Project Gutenberg's Les affinites electives, by Johann Wolfgang Goethe This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included with this eBook or online at www.gutenberg.net Title: Les affinites electives Suivies d'un choix de pensees du meme Author: Johann Wolfgang Goethe Release Date: January 4, 2004 [EBook #10604] Language: French Character set encoding: ISO Latin-1 *** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LES AFFINITES ELECTIVES *** Produced by Anne Dreze and Marc D'Hooghe LES AFFINITES ELECTIVES PAR GOETHE SUIVIES D'UN CHOIX DE PENSEES DU MEME; Traduction nouvelle par Mme A. DE CARLOWITZ. LES AFFINITES ELECTIVES PREMIERE PARTIE CHAPITRE PREMIER. Un riche Baron, encore a la fleur de son age et que nous appellerons Edouard, venait de passer dans sa pepiniere les plus belles heures d'une riante journee d'avril. Les greffes precieuses qu'il avait fait venir de tres-loin etaient employees, et, satisfait de lui-meme, il renferma dans leur etui ses outils de pepinieriste. Le jardinier survint et admira tres-sincerement le travail de son maitre. --Est-ce que tu n'as pas vu ma femme? lui demanda Edouard en faisant un mouvement pour s'eloigner. --Si, Monseigneur, Madame est dans les nouvelles plantations. La cabane de mousse qu'elle fait faire sur la montagne, en face du chateau, sera terminee aujourd'hui. Quel delicieux point de vue vous aurez la! Au fond, le village; un peu a droite, l'eglise et le clocher, au-dessus duquel, de cette hauteur, le regard se glisse au loin. En face, le chateau et les jardins. --C'est bien, repliqua Edouard. A quelques pas d'ici j'ai vu travailler les ouvriers. --Et plus loin, a droite, continua le jardinier, s'ouvre la riche vallee avec ses prairies couvertes d'arbres, dans un joyeux lointain. Quant au sentier a travers les rochers, je n'ai jamais rien vu de mieux dispose. En verite, Madame s'y entend, c'est un plaisir de travailler sous ses ordres. --Va la prier de ma part de m'attendre; je veux qu'elle me fasse admirer ses nouvelles creations. Le jardinier s'eloigna en hate. Le Baron le suivit lentement, visita en passant les terrasses et les serres, traversa le ruisseau et arriva bientot a la place ou la route se divisait en deux sentiers: l'un et l'autre conduisaient aux plantations nouvelles; le plus court passait par le cimetiere, le plus long par un bosquet touffu. Edouard choisit le dernier et se reposa sur un banc, judicieusement place au point ou le chemin commencait a devenir penible, puis il gravit la montee qui, par plusieurs marches et points d'arrets, le conduisit, par un sentier etroit et plus ou moins rapide, jusqu'a la cabane de mousse. Charlotte recut son epoux a l'entree de cette cabane, et le fit asseoir de maniere qu'a travers la porte et les fenetres ouvertes, les differents points de vue se presenterent a lui dans toute leur beaute, mais resserres dans des cadres etroits. Ces tableaux le charmerent d'autant plus, que son imagination les voyait deja pares de tout l'eclat printanier, que quelques semaines de plus ne pouvaient manquer de leur donner en effet. --Je n'ai qu'une observation a faire, lui dit-il: la cabane me parait un peu trop petite. --Il y a assez de place pour nous deux, repondit Charlotte. --Sans doute, peut-etre meme pour un troisieme ... --Pourquoi pas? a la rigueur, on pourrait encore admettre un quatrieme. Quant aux societes plus nombreuses, nous avons pour elles d'autres points de reunion. --Puisque nous voila seuls, tranquilles et contents, dit Edouard, je veux te confier quelque chose qui, depuis longtemps, me pese sur le coeur. Jusqu'ici j'ai vainement cherche l'occasion de te le dire. --Je n'ai pas ete sans m'en apercevoir. --Je dois te l'avouer, mon amie, si j'avais pu retarder encore la reponse definitive qu'on me demande, si je n'etais pas force de la donner demain au matin, j'aurais peut-etre encore continue a me taire. --Voyons, de quoi s'agit-il? demanda Charlotte avec une prevenance gracieuse. --De mon ami, le capitaine! Tu sais qu'il n'a pas merite l'humiliation qu'on vient de lui faire subir, et tu comprends tout ce qu'il souffre. Etre mis a la retraite a son age, avec ses talents, son esprit actif, son erudition ... Mais pourquoi envelopper mes voeux a son sujet dans un long preambule? Je voudrais qu'il put venir passer quelque temps avec nous. --Ce projet, mon ami, demande de mures reflexions; il faut l'envisager sous ses differents points de vue. --Je suis pret a te donner tous les eclaircissements que tu pourras desirer. La derniere lettre du capitaine annonce une profonde tristesse. Ce n'est pas sa position financiere qui l'afflige, ses besoins sont si bornes! Au reste, ma bourse est la sienne, et il ne craint pas d'y puiser. Dans le cours de notre vie, nous nous sommes rendu tant de services, qu'il nous sera toujours impossible d'arreter definitivement nos comptes. Son seul chagrin est de se voir reduit a l'inaction, car il ne connait d'autre bonheur que d'employer utilement ses hautes facultes. Que lui reste-t-il a faire desormais? se plonger dans l'oisivete ou acquerir des connaissances nouvelles, quand celles qu'il possede si completement lui sont devenues inutiles? En un mot, chere enfant, il est tres-malheureux, et l'isolement dans lequel il vit augmente son malheur. --Mais je l'ai recommande a nos connaissances, a nos amis; ces recommandations ne sont pas restees sans resultat; on lui a fait des offres avantageuses. --Cela, est vrai; mais ces offres augmentent son tourment, car aucune d'elles ne lui convient. Ce n'est pas l'utile emploi, c'est l'abnegation de ses principes, de ses capacites, de sa maniere d'etre qu'on lui demande. Un pareil sacrifice est au-dessus de ses forces. Plus je reflechis sur tout cela, plus je sens le desir de le voir pres de nous. --Il est beau, il est genereux de ta part de t'interesser ainsi au sort d'un ami; mais permets-moi de te rappeler que tu dois aussi quelque chose a toi-meme, a moi. --Je ne l'ai pas oublie, mais je suis convaincu que le capitaine sera pour nous une societe aussi utile qu'agreable. Je ne parlerai pas des depenses qu'il pourrait nous occasionner, puisque son sejour ici les diminuerait au lieu de les augmenter. Quant a l'embarras, je n'en prevois aucun. L'aile gauche de notre chateau est inhabitee, il pourra s'y etablir comme il l'entendra, le reste s'arrangera tout seul. Nous lui rendrons un service immense, et il nous procurera a son tour plus d'un plaisir, plus d'un avantage. J'ai depuis longtemps le desir de faire lever un plan exact de mes domaines, il dirigera ce travail. Tu veux faire cultiver toi-meme nos terres, des que les baux de nos fermiers seront expires; mais avons-nous les connaissances necessaires pour une pareille entreprise? lui seul pourra nous aider a les acquerir; je ne sens que trop combien j'ai besoin d'un pareil ami. Les agronomes qui ont etudie cette matiere dans les livres et dans les etablissements speciaux, raisonnent plus qu'ils n'instruisent, car leurs theories n'ont pas passe au creuset de l'experience; les campagnards tiennent trop aux vieilles routines, et leurs enseignements sont toujours confus, et souvent meme volontairement faux. Mon ami reunit l'experience a la theorie sur ce point, et sur une foule d'autres dont je me promets les plus heureux resultats, surtout par rapport a toi. Maintenant je te remercie de l'attention avec laquelle tu as bien voulu m'ecouter; dis-moi a ton tour franchement ce que tu penses, je te promets de ne pas t'interrompre. --Dans ce cas, repondit Charlotte, je debuterai par une observation generale. Les hommes s'occupent surtout des faits isoles et du present, parce que leur vie est tout entiere dans l'action, et par consequent dans le present. Les femmes, au contraire, ne voient que l'enchainement des divers evenements, parce que c'est de cet enchainement que depend leur destinee et celle de leur famille, ce qui les jette naturellement dans l'avenir et meme dans le passe. Associe-toi un instant a cette maniere de voir, et tu reconnaitras que la presence du capitaine chez nous, derangera la plupart de nos projets et de nos habitudes. --J'aime a me rappeler nos premieres relations, continua-t-elle, et, surtout, a t'en faire souvenir. Dans notre premiere jeunesse, nous nous aimions tendrement; et l'on nous a separes parce que ton pere, ne comprenant d'autre bonheur que la fortune, te fit epouser une femme agee, mais riche; le mien me maria avec un homme que j'estimais sans pouvoir l'aimer, mais qui m'assura une belle position. Nous sommes redevenus libres, toi le premier, et ta femme, qu'on aurait pu appeler ta mere, te fit l'heritier de son immense fortune. Tu profitas de ta liberte pour satisfaire ton amour pour les voyages; a ton retour j'etais veuve. Nous nous revimes avec plaisir, avec bonheur. Le passe nous offrait d'agreables souvenirs, nous aimions ces souvenirs, et nous pouvions impunement nous y livrer ensemble. Tu m'offris ta main, j'hesitai longtemps ... Nous sommes a peu pres du meme age; les femmes vieillissent plus vite que les hommes; tu me paraissais trop jeune ... Enfin, je n'ai pas voulu te refuser ce que tu regardais comme ton unique bonheur ... Tu voulais te dedommager des agitations et des fatigues de la cour, de la carriere militaire et des voyages; tu voulais jouir enfin de la vie a mes cotes, mais avec moi seule. Je me resignai a placer ma fille unique dans un pensionnat, ou elle pouvait, au reste, recevoir une education plus convenable qu'a la campagne. Je pris le meme parti pour ma chere niece Ottilie, qui eut, peut-etre, ete plus a sa place pres de moi et m'aidant a diriger ma maison. Tout cela s'est fait de ton consentement, et dans le seul but de pouvoir vivre pour nous seuls, et jouir dans toute sa plenitude du bonheur que nous avons vainement desire dans notre premiere jeunesse, et que la marche des evenements venait enfin de nous accorder. C'est dans ces dispositions que nous sommes arrives dans ce sejour champetre; je me suis chargee des details et de l'interieur, et toi de l'ensemble et des relations exterieures. Je me suis arrangee de maniere a prevenir chacun de tes desirs, et a ne vivre que pour toi. Laisse-nous essayer, du moins pendant quelque temps encore, jusqu'a quel point nous pourrons ainsi nous suffire a nous-memes. --Il n'est que trop vrai, s'ecria le Baron, l'enchainement des evenements, voila l'element des femmes, aussi ne faut-il jamais vous laisser enchainer vos objections, ou se resigner d'avance a vous donner gain de cause. Je conviens donc que tu as eu completement raison jusqu'a ce jour. Tout ce que nous avons plante et bati depuis notre sejour ici est bon et utile, mais n'y ajouterons-nous plus rien? Tous ces beaux plans n'auront-ils pas d'autres developpements? Tout ce que je fais dans les jardins, tes embellissements dans le parc et les alentours, ne serviront-ils jamais qu'a la satisfaction de deux ermites? --Je te comprends, mon ami; mais songe que nous devons, avant tout, eviter d'introduire dans notre cercle etroit, quelque chose d'etranger et par consequent de nuisible. Tous nos projets ne peuvent se realiser qu'a condition que nous ne serons jamais que nous deux. Tu voulais me communiquer avec suite ton journal de voyages, et y ajouter, a cette occasion, certains papiers qui en font partie. Encourage par l'interet que m'inspirent ces precieuses feuilles, eparses et confuses, tu te proposais d'en faire un tout aussi agreable pour nous que pour les autres. J'ai promis de t'aider a copier, et nous etions deja heureux par la pensee, en songeant que nous pourrions parcourir ainsi ensemble, commodement, mysterieusement et idealement ce monde, dont nous nous sommes exiles par notre propre volonte. Et puis, n'as-tu pas repris ta flute afin de m'accompagner sur le piano pendant les soirees? Ne comptes-tu pour rien les voisins qui viennent nous voir souvent, et que nous visitons a notre tour? Quant a moi, j'ai trouve dans tout ceci des ressources suffisantes pour passer l'ete le plus agreable de ma vie. Edouard passa la main sur son front. --Tout ce que tu me dis la est aussi sage qu'aimable, et cependant je ne puis m'empecher de croire que la presence du capitaine, loin de troubler notre paisible bonheur, lui preterait un charme nouveau. Il m'a suivi dans une partie de mes voyages, et il a recueilli, de son cote, des notes qui feraient de ma relation un ensemble aussi complet qu'amusant. --Tu me forces a t'avouer toute la verite, dit Charlotte avec un leger signe d'impatience, un secret pressentiment m'avertit qu'il ne resultera rien de bon de ton projet. --Allons, repondit Edouard en souriant, il faut en prendre son parti, les femmes sont invulnerables: d'abord si sensees, qu'il est impossible de les contredire; si aimantes, qu'on leur cede avec bonheur; si sensibles, qu'on craint de les affliger; elles finissent par devenir prophetiques au point de nous effrayer. --Je ne suis pas superstitieuse, repliqua Charlotte, et je ne ferais aucun cas des vagues pressentiments, s'ils n'etaient que cela; mais ils sont presque toujours un souvenir confus des consequences heureuses ou malheureuses que nous avons vues decouler, chez les autres, des actions que nous sommes sur le point de commettre nous-memes. Il n'y a rien de plus important dans la vie interieure que l'admission d'un tiers. J'ai connu des parents, des epoux, dont l'existence a ete entierement bouleversee par une pareille admission. --Cela peut arriver chez des individus qui vivent au hasard, mais jamais chez des personnes qui, eclairees par l'experience, ont la conscience d'elles-memes. --Cette conscience, mon ami, est rarement une arme suffisante, et souvent meme elle est dangereuse pour celui qui s'en sert. Au reste, puisque nous n'avons pu nous convaincre, ne precipitons rien, accorde-moi quelques jours. --Au point ou en sont les choses, ce delai n'empecherait point la precipitation. Nous nous sommes expose nos raisons, il s'agit de decider lesquelles meritent la preference, et je crois que ce que nous aurions de plus sage a faire, serait de tirer au sort. --Je sais que, dans les cas douteux, tu aimes a te confier aux chances d'un coup de dez; mais dans une circonstance aussi grave, un pareil moyen serait un sacrilege. --Mais le messager attend, s'ecria Edouard, que faut-il que je reponde au capitaine? --Une lettre calme, sage, amicale. --C'est-a-dire des riens? --Il est des cas ou il vaut mieux repondre des riens que de ne pas repondre du tout. CHAPITRE II En rappelant a son mari les principaux evenements de leur passe, et les plans qu'ils avaient arretes ensemble pour leur bonheur present et a venir, Charlotte avait eveille en lui des souvenirs fort agreables. Ce fut sous l'empire de ces souvenirs qu'il entra dans sa chambre pour repondre au capitaine. Force de convenir que jusqu'a ce moment il avait trouve dans la societe exclusive de sa femme, l'accomplissement parfait de ses voeux les plus chers, il se promit d'ecrire a son ami l'epitre la plus affectueuse et la plus insignifiante du monde. Lorsqu'il s'approcha de son bureau, le hasard lui fit tomber sous la main la derniere lettre de cet ami. Il la relut machinalement. La triste situation de cet homme excellent se presenta de nouveau a sa pensee, les sentiments douloureux qui l'assiegeaient depuis plusieurs jours se reveillerent, et il lui parut impossible d'abandonner son ami a la cruelle position ou il se trouvait reduit; sans se l'etre attiree par une faute ni meme par une imprudence. Le Baron n'etait pas accoutume a se refuser une satisfaction quelconque. Enfant unique de parents fort riches, tout avait constamment cede a ses caprices et a ses fantaisies. C'etait a force de les flatter qu'on l'avait decide a devenir le mari d'une vieille femme, qui avait cherche a son tour a faire oublier son age par des attentions et des prevenances infinies. Devenu libre par la mort de cette femme, et maitre d'une grande fortune, naturellement modere dans ses desirs, liberal, genereux, bienfaisant