The Project Gutenberg EBook of C'Etait ainsi..., by Cyriel Buysse This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included with this eBook or online at www.gutenberg.net Title: C'Etait ainsi... Author: Cyriel Buysse Release Date: December 1, 2003 [EBook #10346] Language: French Character set encoding: ISO Latin-1 *** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK C'ETAIT AINSI... *** Produced by Marc D'Hooghe and Anne Dreze C'ETAIT AINSI ... par CYRIEL BUYSSE (traduit du Flamand par l'auteur) A MON FILS QUI CONNAIT LA FLANDRE QUI COMPREND L'ESPRIT DE LA FLANDRE QUI AIME LA FLANDRE * * * * * PREMIERE PARTIE I L'huilerie et la minoterie de M. de Beule formaient un groupe de vieux batiments, a cote d'un beau grand jardin. Un rentier du village y demeurait jadis. La maison d'habitation etait en bordure de la rue; et les batisses, qui plus tard allaient devenir une fabrique, etaient alors une sorte d'asile abritant des vieillards et necessiteux. Le grand jardin les separait de la maison du rentier, et de la rue ils avaient leur chemin d'acces. A la mort du rentier, M. de Beule avait acquis le tout. Il y installa sa fabrique, d'abord modestement, puis l'agrandit peu a peu, jusqu'a ce qu'elle absorbat toutes les vieilles maisonnettes. Pleurs et lamentations des vieillards et des indigents, ainsi contraints, a tour de role, de chercher un autre toit; mais, puisque c'etait l'inevitable, ils finissaient par se resigner. Et meme par en tirer profit. Car ceux qui avaient encore du monde jeune chez eux offraient leurs services a M. de Beule, qui, de son cote, les employait volontiers a la fabrique, de preference a d'autres. La fabrique de M. de Beule etait la seule au village, ou elle devenait un peu synonyme de lumiere et de progres. Les gens se sentaient plus de gout a travailler dans une usine mue par la vapeur, qu'a peiner dans l'un ou l'autre atelier ou la force motrice etait fournie par un cheval ou un moulin a vent. L'arrivee de cette machine a vapeur,--achetee d'occasion,--fut un evenement sensationnel pour les villageois. Jusque des environs les gens vinrent contempler la merveille. Les trois chaudieres surtout, une tres grande et deux plus petites, firent une impression enorme. Il fallut trois gros chariots et douze chevaux pour amener le tout a pied d'oeuvre. Le maitre d'ecole y etait, avec tous ses eleves, pour leur donner sur place une belle lecon de mecanique; M. le cure et son vicaire egalement, comme pour apporter leur benediction. En voyant decharger ces engins formidables, on avait l'impression d'assister a un travail surhumain. Il etait dirige par des ouvriers de la ville, qui criaient leurs ordres dans un langage que les manoeuvres villageois ne comprenaient pas toujours. D'ou des meprises dangereuses, et qui provoquaient chez les citadins des jurons effroyables, a la grande indignation de M. de Beule qui en fremissait, scandalise a cause de la presence des ecclesiastiques, et invitait les mecaniciens a moderer leurs expressions. Avec ses coups de chance et ses contretemps, le travail d'installation prit un ete; et au premier octobre enfin tout fut pret et la fabrique "tourna". Il y avait six pilons, deux jeux de meules verticales a broyer la graine et deux meules horizontales a moudre le grain. Tout cela se trouvait dans une sorte de large hangar, bas et sombre, aux noires solives. A cote, dans une salle plus claire et amenagee avec quelque coquetterie, comme pour un objet de luxe, etait installee la machine a vapeur, separee de l'huilerie par un mur aux larges baies vitrees. Par ces baies et par les fenetres au mur d'en face, du trou sombre qu'etait l'huilerie on apercevait les pelouses lustrees et la majeste des hautes frondaisons, dans le beau jardin d'agrement de M. de Beule. A six heures du matin commencait le travail. Le chauffeur ouvrait le robinet de vapeur; et lentement, avec un lourd soupir, la machine se mettait a tourner. Les engrenages mordaient, sur les poulies luisantes les courroies glissaient en s'etirant comme de grands oiseaux du crepuscule volant en cage; et les boules de cuivre du regulateur dansaient une ronde folle, pendant que l'enorme volant tracait son cercle formidable et noir contre le mur pale, pareil a une bete monstrueuse et violente, faisant de vains efforts pour echapper a sa captivite. Dans la "fosse aux huiliers" les grandes meules aussitot ecrasaient la menue graine de lin ou de colza, les six fours la chauffaient, les hommes en emplissaient les sacs de laine, les aplatissaient de la main dans les etreindelles de cuir garnies de crin a l'interieur, les mettaient dans les presses. Bientot les lourds pilons tapaient a grands coups repetes sur les coins qui s'enfoncaient, et alors, sous la pression violente, l'huile chaude commencait a couler dans les reservoirs. C'etait, sous les solives basses, un vacarme effroyable; a mesure qu'augmentait la pression, les pilons dansaient en rebondissant plus haut et plus fort sur le bois dur et coince; on ne s'entendait plus; s'il avait un mot a dire, l'homme devait le hurler a l'oreille de l'autre. Jusqu'au moment enfin ou une sonnette, apres le soixantieme coup, leur indiquait mecaniquement le temps de declencher le chasse-coin: deux a trois chocs sourds, et cela degageait toute la presse, en un ebranlement de cataclysme. Alors ils extrayaient des etreindelles les tourteaux durs comme planches, y aplatissaient d'autres sacs remplis et les remettaient dans les presses; et la danse sauvage recommencait, faisant trembler les murs et craquer les mortaises. Les hommes peinaient, manches retroussees, tout luisants de graisse et d'huile. Une odeur fade flottait en buee sous le plafond bas et sombre et le sol etait gluant, comme s'il eut ete enduit de savon. Bientot aussi le meunier etait a l'ouvrage; et au pesant vacarme des pilons, le moulin melait son tic-tac saccade et rageur. Parfois les deux moulins a ble marchaient en meme temps; alors la charge devenait trop forte pour la machine, dont le regulateur ralenti laissait pendre ses lourdes boules de cuivre, comme des tetes d'enfants fatigues. En vain le chauffeur bourrait-il de charbon son foyer; le moteur essouffle n'en pouvait plus. Il fallait que le meunier finit par lui retirer une des meules; et aussitot la machine reprenait haleine et faisait tournoyer ses boules de cuivre, comme en une ronde folle de joyeuse delivrance. Puis tout se regularisait et le travail continuait en une monotonie sans fin. A huit heures, les ouvriers avaient trente minutes de repit pour dejeuner. Lorsque le temps etait beau, ils mangeaient leurs tartines dans la cour de la fabrique, alignes contre le mur crepi a la chaux blanche. Ranimes par l'air pur du matin, ils echangeaient des propos enjoues. A huit heures et demie, les pilons se remettaient a bondir et cela durait alors jusqu'a midi, avec la seule distraction de la goutte de genievre que leur apportait vers dix heures Sefietje, la vieille servante de M. de Beule. C'etait un moment exquis. On avalait l'alcool d'une lampee et sentait sa chaleur descendre jusqu'au fond du corps. Pour sur, ca vous descendait plus bas que l'estomac. Ils en etaient tout ragaillardis et la plupart, dans la trepidation des pilons, allumaient vivement une pipette ou se bourraient la bouche d'une chique de tabac. Parfois meme, au milieu du vacarme, on entendait une chanson. Dommage qu'on ne vous donnait jamais qu'un seul petit verre. Comme un deuxieme vous aurait fait du bien! A midi la machine s'arretait et ils allaient dejeuner. Certains d'entre eux demeuraient assez loin de la fabrique, et il leur fallait se depecher pour etre de retour a une heure. Ceux qui restaient plus pres avaient parfois le temps de faire une petite sieste. A deux ou trois qui habitaient trop loin, leur femme ou leurs enfants apportaient le manger dans une gamelle qu'ils tenaient au chaud sur le foyer des presses. Une heure, et les pilons de recommencer leur danse sauvage. A quatre heures, les hommes avalaient encore une tartine en buvant du cafe clair; puis les pilons reprenaient leur vacarme assourdissant et monotone jusqu'a huit heures, avec une nouvelle lueur de joie lorsque, sur le coup de six heures, Sefietje leur apportait la goutte du soir. Ces fins de journee etaient souvent d'une accablante melancolie. Le soir tombait; de grandes ombres fauves se glissaient sous les poutres massives du plafond bas; et par les larges baies de la salle des machines, les ouvriers voyaient le soleil couchant dorer les pelouses et les grands arbres du beau jardin de M. de Beule. Une sorte de tristesse nostalgique se lisait dans leurs yeux fatigues. Ils ne fredonnaient plus de chansons; ils ne parlaient plus. Ils se mouvaient plus lentement, comme des ombres, sous l'ouragan continu des coups. Bientot une ouvriere venait allumer les lampes, de simples lampes a petrole qui fumaient et dont la flamme vacillante dansait au choc des pilons. Alors tout semblait prendre un aspect etrange, s'impreciser comme si le travail s'achevait dans une atmosphere irreelle de cauchemar. Les enormes meules verticales, toutes luisantes d'huile, se pourchassaient l'une l'autre en une ronde obstinee et sans fin; les pilons dansaient une sarabande de spectres; et les fournaises ouvertes montraient des gueules rouges, qui lentement se ternissaient de cendre, comme des feux de bivouac abandonnes. Les ouvriers secouaient la poussiere de leurs vetements et rabattaient leurs manches de chemise sur les poignets. Ils donnaient un coup de balai aux dalles autour des presses; et enfin tintait dans la salle des machines la sonnette de delivrance, qui marquait le bout de l'interminable journee de labeur. Progressivement, le moteur ralentissait sa marche. Les pilons immobilises restaient suspendus a des cables solides; le ronron des engrenages s'assourdissait; les courroies diligentes qui tout le jour avaient vole comme des oiseaux nocturnes sur les poulies luisantes, s'arretaient avec un craquement collant, en une tension derniere. Les boules du regulateur se repliaient sur leurs axes; le monstrueux volant se figeait contre le mur; le robinet de vapeur, dans un dernier soupir, rendait l'ame. En hate on eteignait les lampes; et, dans un flic-floc de sabots, leur gamelle et leur bissac a la main, les ouvriers rentraient au logis. Reste le dernier, le chauffeur, a grandes pelletees de charbon mouille et de cendre, couvrait le foyer des chaudieres et s'en allait fermer les portes. La journee de travail etait finie. II Regulierement, neuf hommes etaient occupes dans l'huilerie et la minoterie. Bruun, le chauffeur, se considerait un peu comme leur chef. C'etait un homme entre deux ages, aux traits fins et a la belle barbe noire. Assez bon mecanicien, il etait intelligent et debrouillard, mais il avait un caractere hargneux, difficile; cause de grabuge, parfois, parmi les autres ouvriers. Mefiant envers tout le monde, il avait la mauvaise habitude d'ecouter aux portes et d'epier par le trou des serrures. Avec cela fort envieux et d'un temperament tres amoureux; quoique marie, la terreur des ouvrieres, principalement de Zulma, surnommee "La Blanche", qu'il excedait de ses assiduites. Par ordre d'importance venait ensuite Berzeel, le plus age des "huiliers". Au fond, toute l'importance de Berzeel, c'etait d'avoir ete le premier ouvrier embauche par M. de Beule. Un petit bougre d'une cinquantaine d'annees, la mine insolente et infirme d'une jambe, qu'il levait haut a chaque pas, comme s'il franchissait un obstacle. Cette patte folle, comme disaient les autres, etait le resultat d'une rixe violente au couteau, ou Berzeel, jadis, avait mordu la poussiere. Le soir d'un dimanche, on l'avait ramasse, ainsi arrange, a moitie mort, devant un cabaret. De memoire d'homme Berzeel avait toujours ete un farouche batailleur. Doux comme un agneau et diligent comme pas un, tant qu'il etait a jeun et n'avait pas un sou en poche, il travaillait toute la semaine sans presque lever les yeux ni prononcer un mot; mais a peine avait-il touche sa paye du samedi et echange ses frusques de misere contre le beau costume du dimanche, qu'il devenait soudain un autre homme, un diable incarne, en verite. En semaine il logeait avec son frere chez un des petits locataires de M. de Beule; mais son domicile etait a un autre village, assez eloigne de la fabrique, et c'etait la qu'il se rendait chaque samedi, pour y finir la semaine. Ce jour-la il avait la permission de quitter la fabrique quelques heures avant les autres ouvriers. Il partait a pied, pipe au bec, baton a la main, casquette sur l'oreille, par les belles campagnes amples et luxuriantes. Il avait le sourire, ses yeux brillaient, il lancait un jet de salive a droite, a gauche, comme s'il y eut eu en lui surabondance de seve. C'etait delicieux d'aise, de liberte, de legerete apres cette longue semaine de sombre emprisonnement dans la "fosse"; mais la route etait longue et la patte folle vite lasse; aussi, pour ne pas aller trop loin d'une seule traite, s'arretait-il bientot devant un petit cabaret, ou il entrait prendre une goutte et quelques minutes de repos. Il avait son argent en poche; il le sentait dans son gousset comme une presence chaude et vivante. Pour qui donc aurait-il en besoin de se gener? il sirotait sa goutte; et, comme c'etait bien bon, il en prenait encore une; et parfois une troisieme, jusqu'a ce qu'il fut completement retape. Alors il partait, avec la ferme intention de ne plus s'arreter avant son cher village. Mais, en route, la patte folle se fatiguait de nouveau; et puis, il y avait la, le long du chemin, d'autres petits caboulots dont il connaissait trop bien les gens, qui le prendraient en mauvaise part, s'il passait sans entrer: bref, d'un cabaret dans l'autre, il se saoulait abominablement, au point de s'effondrer devant une porte ou sous une table. Des lors, il n'etait plus question de marcher. On le ramassait; on attendait le passage d'un camion ou d'une carriole; on le hissait dans le vehicule; et c'etait ainsi qu'il arrivait chez lui, inerte, tel un colis qui, apres des peripeties variees, parvient finalement a destination. Meme s'il pouvait dormir, le sommeil, non plus que le repos dominical, ne parvenaient a le dessouler. Au contraire. L'enorme quantite d'alcool qu'il avait absorbee continuait de bouillonner et fermenter en lui; malgre les supplications de sa soeur, avec laquelle il demeurait, de grand matin il repartait, soi-disant pour aller a la messe, mais en realite pour recommencer a boire dans les caboulots des abords de l'eglise. Comme il avait l'alcool mauvais, il cherchait noise, se battait, ne rentrait ni pour le repas de midi, ni pour celui du soir; et generalement il fallait que sa soeur allat le chercher de nuit dans les assommoirs et s'estimat heureuse lorsqu'elle parvenait, avec des peines inouies, a le ramener enfin sous leur toit. Il y cuvait sa saoulerie dans un sommeil de brute pendant dix a douze heures, si bien qu'il n'etait pas a son ouvrage a la fabrique le lundi matin; le plus souvent il n'y revenait qu'au cours de l'apres-midi, et parfois meme le mardi matin, la face tumefiee, les yeux lui sortant de la tete, puant le genievre a dix metres, meconnaissable, au point qu'on eut dit un autre homme. M. de Beule et son fils roulaient alors des yeux terribles, mais sans trop oser lui en dire; Berzeel, de son cote, l'oreille basse, la mine honteuse, cherchait une vague excuse, promettait de ne plus recommencer. Il se mettait a l'ouvrage et toute la semaine travaillait en bete de somme; et, le samedi suivant, on voyait d'avance s'allumer dans ses yeux la lueur folle de nouvelles orgies. Aux presses, a cote de Berzeel, se trouvait Pierken, son frere. Pierken ne ressemblait en rien a Berzeel; jamais on ne se serait doute qu'ils etaient freres. Pierken etait petit, rond et gras, avec des joues poupines et roses, luisantes comme des pommes mures. Il ne buvait jamais d'alcool, sauf la traditionnelle goutte du matin et celle du soir