec Bebel et Liebknecht, nous nous verrions obliges d'approuver et de voter toutes les depenses militaires, car en refusant, nous empecherions le gouvernement de se procurer les moyens dont il croit avoir besoin pour mener a bonne fin la tache qui, suivant les socialistes-democrates de cette espece, lui incombe. Une fois sur cette pente, on glisse de plus en plus rapidement. Au lieu du hautain: _Pas un homme et pas un centime!_ il faudrait dire: Autant d'hommes et autant d'argent que vous voudrez! Liebknecht a beau protester contre cette conclusion, elle ne se degage pas moins de ses paroles et de ses actes. La logique est inexorable et ne tolere pas la moindre infraction! Si Liebknecht veut nous sauver du dangereux entrainement du chauvinisme, il doit donner l'exemple et ne pas s'y abandonner lui-meme, comme il l'a indeniablement fait en compagnie de quelques autres. Nous devons au contraire nous placer sur le meme terrain que les maitres de la litterature allemande: d'un Lessing, qui a dit: "Je ne comprends pas le patriotisme et ce sentiment me parait tout au plus une faiblesse heroique que j'abandonne tres volontiers"; d'un Schiller, lorsqu'il ecrit: "Physiquement, nous voulons etre des citoyens de notre epoque, parce qu'il ne peut pas en etre autrement; mais pour le reste, et mentalement c'est le privilege et le devoir du philosophe comme du poete, de n'appartenir a aucun peuple et a aucune epoque en particulier, mais d'etre en realite le contemporain de tous les temps". Nous laissons a present au lecteur le soin de juger si, apres les debats du Congres d'Erfurt, la democratie socialiste allemande a fait un pas en avant ou en arriere. Pour eviter toute accusation de partialite, nous avons cite scrupuleusement les paroles de ses chefs. Notre impression est que, pour des raisons d'opportunite, la direction du parti a prefere aller vers la droite (pour ne pas perdre l'appui de Vollmar et les siens, dont le nombre etait plus considerable qu'on ne l'avait pense a gauche), et qu'elle a sacrifie l'opposition dans un but de salut personnel. Robespierre a agi de la meme facon. Il a aneanti d'abord l'extreme-gauche, les hebertistes, avec l'appui de Danton et de Desmoulins, pour detruire ensuite la droite, representee entre autres par ces deux derniers, et pour sortir seul victorieux de la lutte. Mais lorsque la reaction leva la tete, il s'apercut qu'il avait lui-meme tue ses protecteurs naturels et qu'il avait creuse son propre tombeau. NOTES: [1] Ces cinq points sont: 1 deg. legislation ouvriere; 2 deg. droit de reunion; 3 deg. neutralite des autorites dans les conflits entre patrons et ouvriers; 4 deg. interdiction des kartel-ls et trusts; 5 deg. suppression des impots sur les denrees alimentaires. [2] _Neue Zeit_, livraison 19, 10e annee. [3] _Zur Orientalischen Frage oder: Soll Europa Kosackisch werden?_ II LE SOCIALISME EN DANGER? Le socialisme international traverse, en ce moment, une crise profonde. Dans tous les pays se revele la meme divergence de conception; dans tous les pays deux courants se manifestent: on pourrait les intituler parlementaire et antiparlementaire, ou parlementaire et revolutionnaire, ou encore autoritaire et libertaire. Cette divergence d'idees fut un des points principaux discutes au Congres de Zurich en 1893 et, quoique l'on ait adopte finalement une resolution ayant toutes les caracteristiques d'un compromis, la question est restee a l'ordre du jour. Ce fut le Comite central revolutionnaire de Paris qui la presenta comme suit: "Le Congres decide: "L'action incessante pour la conquete du pouvoir politique par le parti socialiste et la classe ouvriere est le premier des devoirs, car c'est seulement lorsqu'elle sera maitresse du pouvoir politique que la classe ouvriere, aneantissant privileges et classes, expropriant la classe gouvernante et possedante, pourra s'emparer entierement de ce pouvoir et fonder le regime d'egalite et de solidarite de la Republique sociale." On doit reconnaitre que ce n'etait pas habile. En effet, il est naif de croire que l'on puisse se servir du pouvoir politique pour aneantir classes et privileges, pour exproprier la classe possedante. Donc, nous devons travailler jusqu'a ce que nous ayons obtenu la majorite au Parlement et alors, calmes et sereins, nous procederons, par decret du Parlement, a l'expropriation de la classe possedante. _O sancta simplicitas!_ Comme si la classe possedante, disposant de tous les moyens de force, le permettrait jamais. Une proposition de meme tendance, mais formulee plus adroitement, fut soumise a la discussion par le parti social-democrate allemand. On y disait que "la lutte contre la domination de classes et l'exploitation doit etre POLITIQUE et avoir pour but LA CONQUETE DE LA PUISSANCE POLITIQUE." Le but est donc la possession du pouvoir politique, ce qui est en parfaite concordance avec les paroles de Bebel a la reunion du parti a Erfurt: "En premier lieu nous avons a conquerir et utiliser le pouvoir politique, afin d'arriver "egalement" au pouvoir economique par l'expropriation de la societe bourgeoise. Une fois le pouvoir politique dans nos mains, le reste suivra de soi." Certes, Marx a du se retourner dans son tombeau quand il a entendu defendre pareilles heresies par des disciples qui ne jurent que par son nom. Il en est de Marx comme du Christ: on le venere pour avoir la liberte de jeter ses principes par dessus bord. Le mot "egalement" vaut son pesant d'or. C'est comme si l'on voulait dire que, sous forme d'appendice, le pouvoir economique sera acquis egalement. Est-il possible de se figurer la toute-puissance politique a cote de l'impuissance economique? Jusqu'ici nous enseignames tous, sous l'influence de Marx et d'Engels, que c'est le pouvoir economique qui determine le pouvoir politique et que les moyens de pouvoir politique d'une classe n'etaient que l'ombre des moyens economiques. La dependance economique est la base du servage sous toutes ses formes. Et maintenant on vient nous dire