The Project Gutenberg EBook of Les joies du pardon, by Anonymous This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included with this eBook or online at www.gutenberg.net Title: Les joies du pardon Petites histoires contemporaines pour la consolation des coeurs chretiens Author: Anonymous Release Date: March 7, 2004 [EBook #11494] Language: French Character set encoding: ASCII *** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LES JOIES DU PARDON *** Produced by Joris Van Dael, Renald Levesque and PG Distributed Proofreaders LES JOIES DU PARDON Petites Histoires Contemporaines POUR LA CONSOLATION DES COEURS CHRETIENS PAR L'AUTEUR de la "Methode pour former l'Enfance a la Piete" Je n'ai pu achever ce petit livre sans essuyer plusieurs fois des larmes.... X***. 1891 AVANT-PROPOS Apres les joies de l'innocence, il n'en est pas de plus douces, de plus penetrantes que celles du repentir. Demandez a l'enfant coupable ce qu'il eprouve lorsque, reconnaissant son ingratitude, il vient se jeter en pleurant dans les bras de sa mere: c'est un soulagement inexprimable, une ivresse de bonheur... Ce bonheur n'est rien pourtant aupres de celui du pauvre pecheur qui, fatigue de ses longs egarements, renonce a sa vie mauvaise et vient se reposer dans le sein de Dieu. Aussi, n'existe-t-il pas non plus d'histoire plus attachante que celle des conversions. Plusieurs surtout, accomplies presque de nos jours, ont ete entourees de circonstances si extraordinaires et presentent un si poignant interet qu'on ne peut en lire le recit sans etre attendri jusqu'au fond de l'ame. Pages naives et sublimes, tout impregnees de larmes et d'amour, elles reveillent les sentiments les plus delicats, les plus exquis; rien ne ressemble davantage a un roman, et toutefois, on sent a merveille que rien n'est plus veridique. C'est, dirons-nous, un roman divin: les peripeties multipliees, les scenes emouvantes ont la terre pour theatre, mais le denouement n'a lieu qu'au ciel. Tels sont les exemples que nous allons rapporter dans ce Recueil: il faudrait pouvoir les mettre sous les yeux de tous les chretiens, pour le profit qu'ils en retireraient et le charme que leur ferait gouter cette lecture.--Nous n'avons eu garde de reproduire ici les traits que l'on rencontre dans les _Annales de Notre-Dame de Lourdes_, de _Notre-Dame du Sacre-Coeur_, et dans les Recueils analogues; on ne trouvera non plus aucune des Biographies contenues dans les _Conversions les plus memorables du XIXe siecle_. Nos recits ont un caractere plus intime et tout a la fois plus anecdotique: et c'est la justement ce qui en augmente l'interet. Offert a toutes les ames chretiennes, cet ouvrage s'adresse d'une maniere speciale aux jeunes gens. Personne n'a, autant qu'eux, besoin de ces manifestations eclatantes de la misericorde divine, si propres a inspirer une confiance inebranlable. Qui connait les epreuves reservees a leur foi au sortir du college? Ou est-il d'ailleurs le jeune homme qui dans les longues annees d'une lutte incessante contre le respect humain et les plaisirs mauvais, n'a jamais eu un instant de faiblesse? Ah! puissent nos lecteurs se souvenir, en ces moments critiques, des modestes pages qu'ils vont lire aujourd'hui! Elles leur rappelleront qu'apres meme les plus lourdes chutes, le coeur de Dieu reste toujours ouvert pour les recevoir et que le plus grand malheur a craindre, la plus funeste de toutes les fautes, c'est le _decouragement_. * * * * * LES JOIES DU PARDON 1.--LE CAPITAINE DE NAVIRE ET LE MOUSSE. Un capitaine de navire, qui s'etait fait craindre et hair de ses matelots par ses imprecations continuelles et sa tyrannie, tomba tout a coup dangereusement malade, au milieu d'un voyage de long cours. Le pilote prit le commandement du vaisseau, et les matelots declarerent qu'ils laisseraient perir sans secours leur capitaine, qui se trouvait dans sa chambre, en proie a de cruelles douleurs. Il avait deja passe a peu pres une semaine dans cet etat, sans que personne se fut inquiete de lui, lorsqu'un jeune mousse, touche de ses souffrances, resolut d'entrer dans sa chambre et de lui parler; malgre l'opposition du reste de l'equipage, il descendit l'escalier, ouvrit la porte et lui demanda comment il se portait; mais le capitaine lui repondit avec impatience: "Qu'est-ce-que cela te fait! Va-t'en!" Le mousse, repousse de la sorte, remonta sur le tillac. Mais le lendemain il fit une nouvelle tentative: "Capitaine, dit-il, j'espere que vous etes mieux?--O Robert! repondit alors celui-ci, j'ai ete tres mal toute la nuit." Le jeune garcon, encourage par cette reponse, s'approcha du lit en disant: "Capitaine, laissez-moi vous laver les mains et le visage, cela vous rafraichira." Le capitaine l'ayant permis, l'enfant demanda ensuite la permission de le raser. Le capitaine y ayant encore consenti, le mousse s'enhardit, et offrit a son maitre de lui faire du the. L'offre toucha cet homme farouche, son coeur en fut emu, une larme coula sur son visage, et il laissa echapper ces mots en soupirant: "O amour du prochain! Que tu es aimable au moment de la detresse! qu'il est doux de te rencontrer meme dans un enfant!" Le capitaine eprouva quelque soulagement par les soins de cet enfant. Mais sa faiblesse devint plus grande, et il fut bientot convaincu qu'il ne vivrait plus que quelques semaines. Son esprit fut assiege de frayeurs toujours croissantes, a mesure que la mort et l'eternite se montrerent plus pres. Il etait aussi ignorant qu'il avait ete impie. Sa jeunesse s'etait passee parmi la plus mauvaise classe de marins; non seulement il disait: _Il n'y a point de Dieu_, mais il agissait aussi d'apres ce principe. Epouvante a la pensee de la mort, ne connaissant pas le chemin qui conduit au bonheur eternel, et convaincu de ses peches par la voix terrible de sa conscience, il s'ecria un matin, au moment ou Robert ouvrait la porte de sa chambre, et lui demandait amicalement: "Maitre, comment vous portez-vous ce matin?--Ah! Robert, je me sens tres mal, mon corps va toujours plus mal; mais je m'inquieterais bien moins de cela, si mon ame etait tranquille. O Robert! que dois-je faire? Quel grand pecheur j'ai ete! que deviendrai-je?..." Son coeur de pierre etait attendri. Il se lamentait devant l'enfant, qui faisait tout son possible pour le consoler, mais en vain. Un jour que l'enfant venait d'entrer dans la chambre, le capitaine s'ecria: "Robert, sais-tu prier?--Non, maitre, je n'ai jamais su que l'oraison dominicale, que ma mere m'a apprise.--Oh! prie pour moi, tombe a genoux, et demande grace. Fais cela, Robert, Dieu te benira." Et tous deux commencerent a pleurer. L'enfant, emu de compassion, tomba a genoux et s'ecria en sanglotant: "Mon Dieu, ayez pitie de mon cher capitaine mourant! je suis un pauvre petit matelot ignorant. Mon Dieu, le capitaine dit que je dois prier pour lui, mais je ne sais pas comment; oh! que je regrette qu'il n'y ait pas sur le batiment un pretre qui puisse me l'apprendre, qui puisse prier mieux que moi, qui puisse recevoir la confession de ses peches et les pardonner en votre nom. Il croit qu'il sera perdu: mon Dieu, sauvez-le! Il dit qu'il ira en enfer, et qu'il sera avec les demons: o mon Dieu, faites qu'il aille au ciel, et qu'il soit avec les anges! Les matelots ne veulent pas venir vers lui; quant a moi, je veux faire pour lui tout ce que je pourrai; mais je ne puis le sauver. O mon Dieu! ayez pitie de mon pauvre capitaine! Je n'ai jamais prie ainsi auparavant. Oh! aidez-moi, mon Dieu, a prier pour mon pauvre capitaine!" Alors, s'etant releve, il s'approcha du capitaine en lui disant: "J'ai prie aussi bien que j'ai pu; maintenant, maitre, prenez courage. J'espere que Dieu aura pitie de vous." Le capitaine etait si emu qu'il ne pouvait s'exprimer. La simplicite, la sincerite et la bonne foi de la priere de l'enfant avaient fait une telle impression sur lui, qu'il demeura dans un profond attendrissement, baignant son lit de pleurs. Le lendemain matin, quand Robert entra dans la chambre du capitaine: "Robert, mon bon ami, lui dit celui-ci, apres que tu fus parti, je tombai dans une douce meditation. Il me semblait voir Jesus-Christ sur la croix, mourant pour nos offenses, afin de nous amener a Dieu. Je m'elevai par mes prieres a ce divin Sauveur, et, dans la grande angoisse de mon ame, je m'ecriai longtemps comme l'aveugle: Jesus, fils de David, ayez pitie de moi! Enfin je crus sentir en mon coeur que les promesses de pardon qu'il a adressees a tant de pecheurs, m'etaient aussi adressees; je ne pouvais proferer d'autres paroles que celle-ci: O amour! o misericorde! Non, Robert, ce n'est pas une illusion: maintenant je sais que Jesus-Christ est mort pour moi. Je sens que le sang de la croix peut aussi laver mes iniquites; mes yeux s'ouvrent a la lumiere d'en haut en meme temps qu'ils se ferment pour la terre; la grace de mon bapteme, la foi de ma premiere communion, rentrent dans mon coeur; que ne puis-je recevoir ces sacrements que l'Eglise accorde aux mourants pour leur passage a l'eternite, vers laquelle Dieu m'appelle!" L'enfant, qui jusque-la avait verse bien des larmes en silence, fut saisi dans ce moment d'une grande tristesse, et s'ecria Involontairement: "Non, non, mon cher maitre, ne m'abandonnez pas.--Robert, lui repondit-il tranquillement, resigne-toi, mon cher enfant: je suis peine de te laisser parmi des gens aussi depraves que le sont ordinairement les matelots. Oh! puisses-tu etre preserve des peches dans lesquels je suis tombe! Ta charite pour moi, mon cher enfant, a ete grande; Dieu t'en recompensera. Je te dois tout; tu as ete dans la main de Dieu l'instrument de ma conversion; c'est le Seigneur qui t'a envoye vers moi; Dieu te benisse, mon cher enfant! Dis a mes matelots qu'ils me pardonnent, je leur pardonne aussi, et je prie pour eux." Le lendemain, plein du desir de revoir son maitre, Robert se leva a la pointe du jour; et ayant ouvert la porte, il vit que le capitaine s'etait leve et s'etait traine au pied de son lit. Il etait a genoux, et semblait prier, appuye, les mains jointes, contre la paroi du navire. L'enfant attendit quelque temps en silence; mais enfin il dit doucement: Maitre!--Point de reponse.--Capitaine! s'ecrie-t-il de nouveau. Mais toujours meme silence. Il met la main sur son epaule et le pousse doucement: alors le corps change de position et se penche peu a peu sur le lit; son ame l'avait quitte depuis quelques heures, pour aller voir un monde meilleur, ou la grace d'un sincere repentir accordee a la priere permet d'esperer que Dieu dans sa misericorde a daigne le recevoir. * * * * * 2.--UNE NUIT DANS LE DESERT. C'est du missionnaire lui-meme, rapporte le marquis de Segur, que je tiens l'histoire suivante, ou l'action de la Providence se montre en assez belle lumiere. Il nous la raconta devant un nombreux auditoire d'hommes, particulierement de jeunes gens, qui l'ecoutaient avec une si religieuse attention, que pendant les pauses de son discours, on aurait entendu voler une mouche. Par humilite, il parlait a la troisieme personne comme s'il se fut agi d'un autre. Mais je devinai bien vite, a son accent, que c'etait son histoire a lui-meme qu'il nous disait, et quand je me trouvai seul avec lui apres la seance, je l'obligeai de m'en faire l'aveu. Si je pouvais faire passer dans mon recit les flammes de sa parole, telles qu'elles sortaient de sa bouche et de son coeur, elles allumeraient dans les ames cet amour surnaturel de Dieu et des hommes, qui resume et renferme la loi et les prophetes. C'etait l'heure qui precede le coucher du soleil. L'ombre du missionnaire et de son cheval s'allongeait sur le sable endormi. L'horizon s'empourprait comme aux lueurs d'un immense incendie. La chaleur etait etouffante. Parfois, a de longs intervalles, une brise legere venue on ne sait d'ou, passait comme une caresse de Dieu et apportait au voyageur une sensation delicieuse: alors, il ouvrait la bouche et aspirait longuement l'air un moment rafraichi. Puis le souffle tombait vaincu par le feu qui regne au desert, et l'immobilite ardente reprenait possession de l'etendue. Le missionnaire avancait, pressant l'allure de son cheval, pour arriver avant la nuit a la grande ville, terme de son voyage. Car la nuit, dans ces plaines d'Afrique, appartient aux fauves. Quand les premieres ombres descendent du ciel, les premiers bruits des lions et des pantheres montent de tous les points du desert, d'abord confus et lointains, comme le gemissement du vent, puis plus forts, plus distincts, semblables tantot au grondement sourd du tonnerre, tantot a ses eclats rudes et dechires. Ce moment redoute approchait, mais il n'etait pas encore imminent, et le pretre de Jesus-Christ avait bien une heure devant lui, une heure de jour et de marche tranquille, suffisante pour atteindre le port. Il etait arme, il avait des provisions de bouche, un flacon de rhum, pour ranimer ses forces et tremper ses levres brulantes. Il priait, il pensait, cherchant a lutter contre la sensation etouffante de la solitude, contre l'oppression de l'espace sans limites ou sa vue, son coeur et son esprit se perdaient. Il avait beau percer de ses regards l'etendue, il n'apercevait pas un etre vivant, pas un mouvement, pas meme celui du sable agite par le vent: le vent dormait sur le sable, d'un sommeil qui semblait eternel. Oh! si la bonte de Dieu mettait sur son chemin une de ses creatures, un etre humain, un frere, quelle joie inonderait son coeur! comme il volerait a lui! Avec quels transports il lui tendrait la main, et le presserait dans ses bras! Mais helas! il ne le savait que trop, une rencontre en ces lieux, ce ne serait qu'un danger de plus: quand on trouve sur sa route un homme au desert, au lieu d'un frere a embrasser, c'est un ennemi a combattre; c'est un de ces arabes pillards ou de ces Europeens declasses, bandits de la solitude, detrousseurs de caravanes, qu'il faut aborder, non pas le salut aux levres, mais le revolver a la main. Il se perdait en ces pensees, et berce par l'allure monotone de son cheval, il laissait flotter a l'aventure son esprit et ses guides, quand tout a coup il se redresse sur ses etriers, et d'un mouvement instinctif, arrete sa monture. Qu'a-t-il donc apercu a l'horizon? Est-ce une illusion de ses sens? N'y a-t-il pas la-bas, bien loin, quelque chose qui se remue?--Certainement, il ne se trompe pas: le point noir qui a frappe sa vue s'agite, se rapproche, grossit insensiblement. C'est un etre vivant, un animal ou un homme.--Un homme, c'est un homme! Il le voit maintenant, il distingue vaguement sa forme; cet homme l'a vu, lui aussi; il est evident qu'il s'avance dans sa direction... Que faire! Quel parti prendre? Faut-il pousser son cheval au galop et se mettre hors de la portee de cet inconnu? C'est le parti le plus sur, mais est-ce le plus honorable? Si, au lieu d'etre un voleur arabe, cet homme etait un chretien, un francais? Et quand meme il serait un coureur du desert, un bandit, est-ce le fait d'un missionnaire, d'un apotre de Jesus-Christ, de fuir devant une creature humaine, devant un de ceux pour qui le Sauveur du monde est mort sur la croix? L'hesitation du pretre n'est pas longue. Il attendra le frere qui vient au-devant de lui, que ce soit Cain ou Abel. L'hote du desert se rapproche de minute en minute, il semble a la fois se hater d'accourir et lutter contre la fatigue. Le voila a une petite distance, on dirait un spectre ambulant. Il est deguenille; sa main tient un fusil; ses yeux sont allumes de fievre, de haine et de convoitise. C'est indubitablement un brigand, mais un brigand europeen: c'est en tout cas, un malheureux devore de besoin. Le pretre n'hesite plus: il risque peut-etre sa vie, mais il a la chance de secourir un miserable, de sauver une ame. Apres tout, c'est son metier de s'exposer a la mort: le corps d'un missionnaire n'est rien; l'ame d'un pecheur est d'un prix infini. Il descend de cheval, jette ses armes a terre pour montrer a l'inconnu ses dispositions pacifiques, et d'un pas tranquille et ferme, va au-devant de lui. L'autre etonne, epuise, s'arrete; la surprise est plus forte que la haine; mais la faim, la soif devorante, voila ce qui domine tout le reste. Le pretre le devine, et, sans parler, lui presente ses provisions, des fruits, des dattes, du rhum.