apportees par la vieille Sefietje. Il faisait des economies. Le dimanche, au lieu d'aller au cabaret comme Berzeel, il restait bien tranquillement chez lui, a lire son petit journal d'un sou. Il y puisait une forte dose de connaissances et de sagesse; peu a peu, sans qu'il s'en rendit bien compte, se developpait en lui une intelligence rudimentaire des grandes questions sociales touchant les rapports entre le Capital et le Travail. Cela le troublait profondement, le rendait parfois inquiet et mecontent. Il apportait la petite feuille a la fabrique; pendant le repos du matin et de l'apres-midi, il en lisait a haute voix des passages aux autres ouvriers et leur demandait ce qu'ils en pensaient. En lui vivait une conscience obscure d'injustice subie, de duperie; le sentiment aigu que lui, et aussi les autres, ne recevaient pas l'equivalent de ce qu'ils produisaient par leur travail. Pourquoi etait-ce ainsi? Et pourquoi devrait-il en etre ainsi, toujours? Pourquoi M. de Beule et son fils, qui travaillaient seulement lorsqu'il leur plaisait de travailler, pouvaient-ils vivre dans le luxe et l'abondance, alors qu'eux, les pauvres bougres, devaient trimer chaque jour, du matin au soir, toute leur vie, sans aucun espoir de gagner jamais autre chose que leur miserable pain quotidien? Ce probleme accablant, que Pierken ruminait constamment, le rendait bien souvent morose et triste. Cela ne se traduisait pas en mauvais vouloir ni esprit de revolte; mais Pierken etait mecontent, toujours et en toute chose mecontent de son sort; et il s'acquittait de son travail uniquement par contrainte, sans la moindre satisfaction ni joie. Pour rien au monde il ne serait reste a son etabli une minute de plus qu'il n'etait strictement necessaire. Le samedi, lorsqu'il recevait sa paye, a peine grommelait-il un sourd merci, estimant que c'etaient plutot les maitres qui avaient a le remercier, en raison de la valeur considerable qu'il leur avait fournie en travail, pour la misere qu'ils lui donnaient en retour. M. de Beule et M. Triphon, son fils, n'aimaient pas du tout Pierken et plus d'une fois il avait ete question de le renvoyer. Ils hesitaient encore par egard pour Berzeel, qui etait un excellent ouvrier quand il n'avait pas bu; mais M. de Beule lui avait defendu sur un ton peremptoire d'apporter a la fabrique ce sale petit canard et d'en lire des passages a haute voix pendant les repos du matin et de l'apres-midi. Aupres de Pierken se trouvait Leo. Age de quarante ans, Leo etait trapu, rable et fort comme un petit taureau. Parfois, durant des demi-journees, il se renfermait dans un mutisme concentre et morose, pour en sortir brusquement, en une explosion de cris, de rires, d'exclamations, dont toute la fabrique retentissait. Lorsqu'il etait dans un de ces moments de capricieux silence, il valait mieux le laisser a sa lubie, sinon on avait bien vite maille a partir avec lui; et lorsqu'il etait dans une de ses heures folles, il etait preferable de s'ecarter de son chemin, car il vous aurait renverse, rien que pour le plaisir de vous voir par terre et de danser la gigue autour de vous. En realite, de tous les ouvriers de la fabrique, il etait le plus fort, le meilleur, le plus agile et le plus endurant. Et, comme il le savait tres bien, il supportait assez mal que Pierken, par exemple, qu'il considerait comme un feignant, prit de ces airs de superiorite intellectuelle et se posat un peu en chef spirituel de l'equipe grace a ces blagues qu'il cueillait dans son petit canard. Leo etait l'homme dont on avait toujours besoin quand il s'agissait d'une besogne exigeant une grande celerite et une force physique peu ordinaire. Dans ces cas-la, d'ordinaire, on lui demandait son aide comme une faveur, et rarement en vain, car il etait fier de sa force et de son adresse. Si le hasard voulait qu'il fut dans une de ses heures renfrognees, il acquiescait d'un simple signe de tete sans prononcer un mot; mais s'il etait dans une de ses heures folles, il repondait par une sorte de cri effroyable, un "oui" qui se decomposait en "Oooo ... uuuuu ... iiiii ...", un long rugissement rauque et tellement sonore qu'il dominait entierement le vacarme effrene des pilons et, a travers le jardin, allait retentir jusque dans la maison: M. de Beule en sursautait ses registres et parfois accourait avec effarement demander a la fabrique quel malheur etait arrive. Les hurlements sauvages et sans motif mettaient le patron hors de lui; mais au moment ou il arrivait en trombe, c'etait generalement fini; et il devait se contenter de vagues menaces contre ceux qui se conduisaient comme des betes fauves et meriteraient d'etre enfermes dans une cage, ou une maison d'alienes. M. de Beule et son fils,--surtout son fils,--n'aimaient pas du tout Leo, qu'ils consideraient comme une brute dangereuse. Mais ils se seraient bien gardes de le renvoyer: il faisait l'ouvrage de deux! Apres Leo, Poeteken. Il etait bon que le delicat Poeteken eut sa place a cote du vigoureux Leo, car l'aide du fort suppleait bien des fois a l'insuffisance du faible. Poeteken etait tres petit, tres noir, tres maigre. On eut dit un gnome, et chaque fois il lui fallait se dresser sur la pointe des pieds pour atteindre le cable de son pilon. Tout de meme, il etait plus resistant qu'on aurait pense a premiere vue. Il etait bien proportionne, sous un tout petit format, mais sans tares apparentes et il faisait son travail comme les autres. C'etait un petit homme silencieux, tres renferme, avec de grands yeux pensifs. La plupart du temps il ne disait rien, mais parfois il etait bien oblige de sourire malgre lui aux farces de Leo et des copains; et alors son petit visage s'animait soudain d'une vie intense, et ses yeux brillaient d'une passion ardente. Cette passion etait reellement en lui, profonde et cachee. Poeteken, le nabot, le gosse, le petit bout d'homme etait serieusement epris d'une des ouvrieres de la fabrique: Zulma, surnommee "La Blanche", la pauvre albinos, blanche de cheveux, blanche de sourcils, blanche de tout, celle que Bruun, le chauffeur, s'efforcait de "chauffer". Les autres ouvriers s'egayaient follement de ces surprenantes amours. Ils ne rataient jamais une occasion de s'en amuser; les enfants, disaient-ils, s'il en naissait d'une telle union, seraient mouchetes, blanc et noir, comme des chiots. Poeteken souriait, laissait dire, ne repondait rien a ces allusions d'ailleurs sans mechancete. Seul, Bruun, mauvais, ne supportait pas les familiarites de Poeteken a l'egard de "La Blanche". D'une jalousie feroce, il les epiait sans cesse: lorsqu'ils se trouvaient a proximite l'un de l'autre, on le voyait guetter par des trous de serrure et des fentes de porte, en poussant de sourdes exclamations: "Comment est-il possible, une si belle femme avec ce mal foutu!" A cote de Poeteken se trouvait Free, bon geant aux epaules carrees, a la poitrine fortement bombee. Avec son apparence herculeenne, il etait en realite d'une sante plutot chancelante, car il souffrait beaucoup de l'asthme. On le voyait parfois haleter a son etabli, comme un poisson hors de l'eau. Cela durait souvent des jours entiers, ou il faisait triste figure. Mais, la crise passee, il semblait renaitre a la vie; et alors il n'y avait pas d'homme plus amusant, plus spirituel dans toute l'equipe. Surtout avec les femmes il etait drole. Non pas qu'il leur fit la cour le moindrement; mais il savait dire, d'un air tranquille et souriant, des choses d'un cynisme effarant, qui empourpraient le visage des ouvrieres, pendant que les hommes se tordaient de rire. En general les femmes le haissaient. Elles ne l'appelaient jamais autrement que "le grand voyou" et ne se genaient pas pour lui jeter ce nom a la face. Alors Free souriait calmement dans sa barbe rugueuse et, d'un seul mot bien tape, les faisait fuir comme si c'eut ete le diable. Et chaque fois que Sefietje apparaissait, matin et soir, avec la bouteille de genievre, c'etait toute une scene: Free, grand amateur d'alcool, ne pouvait neanmoins s'empecher de lutiner la vieille fille, qui, regulierement, essayait de se venger en ne remplissant pas son verre jusqu'au bord. Free faisait semblant de ne rien voir, mais ne touchait pas a sa goutte. --Allons, grand voyou, buvez, je n'ai pas de temps a perdre, grommelait Sefietje. --Est-ce qu'il est deja plein? s'ecriait Free en faisant l'etonne. Il se baissait, regardait le verre avec la plus grande attention; et alors c'etait la plaisanterie habituelle: --Sefietje, ma fille, faut pas te gener. Ca m'est egal qu'il n'y ait rien au fond du verre, mais soigne le dessus, hein ... Remplis-le bien en haut, ca me suffit. Les ouvriers se tordaient; et, malgre sa mauvaise volonte evidente, Sefietje etait bien forcee de remplir le verre jusqu'au bord avant que Free consentit a y poser les levres. --C'est bon, Free? ricanaient les hommes. --Comme du sucre! repondait Free en rendant le verre vide a la servante avec un claquement des levres. Avec Free voisinait Fikandouss-Fikandouss. Quand et pourquoi on lui avait donne ce sobriquet, nul ne savait. De son vrai nom il s'appelait Feelken, mais tout le monde disait Fikandouss-Fikandouss; et lui-meme aimait a repeter le mot et a l'appliquer, non seulement a sa propre personne, mais a un tas de choses qui n'avaient rien a voir avec lui. Si, par exemple, il voyait Poeteken dans un coin en conversation avec "La Blanche", il criait "Fikandouss-Fikandouss". A l'entree de Sefietje avec sa bouteille, matin et soir, c'etait "Fikandouss-Fikandouss". Tout etait "Fikandouss", et Fikandouss lui-meme s'amusait enormement de ce mot qui ne voulait rien dire et qui disait tout, parce qu'il etait applicable a tout et a chacun. En presence d'un etranger, qui par hasard lui en demandait le sens, sa joie etait au comble; il etait secoue d'une veritable crise de rire. Aux yeux des autres il passait pour legerement maboul. Il lui arrivait de chanter a tue-tete, pendant des heures, en plein vacarme des pilons. A d'autres moments, il se renfermait dans un mutisme maussade, un peu comme Leo. Il semblait alors porter le poids de graves soucis; et parfois il pleurait, sans qu'il fut rien arrive et sans que personne comprit pourquoi. Si on lui en demandait la raison, si on insistait, il pretendait souffrir de violents maux de tete. Certaines fois, comme Free, il avalait sa goutte avec delice en disant que ca passait comme du sucre; d'autres jours il la refusait obstinement, et la passait a Free, qui le benissait pour ce bienfait et lui promettait des jouissances divines dans un monde meilleur. Personne ne comprenait tres bien le fond du caractere de Fikandouss. Il etait etrange et deconcertant. Par exemple, dans son attitude vis-a-vis des femmes, il vous deroutait absolument. Ou bien il ne les regardait meme pas, ou il se precipitait sur elles, comme pour les violenter. C'etait pure bouffonnerie, d'ailleurs. Il recevait une gifle et se sauvait, avec un rire, disant que c'etait "Fikandouss-Fikandouss". Et, enfin, dernier de la longue rangee, se tenait Ollewaert, le petit bossu. Court sur pattes, il portait toujours un pantalon trop long et trop large, qui lui retombait sur les pieds. Sa bosse s'avancait presque en pointe, et son visage presentait comme une autre bosse en reduction: l'enorme chique de tabac eternellement pressee contre l'une ou l'autre de ses joues. Les bossus sont mechants, dit-on couramment; mais il n'etait pas mechant du tout; bien au contraire, la bonte meme. Quoi qu'on lui fit, il ne se fachait jamais. C'etait une manie habituelle chez ses camarades, en passant de lui tapoter sa bosse; une autre taquinerie, de presser du doigt la joue a la chique, pour que le jus de tabac lui coulat sur le menton. Il ne s'en fachait pas. Jamais il ne se fachait. Il vous regardait en souriant, comme pour dire: "Allez-y, si ca vous amuse; moi, ca m'est egal." Il n'avait qu'un vice: il buvait trop. "Il se noierait dans le genievre; il est encore pis que Free!" disaient les autres. Et, en effet, Ollewaert etait fou d'alcool et pret a toutes les bassesses pour en avoir. Non seulement il troquait regulierement sa tartine de quatre heures contre la goutte de six heures d'un des autres ouvriers (il appelait ca "avaler une tartine de goutte"), mais il acceptait parfois des paris crapuleux pour gagner un petit verre de rabiot. Par exemple, M. Triphon avait un petit chien noir plein de puces, qui suivait son maitre a la fabrique et s'attardait parfois dans la "fosse aux huiliers", ou il recoltait quelques bribes. Les ouvriers, en jouant avec le chien, lui grattaient le poil du devant et du dos. Ils attrapaient quelques puces et disaient a Ollewaert: --Ollewaert, je te donne ma goutte si je peux y mettre trois puces de Kaboul. --Donne! repondait Ollewaert sans hesiter. Les trois animaux plonges dans le verre, Ollewaert le vidait d'un trait, sans sourciller. L'equipe partait d'un rire formidable en se tapant les cuisses. Ces exces d'alcool lui etaient d'ailleurs fatals. Periodiquement, Ollewaert etait pris de crises d'epilepsie. D'un coup brusque parfois, sans que rien trahit l'approche de la crise, il s'effondrait a son etabli en des convulsions terribles. Ses yeux se revulsaient; ses machoires serrees pressaient le jus de chique qui lui coulait des levres en une mousse brunatre; ses poings tremblants se crispaient. On lui aspergeait le visage d'eau froide; on lui desserrait de force, souvent avec une lame de fer, les mains et les machoires; et, generalement, au bout de quelques minutes, il se relevait et reprenait son travail, un peu pale encore et fremissant, avec des yeux inquiets et fuyants. Bientot il n'y paraissait plus; apres s'etre secoue comme un chien qui sort de l'eau, il se calait la joue d'une nouvelle chique, puis s'absorbait dans son travail. Pendant le reste du jour, alors, il restait d'ordinaire un peu taciturne et comme mate. Ainsi s'alignait, dans la penombre et le vacarme, la lourde equipe des presses, avec les elements divers qui la composaient. C'etait un petit monde a part dans la fabrique; une sorte de republique avec ses lois et ses usages propres ou, malgre les sympathies et les antipathies personnelles, regnait un esprit de solidarite professionnelle qui pouvait prendre a l'occasion un caractere presque hostile a l'egard des autres ouvriers. Par exemple, les "huiliers" n'etaient pas toujours fort aimables envers Pee, le meunier, que l'on voyait occupe a l'autre bout de l'atelier, aupres de ses meules grincantes. Un peu jaloux de lui, ils ne supportaient pas tres bien cette espece de pierrot sec, qui etait tout blanc de farine, alors qu'eux luisaient de graisse et d'huile. Ressentiment analogue a l'egard des deux charretiers, qui venaient la deposer ou prendre leur chargement. Mais ils en voulaient surtout a Bruun, le chauffeur, et a Miel et Siesken, les deux aides aux meules verticales, qu'ils appelaient les "cabris". Pour eux, Bruun etait tout simplement un flemmard. Ils avaient la conviction intime qu'il n'en fichait pas une secousse, parce que, au fond, il n'avait rien a faire. Une machine a vapeur, voyons, ca travaillait tout seul: son unique besogne consistait a ne pas laisser s'eteindre le foyer; et pour le reste il pouvait flaner, espionner, poursuivre "La Blanche" de ses assiduites degoutantes. On ne se genait pas, a l'occasion, pour lui clouer le bec en lui disant son fait, ce qui donnait alors lieu a des scenes violentes. Bleme de rage concentree, Bruun se defendait, essayait de leur faire comprendre quel savoir, quelle responsabilite signifiait la conduite d'une machine a vapeur. Mais ils lui riaient au nez; et ils le defiaient de prendre leur place a l'une des presses et de fabriquer un tourteau de colza ou de lin presentable. Pee quittait ses moulins a farine pour se meler a la dispute; et, a leur tour, arrivaient les "cabris" demander en ricanant aux "huiliers" s'ils seraient capables de les remplacer au gros travail des meules a broyer. Siesken, l'aine des deux "cabris", etait le