que le pouvoir politique doit etre conquis et que le reste se fera "de soi". Alors que c'est precisement l'inverse qui est vrai. Oui, on alla meme si loin qu'il fut declare: "C'est ainsi que seul celui qui prendra une part active a cette lutte politique de classes et se servira de tous les moyens politiques de combat qui sont a la disposition de la classe ouvriere, sera reconnu comme un membre actif de la democratie socialiste internationale revolutionnaire." On connait l'expression classique en honneur en Allemagne pour l'exclusion des membres du parti: _hinausfliegen_ (mettre a la porte). Lors de la reunion du parti a Erfurt, Bebel repeta ce qu'il avait ecrit precedemment (voir _Protokoll_, p. 67): "On doit en finir enfin avec cette continuelle _Norglerei_[4] et ces brandons de discorde qui font croire au dehors que le parti est divise; je ferai en sorte dans le cours de nos reunions que toute equivoque disparaisse entre le parti et l'opposition et que, si l'opposition ne se rallie pas a l'attitude et a la tactique du parti, elle ait l'occasion de fonder un parti separe." N'est-ce pas comme l'empereur Guillaume, parlant des _Norgler_ et disant: Si cela ne leur plait pas, ils n'ont qu'a quitter l'Allemagne?--Moi, Guillaume, je ne souffre pas de _Norglerei_, dit l'empereur.--Moi, Bebel, je ne souffre pas de _Norglerei_ dans le parti, dit le dictateur socialiste. Touchante analogie! On voulait appliquer internationalement cette methode nationale; de la cette proposition. Ceci accepte et Marx vivant encore, il aurait du egalement "etre mis a la porte" si l'on avait ose s'en prendre a lui. La chasse aux heretiques aurait commence, et dorenavant la condition d'acceptation eut ete l'affirmation d'une profession de foi, dans laquelle chacun aurait du declarer solennellement sa croyance a l'unique puissance beatifique: celle du pouvoir politique. Opposee a ces propositions, se trouva celle du Parti social-democrate hollandais, d'apres laquelle "la lutte de classes ne peut etre abolie par l'action parlementaire". Que cette these n'etait pas depourvue d'interet, cela a ete prouve par Owen, un des collaborateurs du journal socialiste anglais _Justice_, lorsqu'il ecrivit dans ce journal que les principes affirmes par les Hollandais sont incontestablement les plus importants "parce qu'ils indiquent une direction que, j'en suis convaincu, le mouvement socialiste du monde entier sera force de suivre a bref delai." On connait le sort qui fut reserve a ces motions. Celle de la Hollande fut rejetee, mais ne restera pas sans influence, car les Allemands ont abandonne les points saillants de leur projet; finalement, un compromis fut conclu d'une maniere toute parlementaire, auquel collaborerent toutes les nationalites. Nous sommes fiers que seule la Hollande n'ait pris aucune part a ce tripatouillage, preferant chercher sa force dans l'isolement et ne rien dire dans cette avalanche de phrases. Cependant, il est tout a fait incomprehensible que l'Allemagne ait pu se rallier a une resolution dont le premier considerant est completement l'inverse de la proposition allemande. On en jugera en comparant les deux textes: _Proposition allemande_. _Proposition votee._ La lutte contre la domination Considerant que l'action de classes et l'exploitation politique n'est qu'un moyen doit etre POLITIQUE et avoir pour arriver a pour but la CONQUETE DE LA l'affranchissement economique PUISSANCE POLITIQUE. du proletariat, Le Congres declare, en se basant sur les resolutions du Congres de Bruxelles concernant la lutte des classes: 1 deg. Que l'organisation nationale et internationale des ouvriers de tous pays en associations de metiers et autres organisations pour combattre l'exploitation, est d'une necessite absolue; 2 deg. Que l'action politique est necessaire, aussi bien dans un but d'agitation et de discussion ressortant des principes du socialisme que dans le but d'obtenir des reformes urgentes. A cette fin, il ordonne aux ouvriers de tous pays de lutter pour la conquete et l'exercice des droits politiques qui se presentent comme necessaires pour faire valoir avec le plus d'accent et de force possibles les pretentions des ouvriers dans les corps legislatifs et gouvernants; de s'emparer des moyens de pouvoir politique, moyens de domination du capital, et de les changer en moyens utiles a la delivrance du proletariat; 3 deg. Le choix des formes et especes de la lutte economique et politique doit, en raison des situations particulieres de chaque pays, etre laisse aux diverses nationalites. Neanmoins, le Congres declare qu'il est necessaire que, dans cette lutte, le but revolutionnaire du mouvement socialiste soit mis a l'avant-plan, ainsi que le bouleversement complet, sous le rapport economique, politique et moral, de la societe actuelle. L'action politique ne peut servir en aucun cas de pretexte a des compromis et unions sur des bases nuisibles a nos principes et a notre homogeneite. Il est vrai que cette resolution, issue elle-meme d'un compromis, ne brille pas, dans son ensemble, par une suite d'idees logique. Le premier considerant etait une duperie, car il cadre avec nos idees. Plus loin quelques concessions sont faites a celles des autres, la ou il est dit clairement que la conquete et l'exercice des droits politiques sont recommandes aux ouvriers, et enfin, pour contenter les deux fractions des socialistes, de maniere que chacune puisse donner son approbation, on parle aussi bien d'un but d'agitation que du moyen d'obtenir des reformes urgentes. En fait, on n'a rien conclu par cette resolution; on avait peur d'effaroucher l'une ou l'autre fraction, et l'on voulait _pouvoir montrer a tout prix une apparence d'union; cela_ etait le but du Congres et _cela_ n'a pas reussi. Beaucoup d'Allemands n'auraient pas du, non plus, approuver la derniere partie de la proposition, car on s'y declare sans ambages pour le principe de la legislation directe par le peuple, pour le droit de proposer et d'accepter (initiative et