--Du rhum! C'est la force, c'est la vie! Pour cette gourde de rhum, le malheureux aurait tue son pere! Il etend la main, saisit la gourde, la porte a sa bouche, la boit, l'aspire a longs traits. Son visage se ranime, son sang circule, sa paleur mortelle fait place a une vive rougeur. Tout a coup, il chancelle; il a bu trop et trop vite, il tombe tout de son long et demeure sur le sol, inerte, engourdi, comme mort. Le missionnaire, effraye, se penche vers lui, tate son pouls, ecoute les battements de son coeur, et respire; ce n'est pas la mort, c'est le sommeil bienfaisant et reparateur. Il le considere longuement; a sa carnation, a la couleur de sa barbe et de ses cheveux, il reconnait un Francais. Malgre les traces des passions et de la fatigue, il croit lire sur ce visage devaste les vestiges d'une bonne race, et son ame d'apotre se remplit de reconnaissance et de joie. Soudain, il tressaille comme s'il sortait d'un reve. Le soleil va disparaitre, et son orbe agrandi et rutilant est deja a demi cache. Encore quelques minutes et la nuit aura remplace le jour. Que faire de cet infortune que la Providence a envoye sur sa route et dans ses bras? Le charger sur son cheval? C'est impossible; il connait le poids d'un corps qui s'abandonne. Le laisser la, seul, la nuit, dans le desert, expose aux dents des betes feroces, a une mort sans consolations? C'est plus impossible encore. Il n'y a pas a hesiter; il attendra le reveil du pecheur, sous la garde de Dieu qui ne laissera pas inachevee l'oeuvre de sa misericorde. Il s'agenouille sur le sable, pres de cet homme qu'il ne connaissait pas une heure avant, et pour lequel il sacrifierait sa vie avec joie. Il souleve doucement dans ses mains la tete du dormeur, la pose sur ses genoux, et il entre en prieres. La nuit est arrivee, profonde, solennelle, ivre de silence et de solitude. Deux heures se passent ainsi, sans qu'aucun des deux hommes ait fait un mouvement. Les etoiles se sont allumees les unes apres les autres et repandent sur l'ocean de sable une lueur mysterieuse et sacree. Les anges contemplent du haut du ciel ce spectacle plus beau que celui d'un ami veillant sur son ami, d'une mere veillant sur son enfant, le spectacle d'Abel veillant avec amour sur Cain: tel, au temps du sejour du Fils de Dieu sur la terre, Jesus priait dans les plaines de Galilee aupres de Judas endormi. Enfin, l'homme se reveille. Il releve la tete, ouvre les yeux et rencontre ceux de ce pretre a genoux qui le regarde avec une ineffable tendresse. Alors il se souvient, il devine, il comprend tout; il se met a trembler des pieds a la tete, comme ces possedes d'Israel au moment ou le demon sortait de leur corps et de leur ame a la voix de Jesus-Christ. La haine est vaincue, Satan s'enfuit de cette ame pour n'y plus rentrer. Le bienheureux larron pleure, il eclate en sanglots, et, sans prononcer une parole, il se laisse tomber dans Tes bras du missionnaire, qui le presse sur son coeur en lui disant: Mon frere! Quand il eut mange, le pretre le fit monter sur son cheval et marcha pres de lui, priant toujours et ne lui disant rien, pour le laisser tout entier a la grace divine qui parlait au fond de son ame. Ils arriverent a la ville sans rencontre facheuse. Le missionnaire fit coucher le prisonnier de sa charite dans son lit, et dormit pres de lui sur quelques coussins. "Demain, lui dit-il, vous me direz tout ce que vous voudrez. Aujourd'hui, je ne veux rien entendre." Le lendemain, l'homme lui raconta son histoire, prelude de sa confession: histoire terrible, commencee par une jeunesse sans corrections et sans travail, poursuivie dans le vice, dans le crime, et qui, par un prodige de la misericorde divine, s'achevait dans les larmes du repentir. Sa mere, brave paysanne, restee veuve de bonne heure, l'avait impitoyablement gate pour epargner quelques pleurs a son enfance. Il avait ete a l'ecole, parce qu'il l'avait bien voulu; s'y etait instruit, parce qu'il avait l'esprit vif et ouvert; puis s'etait livre a la paresse, au plaisir, bientot au vice. A dix-huit ans, c'etait deja un mauvais sujet accompli. Il s'engagea par ennui, pour connaitre la vie de la caserne, et courir les garnisons. Puis, le joug de la discipline gatant ses plaisirs, il demanda une permission, revint au village, en deguerpit un matin avant le jour, sans embrasser sa mere, mais non sans l'avoir devalisee, et ne reparut plus au regiment. Il passa aux Etats-Unis, y gagna une petite fortune qu'il depensa en folles orgies. Alors, dans un acces de raison, peut-etre de remords, il quitta l'Amerique pour l'Algerie, se remit a l'oeuvre, et mena pendant quelque temps une conduite reguliere et laborieuse. Il commencait a se refaire de corps, d'ame et de bourse, quand le demon envoya sur son chemin un de ses anciens compagnons de debauche, deserteur comme lui, qui le reconnut, chercha a l'entrainer de nouveau dans le vice, et n'y pouvant reussir, revela son passe et le perdit de reputation. Sa tete ne put resister a ce dernier coup. "Puisque je ne puis etre un honnete homme, se dit-il, je serai un franc scelerat." Et il fit comme il avait dit. Il quitta la grande ville ou toutes les portes se fermaient devant lui, s'enfuit au desert, et demanda a la rapine et au meurtre des moyens d'existence. Bientot il se trouva a la tete d'une bande d'arabes, qui detroussaient les passants, les pelerins de la Mecque, et vivaient comme lui de brigandage. Mais, par un reste de pudeur, il ne s'attaquait qu'aux musulmans et evitait de verser le sang des europeens. Ses compagnons s'en apercurent, et se revoltant contre lui, ils le menacerent d'abandon, meme de mort, s'il continuait a epargner les chretiens. Il resista d'abord, puis, avec sa faiblesse et son emportement habituels: "Eh bien! s'ecria-t-il, puisqu'il faut aller jusqu'au bout, j'irai aussi bien et plus loin que vous. Une caravane vint a passer; elle comptait des europeens et des musulmans. Il l'attaqua furieusement a la tete de ses hommes, frappa a tort et a travers sur tout ce qui lui tombait sous la main. Parmi les victimes se trouvait un francais. L'aspect de ce compatriote, peut-etre assassine par lui, le fit soudainement rentrer en lui-meme. "Je suis un miserable." se dit-il. Et laissant la ses compagnons occupes a depouiller les cadavres, fou de remords, epouvante de son ignominie, il s'elanca comme un insense et se perdit bientot dans l'immensite du desert. Quand le missionnaire le rencontra, il y avait trois jours qu'il errait a l'aventure, maudit et desespere comme Cain, ne mangeant pas, ne buvant pas, ne sachant ce qu'il faisait, ni ce qu'il voulait. Il etait a bout de forces, quand il apercut le voyageur qui passait au loin sur son cheval. Pousse par un transport infernal, il essaya de le rejoindre, non pour le voler, mais pour l'assassiner: "J'en tuerai encore un, se dit-il, et je me tuerai apres". Au lieu de la mort, c'est la vie qui l'attendait, et c'est dans les bras de la misericorde qu'il tomba. Tel fut le recit du criminel repentant: le missionnaire, le serrant plus tendrement encore sur son coeur, se contenta de lui dire: "Maintenant que je sais votre histoire, votre confession sera courte et facile. Agenouillez-vous devant Dieu, mon fils, et en son nom je vous pardonnerai tous les peches, tous les crimes de votre vie entiere." Le pecheur se confessa avec des torrents de larmes, et tandis que le pretre prononcait sur son front courbe jusqu'a terre les paroles sacrees de l'absolution, il lui sembla que son passe s'engloutissait dans l'abime de la misericorde divine et qu'une vie nouvelle s'ouvrait devant lui. Ce que fut cette vie, je l'ignore. Le missionnaire ne nous l'a pas dit. Mais qu'elle soit achevee ou qu'elle dure encore, qu'elle se poursuive dans un labeur honnete ou dans les austerites d'un cloitre, il n'est pas douteux qu'elle fut ou qu'elle sera jusqu'au bout une vie de repentir, d'action de graces et d'amour penitent." * * * * * 3.--LES DEUX FRERES Deux freres entrerent en meme temps dans un college de France; ils se ressemblaient si parfaitement quant a la taille et aux traits du visage, qu'il fallait les avoir vus souvent pour les distinguer l'un de l'autre: mais ils etaient bien differents de caractere: l'aine n'avait presque aucun sentiment de religion; le cadet etait d'une piete angelique. On ne saurait imaginer tous les moyens que sa charite lui suggera pour gagner son frere. C'etait peu pour lui de lui accorder ce qu'il demandait; il allait au-devant de tout ce qui pouvait lui etre agreable; il se privait, en sa faveur, de tout l'argent qu'on lui accordait pour ses menus plaisirs. On leur donna a tous deux un costume neuf de tres grand prix; l'aine, en peu de temps, mit le sien en mauvais etat; celui du cadet etait encore tres propre. Ne sachant plus quel present faire a son frere, il imagina de lui donner son habit. "Vous etes mon aine, lui dit-il, il convient que vous soyez mieux habille que moi: votre habit est gate; si le mien vous fait plaisir, je vous le donnerai, on n'en saura rien chez nous." L'offre est aussitot acceptee et l'echange fait. Quelques jours apres, le pieux enfant appelle son frere et lui dit qu'il avait quelque chose a lui communiquer. "Auriez-vous encore un habit a me donner? lui dit celui-ci. --Oui, lui repond l'enfant, et un bien plus precieux que celui que je vous ai donne dernierement; allez demain a confesse; reconciliez-vous avec Dieu, c'est lui-meme qui vous en revetira. --A confesse, repondit l'autre, vraiment j'y vais assez souvent; si, cependant, il ne faut que cela pour vous contenter, j'irai bien encore demain, mais je ne vous garantis pas que j'en deviendrai meilleur. --Promettez-moi au moins, repliqua le cadet, que vous ferez pendant deux jours quelques efforts pour le devenir." L'aine le lui promit. Le lendemain, ils allerent tous deux a confesse; ils avaient le meme confesseur. Le cadet se confessa le premier, et se retira devant le Saint-Sacrement, pour demander a Dieu qu'il lui plut de toucher son frere. L'aine raconta depuis, qu'en entrant au confessionnal, tout ce que son frere avait fait pour lui se presentant a son esprit, il eut honte de lui-meme, et ne fut plus maitre de retenir ses larmes. Il dit a son confesseur qu'il voulait bien sincerement se convertir et consoler son frere des chagrins qu'il lui avait causes jusqu'alors. Pendant toute sa confession, il versa un torrent de larmes. Le cadet qui de l'endroit ou il etait, l'avait entendu eclater en soupirs, etait remonte dans son quartier, comble de joie et benissant le Seigneur. Un moment apres, on vint le demander a la porte; c'etait son frere qui se jeta a ses genoux, et les arrosa de ses larmes, lui demandant pardon de tous les sujets de mecontentement qu'il lui avait donnes et lui promettant de suivre, a l'avenir, aussi bien ses avis que ses exemples. L'enfant, ravi des dispositions de son frere, se jeta a son cou, et lui dit tout ce que sa charite put lui suggerer de plus tendre et de plus affectueux pour l'encourager. Le jeune homme demeura si ferme dans ses bonnes resolutions, qu'en peu de temps, il devint, comme son frere, un modele de vertu, et ne se dementit jamais. * * * * * 4.--UN JEU OU L'ON GAGNE LE CIEL Dans une petite ville de France vivait un officier retraite, qui etait un excellent chretien. Personne devant lui ne se serait permis une parole inconvenante; chacun venait lui demander conseil: l'un le consultait pour l'achat d'une terre; l'autre, pour l'arrangement d'un proces; tout le monde, en un mot, l'honorait, le respectait et l'aimait. Lui-meme a raconte son histoire, et elle merite d'occuper une des premieres places dans ce recueil, car elle montre d'une maniere bien touchante que Dieu se sert des moyens les plus inattendus pour ramener a lui les pecheurs et que sa misericorde est inepuisable a l'egard des ames de bonne volonte. "Je ne date pas d'hier, disait plaisamment notre officier, vous vous en apercevez facilement a ma moustache et aux quelques cheveux qui me restent; mais si je suis vieux et casse, j'ai ete jeune et alerte. J'avais dix-huit ans environ, en 1792, lorsque la grande guerre vint a eclater; j'etais ardent, j'avais adopte avec enthousiasme toutes les idees du temps. Je criais avec les autres, et de bon coeur: "Vive la fraternite ou la mort!" Helas! ce devait etre la mort ou la ruine pour bien du monde. Aussi, des que j'appris que la France venait de commencer la lutte contre les etrangers, mon parti fut bientot pris, je m'engageai. "Il faut vous dire, avant d'aller plus loin, que, malgre les efforts de ma pauvre chere mere et de notre cure, je ne croyais guere a Dieu, et encore moins au diable; je m'amusais tant que je pouvais; je passais, parmi mes camarades de plaisir, pour un _bon garcon_. A vous parler franc, j'etais un tres mauvais sujet; mais parmi tous mes defauts, j'en avais un qui me distinguait de tous mes compagnons, je ne pouvais pas prononcer une phrase, souvent meme une parole, sans y ajouter un juron. Et ce n'etaient pas des jurons pour rire, c'etaient d'affreux blasphemes qui devaient dans le ciel faire voiler les anges et pleurer les saints. "Apres ce preambule, necessaire pour bien faire comprendre la suite de mon histoire, je la reprends, et je tacherai de l'abreger le plus possible pour ne pas trop vous ennuyer. Me voila donc engage a dix-huit ans, menant joyeuse vie et jurant tout le long du jour. Je vous fais grace de ma vie militaire, elle a ressemble a celle de beaucoup de mes camarades, qui n'ont pas laisse leurs os sur le champ de bataille; je fus envoye a l'armee des Pyrenees, puis a l'armee de Sambre-et-Meuse, puis en Italie, puis en Egypte, puis partout enfin ou il y avait des coups a donner et a recevoir. Les annees, l'experience, deux blessures, l'une recue aux Pyrenees, l'autre, a Austerlitz, l'affreuse retraite de Russie, tout cela avait calme ma fougue, m'avait rendu plus regulier dans ma conduite, mais n'avait pu me corriger de mon defaut de toujours jurer. Mon avancement meme se trouva arrete par ce vice; comme je savais lire et qu'on n'avait pas le choix alors parmi les lettres, je fus rapidement officier; mais une fois la, mon malheureux defaut me joua bien des tours; et souvent des generaux, apres une affaire ou je m'etais bien conduit, n'osaient pas m'avancer, parce qu'ils trouvaient que j'avais trop mauvais ton pour arriver aux hauts grades militaires. Je les traitais bien de sacristains, de calotins, mais, a part moi, je leur donnais raison, et pourtant je ne me corrigeais pas. Enfin, 1815 arriva: je fus licencie avec l'armee de la Loire et je revins dans ma ville natale capitaine et decore. Apres les premieres joies de retrouver mes vieux amis, mes vieux camarades d'enfance, apres les premieres douceurs du repos et de la liberte, a la suite de tant de privations et d'annees de discipline, je commencais a trouver le temps long, je fus au cafe et je mangeai ma demi-solde, comme un egoiste, entre une pipe et un jeu de cartes. Ma position, mes campagnes, mes recits me faisaient le centre d'un petit groupe de desoeuvres comme moi, et, par suite de mon habitude inveteree, on y entendait plus souvent jurer que benir le nom de Dieu. "Malgre cela, l'ennui me gagnait, lorsqu'un matin, je vois entrer dans ma chambre le cure de la paroisse. J'etais si loin de m'attendre a pareille visite, que ma pipe s'echappa de mes dents et vint se briser sur le plancher, ce qui me fit pousser le plus gros juron de mon riche repertoire. Le cure ne se troubla pas pour si peu, et, prenant une chaise, que je ne lui offrais pas, il s'assit tranquillement: "Bonjour, M. le capitaine, me dit-il; puisque vous n'etes pas venu me voir a votre arrivee dans ma paroisse, il faut bien que je vienne vous chercher.