plus vindicatif, avec sa drole de face poupine a barbe blonde et ses yeux tres bleus, qui luisaient d'un eclat froid de porcelaine. D'une rare insolence, la discussion avec lui degenerait tres vite en rixe, ce qui tournait presque toujours au desavantage de Siesken, qui n'etait guere de taille a se mesurer avec des bougres comme Berzeel, Free ou Leo. Avec Miel, le second "cabri", on s'y prenait d'une autre facon. Miel etait le fils de Bruun et, par cela seul, deja antipathique a presque tout le monde; mais, en outre, il etait begue et d'une stupidite telle qu'il etait presque impossible de ne pas se payer sa tete. Quelque chose d'enorme, d'incroyable, cette stupidite de Miel. Rien qu'a le regarder, on eclatait de rire. Il avait un doigt de front sous une calotte de cheveux drus, et deux petits yeux idiots, trop rapproches du nez, ce qui donnait l'impression constante qu'il louchait. On pouvait lui faire avaler les bourdes les plus invraisemblables; mais lui-meme parlait tres peu, probablement parce que la fonction cerebrale chez lui etait reduite a sa plus simple expression. Une des blagues courantes consistait a lui parler du temps qu'il etait au service militaire. Jamais il n'avait pu dire au juste a quelle arme il appartenait, ni dans quelle ville il avait ete en garnison. On lui faisait subir un petit interrogatoire: --Dis donc, Miel, a quel regiment etais-tu? --Ah ... aah ... dans ... l'infanterie, sais-tu...., begayait Miel, toujours candide et sans malice. --Oui, mais ... dans quel pays, Miel? --Ah ... aah ... ca etait loin d'ici, sais-tu.... --Et quelle langue est-ce qu'on parlait la-bas, Miel? --Ah ... aah ... ca je ne comprenais pas, sais-tu.... Un silence. On lui jetait des coups d'oeil en ricanant. Alors, l'un ou l'autre, generalement Leo ou Free, s'approchait de lui, le regardait bien en face et brusquement lui lachait en plein visage: "Espece de veau!" Interloque, Miel se reculait; et, apres vingt repetitions de la meme farce, ne comprenant pas encore qu'on se payait sa tete, il repondait: --Ah ... aah ... pourquoi me le demandez-vous donc? III A l'autre bout de la fabrique, assez loin de la "fosse aux hommes" et separe par une cour interieure, se trouvait, dans un batiment a part, l'atelier des femmes. Elles etaient six et, du matin au soir, ne faisaient autre chose que coudre et reparer des sacs. Natse etait la plus agee. Elle devait etre tres tres vieille, mais nul ne connaissait exactement son age, qu'elle-meme ignorait. On avait commis une erreur, a l'etat civil du village, a "l'epoque francaise". Elle avait eu une soeur, plus jeune ou plus agee qu'elle (Natse ne savait pas au juste), morte en bas-age, et qui portait le meme prenom. D'ou confusion et erreur. Jamais on ne put savoir avec certitude si Natse etait portee comme morte ou comme vivante sur les registres. N'importe, la Natse vivante devait avoir ete bien belle dans sa jeunesse. Aujourd'hui encore, malgre son grand age, elle avait conserve des traits d'une finesse et d'une purete remarquables, a peine ravages par les profondes rides des annees. Le nez avait garde une ligne tout a fait gracieuse, les sourcils s'arquaient sans defaillance, et les dents etaient restees absolument intactes. Natse repetait avec complaisance qu'elle n'avait jamais su ce qu'etait le mal de dents. Mais le corps etait tout ratatine. La, les annees de dur travail avaient accompli leur oeuvre. Tant que Natse demeurait assise on ne s'en apercevait guere, mais des qu'elle se mettait debout et commencait a marcher, on eut dit d'un bateau qui penche et louvoie. Ses compagnes, les jeunes surtout, s'en moquaient parfois, ce dont Natse etait tres vexee. "Lorsque vous aurez mon age, vous aussi marcherez de travers", bougonnait-elle. Mais aussitot qu'elle entamait ce chapitre, les autres l'agacaient de plus belle. L'incertitude de Natse touchant son age offrait matiere aux plaisanteries, qui allaient leur train: --Mais enfin, Natse, quel age as-tu au juste? demandaient-elles en ricanant. --L'age que le bon Dieu m'a donne, repondait Natse d'un air pince et peremptoire. Certains jours, les autres s'en tenaient la. Parfois, au contraire, elles s'amusaient a la pousser: --Oui ... l'age que le bon Dieu t'a donne...; tout ca c'est bel et bien, Natse; mais n'est-ce pas a ta soeur plutot? En somme, tu ne sais pas au juste si tu es vivante ou morte! --Vous etes des chipies! grondait Natse; outree. Et elle fondait en larmes. Elle pleurait beaucoup, pour la moindre chose et, souvent, sans raison aucune. Elle pleurait parce que la vie pour elle etait si dure; elle pleurait parce qu'elle etait si pauvre; elle pleurait parce qu'elle etait si vieille, et aussi parce qu'elle ne savait pas au juste a quel point elle etait vieille. C'etait stupide et odieux, de la part des autres, de pretendre qu'elle ne pouvait pas savoir si elle etait vivante ou morte; elles ne le disaient que pour la tourmenter, elle le comprenait fort bien; et, pourtant, cette sotte idee la chagrinait, l'obsedait, la rendait parfois tres malheureuse. Elle habitait seule avec son vieux frere infirme dans une toute petite bicoque que lui louait M. de Beule; en dehors de son travail a la fabrique, elle avait encore a s'occuper de lui. C'etait bien dur. C'etait presque au-dessus de ses forces. Elle le faisait neanmoins, tant bien que mal, pour ne pas l'abandonner a des etrangers, et surtout ne pas devoir l'envoyer a l'hospice des vieillards, qui etait l'epouvante de toute leur vie. Apres Natse venait Mietje Compostello. Sa lointaine origine espagnole se trahissait dans toute son apparence. Elle avait la peau bistree, les cheveux noirs, les sourcils epais et des yeux comme du velours. De tres vieilles personnes, qui avaient connu sa grand-mere, affirmaient que celle-ci etait noire comme une Mauresque. Mietje avait une voix sourde et caverneuse et parlait toujours tres lentement, comme si les mots ne s'echappaient qu'avec effort de ses levres bleuatres. Ce qu'elle disait d'ailleurs etait rarement enjoue ou frivole. Mietje etait une nature chagrine et pessimiste qui predisait souvent des calamites pretes a fondre sur ce monde perverti. Elle etait tres devote, d'une intolerance presque fanatique et parlait volontiers du Petit Homme de La-Haut, qui ne manquerait pas de chatier les pecheurs et les pecheresses. Mietje eut ete bien surprise et indignee si quelqu'un lui avait dit qu'il etait profane de parler aussi familierement du bon Dieu. Dans sa pensee, elle vulgarisait l'image du Seigneur, uniquement pour le rendre plus visible et, pour ainsi dire, palpable. Mietje etait agee de soixante ans et n'avait jamais songe a se marier. Et elle aussi, comme Natse, habitait avec son frere, qui etait garcon de ferme; et le meme effroi de l'avenir, qui torturait Natse, les hantait: l'hospice des vieillards! Il y avait ensuite Lotje, personne ronde comme un tonnelet et dodue comme une pelote. A la voir pour la premiere fois on eut certainement cru qu'elle devait trop bien manger et boire. Luxe interdit, helas! a Lotje, la pauvre! Son embonpoint etait maladif. Tout, chez elle, tournait en graisse, une graisse adipeuse et malsaine. Elle etait agreable de visage, avec ses yeux expressifs et sa bouche souriante. Sourire auquel, par malheur, il manquait des dents: souvenir des coups qu'elle avait recus de son pere, lorsque, a peine agee de dix-huit ans, elle s'etait laissee seduire par un galant. Un enfant lui etait ne, et, depuis lors, Lotje avait vecu pour ainsi dire en marge de la vie normale. Elle n'avait cesse de sentir peser sur elle cette faute premiere et unique, et il lui en resta a jamais un obscur fremissement de honte; en toute chose elle devint humble et discrete, se contentant d'un tout petit peu de joie et de bonheur, qu'elle ne parvenait pas toujours a s'assurer. Elle vivait avec sa vieille mere et sa fillette et a elles trois, avaient bien de la peine a joindre les deux bouts. Apres Lotje, Zulma, "La Blanche". Elle avait une jolie taille, mais, pour le reste, offrait la laideur navrante d'une desheritee: petits yeux chassieux et rougeatres, cheveux blancs, sourcils blancs, cils blancs, teint blanchatre sans couleur. D'un caractere craintif et timide, il semblait y avoir dans son etre intime des abimes de melancolie. Elle parlait peu et riait rarement, comme pour eloigner d'elle toute attention. Les hommes lui causaient une peur extreme et tout le monde avait ete ebahi le jour ou l'on avait appris ses relations avec Poeteken. Peut-etre se croyait-elle plus en surete aupres du faible Poeteken. Un avorton comme lui serait moins moqueur que les grands et les forts. Peut-etre aussi etait-ce la force du contraste: l'attrait irresistible de tout ce blanc pour tout ce noir. On en jasait dans la fabrique et elle en etait toute bouleversee. Elle evitait autant que possible le contact des autres hommes; et pour Bruun, le chauffeur, qui la harcelait sans cesse de ses propositions ignobles, elle eprouvait une aversion et une terreur indicibles. En plus du ravaudage des sacs sa besogne consistait a garnir et allumer les lampes a petrole et a faire le lit au-dessus de l'ecurie, ou couchait a tour de role un des charretiers. Trente ans et orpheline. Elle habitait en pension chez des bigotes, deux petites vieilles qui tenaient une mechante boutique de mercerie et bonbons, dans une ruelle du village. A cote de "La Blanche" etait assise Sidonie. C'etait la beaute de la fabrique. Elle avait vingt ans, des joues vermeilles, d'admirables cheveux chatains et des yeux a la fois tres doux et pleins de vie. Cette beaute et cette fraicheur etonnaient comme un miracle dans l'oppressante claustration de la fabrique. On eut dit une belle fleur saine dans une sombre cave. M. de Beule avait longtemps hesite avant de l'accepter a l'usine. "C'est une petite demoiselle", avait-il dit avec mauvaise humeur a sa femme, lorsque la jeune fille etait venue se presenter. Mais Sidonie possedait l'appui d'une amie de Mme de Beule et cette circonstance avait a la fin, non sans peine, fait pencher la balance en sa faveur. Sidonie, en effet, faisait l'impression d'une personne elegante au milieu de ces femmes fletries par le labeur. Elle y apparaissait comme un objet de luxe, une jolie chose depaysee. Les autres la jalousaient un peu. Elles en voulaient a sa jeunesse, a sa fraicheur, a ce soupcon de coquetterie, dont elle aimait a se parer. Elle ne portait jamais l'accoutrement terreux et sale de toutes les autres; dans sa mise, il y avait toujours un rien qui la distinguait: un bout de ruban, un noeud, une couleur, qui mettait une note vivante, qui souriait. Cela offusquait les autres. Elles l'excluaient parfois de leurs confidences, avaient pour elle de vagues secrets, a mots couverts parlaient d'histoires, sans qu'elle fut au courant. Elles la traitaient a part, sans hostilite formelle, mais aussi sans amenite; et les hommes, qui la detestaient franchement, sans doute parce qu'ils n'avaient aucun succes aupres d'elle, parfois l'appelaient "madame", en ricanant. Madame...! Il y avait encore une autre raison a ce titre qu'ils lui donnaient; et c'etait surtout cette raison-la qui excitait la colere sourde, la jalousie et le mepris des autres femmes. C'etait a cause de M. Triphon, le fils de M. de Beule ... Chaque jour, M. Triphon, ainsi que son pere, faisait des rondes dans la fabrique, pour controler l'ouvrage, et ne manquait jamais d'aller jusqu'a "la fosse aux femmes", comme les ouvriers designaient la partie de l'usine ou elles travaillaient. Que M. Triphon y allat, c'etait tout naturel et les ouvriers n'y trouvaient rien a redire. Mais que diable avait-il a rester si longtemps, chaque jour, dans la "fosse aux femmes?" Pourquoi s'y attardait-il ainsi a bavarder, fumer des pipes et faire executer des tours a son petit chien? Jadis on l'y voyait a peine et il y demeurait tout juste le temps de dire bonjour et de voir que tout le monde y etait au travail. Depuis la venue de Sidonie, tout avait brusquement change. Et les autres ouvrieres comprenaient fort bien qu'il s'y eternisait uniquement a cause de Sidonie et elles en parlaient entre elles, avec de grands yeux curieux et allumes, des que Sidonie avait le dos tourne. Par les femmes, les hommes a leur tour etaient mis au courant; et ainsi toute la fabrique en etait pleine, comme d'un evenement formidable, gros de consequences passionnantes. Sidonie ne disait rien, mais elle voyait et sentait bien ce qui se manigancait autour d'elle. Ses jolies levres rouges etaient closes sur son secret et parfois un sourire de felicite rayonnait dans ses yeux. Elle regardait a peine M. Triphon pendant qu'il etait la; tres effacee, elle faisait semblant de ne pas comprendre que tout ce qu'il disait et inventait etait uniquement pour elle. Seulement lorsqu'il partait elle levait un instant les yeux vers lui; et ce seul regard silencieux disait tout: tout ce qu'elle aurait voulu et n'osait dire. Elle habitait aupres de ses parents, avec son frere et deux jeunes soeurs, dans une jolie petite maison aux volets verts et au toit de chaume, sise un peu a l'ecart du village. Son pere etait jardinier de son etat et il y avait toujours de belles fleurs le long du mur, sous les fenetres a petits carreaux vert bouteille, qui semblaient sourire. Et, a cote de Sidonie, enfin, se trouvait la plus jeune de toute l'equipe: Victorine Ollewaert, la fille du petit bossu, de la "fosse aux huiliers". Dix-huit printemps, joues rouges et rebondies, qui faisaient penser a une pomme bien mure au mois de septembre. Ses yeux luisaient et, sans cesse, elle souriait de ses levres vermeilles et humides. On eut dit que de continuelles bouffees de chaleur lui montaient a la tete et qu'elle assistait perpetuellement a des spectacles genants. Au moindre pretexte, ses joues s'empourpraient jusqu'aux yeux. Il suffisait qu'un homme lui adressat la parole, a propos de rien, pour qu'on lui vit la face en feu. Et les ouvriers, prompts a decouvrir cette particularite, s'en amusaient follement: --Ah! bonjour, Victorine! Beau temps, hein? disaient-ils en riant. --Comme vous dites! repondait Victorine en se sauvant, le rouge au front. Les hommes rigolaient, la rappelaient: --He!... Victorine! --Et bien, quoi? faisait-elle en se retournant avec une colere feinte. --Quelle heure peut-il etre, Victorine? --Regardez au cadran de l'eglise, si vous voulez savoir l'heure! jetait Victorine, cramoisie. Les hommes se tordaient de rire. Mais, ce qu'il y avait de plus curieux, c'est qu'a se laisser dire quelque chose qui eut ete reellement de nature a faire rougir une jeune fille, Victorine restait tres calme et ne rougissait pas du tout. "Vraiment!... vraiment!..." disait-elle alors en faisant l'etonnee; et, s'ils insistaient un peu fort, elle leur servait une reponse, qui leur clouait proprement le bec. Seulement, lorsqu'on parlait devant elle de Pierken, "l'huilier", elle ne savait plus ou tourner la tete. Dans la fabrique on la disait amoureuse de Pierken, qui acceptait cet hommage sans trop s'en emouvoir. On les voyait parfois ensemble, en conversation assez intime; mais Pierken avait toujours l'air si serieux et preoccupe, que l'on se demandait quel attrait il pouvait bien trouver dans la frivole compagnie de cette petite sotte. Aussi l'attrait des contrastes, peut-etre, comme chez Poeteken et "La Blanche". Victorine demeurait avec ses parents dans une des plus miserables masures d'une obscure et infecte ruelle; chaque matin elle venait a la fabrique avec son pere et s'en retournait le soir avec lui. IV Elles etaient donc la, toutes les six, assises dans une salle basse aux noires solives, dans le jour vague de deux fenetres aux petits carreaux enchasses de plomb, qui donnaient sur la cour interieure de la fabrique. Les murs etaient grisatres et les sacs qu'elles cousaient ou reparaient, avaient la couleur terreuse d'un tas de haillons. Elles jabotaient fort en travaillant, se racontaient les histoires et les cancans du village. Parfois elles chantaient