referendum), ainsi que pour le systeme de la representation proportionnelle. Ce qui se trouve de nouveau en complete opposition avec les idees du spirituel conseiller Karl Kautsky, qui ecrivait: "Les partisans de la legislation directe chassent le diable par Belzebub, car accorder au peuple le droit de voter sur les projets de loi n'est autre chose que le transfert de la corruption, du parlement au peuple." Voici sa conclusion: "En effet, en Europe, a l'est du Rhin, la bourgeoisie est devenue tellement affaiblie et lache, qu'il semble que le gouvernement des bureaucrates et du sabre ne pourra etre aneanti que lorsque le proletariat sera capable de conquerir la puissance politique; comme si la chute de l'absolutisme militaire conduisait directement a l'acceptation du pouvoir politique par le proletariat. Ce qui est certain, c'est qu'en Allemagne comme en Autriche, et dans la plupart des pays d'Europe, ces conditions, necessaires a la marche reguliere de la legislation ouvriere, et, avant tout, les institutions democratiques necessaires au triomphe du proletariat, ne deviendront pas une realite. Aux Etats-Unis, en Angleterre et aux colonies anglaises, dans certaines circonstances en France egalement, la legislation par le peuple pourra arriver a un certain developpement; pour nous, Europeens de l'Est, elle appartient a l'inventaire de l'Etat de l'avenir[5]." Est-ce que des gens pratiques comme les Allemands qui tachent toujours de marcher avec l'actualite, vont se passionner maintenant pour "l'inventaire de l'Etat de l'avenir" et devenir des fanatiques et des reveurs? On est donc alle bien plus loin qu'on ne l'aurait voulu. Quoique notre proposition ait ete rejetee, nous avons la satisfaction d'etre les initiateurs qui ont fait jouer, aux partisans du courant reactionnaire un role bien plus revolutionnaire qu'ils ne le voulaient. 1 deg. Ils ont reconnu que l'action politique _n'est qu'un moyen_ pour obtenir la liberte economique du proletariat; 2 deg. ils ont accepte la legislation directe par le peuple. Ils se sont donc ecartes totalement du point de depart primitif de leur proposition, pour se rapprocher de la notre. Et quand Liebknecht dit: "Ce qui nous separe, ce n'est pas une difference de principes, c'est la phrase revolutionnaire et nous devons nous affranchir de la phrase", nous sommes, en ce qui concerne ces derniers mots, completement d'accord avec lui, mais nous demandons qui fait le plus de phrases: lui et les siens qui se perdent dans des redondances insignifiantes, ou nous, qui cherchons a nous exprimer d'une maniere simple et correcte? Il parait toutefois que le succes, le succes momentane doit permettre de donner le coup de collier; du moins en 1891, lors de la reunion du parti a Erfurt, Liebknecht s'exprima comme suit[6]: "Nos armes etaient les meilleures. Finalement, la force brutale doit reculer devant les facteurs moraux, devant la logique des faits. Bismarck, ecrase, git a terre, et le parti social-democratique est le plus fort des partis en Allemagne. N'est-ce pas une preuve peremptoire de la justesse de notre tactique actuelle? Or, qu'est-ce que les anarchistes ont realise en Hollande, en France, en Italie, en Espagne, en Belgique? Rien, absolument rien! Ils ont gate ce qu'ils ont entrepris et fait partout du tort au mouvement. Et les ouvriers europeens se sont detournes d'eux." On pourrait contester beaucoup dans ces phrases. Faisons remarquer d'abord l'habitude de Liebknecht d'appeler anarchiste tout socialiste qui n'est pas d'accord avec lui; anarchiste, dans sa bouche, a le sens de mouchard. C'est une tactique vile contre laquelle on doit protester serieusement. Et si nous retournions la question en demandant ce que l'Allemagne a obtenu de plus que les pays precites, on ne saurait nous repondre. Liebknecht le sait pertinemment. Un instant avant de prononcer les phrases mentionnees plus haut, il avait dit[7]: "Le fait que jusqu'ici nous n'avons rien realise par le Parlement n'est pas imputable au parlementarisme, mais a ce que nous ne possedons pas encore la force necessaire parmi le peuple, a la campagne." En quoi consiste alors la suprematie de la methode allemande? D'apres Liebknecht, les Allemands n'ont rien fait, et les socialistes dans les pays precites non plus. Or, 0=0. Ou se trouve maintenant le resultat splendide? Et quel tableau Liebknecht ne trace-t-il pas de cette democratie sociale qui n'a absolument rien fait? Remarquez comment la loi du succes est sanctionnee de la maniere la plus brutale. Nous avons raison, _car_ nous eumes du succes. Ce fut le raisonnement de Napoleon III et de tous les tyrans. Et un tel raisonnement doit servir d'argument a la tactique allemande! Ce succes, dont on se vante tant est, d'ailleurs, tres contestable. Qu'est-ce que le parti allemand? Une grande armee de mecontents et non de social-democrates. Bebel ne disait-il pas a Halle, en 1890[8]: "Si la diminution des heures de travail, la suppression du travail des enfants, du travail du dimanche et du travail de nuit sont des accessoires, alors les neuf dixiemes de notre agitation deviennent superflus." Chacun sait maintenant que ces revendications n'ont rien de specifiquement socialiste; non, tout radical peut s'y associer. Bebel reconnait que les neuf dixiemes de l'agitation se font en faveur de revendications non essentiellement socialistes; or, si le parti obtient un aussi grand nombre de voix aux elections, c'est grace a l'agitation pour ces revendications pratiques, auxquelles peuvent s'associer les radicaux. Consequemment, les neuf dixiemes des elements qui composent le parti ne revendiquent que des reformes pareilles et le dixieme restant se compose de social-democrates. Quelle proposition essentiellement socialiste a ete faite au Parlement par les deputes socialistes? Il n'y en a pas eu. Bebel dit a Erfurt[9]: "Le point capital pour l'activite parlementaire est le developpement des masses par rapport a nos antagonistes, et non la question de savoir si une reforme