--Je n'aime pas les cures, lui repondis-je, je ne les ai jamais aimes et je suis trop vieux pour changer maintenant.--Eh bien! capitaine, nous ne sommes pas du meme avis, et, avec un brave comme vous, je n'irai pas par quatre chemins, c'est precisement pour vous faire changer que je suis venu vous voir." A peine le digne pretre avait-il fini sa phrase, que je me levai comme un furieux, et, en jurant comme un possede, je le mis litteralement a la porte. "Le lendemain, je me croyais a tout jamais debarrasse de pareille visite, lorsque je vis encore entrer le cure. Ah! par exemple, c'est trop fort, m'ecriai-je, et je me levai pour le repousser de chez moi. Lui, sans se troubler, me dit avec beaucoup de douceur: "Bonjour, capitaine, vous n'etiez pas bien dispose hier, et je suis revenu aujourd'hui pour savoir si vous etiez plus en train de causer." Malgre mon apparence terrible, je n'etais pas tout a fait mauvais au fond du coeur; aussi, ce sang-froid me desarma, et adoucissant ma voix, je lui repondis: "Eh bien! monsieur le cure, puisque vous avez tant de plaisir a causer avec moi, j'y consens, mais a une condition, c'est que vous ne me parlerez pas de vos momeries, de vos eglises et de vos bedeaux.--Soit, reprit le cure; mais, de votre cote, vous vous engagez a me consacrer chaque jour une heure: votre temps n'est pas compte, et vous ne pouvez me refuser ce plaisir.--Accorde; et pour repondre a votre politesse par une autre, je vous avouerai que je m'ennuie tant, que ce sera une distraction pour moi de causer avec un homme qui sait parler." Ma politesse n'etait pas tres polie, mais le cure eut l'air de la trouver accomplie. "La connaissance ainsi faite devint bien vite intime; l'heure que j'avais promise au cure me semblait de plus en plus courte, et il m'arrivait souvent de la doubler et de la tripler. Mon venerable ami jouait au trictrac, et j'aimais moi-meme extremement ce jeu; aussi, bientot chaque soir, au lieu d'aller au cafe, je prenais le chemin du presbytere, et nous jouions avec un tel acharnement, que la soiree se passait toujours trop rapidement. "Le cure etait fidele a sa promesse; il ne me parlait jamais de religion: malheureusement, de mon cote, j'etais fidele a mes mauvaises habitudes, et je prononcais bien peu de phrases sans les assaisonner de quelques grossiers jurons. Un soir ou le cure me battait a plates coutures, je m'en donnais a coeur joie, et jamais pareils blasphemes n'avaient retenti sous l'humble toit de notre pasteur. Il posa son cornet sur la table, et, me regardant bien en face: "Je vous ai fait une promesse, me dit-il, a laquelle je suis fidele; voulez-vous m'en faire une a votre tour?--Laquelle?--C'est de ne plus jurer.--Mais c'est impossible, voila plus de cinquante ans que j'ai cette habitude; elle m'a empeche de faire mon chemin, et vous voulez que j'y renonce: rayez cela de vos papiers; non pas que je le fasse maintenant par mechancete, mais c'est devenu une habitude chronique.--Je ne pretends pas que ce ne vous sera pas difficile, mais croyez-vous qu'il me soit facile de vous voir tous les jours, sans vous parler de religion, a vous, qui en auriez tant besoin pourtant; la partie n'est pas egale: il me faut une compensation: quand vous jurerez, je vous parlerai de Dieu.--Au fait, vous pouvez avoir raison; je n'en disconviens pas.--Puisque vous etes de si bonne composition, je veux vous montrer que malgre ma robe, je ne suis pas si noir que j'en ai l'air: et vous permets, toutes les fois que votre mauvaise habitude de jurer vous pressera, de remplacer vos gras jurons par _sapristi_.--Je consens au marche, repondis-je.--Et vous, capitaine, ajouta-t-il, n'oubliez pas que, si vous manquez a votre promesse, je manquerai a la mienne." "Je vis bien vite que j'avais fait un marche de dupe, ou plutot que le bon cure savait bien ce qu'il faisait en me le proposant. Chaque jour j'oubliais l'innocent _sapristi_, et je reprenais mon triste repertoire. Aussitot, le cure me faisait un sermon en trois points, et j'etais bien force de l'ecouter, puisque c'etait dans nos conventions. Vous devinez facilement le reste: a mesure que mon venerable ami me devoilait les beautes de la religion, j'y prenais gout; ce n'etait plus une punition, c'etait devenu un besoin. Bientot, je fus tout a fait converti; mon excellent cure me fit approcher des sacrements; maintenant je trouve mon bonheur a l'accomplissement de mes devoirs, et il ne me reste de mon ancien etat que l'habitude d'assaisonner toutes mes phrases du fameux _sapristi_, ce qui me fait appeler par tout le monde ici le capitaine _Sapristi_. Si je raconte volontiers mon histoire, c'est dans l'esperance qu'elle pourra detourner du mal, et de la mauvaise habitude de jurer, quelques personnes aussi coupables que je l'etais alors.[1]" [Note 1: Cite dans les _Petites lectures_, bulletin populaire des Conferences de Saint-Vincent-de-Paul.--Nous n'avons pu verifier nous-meme, on le comprend, l'authenticite des traits que nous avons puises dans d'autres Recueils; mais pourquoi la mettre en doute: Il est certain qu'il s'opere frequemment des conversions tout aussi extraordinaires que celle-la; le pretre n'y prend meme plus garde dans les pays de foi, tant il est souvent temoin de ces merveilles, et elles restent un secret entre l'homme et Dieu.] * * * * * 5.--LA VENGEANCE D'UN ETUDIANT CHRETIEN. Sous Louis-Philippe, ecrit Armand de Pontmartin, l'esprit d'irreligion regnait dans les colleges de Paris. Il y avait pourtant des exceptions... la plus originale et la plus touchante m'etait apparue sous les traits de Paul Savenay, natif de Guerande. Doue, ou plutot arme d'une piete angelique et robuste tout ensemble, il bravait le respect humain, defiait la raillerie, et il aurait mis au besoin tout l'entetement de sa race pour affronter la persecution et le martyre. Cette piete se revelait jusque sur son visage, qui prenait une expression celeste au moment de la priere. Ainsi, lorsque, sur un signe de notre professeur indolent, je recitais, au debut et a la fin de la classe, le _Veni Sancte Spiritus_ et le _Sub tuum praesidium_, c'etait pour presque tous les eleves, le signal d'un concert charivarique d'eternuements, de quintes de toux, de pupitres disloques, et de dictionnaires tombant a grand bruit. Paul Savenay s'isolait de ce tapage, et l'on pouvait suivre sur sa figure le sourire de la sainte Vierge dont il implorait la protection, et le contact de l'Esprit-Saint qui l'effleurait de ses ailes. Cette piete fervente l'avait fait prendre en grippe par le plus mauvais sujet de la classe, fanfaron d'impiete et de libertinage, liseur et colporteur des livres de Parny et de Voltaire, et pourtant Breton comme Paul; mais entendons-nous, ce Breton-la, nomme Jacques Fael, etait un Breton de contrebande. On disait que son pere, Nantais d'origine, avait pris part a quelques-unes des plus sanglantes scenes de la Revolution, s'etait enrichi en achetant des terres de Vendeens, puis ruine dans des speculations equivoques. Tout irritait Jacques contre Paul Savenay; un heritage de haine, le retour des Bourbons, l'animosite instinctive du vice contre la vertu, du mal contre le bien, de l'atheisme contre la foi, du diable contre le bon Dieu; mais ce qui l'exasperait le plus, c'etait la douceur de Paul, sa patience inalterable que, naturellement, Jacques taxait de lachete et d'hypocrisie.--Tu es donc un lache? lui disait-il en lui montrant le poing.--Je ne le crois pas, repondait Paul avec un accent de resignation qui aurait desarme un tigre. Son persecuteur ne lui laissait pas un moment de treve, et le harcelait de la facon qui devait le plus cruellement blesser cette ame tendre, chaste, exquise et pieuse. Non content de le traiter de cagot, de Basile, de tartufe et de cafard. Jacques joignait le blaspheme a l'insulte, le sacrilege a l'outrage. Il glissait de mauvais livres dans le pupitre de Paul et lui jouait les plus vilains tours. Nous sumes plus tard que ses brutalites s'etaient parfois envenimees jusqu'aux voies de fait: bourrades, brimades, coups de poing, coups de regle: un jour meme, un coup de canif qui fit couler le sang. La plupart des eleves feignaient de ne pas s'apercevoir de ces abominables violences. Quelques-uns avaient l'infamie d'applaudir avec des ricanements stupides. Jacques n'avait pas, en somme, l'air bien feroce; mais etait grand, bien decouple, taille en athlete. On le redoutait et il avait sa petite cour de complaisants et de flatteurs. Lorsqu'indigne de sa mechancete et attire vers Paul Savenay par d'irresistibles sympathies, je risquais, moi chetif, quelques reproches: "Tais-toi ou je t'assomme! me disait cet enrage; tais-toi, mauvaise graine d'emigre!" J'aurais certainement eu ma part de ses injures et de ses coups, si je n'avais trouve un admirable defenseur en la personne de Gaston de Raincy. Le martyre de Paul Savenay dura deux ans et pendant ces deux ans, pas une plainte. S'il versait en secret quelques larmes, il ne pleurait pas sur ses souffrances, mais sur les egarements de cette pauvre ame, revoltee contre Dieu. Un matin, me rencontrant a la porte de Saint-Sulpice, et me croyant meilleur que je n'etais, il me dit: "Armand, allons prier pour lui!" Je lui repondis: "Paul, tu es un saint... le saint de Guerande, et c'est sous ce nom que je veux desormais te connaitre et t'admirer!" Bientot, je perdis de vue le persecuteur et sa victime. Jacques Fael, convaincu de colportage du _Compere Mathieu_ et des _Chansons_ de Beranger, fut _prie_ par le proviseur de ne pas revenir apres les vacances. Paul Savenay, qui se destinait a la profession de medecin, quitta le college un an avant moi." Armand de Pontmartin, a cet endroit, interrompt son recit pour expliquer comment il retrouva quelques annees plus tard ce vertueux jeune homme chez Frederic Ozanam. Ce dernier venait de fonder, avec quelques amis, les Conferences de saint Vincent de Paul et il exposait aux jeunes messieurs reunis chez lui les moyens qui lui semblaient les plus propres a assurer le succes de l'entreprise. "Tout a coup, continue le narrateur, Ozanam regarde a sa montre et dit aux jeunes gens qui l'entouraient: "Mes amis, je suis un bavard. Agir vaut mieux que parler, dans une crise comme celle-ci. L'ennemi est toujours la; le cholera vient a peine d'entrer dans sa phase decroissante... Nous n'avons pas une minute a perdre! Il distribua a ses ouvriers de la premiere heure la liste des malades qu'ils devaient visiter. Puis, s'adressant a Paul Savenay:--Et vous, Paul, lui dit-il, votre premiere visite est toujours, n'est-ce pas, pour l'hotel Racine? --Oui, mon ami, repondit Savenay; oui, encore aujourd'hui, ajouta-t-il avec une emotion singuliere. En ce moment, Ozanam le prit a part et lui dit tout bas quelques mots en me regardant. Il me sembla que Paul Savenay opposait une certaine resistance. Ozanam insistait en repetant a demi-voix: Pourquoi pas? Pourquoi pas?... Paul parut enfin se decider, et se tournant vers moi: "Veux-tu, me dit-il, que nous sortions ensemble?" Nous sortimes: Ozanam habitait alors la rue de Sevres, et nous nous dirigions du cote de la rue Jacob. En descendant la rue des Saints-Peres, nous croisames une modeste voiture de louage, qui gravissait assez lentement cette montee fort raide. Paul salua et me dit: "Sais-tu qui est dans cette voiture? Mgr de Quelen, archeveque de Paris. Comme hier, comme demain, il vient de l'hotel-Dieu, et il va a l'hospice de la Charite; c'est ainsi qu'il se venge. Parmi ceux qu'il visite, qu'il secourt et qu'il console, on compterait par centaines les emeutiers de fevrier 1831, les pillards de l'archeveche et de Saint-Germain-l'Auxerrois, ceux qui l'auraient egorge, s'il etait tombe entre leurs mains!" Nous arrivames au bout de la rue Jacob; Paul s'arreta devant l'hotel Racine, moins poetique et moins elegant que son nom. La, il parut hesiter encore, puis prenant son parti: "Entrons," me dit-il. On sait ce que sont ces hotels d'etudiants. Nous montames quatre etages. Parvenus au quatrieme, nous vimes une clef sur la porte, n deg. 78, Paul entra sans frapper, et me fit signe de le suivre. Un emouvant spectacle m'attendait. Sur un lit fort propre, tendu de rideaux de toile verte, je reconnus a l'instant Jacques Fael, le persecuteur, le bourreau de Paul Savenay. Il etait evidemment en convalescence; mais sa paleur, ses yeux cernes, son visage amaigri, prouvaient qu'il venait de subir l'horrible crise. Sa soeur, vetue de noir, etait debout a son chevet, un rayon de soleil d'avril egayait la chambre. En me voyant, Jacques poussa un cri de surprise; puis, brusquement, presque violemment, imposant silence d'un geste a Paul, qui voulait parler: "Non, vois-tu? lui dit-il; non, Paul, tu ne veux pas que j'etouffe, n'est-ce pas? Quand je devrais retomber malade, il faut, entends-tu bien? il faut que notre camarade sache... ce qu'il a deja devine! Il a ete le temoin de mes infamies, de tes souffrances; il faut qu'il apprenne ce qu'a ete la revanche du chretien contre le mecreant, du saint contre le miserable. Tais-toi! tais-toi!... Noemi, dis-lui de se taire et de me laisser la parole!... Il y a un mois, j'etais encore tel que tu m'as connu... Non, Armand, j'etais pire: impie, athee, mechant, libertin, mangeur de pretres, corrompu jusqu'aux moelles. Le 29 mars, jeudi de la mi-careme, j'avais fait la noce avec quelques compagnons de debauches... je rentre a minuit... une heure apres, je me tordais sur ce lit, en proie a des convulsions effroyables... La tete en feu, le corps glace, tous les symptomes du cholera... et j'etais seul, seul au monde... Ma soeur Noemi, au fond de la Bretagne, chez une vieille tante..., mes parents morts..., point d'amis... le vice et l'impiete n'en donnent pas... Oui, seul dans ce miserable hotel, sur que, si j'avais la force d'appeler, l'hotesse epouvantee me ferait jeter sur un matelas, et me crierait d'aller mourir dans la rue... Oh! quelle nuit! L'enfer anticipe, moi qui ne croyais pas a l'enfer!... Tais-toi, Paul, je t'en prie, laisse-moi parler!... A sept heures, au paroxysme de mes tortures et de mon desespoir, ma porte s'ouvre, et je vois entrer Paul Savenay... Paul, ma victime, mon martyr!... Ah! je crus d'abord a une apparition vengeresse... Mais non, il avait sur les levres un sourire celeste; dans le regard, l'expression angelique du pardon... Il vint a moi, me prit la main, me dit quelques bonnes paroles;... c'etait un miracle, n'est-ce pas?... --Non, c'etait tout simple, interrompit Paul Savenay. Je suis interne a l'hospice de la Charite, a deux pas d'ici... Le docteur Recamier, mon maitre, m'avait charge de visiter tous les hotels de la rue Jacob... L'hotel Racine etait sur ma liste et le hasard... --Le hasard!!! C'est donc toi maintenant qui nies la Providence?... Pourquoi ne pas dire la verite tout entiere?... Tu etais delegue de la societe de Saint-Vincent-de-Paul, ou plutot du bon Dieu, pour me sauver, pour me guerir, pour me consoler, pour faire de moi un honnete homme et un chretien!... Une heure apres, poursuivit Jacques, en m'adressant de nouveau la parole, j'avais tous les remedes necessaires, et, le soir, sur ma demande, il m'amena un vicaire de Saint-Germain-des-Pres... Tu vois bien que c'etait le bon Dieu! Pendant cinq jours, Paul ne m'a presque pas quitte...; pendant cinq nuits, il m'a veille... Puis, lorsqu'il a reconnu que le danger etait passe, il a ecrit a ma soeur Noemi, qui n'a pas perdu une minute... et, a present, je suis le mieux soigne des convalescents, moi qui m'etais cru le plus abandonne des agonisants et des damnes... Oh! comment reconnaitre tant de bienfaits de la misericorde divine? Comment expier mes fautes, mes impietes, mes crimes?... --Jacques, reprit doucement Paul Savenay, je t'ai deja dit que, quand meme tu n'aurais eu, avant de mourir, qu'un moment, si ce moment avait ete bien employe, Dieu t'aurait pardonne!... Et tu as une vie tout entiere! --Mais toi, Paul, mon sauveur, toi qui m'as rendu tant de bien pour tant de mal, comment reparer, comment payer ma dette?... Comment meriter ton pardon, ton amitie?..." En sortant de l'hotel Racine, je dis a Paul: "Tu te figures peut-etre n'avoir gueri qu'un malade... Eh bien! tu te trompes; tu en as gueri un autre, et cet autre te serre la main[2]." [Note 2: Armand de Pontmartin, _Correspondant_ (Extraits).] * * * * * 6.