en choeur, sur un ton nasillard et lent, de melancoliques melopees flamandes. D'autres fois, elles recitaient des prieres, des _Pater_ et des _Ave_ avec des voix blanches et monotones, qui faisaient penser aux litanies que l'on debite au chevet des moribonds. La voix grave et caverneuse de Mietje Compostello dominait alors les autres, comme si elle eut fait la narration vecue des sombres cataclysmes qu'elle se plaisait a predire. Par les petits carreaux ternes passait un peu de la vie de l'usine: les charretiers qui allaient et venaient, leurs camions lourdement charges; les paysans, avec leurs carrioles et leurs brouettes, qui venaient prendre des tourteaux ou de la farine. L'ete, il faisait frais dans leur "fosse", car le soleil n'y donnait guere que deux a trois heures par jour; mais l'hiver on y gelait. Les fleurs blanches du givre y couvraient les vitres toute la journee; rien de la vie du dehors n'y penetrait plus et toutes avaient les pieds sur des "potes" en terre cuite, dont elles secouaient de temps en temps la cendre et attisaient la braise. L'apparition de Sefietje avec sa bouteille, vers dix heures, etait un instant de delicieux reconfort. Jeunes ou vieilles, toutes vidaient avec joie le verre d'alcool; et cela les ranimait. Elles faisaient un bout de causette avec Sefietje, qui avait bien le temps alors et s'asseyait volontiers sur une chaise, bouteille et petit verre en main. On parlait des autres ouvriers, surtout de ceux de la "fosse aux huiliers", qui etaient encore plus mauvais sujets que tous les autres. Sefietje detestait les hommes, tous les hommes. Elle etait hostile a l'amour, a l'union des sexes sous n'importe quelle forme, meme au mariage legal et beni par l'Eglise. A coups d'insinuations plus ou moins voilees, elle deblaterait contre tout ce qui se passait a la fabrique. Infailliblement tous ces menages finiraient mal, predisait-elle, par inconduite et abus du genievre. Elle ne pouvait admettre que M. de Beule gardat dans son usine des ivrognes inveteres comme Berzeel et ce voyou de Free; elle n'epargnait pas Ollewaert, le petit bossu, en presence de sa fille Victorine. Pierken lui-meme ne lui disait rien qui vaille; il faisait bien semblant de ne pas s'interesser aux femmes, mais au fond c'etait un suborneur sournois; et elle prevenait formellement "la Blanche" d'avoir a se mefier des assiduites de Poeteken: ce petit bout d'homme serait fort capable d'embobiner une femme. Et, meme a l'egard de M. Triphon, elle ne se genait pas pour dire son opinion; en des allusions transparentes a son attitude envers Sidonie, elle enoncait comme une maxime absolue, que des relations entre gens d'une condition sociale trop differente, ne pouvaient amener que malheurs et larmes. Les vieilles, c'est-a-dire Natse, Mietje Compostello, et meme Lotje, trouvaient que Sefietje avait bien raison. Les jeunes, au contraire, riaient un peu, mais ne se sentaient pas tout a fait a l'aise. Elles aimaient bien voir venir Sefietje a cause de la petite goutte; mais elles etaient bien contentes aussi quand elle repartait, pour ne plus entendre toutes ces insinuations malignes et ces propheties de malheur. Du reste, qu'est-ce que Sefietje pouvait bien y entendre, a ces choses-la! A la voir, laide, maigre, fletrie, sans hanches ni poitrine, on eut dit qu'elle n'avait jamais ete jeune. Les hommes s'en moquaient en disant qu'elle avait deux dos: un par devant et un par derriere. Quelques-uns meme avaient trouve cette definition de la partie avant: "deux petits pois sur une planche". Et, pourtant, jadis Sefietje n'avait pas ete absolument indifferente au charme masculin: elle avait meme ete fiancee. Une qui la connaissait bien, cette histoire-la, c'etait Natse, car c'etait chez elle que les rendez-vous avaient eu lieu. Oh! ces rencontres de Bruteyn et de Sefietje, il fallait les entendre conter par Natse! La vieille en levait encore les bras au ciel, lorsqu'elle en parlait. Bruteyn habitait assez loin et ne pouvait venir que rarement voir sa promise. Il arrivait vers les trois heures et, d'ordinaire, Sefietje se trouvait deja chez Natse a l'attendre. Il entrait lentement, la pipe a la bouche, la casquette sur l'oreille, en se balancant sur ses jambes un peu torses. Ils se saluaient sans meme se donner la main: "bonjour Alois, bonjour Sophie"; et, ma foi, c'etait la a peu pres tout ce qu'ils se disaient. Chaque fois, Natse leur offrait sa salle pour qu'ils pussent causer a l'aise, mais Sefietje ne voulait rien savoir et refusait obstinement. Raide et plate comme une limande, les joues en feu, elle restait la sur une chaise a cote de lui; et sitot qu'il essayait seulement de lui toucher la main, elle se retirait hargneuse en grommelant: "Tiens-toi donc convenablement!" Le brave homme,--car c'etait un tres brave homme, affirmait Natse,--avait supporte cela tout un temps, jusqu'au jour ou, brusquement, il en eut assez et ne revint plus. Alors, Sefietje avait langui et souffert, indiciblement. Elle avait tout mis en oeuvre pour le faire revenir; elle avait gemi, pleure, supplie, mais en vain. Bruteyn en avait assez et ne s'y laissait plus prendre. De ce jour datait, selon Natse, la haine feroce, irreconciliable, que Sefietje avait vouee aux males et a l'amour. Les autres ouvrieres, surtout les jeunes, raffolaient de ces histoires. Jamais elles n'en etaient rassasiees et elles suppliaient Natse d'en raconter plus long. Mais Natse se mefiait; elle craignait que cela ne vint aux oreilles de Sefietje et que celle-ci par vengeance ne la fit renvoyer de l'usine. Ou irait-elle alors? A l'hospice des vieillards, la terreur de toute sa vie.... Ainsi se passaient les longues journees de labeur, ou les seules distractions etaient le repas de midi chez elles, et la tartine a quatre heures avec la goutte du soir a la fabrique. Parfois, lorsqu'un rayon de soleil entrait par les petites fenetres, elles se remettaient toutes a chanter. On eut dit des oiseaux, brusquement reveilles dans leur cage lugubre. Si un nuage cachait le soleil, les chants s'attenuaient et se mouraient et la resignation melancolique de leur vie incolore retombait lourdement sur elles. Les jeunes avaient souri un instant, comme des fleurs epanouies a l'air vivifiant; et puis l'ombre grise et morne venait fletrir leur jeunesse sans espoir. Une joyeuse demi-heure, en ete, quand il faisait beau, c'etait la collation a quatre heures. Alors elles venaient s'asseoir dans la cour interieure de la fabrique, alignees contre le mur, a la suite des hommes, eux aussi en train de faire dinette en plein air, a la file. Il y avait bien en elles, chaque fois, une hesitation, une sorte de lutte interieure, parce qu'elles n'aimaient pas la presence genante de tous ces hommes; mais d'ordinaire elles se risquaient pourtant, parce qu'il faisait trop chaud et trop beau pour rester dans leur "fosse", lorsqu'on pouvait sortir. Accroupis la, tous, hommes et femmes, leur pain noir et leur gamelle de cafe froid sur les genoux, pouvaient, par-dessus le mur de cloture, apercevoir la cime des arbres fruitiers dans le verger du voisin, ou il y avait aussi une forge. Les pommes mures gonflaient leurs joues rouges entre les feuillages jaunissants; les poires pendaient aux branches comme de lourdes pendeloques d'or. Les hommes contaient des farces grivoises, scandees par le chant des marteaux sur l'enclume dans la forge; et, sur la haute tour de l'eglise, sous le beau ciel bleu, ils voyaient les aiguilles dorees du cadran ramper lentement vers la demie, l'heure ou il faudrait se lever et rentrer dans le tapage et la noirceur des ateliers. C'etait si bon, ces trente minutes dehors. Ca valait des heures, vous semblait-il. Ca vous consolait du dur labeur passe, vous reconfortait pour le dur labeur a venir. Parfois, pendant qu'ils etaient la, le forgeron et son aide faisaient une apparition dans la cour, rapportant telle ou telle piece reparee; et souvent, de sous leur tablier de cuir, noir et luisant comme du metal terni, ils sortaient quelques-uns de ces beaux fruits murs que les ouvriers voyaient avec des yeux de convoitise pendre aux branches, de l'autre cote du mur. Alors c'etait une joie! Les jeunes filles y mordaient a belles dents, avec des yeux brillants et un murmure jouisseur; et les papas mettaient les leurs en poche pour les petiots a la maison. Le forgeron etait un homme amusant. Il se nommait Justin. C'etait un grand conteur d'anecdotes, mais qui mettait tant d'exageration dans ses histoires, qu'on ne l'appelait jamais autrement que Justin-la-Craque. Surtout lorsqu'il avait quelques petits verres dans le nez--ce qui arrivait a peu pres tous les jours,--il devenait d'une fantaisie extraordinaire. Mais alors il etait aussi fort irascible; et, quand on se moquait trop ouvertement de lui et des mensonges flagrants qu'il debitait, il se fachait tout rouge. Il trepignait de colere et grincait des dents; mais tout ca, c'etait pour la frime: et lorsqu'on persistait a se ficher de lui, il partait dans un acces de rage simulee et s'en allait debiter ses bourdes ailleurs. En dehors de son etat de forgeron, il etait chantre a l'eglise et faisait partie de la societe chorale du village. Il etait tres fier de cette derniere qualite et donnait volontiers un echantillon de son talent, surtout quand il etait emeche. Son air favori, son triomphe, c'etait _l'O Pepita_. Une chose ahurissante, cet _O Pepita_! Un choeur sans autres paroles que ces seuls mots, repetes sur tous les tons imaginables: "O Pepita ... O Pepita ... O Pepita!..." Justin y faisait la partie du baryton, mais il etait aussi capable de remplacer le tenor ou la basse. Il s'avancait vers vous, s'arretait, roide et immobile, vous regardait bien en face, de ses yeux vitreux d'alcoolique; et lentement il commencait sur un ton tres bas, tres assourdi: --Oooooooooooo.... Sa voix s'enflait, barytonnait; sa bouche s'ouvrait plus large et il entonnait: --Peee ... pepepe ... pepeeee...! Brusquement il atteignait les notes elevees; ses yeux chaviraient et il miaulait: --Piiii ... pipipi ... pipiiii...! Il etait difficile d'en entendre davantage sans pouffer de rire. Les ouvriers de la fabrique trouvaient cet air affolant et s'en tapaient les cuisses. Ils s'exclamaient, l'entouraient et attaquaient a leur tour _l'O Pepita_ pour le stimuler encore. Mais cela ne reussissait pas toujours. Justin-la-Craque supportait mal qu'on le troublat dans son exercice. Brusquement, il s'arretait, hochait la tete avec vigueur et, quoi qu'on fit, refusait de continuer. Non ... non ..., il ne voulait pas qu'on l'embetat. Kamiel, son aide, qui generalement l'accompagnait, avait alors un petit rire meprisant et du doigt se touchait le front en secouant la tete, comme pour indiquer que le patron etait parfois un peu marteau. Kamiel qui etait un Flamand de la Flandre occidentale, prononcait son nom avec l'accent de ce pays, et a l'usine on l'appelait "Komel", en ricanant. Il y avait envers lui cette nuance de mepris qu'ont les uns pour les autres les gens des deux Flandres; et on se moquait aussi de son grand nez d'ivrogne, rouge comme une flamme dans son visage de suie. Komel etait celibataire et, de meme que Berzeel, buvait jusqu'a son dernier centime; mais, a rencontre de Berzeel, qui avait l'alcool mauvais, agressif et tapageur, Komel, ivre, ne soufflait mot. Il fallait tres bien le connaitre, pour s'apercevoir qu'il avait bu. Seul, le grand nez rouge en temoignait. V C'etait pendant cette petite demi-heure benie, ensoleillee et libre, court repit qui coupait si agreablement la grise monotonie du travail force dans les "fosses" lugubres, que Pierken, malgre la defense formelle de M. de Beule, faisait part en cachette aux autres ouvriers, de la sagesse sociale qu'il puisait chaque matin dans son petit journal. Il ne tarissait pas; il savait raconter des choses, toujours nouvelles, toujours autres; peu a peu ses paroles s'infiltraient en eux et deposaient un ferment de douleur et de tristesse dans leur esprit ignorant. C'etait bien dommage que Pierken reprit toujours la meme antienne, car la bienheureuse demi-heure en etait plus d'une fois gatee. Et, pourtant, ils l'ecoutaient volontiers pour dire a leur tour ce qu'ils en pensaient, car tout cela les captivait et les troublait profondement. Ils etaient rares, ceux qui partageaient completement les idees de Pierken et qui avaient sa foi robuste en l'avenir. La vieille Natse, qui avait tant vu et souffert dans sa vie, hochait la tete en silence, ou disait que c'etait trop triste et que ca la ferait pleurer; et Mietje Compostello opposait un argument qu'elle repetait en une obstination farouche: --Il y a toujours eu des pauvres et des riches en ce monde et il y en aura toujours. C'est le Petit Homme de La-Haut qui le veut. --Des betises! retorquait vivement Pierken en se montant. Pourquoi donc, dis-moi, devrait-il y avoir toujours des pauvres et des riches sur terre? Et pourquoi faudrait-il que ce soit toujours au tout des memes a etre riches et au tour des memes a rester des pauvres? Ou est-ce ecrit? Ou voyez-vous ca, que votre bon Dieu ait dit des choses pareilles! --C'est tout de meme vrai, repondait Mietje tetue. Leo regardait devant lui d'un air sombre et parfois avait un grincement de dents. --Ce n'est pas juste, mais qui peut rien y changer? demandait-il d'un ton pessimiste. --Nous...! nous changerons tout ca! affirmait Pierken en se frappant la poitrine. --Fikandouss! Fikandouss! ricanait Feelken. Tous partaient a rire un instant; mais Pierken reprenait: --Nous ferons la revolution sociale ... par le monde entier. Les roles seront retournes. Les riches deviendront pauvres et les pauvres seront riches! --Comme au ciel! plaisantait Ollewaert. --Vous ne lisez pas comme moi les journaux! poursuivait Pierken en s'animant. Vous ne savez pas tout se qui s'y trouve! Oh! j'ai pitie de vous ... vous etes tellement ignorants! --Est-ce qu'on ne parle pas de faire baisser le prix de la gniole dans ton journal! demandait Free d'un air narquois. --Fikandouss! Fikandouss! criait Feelken. --On ne peut pas parler avec vous autres, repondait Pierken, haussant les epaules d'un air decourage. La conversation prenait un autre tour; on entamait des sujets moins graves. Mais quelque chose des paroles dites et des reves evoques demeurait en eux et les accompagnait dans la "fosse" lugubre ou ils reprenaient leur travail monotone et esquintant. Obscurement ils continuaient a ruminer toutes ces questions, et leurs conceptions rudimentaires les egaraient dans un dedale et ils n'en sortaient plus. Souvent, apres ces declarations troublantes de Pierken, regnait dans la fabrique un grand silence concentre. Ils pensaient a des choses ... Les femmes ne chantaient plus et les hommes accomplissaient machinalement leur besogne, dans la danse tapageuse, effrenee des pilons; dans les "fosses" pesait une impression de melancolie. Il fallait l'arrivee de Sefietje avec sa bouteille pour rasserener les fronts. Ceci au moins tait une realite, une chose palpable qui vous consolait et ranimait sans detours. Ils degustaient la goutte, et Berzeel, ou Free, ou Ollewaert, parfois traduisait leur reve a presque tous: --Ah! si on vous donnait deux petits verres au lieu d'un, ca ne serait pas deja si mal! Encore un peu d'alcool: ce desir les brulait. C'etait parfois une tentation et un supplice, cet unique petit verre, surtout lorsque Pierken avait ravive en eux ces troublantes et irrealisables chimeres d'avenir. Ils en etaient malades; ils en avaient la gorge seche; ca faisait mal. Aussi, lorsque M. de Beule ou M. Triphon ne rodaient pas par la, il leur arrivait de se cotiser et a l'un d'eux,--c'etait d'ordinaire Fikandouss-Fikandouss,--de quitter un instant son travail pour se glisser en douce vers le _Petit Sabot_, l'estaminet du coin, a l'entree de la fabrique. Les femmes, de leur "fosse", le voyaient s'esquiver et savaient ce que cela voulait dire. Elles desapprouvaient les hommes, mais, au fond, elles en etaient plutot