est obtenue immediatement ou non. Toujours nous avons considere nos propositions a ce point de vue." C'est inexact. Si cela etait, il n'y aurait aucune raison pour ne pas renseigner les masses sur le but final de la democratie sociale. Pourquoi alors proposer la journee de dix heures de travail pour 1890, de neuf heures pour 1894 et de huit heures pour 1898, quand a Paris il avait ete decide de travailler d'un commun accord pour obtenir la journee de huit heures? Non, la tactique reglementaire ne cadre pas avec un mouvement proletarien, mais avec un mouvement petit-bourgeois et les choses en sont arrivees a un tel point que Liebknecht ne sait plus se figurer une autre forme de combat. Voici ce qu'il disait a Halle[10]: "N'est-ce pas un moyen de combat anarchiste que de considerer comme inadmissible toute agitation legale? Que reste-t-il encore?" Ainsi, pour lui, plus d'autre agitation que l'agitation legale. Dans tout cela apparait la peur de perdre des voix. Ce qui ressort incontestablement du rapport du comite general du parti au congres d'Erfurt[11]: "Le comite du parti et les mandataires au Parlement n'ont pas donne suite au desir exprime par l'opposition que les deputes au lieu de se rendre au Parlement, aillent faire la propagande dans la campagne. Cette non-execution des devoirs parlementaires n'aurait ete accueillie favorablement que par nos ennemis politiques; d'abord, parce qu'ils auraient ete delivres d'un controle genant au Parlement et ensuite parce que cette attitude de nos deputes leur aurait servi de pretexte de blame a notre parti aupres de la masse des electeurs indifferents. Conquerir cette masse a nos idees est une des exigences de l'agitation. En outre, il est avere que les annales parlementaires sont lues egalement dans les milieux qui sont indifferents ou n'ont pas l'occasion d'assister aux reunions social-democratiques. Le but d'agitation que poursuivent les antagonistes de l'action parlementaire que l'on trouve dans nos rangs, sera atteint dans toute son acception par une representation active et energique des interets du peuple travailleur au Parlement et sans fournir a nos ennemis le pretexte gratuit d'accusation de manquer a nos devoirs." A ce sujet, M. le Dr Muller fait observer avec beaucoup de justesse dans sa tres interessante brochure[12]: "On reconnait donc que la peur d'etre accuse, par les masses electorales indifferentes, de negliger leurs devoirs parlementaires et de risquer ainsi de ne pas etre reelus, constitue une des raisons invitant les delegues a se rendre au Parlement et a y travailler pratiquement. Evidemment. Quand on a fait accroire aux electeurs que le parlement pouvait apporter des ameliorations, il est clair que les social-democrates doivent s'y rendre. Mais que la classe ouvriere puisse obtenir du Parlement des ameliorations valant la peine d'etre notees, les chefs eux-memes n'en croient rien et ils l'ont dit assez souvent. Et on se permet d'appeler "agitation" et "developpement de la masse" cette duperie, cette fourberie envers les travailleurs. Nous pretendons que cette espece d'agitation et de developpement fait du tort et vicie le mouvement au lieu de lui etre utile. Si l'on prone continuellement le Parlement comme une _revalenta_, comment veut-on faire surgir alors des "masses indifferentes" les social-democrates qui sont bien les ennemis mortels du parlementarisme et ne voient dans les reformes sociales parlementaires qu'un grand _humbug_ des classes dirigeantes pour duper le proletariat? De cette maniere la social-democratie ne gagne pas les masses, mais les masses petit-bourgeoises gagnent, c'est-a-dire corrompent et aneantissent, la social-democratie et ses principes." Personne ne l'a senti et exprime plus clairement que Liebknecht lui-meme, mais, a ce moment-la, c'etait le Liebknecht revolutionnaire de 1869 et non pas le Liebknecht "parlementarise" de 1894. Dans son interessante conference sur l'attitude politique de la social-democratie, specialement par rapport au Parlement, il s'exprima comme suit: "Nous trouvons un exemple instructif et avertisseur dans le parti progressiste. Lors du soi-disant conflit au sujet de la Constitution prussienne, les beaux et vigoureux discours ne manquerent pas. Avec quelle energie on protesta contre la reorganisation _en paroles!_ Avec quelle "opinion solide" et quel "talent" on prit la defense des droits du peuple ... _en paroles!_ Mais le gouvernement ne s'inquieta guere de toutes ces reflexions juridiques. Il laissa le droit au parti progressiste, garda la force et s'en servit. Et le parti progressiste? Au lieu d'abandonner la lutte parlementaire, devenue, en ces circonstances, une sottise nuisible, au lieu de quitter la tribune, de forcer le gouvernement au pur absolutisme et de faire un appel au peuple,... il continua sereinement, flatte par ses propres phrases, a lancer dans le vide des protestations et des reflexions juridiques et a prendre des resolutions que tout le monde savait sans effet. Ainsi la Chambre des deputes, au lieu d'etre un champ clos politique, devint un theatre de comedie: Le peuple entendait toujours les memes discours, voyait toujours le meme manque de resultats et il se detourna, d'abord avec indifference, plus tard avec degout. Les evenements de l'annee 1866 devenaient possibles. Les "beaux et vigoureux" discours de l'opposition du parti progressiste prussien ont jete les bases de la politique "du sang et du fer": _ce furent les oraisons funebres du parti progressiste meme_. Au sens litteral du mot, le parti progressiste s'est tue a force de discourir. Eh bien! comme fit un jour le parti progressiste, ainsi fait aujourd'hui le parti social-democratique. Combien pietre a ete l'influence de Liebknecht sur un parti qui, malgre l'exemple avertisseur bien choisi cite par lui-meme, a suivi la meme voie! Et au lieu de montrer le chemin, il s'est laisse entrainer dans le "gouffre" du parlementarisme, pour y sombrer completement. Que restait-il du Liebknecht