--UN PERE CONVERTI PAR SON ENFANT. On trouverait difficilement un recit plus touchant que celui qui nous a ete laisse par le heros de cette histoire, heureux privilegie des misericordes divines. "J'ai ete eleve aussi mal que possible sous le rapport religieux, non seulement dans l'ignorance de la verite, mais dans le gout, dans le respect, dans la superstition de l'erreur, et je quittai mes classes, bien muni d'arguments contre Notre-Seigneur et contre l'Eglise catholique. Elevee comme moi, aussi ignorante que moi, ma femme etait beaucoup meilleure. Elle avait le sens religieux. Il se developpa lorsqu'elle devint mere; et, apres la naissance de son premier enfant, elle entra tout a fait dans la voie. Quand je songe a tout cela, j'ai le coeur remue d'un sentiment de reconnaissance pour Dieu, dont il me semble que je parlerais toujours, et que je ne saurais jamais exprimer. Alors je n'y pensais point. Si ma femme avait ete comme moi, je crois que je n'aurais pas meme songe a faire baptiser mes enfants. Ces enfants grandirent. Les premiers firent leur premiere communion, sans que j'y prisse garde. Je laissais leur mere gouverner ce petit monde, plein de confiance en elle, et modifie a mon insu par le contact de ses vertus que je sentais et que je ne voyais pas. Vint le dernier. Ce pauvre petit etait d'une humeur sauvage, sans grands moyens; si je ne l'aimais pas moins que les autres, j'etais cependant dispose a plus de severite envers lui. La mere me disait: --Sois patient; il changera a l'epoque de sa premiere communion. Ce changement a heure fixe me paraissait invraisemblable. Cependant l'enfant commenca a suivre le catechisme, et je le vis en effet s'ameliorer tres sensiblement et tres rapidement. J'y fis attention. Je voyais cet esprit se developper, ce petit coeur se combattre, ce caractere s'adoucir, devenir docile, respectueux, affectueux. J'admirais ce travail que la raison n'opere pas chez les hommes; et l'enfant que j'avais le moins aime, me devenait le plus cher. En meme temps, je faisais de graves reflexions sur une telle merveille. Je me mis a ecouter la lecon de catechisme. En l'ecoutant, je me rappelais mes cours de philosophie et de morale: je comparais cet enseignement avec la morale dont j'avais observe la pratique dans le monde, helas! sans avoir pu moi-meme toujours m'en preserver. Le probleme du bien et du mal, sur lequel j'avais evite de jeter les yeux, par incapacite de le resoudre, s'offrait a moi dans une lumiere terrible. Je questionnais le petit garcon: il me faisait des reponses qui m'ecrasaient. Je sentais que les objections seraient honteuses et coupables. Ma femme observait et ne disait rien; mais je voyais son assiduite a la priere. Mes nuits etaient sans sommeil. Je comparais ces deux innocences a ma vie, ces deux amours au mien; je me disais: "Ma femme et mon enfant aiment en moi quelque chose que je n'ai aime ni en eux ni en moi; c'est mon ame." Nous entrames dans la semaine de la premiere communion. Ce n'etait plus de l'affection seulement que l'enfant m'inspirait; c'etait un sentiment que je ne m'expliquais pas, qui me semblait etrange, presque humiliant, et qui se traduisait parfois en une espece d'irritation. J'avais du respect pour lui. Il me dominait. Je n'osais pas exprimer en sa presence de certaines idees, que l'etat de lutte ou j'etais contre moi-meme produisait parfois dans mon esprit. Je n'aurais pas voulu qu'elles lui fissent impression. Il n'y avait plus que cinq ou six jours a passer. Un matin, revenant de la messe, l'enfant vint me trouver dans mon cabinet, ou j'etais seul. --Papa, me dit-il, le jour de ma premiere communion, je n'irai pas a l'autel sans avoir demande pardon de toutes les fautes que j'ai faites et de tous les chagrins que je vous ai causes, et vous me donnerez votre benediction. Songez bien a tout ce que j'ai fait de mal pour me le reprocher, afin que je ne le fasse plus, et pour me pardonner. --Mon enfant, repondis-je, un pere pardonne tout, meme a un enfant qui n'est pas sage; mais j'ai la joie de pouvoir te dire qu'en ce moment je n'ai rien a te pardonner. Je suis content de toi. Continue de travailler, d'aimer le bon Dieu, d'etre fidele a tes devoirs; ta mere et moi nous serons bien heureux. --Oh! papa! le bon Dieu qui vous aime tant, vous soutiendra, pour que je sois votre consolation, comme je le demande. Priez-le bien pour moi, papa. --Oui, mon cher enfant. Il me regarda avec des yeux humides, et se jeta a mon cou. J'etais moi-meme fort attendri. --Papa!... continua-t-il. --Quoi, mon cher enfant? --Papa, j'ai quelque chose a vous demander! Je voyais bien qu'il voulait me demander quelque chose, et ce qu'il voulait me demander, je le savais bien! Et, faut-il l'avouer? j'en avais peur; j'eus la lachete de vouloir profiter de ses hesitations. --Va! lui dis-je, j'ai des affaires en ce moment. Ce soir ou demain, tu me diras ce que tu desires, et, si ta mere le trouve bon, je te le donnerai. Le pauvre petit, tout confus, manqua de courage, et, apres m'avoir embrasse encore, se retira tout deconcerte, dans une petite piece ou il couchait, entre mon cabinet et la chambre de sa mere. Je m'en voulus du chagrin que je venais de lui donner, et surtout du mouvement auquel j'avais obei. Je suivis ce cher enfant sur la pointe des pieds, afin de le consoler par quelque caresse, si je le voyais trop afflige. La porte etait entr'ouverte. Je regardai sans faire de bruit. Il etait a genoux devant une image de la sainte Vierge; il priait de tout son coeur. Ah! je vous assure que j'ai su ce soir-la quel effet peut produire sur nous l'apparition d'un ange! J'allai m'asseoir a mon bureau, la tete dans mes mains, pret a pleurer. Je restai ainsi quelques instants. Quand je relevai les yeux, mon petit garcon etait devant moi avec une figure tout animee de crainte, de resolution et d'amour. --Papa, me dit-il, ce que j'ai a vous demander, ne peut pas se remettre, et ma mere le trouvera bon: c'est que, le jour de ma premiere communion, vous veniez a la sainte Table avec elle et moi. Ne me refusez point, papa. Faites cela pour le bon Dieu qui vous aime tant. Ah! je n'essayai pas de disputer davantage contre ce grand Dieu qui daignait ainsi me contraindre. Je serrai en pleurant mon enfant sur mon coeur.--Oui, oui, lui dis-je, oui, mon enfant, je le ferai. Quand tu voudras, aujourd'hui meme, tu me prendras par la main; tu me meneras a ton confesseur, et tu lui diras: "Voici mon pere." _L'abbe_ LOTH. * * * * * 7.--UN CADEAU INATTENDU. Dans une fonderie situee pres de Paris, il y avait un ouvrier qui avait recu autrefois une certaine education. Mais des revers de fortune l'avaient oblige a chercher du travail. Un jour, il fit un faux pas, tendit ses mains en avant pour amortir sa chute, et sa main droite alla malheureusement s'etendre sur un morceau de fer rouge qui la brula jusqu'a l'os. Le malheureux subit l'amputation avec courage; mais il ne souffrit pas avec un courage egal une infortune qui le privait, lui, sa femme et ses quatre enfants, du pain quotidien; ses plaintes s'exhalaient en affreux blasphemes. Informee de sa triste situation par une bonne-soeur de charite, la comtesse *** se hata d'accourir. Elle prodigua avec ses secours les bonnes paroles, multiplia ses visites, ses cadeaux, ses encouragements. L'ouvrier la recevait froidement, acceptait tout poliment, remerciait sechement et, des que la charitable comtesse avait franchi le seuil de la mansarde, il se tournait vers sa femme et lui disait d'un ton railleur: "Les visites de cette dame sont bien interessees, j'en suis sur, c'est en vue des prochaines elections qu'elle nous vient en aide." Tout en partageant les sentiments de son mari, Annette ne parlait pas comme lui. Elle faisait bonne mine a la comtesse afin que les dons en faveur de ses enfants fussent augmentes. Mais son coeur restait ferme, et la genereuse bienfaitrice ne se faisait pas illusion sur les vrais sentiments de sa protegee. Noel arriva... Depuis quinze jours, la machine a coudre ne cessait de faire entendre ses tics-tacs. C'etait a ne pouvoir dormir, durant la nuit entiere, dans la maison. --Qu'avez-vous donc a travailler ainsi, Annette? demandaient les voisines. Nous allons vous conduire au Pere-Lachaise[3], bien sur! si vous continuez a vous fatiguer ainsi. [Note 3: Cimetiere bien connu, le principal de la Capitale.] --C'est que voici bientot Noel, et je ne veux pas voir pleurer mes enfants comme l'an passe. Ils ont eu les mains vides pendant que les autres avaient les mains pleines de jouets et de bonbons: cela m'a fendu le coeur et je leur ai promis que le Noel de cette annee les dedommagerait. Je travaille pour tenir parole. L'homme propose et Dieu dispose. Notre Annette travailla avec tant de precipitation qu'un beau soir sa machine a coudre cassa. Plus de travail, plus de pain. Adieu les cadeaux de Noel! O malheur! les enfants allaient pleurer... L'ouvriere fit contre mauvaise fortune bon coeur: elle porta vite son gagne-pain a la reparation; mais on la fit attendre et on lui fit payer quinze francs! helas! --Quel guignon d'etre malheureuse! murmurait la pauvre mere en pleurant. Ce Noel allait etre, bien certainement, encore plus triste que celui de l'annee precedente. La veille au soir, les enfants mirent leurs petites chaussures sous la cheminee. Mille precautions furent prises pour les placer au bon endroit; il y avait eu meme des contestations et des disputes entre eux a ce sujet. Le cadet n'avait pas craint de troubler l'ordre et de changer la topographie des souliers. La soeur ainee, qui s'en apercut en faisant une ronde a la derobee, fit un tintamarre qui necessita l'intervention du papa et de la maman. --Comme ils vont etre cruellement decus, demain matin! pensait Annette avec angoisse. Mon coeur se fend de chagrin. Ce ne fut point sans peine que l'on decida les petits a aller se coucher: ils restaient la, bouche beante, devant le tuyau de la cheminee qui subit vingt fois leur inspection. Ils auraient volontiers passe la nuit a attendre le petit Jesus. Couches sur leurs pauvres matelas, la discussion ne cessa point. Ils firent des projets, des echanges; ils jaserent, se disputerent. Quand le silence se fut etabli, Annette dit a Baptiste: --Je n'ai rien a leur donner: ma bourse est a sec. Pauvres petits! Annette et Baptiste pleurerent en voyant l'etalage des chaussures des enfants. Tout a coup, sans dire un mot, Baptiste se leva et sortit... Il passa devant les magasins etincelants de lumiere, s'arreta aux splendides etalages. --Passons, dit-il, je suis trop pauvre pour entrer la. Il porta ses pas du cote des petites boutiques en planches, echelonnees le long des boulevards et bourrees de jouets. Avisant une boutique a treize sous, il entra, et s'approchant du patron, il lui dit a l'oreille: --Je suis un brave ouvrier, j'ai quatre enfants; une grande dame nous protege (cet aveu lui coutait les yeux de la tete): je voudrais bien avoir, a credit, quelque objet a bon marche. Monsieur, vous pouvez voir... je demeure a... Le patron ne le laissa pas achever. --La maison ne vend pas a credit, Monsieur... Inutile!... A treize sous! Boutique a treize sous!... Bon marche sans exemple. Quand Baptiste revint a la mansarde, il etait exaspere et criait plus fort que jamais: "Ah! quel malheur d'etre pauvre!" Les cloches de la messe de minuit sonnaient a toute volee et joyeusement. Annette entendit frapper a la porte; elle courut ouvrir: la comtesse entra. --Quoi, vous a cette heure? --Oui, j'ai pense a vos cheris... Je n'ai qu'un instant; ma voiture est en bas qui m'attend pour me conduire a Sainte-Clotilde ou je vais entendre la messe de minuit. Oh! comme ils dorment d'un sommeil paisible, ces chers petits enfants du bon Dieu! Ils seront bien contents demain... tenez, voila pour eux. La comtesse tendit un paquet, et, enveloppee de son manteau ramene autour d'elle, descendit rapidement l'escalier. Un coup de couteau a travers une ficelle, et le paquet eventre etala ses merveilles. Il y avait des poupees, des pantins, des dragees, des oranges, du chocolat, des bonbons, tout un assortiment de bonnes et belles choses a admirer, a conserver, a croquer. Baptiste et Annette n'y voyaient plus: ils pleuraient, ils sanglotaient. Ces chers petits! comme ils seront heureux au reveil! Les chaussures ne furent pas assez longues, larges et hautes pour recevoir les dons du petit Jesus: le devant de la cheminee fut garni d'objets inconnus a la mansarde. Comment decrire la joie des enfants, leurs exclamations, leurs cris, lorsque le jour fut venu! Annette et Baptiste devoraient des yeux ces chers petits; ils partageaient leurs transports et pleuraient de joie avec eux. Quand la comtesse revint, Baptiste lui dit, les larmes aux yeux: --Madame, vous nous aimez puisque vous aimez nos enfants. Nous vous serons tous reconnaissants jusqu'a la mort. Huit jours apres, Baptiste, Annette et les enfants allaient a la messe de la paroisse. La charite de la comtesse avait trouve le chemin du coeur. * * * * * 8.--LES TROIS ACTES D'UN DRAME CONTEMPORAIN. Un dimanche matin, on aurait pu voir, il y a quelques annees, deux personnes se rendant a l'eglise principale de leur localite, vers l'heure de la grand'messe. C'etaient M. X*** et son epouse, tous deux imbus des prejuges de notre siecle et pleins de cette arrogante fierte qui distingue les _parvenus_ sans religion. Ils n'allaient pas a la maison de Dieu pour y prier, mais bien pour s'y pavaner et y chercher un moyen de se distraire en meme temps qu'une satisfaction a leur vanite. Lorsqu'ils entrerent, la messe etait commencee; au lieu de se tenir dans le bas de l'eglise, ils pretendent traverser les rangs, examinent curieusement toute l'assistance, se communiquent leurs impressions, en un mot affectent le meme sans-gene que s'ils s'etaient trouves dans un concert ou une salle de spectacle. A ce moment, un pretre a cheveux blancs, d'un aspect venerable, quitte le choeur pour faire, selon l'usage, la quete parmi les fideles. C'etait le cure de la paroisse, qui jouissait de l'estime universelle grace a ses bienfaits et a ses vertus. Le digne ecclesiastique avait la douceur d'un pere, mais il avait aussi la juste severite du ministre d'un Dieu trois fois saint. Indigne de l'attitude inconvenante de M. X*** et de son epouse, que leur toilette toute mondaine rendait plus revoltante encore, peine surtout du scandale qui en resultait pour ses ouailles, le pasteur ne put s'empecher de s'arreter un instant lorsqu'il arriva pres d'eux, et il leur dit a voix basse, mais d'un air grave: "Oubliez-vous donc que vous etes ici dans la maison de Dieu?..." Puis, il passa, mais sa parole ne passa point, elle demeura brulante sur le coeur de Mme X***, et en fit jaillir jusque sur son front la rougeur de la honte et de la colere... Peu de jours s'etaient ecoules, lorsqu'un jeune homme se presente au domicile du bon cure et demande a lui parler. Vainement lui objecte-t-on une occupation urgente, qui rend l'entrevue pour le moment impossible; il insiste vivement et justifie ses instances par les sollicitations d'un malade qui, se tordant, dit-il, dans les etreintes de l'agonie, l'appelle, veut le voir, lui parler, ne voir et ne parler qu'a lui seul!... Le pretre est averti, il abandonne tout pour porter au moribond les consolations de son ministere, il hate le pas, il court vers le domicile indique, il arrive. Introduit dans l'appartement ou il etait attendu, il cherche inutilement le lit du malade, il n'y trouve qu'un homme a l'abord froid et glacial et une dame se prelassant sur un riche canape.