jalouses. "Vous n'en etes pas?" jetait Fikandouss en passant. Elles secouaient la tete; non, elles n'en etaient pas, mais si, en revenant avec la bouteille plaine, il leur en offrait une larme, elles acceptaient sans se faire prier. Alors, pour le restant de la journee, la bonne humeur etait revenue dans la fabrique. Les yeux etaient des lueurs, les joues se coloraient. Berzeel sortait de son habituel mutisme pour hurler, dans le fracas des pilons, de longues histoires; et, pour la plus futile question, Leo lachait un "Oooo ... uuu ... iiii ..." tonitruant, qui allait peut-etre bien traverser les murs de la "fosse" et le jardin, jusqu'aux oreilles de M. de Beule, pour le faire sursauter a son bureau. Les femmes, dans leur "fosse", l'entendaient aussi, evidemment, et, quand elles n'avaient pas ete regalees en passant, elles proclamaient que c'etait une honte et que, bien sur, M. de Beule y mettrait bon ordre un jour ou l'autre. VI Il etait rare, a la fabrique, de voir apparaitre ensemble M. de Beule et son fils. Quand on y voyait M. de Beule, on pouvait affirmer, avec une quasi-certitude, qu'on n'y rencontrerait pas M. Triphon; et, pareillement, l'arrivee de M. de Beule etait peu probable pendant que M. Triphon faisait sa ronde. La venue de M. de Beule etait toujours signalee par celle de Muche, son petit chien qui le precedait infailliblement. Muche etait arrive un soir d'hiver a la fabrique, on ne savait d'ou, errant, perdu, crotte et affame. En flairant le pantalon de M. de Beule, il y avait trouve on ne sait quoi qu'il semblait chercher, l'avait suivi a la maison, ne l'avait plus quitte. C'etait un pitoyable cabot, noir et blanc, au poil hirsute, aux yeux chassieux. Mais il n'existait pas au monde de chien plus fidele et M. de Beule, touche, n'avait pas repousse son attachement. Prevenir les ouvriers de l'arrivee de M. de Beule eut ete chose superflue. Ils n'avaient qu'a voir passer le bout de la queue de Muche devant leur "fosse": ils savaient a quoi s en tenir. Du coup, toute plaisanterie cessait, et ils s'absorbaient entierement dans leur travail. La silhouette comique de Muche passait devant la porte toujours ouverte de la cour, le jour de l'entree restait vide quelques secondes, puis la haute et lourde stature de M. de Beule le bouchait, l'obscurcissait presque en entier. M. de Beule etait un homme d'une soixantaine d'annees, corpulent, haut en couleur, aux traits accuses, avec de fortes moustaches et une barbe grisonnante coupee ras. Il ne donnait pas une impression joyeuse ni agreable. Il paraissait au contraire d'humeur hargneuse et autoritaire; et la realite correspondait aux apparences. Il etait tres severe, tres convaincu de ses droits de maitre absolu et de la necessite d'une obeissance passive de la part de ses inferieurs. Parmi ces inferieurs il rangeait d'ailleurs, avec les ouvriers de la fabrique et autres serviteurs, sa femme et son fils. Son autorite despotique pesait sur tout son entourage et chacun pliait et tremblait devant lui. Au fond, pourtant, il n'etait pas sans coeur. Son emotivite etait meme parfois extreme et lui faisait faire des choses que sa raison desapprouvait. Cela se manifestait chez lui spontanement, par a-coups. Il ne possedait aucun empire sur lui-meme. On ne savait jamais dans quel etat d'esprit on allait le trouver. Souvent, pour un rien, il bondissait au paroxysme de la colere; et les ouvriers, qui avaient tres peur de ces acces imprevus, appelaient ca "partir", comme un fusil part. En d'autres cas, il laissait passer des choses que des patrons moins severes n'auraient certainement pas tolerees. Tout dependait chez lui de l'etat d'esprit du moment. A premiere vue, avant meme qu'il eut prononce un mot, les ouvriers savaient ses dispositions. Il suffisait de le voir venir. Quand il avait la figure tres rouge, avec les cheveux un peu rebrousses, c'etait fort mauvais signe et ils se glissaient entre eux a mi-voix: "Gare, ca va partir". Ils redoutaient tres fort ce "depart". Le coup partait d'ordinaire pour une cause futile ou deraisonnable; et, si la victime osait rouspeter, M. de Beule la faisait valser, c'est-a-dire la renvoyait. C'etait arrive deja a plusieurs reprises, avec Berzeel entre autres, qu'il avait trouve ivre a son etabli; avec Pierken, pour avoir apporte son petit journal socialiste a la fabrique, malgre la defense formelle; et aussi avec Feelken, parce qu'un jour, a une semonce de M. de Beule, il avait repondu "Fikandouss-Fikandouss". Ces mesures rigoureuses, d'ailleurs, ne tenaient jamais bien longtemps. Pour cela, M. de Beule etait d'un caractere trop impetueux et inconsequent. D'habitude, les ouvriers reconnaissaient vaguement leurs torts, faisaient des excuses, et le patron pardonnait. Pour Pierken, neanmoins, cela avait failli tenir pour tout de bon. Avec les doctrines subversives du socialisme M. de Beule ne transigeait pas. Sa femme avait du intervenir pour le calmer; mais il n'en gardait pas moins une sourde rancune contre Pierken et ne le tolerait qu'avec peine dans sa fabrique. M. de Beule nourrissait d'autre part une haine instinctive contre son personnel feminin; la "fosse aux femmes" etait un de ses endroits de predilection pour "partir". Il les trouvait toutes, sans distinction, incapables et paresseuses; elles ne meritaient pas meme, a l'entendre, la moitie du miserable salaire qu'il leur attribuait. Il parlait souvent de balayer "tout ce fourbi-la", si ca ne changeait pas; et la seule femme qui put trouver grace a ses yeux, c'etait Sefietje, parce que celle-la defendait ses interets a lui, vis-a-vis meme des autres ouvrieres, et qu'elle se soumettait avec une servilite absolue a tout ce qu'il lui plaisait d'exiger d'elle. Aux femmes il causait une veritable terreur. A simplement apercevoir de loin le bout de la queue de Muche, l'angoisse leur etreignait le coeur, et, tant qu'il restait dans leur "fosse", elles ne soufflaient mot, sauf pour repondre a une question formelle et directe. Lorsque M. de Beule avait enfin referme la porte derriere lui, la vieille Natse etait generalement en larmes, et les joues des jeunes filles, brulantes d'emoi apeure. Seule, Mietje Compostello, avec son teint de meridionale, paraissait alors plus jaune et plus tannee que jamais; ses lourds cheveux noirs, ses yeux sombres, faisaient penser a des ailes et des yeux de corbeau, ajustes sur un masque macabre. Par bonheur pour eux tous, jamais M. de Beule ne s'attardait longuement dans la fabrique. Il etait assez souvent en route pour ses affaires et il avait aussi son travail de bureau. Bientot il disparaissait comme il etait venu, pilote par Muche; et, lui parti, la vie renaissait. Un vaste soupir de soulagement semblait s'exhaler de toute la fabrique. Ollewaert se calait la joue d'une chique fraiche; Free souriait comme un geant malicieux; Feelken susurrait un "Fikandouss-Fikandouss", et meme Leo se risquait parfois a lancer son terrible "Oooo ... uuu ... iii ...", mais en sourdine, attenue, assez bas pour n'avoir pas a craindre un "depart" de M. de Beule, reaccouru en tempete. D'habitude, quelques minutes apres la visite de M. de Beule a la fabrique, M. Triphon faisait son apparition. Si le passage de Muche annoncait la venue du premier, l'arrivee du second etait signalee d'avance par la vue de son petit chien noir, Kaboul. Mais, de M. Triphon, les ouvriers n'eprouvaient aucune crainte. Au contraire: ils aimaient bien a le voir venir. M. Triphon etait age de vingt-trois ans. Il etait grand, fort, corpulent, avec une grosse figure rougeaude et boursouflee et des yeux bleus a fleur de tete. Il avait le teint gate par force boutons et on avait toujours l'impression, en le voyant, qu'il s'etait expose au feu, en soufflant dessus de toutes ses forces pour l'attiser. Aussi les ouvriers, qui avaient d'instinct le sens satirique, disaient souvent, en le voyant venir, la face congestionnee: "Il a encore souffle dessus!" Et, a les entendre, il mangeait et buvait avec exces. M. Triphon avait quitte le lycee a dix-huit ans, apres des etudes inachevees; et, depuis lors, il habitait chez ses parents ou, plus tard, il devait succeder a son pere dans la direction de la fabrique. Il connaissait vaguement le francais; il savait quelques mots d'allemand et d'anglais; il avait des notions elementaires d'histoire et de geographie. C'etait, avec les regles simples de l'arithmetique, a peu pres tout ce qu'il avait appris et retenu. Il lisait regulierement le journal de langue francaise auquel son pere etait abonne; et il possedait aussi une petite bibliotheque d'une vingtaine de livres, des romans plutot grivois pour la plupart, qu'il lisait parfois le soir, en cachette, dans sa chambre, lorsque ses parents etaient couches. Chaque jour, il travaillait au bureau pendant deux a trois heures, a expedier des factures et a tenir les livres; pour le reste, rien a faire qu'a flaner dans la fabrique, pour y controler la besogne des ouvriers. Il y arrivait en general vers les huit heures et demie, au moment ou les ouvriers, apres leur dejeuner, se disposaient a reprendre le travail. Par beau temps, ils etaient encore accroupis dans la cour, alignes contre le mur crepi a la chaux blanche. Un "bonjour, m'sieu Triphon" l'accueillait et les hommes grattaient Kaboul a la poitrine, place d'election de ses puces. Kaboul s'y pretait avec des contorsions cocasses; les ouvriers rigolaient, et tout de suite prenaient un ton de plaisanterie familiere a l'egard du jeune patron, avec des allusions a sa bonne petite vie de gros flemmard. A sa place, declaraient-ils, on ne ferait pas autre chose du matin au soir que siffler des petites verres ou des chopes et, naturellement, caresser les jolies femmes. M. Triphon s'efforcait de plaisanter avec eux; il tirait de grosses bouffees de sa pipe et sa face boursouflee luisait. En lui c'etait une lutte constante pour ne pas perdre son prestige de patron. Il devait a tout prix conserver son autorite; et, d'autre part, il tenait, autant que possible, a etre aimable envers ses ouvriers, surtout a cause de Sidonie. Il la regardait a la derobee, comme pour lire sur son joli visage en quelle disposition elle se trouvait. Parfois ce visage etait souriant et gentil, et M. Triphon se sentait tout heureux; mais, parfois aussi, il paraissait soucieux, morose; en ce cas, M. Triphon ne savait trop quelle attitude prendre. Le mieux etait de ne pas trop s'attarder en sa presence; et, tout doucement, il s'en allait plus loin avec Kaboul, qui de temps a autre s'asseyait par terre pour gratter ses puces a l'aise. Alors venait pour M. Triphon l'instant le plus palpitant de toute la journee; car c'etait l'heure ou l'une des femmes montait au grand grenier, pour y chercher la provision journaliere de sacs a reparer. Cette corvee revenait toujours a l'une des jeunes: parfois "la Blanche", parfois Sidonie, parfois Victorine. Certains jours, mais rarement, Lotje. M. Triphon, precede de Kaboul, penetrait sous la haute porte cochere. Il se gardait bien de gravir le grand escalier qui s'y trouvait, et par ou les femmes, de leur "fosse", auraient pu le voir monter; il prenait un petit escalier derobe dans un coin sombre du hangar, et, Kaboul sous le bras, grimpait vivement. Il arrivait dans une petite soupente servant de debarras; et, de la, par une porte interieure et quelques degres de pierre, gagnait le grand grenier. Vite il s'y blottissait derriere une pile de sacs, et attendait. Bientot il entendait les pas d'une des femmes sur les marches du grand escalier. Qui serait-ce, "la Blanche", Victorine, ou la bien-aimee? A grands coups sourds, son coeur battait pendant qu'il restait la aux aguets. Une tete se montrait dans l'ouverture du grenier. Cruelle deception! Le pauvre visage anemie de "la Blanche" ou la sotte frimousse de Victorine! La passion impetueuse en lui tombait, et il ne bougeait pas. Les battements de son coeur ralentissaient; il regrettait d'etre la. Mais, parfois aussi, voici que s'encadrait dans l'ouverture le fin et pur profil de Sidonie, et alors c'etait en lui comme une soudaine flambee. Le coeur battant a coups precipites, il la laissait s'approcher du tas de sacs, puis, brusquement, il bondissait, s'emparait d'elle, la devorait de baisers fous. Elle se defendait mollement. Il etait trop violent, trop fougueux. Elle etait impuissante; elle n'osait pas. --Oh! prenez garde, M. Triphon! Que faites-vous! On va entendre! murmurait-elle haletante. Mais il ne l'ecoutait meme pas; il l'etreignait avec frenesie; il l'etranglait presque. Enfin il la lachait et l'aidait hativement a entasser sa provision de sacs. Elle avait les cheveux defaits et les joues en feu. --On va le voir, on va le voir, gemissait-elle. Vivement, elle tapotait ses jupes, s'arrangeait les cheveux, puis se depechait avec sa charge vers l'escalier. --Sidonie ... Sidonie!... priait-il d'une voix sourde. Et il la forcait d'accepter quelques francs. --Oh! M. Triphon, que pensez-vous! faisait-elle avec un geste de refus. --Si; je le veux! insistait-il. Alors elle acceptait en murmurant: "Merci". --Tu n'es pas fachee, Sidonie? --Non ... repondait-elle avec quelque effort. Calmement, elle redescendait l'escalier et M. Triphon s'approchait de Kaboul, qui, pendant ce temps, avait flaire des rats et furetait a travers la paille en grattant furieusement. --Ou sont-elles, les sales betes? Happe-les, Kaboul! excitait-il. Fremissant d'ardeur, le petit chien piaillait, et son museau noir etait gris de poussiere; il avait les cils blancs, comme s'il sortait d'un sac de farine. Il ralait, un moment immobile, pour reprendre haleine; puis, brusquement, il se refourrait dans le tas, soufflant, crachant, forant du nez en secousses vives vers la cachette du rat. Soudain, il y avait une lutte breve; le petit chien disparaissait jusqu'a la queue dans la paille; on entendait un _miaou_ de detresse et Kaboul, par a-coups brusques, ressortait du tas, un gros rat en travers de la gueule. Parfois il lachait un moment la bete, qui essayait de se trainer sur les planches; mais quelques coups de dents mettaient fin a la lutte. Et Kaboul, tres fier, s'avancait vers son maitre, le chef ensanglante de sa proie lui pendant d'un cote de la gueule, de l'autre la longue queue et l'arriere-train. M. Triphon ne manquait jamais de venir montrer dans la "fosse aux femmes" le produit de sa chasse. --Ah! mon Dieu, cet affreux rat! s'ecriaient-elles. Ou l'a-t-il pris, monsieur Triphon? --Dans le debarras ... il y en a dans ce coin-la! cranait M. Triphon. Et Kaboul etait choye, admire; vraiment, un tel petit chien valait son pesant d'or. A des occupations et aventures de ce genre, M. Triphon passait le temps jusqu'a onze heures; et c'etait alors le moment ou il pouvait se permettre quelque divertissement. Regulierement, chaque matin, M. de Beule allait prendre l'aperitif au _Commerce_, le cafe comme il faut, ou se rencontraient les notabilites du village; et, a la meme heure, M. Triphon se dirigeait vers _La Pomme d'Or_, rendez-vous de quelques jeunes gens. A _La Pomme_, situee au coin de la grand'rue et du canal, il y avait toujours un peu plus de gaite et d'animation qu'au _Commerce_ avec ses airs graves et compasses. Y venaient le medecin, le notaire, jeunes tous deux, et la plupart des etrangers qui passaient par le village s'y arretaient quelques instants. Derriere le comptoir tronait Fietje, jolie fille a la poitrine opulente, dont ils etaient tous plus ou moins amoureux. Mais elle restait coquette et sage, et personne n'avait ses faveurs; ce qui les tenait tous en haleine, pendant qu'ils jouaient bruyamment au zanzi en buvant du porto ou des petits verres. Les affaires marchaient donc tout a fait bien. A midi tapant la seance habituelle se terminait chez Fietje et, la tete congestionnee et les yeux aqueux, M. Triphon regagnait la maison. Il y trouvait la soupe servie et, comme M. de Beule faisait d'ordinaire la sieste apres son repas, M. Triphon se reposait un peu, lui aussi, puis retournait a la fabrique. Alors venaient