revolutionnaire qui disait si justement que "le socialisme n'est plus une question de theorie mais une question brulante qui doit etre resolue, non au Parlement, mais dans la rue, sur le champ de bataille, comme toute autre question brulante"? Toutes les idees emises dans sa brochure meriteraient d'etre repandues universellement, afin que chacun puisse apprecier la difference enorme qu'il y a entre le vaillant representant proletarien de jadis et l'avocat petit-bourgeois d'aujourd'hui. Apres avoir dit que "avec le suffrage universel, voter ou ne pas voter n'est qu'une question d'_utilite_, non de principes", il conclut: "NOS DISCOURS NE PEUVENT AVOIR AUCUNE INFLUENCE DIRECTE SUR LA LEGISLATION; "NOUS NE CONVERTIRONS PAS LE PARLEMENT PAR DES PAROLES; "PAR NOS DISCOURS NOUS NE POUVONS JETER DANS LA MASSE DES VERITES QU'IL NE SOIT POSSIBLE DE MIEUX DIVULGUER D'UNE AUTRE MANIERE. "Quelle utilite pratique offrent alors les discours au Parlement? Aucune. Et parler sans but constitue la satisfaction des imbeciles. Pas un seul avantage. Et voici, de l'autre cote, les desavantages: "SACRIFICE DES PRINCIPES; ABAISSEMENT DE LA LUTTE POLITIQUE SERIEUSE A UNE ESCARMOUCHE PARLEMENTAIRE; FAIRE ACCROIRE AU PEUPLE QUE LE PARLEMENT BISMARCKIEN EST APPELE A RESOUDRE LA QUESTION SOCIALE." Et pour des raisons pratiques, nous devrions nous occuper du Parlement? SEULE LA TRAHISON OU L'AVEUGLEMENT POURRAIT NOUS Y CONTRAINDRE." On ne saurait s'exprimer plus energiquement ni d'une facon plus juste. Quelle singuliere inconsequence! D'apres ses premisses et apres avoir fait un bilan qui se cloturait au desavantage de la participation aux travaux parlementaires, il aurait du conclure inevitablement a la non-participation; pourtant il dit: "Pour eviter que le mouvement socialiste ne soutienne le cesarisme, il faut que le socialisme entre dans la lutte politique." Comprenne qui pourra comment un homme si logique peut s'abimer ainsi dans les contradictions! Mais ils sont eux-memes dans l'embarras. Apparemment le parlementarisme est l'appat qui doit attirer les... ...et pourtant ils donnent a entendre qu'il a son utilite. De la cette indecision sur les deux principes. Ainsi, a la reunion du parti a Erfurt, Bebel disait[13]: "La social-democratie se trouve envers tous les partis precedents, pour autant qu'ils obtinrent la suprematie, dans une tout autre position. Elle aspire a remplacer la maniere de produire capitaliste par la maniere socialiste et est forcee consequemment de prendre un tout autre chemin que tous les partis precedents, pour obtenir la suprematie." Voila pourquoi l'on conseille de prendre la route parlementaire, suivie deja par tous les autres partis, en la faisant passer peut-etre par un tout autre chemin. Singer le comprit egalement lorsqu'il disait a Erfurt[14]: "En supposant meme qu'il soit possible d'obtenir quelque chose de sense par l'action parlementaire, cette action conduirait a l'affaiblissement du parti, parce qu'elle n'est possible qu'avec la cooperation d'autres partis." Isolement, les deputes social-democratiques ne peuvent rien faire, et "un parti revolutionnaire doit etre preserve de toute espece de politique qui n'est possible qu'avec l'assistance d'autres partis." Qu'ont-ils donc a faire dans un Parlement pareil? Le _Zuericher Socialdemokrat_ ecrivait en 1883: "En general, le parlementarisme ne possede en soi rien qui puisse etre considere sympathiquement par un democrate, et surtout par un democrate consequent, c'est-a-dire un social-democrate. Au contraire, pour lui il est antidemocratique parce qu'il signifie le gouvernement d'une classe: de la bourgeoisie notamment." Et plus tard on affirme que "la lutte contre le parlementarisme n'est pas revolutionnaire, mais reactionnaire". C'est-a-dire tout a fait l'inverse. Le danger d'affaiblissement etait apparent et si le gouvernement n'avait eu la gentillesse de troubler cet etat de choses par la loi contre les socialistes,--s'il y avait eu un veritable homme d'Etat a la tete, il n'aurait pas poursuivi, mais laisse faire la social-democratie,--qui sait ou nous en serions maintenant? Avec beaucoup de justesse, le journal pre-mentionne ecrivait en 1881: "La loi contre les socialistes a fait du bien a notre parti. Il risquait de s'affaiblir; le mouvement social-democratique etait devenu trop facile, trop a la mode; il donnait a la fin trop d'occasions de remporter des triomphes aises et de flatter la vanite personnelle. Pour empecher l'embourgeoisement--theorique aussi bien que pratique--du parti, il fallait qu'il fut expose a de rudes epreuves." Bernstein egalement disait, dans le _Jahrbuch fuer Sozialwissenschaft_: "Dans les dernieres annees de son existence (avant 1878), le parti avait devie considerablement de la ligne droite et d'une telle maniere qu'il etait a peine encore question d'une propagande semblable a celle de 1860-1870 et des premieres annees qui suivirent 1870." Un petit journal social-democratique, le _Berner Arbeiterzeitung_, redige par un socialiste eclaire, A. Steck, ecrivait encore: "Il n'y en avait qu'un petit nombre qui croyaient que logiquement tout le parti devait devier, par l'union de la tendance energique et consciente "d'Eisenach" avec celle des plats Lassalliens. Le mot d'ordre des Lassalliens: "Par le suffrage libre a la victoire", raille par les "Eisenachers" avant l'union, constitue maintenant en fait--quoi qu'on en dise--le principe essentiel du parti social-democratique en Allemagne." Il en fut de meme que chez les chretiens ou d'abord les tendances etaient en forte opposition. Ne lisons-nous pas que les cris de guerre etaient: "Je suis de Kefas," "Je suis de Paul," "Je suis d'Apollo." Enfin les coins s'arrondirent, l'on se rapprocha, l'on obtint une moyenne des deux doctrines et finalement un jour de fete fut institue en l'honneur de Pierre et Paul. Les partis s'etaient reconcilies, mais le principe etait sacrifie. Remarquablement grande est l'analogie entre le christianisme a son origine et la social-democratie