et brave, il n'avait jamais connu les obstacles que la societe oppose a la plupart de ses membres. Jusqu'alors, tout avait marche au gre de ses desirs; une fidelite opiniatre et romanesque avait fini par lui assurer la main de Charlotte, et la premiere opposition ouverte qui se posait franchement devant lui et qui l'empechait d'offrir un asile a l'ami de son enfance, et de regler ainsi les comptes de toute sa vie, venait de cette meme Charlotte. Il etait de mauvaise humeur, impatient, il prit et reprit plusieurs fois la plume, et ne put se mettre d'accord avec lui-meme sur ce qu'il devait ecrire. Contrarier sa femme, lui paraissait aussi impossible que de se contrarier lui-meme ou de faire ce qu'elle desirait; et dans l'agitation ou il se trouvait, il lui etait impossible d'ecrire une lettre calme. Il etait donc bien naturel qu'il cherchat a gagner du temps. A cet effet il adressa quelques mots a son ami, et le pria de lui pardonner de ne pas lui avoir ecrit plus tot et de ne pas lui en dire davantage en ce moment. Puis il promit de lui envoyer incessamment une lettre explicative et tranquillisante. Le lendemain matin, Charlotte profita d'une promenade qu'elle fit avec son mari, pour faire revenir l'entretien sur le sujet de la veille; car elle etait convaincue que le meilleur moyen de combattre une resolution prise, etait d'en parler souvent. Edouard reprit cette discussion avec plaisir. D'un caractere impressionnable, il s'animait facilement, et la vivacite de ses desirs allait souvent jusqu'a l'impatience; mais, craignant toujours d'offenser ou de blesser, il etait encore aimable lors meme qu'il se rendait importun. N'ayant pu convaincre sa femme, il parvint a la charmer, presque a la seduire. --Je te devine! s'ecria-t-elle, tu veux que j'accorde aujourd'hui a l'amant ce que j'ai refuse hier au mari. Si j'ai encore la force de resister a des voeux que tu m'exprimes d'une maniere si seduisante, il faut du moins que je te fasse une revelation a peu pres semblable a la tienne. Oui, je me trouve dans le meme cas que toi, et je me suis volontairement impose le sacrifice que j'ai ose esperer de ta tendresse. --Voila qui est charmant, repondit Edouard, il parait que, dans le mariage, rien n'est plus utile que les discussions, puisque c'est par elles que l'on apprend a se connaitre. --C'est possible. Apprends donc qu'Ottilie est pour moi ce que le capitaine est pour toi. La pauvre enfant est tres-malheureuse dans son pensionnat. Ma fille Luciane, nee pour briller dans un monde elegant, s'y forme pour ce monde. Elle apprend les langues etrangeres, l'histoire, et autres sciences semblables, comme elle joue des sonates et des variations a livre ouvert. Douee d'une grande vivacite et d'une memoire heureuse, on peut dire d'elle que, dans le meme instant, elle oublie tout et se souvient de tout. Ses allures faciles et gracieuses, sa danse legere, sa conversation animee la distinguent de toutes ses compagnes, et un certain esprit de domination inne chez elle, en font la reine de ce petit cercle. La maitresse du pensionnat voit en elle une petite divinite qui se developpe sous sa main, et dont l'eclat rejaillira sur sa maison et y amenera une foule de jeunes personnes que leurs parents voudront faire arriver a ce meme degre de perfection. Aussi les lettres que l'on m'ecrit sur son compte, ne sont-elles que des hymnes a sa louange, qu'heureusement je sais fort bien traduire en prose. Quant a la pauvre Ottilie, on ne m'en parle que pour accuser la nature de n'avoir place aucune disposition artistique, aucun germe de perfectionnement intellectuel dans une creature si bonne et si jolie. Cette erreur ne m'etonne point, car je retrouve dans Ottilie l'image vivante de sa mere, ma meilleure amie, qui a grandi a mes cotes. Je suis persuadee que sa fille serait bientot une femme accomplie, s'il m'etait possible de l'avoir sous ma direction. Nos conventions ne me le permettent pas, et je sais qu'il est dangereux de tirailler sans cesse le cadre dans lequel on a cru devoir enfermer sa vie. Je me soumets a cette necessite; je fais plus: je souffre que ma fille, trop fiere de ses avantages sur une parente qui doit tout a ma bienfaisance, en abuse parfois. Helas! qui de nous a reellement assez de superiorite pour ne jamais la faire peser sur personne? et qui de nous est place assez haut pour ne jamais etre reduit a se courber sous une domination injuste? Le malheur d'Ottilie la rend plus chere a mes yeux; ne pouvant l'appeler pres de moi, je cherche a la placer dans une autre institution. Voila ou j'en suis. Tu vois, mon bien-aime, que nous nous trouvons dans le meme embarras; supportons-le avec courage, puisque nous ne pourrions sans danger le faire disparaitre l'un par l'autre. --Je reconnais bien la les bizarreries de la nature humaine, dit Edouard en souriant, nous croyons avoir fait merveille, quand nous sommes, parvenus a ecarter les objets de nos inquietudes. Dans les considerations d'ensemble, nous sommes capables de grands sacrifices; mais une abnegation dans les details de chaque instant, est presque toujours au-dessus de nos forces: ma mere m'a fourni le premier exemple de cette verite. Tant que j'ai vecu pres d'elle, il lui a ete impossible de maitriser les craintes de chaque instant dont j'etais l'objet. Si je rentrais une heure plus tard que je ne l'avais promis, elle s'imaginait qu'il m'etait arrive quelque grand malheur; et quand la pluie ou la rosee avait mouille mes vetements, elle prevoyait pour moi une longue suite de maladies. Je me suis etabli chez moi, j'ai voyage, et elle a toujours ete aussi tranquille sur mon compte que si je ne lui avais jamais appartenu. --Examinons notre position de plus pres, continua-t-il, et nous reconnaitrons, bientot qu'il serait aussi insense qu'injuste de laisser, sans autre motif que celui de ne pas deranger nos petits calculs personnels, deux etres qui nous regardent de si pres, sous l'empire d'un malheur qu'ils n'ont pas merite. Oui, ce serait la de l'egoisme, ou je ne sais plus de quel nom il faudrait qualifier cette conduite. Fais venir ton Ottilie, souffre que mon Capitaine s'installe ici, et remettons-nous a la garde de Dieu pour ce qui pourra en resulter. --S'il ne s'agissait que de nous, dit Charlotte, j'hesiterais moins; mais songe que le Capitaine est a peu pres de ton age, c'est-a-dire a cet age (il faut bien que je te dise cette flatterie en face) ou les hommes commencent a devenir reellement dignes d'un amour constant et vrai. Est-il prudent de le mettre en contact avec une jeune fille aussi aimable, aussi interessante qu'Ottilie? --En verite, repondit le Baron, l'opinion que tu as de ta niece me paraitrait inexplicable, si je n'y voyais pas le reflet de ta vive tendresse pour sa mere. Elle est gentille, j'en conviens, je me rappelle meme que le Capitaine me la fit remarquer, lorsque je la vis chez ta tante, il y a un an environ. Ses yeux, surtout, sont fort bien, et cependant ils ne m'ont nullement impressionne. --Cela est tres-flatteur pour moi, car j'etais presente. Ton amour pour ta premiere amie t'avait rendu insensible aux charmes naissants d'une enfant; je sens le prix de tant de constance, aussi ne voudrais-je jamais vivre que pour toi. Charlotte etait sincere, et cependant elle cachait a son mari qu'alors elle avait eu l'intention de lui faire epouser Ottilie, et qu'a cet effet elle avait prie le Capitaine de la lui faire remarquer, car elle n'osait se flatter qu'il fut reste fidele a l'amour qui les avait unis jadis. De son cote le Baron etait tout entier sous l'empire du bonheur que lui causait la disparition inattendue du double obstacle qui l'avait separe de Charlotte, et il ne songeait qu'a former enfin un lien qu'il avait pendant si longtemps vainement desire. Les epoux allaient retourner au chateau par les plantations nouvelles, lorsqu'un domestique accourut au-devant d'eux et leur cria en riant: --Revenez bien vite, Monseigneur; M. Mittler vient d'entrer au galop dans la cour du chateau. Sans se donner le temps de mettre pied a terre, il nous a tous rassembles par ses cris: Allez! courez! nous a-t-il dit, appelez votre maitre et votre maitresse, demandez-leur s'il y a vraiment peril dans la demeure, entendez-vous, s'il y a peril dans la demeure? Vite, vite, courez! --Le drole d'homme, dit Edouard, il me semble pourtant qu'il arrive a propos, qu'en penses-tu, Charlotte? Dis a notre ami, continua-t-il en s'adressant au domestique, qu'il y a, en effet, peril dans la demeure, et que nous te suivons de pres. En attendant, conduis-le dans la salle a manger, fais-lui servir un bon dejeuner, et n'oublie pas son cheval. Puis il pria sa femme de se rendre avec lui au chateau par le chemin le plus court. Ce chemin traversait le cimetiere, aussi ne le prenait-il jamais que lorsqu'il y etait force. Quelle ne fut pas sa surprise lorsqu'il vit que la, aussi, Charlotte avait su prevenir ses desirs et deviner ses sentiments! En menageant autant que possible les anciens monuments funeraires, elle avait fait niveler le terrain, et tout dispose de maniere que cette enceinte lugubre n'etait plus qu'un enclos agreable, sur lequel l'oeil et l'imagination se reposaient avec plaisir. Rendant a la pierre la plus ancienne l'honneur qui lui etait du, elle les avait fait ranger toutes, par ordre de date, le long de la muraille; plusieurs d'entre elles meme avaient servi a orner le socle de l'eglise. A cette vue, Edouard agreablement surpris pressa la main de Charlotte, et ses yeux se remplirent de larmes. Leur hote extravagant ne tarda pas a les faire partir de ce lieu. N'ayant pas voulu les attendre au chateau, il donna de l'eperon a son cheval, traversa le village et s'arreta a la porte du cimetiere d'ou il leur adressa ces paroles en criant de toutes ses forces. --Est-ce que vous ne vous moquez pas de moi? y a-t-il vraiment peril! en la demeure? En ce cas je reste a diner avec vous, mais ne me retenez pas en vain, j'ai encore tant de choses a faire aujourd'hui. --Puisque vous vous etes donne la peine de venir jusqu'ici, dit Edouard sur le meme ton, faites quelques pas de plus, et voyez comment Charlotte a su embellir ce lieu de deuil. --Je n'entrerai ici ni a pied, ni cheval, ni en carrosse, repondit le cavalier; je ne veux rien avoir a demeler avec ceux qui dorment la, en paix; c'est deja bien assez que d'etre oblige de souffrir qu'un jour on m'y porte les pieds en avant. Allons, voyons, avez-vous serieusement besoin de moi? --Tres-serieusement, repondit Charlotte. C'est pour la premiere fois, depuis notre mariage, que mon mari et moi, nous nous trouvons dans un embarras dont nous ne savons comment nous tirer. --Vous ne m'avez pas l'air d'etre reduits a cette extremite-la; mais puisque vous le dites, je veux bien le croire. Si vous m'avez prepare une deception, je ne m'occuperai plus jamais de vous. Suivez-moi aussi vite que vous le pourrez; je ralentirai le pas de mon cheval, cela le reposera. Arrives dans la salle a manger ou le dejeuner etait servi, Mittler raconta avec feu ce qu'il avait fait et ce qu'il lui restait encore a faire dans le courant de la journee. Cet homme singulier avait ete pendant sa jeunesse ministre d'une grande paroisse de campagne, ou, par son infatigable activite, il avait apaise toutes les querelles de menage et termine tous les proces. Tant qu'il fut dans l'exercice de ses fonctions, il n'y eut pas un seul divorce dans sa paroisse, et pas un proces ne fut porte devant les tribunaux. Pour atteindre ce but il avait ete force d'etudier les lois, et il etait devenu capable de tenir tete aux avocats les plus habiles. Au moment ou le gouvernement venait d'ouvrir les yeux sur son merite, et allait l'appeler dans la capitale, afin de le mettre a meme d'achever, dans une sphere plus elevee, le bien qu'il avait commence dans son modeste cercle d'activite, le hasard lui fit gagner a la loterie une somme qu'il employa aussitot a l'achat d'une petite terre ou il resolut de passer sa vie. S'en remettant, pour l'exploitation de cette terre, aux soins de son fermier, il se consacra tout entier a la tache penible d'etouffer les haines et les mesintelligences des leur point de depart. A cet effet, il s'etait promis de ne jamais s'arreter sous un toit ou il n'y avait rien a calmer, rien a apaiser, rien a reconcilier. Les personnes qui aiment a trouver des indices prophetiques dans les noms propres soutenaient qu'il avait ete predestine a cette carriere parce qu'il s'appelait Mittler (_mediateur_). On servit le dessert et Mittler pria serieusement les epoux de ne pas retarder davantage les confidences qu'ils avaient a lui faire, parce qu'immediatement apres le cafe, il serait force de partir. Les epoux s'executerent alternativement et de bonne grace. Il les ecouta d'abord avec attention, puis il se leva d'un air contrarie, ouvrit la fenetre et demanda son cheval. --En verite, dit-il, ou vous ne me connaissez point, ou vous etes de mauvais plaisants. Il n'y a ici ni querelle ni division, et, par consequent, rien a faire pour moi. Me croiriez-vous ne, par hasard, pour donner des conseils? Grand merci d'un pareil metier, c'est le plus mauvais de tous. Que chacun se conseille soi-meme et fasse ce dont il ne peut s'abstenir: s'il s'en trouve bien, qu'il se felicite de sa haute sagesse et jouisse de son bonheur; s'il s'en trouve mal, alors je suis la. Celui qui veut se debarrasser d'un mal quelconque, sait toujours ce qu'il veut; mais celui qui cherche le mieux, est aveugle. Oui, oui, riez tant que vous voudrez, il joue a colin-maillard; a force de tatonner il saisit bien quelque chose, mais quoi? Voila la question. Faites ce que vous voudrez, cela reviendra au meme; oui, appelez vos amis pres de vous ou laissez-les ou ils sont, qu'importe? J'ai vu manquer les combinaisons les plus sages, j'ai vu reussir les projets les plus absurdes. Ne vous cassez pas la tete d'avance; ne vous la cassez meme pas quand il sera resulte quelque grand malheur du parti que vous prendrez; bornez-vous a me faire appeler, je vous tirerai d'affaire; d'ici la, je suis votre serviteur. A ces mots il sortit brusquement et s'elanca sur son cheval, sans avoir voulu attendre le cafe. --Tu le vois maintenant, dit Charlotte a son mari, l'intervention d'un tiers est nulle, quand deux personnes etroitement unies ne peuvent plus s'entendre. Nous voila plus embarrasses, plus indecis que jamais. Les epoux seraient sans doute restes longtemps dans cette incertitude, sans l'arrivee d'une lettre du Capitaine qui s'etait croisee avec celle du Baron. Fatigue de sa position equivoque, ce digne officier s'etait decide a accepter l'offre d'une riche famille qui l'avait appele pres d'elle, parce qu'elle le croyait assez spirituel et assez gai pour l'arracher a l'ennui qui l'accablait. Edouard sentit vivement tout ce que son ami aurait a souffrir dans une pareille situation. --L'y exposerons-nous, s'ecria-t-il, parle; Charlotte, en auras-tu la cruaute? --Je ne sais, repondit-elle; mais il me semble que, tout bien considere, notre ami Mittler a raison. Les resultats de nos actions dependent des chances du hasard qu'il ne nous est pas donne de prevoir; chaque relation nouvelle peut amener beaucoup de bonheur ou beaucoup de malheur, sans que nous ayons le droit de nous en accuser ou de nous en faire un merite. Je ne me sens pas la force de te resister plus longtemps. Souviens-toi seulement que l'essai que nous allons faire n'est pas definitif; j'insisterai de nouveau aupres de mes amis, afin d'obtenir pour le Capitaine un poste digne de lui et qui puisse le rendre heureux. Edouard exprima sa reconnaissance avec autant d'enthousiasme que d'amabilite. L'esprit debarrasse de tout souci, il s'empressa d'ecrire a son ami, et pria Charlotte d'ajouter quelques lignes a sa lettre. Elle y consentit. Mais au lieu de s'acquitter de cette tache avec la facilite gracieuse qui la caracterisait, elle y mit une precipitation passionnee qui ne lui etait pas ordinaire. Il lui