--On a devine M et Mme X***. C'etait un lache guet-apens. Le seuil a peine franchi, la porte se ferme a double tour derriere le vieillard. --Puis-je savoir ce que cela signifie? dit-il avec etonnement. --Je vais vous l'apprendre, repond X***. Asseyez-vous. Le venerable pasteur s'assit machinalement, sans rien comprendre a un pareil debut. Mme X*** laissa percer sur ses levres un imperceptible sourire, et son mari joua une dignite qui etait une contradiction flagrante avec le role qu'il s'imposait. --Monsieur l'abbe, dit-il, nous reconnaissez-vous? --Non, dit le pretre; cependant vos traits ne me sont point inconnus, mais je ne saurais preciser... --C'est etrange, fit X*** avec une legere ironie; eh bien! monsieur, j'aiderai vos souvenirs. Ministre d'une religion toute de charite, comment qualifieriez-vous l'insulte qu'un homme inflige a un autre? --C'est une faiblesse, dit le pretre. --Et si cette pretendue faiblesse atteint encore son epouse? --C'est alors une lachete, dit le vieillard, de plus en plus surpris. --Mais si cette lachete s'accomplit devant une foule nombreuse, et dans un lieu repute sacre par vous et par les votres, dans l'eglise meme: que devient alors cette lachete? --Cette lachete devient alors un sacrilege, dit encore le venerable ecclesiastique, dont l'etonnement n'avait plus de limite. --Nous sommes parfaitement d'accord, dit X*** en echangeant avec sa femme un rapide coup d'oeil. Les dernieres paroles du pretre avaient entierement epanoui le visage de Mme X*** et elle souriait beatement sur son siege. --Mais je ne sais vraiment pas, monsieur, dit le cure, ou peuvent aboutir toutes ces questions; daignez vous expliquer plus nettement, je vous prie. --Encore un point a eclaircir, monsieur l'abbe, et j'arrive au denoument. --Quel chatiment doit donc etre inflige a l'homme lache et sacrilege qui a pu s'oublier ainsi? --Le chatiment est, dans ce cas, monsieur, l'expression de la vengeance, et la vengeance n'appartient qu'a Dieu! --Ah! je le regrette; mais ici, monsieur, nous differons absolument de maniere de voir, et il m'est avis que l'insulte doit necessiter ou de promptes excuses ou une juste expiation. Permettez-moi, meme, de n'admettre a cet egard que mon opinion seule. Et maintenant, ajouta-t-il, en quittant tout a coup le ton d'une discussion calme pour les formes brusques et peu courtoises de la colere et de la passion; et maintenant, ma femme et moi, nous sommes les offenses, et l'insulteur, c'est vous!... --Moi! dit le pretre avec surprise sans doute, mais toujours avec ce calme et cette dignite qui jaillissent d'une conscience pure; moi!... Puis, un souvenir illuminant tout a coup sa memoire: "Oh! monsieur, poursuit-il d'un ton doucement ironique, vous intervertissez etrangement les roles: je sais a present de quoi il s'agit. Dieu m'a confie la garde de sa maison, j'ai du la faire respecter, et en vous rappelant, ainsi qu'a madame, la saintete du sanctuaire, je n'ai fait qu'accomplir un devoir." X*** demeure un instant interdit, en face d'une reponse aussi ferme: mais peut-il etre vaincu, lui, par un pretre, par un vieillard?... --Monsieur! s'ecrie-t-il avec violence, vos paroles etaient une insulte, et l'insulte veut l'expiation; et saisissant un pistolet cache sous son vetement: "A genoux, dit-il au vieillard, a genoux! et faites des excuses![4]" [Note 4: Quelque incroyable et meme improbable que paraisse cette Violence premeditee, qu'on pourrait regarder comme une scene de roman, L'auteur garantit l'authenticite du fait.] X*** avait arme le pistolet et le tendait menacant vers la poitrine du vieux pretre. Mais il ne savait pas tout ce qu'il y a de noblesse, d'energie, d'invincible volonte dans un coeur sans tache, dans une ame chretienne, nourrie chaque jour du pain des forts. Il ne savait pas qu'abreuve du sang de son Dieu, le vieillard y retrouve les forces de la jeunesse, le pretre l'heroisme qui fait les martyrs. Il ne le savait pas, il ne le soupconnait meme pas; s'il en eut ete autrement, aurait-il pu consentir a affronter benevolement cette alternative, ou d'etre le meurtrier d'un vieillard, ou de subir la honte d'une mystification qu'il pretendait infliger lui-meme? Le saint pretre, calme et impassible, regarde fixement l'homme qui le menace, et n'opposant a sa fureur qu'une sublime resignation: "Monsieur, dit-il, le vieillard qui n'a plus que quelques jours a passer sur la terre ne doit pas redouter la mort; et le pretre doit mourir plutot que de transiger avec sa conscience, il ne saurait retracter un devoir accompli, et il ne flechit le genou que devant son Dieu!" Et portant la main a son coeur: "Frappez, monsieur, dit-il, frappez! Dieu nous voit, qu'il nous juge; a lui seul appartient la vengeance!" Ainsi que nous venons de le dire, se trouvant dans la necessite ou d'etre meurtrier ou de subir la honte d'une defaite, X*** fut tout heureux de voir sa femme s'interposer et solliciter en faveur du vieillard un _genereux_ pardon. Cette mediation tout a coup inspiree a Mme X*** diminua un peu ce qu'avait d'humiliant la position que son mari s'etait faite. Ne paraissant alors obeir qu'aux instances de son epouse, il baissa l'arme et ne frappa point. --Puisque vous ne voulez pas me tuer, dit le cure, souriant a demi, soyez assez bon, monsieur, pour vouloir bien me rendre la liberte que vous m'avez ravie. X*** ouvrit la porte de son appartement, non sans quelque embarras, et le pretre, ne laissant paraitre aucune emotion, avec l'aisance d'un calme parfait, se retira en s'inclinant. Un an apres, jour pour jour, le triste heros de cette aventure revenait, a cheval, d'un village voisin. C'etait a la nuit tombante, et le voyageur humait avec delices la fraicheur du soir. Apres une absence de huit jours, il venait de regler quelques affaires et se hatait de rentrer au sein de sa famille. Le voyage jusque-la avait ete des plus heureux; tout a coup, arrive a un endroit ou la route decrit brusquement une courbe, le contact inattendu d'une branche qui s'inclinait isolement sur le chemin effraye le cheval. Un ecart aussi prompt qu'imprevu renverse le cavalier. Par une circonstance funeste, le pied de X**** demeure engage dans l'etrier et le tient suspendu aux flancs de sa monture, balayant de son front ensanglante le sable et les cailloux de la route. Non loin de la se trouvaient quelques, habitations, ca et la eparses. Aux cris de l'infortune, on accourt; mais, surexcite par le bruit qu'il entend et par la piqure incessante de l'eperon avec lequel il laboure lui-meme ses propres flancs, le cheval redouble de vitesse et traine a travers les champs le corps mutile de son maitre. On peut enfin l'arreter, mais X*** n'a deja plus le sentiment de sa propre existence. Ses vetements en lambeaux sont souilles de poussiere et de sang; son visage, horriblement defigure, laisse apercevoir au front une blessure large et profonde. Transporte sous le toit d'un pauvre paysan, il y recoit les soins les plus empresses, mais la nuit qu'il y passa fut une nuit d'angoisses et d'atroces douleurs. X*** n'etait qu'a 3 kilometres de chez lui, et le lendemain, sur l'assurance donnee par le medecin que le malade pouvait, sans trop de danger, a l'aide de certaines precautions, franchir cette distance, quelques amis le porterent sur une litiere, et apres bien des difficultes, parvinrent a le deposer mourant a son domicile. Malgre un repos absolu, malgre la rigoureuse observance de toutes les prescriptions de l'art, l'etat du malade devenait de plus en plus alarmant; il n'y avait meme plus d'autre lueur d'esperance que celle qui ne nous abandonne jamais, tant que l'objet de nos inquietudes ne nous est pas entierement ravi. Ses amis ne l'approchaient pas; sa femme elle-meme ne venait aupres de lui qu'a de rares intervalles. Elle etait loin de s'illusionner sur la gravite du mal, et quelques etincelles d'une foi non encore eteinte lui faisaient desirer pour son mari les secours de la religion; mais, partageant de ridicules prejuges, elle n'osait manifester ce desir. La difficulte s'aplanit de la maniere la plus inattendue, et par celui-la meme dont on pouvait le moins l'esperer. Dans le cours de sa maladie, X*** etait souvent en proie au delire, et souvent alors aussi on entendait s'echapper de ses levres un nom auquel se rattachaient pour lui de tristes souvenirs, un nom qu'il ne semblait cependant prononcer qu'avec respect. A ce nom se melaient encore des mots entrecoupes: Expiation!... Vengeance!... Et si le malade trouvait un peu de calme, si la raison succedait au delire, ce n'etait plus l'expression apparente du remords, mais celle du repentir, qu'articulait sa bouche. A l'un de ces moments heureux, mais rares, ou une amelioration sensible s'etait produite dans l'etat de X***, il fit venir sa femme aupres de lui, et apres quelque temps d'un secret entretien, celle-ci le quitta le front presque joyeux, comme si elle eut puise dans cet entretien meme une double esperance. Elle s'empressa donc de donner des ordres, qu'elle recommanda d'executer sans aucun retard. Un moment apres, le venerable cure que nos lecteurs connaissent deja, se rendait aux instances de Mme X*** et franchissait de nouveau, sans hesitation, le seuil d'une demeure ou il avait recu naguere un si cruel outrage. O religion sainte, voila tes oeuvres! Ce saint vieillard a tout oublie, tout pardonne, et il vient consoler et benir, il vient ouvrir le ciel a celui qui avait failli l'assassiner. Ce fut Mme X*** qui introduisit le pasteur aupres du moribond. A l'aspect de ces cheveux blancs, de ce front tout empreint d'une majeste simple et imposante, sous l'influence de ce regard toujours grave, toujours calme, toujours bienveillant, mille souvenirs surgirent spontanement dans l'ame de X***, et, soulevant la tete avec effort, il voulut s'incliner devant le noble vieillard. --Est-ce bien vous, monsieur, dit-il d'une voix faible, est-ce bien vous qui daignez venir jusqu'a moi? --Oui, c'est moi, dit le pretre avec bonte. --Je ne l'esperais pas, monsieur. Pouvais-je l'esperer apres l'outrage dont je me suis rendu coupable envers vous? Puis, apres un moment de silence: --Ah! monsieur l'abbe, dites-le-moi, venez-vous ici pour me pardonner ou pour me maudire? --Mon fils, le pretre ne maudit jamais, il ne sait que benir. Je vous benis et je vous pardonne! Mme X*** etait la. A ces dernieres paroles, son coeur s'emut, ses larmes coulerent, et, pour eviter d'augmenter par son emotion l'emotion du malade, elle quitta l'appartement avec discretion et prudence. Alors, son epoux tournant vers le pretre un regard ou se peignaient tour a tour et la reconnaissance et l'admiration: --Merci, monsieur, merci! Je mourrai maintenant moins malheureux, puisque j'ai obtenu un pardon que je n'osais meme pas implorer. --Ne parlons plus de moi, repondit le ministre du ciel; mon pardon n'est rien, mon ami, ou bien peu de chose; je vous en apporte un autre, autrement precieux, autrement desirable, celui de Dieu lui-meme. C'est lui qu'il faut aimer, lui qu'il faut benir. Voyez! jusque dans ses chatiments il se montre bon pere; c'est lui qui a fait naitre en vous mon souvenir, lui encore qui me conduit ici pour consoler votre souffrance. Que vos larmes montent jusqu'a lui, voici l'heure de la reconciliation! Et le pretre s'approcha bien pres du lit du mourant. Dieu seul entendit les aveux du coupable et les paroles consolatrices du pretre. Ce que nous savons, nous, c'est que les aveux de l'un furent souvent interrompus pas des sanglots, et que les paroles de l'autre furent accompagnees de douces larmes. Et quand ce secret entretien fut acheve, le vieillard s'inclina plus pres encore du penitent et deposa sur son front pale le baiser de la paix. Le lendemain, le vieux pretre revint aupres de son cher malade, portant dans ses mains le gage du salut, le sceau de la reconciliation. Le moribond, avec la piete d'un chretien, la foi vive d'un fidele, s'unit intimement au Seigneur, et, quelques heures apres, il expira dans les sentiments d'une esperance, d'une confiance illimitees, car il allait vers Dieu, accompagne par Dieu meme! (D'apres _Jules Ducot_.) * * * * * 9.--LE REMEDE EST DUR, MAIS IL EST BON!... Quelques jours apres avoir termine sa station, un missionnaire recut la visite d'un capitaine, homme d'esprit, droit et honnete, qui entama la conversation sur les grandes verites chretiennes exposees dans les reunions precedentes. "J'ai bien la foi, dit cet officier; qui ne l'a pas? Il n'y a qu'un ignorant ou qu'un homme perverti qui soit de force a ne pas croire a l'eternite, a ne pas croire en Jesus-Christ et a nier la majeste de l'Eglise. Dieu merci! je n'en suis pas la. Cependant, j'ai dans l'esprit je ne sais quoi de vague, d'indefini qui m'empeche d'aller jusqu'a la pratique." Le bon missionnaire sourit, et, lui tendant la main: "Mon capitaine, lui dit-il, bien des gens sont travailles de cette maladie. Voulez-vous en guerir?--Eh! sans doute, repondit l'officier? Quel livre faut-il lire?--Aucun.--Et comment, alors, m'instruirai-je?--Rien n'est plus simple. Seulement, je crains bien que vous ne repoussiez le remede. Il est infaillible cependant.--Dites toujours. Peut-etre ne me fera-t-il pas si peur.--Eh bien! mettez-vous a genoux et sans hesiter, priez de tout votre coeur. Moi je vais me mettre a prier avec vous, et puis... je vous confesserai.--Me confesser! repliqua vivement l'officier tout surpris; mais c'est la precisement ce qui me parait inadmissible." Et il lanca cinq ou six phrases contre la confession. Le Pere ecouta tranquillement, puis lui dit: "Vous voyez bien que vous avez peur, j'en etais sur. Je vous aurais cru plus brave.--Mais je le suis.--Prouvez-le-moi donc, ici a genoux." En disant cela, il s'agenouilla le premier.... Apres un peu d'hesitation, le capitaine en fit autant. Le missionnaire recita a haute voix et du fond du coeur: _Notre Pere, Je vous salue, Marie,_ et _Je crois en Dieu_; puis un acte de contrition. "Confessez-vous, mon fils, ajouta-t-il avec douceur et autorite. Dieu veut votre ame. Je vous pardonnerai tout en son nom." Le capitaine tout emu ne repondit rien. Le pretre se leva; l'officier resta a genoux. Dieu soit beni! dit le missionnaire. Et il s'assit pres du militaire, l'encourageant si bien que son pauvre coeur ferme s'ouvrit a la grace de Dieu et que, quelques minutes apres, l'absolution sacramentelle avait rendu a sa belle ame sa purete premiere. L'officier resta longtemps a genoux... il pleurait. Quand il se releva, il se jeta dans les bras du Pere. "Oh! quel remede! s'ecria-t-il. Qu'il est dur, mais qu'il est bon! Comme je vois clair a present! je n'ai plus de doutes; je crois tout; je suis le plus heureux homme du monde!" * * * * * 10.