les heures les plus pesantes de la journee. Au bureau il n'y avait pas a faire pour lui tous les jours, et lorsqu'il ne devait pas travailler aux ecritures, M. Triphon ne savait comment tuer le temps. Il se promenait un peu au jardin, qui avait de belles pelouses et de grands arbres. Un joli petit ruisseau le traversait, clair et peu profond en ete, aux bords gazonnes et fleuris, gonfle et tumultueux apres les pluies d'automne et foisonnant alors de magnifiques brochets et de delicieuses anguilles. M. Triphon etait grand amateur de peche. Il faisait placer la nasse par les ouvriers; et, quand la peche etait abondante, on se gavait de poisson pendant plusieurs jours. Lorsqu'on ne savait plus qu'en faire, on en donnait un peu aux ouvriers, ce dont ils etaient extremement reconnaissants. Ainsi M. Triphon tuait-il les heures fastidieuses de l'apres-midi; puis, regulierement, par n'importe quel temps, a cinq heures il se trouvait avec Kaboul au coin de la grand'rue et du chemin allant a la fabrique. C'etait le moment ou la cloche de l'eglise se mettait a tinter pour le salut du soir. M. Triphon attendait la le passage des trois demoiselles Dufour, qui ne manquaient jamais d'y assister. D'allures raides et compassees, c'etaient trois vierges qui habitaient au bout du village "le petit chateau", une demeure blanche aux volets verts, entouree d'un beau jardin. Il les voyait venir de loin, sur un meme rang, rasant les murs, comme des marionnettes articulees. A petits pas presses, leur paroissien a la main, elles s'avancaient, les yeux baisses. Lorsqu'elles passaient tout pres de lui, M. Triphon otait son chapeau et s'inclinait. Elles lui rendaient son salut. Mademoiselle Pharailde, l'ainee, mine pincee et peu avenante, avait quelque chose de dur dans le regard. M. Triphon sentait en elle comme une sourde hostilite. Mademoiselle Caroline, sa cadette, etait blonde et bouffie, avec un visage incolore et des yeux fades. M. Triphon la trouvait insignifiante et sans aucun charme. Mais mademoiselle Josephine, la plus jeune, etait plutot jolie, avec une sorte de distinction elegante malgre sa raideur; et elle lui rendait son salut avec une grace souriante et gentille qui, a chaque fois, remuait quelque chose dans le coeur impressionnable de M. Triphon. Il n'aurait pu dire s'il se sentait amoureux d'elle; mais il croyait bien qu'il aurait pu facilement le devenir. C'etait un tout autre sentiment que celui qu'il eprouvait en presence de Sidonie. Celle-ci, il la voulait brusquement, a plein, d'une passion brutale et violente; celle-la etait quelque chose de tres eloignee de lui encore et que peut-etre il ne possederait jamais. Du reste, il ne savait pas lui-meme s'il avait au fond envie de la posseder. Peut-etre eut-il ete fort perplexe si, brusquement, quelqu'un lui avait dit: "Voila ... tu peux l'avoir ... elle est a toi!" En elle, ce qui l'attirait, c'etait, outre sa gentillesse exterieure, ce cote meme qui aurait du l'en eloigner: sa raideur, les dehors fermes, inaccessibles qu'elle avait en commun avec ses soeurs. Il la voyait comme un motif d'elevation, de regeneration dans sa vie, qu'il sentait bien veule et terre a terre. Surtout lorsqu'il sortait des bras de la jolie ouvriere, il eprouvait, comme une soif ardente, le desir de revoir mademoiselle Josephine avec son aimable salut et son gentil sourire. Il avait l'impression que sa vue le faisait remonter dans sa propre estime. Sidonie repondait a ce que l'existence recelait d'inquietant, de troublant, de coupable. Mademoiselle Josephine, c'etait la douceur du repos, la securite du bonheur, l'ideal.... Entre six et sept heures le reche et virginal trio revenait de l'eglise et M. Triphon s'arrangeait toujours de facon a les rencontrer encore une fois. Il echangeait avec elles un deuxieme salut, et puis c'etait tout; aucune autre occasion pour lui de les revoir et encore moins de leur adresser la parole. Entre leurs deux familles, point de relations, pas plus qu'il n'en existait entre les autres familles notables du village. Il en avait toujours ete ainsi, semblait-il, et la tradition se gardait immuable. On eut dit qu'il y avait inconvenance, voire peche, a ce que jeunes gens et jeunes filles, dans leur condition sociale, eussent entre eux de plus intimes rapports que l'echange d'un salut ceremonieux et fugitif dans la rue. Apres cette deuxieme rencontre avec les trois demoiselles Dufour, le reste de la journee n'avait plus grand interet pour M. Triphon. De meme que pour les ouvriers de l'usine, les dernieres heures l'envahissaient d'une sorte de torpeur morose. Il deambulait par ci par la avec Kaboul, entrait sans but precis dans les ateliers et en sortait de meme. Il entendait le chant nasillard et melancolique des femmes dans leur "fosse" et entrevoyait, a travers les carreaux sales, toutes ces pauvres silhouettes penchees, ou, seule, Sidonie etait comme une fleur de fraicheur et de beaute. Souvent, aux approches du soir, il sentait revivre toute sa passion pour elle. Lui non plus n'etait pas heureux, seul et isole dans un entourage sans joie; et bien des fois il songeait au bonheur aupres d'une jolie femme aimee, dans une maison un peu riante et confortable. Ne serait-il pas heureux avec mademoiselle Josephine ... et meme avec la seduisante ouvriere? Il sentait sourdre en lui une tendresse douce et apaisee pour toutes les deux. Cela venait ainsi tout naturellement, avec l'heure crepusculaire, en un melange de charme reveur et de tristesse vague. Ce n'etait jamais bien profond et cela ne faisait point mal. Avec l'une ce n'etait guere possible et, probablement, avec l'autre non plus. Il soupirait, se resignait, attendait. C'etait une des exigences de son pere qu'il ne quittat point la fabrique avant le depart des ouvriers et surtout pas avant d'avoir note les commandes que les charretiers rapportaient chaque soir de leurs tournees. M. Triphon les entendait habituellement venir de loin dans la rue deserte; et, au simple claquement des fouets et meme au bruit que faisaient les camions sur le pave, il savait d'avance, pour ainsi dire, comment ce retour allait se passer. Ils etaient deux: Pol et Guustje, ce dernier surnomme le "Poulet Froid". Pol etait un excellent charretier, mais par ailleurs un client fort desagreable. Il etait ivrogne et querelleur. Pour la moindre bagatelle il voulait se battre. Guustje, au contraire, etait la bonte meme et ne buvait pas. Mais il avait un vilain defaut, qui exasperait Pol: il parlait toujours de boustifaille; et cela d'un air et sur le ton de quelqu'un qui n'avait qu'a se baisser pour en prendre. Pol qui, pareil a la plupart des alcooliques inveteres, mangeait tres peu et professait une sorte de dedain et presque de haine a l'endroit de tout ce qui etait mangeaille, trouvait Guustje d'une insupportable vantardise dans ses propos culinaires. Guustje aimait particulierement a parler de "poulet froid et salade" avec un claquement de langue indiquant quel regal c'etait. Alors, Pol toisait Guustje avec un souverain mepris en affirmant que les poulets froids qui entraient dans l'estomac de Guustje c'etait tout bonnement des pommes de terre, mais oui, ainsi qu'il convenait a sa condition sociale. Cependant Guustje, qui avait servi comme domestique chez le notaire du village avant d'etre employe chez M. de Beule, certifiait avec emphase qu'il avait maintes fois goute a ce mets exquis; et la-dessus ils se prenaient de querelle, a la grande joie des autres ouvriers, qui ne toleraient pas davantage les vantardises de Guustje et prenaient nettement parti pour Pol. Des mots on en venait aux injures, des injures aux coups; et cela finissait regulierement par la defaite de Guustje, qui etait le plus faible des deux et encaissait beaucoup plus de coups qu'il n'en pouvait rendre. Le seul benefice durable qu'il en avait retire, c'etait son sobriquet de Poulet Froid. M. Triphon les voyait arriver avec leurs camions dans la cour et s'approchait aussitot pour noter les commandes sur son calepin. Pol, tout en detelant ses chevaux, faisait son rapport. --Cinq cents kilos farine de lin ... he ... he ... pour Jean-Francois Schollier. M. Triphon en prenait note. --Mille kilos tourteaux colza ... he ... he ... pour Louis Van Daele. Pol bafouillait un peu lorsqu'il avait bu et dans sa memoire il semblait y avoir des trous. Il etait la, un moment immobile, trapu et penche en avant, sa grosse face marquee de petite verole, congestionnee, contractee par l'effort de la pensee, pendant que ses betes, a-demi deharnachees, se secouaient avec impatience et faisaient tinter les gourmettes de leur mors. --Tranquille donc, nom de Dieu! criait-il alors avec colere. Et, du coup, il savait ce qu'il avait encore a dire: --Huit cents kilos farine de froment ... he ... he ... pour Bruun Roetjes. --C'est tout, Pol? demandait M. Triphon. --Si c'est tout, m'sieu Triphon? Hehe ... tout et pas tout. Une goutte ferait rudement du bien par ce sale temps. --Tu en as deja eu assez, il me semble, grommelait M. Triphon. Et il se dirigeait vers Guustje. --Bonsoir, m'sieu Triphon! jetait Guustje, le verbe haut. --Bonsoir, Guustje. --Deux mille cinq cents kilos farine de lin pour Feel Vervenne! hurlait Guustje. Il avait une voix tonitruante, criait toujours en vous parlant, comme si vous vous trouviez a des distances. --Sept cents kilos farine de lin pour Guust de Maeght! M. Triphon notait. --Et quinze cents kilos tourteaux de colza pour Pierre de Vriendt! beuglait Guustje d'une voix qui sonnait certainement jusqu'au fond de la "fosse aux huiliers". --Tout? demandait M. Triphon. --Tout! repondait Guustje. A moins, m'sieu Triphon, ajoutait-il en riant d'un rire enorme, a moins que vous n'ayez pour moi une cuisse de poulet froid, avec de la salade. C'est ca qui serait fameux, par ce temps de chien! --Je m'en contenterais aussi, Guustje, disait M. Triphon en fermant son calepin. Et il quittait les charretiers, pendant que les quatre chevaux, debarrasses de leur equipage, s'en allaient d'un pas pesant vers l'auge accoutumee dans l'ecurie. Alors la tache journaliere etait terminee pour M. Triphon. Dans l'obscurite, a travers le jardin, il rentrait prendre le repas du soir avec ses parents. Le souper prepare par Sefietje etait simple mais tres bon; et Eleken, la femme de chambre, servait a table, avec des mouvements silencieux et prestes. Elle semblait y mettre une hate febrile, comme s'il lui tardait d'en avoir fini et si elle ne respirait pas a l'aise dans l'atmosphere de la famille. A table, M. de Beule parlait exclusivement de ses affaires; et Mme de Beule, faite a cette conversation, abondait dans son sens. C'etait une creature bonne et effacee, accoutumee a obeir, sans existence individuelle. Sa seule originalite, et aussi sa force, consistait a profiter de la faiblesse de son mari, dans ses moments frequents d'inconsequence et de contradiction avec lui-meme. Ainsi elle avait obtenu deja bien des choses qui, a premiere vue, semblaient irrealisables. Pour le reste, elle suivait ses caprices en esclave absolue, avec le souci d'affermir en lui la conviction qu'en toute chose lui seul etait seigneur et maitre. Vers les huit heures et demie le souper prenait fin. M. de Beule se calait dans un fauteuil avec son journal et tres vite s'endormait. Mme de Beule veillait alors a ce que le plus parfait silence regnat dans la maison. Avec des gestes feutres elle aidait Eleken a desservir la table et M. Triphon quittait la salle a manger sur la pointe du pied, pour aller fumer un cigare dehors. Que faire maintenant? Monter a sa chambre y lire l'un de ses petits romans grivois, ou deambuler encore jusqu'a l'estaminet de Fietje, ou il etait toujours sur de trouver de la societe? Generalement, il choisissait cette derniere alternative. Il passait un pardessus et, par la rue tranquille et sombre, ou luisait a peine, de loin en loin, un maigre lumignon, il retournait a _La Pomme d'Or_. Il y trouvait les habitues attables a boire de grandes chopes de biere en plaisantant avec Fietje. Il se melait a leur compagnie, vidait comme eux des chopes, fumait des pipes en ecoutant les potins du village. A dix heures il se levait, la tete fumeuse et lourde, pour rentrer a la maison. Le village semblait completement abandonne et ses pas sonnaient creux entre les murs de silence. L'eau noire du canal glougloutait sous le pont de bois. Parfois, un bruit de sabots venait a sa rencontre et il echangeait en passant un bonsoir avec quelqu'un qu'il ne distinguait qu'a moitie et ne reconnaissait pas. Les maisons dormaient derriere les volets clos. Seul, un cabaret, par ci par la, mettait les rectangles clairs de ses fenetres dans tout ce noir. Comme il n'avait pas la clef de la maison--M. de Beule s'y opposait inflexiblement,--il lui fallait sonner. La sonnette tintait presque comme une sonnerie d'alarme dans le silence. Sefietje venait ouvrir. Avec sa mine soucieuse, elle avait l'air de trouver qu'il rentrait bien tard. --Papa et maman sont deja couches? demandait-il a mi-voix. --Mais oui; depuis longtemps, repondait Sefietje d'un ton de reproche. Elle poussait le verrou, il lui disait bonne nuit et montait l'escalier sans faire de bruit. Dans sa chambre, une petite lampe brulait sur la table de nuit. Il se deshabillait a la hate, negligemment, et se mettait au lit. Parfois, il lisait encore quelques pages d'un de ses ineptes petits romans. Les soirs ou il se sentait trop fatigue, il eteignait la lumiere en se couchant. D'habitude il dormait bien, d'un sommeil profond et lourd; mais il lui arrivait aussi de rester eveille pendant des heures. C'etait souvent par des nuits d'hiver et de tempete, lorsque la pluie giclait contre les vitres et que le vent ululait autour de la maison. Les cimes depouillees des arbres geignaient alors si lamentablement et la vieille sonnette de la porte, secouee dans sa gaine rouillee, gemissait comme un etre qu'on torture. Durant ces insomnies il sentait avec plus d'acuite sa grande solitude et le desenchantement de sa vie. En se retournant sans cesse dans son lit il songeait a son existence passee, a ses annees de college et ses camarades de jadis, qui chacun avait suivi une voie differente, et qu'il avait tous perdus de vue. Et pour lui a quoi tout cela aboutirait-il? Que lui reservait l'avenir? Persisterait-il durant des annees dans ses relations secretes, ses relations coupables avec cette jolie fille, ou s'attacherait-il pour tout de bon a Josephine Dufour? Lutte quotidienne, tourment quotidien. Il ne savait pas; il n'avait pas l'energie de prendre une decision irrevocable. Toute sa vie etait a vau-l'eau, desemparee. Quitter la pauvre Sidonie lui semblait d'une si froide durete; et il lui paraissait tout aussi navrant de s'attacher a elle pour jamais et de causer une peine infinie a ses parents, le jour ou ils sauraient ... Il s'endormait enfin, l'ame pleine de tristesse et de remords, avec les deux jeunes images devant ses yeux: Sidonie, qu'il etreignait avec un emoi passionne; et Josephine, qui parlait moins a ses sens, mais ranimerait en lui un sentiment bien affaibli, celui de sa dignite et de son amour-propre. Il les aimait toutes deux; et en chacune d'elles il aimait surtout ce qu'il ne trouvait pas chez l'autre. VII Telle, sa vie, au fil prevu et monotone des jours; mais il venait aussi d'autres moments, d'autres occupations et c'etait alors, pour les ouvriers comme pour les patrons, une periode de bonnes vacances et d'animation joyeuse. A part son usine, M. de Beule possedait des terres de culture et des herbages; et l'ete, pendant la morte-saison, les ouvriers de la fabrique s'en allaient travailler aux champs. Chaque annee, vers la fin de juin, les villageois n'entendaient plus le tintamarre habituel des pilons dans l'usine. C'etait la saison des foins; Ollewaert, Leo et Free, qui etaient de rudes faucheurs, partaient de grand matin, la faux sur l'epaule, bientot suivis de presque tous les autres, hommes et femmes ensemble, pour retourner au soleil