arriva meme de faire sur le papier une tache d'encre qui s'agrandit a mesure qu'elle cherchait a l'effacer, ce qui la contraria beaucoup. Edouard la plaisanta sur cet accident, et, comme il y avait encore de la place pour un second _Post-Scriptum_, il pria son ami de voir dans cette tache d'encre, la preuve de l'impatience avec laquelle Charlotte attendait son arrivee, et de mettre autant d'empressement dans ses preparatifs de voyage qu'on en avait mis a lui ecrire. Un messager emporta la lettre, et le Baron crut devoir exprimer sa reconnaissance a sa femme, en l'engageant de nouveau a retirer Ottilie du pensionnat, pour la faire venir pres d'elle. Charlotte ne jugea pas a propos de prendre une pareille determination avant d'y avoir murement reflechi. Pour detourner l'entretien de ce sujet, elle engagea son mari a l'accompagner au piano avec sa flute, dont il jouait fort mediocrement. Quoique ne avec des dispositions musicales, il n'avait eu ni le courage ni la patience de consacrer a ce travail le temps qu'exige toujours le developpement d'un talent quelconque. Allant toujours ou trop vite ou trop doucement, il eut ete impossible a toute autre qu'a Charlotte, de tenir une partie avec lui. Maitresse absolue de l'instrument sur lequel elle avait acquis une grande superiorite, elle pressait et ralentissait tour a tour la mesure sans alterer la nature du morceau, et remplissait ainsi, envers son mari, la double tache de chef d'orchestre et de femme de menage, puisqu'il est du devoir de l'un et de l'autre de maintenir l'ensemble dans son mouvement regulier, en depit des deviations reiterees des details. CHAPITRE III. Le Capitaine arriva enfin, il s'etait fait preceder par une lettre tellement sage et sensee, que Charlotte se sentit completement rassuree. La justesse avec laquelle il envisageait sa position et celle de ses amis, leur permit a tous d'esperer un heureux avenir. Pendant les premieres heures la conversation fut animee, presque fatigante, comme cela arrive toujours entre amis qui ne se sont pas vus depuis longtemps. Vers le soir, Charlotte proposa d'aller visiter les plantations nouvelles. Le Capitaine se montra tres-sensible aux diverses beautes de la contree que les ingenieux plans de Charlotte faisaient ressortir d'une maniere saillante. Son oeil etait juste et exerce, mais il ne demandait pas l'impossible; et tout en ayant la conscience du mieux, il n'affligeait pas les personnes qui lui montraient ce qu'elles avaient fait pour embellir un site, en leur vantant les travaux superieurs de ce genre qu'il avait eu occasion de voir ailleurs. Lorsqu'ils arriverent dans la cabane de mousse, ils la trouverent agreablement decoree. Les fleurs et les guirlandes etaient artificielles; mais des touffes de seigle vert et autres produits champetres de la saison, entrecoupaient ces guirlandes avec tant d'adresse, qu'on ne pouvait s'empecher d'admirer le sentiment artistique qui avait preside a cette decoration. --Je sais, dit Charlotte, que mon mari n'aime pas a celebrer les anniversaires de naissance ou de nom, j'espere cependant qu'il me pardonnera ces guirlandes et ces couronnes, en faveur de la triple fete que nous offre ce jour. --Une triple fete! s'ecria le Baron. --Sans doute. Est-ce que l'arrivee de ton ami n'est pas une fete, et ne vous appelez-vous pas tous deux Othon? Si vous aviez regarde le calendrier, vous auriez vu que c'est aujourd'hui la fete de ce saint. Les deux amis se donnerent la main par-dessus la petite table qui se trouvait au milieu de la cabane. --Cette aimable attention de ma femme, dit le Baron au Capitaine, me rappelle un sacrifice que je t'ai fait dans le temps. Pendant notre enfance nous nous appelions tous deux Othon; mais arrives au college, cette conformite de noms fit naitre une foule de quiproquos desagreables, et je te cedai avec plaisir celui d'Othon, si laconique et si beau. --Ce n'etait pas une grande generosite de ta part, dit le Capitaine, je me souviens fort bien que celui d'Edouard te paraissait plus beau. Je conviens au reste que ce nom n'est pas sans charme, surtout quand il est prononce par une belle bouche. Tous trois etaient assis tres-commodement autour de cette meme table aupres de laquelle, quelques jours plutot, Charlotte avait si vivement proteste contre l'arrivee de leur hote. Edouard se sentait trop heureux pour lui rappeler leurs discussions a ce sujet, mais il ne put s'empecher de lui faire remarquer qu'il y avait encore de la place pour une quatrieme personne. Des cors de chasse, qui, en ce moment, se firent entendre dans la direction du chateau, semblaient applaudir aux sentiments et aux souhaits des amis qui ecoutaient en silence, se renfermaient dans leurs souvenirs, et goutaient doublement leur bonheur personnel dans cette heureuse reunion. Edouard prit le premier la parole, se leva et sortit de la cabane. --Conduisons notre ami sur les hauteurs, dit-il a sa femme, car il ne faut pas qu'il s'imagine que cette etroite vallee est notre unique sejour et renferme toutes nos possessions. Sur ces hauteurs le regard est plus libre et la poitrine s'elargit. --Je le veux bien, repondit Charlotte, mais il faudra vous decider a gravir le vieux sentier rapide et incommode; j'espere que bientot les degres et la route que je me propose de faire faire nous y conduiront plus facilement. Ils monterent gaiment a travers les buissons, les epines et les pointes de rocher, jusqu'a la cime la plus elevee qui ne formait pas un plateau, mais la continuation d'une pente fertile. L'on ne tarda pas a perdre de vue le village et le chateau. Dans le fond on voyait trois larges etangs; au-dela, des collines boisees qui se glissaient le long des rivages, puis des masses arides servant de cadre definitif au miroir des eaux, dont la surface immobile reflechissait les formes imposantes de ces masses. A l'entree d'un ravin d'ou un ruisseau se precipitait dans l'etang avec l'impetuosite d'un torrent, on voyait un moulin qui, a demi cache par des touffes d'arbres, promettait un agreable lieu de repos. Toute l'etendue du demi-cercle qu'embrassait le regard offrait une variete agreable de bas-fonds et de tertres, de bosquets et de forets, dont les feuillages naissants promettaient de riches masses de verdure. Ca et la, des touffes d'arbres isoles attiraient l'attention. Parmi ces derniers, se distinguait un groupe de peupliers et de platanes qui s'elevaient sur les bords de l'etang du milieu, et etendaient leurs vertes branches avec la vigueur d'une vegetation puissante et robuste. Ce fut sur ce groupe qu'Edouard attira l'attention de son ami. --Regarde ces beaux arbres, lui dit-il, je les ai plantes moi-meme pendant mon enfance. Mon pere les avait trouves si faibles, qu'il ne voulut pas leur donner une place dans le grand jardin du chateau, dont il s'occupait alors. Il les avait fait jeter; je les ramassai pour les planter sur les bords de cet etang. Ils me donnent chaque annee une preuve nouvelle de leur reconnaissance en devenant toujours plus grands et plus beaux. J'espere que cette annee, ils ne seront pas plus ingrats. On retourna au chateau heureux et contents. L'aile gauche avait ete mise a la disposition du Capitaine, qui s'y installa commodement avec ses papiers, ses livres et ses instruments de mathematiques, afin de pouvoir continuer ses occupations habituelles. Pendant les premiers jours Edouard cependant venait a chaque instant l'en arracher pour lui faire visiter ses domaines tantot a pied et tantot a cheval. Dans le cours de ces promenades, il lui parlait sans cesse de son desir de trouver un moyen d'exploitation plus avantageux. --Il me semble, lui dit un jour le Capitaine, que tu devrais, avant tout, te faire une idee juste de l'etendue de tes possessions. A l'aide de l'aiguille aimantee, ce travail serait aussi facile qu'agreable; si sous le rapport de l'exactitude, il laisse a desirer, il suffit pour un apercu general. Nous trouverons toujours plus tard le moyen de faire un plan plus minutieusement exact. Le Capitaine qui etait tres-verse dans ce genre d'arpentage, et avait apporte avec lui tous les instruments necessaires, se mit aussitot a l'oeuvre. Les gardes-forestiers, les paysans et le Baron lui-meme, le seconderent de leur mieux en qualite d'aides a divers degres. Cette occupation employait toutes les journees; le soir le Capitaine passait ses dessins au lavis, et bientot Edouard eut le plaisir de voir ses domaines reproduits sur le papier avec tant de verite, qu'il croyait les avoir acquis de nouveau. Il comprit qu'en envisageant l'ensemble d'une terre, il etait plus facile d'ameliorer et d'embellir, que lorsqu'on est reduit a chercher, sur les lieux memes, les points susceptibles d'amelioration ou d'embellissement. Dans cette conviction, il pria son ami de decider sa femme a travailler de concert avec eux d'apres un plan general, au lieu d'executer au hasard des travaux isoles. Le Capitaine, naturellement sage et prudent, n'aimait pas a opposer ses convictions a celles d'autrui; l'experience lui avait appris qu'il y a dans l'esprit humain trop de manieres de voir differentes, pour qu'il soit possible de les reunir toutes sur un seul et meme point. --Si je faisais ce que tu me demandes, dit-il, je jetterais du trouble et de l'incertitude dans les idees de ta femme, sans aucun resultat utile. C'est en amateur qu'elle s'occupe de l'embellissement de tes domaines; l'important est donc pour elle, comme pour tous les amateurs, de faire quelque chose sans s'inquieter de ce que pourra valoir la chose faite. Est-ce que tu ne connais pas les pretendus amis de la vie champetre? ils tatent la nature, ils ont des predilections pour telle ou telle petite place, ils manquent de hardiesse pour faire disparaitre un obstacle, et de courage pour sacrifier un petit agrement a une grande beaute. Ne pouvant se faire d'avance une juste idee du resultat de leurs entreprises, ils font des essais: les uns manquent, les autres reussissent; alors ils changent ce qu'il faudrait conserver, conservent ce qu'il faudrait changer, et n'arrivent jamais qu'a un rhabillage qui plait et attire, mais qui ne satisfait point. --Avoue-le sans detour, tu n'es pas content des plans de ma femme. --Je le serais si l'execution etait au niveau de la pensee. Elle a voulu s'elever sur la cime de la montagne, cela est fort bien; mais elle fatigue tous ceux qu'elle y fait monter avec elle. Sur ses routes, soit qu'on y marche cote a cote ou l'un apres l'autre, on ne se sent pas independant et libre; la mesure des pas est rompue a chaque instant ... et ... mais en voila assez. --Est-ce qu'elle aurait pu faire mieux? demanda Edouard. --Rien n'eut ete plus facile. Il aurait fallu abattre un pan de rocher fort peu apparent, par la elle aurait obtenu une pente gracieusement inclinee, et les debris du rocher auraient servi pour donner des saillies pittoresques aux parties mutilees du sentier ... Que tout ceci reste entre nous, mes observations la blesseraient sans l'eclairer; en pareil cas, il faut laisser intact ce qui est fait: mais si tu avais encore du temps et de l'argent a consacrer a de pareilles entreprises, il y aurait une foule de belles choses a faire sur les hauteurs qui dominent la cabane de mousse. C'est ainsi que le present leur offrait d'interessants sujets de conversation; les joyeux souvenirs du passe ne leur manquaient pas davantage; pour l'avenir, on se proposait la redaction du journal de voyage, travail d'autant plus agreable que Charlotte devait y contribuer. Quant aux entretiens intimes des epoux, ils devenaient toujours plus rares et plus genes, surtout depuis qu'Edouard avait entendu blamer les travaux de sa femme. Apres avoir longtemps renferme en lui-meme les remarques du Capitaine, qu'il s'etait appropriees, il les repeta brusquement a Charlotte qui venait de lui parler des petits escaliers mesquins, et des petits sentiers fatigants qu'elle voulait faire construire pour arriver de la cabane de mousse sur le haut de la montagne. Cette critique la surprit et l'affligea en meme temps, car elle en comprit la justesse et sentit que tout ce qu'elle avait fait jusque la, et qui lui avait paru si beau, n'etait en effet qu'une tentative manquee. Mais elle se revolta contre cette decouverte, defendit avec chaleur ses petites creations et accusa les hommes de voir tout en grand, et de vouloir convertir un simple amusement en oeuvre importante et dispendieuse. Emue, embarrassee, contrariee meme, elle ne voulait ni renoncer a ce qui etait fait, ni rejeter ce qu'on aurait du faire. La fermete naturelle de son caractere ne tarda pas a venir a son secours, elle renonca aux travaux projetes et interrompit tous ceux qui etaient commences. Reduite a l'inaction par ce sacrifice, elle en souffrit d'autant plus, que les hommes la laissaient presque toujours seule pour s'occuper des vergers, des jardins et des serres, pour aller a la chasse ou faire des promenades a cheval, pour acheter ou troquer des equipages, essayer ou dresser des chevaux. Ne sachant plus comment occuper ses heures d'ennui, la pauvre Charlotte etendit ses correspondances, dont au reste le Capitaine etait souvent l'objet; car elle continuait a demander pour lui a ses nombreux amis et connaissances un emploi convenable. Elle etait dans cette disposition d'esprit, lorsqu'elle recut une lettre detaillee du pensionnat, sur les progres merveilleux de la brillante Luciane. Cette lettre etait suivie d'un _post-scriptum_ d'une sous-maitresse, et d'un billet d'un des professeurs de la maison. Nous croyons devoir inserer ici ces deux pieces. POST-SCRIPTUM DE LA SOUS-MAITRESSE. Pour ce qui concerne Ottilie, je ne puis que vous repeter, Madame, ce que j'ai deja eu l'honneur de vous apprendre sur son compte. Je ne voudrais pas me plaindre d'elle, et cependant il m'est impossible de dire que j'en suis satisfaite. Elle est, comme toujours, modeste et soumise; mais cette modestie, cette soumission ont quelque chose qui choque et deplait. Vous lui avez envoye de l'argent et des etoffes; eh bien! tout cela est encore intact. Ses vetements lui durent un temps infini, car elle ne les change que lorsque la proprete l'exige. Sa trop grande sobriete me parait egalement blamable. Il n'y a rien de superflu sur notre table, mais j'aime a voir les enfants manger avec plaisir, et en quantite suffisante, des mets sains et nourrissants. Jamais Ottilie ne nous a donne cette satisfaction; elle saisit au contraire les pretextes les plus specieux pour se dispenser de recevoir sa part d'un plat ou d'un dessert. Au reste, elle a souvent mal au cote gauche de la tete. Cette incommodite, quoique passagere, revient souvent et parait la faire souffrir beaucoup, sans que l'on puisse en decouvrir la cause. Voila, Madame, ce que j'ai cru devoir vous dire, a l'egard de cette belle et bonne enfant. BILLET DU PROFESSEUR. La digne maitresse du pensionnat a l'habitude de me communiquer les lettres par lesquelles elle rend compte aux parents des succes de ses eleves, et je lis surtout avec plaisir celles qu'elle vous adresse. Permettez-moi donc, Madame, de vous feliciter personnellement sur le bonheur de posseder une fille douee de tant de qualites superieures; mais votre niece aussi me semble predestinee a un bel avenir, celui de faire le bonheur de tout ce qui l'entoure. C'est la seule de nos eleves sur laquelle je ne partage pas les opinions de la maitresse du pensionnat. Je concois que cette femme si active aime a voir se developper promptement les fruits qu'elle cultive avec tant de soins; mais il est des fruits qui se cachent longtemps sous leur ecorce, et ce sont toujours la les meilleurs. Je crois, Madame, que votre niece est de ce nombre. Depuis qu'elle suit ma classe, elle avance lentement, mais elle avance toujours, et ne retrograde jamais. C'est avec elle, surtout, qu'il est indispensable de commencer par le commencement. Tout ce qui ne decoule pas d'un enseignement precedent est inconcevable pour elle, et on la voit s'arreter avec toutes