--LE BANC DE FAMILLE. Vers dix-huit ans, rapporte le heros de cette histoire, je perdis mon pere et ma mere a quelques mois de distance, et en les perdant, je perdis tout. Un an ne s'etait pas ecoule que ma foi et mes moeurs avaient fait naufrage. Les moeurs d'abord, la foi ensuite. C'est toujours ainsi que les choses se passent. Je devins voltairien, impie, materialiste; enfin, comme vous dites aujourd'hui, libre-penseur. Pousse par une logique satanique, je conformai mes actes a mes nouvelles opinions. Moi, le fils d'une famille de saints, je ne mis plus les pieds a l'eglise ni a Paques, ni a Noel, ni a l'occasion d'un enterrement ou d'un mariage. Cette conduite fut justifiee a l'aide de propos impies et blasphematoires qui scandaliserent toute la paroisse. Le vieux cure qui m'avait fait faire ma premiere communion, m'ayant ecrit pour me demander si je voulais garder a l'eglise mon banc de famille, je ne daignai pas lui repondre et je cessai de le saluer. Dix-huit ans s'ecoulerent; dix-huit ans que je voudrais effacer de mon existence au prix du temps que j'ai encore a passer sur la terre. Un trait vous dira quel homme j'etais. Un jour de Paques, fatigue d'entendre les cloches chanter a toutes volees dans leur langage l'_Alleluia_, exaspere de voir les chemins couverts d'hommes et de femmes en habits de fete se rendant a l'eglise, je saisis une cognee de bucheron et j'allai attaquer par le pied un chene situe dans une de mes prairies qui bordait la route. Je voulais protester contre les superstitions populaires!... Deux ans apres ce bel exploit, par un jour brulant d'ete, une tempete epouvantable s'abat sur le bourg de Saint-Maurice-les-Etangs. Une famille, composee du pere, de la mere et des trois enfants fut tuee par la foudre. Toute la paroisse se leva comme un seul homme et accompagna ces cinq cercueils a l'eglise et au cimetiere. Je suivis la foule. L'impiete n'est pas toujours de saison. On m'aurait, ce jour-la, jete des pierres, si je m'etais abstenu d'assister aux funerailles, ou si, en y allant, j'avais affecte de ne pas entrer dans l'eglise. J'entrai donc et je fis comme les autres. Il y avait pres de dix-huit ans que je n'avais mis le pied dans la maison de Dieu; aussi etais-je embarrasse de ma personne au milieu de la foule qui remplissait, ce jour-la, l'eglise. Pendant que je cherchais un coin pour m'y cacher, le sacristain vint a moi et me fit signe de le suivre. Je le suivis machinalement, me demandant ce que ce bonhomme me voulait. Quelle ne fut pas ma surprise, lorsqu'il m'ouvrit le vieux banc de ma famille, toujours a sa place et toujours inoccupe, comme si j'avais continue a payer a la fabrique la taxe annuelle! Je n'etais pas a la fin de mes etonnements. Le sacristain revint au bout de quelques minutes, apportant une petite clef rouillee. Il me la remit en disant: --Voici votre clef. Je me rappelai alors qu'il y avait dans notre banc un petit coffret scelle, moitie dans le bois, moitie dans la pierre, ou ma pieuse mere mettait ses livres de prieres. Le coffret, lui aussi, etait a sa place; je le reconnus, je reconnus la clef. J'ouvris, pousse comme par une force surnaturelle. Quelle ne fut pas mon emotion, en trouvant dans le coffret des livres dont ma mere se servait et ou elle m'avait fait lire souvent de si belles prieres! Ils etaient la, a peine deteriores par le temps et l'humidite, le _Formulaire de prieres_, l'_Ange conducteur_, l'_Imitation de Jesus-Christ_... Ma presence dans l'eglise et dans le banc de ma famille eut fait sensation en d'autres circonstances. Grace a la foule et a ces funerailles extraordinaires, elle passa inapercue. Je pus, non pas prier,--je ne savais plus le faire,--mais rever et reflechir comme si j'avais ete seul. Ayant ouvert l'_Imitation_ pour me donner une contenance, j'y trouvai une feuille de papier detachee, jaunie par le temps et le contact des doigts. Elle contenait une priere ecrite de la main de ma mere. La voici: "Oh! mon Dieu! ne me punissez pas de ce que je n'ai pas assez de foi pour souhaiter, comme la mere de saint Louis, de voir mon fils mort plutot que souille d'un seul peche mortel! Pardonnez a ma faiblesse. Conservez la vie et la sante de mon enfant. Gardez-le du malheur de vous offenser. Mais si jamais il s'egarait du chemin de la foi et de la vertu, ramenez-l'y doucement et misericordieusement comme vous ramenates l'enfant prodigue a son pere!" Vous devinez mon emotion. Des larmes, que mon orgueil s'efforcait de retenir, coulerent abondamment. Dire que je fus converti ce jour-la, serait trop dire. On ne brise pas aussi promptement avec dix-huit ans d'impiete. Mais si je ne fus pas converti, je fus touche et ebranle. Des le jour meme, j'allai remercier le venerable cure de Saint-Maurice de m'avoir conserve mon banc de famille. Il me fallut insister pour rembourser a l'excellent homme les dix-huit annuites qu'il avait avancees pour moi au tresorier de la fabrique. "Voyez-vous? me dit-il, bon sang ne peut pas toujours mentir. On n'est pas impunement le rejeton d'une famille de saints. Je le savais, moi, qu'un jour ou l'autre vous viendriez occuper le vieux banc des Chauvigny. Il ajouta, en me prenant les deux mains et en me les pressant: --Je vous en prie, mon cher enfant, puisque vous etes alle a l'eglise, retournez-y. Vous consolerez les dernieres annees d'un vieux pretre qui honorait et aimait vos parents, et qui en fut estime et aime." Que vous dirai-je de plus? J'allai a la messe le dimanche suivant. La grace de Dieu fit le reste. * * * * * 11.--LA LETTRE D'UNE MERE. Un des premiers malades que je visitai a mes debuts, disait un medecin chretien, ce fut un jeune homme d'environ trente-cinq ans, que le desordre avait prematurement conduit aux portes de la mort. Je m'attachai a ce malheureux, et, ne pouvant le sauver, j'essayai d'adoucir ses souffrances. Froid, silencieux, strictement poli, mon malade acceptait mes remedes et mes soins sans croire beaucoup a leur efficacite. Il aurait voulu dormir toujours et ne cessait de me demander de l'opium. Je rencontrai dans l'escalier de la maison un vieux pretre qui me dit: --Monsieur, j'ai entendu dire que vous etiez chretien; rendez donc a ce malheureux jeune homme un service: dites-lui quelques mots de Dieu. Je lui ai fait, sans resultat, plusieurs visites. Il m'accueille poliment, mais c'est tout. Je suis sur qu'une parole de vous ferait plus d'effet que toutes mes exhortations. Je promis d'essayer. Le lendemain, je m'efforcai de faire causer mon malade et, comme il s'y pretait d'assez bonne grace, j'amenai la conversation sur le terrain religieux; le jeune homme s'en apercut et me dit d'un ton ferme: --Je vous en prie, monsieur, ne me parlez pas de religion; je n'y crois pas. --Vous croyez au moins a l'existence de l'ame? --Je crois a l'opium, dit-il en souriant, et au sommeil. Et il prit la position d'un homme qui essaie de dormir. A quelques jours de la, je fis une seconde tentative, qui tourna plus mal encore que la premiere. --Ecoutez, docteur, me dit le malade, j'ai etudie un peu de philosophie, et j'en sais assez pour ne pas croire a l'existence de l'ame. Et il se mit a developper quelques-uns des arguments de l'ecole materialiste. Ces erreurs, qui m'auraient choque dans la bouche d'un professeur eloquent, me parurent, dans cette mansarde et sur les levres de ce mourant, revoltantes et monstrueuses. Je sortis navre. Cependant nous continuions, le vieux pretre et moi, a soigner, sans plus de succes l'un que l'autre, le corps et l'ame de ce malade. Le corps marchait a grands pas au tombeau. L'ame s'en allait a la perdition eternelle. Un jour que je posais a ce jeune homme une ventouse, j'eus besoin d'un morceau de papier; j'apercus une espece de lettre posee a cote de son chevet, je la pris et j'allais m'en servir lorsque le jeune homme me saisit brusquement la main et m'arracha la lettre. Un peu surpris, je dechirai une feuille a un vieux livre et je fis mon operation. Le soir du meme jour, je retournai voir mon client qui baissait de plus en plus. Je l'apercus tenant a la main et s'efforcant de lire la lettre que j'avais voulu bruler le matin. --Docteur, me dit-il, voici la derniere lettre que ma mere m'a ecrite; il y a un an qu'elle ne me quitte pas et je l'ai lue plus de cent fois; je voudrais la relire avant de mourir; mes mains tremblent et ma vue s'obscurcit: soyez bon jusqu'a la fin, lisez-moi tout haut cette lettre. Je pris la lettre et j'en commencai la lecture. Non! jamais, depuis, je n'ai rien lu d'aussi tendre et d'aussi touchant. C'etait Monique ecrivant a Augustin. J'avais beau etre medecin, je n'avais que vingt-six ans et je venais de perdre la meilleure des meres: les sanglots etouffaient ma voix; je sentais des larmes venir a ma paupiere. Je regardai le malade: il pleurait silencieusement; mes larmes se melerent aux siennes. Tout a coup je me levai et m'ecriai: "Malheureux! pouvez-vous croire que celle qui a ecrit une semblable lettre n'avait pas une ame?" Il garda le silence et ses larmes coulerent plus abondamment. Le lendemain, il fit appeler le vieux pretre et eut avec lui un long entretien. Le surlendemain, j'appris qu'il avait recu les sacrements. Il vecut encore une semaine. Sa froideur polie n'etait qu'un masque cachant un coeur egare sans doute, mais bon et genereux. Il mourut entre les bras du vieux pretre et les miens, couvrant de baisers les pieds du crucifix et la lettre de sa mere. * * * * * 12.--UNE PREMIERE COMMUNION A QUATRE-VINGTS ANS C'etait en juillet 1875. Dans un petit village du canton de Castillon, diocese de Bordeaux, vivait un pauvre vieux menage octogenaire. Le mari etait un impie, connu pour tel dans le pays; il n'allait pas meme a la messe le dimanche. Helas! il n'avait pas fait sa premiere communion. La bonne femme, au contraire, avait toujours ete chretienne, et, avec l'age, elle etait devenue tres pieuse. Bien des fois elle avait essaye de faire entendre raison a son mari, qui l'aimait beaucoup; mais des qu'elle abordait le chapitre de la confession et de la communion, elle etait invariablement repoussee. Un jour elle tomba malade. Le medecin constata bientot la gravite du mal, et engagea la bonne vieille a mettre ordre a ses affaires. Elle n'eut pas de peine a se resigner, mais son pauvre mari etait comme atterre par la perspective de la separation. Il etait a moitie paralyse et cloue, a l'autre bout de la chambre, dans un grand fauteuil, regrettant tout haut de ne pouvoir donner a la chere malade les soins que reclamait son etat. La bonne femme etait, elle aussi, tres desolee, mais pour un motif tout autre: elle pleurait et priait, profondement attristee de laisser derriere elle, non converti et dans un aussi pitoyable etat de conscience, celui qui avait ete le compagnon de fa vie pendant de si longues annees. Au moment de recevoir les sacrements, elle tenta une derniere fois, mais en vain, de ramener son mari au bon Dieu. Cependant celui-ci suivait avec angoisse les progres du mal Quand il crut que les derniers moments approchaient, il appela deux voisins et leur dit en sanglotant: "Mes amis, portez-moi aupres de ma pauvre femme pour que je l'embrasse avant sa mort et pour que je lui dise adieu." Le lit ou gisait la moribonde etait un de ces grands lits d'autrefois, qui avancent dans la chambre et que l'on peut aborder des deux cotes. En voyant approcher son mari, la femme reunit ses forces et se tourne de l'autre cote. On porte le vieil infirme de ce cote-la; au grand etonnement de tous, la femme se retourne, en disant: "A quoi bon nous embrasser et nous dire adieu, si nous devons ne pas nous revoir dans l'eternite?" Le vieil incredule n'y tient plus. Il fond en larmes. "Si! si! ma chere femme, s'ecrie-t-il, nous nous reverrons, je te le promets! Je vais appeler M. le cure tout de suite, et je me confesserai. N'aie pas peur; je ne veux pas etre separe de toi pour toujours. Moi aussi, je vais servir le bon Dieu. Prie-le qu'il me pardonne." On etait en pleine nuit, et il etait trop tard pour faire venir immediatement le pretre. Mais, des le matin, on courut au presbytere. "Venez, vite, monsieur le Cure!--Comment! repond celui-ci, elle n'est pas morte?--Ce n'est pas pour elle, mais pour son mari, qui vous reclame pour se confesser tout de suite." Le cure accourt. Deja froide et sans mouvement, la bonne femme vivait encore et avait sa pleine connaissance. Elle regardait fixement son mari, a l'autre bout de la chambre. En voyant entrer le cure, un eclair de joie brilla dans ses yeux eteints, et, d'une voix mourante, elle murmura: "Je ne voudrais pas m'en aller avant de le voir converti." Le cure s'assied aupres du vieux mari; la confession commence; et, au premier signe de croix, l'heureuse femme rend le dernier soupir... Huit jours apres, a la messe du second service funebre celebre pour sa femme, le pauvre vieillard converti faisait sa premiere communion, a la grande edification de toute la paroisse. * * * * * 13.--LA SOUPAPE. Une actrice de Geneve avait une petite fille de onze ou douze ans. La mere, tout oublieuse qu'elle etait pour elle-meme de ses devoirs religieux, se souvint cependant qu'elle etait catholique et voulut que son enfant fit et fit bien sa premiere communion. Elle la conduisit en consequence chez l'abbe Mermillod[5], l'un des pretres les plus intelligents et les plus charitables de la ville, et le pria de vouloir bien instruire et preparer sa petite fille. Le pretre la recut avec une bonte qui lui fit une vive impression, et il fut convenu que sous peu de jours commenceraient les lecons de catechisme en presence de la Mere. [Note 5: Devenu depuis eveque et cardinal.] Quelques jours apres cette premiere entrevue, l'abbe Mermillod, revenant de la visite d'un pauvre malade, passa dans le quartier et dans la rue ou demeurait sa petite eleve. Il sonna a cette porte peu habituee a des visites de ce genre, et une servante vint ouvrir. Le pretre se nomma, et la servante le pria d'entrer, disant que sa maitresse avait donne ordre d'introduire M. l'abbe toutes les fois qu'il se presenterait. Cette bonne fille avait pris la chose a la lettre; elle conduisit l'abbe Mermillod aupres de la dame, laquelle etait a table avec une douzaine de convives, tous acteurs ou actrices, faisant bombance. Le pauvre abbe se trouva fort attrape et les convives aussi. Il voulut se retirer, s'excusa de la malencontreuse obeissance de la servante; mais la maitresse de la maison insista si fort pour qu'il voulut bien demeurer un peu, et elle lui dit, au nom de toute l'assistance, des paroles si honnetes, que force lui fut de demeurer et de prendre un siege. La petite fille etait a table aupres de sa mere et a cote d'une autre actrice qui paraissait avoir a peine vingt-trois ou vingt-quatre ans. L'abbe Mermillod, homme de coeur et d'esprit, n'etait pas de ceux qui ont peur des pecheurs. Il comprit qu'a cette table, au milieu de cette etrange compagnie, il y avait a faire quelque bien et que la Providence ne l'avait pas amene sans motif en pareil lieu. Il repondit donc le plus poliment qu'il put aux avances dont il fut l'objet, et il se gagna bientot la sympathie des convives. Ne sachant de quoi parler, il entra en conversation avec la petite fille, et lui demanda si elle se preparait a bien faire sa premiere communion. "Oui, monsieur, de tout mon coeur, dit l'enfant. Mais voici une, ajouta-t-elle en designant sa voisine, voici une dame qui aurait a vous dire quelque chose et qui n'ose pas." L'actrice rougit, et avoua avec un peu d'embarras qu'elle desirait beaucoup donner a la petite sa robe blanche de premiere communion. "C'est la une bonne et aimable pensee, reprit l'abbe; mais il y aurait, Madame, quelque chose de mieux encore, ce serait d'imiter cette bonne enfant et de remplir comme elle vos devoirs religieux." La pauvre actrice rougit de plus belle. "Cela m'est malheureusement impossible, dit-elle; ma profession est mon seul gagne-pain et elle m'interdit la pratique de la religion; et puis je n'ai pas fait ma premiere communion. Maintenant je suis trop agee.