moderne! Tous deux trouverent leurs adeptes parmi les desherites, les souffre-douleur de la societe. Tous deux furent exposes aux persecutions, aux souffrances, et grandirent en depit de l'oppression. Apres le penible enfantement du christianisme, un empereur arriva, un des plus libertins qui aient gravi les marches du trone,--et ce n'est pas peu dire, car le libertinage occupa toujours le trone,--qui, dans l'interet de sa politique, se fit chretien. Immediatement on changea, on tritura le christianisme et on lui donna une forme convenable. Les chretiens obtinrent les meilleures places dans l'Etat et finalement les vrais et sinceres chretiens, tels que les ebionites et d'autres, furent exclus, comme heretiques, de la communaute chretienne. De nos jours egalement nous voyons comment les plus forts se preparent a s'emparer du socialisme. On presente la doctrine sous toutes sortes de formes et peut-etre, selon l'occasion, le soi-disant socialisme triomphera mais de nouveau les vrais socialistes seront excommunies et exclus, comme hostiles aux projets des social-democrates appeles au gouvernement. Le triomphe de la social-democratie sera alors la defaite du socialisme, comme la victoire de l'eglise chretienne constitua la chute du principe chretien. Deja les congres internationaux ressemblent a des conciles _economiques_, ou le parti triomphant expulse ceux qui pensent autrement. Deja, la censure est appliquee a tout ecrit socialiste: apres seulement que Bernstein, a Londres, l'a examine et qu'Engels y a appose le sceau de "doctrine pure", l'ecrit est accepte et l'on s'occupe de le vulgariser parmi les co-religionnaires. Le cadre dans lequel on mettra la social-democratie est deja pret: alors ce sera complet. Y peut-on quelque chose? Qui le dira? En tout cas, nous avons donne l'alarme et nous verrons vers quelle tendance le socialisme se developpera. On peut aller loin encore. Un jour Caprivi appela Bebel assez plaisamment "_Regierungskommissarius_" et quoique Bebel ait repondu: "Nous n'avons pas parle comme commissaire du gouvernement, mais le gouvernement a parle dans le sens de la social-democratie", cela prouve de part et d'autre un rapprochement significatif. Rien d'etonnant que le mot hardi "Pas un homme ni un groschen au gouvernement actuel" soit perdu de vue, car Bebel a deja promis son appui au gouvernement lorsque, a propos de la poudre sans fumee, celui-ci voulut conclure un emprunt pour des uniformes noirs. Quand on donne au militarisme une phalange, il prend le doigt, la main, le bras, le corps entier. Aujourd'hui l'on vote les credits pour des uniformes noirs, demain pour des canons perfectionnes, apres-demain pour l'augmentation de l'effectif de l'armee, etc., toujours sur les memes bases. Oui, l'affaiblissement des principes prit une telle extension a mesure qu'un plus grand nombre de voix s'obtenait aux elections, que la bourgeoisie trouva parfaitement inutile de laisser en vigueur la loi contre les socialistes. On ne sera pas assez naif pour supposer qu'elle abolit la loi par esprit de justice! Le non-danger de la social-democratie permit cette abolition... Et les evenements qui suivirent ne prouverent-ils pas que le gouvernement avait vu juste? L'affaiblissement du parti n'a-t-il pas depuis lors marche a pas de geant? Liebknecht ecrivait en 1874 (_Ueber die politische Stellung_): "Toute tentative d'action au Parlement, de collaboration a la legislation, suppose necessairement un abandon de notre principe, nous conduit sur la pente du compromis et du "parlementage", enfin dans le marecage infect du parlementarisme qui, par ses miasmes, tue tout ce qui est sain." Et la consequence? Cooperons quand meme a la besogne. Cette conclusion est en opposition flagrante avec les premisses, et l'on s'etonne qu'un penseur comme Liebknecht ne sente pas qu'il demolit par sa conclusion, tout l'echafaudage de son raisonnement. Comprenne qui pourra. Tres instructives sont les reflexions suivantes de Steck pour caracteriser les deux courants, parlementaire et revolutionnaire[15]: "Le courant reformiste arriverait egalement au pouvoir politique comme parti bourgeois. A cette fin, il ne reste pas tout a fait isole, evite de proclamer un programme de principes et s'avance, toujours confondu, quoique avec une certaine instabilite, avec d'autres partis bourgeois. Il n'a pas de frontieres bien delimitees, ni a droite ni a gauche. Partiellement, par-ci, par-la, et rarement, apparait son caractere social-democratique. Presque toujours il se presente comme parti democratique, parti economique-democratique ou parti ouvrier et democratique. "La democratie reformiste aspire toujours a la realisation des reformes immediates, comme si c'etait son but unique. Elle les adapte, suivant leur caractere, a l'existence et aux tendances des partis bourgeois. Elle recherche une alliance avec eux si elle est possible, c'est-a-dire avec les elements les plus progressistes. De cette maniere elle se presente seule comme etant a la TETE DU PROGRES BOURGEOIS. Il n'y a aucun abime entre elle et les fractions progressistes des partis, parce que chez elle non plus n'est mis en avant le principe revolutionnaire du programme social-democratique. Cette tactique du courant reformiste amene un succes apres l'autre; seulement ces succes, mesures a l'aune de notre programme de principes, sont bien minces, souvent meme tres douteux. On peut ajouter qu'ils paraissent tout au plus favoriser la social-democratie au lieu de l'entrainer. "On ne doit pas se figurer cependant que les details de cette tactique soient sans importance. Le danger de devier du but principal social-democratique est grand, quoique moindre chez les meneurs, qui connaissent bien le chemin, que chez la masse conduite. L'affaiblissement de l'ideal social-democratique est imminent, et d'autant plus que les consequences immediates, a cause du triomphe, seront taxees plus haut que leur valeur. "Ensuite, il est difficile d'eviter que cet embourgeoisement nuise