les apparences de l'incapacite, du mauvais vouloir meme, devant les choses les plus faciles, des qu'elles ne lui offrent point d'enchainement. Mais si l'on parvient a lui faire trouver cet enchainement, elle concoit les demonstrations les plus difficiles. Avec cette maniere d'etre, elle est constamment devancee par ses compagnes qui concoivent et retiennent facilement un enseignement morcele, et savent l'employer a propos. Avec les methodes hatives elle n'apprend rien du tout, ainsi que cela lui arrive en certaines classes tenues par des professeurs distingues, mais vifs et impatients. On s'est plaint de son ecriture et de son incapacite a saisir les regles de la grammaire. Je suis remonte a la source de ces plaintes. Il est vrai qu'elle ecrit doucement et que ses caracteres manquent de souplesse et d'assurance, mais ils ne sont point difformes. Quoique la langue francaise ne fasse point partie de mes classes, je me suis charge de la lui enseigner graduellement, et elle me comprend sans peine. Ce qui parait singulier, surtout, c'est qu'elle sait beaucoup; mais des qu'on l'interroge, elle semble ne plus rien savoir. S'il m'etait permis de terminer par une observation generale, je dirais qu'elle apprend, non pour apprendre, mais pour pouvoir enseigner un jour; ce qui est a mes yeux un tres-grand merite, car je suis professeur. Votre haute raison, Madame, et votre profonde connaissance du coeur humain, sauront reduire mes paroles a leur juste valeur. Puissiez-vous etre convaincue qu'un jour cette aimable enfant aussi vous donnera de la satisfaction. Veuillez me permettre de vous ecrire de nouveau, des que j'aurai quelque chose d'agreable ou d'important a vous apprendre. Ce billet fit beaucoup de plaisir a Charlotte, car il s'accordait parfaitement avec ses propres opinions sur le caractere d'Ottilie. Le langage du professeur la fit sourire; elle y reconnut un interet plus vif que celui que l'on prend a une eleve qui n'a pas meme l'avantage de flatter la vanite de son maitre par la rapidite de ses progres. Mais d'apres ses manieres de voir calmes et au-dessus des prejuges, un pareil sentiment ne pouvait rien avoir d'alarmant pour elle. L'affection de ce digne homme pour sa pauvre niece lui etait au contraire tres-precieuse, parce qu'elle savait que dans le monde ou vivait cette interessante enfant, on ne rencontre jamais que de l'indifference ou de la dissimulation. CHAPITRE IV. Le Capitaine venait de terminer la carte topographique du domaine de ses amis et des environs. En levant ce plan, d'apres les calculs de la trigonometrie, il l'avait rendu exact; la beaute du dessin et l'eclat des couleurs lui donnaient de la vie. Ce travail cependant avait ete promptement termine, car il dormait peu et utilisait chaque instant du jour. --Maintenant, dit-il, en remettant cette carte a son ami, occupons-nous d'autres choses: de l'estimation des terres, par exemple, et de la maniere d'en tirer le meilleur parti possible. Je te recommande seulement de separer toujours les affaires, de la vie proprement dite. Les premieres ont besoin d'etre traitees severement et serieusement, tandis que la seconde s'embellit par l'inconsequence et la legerete. Plus on met de regularite dans les affaires, plus on a de liberte dans la vie ordinaire; en les melant elles se nuisent mutuellement. Ces dernieres phrases etaient presque un reproche pour Edouard. Jamais il n'avait eu le courage de classer ses papiers; mais, aide par un second lui-meme, la separation a laquelle il n'avait pu se resigner fut bientot faite. Apres ce travail preliminaire, le Capitaine convertit plusieurs pieces de l'aile qu'il habitait, en bureau pour les affaires courantes, et en archives pour les affaires terminees. Au bout de quelques jours les documents qu'il avait trouves dans les armoires, les cartons et les caisses, figuraient dans le plus bel ordre possible, sur des tablettes dont chacune avait sa destination. Un vieux secretaire, dont le Baron avait toujours ete fort mecontent, deploya tout a coup un zele, et une activite infatigables. Ce changement l'etonna beaucoup; son ami lui en expliqua la cause. --Cet homme est utile maintenant, lui dit-il, parce que nous le laissons terminer commodement un travail avant de le charger d'un autre. Le desordre l'avait rendu incapable. L'emploi regulier de leur journee permit aux deux amis de consacrer les soirees a Charlotte. Parfois ils trouvaient chez elle des voisines qui venaient lui rendre visite; mais quand ils restaient seuls, leur conversation roulait toujours sur les reformes par lesquelles on pourrait augmenter le bien-etre des classes moyennes. En voyant son mari plus satisfait et plus gai qu'a l'ordinaire, Charlotte aussi se sentait heureuse. Au reste, le Capitaine ne negligeait rien pour lui etre agreable dans ses arrangements domestiques. En commentant avec elle des livres de botanique et de medecine elementaire, il l'avait mise a meme de completer sa pharmacie de menage, et d'etre plus efficacement utile aux pauvres malades de la contree. Le voisinage des etangs et des rivieres l'avait engage a s'attacher specialement aux mesures a prendre pour secourir les personnes tombees dans l'eau, sortes d'accidents qui n'arrivaient que trop souvent dans le pays. La predilection avec laquelle il s'occupait de ces sortes de secours, autorisa Edouard a dire qu'un accident semblable avait fait epoque dans la vie de son ami. Celui-ci ne repondit rien, car il craignait de reveiller ce triste souvenir. Le Baron le comprit, et Charlotte qui connaissait cet evenement, se hata de changer de conversation. Un soir le Capitaine leur avoua que les dispositions qu'on avait prises pour secourir les noyes, quoiqu'aussi sagement combinees que bien executees, ne produiraient aucun resultat, si on ne se decidait pas a les placer sous la direction d'un homme capable de les utiliser a propos. --Je connais, ajouta-t-il, un chirurgien des hopitaux militaires, qui est en ce moment sans emploi et qu'on pourrait s'attacher a des conditions tres-modiques. Quant a son talent, je puis en repondre, il m'a ete souvent fort utile, meme dans des maladies interieures. Au reste, ce qui manque le plus a la campagne, ce sont les secours immediats, et sous ce rapport il est parfait. Les deux epoux le prierent de faire venir ce chirurgien le plus tot possible, car ils s'estimaient heureux de pouvoir consacrer une partie de leur superflu a une depense aussi generalement utile. --Ce fut ainsi que la societe du Capitaine devint peu a peu agreable a Charlotte. En utilisant a sa maniere ses vastes connaissances, elle acheva de se tranquilliser sur les suites de sa presence au chateau. Elle prit meme insensiblement l'habitude de le consulter sur une foule de precautions hygieniques, car elle aimait la vie. Plus d'une fois deja le vernis de certaines poteries dans lequel il entre du plomb et le vert de gris qui s'attache aux vases de cuivre, lui avaient cause de l'inquietude. Le Capitaine lui donna a ce sujet des eclaircissements qui les conduisirent a d'instructifs entretiens sur la physique et la chimie. Edouard aimait a faire des lectures; sa voix etait sonore et son debit donnait un charme de plus aux ecrivains dont il se faisait l'interprete. Jusque la il n'avait employe son talent qu'a des productions purement litteraires; la tournure que le Capitaine venait de donner aux causeries du soir, lui fit choisir de preference des traites de physique et de chimie, que son petit auditoire ecoutait avec le plus vif interet. Accoutume a produire des effets agreables par des inflexions de voix et des pauses menagees avec art, le Baron avait toujours eu soin de se placer de maniere a ce que personne ne put regarder dans son livre. Charlotte et le Capitaine connaissaient cette manie, aussi ne songea-t-il point a prendre cette precaution avec eux. Un soir, cependant, sa femme se placa derriere lui, et regarda dans le livre; il s'en apercut et interrompit brusquement sa lecture. --En verite, dit-il avec humeur, je ne comprends pas comment une femme bien elevee peut se permettre une pareille inconvenance. Une personne qui lit ne se trouve-t-elle pas dans le meme cas qu'une personne qui parle? Et se donnerait-on la peine de parler si l'on avait au front ou au coeur une petite fenetre a travers laquelle ceux qui nous ecoutent pourraient lire nos sensations avant que nous ayons eu le temps de les exprimer? Charlotte possedait au plus haut degre le don de renouer ou de ranimer les conversations qu'un malentendu ou un propos imprudent avaient interrompues ou rendues languissantes et embarrassees. Cette faculte si precieuse ne l'abandonna pas dans cette circonstance. --Tu me pardonneras, mon ami, sans doute, quand tu sauras, lui dit-elle, qu'au moment ou tu as prononce les mots de parente et d'affinite, je pensais a un de mes cousins qui me preoccupe desagreablement. Lorsque j'ai voulu revenir a ta lecture, je me suis apercue qu'il n'etait question que de choses inanimees, et je me suis placee derriere toi pour mieux te comprendre, en lisant le passage que ma distraction m'avait empeche d'entendre. --Tu t'es laissee egarer par une expression comparative. Il n'est question dans ce livre que de terre et de mineraux. Mais l'homme est un veritable Narcisse, il se mire partout, et voudrait que le monde entier refletat ses couleurs. --Rien n'est plus vrai, ajouta le Capitaine, l'homme prete sa sagesse et ses folies, sa volonte et ses caprices aux animaux, aux plantes, aux elements, aux dieux. --Je ne veux pas vous eloigner de l'objet qui captive en ce moment votre attention, dit Charlotte, veuillez seulement m'expliquer le sens que l'on attache, dans le livre que nous lisons, au mot affinite? --Je ne pourrais vous dire la-dessus, repondit le Capitaine, que ce que j'ai appris il y a dix ans environ. J'ignore si, dans le monde savant on admet encore aujourd'hui ce qu'on enseignait alors. --Rien n'est plus douteux, s'ecria le Baron; nous vivons a une epoque ou l'on ne saurait plus rien apprendre pour le reste de sa vie. Nos ancetres etaient bien plus heureux, ils s'en tenaient a l'instruction qu'ils avaient recue pendant leur jeunesse, tandis que nous autres, si nous ne voulons pas passer de mode, nous sommes obliges de recommencer nos etudes tous les cinq ans au moins. --Les femmes n'y regardent pas de si pres, dit Charlotte; quant a moi, je me borne a vous demander l'explication de la valeur scientifique du mot dont vous venez de vous servir, parce qu'il n'y a rien de plus ridicule dans la societe que de ne pas connaitre toutes les acceptions des termes que l'on emploie. J'abandonne le reste aux discussions des savants qui, l'experience me l'a deja prouve plus d'une fois, ne sauraient jamais etre d'accord entre eux. Le Baron reflechit un moment, puis il dit a son ami: --Comment nous y prendrons-nous pour lui donner, sans preambule fatigant, une explication claire et precise? --Si Madame voulait me permettre un petit detour, repondit le Capitaine, nous arriverions tres-promptement au but. --Comptez sur mon attention, dit Charlotte en deposant l'ouvrage qu'elle tenait a la main. Le Capitaine reprit: --Ce que nous remarquons avant tout, dans les diverses productions de la nature, c'est qu'elles ont entre elles des rapports determines. Il peut vous paraitre bizarre de m'entendre dire ainsi, ce que tout le monde sait; mais ce n'est jamais que par le connu qu'on peut arriver a l'inconnu. --Sans doute, interrompit Edouard, laisse-moi lui citer quelques exemples vulgaires qui nous seconderont a merveille. L'eau, l'huile, le mercure ont, dans chacune de leurs parties, un principe d'unite et d'union. La violence ou d'autres incidents determines peuvent detruire cette union; mais elle reprend toute sa force des que ces causes ont disparu. --Rien n'est plus vrai, dit Charlotte, les gouttes de pluie se reunissent et forment des rivieres. Je me souviens meme que, dans mou enfance, j'ai souvent cherche a separer une petite masse de vif-argent, mais les globules se rapprochaient toujours malgre moi. --Permettez-moi, continua le Capitaine, de mentionner un point important dont vous venez de constater la verite. C'est que le rapport pur, devenu possible par la fluidite, se manifeste toujours sous la forme de globules. La goutte d'eau et celle du vif-argent sont rondes; le plomb fondu meme s'arrondit, s'il tombe d'assez haut pour se refroidir avant de toucher un autre corps. --Je vais vous prouver, dit Charlotte, que je vous ai devine. Vous vouliez me dire que, puisque chaque corps a des rapports avec les parties dont il se compose, il doit en avoir aussi avec les autres corps ... --Et ces rapports, reprit vivement le Baron, ne sont pas les memes pour tous les corps. Les uns se rencontrent comme de bons amis, d'anciennes connaissances qui se confondent sans se reduire mutuellement a changer de nature, tels que l'eau et le vin. Les autres restent etrangers, ennemis meme, en depit du melange, du frottement ou de tout autre procede mecanique par lesquels on voudrait les unir, telles que l'eau et l'huile; en les secouant ensemble on les confond un instant, mais elles se separent aussitot. --Cette petite lecon de chimie, dit Charlotte, est presque l'image de la societe dans laquelle nous vivons. J'y reconnais toutes les classes dont elle se compose; la noblesse et le tiers-etat, le clerge et les paysans, les soldats et les bourgeois. --Sans doute, reprit Edouard, et, s'il y a dans ce societe des lois et des moeurs qui rapprochent et unissent les classes naturellement opposees les unes aux autres, il y a dans le monde chimique des mediateurs qui rapprochent et unissent les corps qui se repoussent mutuellement ... --C'est ainsi, interrompit le Capitaine, que nous unissons l'huile a l'eau par le sel alkali. --N'allez pas si vite, Messieurs, je veux rester au pas avec vous; il me semble que nous touchons de bien pres aux affinites? --J'en conviens, Madame, et c'est l'instant de vous les faire connaitre dans toute leur force. Nous appelons affinite la faculte de certaines substances, qui, des qu'elles se rencontrent, les oblige a se saisir et a se determiner mutuellement. Cette affinite est surtout remarquable et visible chez les acides et les alkalis qui, quoique opposes les uns aux autres, et peut-etre a cause de cette opposition, se cherchent, se saisissent, se modifient et forment ensemble un corps nouveau. La chaux, par exemple, a un penchant prononce pour tous les acides. Quand notre laboratoire de chimie sera monte nous ferons devant vous des experiences qui vous instruiront mieux que des mots, des noms et des termes techniques. --Permettez-moi de vous faire observer, dit Charlotte, que si cette singuliere faculte merite le nom d'affinite, ce n'est pas du moins une consanguinite, mais une parente d'esprit et d'ame. C'est ainsi qu'il peut y avoir parmi les hommes de sinceres et reelles amities; car les qualites opposees n'empechent pas les personnes qui les possedent de se rapprocher et de s'aimer. J'attendrai, puisque vous le voulez, les experiences qui doivent me demontrer plus clairement les miraculeux effets de vos mysterieuses affinites. Maintenant, mon ami, continua-t-elle en s'adressant a son mari, reprends ta lecture, je l'ecouterai avec plus d'interet qu'avant cette digression. --Puisque tu l'as provoquee, repondit Edouard en souriant, tu ne la termineras pas si vite. Il me reste a te parler des cas les plus compliques et qui sont les plus interessants. C'est par eux que l'on apprend a connaitre les divers degres des affinites et leurs rapports plus ou moins puissants ou faibles, plus ou moins intimes ou eloignes. Oui, les affinites ne sont reellement interessantes que lorsqu'elles operent des separations, des divorces. --Ces vilains mots, que l'on entend trop souvent prononcer dans le monde, figurent donc aussi dans le vocabulaire de la chimie? --Sans doute, et cette science elle-meme, lorsque la langue allemande n'avait pas encore adopte la foule de mots