--On n'est jamais trop age pour revenir a Dieu, repondit doucement le bon pretre; et a votre age, Madame, il n'est jamais impossible de quitter une profession pour en prendre une autre plus chretienne et meilleure." "Ma foi, M. l'abbe a raison, dit un acteur en riant, et vous devriez bien vous confesser." L'actrice ne repondit rien, et la conversation devint bientot generale; on interrogeait le pretre sur la confession, sur la position des acteurs et actrices vis-a-vis de l'Eglise; de part et d'autre on ripostait vivement, mais sans aucune aigreur. Le diner fini, on se leva de table; les fenetres de la salle donnaient sur un magnifique lac. Un bateau a vapeur vint a passer. "Tenez, messieurs, dit l'abbe Mermillod, voici qui va vous faire parfaitement comprendre a quoi sert la confession. Vous voyez ce bateau a vapeur. Une force puissante fait mouvoir sa machine et le fait avancer rapidement; mais cette force elle-meme est un danger, un principe certain d'explosion et de destruction sans ce que l'on nomme la _soupape de surete_. Par cette soupape s'exhale le trop-plein de la vapeur, et le bateau et les voyageurs sont en surete. Ainsi en est-il de nous tous. Nous avons en nous des forces puissantes qui sont nos passions; a ces forces, a ces passions il faut une _soupape_, une ouverture sans laquelle nous sommes perdus. Eh bien! cette soupape, c'est la confession, c'est la confidence sainte et pure que Dieu nous a donnee comme le soulagement de nos coeurs, comme la consolation et la purification de nos consciences. Aussi remarque-t-on dans les pays protestants ou infideles, ou la confession est meconnue, beaucoup plus d'alienations mentales, beaucoup plus de suicides, beaucoup plus d'accidents moraux, que dans les pays ou l'on se confesse." Et l'abbe developpa cette these avec autant de force que de science, en l'appuyant de nombreux exemples. Il prit enfin conge de la compagnie, qu'il laissa toute charmee de son esprit et de sa bonte. La jeune actrice le reconduisit jusqu'a la porte. "Suivez donc M. l'abbe jusqu'a l'eglise, lui dit un des acteurs, et allez vous confesser tout de suite. Cela vous fera du bien.--Je ne dis pas non, reprit serieusement la jeune femme, et je ne vois pas qu'est-ce qui m'en empecherait." Et sortant avec le pretre, elle l'accompagna jusqu'a la porte d'entree. Se trouvant seule avec lui: "Monsieur, s'ecria-t-elle d'une voix tout etouffee de sanglots, Monsieur, vous m'avez sauvee! C'est la Providence qui vous a envoye pour moi dans cette maison. J'etais desesperee; ce soir, j'avais forme la resolution de me jeter dans le lac et d'en finir avec les douleurs de la vie; il y a quelques jours j'ai ete sifflee sur la scene et je ne veux plus y reparaitre. Je n'avais plus de ressource, plus d'amis sur la terre, je voulais me tuer. Maintenant je veux me confesser, je veux me confesser tout de suite!" Le pretre calma avec douceur cette pauvre femme, l'encouragea dans son bon propos. Il ajouta quelques conseils chretiens aux paroles qu'il avait dites pour tout le monde, et la jeune femme prit une heure pour se rendre le lendemain au confessionnal. Grace a une energique volonte, elle a quitte le theatre, et est devenue une bonne et fervente chretienne. * * * * * 14.--UNE MEPRISE QUI PORTE BONHEUR. Un soir de l'annee 1855, apres une laborieuse journee, l'abbe Baron[6], alors vicaire a Douai, etait rentre dans sa modeste demeure et se reposait de ses travaux apostoliques en recitant l'Office divin. On vint frapper a sa porte; il ouvrit, et une petite fille se presenta devant lui, le priant de passer, le plus tot qu'il lui serait possible, chez une pauvre dame qui se mourait et qui demeurait rue ***, n deg. 28. Le bon abbe voulut interrompre sa priere et se rendre aussitot avec l'enfant a l'adresse indiquee; mais la petite messagere lui dit que la chose n'etait pas urgente a ce point, et qu'on lui demandait seulement de ne pas remettre sa visite au lendemain, de peur d'accident. Le pretre prit donc l'adresse de la malade et dit a l'enfant de le preceder et d'annoncer sa visite tres prochaine. [Note 6: C'est celui qui s'est immortalise a la guerre de 1870, par son devouement heroique et les services eminents qu'il a rendus a l'armee francaise.] Quand il eut termine la recitation de son Office, le pieux abbe se mit en route, sans faire attention seulement qu'il pleuvait a verse et que le froid etait vif. Il s'agissait de sauver une ame, de consoler une douleur; qu'est-ce que le froid et la pluie devant un but pareil? Arrive dans la rue indiquee par l'enfant, le pretre entra au n deg. 18, convaincu que c'etait bien la le numero qu'on lui avait donne. La maison etait pauvre; il n'y avait pas de concierge. Le pretre monta l'escalier a tatons et frappa a la premiere porte qu'il trouva sous sa main. Un homme vint lui ouvrir et, apercevant l'habit ecclesiastique, entra dans une brutale colere, repondit par trois ou quatre injures a la demande polie du charitable pretre, qui s'informait si ce n'etait point ici la chambre de la pauvre femme malade, et enfin lui ferma la porte au nez. Patient et doux comme le divin Maitre, le pretre frappa a la porte suivante, ou il ne fut guere mieux accueilli. Il monta au second etage, un petit garcon etait dans le corridor. "Mon enfant, lui dit le bon pretre, pourrais-tu m'indiquer la chambre d'une pauvre dame qui demeure dans cette maison et qui est bien malade. Elle s'appelle madame Gerard.--Il y a bien a la porte la-bas au bout du corridor une pauvre dame tres malade, monsieur le Cure; papa disait meme qu'elle ne passerait pas la nuit; mais il me semble qu'elle ne s'appelle pas comme vous dites.--Le nom importe peu. Fais-moi le plaisir de me conduire a sa porte." Et l'enfant le conduisit. L'abbe ouvrit la porte, entra dans la chambre. Aupres d'un lit ou etait en effet une femme malade a l'agonie, etait assis un homme d'une cinquantaine d'annees, qui se leva et parut fort etonne a la vue d'un pretre. Celui-ci le salua avec affabilite et lui demanda comment allait sa pauvre femme; "car c'est sans doute votre femme, ajouta-t-il, et vous etes monsieur Gerard?...--Moi? repondit brusquement le maitre de la chambre; point du tout. Qui vous a dit de venir ici et de vous meler de nos affaires?--Mais on vient de m'envoyer chercher, repartit le pretre fort etonne. On m'a dit qu'une pauvre dame Gerard, malade a l'extremite, m'envoyait querir pour recevoir les derniers secours de la religion. Si je me suis mepris de rue, ou de maison, ou de chambre, il me semble du moins que la pauvre dame que voici n'a pas moins besoin de mon saint ministere. C'est le bon Dieu, sans doute, qui m'a conduit ici et qui a permis cette meprise." "Oh! oui, Monsieur! murmura d'une voix affaiblie la pauvre mourante, c'est Dieu qui vous a conduit ici.--Point du tout, dit le mari avec emportement. Voici plus de dix ans qu'un pretre n'a mis les pieds chez moi, et vous ne confesserez pas ma femme; elle est a moi, melez-vous de vos affaires!--Vous vous trompez fort, Monsieur, dit le pretre avec douceur et fermete. Votre femme est a Dieu avant d'etre a vous, et vous n'avez pas le droit de disposer de son ame. Si votre femme veut se confesser, je la confesserai; et mon devoir est de ne l'abandonner que si, de sa propre volonte, elle refuse mon ministere." Et s'approchant de la malade: "Madame, lui dit-il, desirez-vous vous reconcilier avec Dieu et mourir chretiennement?" La pauvre femme leva les mains au ciel et se mit a pleurer de joie. "C'est le bon Dieu qui a tout fait, dit-elle. Depuis plusieurs jours je prie mon mari d'appeler un pretre, et il m'a toujours refuse. Je veux me reconcilier avec le bon Dieu, qui a eu pitie de moi.--Vous l'entendez, Monsieur? dit le pretre en se tournant vers le mari: veuillez pour quelques moments me laisser seul avec cette pauvre dame."--Et ces paroles furent prononcees avec tant de fermete et de resolution, qu'il fut comme force de se retirer; ce qu'il fit en grommelant. "Voici, Monsieur, ce qui m'a sauvee," dit en pleurant la mourante. Et montrant au pretre un chapelet suspendu aupres de son lit: "J'ai eu la faiblesse de craindre mon mari plus que Dieu, et pour eviter des scenes, j'ai depuis dix ou onze ans abandonne la pratique de mes devoirs religieux; mais je n'ai jamais cesse de me recommander a la bonne sainte Vierge. Tous les jours, ou a peu pres, j'ai dit un bout de mon chapelet, et j'ai toujours conserve l'amour de la sainte Mere de Dieu. C'est elle, Monsieur l'abbe, qui vous amene a moi; c'est elle qui sauve ma pauvre ame!..." Profondement touche de cette scene attendrissante, le bon pretre consola la malade, l'aida a se confesser, lui donna l'absolution de ses peches, et lui dit, en la quittant, de se preparer de son mieux a recevoir le saint Viatique et l'Extreme-Onction, qu'il allait chercher a la paroisse voisine. En sortant, il voulut serrer la main du mari qui la retira, et qui rentra fort mecontent aupres de son heureuse femme. L'abbe avait regarde dans son calepin l'adresse de la malade, pour laquelle on etait venu le chercher, et il avait vu qu'au lieu du n deg. 18, c'etait le n deg. 28 qui lui avait ete indique. Tout en benissant le bon Dieu de son erreur bienheureuse, il se hata d'aller a ce n deg. 28, ou il trouva en effet la malade qui l'attendait. Il la confessa a son tour, puis, sans perdre de temps, il alla reveiller le sacristain de la paroisse; et prenant le Saint-Sacrement avec les saintes huiles, il revint aupres de ses deux malades; mais quand il entra a son cher n deg. 18, sa penitente venait d'expirer--Elle avait eu dans l'absolution sacramentelle le pardon de ses peches, et la ferveur de sa bonne volonte avait sans doute supplee aux yeux du Dieu de misericorde aux autres secours que le pretre lui apportait. Rempli de foi et de reconnaissance envers la sainte Vierge, refuge des pecheurs, consolatrice des affliges, le ministre de Dieu termina aupres de l'autre malade ce qu'il avait a faire; et c'est lui-meme qui a donne tous les details de cette touchante aventure. Elle montre une fois de plus quels tresors de benediction sont renfermes dans la piete envers Marie, et combien Jesus est misericordieux pour ceux qui aiment sa Mere. * * * * * 15.--HEROISME D'EN JEUNE NEOPHYTE. Dans un emouvant recit, le P. Hermann a raconte le bapteme et la conversion d'un de ses neveux, ne comme lui dans la religion juive. Rien de plus edifiant que cette histoire, dont les details semblent nous reporter aux premiers temps du christianisme. Il y a quelques annees, dit-il, un enfant, alors age de sept ans, vint avec son pere et sa mere, tous les deux juifs comme lui, me visiter au monastere des Carmes, pres de la ville d'Agen. C'etait a l'epoque des belles processions de la Fete-Dieu. On avait inspire a cet enfant une profonde horreur pour notre divin Crucifie: cependant la grace, se repandant avec profusion du fond de l'ostensoir ou Jesus daigne se cacher pour notre bonheur, se rendit victorieuse de cette ame si naive, si inaccoutumee a nos mysteres; elle attira ce jeune coeur a son amour avec une si forte vehemence et une si forte douceur que l'enfant crut a la presence reelle de Jesus-Christ dans le sacrement de son amour avant de connaitre aucune autre des verites de notre divine religion. Aussi, a force de prieres et de supplications, obtint-il l'insigne faveur de pouvoir revetir les ornements d'un de ces enfants de choeur qui, pendant les processions du Tres Saint-Sacrement, repandent des fleurs sous les pas de Jesus-Hostie. Ravi de joies et de consolations celestes, apres avoir rempli cette angelique fonction, il courut a son pere: "O mon pere! dit-il, quel bonheur! Je viens de jeter des fleurs au bon Dieu." Dans la bouche de ce petit enfant juif, c'etait toute une profession de foi nouvelle... Le pere, redoutant qu'on ne fit changer de religion a ce fils unique sur lequel reposait toute son affection, le surveilla dorenavant et voulut repartir avec lui pour Paris, lieu de sa residence. Mais, avant le depart, un trait, parti du coeur de la divine Eucharistie, avait frappe, penetre, presque renverse la jeune mere, l'avait rendue chretienne et, dans le plus profond mystere d'une nuit silencieuse, celle-ci avait recu le bapteme et l'Eucharistie des mains sacerdotales de son propre frere[7]. Le jour suivant, l'Eveque lui donnait le sacrement de confirmation. Rien n'avait transpire de ce pieux secret et la famille se remit en route pour Paris, sans se douter qu'il y eut une chretienne dans son sein. [Note 7: Le R. P. Hermann, qui raconte ce fait.] Le jeune Georges--c'est le nom de l'enfant--ne put oublier les saintes impressions que son ame avait puisees dans ces fetes chretiennes; il en parla souvent a sa mere, il la questionna, et celle-ci, heureuse de voir germer dans cette chere ame la semence de lumiere que la grace y avait jetee, ne se fit pas prier pour developper dans son esprit, avide de s'eclairer, la connaissance de ce Dieu d'amour, de ce doux Jesus qui a voulu naitre d'une fille de Jacob et se faire homme pour sauver les brebis d'Israel... Des ce moment, en effet, sa jeune intelligence et son coeur ardent n'etaient plus occupes que de la pensee et du souvenir de la divine Hostie qui avait blesse d'amour son pauvre coeur, et chaque soir, apres s'etre assure que son pere etait endormi, il rouvrait les yeux, il se mettait a prier longtemps le doux Enfant Jesus et a bien apprendre son catechisme. "O mon Jesus! disait-il, quand donc mon jeune finira-t-il? quand donc pourrai-je vous recevoir dans la sainte Communion et vous presser sur mon coeur!" Ce qui le preoccupait vivement, c'etait le changement qu'il avait remarque dans sa mere depuis ce voyage dans le Midi; il lui voyait d'autres habitudes, d'autres demarches, des principes et des gouts plus severes, et un jour il lui dit: "Mere, si vous ne m'assurez que vous n'etes pas baptisee, je le croirai." La mere, embarrassee, ne sut que repondre. "Ah! maman, reprit-il, je le vois bien, vous etes deja chretienne et j'espere que le bon Jesus me reunira bientot a vous et que nous ferons ensemble notre premiere communion..." La mere, tressaillant d'une emotion melee de joie et de crainte, osa avouer a son fils qu'elle recevait son Sauveur presque chaque matin... Alors l'enfant se mit a pleurer a chaudes larmes, a sangloter, a se jeter au cou de sa mere: "Oh! pourquoi ne m'avez-vous pas attendu? Au moins permettez-moi de me tenir tout pres de vous quand Jesus sera dans votre coeur, afin que je puisse embrasser avec respect ce divin Enfant si aimable... O mere bien-aimee, je vous en supplie, la prochaine fois, gardez-moi quelque chose de votre communion; une mere partage volontiers avec son enfant sa nourriture.." Et le jeune enfant se rapprochait alors de sa mere et baisait avec respect ses vetements. Ce desir dura quatre annees tout entieres. Dire les sacrifices, les efforts que dut faire ce pauvre enfant pour concilier l'obeissance qu'il devait a son pere avec sa foi vive, sa preoccupation unique de devenir chretien, d'apprendre a connaitre, a aimer, a servir Jesus-Christ, serait chose impossible. Ce fut un long martyre... A onze ans, Georges assiste a la solennite d'une premiere communion dans sa paroisse. Il connait Jesus, il aime Jesus, il ne desire que Jesus!... son petit coeur est tout brulant de soif pour Jesus. Il voit tous ses compagnons d'enfance, ses amis, s'approcher legitimement de la table sainte, et lui, il doit se cacher dans un coin obscur de l'eglise, devorant ses larmes, lancant a tous ces heureux enfants des regards d'une inconsolable et sainte jalousie!... Quelques mois apres cette fete de sa paroisse, la mere m'ecrivait qu'elle ne pouvait resister aux larmes de son fils qui menacait d'aller demander le bapteme au premier pretre qu'il pourrait attendrir sur son sort. On pesa murement toutes les difficultes de sa position vis-a-vis d'un pere cheri, mais pour qui l'heure de la foi en Jesus-Christ n'avait pas encore sonne et qui s'armait de toute son autorite pour empecher son fils de devenir chretien. L'amour de Jesus-Christ fut le plus fort, et il fut decide que je viendrais en secret a Paris. Il fallait le voir, cet enfant, lorsqu'il entra dans la chapelle, conduit par sa mere! Celle-ci tremblait d'etre surprise dans cette pieuse soustraction a la surveillance paternelle. Avec quelle piete le petit Georges se mettait a genoux, calme, heureux, fort de sa resolution, le visage rayonnant d'une sainte allegresse!