a la _propagande pour les principes de la social-democratie_ et l'empeche de se developper. Maintes fois les reformateurs se trouvent forces, dans la pratique, de renier plus ou moins ces principes. "Si cette tendance social-democratique reformiste l'emportait exclusivement, elle arriverait facilement a d'autres consequences que celles ou veut en venir le programme social-democratique; peut-etre, comme il a ete dit deja, le resultat serait-il un compromis avec la bourgeoisie sur les bases d'un ordre social capitaliste adouci et affaibli. Cet etat de choses, limitant les privileges, augmenterait notablement le nombre des privilegies en apportant le bien-etre a un grand nombre de personnes actuellement exploitees et dependantes, mais laisserait toujours une masse exploitee et dependante, fut-ce meme dans une situation un peu meilleure que celle de la classe travailleuse non possedante. "CE NE SERAIT PAS LA PREMIERE FOIS QU'UNE REVOLUTION SATISFERAIT UNE PARTIE DES OPPRIMES AU DETRIMENT DE L'AUTRE PARTIE. Il est, d'ailleurs, tout a fait dans l'ordre d'idees des reformateurs de ne pas renverser le capitalisme, mais de le transformer et, en outre, de donner au socialisme seulement le "droit possible" inevitable. "A l'encontre de la remarque que le proletariat organise ne se contentera pas d'une demi-reussite, mais saura, en depit des meneurs, aller jusqu'au bout de ses revendications, vient cette verite que selon la marche des evenements le proletariat lui-meme sera peu a peu divise et qu'une soi-disant "classe meilleure" sortira de ses rangs, ayant la force d'empecher des mesures plus radicales. Un oeil exerce peut deja apercevoir par-ci par-la des symptomes de cette division. "Le parti revolutionnaire, au contraire, "veut seulement accomplir la conquete du pouvoir politique au nom de la social-democratie. En mettant son but a l'avant-plan, il sera force, pendant longtemps, de lutter comme la minorite, de subir defaite sur defaite et de supporter de rudes persecutions. Le triomphe final du parti social-democratique n'en sera que plus pur et plus complet." Steck reconnait egalement que "DANS LE FOND, _la tendance revolutionnaire est la plus juste_". "Notre parti, dit-il, doit etre revolutionnaire, en tant qu'il possede une volonte decidement revolutionnaire et qu'il en donne le temoignage dans toutes ses declarations et ses agissements politiques. Que notre propagande et nos revendications soient toujours revolutionnaires. Pensons continuellement a notre grand but et agissons seulement comme il l'exige. Le chemin droit est le meilleur. Soyons et restons toujours, dans la vie comme dans la mort, des social-democrates revolutionnaires et rien d'autre. Le reste se fera bien." Maintenant, il existe encore deux points de vue chez les parlementaires, notamment: il y en a qui veulent la conquete du pouvoir politique pour s'emparer par la du pouvoir economique; cela constitue la tactique de la social-democratie allemande actuelle, d'apres les declarations formelles de Bebel, Liebknecht et leurs acolytes. D'un autre cote se trouvent ceux qui veulent bien participer a l'action politique et parlementaire, mais seulement dans un but d'agitation. Donc, les elections sont pour eux un moyen d'agitation. C'est toujours de la demi-besogne. Il faut qu'une porte soit ouverte ou fermee. On commence par proposer des candidats de protestation; si le mouvement augmente, ils deviennent des candidats serieux. Une fois elus, les deputes socialistes prennent une attitude negative, mais, leur nombre augmentant, ils sont bien forces de presenter des projets de loi. Et s'ils veulent les faire accepter, ce ne sera qu'en proposant des compromis, comme Singer l'a fait remarquer. C'est le premier pas qui coute et une fois sur la pente on est force de descendre. Le programme pratique vote a Erfurt n'est-il pas a peu pres litteralement celui des radicaux francais? Les ordres du jour des derniers congres internationaux portaient-ils un seul point qui fut specifiquement socialiste? Le veritable principe socialiste devient de plus en plus une enseigne pour un avenir eloigne, et en attendant on travaille aux revendications pratiques, ce que l'on peut faire parfaitement avec les radicaux. On se represente la chose un peu naivement. Voici la base du raisonnement des parlementaires: il faut tacher d'obtenir parmi les electeurs une majorite; ceux-ci enverront des socialistes au Parlement et si nous parvenons a y avoir la majorite plus un, tout est dit. Il n'y a plus qu'a faire des lois, a notre guise, dans l'interet general. Meme, en faisant abstraction de ce fait qu'on rencontre dans presque tous les pays une deuxieme ou plutot une cinquieme roue au chariot, c'est-a-dire une Chambre des lords, ou Senat, ou premiere Chambre, dont les membres sont toujours les plus purs representants de l'argent, personne ne sera assez naif de croire que le pouvoir executif sera porte a se conformer docilement aux desirs d'une majorite socialiste des Chambres. Voici comment Liebknecht ridiculise cette opinion[16]: "Supposons que le gouvernement ne fasse pas usage de son droit, soit par conviction de sa force, soit par esprit de calcul, et qu'on en arrive (comme c'est le reve de quelques politiciens socialistes fantaisistes) a constituer au Parlement une majorite social-democratique; que ferait-elle? _Hic Rodhus, hic salta!_ Le moment est arrive de reformer la societe et l'Etat. La majorite prend une decision datant dans les annales de l'histoire universelle: les nouveaux temps sont arrives! Oh, rien de tout cela... Une compagnie de soldats chasse la majorite social-democratique hors du temple et si ces messieurs ne se laissent pas faire docilement, quelques agents de police les conduiront a la _Stadtvoigtei_[17] ou ils auront le temps de reflechir a leur conduite don-quichottesque. "LES REVOLUTIONS NE SE FONT PAS AVEC LA PERMISSION DE L'AUTORITE: L'IDEE SOCIALISTE EST IRREALISABLE DANS LE CERCLE DE L'ETAT EXISTANT: ELLE DOIT S'ABOLIR POUR ENTRER DANS LA VIE. _A bas le culte du suffrage universel et direct!