etrangers dont elle se sert aujourd'hui, s'appelait l'art de separer (scheidekunst). --On a bien fait de lui donner un autre nom, et, pour ma part, je prefererai toujours l'art d'unir a celui de separer. Mais voyons, puisque vous le voulez, Messieurs, citez-moi un exemple de ces malheureuses affinites qui engendrent des divorces. --Nous continuerons a cet effet, dit le Capitaine, a vous citer les exemples dont nous nous sommes deja servis. Ce que nous appelons pierre calcaire, n'est qu'une terre calcaire plus ou moins pure et tres-etroitement unie a un acide subtil que nous ne pouvons saisir que sous la forme d'air. En mettant un morceau de cette pierre dans de l'acide sulfureux liquefie, cet acide s'empare de la chaux et se metamorphose avec elle en platre, tandis que l'acide subtil s'envole. Pourrait-on ne pas voir dans ce phenomene la separation d'une ancienne union et la formation d'une union nouvelle? Nous appelons ces sortes d'affinites des affinites electives, car il y a eu choix, preference, election, puisqu'un ancien lien a ete brise, afin qu'un autre lien, qu'on lui a prefere, ait pu se former. --Pardonnez-moi, dit Charlotte, mais je ne vois rien la qui ressemble a une election, a un choix; c'est tout au plus une necessite de la nature, ou un resultat de l'occasion qui a fait non-seulement les larrons, mais encore les amis et les amants. Quant a l'exemple que vous venez de me citer, si l'on pouvait admettre qu'il y a eu en effet un choix, ce serait au chimiste qu'il faudrait l'attribuer, puisqu'il a rapproche les corps dont il connaissait les proprietes. Qu'ils s'arrangent ces corps, ils m'interessent fort peu, je ne plains que le pauvre acide aerien reduit a errer dans l'infini. --Il ne tient qu'a lui, repondit vivement le Capitaine, de s'unir a l'eau et de reparaitre en source minerale pour la plus grande satisfaction des malades et meme de ceux qui se portent bien. --Vous parlez comme pourrait le faire votre platre; il n'a rien perdu lui, puisqu'il s'est complete de nouveau; mais l'infortune souffle, banni, qui sait ce qui pourra lui arriver avant qu'il trouve a se caser une seconde fois? Edouard se mit a rire. --Ou je me trompe fort, dit-il a sa femme, ou tu te moques de moi. Oui, oui, j'ai devine ta malicieuse allusion. Tu me compares a la chaux, et notre ami le Capitaine a l'acide sulfureux qui, en s'emparant de moi, sous la forme d'acide sulfurique, m'a arrache a ta douce societe et metamorphose en platre refractaire. Puisque ta conscience t'accuse ainsi, mon ami, je puis etre tranquille. Au reste, les apologues sont toujours amusants, et tout le monde aime a jouer avec eux. Conviens cependant que l'homme est au-dessus de toutes les substances de la nature, et que, si, en sa qualite de chimiste, il prodigue des mots qui ne devraient appartenir qu'aux relations du sang et du coeur, il faut du moins, qu'en sa qualite d'etre moral, il reflechisse parfois sur la veritable acception de ces mots. N'oublions jamais que plus d'une union intime entre deux personnes heureuses de cette union, a ete brisee par l'intervention fortuite d'une troisieme personne, et que cette separation isole et desespere toujours une des deux premieres. --Les chimistes sont trop galants pour ne pas remedier a cet inconvenient, dit Edouard; car ils ont toujours a leur disposition une quatrieme substance, afin que pas une ne se trouve reduite a l'isolement et au desespoir. --Ces experiences, ajouta le Capitaine, sont les plus remarquables. Elles nous montrent les attractions, les affinites et les repulsions d'une maniere palpable et dans leur action croisee, puisque deux substances unies brisent, au premier contact de deux autres substances egalement unies, leur ancien lien pour former un lien nouveau de deux a deux, avec les deux substances nouvellement survenues. C'est dans ce besoin d'abandonner et de fuir, de chercher et de saisir, que nous croyons reconnaitre l'influence d'une destinee supreme qui, en donnant a ces substances la faculte de vouloir et de choisir, justifie completement le mot affinite elective adopte par les chimistes. --Citez-moi, je vous prie, un de ces cas, dit Charlotte. --Je vous le repete, Madame, ce n'est pas par des paroles, mais par des experiences chimiques que je me propose de satisfaire votre curiosite; je ne veux pas vous effrayer par des termes techniques, mais vous eclairer par des faits. Il faut voir devant ses yeux les matieres inertes en apparence, et cependant toujours pretes a agir selon les impulsions de leurs facultes interieures. Il faut les voir, dis-je, se chercher, s'attirer, se saisir, se devorer, se detruire, s'aneantir et reparaitre, apres une nouvelle et mysterieuse alliance, sous des formes nouvelles et inattendues. C'est alors, seulement, que nous pouvons leur accorder une vie immortelle, des sens, de la raison meme, car nos sens et notre raison suffisent a peine pour les observer, pour les juger. --Je conviens, dit Edouard, que les termes techniques, lorsqu'on ne vient pas a leur secours par des objets que la vue puisse saisir, ont quelque chose de fatigant, de ridicule meme. Il me semble pourtant, qu'en attendant mieux, nous pourrions donner a ma femme une idee des _affinites electives_, en nous servant de lettres alphabetiques a la place de substances. --Je crains que cette maniere de s'exprimer ne vous paraisse trop pedantesque, dit le Capitaine a Charlotte; je m'en servirai pourtant a cause de sa precision. Figurez-vous _A_ si etroitement uni a _B_, que plus d'une experience deja a prouve qu'ils etaient inseparables; supposez les memes rapports entre _C_ et _D_, mettez les deux couples en contact, et vous verrez _A_ s'unir a _D_, et _C_ a _B_, sans qu'il soit possible de dire lequel a le premier abandonne l'autre, lequel a le premier cherche et forme un lien nouveau. --Puisque nous ne pouvons pas encore voir tout cela s'operer sous nos yeux, s'ecria Edouard, tachons, en attendant, de tirer de cette charmante formule un enseignement utile et applicable a notre position. Il est evident, ma chere Charlotte, que tu es _A_ et que je suis _B_, dependant de toi, et tres-irrevocablement attache a ta suite. Le Capitaine represente le mechant _C_ qui m'attire assez puissamment pour nous eloigner, sous certains rapports, bien entendu. Il est donc tres-juste de te procurer un _D_ qui t'empeche de te perdre dans le vague, et ce _D_ indispensable, c'est la pauvre petite Ottilie que tu es dans la necessite d'appeler enfin aupres de toi. --Ta parabole ne me parait pas entierement exacte, repondit Charlotte; mais je n'en sais pas moins tres-bon gre a tes _affinites electives_, puisqu'elles ont amene entre nous une explication que je redoutais. Oui, je te l'avoue, depuis ce matin je suis decidee a faire venir Ottilie au chateau. Ma femme de charge m'a annonce qu'elle allait se marier et par consequent me quitter, voila ce qui justifie ma resolution sous le rapport de mon interet personnel. Quant a l'interet d'Ottilie, tu vas en juger par ces papiers que je te prie de lire tout haut. Je te promets de ne pas y jeter les yeux pendant que tu les liras, mais je dois t'avertir que j'en connais le contenu. A ces mots elle remit a son mari les deux lettres suivantes: CHAPITRE V. LETTRE DE LA MAITRESSE DE PENSION. Pardonnez-moi, Madame, si je suis forcee d'etre aujourd'hui tres-concise. La distribution des prix vient d'avoir lieu, et je dois en faire connaitre le resultat aux parents de toutes mes eleves. Au reste, je pourrai vous dire beaucoup en peu de mots. Mademoiselle votre fille a ete toujours et en tout la _premiere_. Vous en trouverez la preuve dans les certificats ci-joints. Mademoiselle Luciane s'est chargee de vous donner elle-meme les details de cette distribution de prix, et de vous exprimer en meme temps la joie que lui cause ses eclatants succes, que vous ne pouvez manquer de partager. Mon bonheur serait sans egal, si je n'etais pas forcee de me dire que bientot on retirera de ma maison cette brillante eleve a laquelle je n'ai plus rien a enseigner. Veuillez, Madame, me continuer vos bontes, et permettez-moi de vous communiquer, sous peu, un projet concernant mademoiselle votre fille. Il parait reunir toutes les chances de bonheur que vous pouvez souhaiter pour elle. Le professeur qui a deja eu l'honneur de vous parler d'Ottilie, se charge de vous rendre compte de sa position actuelle. LETTRE DU PROFESSEUR. La maitresse du pensionnat m'a prie de vous instruire, Madame, de tout ce qui concerne mademoiselle votre niece, non-seulement parce qu'il lui serait penible de vous dire ce que vous devez savoir enfin, mais parce que, sous certains rapports du moins, elle vous doit des excuses, qu'elle a prefere vous faire faire par mon organe. Je sais, plus que tout autre, combien la bonne Ottilie est incapable de manifester publiquement ce qu'elle sait et ce qu'elle vaut; aussi ai-je tremble pour elle a mesure que je voyais approcher la distribution des prix. Nous ne tolerons point, dans notre institution, les mille petites ruses par lesquelles on vient ailleurs au secours des jeunes personnes ignorantes ou timides; au reste, Ottilie ne s'y serait pas pretee. En un mot, mes sinistres pressentiments se sont realises, la pauvre enfant n'a pas eu un seul prix! Pour l'ecriture, toutes ses camarades la surpassaient; car, si ses lettres, prises isolement sont nettes et belles, l'ensemble manque de regularite et d'assurance; elle calcule avec exactitude, mais beaucoup plus lentement que ses compagnes. Des examens sur des points plus importants ou elle aurait pu se distinguer, ont ete supprimes faute de temps. Pour la langue francaise, elle s'est intimidee; tandis que d'autres, moins avancees qu'elle, parlaient, peroraient meme sans se troubler. Quant a l'histoire, sa memoire se refuse a retenir les dates et les noms; et dans la geographie, elle oublie toujours les classifications politiques. En musique, elle ne concoit que des melodies touchantes et modestes que l'on n'a pas jugees dignes de faire entendre. Je suis persuade qu'elle aurait emporte, du moins, le prix de dessin, car ses lignes sont correctes et pures, et son execution soignee et spirituelle, mais elle avait entrepris un travail trop grand; il ne lui a pas ete possible de le terminer. Lorsqu'avant de distribuer les prix les examinateurs consulterent les professeurs, je vis avec chagrin que l'on ne me parlait point d'Ottilie. J'esperais qu'un expose fidele de son caractere lui rendrait ses juges favorables, et je m'exprimai avec d'autant plus de chaleur, que je pensais en effet tout ce que je disais, et que dans ma premiere jeunesse je m'etais trouve dans le meme cas que mon interessante protegee. On m'ecouta avec attention, puis le chef des examinateurs me dit d'un air bienveillant, mais tres-decide: "Les dispositions sont sous-entendues, et l'on ne peut les admettre que lorsqu'elles s'annoncent par l'habilete. C'est vers ce but que tendent et doivent tendre sans cesse les instituteurs, les parents et les eleves eux-memes. Le devoir des examinateurs se borne a juger jusqu'a quel point les professeurs et les eleves suivent cette route. Ce que vous venez de nous apprendre sur la jeune personne si mal partagee aujourd'hui, nous fait bien augurer de son avenir, et nous vous felicitons sincerement du soin que vous mettez a saisir les dispositions les plus cachees de vos eleves. Tachez que l'annee prochaine, celles de votre protegee puissent etre visibles pour nous, et notre suffrage ne lui manquera pas." Apres cette espece de reprimande, je ne pouvais plus esperer devoir prononcer le nom d'Ottilie a la distribution des prix, mais je ne croyais pas que cet echec dut avoir des resultats aussi facheux pour elle. La maitresse du pensionnat, qui, semblable a une bonne bergere, veut que chacun de ses agneaux ait sa parure speciale, n'eut pas la force de cacher son depit, lorsqu'apres le depart des examinateurs elle vit Ottilie regarder tranquillement par la fenetre, tandis que ses camarades se felicitaient mutuellement des prix qu'elles avaient obtenus. Au nom du Ciel, lui dit-elle, apprenez-moi comment on peut avoir l'air si bete, quand on ne l'est pas. --Pardonnez-moi, chere mere, repondit tranquillement Ottilie, j'ai en ce moment mon mal de tete, et meme plus fort que jamais. --Il est facheux que cela ne se voie pas, car on n'est pas oblige de vous croire sur parole, s'ecria avec emportement cette femme que j'ai toujours vue si bonne et si compatissante; puis elle s'eloigna avec depit. Malheureusement il est impossible en effet de s'apercevoir des souffrances d'Ottilie; ses traits ne subissent aucune alteration, on ne la voit pas meme porter, parfois, la main sur le cote de la tete ou elle souffre. Ce n'est pas tout encore. Mademoiselle votre fille, naturellement vive et petulante, exaltee par le sentiment de son triomphe, etait ce jour-la d'une gaite folle; sautant et courant a travers la maison, elle montrait ses prix a tout venant, et finit par les passer assez rudement sous les yeux d'Ottilie. --Tu as bien mal dirige ton char aujourd'hui, lui dit-elle d'un air moqueur. Sa cousine lui repondit avec calme que ce n'etait pas la derniere distribution des prix. --Et que t'importe! tu n'en seras pas moins toujours la derniere, s'ecria votre trop heureuse fille en s'eloignant d'un bond. Tout autre que moi aurait pu croire qu'Ottilie etait parfaitement indifferente, mais le sentiment vif et penible contre lequel elle luttait se trahit a mes yeux par la couleur inegale de son visage. Je remarquai que sa joue droite venait de palir et que la gauche s'etait couverte d'un vif incarnat. Je tirai la maitresse du pensionnat a l'ecart et je lui communiquai mes craintes sur l'etat de cette jeune fille qu'elle avait si cruellement blessee. Elle reconnut la faute qu'elle avait commise, et nous convinmes ensemble que je vous prierais, en son nom, de rappeler Ottilie pres de vous, pour quelque temps du moins, car mademoiselle votre fille ne tardera pas a nous quitter. Alors tout sera oublie, et votre interessante niece pourra, sans inconvenient, revenir dans notre maison ou elle sera traitee avec tous les egards qu'elle merite. Permettez-moi maintenant, Madame, de vous donner un avis important. Je n'ai jamais entendu Ottilie exprimer un desir et encore moins formuler une priere pour obtenir quelque chose, mais parfois il lui arrive de refuser de faire ce qu'on lui demande; alors elle accompagne ce refus d'un geste irresistible des qu'on en comprend la portee. Ses deux mains jointes, qu'elle eleve d'abord vers le ciel, se rapprochent insensiblement de sa poitrine, tandis que son corps se penche en avant et que son regard prend une expression si suppliante que l'esprit le plus indifferent, le coeur le plus insensible devrait comprendre que ce qu'on lui a demande, n'importe a quel titre, lui est en effet impossible. Si jamais vous la voyez ainsi devant vous, ce qui n'est pas presumable, oh! alors, Madame, souvenez-vous de moi et menagez la pauvre Ottilie. * * * * * Pendant cette lecture Edouard avait souri malignement; parfois meme il avait hoche la tete d'un air de doute, et s'etait interrompu pour faire des observations ironiques. --En voila assez! s'ecria-t-il enfin, tout est decide, ma chere Charlotte, tu vas avoir une aimable compagne. Cela m'enhardit a te communiquer mon projet. Ecoute-moi bien: Le Capitaine a besoin que je le seconde dans ses travaux, et je desire m'etablir dans l'aile gauche qu'il habite, afin de pouvoir lui consacrer les premieres heures de la matinee et les dernieres de la soiree qui sont les plus favorables au travail. Cet arrangement te procurera en meme temps l'avantage de pouvoir installer ta niece commodement aupres de toi. Charlotte ne s'opposa point a ce desir, et le Baron peignit avec feu la vie delicieuse qu'ils allaient mener desormais. --Sais-tu bien, ma chere Charlotte, dit-il en s'interrompant tout a coup, que c'est bien aimable de la part de ta niece d'avoir mal precisement au cote