l'herbe fauchee et la mettre en tas vers le soir. Seul, Bruun, le chauffeur, et son fils Miel restaient a la fabrique, avec Pee, le meunier, pour tout nettoyer. Delicieuses escapades! Ils emportaient de quoi manger et boire, et l'admirable journee d'ete s'ouvrait toute devant eux comme une longue fete de liberte et de bonheur. Les premiers jours, les "huiliers", avec leurs vetements luisants et gras, detonaient bien un peu dans toute cette verdure et cette fraicheur; mais peu a peu ils sechaient, comme l'herbe meme, leurs visages se bronzaient, et on eut dit qu'ils n'avaient jamais respire un autre air que celui de la pleine nature, au grand soleil radieux. Ils arrangeaient la besogne a leur gre. Dans le matin vaporeux les alouettes quittaient l'herbe haute, humide de rosee, et s'envolaient en grisollant sur leurs ailes fremissantes en plein azur pale. Vivifiante etait la fraicheur lorsque Ollewaert, Leo et Free aiguisaient leurs faux, qui semblaient aussi chanter; puis, dans un mouvement ample et rythme, ils avancaient lentement a travers la vaste prairie, laissant l'herbe couchee en longues trainees derriere eux. D'autres moissonneurs etaient partout au travail; de tous cotes on voyait leurs silhouettes se balancer, tres hautes aux premiers plans, plus petites a mesure qu'elles s'eloignaient, jusqu'a devenir dans le lointain ces petits bonshommes pas plus grands que des criquets; et l'air etait rempli a l'infini du chant de l'acier, qui devorait la verte plaine en une sorte de volupte inassouvie. Vers neuf heures, avec la chaleur qui montait, apparaissaient les autres ouvriers et les femmes, tous armes de longues fourches fines et de grands rateaux de bois qu'ils portaient a la main ou sur l'epaule. Les femmes avaient de grands chapeaux de paille, qui leur abritaient le visage et la nuque; les hommes, en bras de chemise, etaient vetus d'amples pantalons de toile bleue ou grise. Tous allaient nu-pieds dans leurs sabots. Ils descendaient dans la prairie par une berge plantee de peupliers aux feuilles chuchoteuses; et tout de suite ils se mettaient a retourner l'herbe avec leurs fourches. Les alouettes chantaient, le soleil dardait et du foin coupe emanaient des odeurs aromatiques et delicieuses. "On croirait parfois, disait Leo, avoir un gout de sucre et de miel sur les levres"; ce qui faisait rire les autres, d'un rire extravagant. Leo etait toujours d'une humeur folle au temps des foins. L'air des champs le grisait, disait-il. Il multipliait cabrioles et tours de force, et, pour la plus insignifiante question, il lancait un de ses "Ooooo ... uuuu ... iiiii ..." prolonge et mugissant, qui faisait lever la tete aux moissonneurs abasourdis jusqu'au fond de la plaine. Par dela, cette mer debordante d'activite, de joie et de verdure, apparaissait le village avec ses toits rouges groupes autour de l'eglise blanche, dont le cadran sur la tour indiquait l'heure en un rayonnement d'or. Un peu plus loin, on apercevait les frondaisons touffues du beau jardin de M. de Beule, d'ou emergeait la cheminee de la fabrique, comme un long cierge sale qui designait le ciel. Et cette cheminee, cette fabrique, vus ainsi dans le lointain, ils s'en moquaient, comme s'ils etaient a jamais delivres maintenant de l'antre noir et enfume, ou ils avaient passe tant de belles annees de leur vie, dans l'assourdissant fracas et le rebondissement des pilons. Ils blaguaient surtout ceux qui y devaient rester: Bruun, le chauffeur, qui n'avait desormais plus rien a epier, plus a courir apres "La Blanche"; Miel, cette "espece de veau!" plus stupide que jamais, sans doute; et Pee, le meunier, ce rat de farine, qui, toute l'annee poudre de blanc, devait etre a cette heure tout noir ou gris, pour sur, a force de balayer la suie et la poussiere des planchers et des solives. Ils riaient, badinaient et tout leur etre delivre s'impregnait de sante et de bonheur. A l'autre bout des prairies serpentait doucement la belle riviere; et, sans apercevoir les bateaux, ils voyaient passer des voiles, qui semblaient glisser sur du gazon. Ils y apercevaient aussi le solennel chateau, avec ses quatre tourelles grises en relief precis sur les fonds sombres du parc. Et jusqu'a la vue du chateau qui les faisait rire, parce que Ollewaert disait qu'eux aussi passaient en ce moment la belle saison a la campagne, comme les gens riches, et que monsieur le baron et madame son epouse attendaient leur visite la-bas, pour prendre un verre de porto. Oui, Ollewaert l'affirmait au milieu d'une explosion de rires: la baronne lui avait envoye par la poste une invitation pour eux tous; et il se pourrait fort bien qu'elle les retint a dejeuner. Dommage que Guustje, le charretier, n'etait pas avec eux, car pour sur on servirait du poulet froid et de la salade. "Fikandouss-Fikandouss-Fikandouss!" jubilait Feelken; et Leo lacha un "Ooooo ... uuuu ... iiii ..." qui fit s'envoler les corbeaux de sur les peupliers. A dix heures, ils prenaient quelques instants de repos, tout de leur long etendus sur la berge, a l'ombre des feuillages murmurants. C'etait l'heure de la goutte matinale. La bouteille restait a rafraichir dans l'eau d'un fosse et, a defaut du porto de madame la baronne, c'etait richement bon tout de meme. --Hoooo ...! quelle douceur! disait Ollewaert en se pourlechant les levres. Et Free, comme un echo: --Un baume! Ca me descend jusqu'aux hanches! --Vrai, Free, jusqu'aux hanches? riaient les autres. --Jusqu'aux hanches! repetait Free en extase. Tiens, je le sens ici qui coule, a droite et a gauche. Ils ne se pressaient pas de reprendre le travail; ils restaient la, etendus et pames, sans crainte que M. de Beule ou M. Triphon ne vint brusquement les surprendre. D'ailleurs, cela n'avait pas d'importance; l'herbe sechait tout de meme au bon soleil. Ils le voyaient, pour ainsi dire, dans le fremissement des rayons, accomplir leur travail; et cette vue, ils en jouissaient sans eprouver la moindre fatigue. De meme toute la richesse et toute la beaute qui les environnait, la luxuriance des recoltes, l'admirable ciel bleu sans nuage, le chant harmonieux et infini des alouettes, qu'ils goutaient instinctivement. --Voila comment devrait toujours etre la vie! disait Pierken. Et il en serait certainement ainsi, affirmait-il, si les biens de la terre etaient plus equitablement partages; si chacun remplissait sa tache utile au monde et n'obtenait pas plus en retour qu'il ne meritait reellement. --Bon! le voila encore avec son socialisme! protestaient les autres, mecontents. --Ce n'est peut-etre pas vrai, ce que je dis! ripostait Pierken vertement. Pourquoi sommes-nous ici a travailler aux foins et pourquoi M. de Beule et le baron n'y travaillent-ils pas? Ne serait-il pas juste qu'ils fauchent leur part, tout comme Free ou Ollewaert? Et serait-ce donc trop demander que cette poseuse de baronne et sa dinde de fille aident a retourner l'herbe, comme font Lotje et Victorine et les autres? Bruyamment, les ouvriers riaient. Cette vision du gros M. de Beule et du baron avec ses jambes raides fauchant le pre, surtout de la baronne et de sa fille maniant le rateau et la fourche, etait si bouffonne qu'ils en riaient a se rouler dans le foin. "Fikandouss-Fikandouss-Fikandouss!" hurlait Feelken comme un possede; et tous pretendaient que Pierken avait perdu la boule et qu'il etait mur pour Bruges, la ville aux fous. Seule, Victorine etait tout oreilles pour l'ecouter, les yeux brillants, les levres humides. --Non, decidement ... pas moyen de parler avec des gens comme vous! s'ecriait Pierken impatiente. Vous etes nes pour le servage et vous mourrez en servage. Adieu! Et il partait. Des huees accompagnaient sa retraite; de l'avis unanime un deuxieme petit verre vaudrait mieux que toutes ces idioties. Generalement, pendant qu'ils etaient au repos sous les arbres, apparaissait la-bas M. Triphon. De loin on le reconnaissait a Kaboul, qui comme toujours, le precedait, et on se mettait a ricaner en echangeant des clins d'oeil. Pas de chance pour M. Triphon, l'epoque de la fenaison! Aucun espoir de pincer dans les coins la jolie Sidonie. L'equipe restait toujours groupee et il etait absolument impossible de s'isoler a deux, ne fut-ce qu'une minute. On vous aurait vu; c'eut ete un scandale. La tete congestionnee de M. Triphon eclatait de loin comme une pivoine au soleil; et nul ne comprenait l'objet de sa venue, puisque le travail se faisait de lui-meme et ne pouvait marcher autrement qu'il n'allait. Aussi, ne fallait-il pas dix minutes a M. Triphon pour verifier la besogne; ensuite il s'amusait a exciter Kaboul pour qu'il deterrat les taupes, generalement introuvables, ou happat des grenouilles, qu'il n'approchait qu'avec repugnance et qui d'ailleurs l'evitaient en plongeant a son nez dans les fosses. En somme, il rodait sans but a travers la prairie, en reluquant Sidonie, qui, au soleil des champs, etait encore plus belle infiniment que dans la noire fabrique: une admirable fleur chaude de sante, aux joues vermeilles, aux splendides yeux clairs, eclatants de jeunesse et de bonheur. Elle portait une legere blouse bleu pale ou mauve, qui dessinait, caressait delicieusement les formes de sa gorge. Et M. Triphon se consumait de passion ardente; il s'amoncelait en lui des reserves d'amour, qui lui noyaient les yeux et enflaient sa grosse tete. Apres le repas de midi, les faneurs faisaient une longue sieste. Allonge sur la berge a l'ombre des peupliers, on assistait au jeu du feuillage brillant sur le ciel bleu, on entendait le chant adouci des oiseaux, on sentait la brise vous rafraichir les tempes. On fermait les yeux, on s'endormait ou faisait semblant de dormir; et parfois les hommes chatouillaient avec des brins d'herbe les jambes nues des filles. Alors, elles se reveillaient en sursaut, pour en rire ou se facher, selon leur humeur. Les hommes, eux, riaient toujours, s'amusaient follement. A deux heures on reprenait le travail; et on en avait alors jusqu'a ce que le soleil s'inclinat vers l'occident, avec une demi-heure de pause pour la collation. L'heure du soir etait l'instant le plus delicieux de toute la journee. Le soleil ne dardait plus; rouge, il pendait sur l'horizon, dans une apotheose de miraculeuses couleurs. On eut dit d'enormes chateaux-forts qui brulaient et fumaient; de grands lacs d'or et des rivages d'amethyste; et de longues plaines verdatres dans le ciel, comme le reflet infini de toute la splendide verdure luxuriante de la terre. Les oiseaux s'appelaient a haute voix dans un fremissement qui annoncait l'heure du coucher; partout, dans la vaste etendue des herbages, les faneurs s'occupaient a ramasser le foin en meules minuscules pour la nuit. Tout etait mouvement et couleur et la campagne entiere fleurait les capiteux aromes. On pensait a des campements d'Indiens dresses a la hate, des villages de chaume poussant a meme le sol, comme des champignons. Ils prenaient des tons d'un gris verdatre, a l'orient; et vers l'ouest, ils s'ourlaient d'or et de feu. Une buee transparente rampait a ras du sol et les mares s'enveloppaient de reve. La tour blanche de l'eglise avait une large bande orange, pareille a une echarpe diagonale, et le chateau tout entier rougeoyait, avec ses toits et ses tourelles, sur l'ecran sombre de son parc. Ca et la on entassait du foin sur des chariots; et ils s'en allaient avec leur charge enorme, pareils a des greniers roulants, tires par des chevaux qui, de loin, semblaient petits comme des jouets d'enfants. Les petits vachers avec leurs betes revenaient en chantant du pacage; elles laissaient au passage une odeur de musc derriere elles. Tout etait enfin ratele et mis en meules; et par le chemin de terre, d'ou s'elevait sous leurs pas une poussiere d'or, les moissonneurs et les faneurs de M. de Beule a leur tour revenaient au village. Les faucheurs portaient leurs faux etincelantes comme des symboles; les faneurs et les faneuses dardaient leurs fourches, qui ressemblaient a des lances. Ils avaient le visage basane, haut en couleur et ils devisaient joyeusement. Parfois les jeunes filles cueillaient dans les bles un coquelicot ou un bleuet qu'elles mettaient a la bouche et gardaient entre les dents. Souvent, tous en choeur, on fredonnait une chanson. L'air du soir devenait leger, limpide et diaphane, comme immateriel. Les tons de feu se mouraient a l'horizon et les teintes verdatres s'accentuaient au zenith, suggerant des paturages immenses, que les premieres etoiles piquaient de fleurs miraculeuses. Les oiseaux se taisaient. Seules, les hirondelles se poursuivaient encore avec des cris aigus, ou percait comme une joie delirante. La journee avait ete delicieuse et le lendemain on recommencerait.... * * * * * DEUXIEME PARTIE I Ce fut au cours de cet ete-la que les campagnes, a l'abri jusque-la du trouble et du mecontentement, furent gagnees par la fermentation qui depuis longtemps travaillait les grandes villes. Des greves tres serieuses avaient eclate dans plusieurs grands centres industriels; on avait vu des corteges inquietants, ou des milliers de chomeurs exhibaient des drapeaux rouges et des pancartes portant cette menace: "Du pain ou la mort!... Du pain ou la mort!..." Les mots terribles et vengeurs retentissaient partout comme un cri de guerre et des combats furieux s'etaient livres dans les rues, ou la police et la troupe n'avaient pas toujours eu le dessus. On avait ramasse des morts; de nombreux blesses se tenaient caches. Apres quelques jours d'angoisse l'agitation s'etait calmee, mais l'avenir demeurait sombre, gros de menaces et de funeste augure aux approches de l'hiver. Pierken suivait dans son petit journal ces evenements palpitants et ne se laissait pas d'en faire part a ses camarades de la fabrique. N'etaient-ils pas a plaindre, eux aussi? N'avaient-ils pas des droits a faire valoir, eux aussi, des droits a un sort meilleur, comme leurs camarades des grandes villes? Pierken en etait convaincu; l'heure avait sonne, selon lui, de s'en ouvrir a leur patron. Mais comment s'y prendre et que lui demander? Pierken hesitait, et les autres ouvriers n'etaient pas en etat de l'aider de leurs conseils. Tous, certes, avaient le sentiment obscur d'une injustice sociale que leur classe subissait depuis des siecles; mais comment exprimer, traduire cela dans le fait? Qu'allaient-ils demander, ou exiger, pour ameliorer leur triste sort? Et qu'allait dire M. de Beule? Qu'allaient-ils faire, si M. de Beule, comme il fallait surement s'y attendre, repondait par un refus categorique et indigne? Ils ne savaient ... Le probleme leur apparaissait trop dangereux, trop complique, au-dessus de leurs forces. Un appui leur manquait. D'instinct, ils le sentaient: il leur manquait une centrale, un groupement puissant, une solide organisation, comme il en existait dans les grandes villes industrielles. Affronter la lutte ainsi, c'etait d'avance la defaite; ils entendaient deja la voix imperieuse et meprisante de M. de Beule leur jeter: "Vraiment, vous n'etes pas contents, mes gaillards; vous exigez un meilleur salaire! Eh bien! allez le chercher ailleurs. Ce n'est pas moi qui vous retiens; j'en prendrai d'autres a votre place!" Voila ce que repondrait M. de Beule; et malheureusement, l'evenement lui donnerait raison. Parmi la population ouvriere du village, pauvre et asservie, il trouverait d'autres victimes qui, pour un salaire de famine, viendraient occuper la place qu'eux auraient desertee. --Ce serait Fikandouss-Fikandouss, dit Feelken. Leo fit entendre un "Oooo ... uuuu ... iiii" pessimiste, et les autres hausserent les epaules avec un sourire desenchante, comme devant une chimere totalement irrealisable. --Pour moi, la seule chose que je demande, c'est quatre gouttes par jour au lieu de deux, dit Ollewaert. --Bravo, et moi aussi! dit Berzeel. --Et moi donc! repeta Free comme un echo, les yeux brillants. --Comment pouvez-vous!... s'ecria Pierken indigne. Une aussi pitoyable conception de leurs droits le navrait profondement. Il desesperait de jamais