_ "Prenons une part energique aux elections, mais seulement comme _moyen d'agitation_ et n'oublions pas de declarer que l'urne electorale ne peut donner naissance a l'Etat democratique. Le suffrage universel acquerra son influence definitive sur l'Etat et la societe, _immediatement apres_ l'abolition de l'Etat policier et militaire." Les faits sont presentes sobrement mais avec verite. Il en sera ainsi, en effet. Car personne n'est assez naif pour croire que la classe possedante renoncera volontairement a la propriete ou que cette reforme puisse etre obtenue par decret du Parlement. D'abord, on represente l'action politique comme moyen d'agitation, mais une fois sur la pente, on glisse. Liebknecht, lors de la reunion du parti a Saint-Gall, ne dit-il pas: "Il ne peut exister d'erreur sur le point que, une fois electeurs, nous aurions a donner non seulement une signification agitative mais egalement positive aux elections et a l'action parlementaire." Marchons donc pour realiser ce but d'agitation. Vollmar, sous ce rapport, fut le plus consequent parmi les social-democrates allemands, et ses propositions indiquent de plus en plus la ligne de conduite que ceux-ci devront suivre a l'avenir[18]. Le parlementarisme, comme systeme, est defectueux meme si l'on tachait de l'ameliorer, ce serait peine perdue. L'ouvrage de Leverdays, _Les Assemblees parlantes_, est sous ce rapport tres instructif et la question y est traitee a fond. Pourquoi les parlementaires ne tachent-ils pas de refuter ce livre? Les Chambres ou Parlements ressemblent beaucoup a un moulin a paroles ou, comme dit Leverdays, a "un gouvernement de bavards a portes ouvertes". Un bon depute, ne s'en tenant qu'a sa _propre_ experience, ses _propres_ intentions et sa _propre_ conviction, devrait etre au moins aussi capable que l'ensemble des ministres, aides par les employes speciaux de leurs ministeres. On doit savoir juger de tout, car les choses les plus diverses et les plus disparates viennent a l'ordre du jour d'un Parlement. Il faut etre au moins une encyclopedie vivante. Quel supplice pour le depute qui se donne pour devoir--et il doit le faire!--d'ecouter tous les discours. "A La Haye, a la _Gevangenpoort_[19], le geolier vous raconte qu'en des temps plus barbares, les criminels etaient jetes a terre sur le dos, et qu'on faisait tomber de l'eau, goutte a goutte, du plafond sur leur tete. Et le brave homme ajoute toujours que c'est la le plus _cruel_ supplice. Eh bien, ce cruel supplice est transporte au _Binnenhof_[20], et un bon depute subit journellement le martyre et le tourment de sentir tomber cette goutte d'eau continuelle, non sur sa tete, mais a son oreille, sous la forme de _speeches_ d'honorables confreres. "L'orateur peut seul, de temps en temps, prendre haleine: de la probablement le phenomene que celui qui parle tire en longueur ses "prises d'haleine" aux depens de ses honorables confreres[21]". On a vu que cela n'allait guere; aussi a-t-on invente toutes sortes de diversions afin de se rendre la vie supportable. On avait le buffet pour se reposer, on avait le systeme de "la specialite", auquel on se soumettait en parlant et en votant, on avait des membres _actifs_ et _votants_. Ajoutons a cela qu'il fallait s'enfermer dans les limites d'un parti, car celui qui etait isole et travaillait individuellement, manquait absolument d'influence. Au sujet des Parlements, on pourrait citer cette parole de Mirabeau: "_Ils veulent toujours et ne font jamais._" Leverdays egalement merite d'etre medite: "Les Hollandais de nos jours, pour resister a la conquete, ne rompraient plus leurs digues comme au temps de Louis XIV. Nos Hollandais de la politique n'ouvrent pas pour noyer l'ennemi la digue a la Revolution. Sauvons la patrie, s'il se peut, mais a tout prix conservons l'_ordre!_ En d'autres termes, plutot l'ennemi au dehors que la justice au dedans! Et c'est ainsi qu'on ment aux peuples pour les livrer comme un betail. En general, tant que la defense d'un peuple envahi reste aux mains des gens _respectables_, vous pouvez predire a coup sur qu'il est perdu, car ils trahissent." Il y a connexion entre liberte economique et liberte politique, de sorte qu'a chaque nouvelle phase economique de la vie correspond une nouvelle phase politique. Kropotkine l'a tres bien demontre. La monarchie absolue dans la politique s'accorde avec le systeme de l'esclavage personnel et du servage dans l'economie. Le systeme representatif en politique correspond au systeme mercenaire. Toutefois, ils constituent deux formes differentes d'un meme principe. Un nouveau mode de production ne peut jamais s'accorder avec un ancien mode de consommation, et ne peut non plus s'accorder des formes surannees de l'organisation politique. Dans la societe ou la difference entre capitaliste et ouvrier disparait, il n'y a pas de necessite d'un gouvernement: ce serait un anachronisme, un obstacle. Des ouvriers libres demandent une organisation libre, et celle-ci est incompatible avec la suprematie d'individus dans l'Etat. Le systeme non capitaliste comprend en soi le systeme non gouvernemental. Les chemins suivis par les deux socialismes n'aboutissent pas au meme point; non, ce sont des chemins paralleles qui ne se joindront jamais. Le socialisme parlementaire doit aboutir au socialisme de l'Etat. Les socialistes parlementaires ne s'en apercoivent pas encore. En effet, les social-democrates ont declare a Berlin que social-democratie et socialisme d'Etat sont des "antitheses irreconciliables". Mais l'on commence par les chemins de fer de l'Etat, les pharmacies de l'Etat, assurance par l'Etat, etc., pour en arriver plus tard aux medicaments de l'Etat, a la moralite de l'Etat, a l'education de l'Etat. Les socialistes d'Etat ou socialistes parlementaires ne veulent PAS L'ABOLITION de l'Etat, mais la centralisation de la production aux mains du gouvernement, c'est-a-dire: l'Etat ORDONNATEUR GENERAL (_alregelaa