gauche de la tete, car je souffre fort souvent du cote droit. Si nos acces nous prennent quelquefois en meme temps, je m'appuierai sur le coude droit, elle sur le coude gauche, et nos tetes suivront chacune une direction opposee. Te fais-tu une juste idee de la suave harmonie d'un pareil tableau? Le Capitaine assura en riant que cette opposition apparente pourrait finir par un rapprochement dangereux. --Ne songe qu'a toi, mon cher ami, s'ecria gaiement Edouard, oui, oui, surveille-toi de pres, garde-toi du _D_; que deviendrait le _B_, si on lui arrachait son _C_? --Il me semble, dit Charlotte, que sa position ne serait ni embarrassante ni malheureuse. --C'est juste, repondit Edouard, il reviendrait tout entier a son _A_ cheri. Et se levant vivement, il pressa sa femme dans ses bras. CHAPITRE VI. La voiture qui ramenait Ottilie venait d'entrer dans la cour du chateau, et Charlotte s'empressa d'aller recevoir l'aimable enfant qui se prosterna devant elle et enlaca ses genoux. --Pourquoi t'humilier ainsi? dit Charlotte en la relevant d'un air embarrasse. --Je n'ai pas l'intention de m'humilier, repondit Ottilie, sans changer de position; mais j'aime a me rappeler le temps ou ma tete s'elevait a peine a vos genoux, car alors deja j'etais sure de votre tendresse maternelle. Charlotte l'attira sur son coeur, puis elle la presenta a son mari et au Capitaine qui la recurent avec une politesse affectueuse. Elle etait belle, et la beaute trouve toujours et partout un accueil favorable. Ottilie ecouta attentivement, mais elle ne prit aucune part a la conversation. Le lendemain matin Edouard dit a sa femme: --Ta niece est tres-aimable et sa conversation est fort amusante. --Fort amusante? mais elle n'a pas ouvert la bouche, repondit Charlotte en riant. --C'est singulier! murmura le Baron, comme s'il cherchait a recueillir ses souvenirs. Quelques indications generales sur les habitudes et les allures de la maison, suffirent a Ottilie pour la mettre bientot a meme de la diriger sans le secours de sa tante. Saisissant avec un tact merveilleux ce qui pouvait etre agreable a chacun, elle donnait des ordres sans avoir l'air de commander; on lui obeissait avec plaisir, et lorsqu'elle s'apercevait d'un oubli ou d'une negligence, elle y remediait sans gronder et en faisant elle-meme ce qu'elle avait ordonne de faire. Ses fonctions de menagere lui laissant beaucoup d'heures de loisir, elle pria sa tante de lui aider a les employer a la continuation des etudes qui, au pensionnat, occupaient toutes ses journees. Elle travaillait avec ordre, et de maniere a confirmer tout ce que le professeur avait dit de ses facultes intellectuelles. Pour donner plus d'assurance a sa main, Charlotte lui glissait des plumes deja fatiguees, mais la jeune fille les retaillait aussitot pour les rendre dures et pointues. Les dames etaient convenues de ne parler entre elles qu'en francais; c'etait un moyen d'exercer Ottilie en cette langue qui semblait avoir le pouvoir de la rendre plus communicative, parce qu'en employant cet idiome, elle accomplissait le devoir qu'on lui avait impose de se le rendre plus familier par la pratique. Quand elle s'en servait, elle disait souvent plus qu'elle n'en avait l'intention. Le tableau spirituel, quoique toujours bienveillant, qu'elle faisait de la vie et des intrigues du pensionnat, amusa beaucoup Charlotte; et la bonte qui dominait dans tous ses recits et que sa conduite justifiait, lui prouva que bientot cette jeune fille serait pour elle une amie aussi sure que fidele. Voulant comparer les rapports du professeur et de la sous-maitresse sur Ottilie avec ce que cette enfant disait et faisait sous ses yeux, Charlotte relisait souvent ces rapports. Selon ses principes, on ne pouvait jamais apprendre trop tot a connaitre le caractere des personnes avec lesquelles on devait vivre, parce que c'est le seul moyen de savoir ce que l'on peut craindre ou esperer de leur part; quels travers il faut se resigner a pardonner, et de quels defauts il est possible de les corriger. Cet examen ne lui apprit rien de nouveau; mais ce qu'elle savait sur son compte lui devint plus clair et elle y attacha plus d'importance. Ce fut ainsi que la trop grande sobriete de cette enfant lui donna des inquietudes serieuses. S'occupant avant tout de la toilette de sa niece, Charlotte exigea qu'elle mit plus d'elegance et de richesse dans sa mise. A peine lui eut-elle exprime ce desir, que la jeune fille tailla elle-meme les belles etoffes qu'elle avait refuse d'employer au pensionnat, et elle leur donna les formes les plus gracieuses et les plus variees. Ces vetements a la mode rehaussaient les charmes de sa personne. Les graces naturelles embellissent les costumes les plus simples; mais lorsqu'une femme douee de ces graces y ajoute des parures bien choisies et souvent renouvelees, ces seduisantes qualites semblent se multiplier et varier sous nos yeux. Cette innocente coquetterie qui n'etait chez Ottilie que l'effet de l'obeissance, lui valut l'attention speciale d'Edouard et du Capitaine; tous deux eprouvaient en la regardant un plaisir doux et bienfaisant. Si, par sa magnifique couleur, l'emeraude rejouit la vue et exerce sur cet organe une influence salutaire, pourquoi la beaute de la forme humaine n'agirait-elle pas en meme temps et avec une puissance irresistible sur tous nos sens et meme sur nos facultes morales? La simple contemplation de cette beaute ne suffit-elle pas pour nous faire croire que nous sommes a l'abri de tout mal, et pour nous mettre en harmonie avec l'univers et avec nous-meme? Le sejour d'Ottilie au chateau y amena plus d'un changement favorable pour tous. Les deux amis ne se faisaient plus attendre pour les heures des repas ou des promenades; ils se montraient, surtout, beaucoup moins empresses a quitter la table, et ne parlaient jamais que de choses qui pouvaient interesser ou amuser la jeune fille. Ce desir de lui etre agreable se revelait aussi dans le choix des lectures qu'ils faisaient a haute voix; ils poussaient meme l'attention jusqu'a suspendre ces lectures, des qu'elle s'eloignait, et ils ne les reprenaient que lorsqu'elle rentrait au salon. Ce changement n'avait point echappe a Charlotte: aussi desirait-elle savoir lequel des deux hommes l'avait principalement amene, et se mit-elle a les observer avec une attention scrupuleuse; mais elle ne decouvrit rien, sinon que tous deux etaient devenus plus sociables, plus doux et plus communicatifs. Ottilie avait appris a connaitre les habitudes et meme les manies et les caprices de chacune des personnes au milieu desquelles elle vivait. Devinant mieux qu'elles-memes ce qui pouvait leur etre agreable, elle accomplissait leurs souhaits sans leur donner le temps de les exprimer; un mot, un geste, un regard suffisait pour la guider. Cette perseverance active resta cependant toujours calme et tranquille. Le service le plus regulier se faisait par ses ordres, et souvent par elle-meme, sans aucune apparence d'empressement ou d'inquietude. Sa demarche etait si legere, qu'on ne l'entendait ni s'en aller, ni revenir; et ses allures, quoique toujours paisibles, etaient si gracieuses, que nos amis se sentaient heureux en la voyant se mouvoir sans cesse pour prevenir leurs desirs. Cette obligeance infatigable, ces attentions permanentes devaient necessairement plaire a Charlotte, ce qui ne l'empecha pas de remarquer que, sur un point du moins, sa jeune parente poussait la prevenance trop loin, et elle lui en fit l'observation. --C'est sans doute une attention fort aimable, lui dit-elle, que de se baisser a l'instant pour relever un objet qu'une personne placee pres de nous a laisse tomber par megarde; mais, dans la bonne societe, cette attention est soumise a certaines regles de bienseance qu'il faut respecter. Tu es si jeune encore que tu peux, sans inconvenient, rendre a toutes les femmes ce petit service que l'on doit toujours aux personnes agees ou d'un rang eleve. Envers ses pareils, il est une gracieuse politesse; envers ses inferieurs, il devient une preuve de bonte et d'humanite; mais il est une inconvenance de la part d'une femme envers des hommes encore jeunes, quel que soit leur rang. --Je ferai tout mon possible pour ne plus m'en rendre coupable, repondit Ottilie. Permettez-moi cependant de meriter a l'instant meme votre pardon de cette mauvaise habitude, en vous racontant comment je l'ai contractee: J'ai retenu fort peu de choses du cours d'histoire qu'on m'a fait faire au pensionnat, parce que je ne concevais pas a quoi cette science pouvait m'etre utile; les faits isoles, seuls, sont restes dans ma memoire et je vais vous en citer un: Lorsque Charles Ier, roi d'Angleterre, se trouva devant ses pretendus juges, la pomme d'or de la canne qu'il tenait a la main se detacha et tomba par terre. Accoutume a voir, en pareille circonstance, tout le monde s'empresser autour de lui, il regarda avec une surprise douloureuse les hommes au milieu desquels il se trouvait en ce moment, et dont pas un ne songea a relever cette pomme. Il fut oblige dela ramasser lui-meme. Je ne sais si j'ai eu tort ou raison: mais cette anecdote m'a si fortement impressionnee, la position de ce roi m'a paru si cruelle, qu'il m'est presque impossible de voir tomber quelque chose sans le relever a l'instant. Cependant, puisque cela n'est pas toujours convenable, je me surveillerai desormais; car, ajouta-t-elle en souriant, je ne pourrais pas expliquer ma conduite a tout le monde, comme je viens de le faire avec vous, en racontant mon anecdote. Le Baron et le Capitaine continuerent a s'occuper de la realisation de leurs projets de reforme et d'embellissement; et souvent des circonstances imprevues leur en suggererent de nouveaux. Un jour qu'ils traversaient le village, ils ne purent s'empecher de remarquer qu'il offrait un contraste aussi frappant que desagreable avec les jolis villages suisses dont ils avaient souvent admire ensemble l'aspect riant et propre. Le Capitaine fit observer a son ami, que l'ordre et la proprete resultent naturellement de la necessite d'utiliser un espace etroit. --Tu n'as sans doute pas oublie, continua-t-il, que pendant notre tournee en Suisse, tu t'es promis d'etablir, dans tes domaines, des hameaux semblables a ceux que tu y avais remarques. Cette ressemblance ne devait pas consister dans la construction, mais dans l'ordre et la proprete qui regnent dans les chalets? --Je m'en souviens fort bien, repondit Edouard, et je crois qu'il serait facile de realiser cette intention. La montagne qui porte le chateau descend en angle saillant jusqu'au village, et ce village forme un demi-cercle assez regulier, a travers lequel serpente le ruisseau. Malheureusement chaque pluie d'orage fait sortir ce ruisseau de son lit; nos paysans se defendent contre ces petites inondations chacun a sa facon; loin de s'aider mutuellement, ils prennent a tache de se contrarier et de se nuire. Nous venons de nous convaincre par nous-memes des inconvenients qui resultent de ce defaut d'harmonie. Presque a chaque maison, nous sommes forces de descendre ou de monter brusquement; et s'il etait tombe de l'eau cette nuit, nous marcherions tantot sur des amas de grosses pierres, tantot sur des poutres entassees ou sur des planches vacillantes, et souvent meme dans des mares bourbeuses. Si ces gens-la voulaient me seconder, il serait facile d'enfermer le ruisseau dans un lit mure, d'unir la route et d'elever des trottoirs de chaque cote des maisons; par la nous ferions disparaitre la foule de petits inconvenients qui empoisonnent leur vie, et donnent a leurs habitations et a l'ensemble du village un air de malproprete et de confusion qui attriste. --Nous pourrions essayer du moins, dit le Capitaine, en laissant errer ses regards autour de lui; car deja sa pensee calculait les avantages et les difficultes qu'offrait la situation du terrain. --Je n'aime pas a avoir affaire aux paysans, surtout dans les cas ou je ne puis pas leur donner des ordres positifs, repliqua Edouard. --Tu n'as pas tort, repondit le Capitaine, et je conviens que de semblables entreprises m'ont cause plus d'un chagrin. Les hommes comprennent en general tres-difficilement l'importance d'un petit sacrifice en faveur d'un grand avantage; il est rare de tendre vers un but sans dedaigner les moyens qui peuvent y conduire. Souvent meme ils se trompent aussi completement sur les moyens que sur le but. Persuades qu'il faut remedier au mal a la place ou ils le voient et ou ils le sentent, ils s'inquietent fort peu du point d'ou part son action malfaisante. Au reste, ce point est presque toujours insaisissable pour la multitude dont l'intelligence, souvent tres-grande pour l'instant actuel, ne va jamais jusqu'a prevoir le lendemain. Ajoute a cela que les reformes qui favorisent le bien-etre general froissent toujours quelques interets particuliers, et tu comprendras sans peine pourquoi il est si difficile de les executer quand on n'est pas arme du pouvoir d'une souverainete absolue. Pendant qu'ils s'entretenaient ainsi, un homme robuste, d'un exterieur effronte, leur demanda l'aumone. Edouard, qui n'aimait pas a etre interrompu, chercha plusieurs fois a s'en debarrasser tranquillement et finit par l'apostropher avec emportement. Le mendiant se retira a petits pas et en injuriant les deux amis, il poussa meme l'audace jusqu'a les menacer de Dieu et des lois, qui, disait-il, protegent le mendiant aussi bien que le grand seigneur. Il ajouta que lorsqu'on avait le coeur dur on pouvait refuser un pauvre, mais qu'on n'avait pas le droit de l'insulter. La colere aurait, sans doute, fait commettre au Baron quelqu'imprudence, si son ami n'avait pas cherche a le calmer. --Que ce facheux incident, lui dit-il, devienne pour nous une lecon utile; prenons une mesure sage et prudente qui en rende le retour impossible. Tu ne peux te dispenser de faire l'aumone aux pauvres qui passent tes terres; mais il n'est ni necessaire ni prudent de distribuer tes dons toi-meme ni chez toi. Il faut etre juste et modere en tout, meme dans la bienfaisance: des dons trop frequents et trop considerables sont plutot un appat qu'un secours pour le pauvre, tandis qu'il est juste et bon de lui apparaitre parfois sur la route, sous la forme d'un hasard heureux qui lui procure un soulagement momentane. J'ai concu a ce sujet un projet dont la situation du chateau et du village rend l'execution tres-facile. Le cabaret est situe a l'une des extremites du village, a l'autre demeure un vieux couple honnete et sedentaire; depose dans ces deux maisons une petite somme que tu renouvelleras periodiquement, et dont chaque mendiant qui passera aura sa part; il faudra surtout qu'elle lui soit remise non en entrant, mais en sortant du village. --Viens, dit Edouard, et arrangeons cela a l'instant. Il sera temps plus tard de nous occuper des details. Ils se rendirent aussitot chez l'aubergiste, puis chez le vieux couple, et la sage mesure proposee par le Capitaine eut un commencement d'execution. --Tu viens de me prouver de nouveau, dit le Baron en reprenant le chemin du chateau, que tout en ce monde depend d'une bonne pensee et d'une forte resolution. C'est ainsi qu'en jugeant sainement et au premier coup d'oeil les promenades et les plantations de ma femme, tu m'as suggere des idees pour corriger ses meprises. Je me suis empresse de les lui communiquer et ... --Oh! je m'en suis apercu, interrompit le Capitaine en riant, et tu as fait la une grande faute, car tu l'as offensee, blessee meme sans la convaincre. Depuis le jour ou tu lui as fait cette imprudente revelation, elle a entierement abandonne des travaux qui lui procuraient une distraction agreable. N'as-tu pas remarque qu'elle ne nous mene plus jamais dans la cabane de mousse, qu'elle visite parfois en secret avec Ottilie? --Cette petite bouderie ne me decourage point. Quand j'ai la certitude qu'un projet est utile et bon, je n'ai de repos que lorsqu'il est execute. Avec un peu d'adresse et beaucoup