rien obtenir d'eux, lorsqu'un beau matin, son petit quotidien vint lui apporter consolation et reconfort, en publiant un article dont la lecture reveilla tous ses espoirs decus et le transporta de joie. Dans son journal, on imprimait en premiere page qu'on allait s'occuper aussi du proletaire des campagnes, le soustraire, avec l'ouvrier des villes, a l'exploitation scandaleuse de ses tyrans seculaires. Un article pathetique, signe "Paysan", depeignait sous des couleurs sombres et douloureuses les survivances presque moyenageuses que l'on retrouvait partout chez les ruraux et reclamait d'urgence, avec energie, un changement radical. L'article etait serieux, avec quelques erreurs, par-ci par-la, comme il arrive d'ordinaire aux gens de la ville traitant des choses paysannes; mais dans son ensemble il faisait une impression tres forte. Il retentit profondement, comme un long cri de detresse, dans l'ame des ouvriers, pendant que Pierken leur en faisait a haute voix la lecture. Oui, telle etait bien leur miserable existence. Tout pour les riches, qui ne produisaient rien; rien, ou quasiment rien pour les pauvres, qui accomplissaient du matin au soir, tous les jours, tout au long de leur existence, une besogne d'esclaves. Une grande tristesse silencieuse s'emparait d'eux. Dans ces mots qui vous empoignaient, cet homme, ce "Paysan" avait mis la ce qu'ils sentaient depuis toujours, sans pouvoir l'exprimer. Feelken n'avait plus aucune envie de traiter la chose en farce, avec son habituel "Fikandouss-Fikandouss", et Leo ne songeait pas en ce moment a pousser son effarant "Oooo ... uuu ... iii ...". Et l'emotion avait gagne les femmes: Natse pleurait, Lotje levait les bras au ciel et Mietje Compostello elle meme semblait douter que le Petit Homme de La-Haut eut arrange les choses telles qu'elles se passaient sur terre. "La Blanche", Sidonie et Victorine etaient les moins bouleversees. Elles ne sentaient pas aussi vivement l'injustice seculaire. Elles etaient trop jeunes. La jolie Sidonie avait le regard perdu devant elle, comme si elle songeait a autre chose, et Victorine, de ses levres humides, buvait les paroles de Pierken; elle l'admirait sans penetrer le sens des mots, bercee par le talent du lecteur. L'article se terminait par une longue liste des villages ou les socialistes de la ville se proposaient d'organiser des reunions; et sur cette liste le leur figurait. --J'y serai, a cette reunion, et j'espere que vous, vous y viendrez aussi! dit Pierken avec une hardiesse presque provocante. Il y eut un flottement. --Le patron nous fera valser, si on y va, insinua Ollewaert. --N'importe; ca ne m'empechera pas d'y aller, affirma Pierken. --Ni moi non plus! clama tout a coup Fikandouss-Fikandouss, au milieu de l'etonnement des copains. Eclat de rire general et bref. Qu'avait-il donc, ce loustic de Fikandouss-Fikandouss, a prendre brusquement une decision pareille! Mais Fikandouss, lui, ne riait nullement. Il ne plaisantait pas, il etait tout a coup devenu tres serieux, tres grave, sourcils fronces, levres pincees. Il repeta avec energie qu'il irait ... qu'il irait ... et devant la remarque ironique de Leo que ce serait alors pour lui "Fikandouss- Fikandouss", il ne broncha pas; sans un mot, il regarda son camarade, les yeux fixes, presque durs. D'ailleurs, Leo y viendrait, lui aussi. Il en prit la resolution a brule-pourpoint, d'un ton calme et ferme; Free, par contre, ne savait trop ce qu'il ferait. Il voulait d'abord en parler a sa femme. Poeteken hesitait de meme. Lui, c'etait sa mere qu'il lui fallait consulter. Quant a Berzeel, il hochait la tete; pas besoin de s'emballer, tout cela n'en valait pas la peine. Du reste, il lui serait bien difficile d'y venir, vu qu'il passait tous ses dimanches a son village. Les autres ricanaient. Oui, on les connaissait, ces expeditions de Berzeel, au bout de chaque semaine. Il y avait encore ete, samedi dernier, et n'avait reparu a la fabrique que le mardi matin, meconnaissable, le visage boursoufle, tumefie, temoignage de l'alcool lampe et des gnons recus. Il en portait encore la marque au-dessus de l'arcade sourciliere, comme une grosse chenille noire de sang coagule. Meprisant, Pierken haussa les epaules: avec son ivrogne de frere, il n'y aurait jamais rien a entreprendre. Il se tourna vers Bruun, le chauffeur, et son fils Miel, ainsi que vers Siesken, et demanda: --Et vous autres, vous irez? --Non ... non ... je n'irai pas, et Miel non plus! repondit Bruun d'un ton haineux et agressif. Et il donna ses motifs: --Je n'ai pas envie de valser pour le plaisir d'entendre debiter des blagues. Miel ne dit rien; il n'osait pas contredire son pere, et ne semblait du reste pas bien comprendre ce qu'on attendait de lui. De ses petits yeux idiots il regardait Pierken et hochait la tete. Pierken n'insista pas et se tourna vers Siesken et Pee, le meunier. Siesken le prit sur un ton de bonne plaisanterie. --Est-ce qu'on nous paiera la goutte au moins, a ce fameux meeting? demanda-t-il, avec un sourire beat sur sa face poupine. --Les socialistes sont ennemis de l'alcool, repondit Pierken d'un air grave. Pee ne savait trop s'il irait. Il en avait bien envie; mais, comme Bruun, il craignait la colere de M. de Beule. Il se tenait droit et raide comme un bonhomme de neige sous la couche de farine qui le couvrait des pieds a la tete; et, de ses levres rasees coulait un filet de salive brune sur son menton platreux. Il retourna sa chique d'un tour de langue et cracha au loin. Pierken comprit qu'on ne pouvait compter sur lui. Presents, les deux charretiers vinrent se meler aux passionnants colloques. Pol, tete baissee et bajoues gonflees, comme une brute sombre, ecoutait sans rien dire. Il etait ivre-mort, avec des yeux aqueux et presque vides. Il fit un grand geste en ecartant les bras et s'en alla sans avoir profere un son. Sans doute, sa langue etait figee. Guustje, au contraire, ne prit pas la chose au serieux et se mit a rire. --On ferait mieux de nous donner a chacun un poulet froid avec de la salade, dit-il. Et il partit en se tordant, joyeux comme toujours de cette plaisanterie inlassablement servie. Justin la-Craque et son aide Komel parurent a leur tour. Ils etaient deja au courant de l'evenement: tout le village, pretendait Justin, etait en effervescence. La reunion devait avoir lieu dans quinze jours au _Shako Rapiece_, un cabaret fort mal fame, ou se rencontraient d'habitude les escarpes et les braconniers des environs. Le cure parlerait en chaire pour dissuader les gens d'y aller et le bourgmestre interdirait le meeting. Les socialistes chanteraient des chansons obscenes et diraient des gros mots. A coup sur, on s'y battrait. Justin etait extremement anime par ses mensonges et assez fortement emeche. Il grincait des dents et sacrait en syllabes vagues et sourdes. Komel, derriere son dos, ricanait en silence, et son gros nez rouge bougeait dans son visage de suie comme un bec de dindon amuse. II Justin-la-Craque l'avait annonce un peu prematurement; mais, en effet, a mesure que le jour du meeting approchait, le village entra en effervescence. Un dimanche, a la sortie de la grand'messe, on vit tout a coup trois etrangers, au beau milieu de la place communale, qui distribuaient autour d'eux des prospectus rouges; beaucoup de gens les prenaient et s'en allaient lire a l'ecart ce que portait l'imprime. D'autres detournaient la tete d'un air de degout et de colere. On y lisait qu'une grande reunion populaire etait organisee pour le dimanche suivant, a trois heures, non pas, comme l'avait pretendu Justin-la-Craque, dans ce sale caboulot du _Shako Rapiece_, mais dans la grande salle de _La Belle Promenade_, un estaminet tout a fait convenable, situe au bout du village, avec vue sur la campagne. Toute la population etait invitee a y assister. Le meeting serait contradictoire; on pourrait poser des questions et, le cas echeant, soutenir, si l'on voulait, des opinions opposees, auxquelles l'orateur socialiste se chargerait de repondre. Le village tout entier en etait ebranle. On voyait partout le papier rouge aux mains des gens, et il en trainait beaucoup par terre, comme si le pave eut ete jonche de fleurs ecarlates. Mais, tout au commencement de l'apres-midi, M. le vicaire allait de porte en porte, inquiet comme un chien de chasse, et, vers le soir, on n'apercevait plus nulle part le moindre chiffon rouge. Le bruit se repandait que, le dimanche suivant, M. le cure precherait en chaire contre cette reunion impie, et que M. le baron, qui etait bourgmestre de la commune, l'interdirait au nom de la loi. La frousse gagnait les bonnes gens, qui ne parlaient plus des papiers rouges qu'en baissant la voix. Il y avait des mouchards dans tous les cabarets, qui ecoutaient les conversations. On se racontait que le patron de _La Belle Promenade_ recevrait dans le courant de la semaine la visite de l'huissier, qui lui signifierait conge dans le plus bref delai. Le lendemain matin, a la fabrique, l'emotion etait vive. Pierken avait parle la veille, sur la place publique, avec les trois etrangers; il ne tarissait pas d'eloges sur leur intelligence, leur connaissance approfondie des questions sociales, leur foi vibrante en un avenir meilleur et proche. Les camarades en etaient tout remues; devant eux s'ouvraient des horizons inconnus, le bonheur. A huit heures, pour le casse-croute, ils s'assirent tous, hommes et femmes, en rang d'oignons contre le mur de la cour dans le tiede soleil d'automne, a ecouter tout ce que leur racontait Pierken inlassablement. Les visages etaient serieux et graves; la vieille Natse, vaincue par l'emotion, pleurait. Mietje Compostello se sentait de plus en plus ebranlee dans son antique conviction que le monde etait ce qu'il devait etre; et les jeunes filles ecoutaient immobiles, les yeux brillants et fixes. La plupart d'entre eux pourtant ne savaient pas encore s'ils assisteraient a la reunion. Ils brulaient d'y aller; mais que dirait M. de Beule? Ce qu'en dirait M. de Beule, on pouvait deja s'en douter, rien qu'a voir Sefietje paraitre vers dix heures, comme d'habitude, avec la bouteille de genievre. Sefietje avait un air renfrogne, comme si elle eut souffert d'une grave et obscure injustice, et lorsque les ouvriers lui en demanderent le motif, elle repondit, l'air enigmatique et de mauvais augure, qu'ils ne tarderaient pas a l'apprendre et que ce ne serait pas drole. Et, en effet, des que M. de Beule, toujours precede de Muche, parut dans la fabrique, on vit bien que ca clochait. Il avait le visage cramoisi, boursoufle; pour un rien, un tout petit accroc a l'un des pilons, il se mit soudain a "partir" comme un sauvage, en hurlant dans le vacarme qu'il en avait assez, flanquerait tout le monde a la porte et fermerait la boite, si ca ne changeait pas. C'etait lundi matin; naturellement Berzeel n'etait pas a son poste. Sitot que M. de Beule s'en fut apercu, il s'emporta contre Pierken, en criant dans le tonnerre des pilons qu'il chassait son frere et que Pierken devait incontinent le lui faire savoir. --Faut-il que je laisse l'ouvrage pour aller le lui dire? demanda Pierken froidement. --Mais non, feignant que vous etes! vocifera M. de Beule hors de lui. --Comment voulez-vous que je fasse alors, Monsieur? repliqua Pierken avec une calme logique. --J'en ai assez! repeta M. de Beule, esquivant une reponse precise. Et, Muche en tete, il quitta, congestionne de fureur, la "fosse aux huiliers" pour se diriger vers la "fosse aux femmes", et on l'entendit bientot, la aussi, "partir" avec fracas. La journee s'ecoula dans une impression d'accablement morose. Contrairement a son habitude, M. Triphon ne parut point a la fabrique, accompagne de Kaboul; pour son fils aussi, vraisemblablement, le patron etait "parti", en conclurent les ouvriers. Lorsque Sefietje vint, vers six heures, apporter la traditionnelle goutte du soir, ils remarquerent qu'elle avait surement du pleurer. Aux hommes elle ne dit rien, pas un mot; mais aux femmes elle confia que M. de Beule etait fermement resolu a renvoyer de la fabrique quiconque, homme ou femme, aurait l'audace d'assister a la reunion socialiste du dimanche suivant. III Ce jour-la, vers l'heure fixee, un calme etonnant regnait aux alentours de _La Belle Promenade_. Le village d'ailleurs n'avait jamais paru plus tranquille. C'etait une tres belle journee d'automne, avec de l'or dans les feuillages et des vapeurs bleuatres dans les lointains; l'air immobile tamisait un soleil dont la bonne chaleur en sourdine vous mitonnait doucement les mains et les joues. Les choses avaient l'air de s'assoupir. Sous ses trois vieux tilleuls jaunissants, la porte de _La Belle Promenade_ etait large ouverte, comme une invite cordiale a entrer. Il n'y avait encore personne dans la vaste salle de l'estaminet. Seuls le patron, fort gaillard a mine fleurie, et sa grosse femme etaient occupes derriere le comptoir a rincer des verres et les essuyer avec un torchon a carreaux blancs et rouges. La vieille horloge flamande, dans son coin obscur, marquait trois heures moins dix. Le disque du balancier allait et venait avec son tic-tac regulier derriere la lucarne vitree de la caisse, et l'on eut dit d'une vieille megere efflanquee exhibant un trou dans son ventre, avec une obstination presque obscene. La porte du fond etait egalement ouverte et dans la courette ensoleillee deux gamins jouaient aux billes. Soudain, quatre hommes firent leur entree; au dehors, sous les tilleuls, une dizaine d'autres s'etaient arretes devant les fenetres. Ce n'etaient pas des gens du village. Ils avaient l'air d'artisans endimanches et leur paleur denotait des citadins. Le plus age des quatre qui venaient d'entrer, celui qui semblait etre leur chef a tous, se tourna vers le patron et dit: --Patron, nous voici. --Bien, messieurs, asseyez-vous, repondit calmement le patron en continuant de nettoyer ses verres. --Pourrions-nous avoir une table et quelques chaises? demanda l'etranger. --Vous pouvez avoir un verre de biere ou une goutte de genievre comme tout le monde, dit le patron. --Oui mais, vous nous reconnaissez bien, voyons? Vous savez que nous venons ici pour parler! se recria le chef, un peu etonne. --Pas moyen, messieurs, riposta, sur un ton calme, mais ferme, le mastroquet. --Pourquoi pas! firent-ils tous les quatre, ebahis. --Parce que je vous dis qu'il n'y a pas moyen, repeta le patron, legerement irrite. --Mais vous nous aviez promis votre salle! --J'ai change d'idee. --C'est peut-etre la visite de M. le cure?... ricana le chef d'un air meprisant. --Ca ne vous regarde pas, riposta l'homme d'un ton bref. Il y eut un silence. Les quatre camarades se consulterent a mi-voix. Le mastroquet et sa femme continuaient a rincer les verres, mais leurs gestes devenaient saccades et presque coleres. Au dehors, sur la petite place devant les tilleuls, montait un murmure de voix et, en se tournant vers les fenetres, les quatre camarades virent qu'un petit attroupement de curieux s'etait forme. --Alors, vous refusez? demanda une derniere fois le chef. --Alors, je refuse! repeta le patron d'un air insolent. --Tres bien. Le temps est beau; nous ferons le meeting en plein air. Et, d'un mouvement brusque, ils quitterent l'estaminet. Cependant, il y avait foule. On se demandait d'ou tout ce monde etait si brusquement sorti; il couvrait tout l'espace libre devant _La Belle Promenade_. A part la douzaine de citadins qui accompagnaient le chef, c'etaient des gens de l'endroit et des hameaux avoisinants. Tous, ou presque tous, appartenaient a la classe populaire: artisans de village et ouvriers agricoles, avec par ci par la un petit metayer. A premiere vue il eut ete difficile de dire si cette foule etait hostile ou favorablement disposee. On y remarquait quelques figures deplaisantes: ces memes mouchards qu'on avait surpris, le dimanche precedent, a ecouter les conversations dans les estaminets. Au premier rang, Pierken, avec Leo et Fikandouss-Fikandouss. Quelques femmes du peuple, tenan