de prevenances, nous parviendrons facilement a faire adopter a Charlotte nos manieres de voir. Montrons-lui d'abord la nouvelle carte de mes domaines que tu viens d'achever. Tu arriveras ensuite avec des dessins et des gravures representant des etablissements et des promenades qui pourraient trouver place sur ce plan. Commencons par des suppositions et des plaisanteries qu'il nous sera facile de convertir en entreprises reelles. D'apres cette convention, on chercha les livres dans lesquels se trouvaient les plans de la contree, sous le rapport rural, et dans son etat naturel, puis on indiqua sur des feuilles separees les changements que l'art pourrait lui faire subir, en profitant sagement des avantages qu'elle offrait deja, et en creant des beautes nouvelles. Le passage de ces suppositions a leur realisation devenait facile. C'etait une occupation agreable que de prendre la carte du Capitaine pour base de tous ces projets; mais on ne s'arracha qu'avec peine aux premieres idees d'apres lesquelles Charlotte avait dirige ses plantations. On finit cependant par trouver une route plus facile pour arriver au haut de la montagne. Sur le penchant de cette montagne, a l'entree d'un petit bois, on se proposa de construire une maison d'ete qui devait communiquer avec le chateau, par la vue du moins; car il etait convenu que des fenetres de l'une, le regard embrasserait l'autre. Apres avoir bien pris ses mesures, le Capitaine parla de nouveau d'un chemin a travers le village, et d'un mur qui maintiendrait le ruisseau dans son lit. --Un chemin plus commode creuse dans la montagne, dit-il, me fournira les pierres necessaires pour ce mur. Des que les entreprises se tiennent et s'enchainent, tout se fait plus facilement, plus vite et a moins de frais. --Le reste me regarde dit Charlotte. Il faudra, avant tout, se faire une juste idee des depenses; lorsque nous serons d'accord sur ce point, nous les diviserons, sinon par semaine, du moins par mois. La caisse sera sous ma direction, je paierai les memoires et je tiendrai les comptes. --Il parait, dit Edouard en souriant, que tu n'as pas beaucoup de confiance en notre moderation? --J'en conviens, mon ami. Les femmes accoutumees a se dominer toujours, savent beaucoup mieux que vous autres, Messieurs, renfermer leurs volontes et leurs desirs dans les bornes de la raison et du devoir. Les mesures preliminaires furent bientot prises et les travaux commencerent. Le Capitaine les dirigea seul, et Charlotte, que la curiosite amenait sans cesse sur les lieux ou s'executaient ces travaux, ne tarda pas a se convaincre de la superiorite de cet homme dans lequel, jusque la, elle n'avait vu qu'un etre ordinaire. De son cote le Capitaine, en voyant plus souvent et plus intimement la femme de son ami, apprit a la connaitre et a l'apprecier. Tous deux se demandaient des conseils et des avis, ils se communiquaient les motifs de leurs manieres de voir, et bientot ils n'avaient plus qu'une seule et meme opinion. Il en est des affaires et des relations sociales comme de la danse: les personnes qui vont toujours en mesure ensemble se deviennent bientot indispensables, et se sentent entrainees l'une vers l'autre par une bienveillance reciproque. Charlotte etait tellement sous l'empire de ce charme, qu'elle n'eprouva ni chagrin ni regret lorsque le Capitaine detruisit un de ses lieux de repos favoris, et qu'elle s'etait plue a decorer de toutes les beautes champetres. Cette retraite genait son ami dans l'execution de ses plans, et elle y renonca sans chagrin. CHAPITRE VII. Tandis que le Capitaine et Charlotte se rapprochaient toujours plus intimement, un tendre penchant entrainait Edouard vers Ottilie. Cette affection naissante lui avait fait remarquer que la belle enfant, si prevenante pour tout le monde, n'en avait pas moins trouve le moyen de s'occuper de lui plus et autrement que des autres. Elle connaissait les mets qu'il preferait, et savait, au juste, la quantite de sucre qu'il lui fallait pour une tasse de the. Jamais elle n'oubliait de le garantir des courants d'air dont il avait une crainte exageree, qui amenait plus d'une altercation desagreable entre lui et sa femme; car Charlotte ne trouvait jamais les appartements assez aeres. Dans les pepinieres et dans les jardins, a la promenade et a la maison, partout, enfin, Ottilie prevenait les desirs d'Edouard: semblable a un genie protecteur, elle eloignait les objets qui auraient pu lui deplaire, et ne mettait jamais a sa portee que ce qu'elle savait lui etre agreable. Aussi ne se sentait-il vivre qu'a ses cotes, et pres de lui la silencieuse jeune fille devenait communicative. Le caractere du Baron avait conserve quelque chose d'enfantin et de naif, parfaitement en rapport avec l'extreme jeunesse d'Ottilie. Tous deux aimaient a se rappeler l'epoque ou ils s'etaient vus pour la premiere fois, et qui se rattachait aux amours de Charlotte et d'Edouard. Ottilie soutenait qu'elle les avait admires alors, comme le plus beau couple de la ville et de la cour; et quand son ami lui repondait qu'alors elle etait encore trop enfant pour avoir pu conserver un souvenir net et clair de ce passe, elle lui racontait le fait suivant, que lui aussi n'avait point oublie: Un soir le Baron etait entre brusquement chez Charlotte, et la petite Ottilie, qui se trouvait pres de sa belle tante, se refugia dans ses bras, par enfantillage, par timidite, disait elle; mais son coeur ajoutait tout bas que la beaute du jeune homme l'avait si vivement emue, qu'elle craignait de trahir cette emotion en s'exposant a ses regards. Tout entiers a leurs nouvelles relations, Edouard et son ami negligerent la correspondance et la tenue des livres, dont ils s'etaient d'abord occupes avec tant de zele. La marche des affaires leur fit enfin comprendre la necessite de reprendre ces travaux. Ils se donnerent rendez-vous au bureau, ou ils trouverent le vieux secretaire que le defaut de direction avait fait retomber dans son ancienne apathie. Ne se sentant pas la force de travailler eux-memes, ils l'accablerent de besogne, ce qui acheva de le decourager: pour le ranimer par leur exemple, le Capitaine se mit a rediger un memoire sur les nouvelles reformes a faire, et Edouard se disposa a repondre a quelques-unes des lettres recues depuis longtemps; mais il fut si peu satisfait de sa redaction, qu'il dechira plusieurs fois ses brouillons, et finit par demander l'heure a son ami. Pour la premiere fois depuis bien des annees, le Capitaine avait oublie de monter sa montre chronometrique, et tous deux sentirent que le cours des heures commencait a leur devenir indifferent. Si sous certains rapports l'activite des hommes diminuait, celle des dames semblait s'augmenter chaque jour. Lorsqu'une passion naissante ou contrariee vient se meler aux allures habituelles d'une famille, la fermentation que cause ce nouvel element reste toujours si longtemps imperceptible, que l'on ne s'en apercoit que lorsqu'il est trop tard pour l'arreter. Les liens nouveaux qui commencaient a se former entre nos quatre amis produisirent d'abord les resultats les plus heureux; les coeurs s'epanouissaient et les penchants particuliers s'annoncaient sous la forme d'une bienveillance generale. Chaque couple se sentait heureux et s'applaudissait du bonheur de l'autre. De semblables situations elevent l'esprit, dilatent le coeur et donnent a toutes les facultes intellectuelles un vague desir de l'immense, un pressentiment de l'infini. Nos amis subirent cette loi jusque dans les circonstances les plus insignifiantes; ils se confinerent beaucoup moins souvent au chateau, et pousserent leurs promenades beaucoup plus loin qu'a l'ordinaire. Edouard et Ottilie prenaient presque toujours le devant, tantot pour aller chercher une voiture, et tantot pour decouvrir des lieux de repos inconnus. Le Capitaine et Charlotte suivaient sans defiance et sans inquietude les traces des deux aventuriers; souvent ils les oubliaient completement, tant leur conversation calme et grave en apparence avait de charme pour eux. Un jour ils dirigerent leur promenade vers l'auberge du village, passerent les ponts et arriverent aupres des etangs dont ils suivirent les bords que fermaient les collines boisees jusqu'au point ou des rochers arides les rendaient impraticables. Il paraissait impossible de pousser la promenade plus loin. Edouard cependant gravit la montagne avec Ottilie; car il savait que dans cette agreste solitude il trouverait un moulin aussi remarquable par sa situation que par l'anciennete de sa structure. Apres avoir erre pendant quelque temps au milieu de rochers couverts de mousse, il s'apercut qu'il s'etait egare, ce qui l'inquieta d'autant plus, qu'il n'osa l'avouer a sa compagne. Heureusement il ne tarda pas a entendre le bruit du traquet du moulin et le bruissement d'un torrent. En suivant la direction de ce bruit, ils s'avancerent sur la pointe d'un roc d'ou ils apercurent a leurs pieds, au fond d'un ravin que traversait un ruisseau rapide, une noire et antique maison de bois ombragee par des arbres centenaires et des rochers a pic. Ottilie se decida courageusement a descendre vers cet abime, Edouard marcha devant elle; se retournant a chaque instant, il admirait l'equilibre gracieux avec lequel cette jeune fille se balancait, pour ainsi dire, au-dessus de sa tete; mais des que les pierres qui lui servaient de marches se trouvaient a des distances trop eloignees, il lui tendait la main et elle y posait la sienne. Parfois meme elle s'appuyait sur son epaule, et alors il lui semblait qu'un etre celeste daignait le toucher pour se mettre en rapport avec lui. Dans son exaltation, il aurait voulu la voir chanceler, afin d'avoir un pretexte pour la recevoir dans ses bras et la presser sur son coeur, et cependant il n'aurait pas ose appuyer sa poitrine sur la sienne; il aurait craint non-seulement de l'offenser, mais meme de la blesser. Nous ne tarderons pas a apprendre a connaitre la cause de cette crainte. Arrive enfin au moulin, il s'assit en face d'Ottilie devant une petite table sur laquelle la meuniere venait de placer une jatte de lait, tandis que le meunier courait au-devant de Charlotte et du Capitaine pour les amener par un sentier commode et sur. Apres avoir contemple un instant en silence sa charmante compagne, Edouard lui dit avec un trouble visible: --J'ai une grace a vous demander, chere Ottilie, et si vous croyez devoir me la refuser, pardonnez-moi, du moins, de ne pas avoir eu le courage de me taire. Vous portez sur votre poitrine le portrait de votre pere, homme excellent que vous avez a peine connu, et qui, certes, merite une place sur votre coeur; mais le medaillon est si grand ... je tremble quand vous prenez un enfant sur vos bras, quand la voiture penche, quand un valet passe trop pres de vous, quand vous marchez sur un sentier raboteux ... Si le verre venait a se briser!... Cette idee me torture sans cesse!... J'ai souffert horriblement tout a l'heure en vous voyant descendre les rochers ... Ne bannissez pas ce portrait de votre pensee, donnez-lui la place la plus belle dans votre chambre, au chevet de votre lit; mais eloignez-le de votre sein ... Ma crainte est exageree peut-etre, mais il m'est impossible de la surmonter. Ottilie l'avait ecoute en silence et les yeux fixes vers la terre. Des qu'il cessa de parler, elle detacha le portrait de la chaine qui le retenait, le pressa contre son front, leva les yeux vers le ciel plutot que vers son ami, et lui remit le medaillon sans hesitation et sans empressement. --Prenez-le, lui dit-elle, vous me le rendrez quand nous serons de retour au chateau, ou plutot, lorsque je lui aurai trouve une place convenable dans ma chambre. Voila tout ce que je puis faire pour vous prouver que je sais apprecier votre bienveillante sollicitude. Edouard n'osa appuyer ses levres sur le medaillon; mais il saisit la main de la jeune fille et la porta sur ses yeux. C'etaient les deux plus belles mains qui se fussent jamais unies. Il lui semblait qu'une barriere mysterieuse qui, jusque la, l'avait separe d'elle, venait de disparaitre pour toujours. Le meunier revint en ce moment suivi de Charlotte et du Capitaine. Les amis se retrouverent avec plaisir: on se rafraichit en buvant du lait, on se reposa sur le gazon, et le temps s'ecoula au milieu d'une douce conversation. Il fallut songer au retour. Suivre le chemin que le meunier avait fait prendre a Charlotte et au Capitaine, eut ete trop monotone, Edouard proposa un sentier qui conduisait a travers les rochers jusque sur les bords de l'etang. On le prit sans hesiter, et tous eurent lieu d'en etre satisfaits. Cette route, quoique fatigante, n'avait rien de dangereux, et offrait a chaque instant les points de vue les plus pittoresques et les plus inattendus. Ici s'etendaient des villages, des bourgs et des prairies; la, des collines boisees s'echelonnaient avec grace, et plus loin une charmante metairie se cachait au milieu des arbres qui couronnaient la plus haute de ces collines. Un bois touffu borna tout a coup la vue, et lorsque nos promeneurs l'eurent traverse, ils se trouverent, a leur grande satisfaction, sur la montagne en face du chateau, et a la place ou, d'apres les plans du Capitaine, devait bientot s'elever une jolie maison d'ete. Apres une courte halte, on descendit jusqu'a la cabane de mousse, et, pour la premiere fois, les quatre amis s'y trouverent reunis. La conversation roula naturellement sur les difficultes du terrain que l'on venait de parcourir. Le Capitaine assura que rien n'etait plus facile que d'y tracer une route commode et pittoresque. Chacun donna son opinion sur cette route, et les imaginations s'exalterent au point que, de la pensee du moins, on la voyait deja finie, et l'on s'y promenait avec delices. Charlotte detruisit tout a coup ces reves charmants en calculant la depense qu'occasionnerait un pareil travail. --Il sera facile de lever cette difficulte, repliqua Edouard: la petite metairie si pittoresquement situee sur la colline ne me rapporte presque rien, je la vendrai, et ce capital, employe a nous procurer un plaisir de tous les jours, sera mieux place que dans ce bien dont j'ai tant de peine a me faire payer le mince fermage. Charlotte ne trouva plus d'objection a faire, et le Capitaine proposa de vendre les terres en detail, afin d'en tirer une somme plus forte. Les tracasseries inseparables d'un pareil morcellement effrayerent Edouard et l'on decida, d'un commun accord, que la metairie serait vendue a un bon fermier qui la desirait depuis longtemps. On savait qu'il faudrait lui accorder des termes, ce qui etait facile, puisqu'on pouvait regler la marche des travaux d'apres les epoques du paiement. A peine nos amis furent-ils de retour au chateau, que le Capitaine etala ses plans et ses cartes sur une grande table; on les consulta afin d'harmoniser les nouveaux projets avec les anciens. Plusieurs changements etaient en effet devenus indispensables; mais la place de la maison d'ete resta irrevocablement fixee sur le penchant de la montagne en face du chateau. Ottilie qui ne se permettait jamais de donner son avis avait garde un profond silence. Le Baron poussa devant elle les cartes et les plans que le Capitaine ne semblait avoir etales que pour Charlotte, et la pria si instamment et avec tant de bonte de dire sa pensee, puisque rien n'etait fait encore, qu'elle se laissa entrainer. --C'est la, dit-elle, en posant le bout de son doigt sur le point le plus eleve de la montagne, oui, c'est la que je ferais construire la maison d'ete. Il est vrai qu'on n'y verrait pas le chateau, mais on jouirait d'un avantage reel, celui d'avoir sous ses yeux des sites nouveaux et des objets tout a fait differents de ceux que nous voyons tous les jours ici. Sur cette plate-forme, la vue est vraiment admirable; j'en ai ete frappee, et cependant je n'ai fait qu'y passer. --Elle a raison, s'ecria Edouard, comment cette idee ne nous est-elle pas venue? N'est-ce pas, Ottilie, continua-t-il en posant a son tour le doigt sur la carte, c'est bien la que doit s'elever la maison d'ete? Ottilie fit un signe affirmatif, et le Baron traca un grand carre long, au crayon, sur le point indique. Le Capitaine se sentit blesse au coeur en voyant ainsi salir sa carte si soigneusement dessinee et lavee. Il se contint cependant, et eut meme la generosite d'approuver l'avis d'Ottilie. --Oui, oui, dit-il, ce n'est pas seulement pour prendre une tasse de cafe ou pour manger un poisson avec plus d'appetit qu'a l'ordinaire qu'on fait de longues promenades et qu'on construit des maisons de campagne. Nous demandons de la variete et des objets nouveaux. Tes ancetres, mon cher Edouard, ont sagement place ce chateau a l'abri des vents et a la portee de toutes les choses necessaires a la vie. Une demeure specialement consacree aux parties de plaisir ne saurait etre mieux situee que sur la plate-forme qu'Ottilie vient de designer; nous y passerons certainement des heures fort agreables. Edouard etait triomphant, la certitude que l'idee de sa jeune amie etait reellement bonne, le rendait plus fier et plus heureux que s'il avait eu lui-meme cette idee. CHAPITRE VIII. Des le lendemain matin, le Capitaine visita le lieu indique, et il le trouva en effet le seul convenable. Dans le courant de la journee, il y conduisit ses amis; on fit et on refit des dessins, des plans et des calculs, puis on s'occupa serieusement de la vente de la metairie. Ce fut ainsi que les deux hommes se trouverent jetes de nouveau dans une vie active et agitee. L'anniversaire de la naissance de Charlotte n'etait pas tres-eloigne, et le Capitaine chercha a persuader a son ami qu'il etait de son devoir de celebrer ce jour en faisant poser a sa femme la premiere pierre de la maison d'ete. Connaissant l'aversion du Baron pour ces sortes de solennites, il s'etait attendu a une vive opposition; mais Edouard ceda sans difficultes. Il s'etait dit a lui-meme qu'une fete en l'honneur de sa femme, l'autoriserait a en donner une plus tard pour celebrer l'anniversaire de la naissance d'Ottilie. Tant d'entreprises projetees, qui toutes avaient deja un commencement d'execution, occuperent serieusement Charlotte; parfois meme elles lui causerent de graves inquietudes, et alors elle passait une partie de ses journees a calculer les depenses probables en les comparant a l'etat de leur fortune. On se voyait peu pendant le jour, mais le soir on se cherchait avec plus d'empressement. Pendant ce temps Ottilie acheva de s'assurer, sans le savoir, le gouvernement absolu de la maison; et pouvait-il en etre autrement? La nature l'avait creee pour la vie domestique, l'interieur du menage etait son univers, la seulement elle se sentait heureuse et libre. Le Baron ne tarda pas a s'apercevoir qu'elle ne se pretait que par complaisance aux longues excursions, et qu'elle aimait, surtout, a revenir le soir assez tot pour diriger et surveiller les apprets du souper. Toujours empresse de prevenir ses moindres desirs, il abregea les heures de promenades, et remplit les soirees par la lecture de poesies passionnees dont il augmentait le charme dangereux par la chaleur de son debit. Une convention tacite semblait avoir fixe la place que chacun des quatre amis devait occuper pendant ces lectures: Charlotte etait assise sur le canape; Ottilie, en face d'elle sur une chaise, avait le Capitaine a sa gauche et Edouard a sa droite. Quand il lisait, il poussait la bougie du cote de la jeune fille qui s'approchait toujours plus pres de lui, et suivait les lignes des yeux; car elle aimait mieux se fier a sa vue qu'a la voix d'un autre. Loin de se facher, ainsi qu'il en avait l'habitude, en pareille occasion, il penchait son livre vers elle, s'arretait quand il etait arrive a la fin de la page, et attendait, pour la retourner, qu'elle l'eut averti par un regard qu'il le pouvait sans la gener. Ce manege n'echappa ni a Charlotte ni au Capitaine, qui se bornerent a en plaisanter entre eux. L'amour qui unissait Edouard et Ottilie ne commenca a les inquieter, que lorsqu'une circonstance fortuite leur en revela tout a coup l'existence et la force. Un soir, une visite importune les avait tous mis de mauvaise humeur. Edouard proposa de chasser cette facheuse disposition en faisant de la musique, et il demanda sa flute dont il ne s'etait pas servi depuis tres-longtemps. Charlotte chercha les sonates qu'elle avait l'habitude d'executer avec son mari; mais elle ne les trouva pas, et Ottilie finit par avouer en balbutiant qu'elle les avait emportees dans sa chambre pour les etudier. --En ce cas, vous pourriez m'accompagner? s'ecria Edouard dont les yeux etincelerent de joie. --Je l'espere, repondit la jeune fille. Elle courut chercher les sonates, et revint se placer au piano. Son jeu frappa le petit auditoire de surprise, presque d'admiration, car elle s'etait identifiee avec les manieres d'Edouard, qu'elle avait quelquefois entendu executer ces morceaux avec sa femme. Si Charlotte savait presser et ralentir le mouvement et se plier a toutes les imperfections musicales de son mari, par complaisance et peut-etre aussi pour lui donner une preuve de la superiorite de son talent, Ottilie ne jouait que pour accompagner l'ami dont les defauts etaient devenus les siens; elle se les etait appropries, parce que tout ce qui venait de cet ami lui etait cher et lui paraissait une perfection. Les morceaux executes, avec cette harmonie de coeur, formaient un tout souvent tres-irregulier, et si agreable, pourtant, que le compositeur lui-meme n'aurait pu, sans un vif plaisir, entendre son oeuvre ainsi defiguree et embellie en meme temps. Apres ce singulier evenement Charlotte et le capitaine se regarderent en silence, et avec le sentiment qu'on eprouve en voyant des enfants commettre certaines inconsequences qui peuvent avoir des suites facheuses. Cependant on n'ose les leur defendre, dans la crainte de les eclairer sur des dangers qu'ils ignorent, et qu'un hasard favorable peut faire disparaitre, tandis qu'un avertissement direct hate souvent la catastrophe que l'on veut prevenir, et a toujours l'inconvenient de prouver l'existence d'un mal dont il ne faudrait pas meme supposer la possibilite. Au reste, en lisant ainsi dans ces coeurs naifs, Charlotte et son ami furent forces de reconnaitre qu'un penchant semblable les unissait. Chez eux il etait peut-etre plus dangereux encore, car ils le prenaient au serieux, et la nature de leur caractere les autorisait a compter l'un sur l'autre, dans toutes les eventualites possibles. Des le lendemain, le Capitaine evita de se trouver sur les lieux ou s'executaient les travaux, a l'heure ou Charlotte avait l'habitude de s'y rendre. La premiere fois elle attribua son absence au hasard, puis elle devina son intention, et l'estime, l'admiration se melerent a l'amour qu'il lui avait inspire malgre lui. Si le Capitaine evitait Charlotte, il cherchait a se dedommager de cette privation, en s'occupant plus activement des preparatifs de la fete dont elle devait etre l'heroine. Sous pretexte de faire tirer les pierres dont il avait besoin pour la maison, il fit travailler secretement aux deux routes qui devaient conduire a la montagne en face du chateau, car il voulait qu'elles fussent pretes pour la veille de cette fete. La cave de la maison d'ete etait creusee, et une belle pierre semblait attendre l'instant d'etre posee. Cette activite mysterieuse, la resolution qu'il avait prise de vaincre son amour, le rendait silencieux et embarrasse, lorsque le soir il se trouvait pour ainsi dire seul avec Charlotte, le Baron ne s'occupant que d'Ottilie. Un soir cependant Edouard s'apercut que sa femme et son ami ne s'adressaient que des monosyllabes, et a des intervalles tres-eloignes. Attribuant leur silence a l'ennui, il les engagea a executer ensemble un morceau de piano et de violon. Il eut ete difficile de justifier un refus; ils choisirent une ouverture difficile qu'ils aimaient tous deux et qu'ils executerent avec autant d'ensemble que de talent. L'autre couple les ecouta avec satisfaction. --Ils sont plus forts que nous, chere Ottilie, murmura le Baron a l'oreille de la jeune fille; admirons-les et soyons heureux ensemble. CHAPITRE IX. Tout avait reussi au gre des desirs du Capitaine. Un mur enfermait le ruisseau, une route nouvelle traversait le village, passait a cote de l'eglise, se confondait avec l'ancien sentier de Charlotte, le quittait pour s'elever en serpentant, laissait la cabane de mousse a gauche, et montait doucement, et par un detour nouveau, jusqu'au haut de la montagne. Des le matin le chateau etait rempli par les hotes invites pour la fete de Charlotte. Tout le monde se rendit a l'eglise, ou l'on trouva les habitants de la commune vetus de leurs plus beaux habits. Le sermon termine, le cortege se mit en marche dans l'ordre indique par le Capitaine. Les enfants males, les jeunes garcons et les hommes ouvraient le marche; les maitres du chateau et leurs invites suivaient cette avant-garde; les femmes de Charlotte, les petites filles, les jeunes villageoises et leurs meres, fermaient le cortege. A un detour de la route on arriva sur un plateau de rochers ou le Capitaine fit faire une courte halte a ses amis et a leurs hotes, autant pour les reposer que pour leur faire remarquer la beaute du coup d'oeil dont on jouissait de ce point de vue si adroitement menage. En levant les yeux vers la cime de la montagne, ils voyaient les hommes gravir lentement et en bon ordre vers cette cime; en laissant errer leurs regards dans le fond, ils decouvraient non-seulement une campagne riche et fertile, mais le gracieux cortege des femmes qui montaient legerement vers eux. Un beau soleil eclairait ce tableau, et Charlotte, emue jusqu'aux larmes, pressa en silence la main de son ami. Lorsqu'on atteignit enfin la plate-forme ou devait s'elever la maison d'ete, les hommes s'etaient deja places en demi-cercle autour des fosses destines aux murs des fondements. Un macon, en costume de fete et decore de tous les insignes de son etat, invita Charlotte et sa suite a descendre dans ces fosses. Personne ne se fit repeter cette invitation. Une belle pierre de taille etait disposee de maniere a etre facilement posee. Le macon, tenant le marteau d'une main et la truelle de l'autre, prononca en vers naifs un discours dont nous ne donnons ici que le resume en prose. "Lorsqu'on veut elever un batiment, il ne faut jamais perdre de vue trois points principaux, sans lesquels il n'y a pas de bonne construction possible. Le premier est le choix d'un emplacement convenable, le second la solidite des fondements, le troisieme la perfection de l'execution des details et de l'ensemble. "Le premier depend de celui qui fait batir. Dans les villes, les souverains ou les autorites legales determinent la place que doit occuper telle ou telle maison, tel ou tel edifice. A la campagne, le seigneur du canton a, seul, le droit de dire, sans autre consideration que celle de sa volonte: C'est ici et non ailleurs que s'elevera mon chateau ou ma maison de plaisance." Edouard et Ottilie, places tres-pres l'un de l'autre, n'oserent ni se regarder, ni lever les yeux sur le Capitaine et sur Charlotte, dans la crainte de lire sur leurs traits que ce n'etait pas le seigneur, mais une jeune fille qui avait choisi la place de la maison d'ete. "Le troisieme point, continua l'orateur, c'est-a-dire, la perfection de l'execution des details et de l'ensemble, demande le concours de tous les metiers. Le second, c'est-a-dire la solidite des fondements, ne regarde que le macon; et ce point, une fausse modestie ne m'empechera pas de le proclamer hautement, est le plus important. C'est un travail solennel, aussi est-ce solennellement que nous vous invitons a le sanctionner par votre presence et par votre concours. Il s'accomplit dans les profondeurs mysterieuses que nous creusons apres de longues et graves meditations. Bientot les nobles temoins qui tiennent de nous faire l'honneur de descendre ici avec nous pour voir poser la premiere pierre, remonteront sur la surface de la terre. Bientot ils seront remplaces dans ces galeries souterraines par des pierres cimentees, qui en rendront l'entree impossible. "Cette pierre fondamentale dont les angles reguliers indiquent la regularite du batiment, et dont la position perpendiculaire doit faire pressentir quel sera l'aplomb des murailles et l'equilibre parfait de l'ensemble de l'edifice, nous pourrions nous borner a la poser sur le sol, ainsi que toutes celles qui vont la suivre. Leur surface polie et uniforme et leur pesanteur suffiraient pour les consolider, et cependant nous ne leur refuserons pas la chaux qui les unira plus etroitement encore. C'est ainsi que les epoux que l'amour a rapproches deviennent inseparables quand la loi a cimente les liens du coeur. "Il est peu agreable de rester oisifs au milieu de travailleurs ardents; nous esperons donc que vous ne nous refuserez pas l'honneur de travailler avec nous." A ces mots il presenta a Charlotte sa truelle remplie de chaux melee de sable, et lui fit signe d'etendre ce melange sous la pierre; ce qu'elle executa avec autant de grace que d'adresse. Le Baron, le Capitaine, Ottilie et une partie des invites se preterent avec la meme bonne volonte a cette ceremonie. La pierre tomba sur la couche de chaux; le macon presenta le marteau a Charlotte et la pria d'annoncer, par trois coups vigoureusement frappes, l'union inseparable de la pierre avec le sol qui portera la construction nouvelle. Cette formalite remplie, le macon reprit son discours. "Le travail du macon, dit-il, est predestine d'avance a passer inapercu. La terre cache les fondements qu'il a construits avec tant de peines et tant d'intelligence; il n'a pas meme le droit de se plaindre, quand le menuisier, le peintre et le sculpteur decorent ses plus hardies murailles, et font oublier ainsi son oeuvre en faveur des leurs. Pour lui point de gloire, point de triomphe de vanite! S'il fait bien, c'est pour sa propre satisfaction; il faut que le temoignage de sa conscience lui suffise, il n'a pas d'autre recompense a esperer. Lorsqu'il passe pres d'un palais qu'il a bati, lui seul reconnait son ouvrage dans les murs et les voutes, decores avec tant d'eclat; si, en les construisant, il avait commis la plus legere faute, ils s'ecrouleraient et feraient rentrer dans le neant tous ces ornements fragiles qui, seuls cependant, attirent l'attention et obtiennent des eloges." "Celui qui fait le mal a l'ombre du mystere, vit dans la crainte perpetuelle qu'un evenement imprevu vienne le trahir; pourquoi celui qui fait le bien sans qu'on daigne s'en apercevoir, n'espererait-il pas qu'un jour on lui rendra justice? "Les hommes qui vivront longtemps apres nous fouilleront peut-etre ces fondements, et alors leur solidite temoignera de notre zele, de notre adresse et de notre merite. Qu'ils trouvent aupres de ces pierres quelques autres temoins de notre existence, et que ces temoins soient d'une nature moins severe et moins grave. Voyez ces boites de metal, elles renferment des narrations ecrites; sur ces plaques de cuivre, on lit plus d'une inscription curieuse; ce beau flacon de cristal contient un vin genereux, et l'on trouvera dans l'etui qui le renferme le nom de son cru, la date de l'annee ou il fut porte au pressoir; ces pieces de monnaies, toutes frappees depuis peu, donneront la date de cette construction. "Nous tenons tous ces objets de la liberalite du noble seigneur qui fait batir. Si quelques-uns des spectateurs eprouvaient le desir d'envoyer a la posterite un messager de leurs pensees, une preuve de leur passage sur la terre, il y a encore de la place pres de la pierre que nous venons de poser!" L'orateur se tut et regarda autour de lui; mais, ainsi que cela arrive presque toujours en pareil cas, personne ne s'etait prepare, et tout le monde garda le silence, honteux de s'etre laisse surprendre ainsi. Tout a coup un jeune officier sortit de la foule et s'ecri