--Que demandez-vous, mon enfant? lui dis-je alors.--Le bapteme.--Mais savez-vous bien que demain, peut-etre, on voudra vous contraindre a entrer dans la synagogue, afin de participer a un culte aboli?--Ne craignez rien, mon oncle, j'abjure le judaisme.--Mais si l'on voulait avec menaces vous obliger a fouler aux pieds le Crucifix, en haine de notre divine religion?--N'ayez pas peur, mon oncle, je mourrais plutot. Cependant, ajouta-t-il, si on me liait pieds et mains, et si malgre mes cris, ma protestation et ma resistance, on me portait dans la synagogue et on placait mes pieds sur le visage du Crucifix, y aurait-il apostasie, si ma volonte resistait?--Non, mon enfant, la volonte seule constitue le peche.--Alors, je demande le bapteme. De grace, accordez-le-moi." La ceremonie continue au milieu de la plus profonde emotion des assistants. Apres le bapteme, vint la sainte messe, et apres avoir faire descendre et recu mon Dieu dans les transports de la reconnaissance, je me retournai et montrai a l'heureux enfant l'objet de tous ses voeux, de tous ses desirs. Jamais spectacle plus attendrissant n'avait frappe les regards de la foi chretienne!... Agenouille entre sa mere et sa marraine, il aspira dans un divin baiser et recueillit dans son coeur ce doux Jesus qui venait lui apporter tout son ciel avec lui... Rien ne troubla son bonheur, pas meme la crainte d'etre surpris par son pere... Quelques semaines apres, il communia encore pour la Toussaint avec la meme allegresse, et puis vint l'heure de l'epreuve. Son pere lui presenta un livre et lui dit: "Faisons la priere.--Mon pere, je ne puis pas prier dans ce livre des Israelites.--Et pourquoi?--Je suis chretien, je suis catholique.--Mon enfant, tu te livres a un jeu cruel! tu ne parles pas serieusement, je pense. Du reste, tu sais bien que ton bapteme ne serait pas valide sans le consentement de ton pere.--Pardon, mon pere, dans notre sainte religion catholique, il suffit d'avoir l'age de raison et l'instruction religieuse pour etre baptise validement." Le pere dissimula d'abord sa violente irritation; mais quelques jours apres, il enlevait son fils, partait avec lui et le conduisait dans un pays protestant, a quatre cent cinquante lieues de sa mere. Tous les efforts qu'on fit pour decouvrir l'asile ou l'on avait relegue le pauvre enfant demeurerent inutiles. On avait mis en mouvement toutes les autorites civiles et politiques pour le chercher; mais comme il avait ete place sous un nom suppose dans un pensionnat dirige par des heretiques, toutes les demarches furent sans succes, et la mere resta seule... et l'enfant, comme Daniel dans la fosse aux lions, fut en butte a des assauts acharnes pour lui faire renier sa foi. "Je voudrais revoir ma mere, s'ecriait-il souvent en versant d'abondantes larmes.--Tu la reverras, lui repliquait-on, si tu abjures.--Oh! non, je suis chretien, je suis catholique et je prefere tout souffrir plutot que de renoncer a ma foi." Et malgre cette heroique fidelite, on ecrivait a la mere que son fils etait rentre dans les tenebres du judaisme. Mais elle avait confiance en Jesus, en Marie, en Joseph, elle n'en crut rien, et ne sachant que devenir toute seule a Paris, elle alla se refugier a Lyon, ou elle fut accueillie par la marraine de son fils. Bien souvent, on vit tomber ses larmes sur la Table Sainte ou elle venait puiser des forces dans la reception du Pain quotidien, de ce Jesus pour l'amour duquel elle s'etait exposee a la cruelle separation de son fils unique. Trois mois se sont ecoules encore, et une lettre venue du fond de l'Allemagne lui dit: "Venez, votre fils est ici." Elle accourt, et apres un penible et long voyage de plus de cinq cents lieues, au moment ou elle apercoit sa famille, elle s'ecrie: "Mon fils! ou est mon fils?--Votre fils, vous ne le reverrez qu'apres avoir fait serment devant Dieu que vous l'eleverez dans la religion juive et que vous ne manifesterez par aucun signe exterieur la religion catholique que vous avez embrassee." Apres quelques semaines d'une dechirante agonie, le coeur du pere se laisse attendrir, et il permet une entrevue en sa presence, a la condition qu'il ne sera point question de religion. Le fils s'est jete au cou de sa mere, celle-ci l'a baigne de ses larmes, ils n'ont pu prononcer les doux noms de Jesus et de Marie; mais dans une lettre, ma pauvre soeur me disait: "Il n'a rien pu me dire, mais j'ai compris, j'ai senti, je suis sure qu'il est reste fidele. Oui, j'ai senti dans ses regards, dans ses tendres baisers que mon fils est toujours chretien." Mais le pauvre Georges se trouva de nouveau prive du tresor pour lequel il avait affronte toute cette persecution religieuse: il s'etait fait chretien pour pouvoir communier, et voici que depuis la Toussaint jusqu'a Paques une severe surveillance l'avait empeche de se rendre a l'eglise et il se trouvait place dans une pension, dans une ville ou il n'y avait pas un seul pretre catholique... Peut-on se figurer cette torture?... Plusieurs mois se passent encore. Un jour, (jour secretement fixe d'avance), il parvient enfin a se soustraire a la surveillance de ceux qui le gardent, il va jouer dans un bois; mais ce ne sont pas des fleurs ni des papillons qu'il cherche; son regard emu attend un messager du ciel... Un monsieur passe pres de lui et le regarde avec un interet marque: c'est bien lui. Savez-vous qui c'etait? C'etait un pretre missionnaire que la mere du petit Georges avait attendri sur son sort. Il s'etait deguise et etait venu se promener, comme par hasard, dans ce meme bois, et le pauvre enfant put faire pour la premiere fois sa confession depuis son enlevement, qui remontait a dix mois. Il la fit dans un bois, a l'ombre d'un arbre protecteur... Mais ce n'etait pas tout: comment communier? Le pretre dut repasser le fleuve (l'Elbe) qui separait sa mission du lieu habite par le pauvre neophyte. On pria, on etudia le terrain, et enfin, quelques jours apres, le missionnaire se deguisa de nouveau, prit sur lui un petit vase d'argent renfermant tout le tresor des cieux, la sainte Hostie, et s'embarqua sur un bateau a vapeur, au milieu d'une foule stupide qui ne se doutait pas que Jesus-Christ, vrai Dieu et vrai homme, etait cache sur la poitrine de cet heureux pretre. L'enfant avait pu s'echapper de l'ecole pour accourir dans la chambre de sa mere, et la, dans cette chambre ou il avait improvise un petit autel couvert de fleurs et de lumieres, tous deux a genoux ils attendaient la visite si ardemment desiree du Sauveur Jesus en personne qui voulait bien condescendre a venir les fortifier dans leur exil. Enfin le pretre, traversant sans obstacle tous les dangers de cette perilleuse entreprise, arriva avec son depot precieux, et dans ce pays sans foi, dans cette ville sans pretre, sans eglise catholique, et dans cette modeste chambre, l'enfant put accomplir le devoir pascal et s'unir a son Jesus. Voici ce qu'il m'ecrivit quelques jours apres: "Quand je me reveille la nuit, o mon cher oncle, pour penser a toutes les graces que le bon Jesus m'a faites depuis que je suis ici, loin de tout secours religieux, quand je pense surtout a la communion que j'ai pu faire presque miraculeusement dans la petite chambre de maman, je me mets a bondir de joie sur mon lit et a mordre ma couverture dans le transport de ma reconnaissance." Quelques mois apres, il m'ecrivait encore: "Nous sommes a la veille de Noel, et a l'approche de cette solennite la surveillance redouble pour m'empecher de recevoir mon Dieu. Helas! devrai-je passer ces belles fetes dans un douloureux jeune, prive du pain de vie? Priez le saint Enfant Jesus que mon jeune finisse bientot. Il faut que je sois bien sage pour dedommager maman de ne pas se trouver a Lyon pendant que vous y prechez." Ici se termine le touchant recit du P. Hermann. Depuis lors, Georges a ete rendu a sa mere, et ils ne se sont plus separes. Le bon religieux revit, trois ans apres lui avoir donne le bapteme, cet enfant cheri qu'il ne cessa de diriger jusqu'a sa mort. * * * * * 16.--LES DEUX AMIS. Il y a quelques annees, en me rendant a Paris, raconte un homme du monde, je me detournai de la route directe pour aller prier sur la tombe d'un de mes jeunes compatriotes, Alexis ***. Descendu de voiture, j'etais bientot arrive au cimetiere. Je me mis a le parcourir dans toutes les directions, m'arretant devant chaque tombe, lisant toutes les inscriptions sans pouvoir decouvrir le nom que je cherchais. Je commencais a desesperer d'y parvenir, quand j'apercus un officier qui etait a l'extremite opposee. J'allai droit a lui: nous nous rencontrames pres d'une place ou la terre avait ete fraichement remuee; au milieu, une petite croix de bois apparaissait a peine entre quelques rares gazons. Nous echangeames un salut; je prononcai le nom d'Alexis. "C'etait mon meilleur ami, dit-il; vous le connaissiez donc?--Je suis entre ici pour chercher sa tombe et pour y prier.--Et voici precisement le lieu ou il repose." Ce mot dit, il s'agenouilla; j'en fis autant; nos prieres s'elancerent a la fois du fond de nos coeurs vers le ciel. Quand nous fumes releves: "J'avais encore un autre desir, lui dis-je, et il est en votre pouvoir de l'accomplir. Vous etiez, m'avez-vous dit, l'ami intime d'Alexis; vous avez sans doute assiste a ses derniers moments; ce serait une consolation pour moi que d'en entendre le recit de votre bouche.--Vous ne pouviez vous adresser mieux qu'a moi, monsieur. Mais, pour apprecier combien sa mort a ete belle, il est necessaire de remonter plus haut. Je vous raconterai l'histoire de quelques annees de sa vie; ce sera la mienne aussi. "Nous sommes entres le meme jour, Alexis et moi, a l'Ecole militaire; des notre premiere entrevue, une secrete sympathie nous attira l'un vers l'autre. Nous eumes le bonheur d'entrer dans le meme regiment. Il eut ete difficile de se figurer deux caracteres mieux en harmonie que les notres. Graves, serieux, reserves, nous prenions en horreur les plaisirs coupables. Nous ne trouvions aucun attrait pour les plaisirs bruyants. Nous ne quittions l'etude que pour discourir entre nous des matieres que nous venions d'apprendre, et, chose deplorable! nous n'avions de foi qu'en nous-memes, et toutefois, sur ce point-la meme, il y avait entre nous une grande difference. Alexis etait _incredule_, moi j'etais _impie_. S'il m'arrivait de tourner en derision des choses saintes, cet excellent Alexis me blamait; il m'adressait des reproches severes, bien que toujours affectueux. L'hiver venu, nous allames, chacun de notre cote, en semestre. A notre rentree au regiment, apres quelques paroles d'amitie echangees entre nous, "Eh bien, Alexis, lui dis-je en souriant, as-tu fait tes Paques avant de partir?--Non, repliqua-t-il d'un ton sec qui indiquait assez que la question lui avait deplu.--Je veux parier avec toi, repris-je, que ta mere t'aura bien persecute pour cela.--Elle m'y a exhorte tendrement; mais je lui ai dit que j'avais trop peu de foi pour bien communier, et que, grace a Dieu, j'en avais encore assez pour ne vouloir pas communier mal. Prenez patience et priez pour moi, en attendant qu'il me soit possible de vous satisfaire: ce jour ne tardera pas a venir, je l'espere. Oui, je l'espere!" repeta-t-il en se tournant vers moi et en appuyant fortement sur ce dernier mot. "En ce moment, je ne sais quel genie infernal s'empara de moi: sans respect pour l'amitie, sans egard pour les lois de la politesse, j'eclatai grossierement de rire. Mais je ne tardai pas a m'en repentir, quand je vis quelle blessure mon indigne conduite avait faite a son coeur. "Tu m'as fait de la peine, me dit-il. Ce n'est pas bien... je ne m'attendais pas a cela de ta part... moi qui te croyais un si bon coeur..." Tels furent ses reproches; il y avait a la fois dans l'accent de sa voix et dans l'expression du regard qui l'accompagnait quelque chose de si profondement triste et douloureux, que je fus saisi de confusion. "J'ai eu tort... me pardonneras-tu?... cela ne m'arrivera plus..." Je ne pus en dire davantage; lui, aussitot ... l'excellent homme! de m'ouvrir ses bras, dans lesquels je me precipitai: notre amitie etait devenue plus etroite que jamais. "Un jour, nous etions alles ensemble a l'hopital visiter quelques-uns de nos soldats. Un de ces malheureux venait de rendre le dernier soupir. "C'est triste, dis-je a Alexis, de voir un militaire mourir dans son lit comme une vieille femme. Je ne connais qu'une belle mort pour nous autres... le boulet de canon!--Si on est prepare, reprit-il; car pour moi, je ne connais pas de mort plus triste que celle qui vous frappe en traitre...--Je t'entends, tu ne voudrais pas mourir sans confession...--Pauvre ami!... Ainsi donc, incorrigible!... Tu m'avais cependant promis..." Et apres un court intervalle de silence: "Tu l'as dit, je desire et je desire vivement ne pas mourir sans confession... J'ai meme... il faut que tu l'entendes de ma bouche... j'ai pense que si je venais quelque jour a tomber malade, je m'adresserais a toi pour aller chercher un pretre; et je puis compter que tu me rendras ce service, n'est-il pas vrai?" Il remarqua la surprise que me causait une telle demande; il insista: "Tu me le promets, mon ami?..." Et il me tendit la main... J'hesitai encore; mais la pensee que mon refus affligerait ce bon ami l'emporta en ce moment sur toute autre consideration: je pris sa main, je la serrai dans les miennes; je lui promis, de mauvaise grace, il est vrai, ce qu'il me demandait; mais il n'eut pas l'air de s'en apercevoir, et il me remercia affectueusement. "Des que le pauvre Alexis fut atteint de la maladie dont il mourut, je ne le quittai plus. Je m'etais etabli dans sa chambre; le jour, j'etais constamment a le garder; je le veillai toutes les nuits. Un matin, le medecin venait de faire sa visite accoutumee. Il avait remarque un grand changement en lui; des symptomes facheux s'etaient manifestes; ses traits etaient visiblement alteres. Alexis se tourna vers moi, souleva peniblement sa tete appesantie et s'efforca vainement de parler; ses regards inquiets m'interrogerent; il me sembla qu'il me disait: "Tu as oublie ta promesse... Et moi qui avais compte sur ton amitie!...--J'y vais, j'y vais!" Je ne dis que ce mot, et j'etais parti comme un trait. En entrant chez le cure de la paroisse, je me sentais combattu entre le sentiment de la piete fraternelle et je ne sais quelle mauvaise honte. "Monsieur, lui dis-je, j'ai un ami dangereusement malade; il m'a demande de vous aller chercher: je n'ai pu qu'obeir; car le voeu d'un ami, et surtout d'un ami mourant, est une chose sacree." Nous nous dirigeames vers la maison du pauvre malade; j'introduisis le pretre dans la chambre, et je les laissai seuls. "Apres une demi-heure d'attente, je fus rappele; une ceremonie religieuse se preparait. J'etais debout au pied du lit. Au moment ou elle commenca, je deliberais en moi-meme si je garderais la meme attitude. Mais si je me comporte ainsi, ne vais-je pas blesser le coeur de mon ami?... Je n'hesitai plus; mon genou orgueilleux flechit, et il resta ploye pendant tout le temps que le pretre fit les onctions sacrees. Et cependant, a quoi pensais-je dans un tel moment?... A prier?... Helas! je n'en avais plus le souci; j'etais a me demander comment un esprit aussi distingue que l'etait Alexis put etre dupe de semblables momeries. Telles etaient les detestables pensees qui m'obsedaient; voila en quel abime j'etais tombe, o mon Dieu!... "Il ne restait plus qu'a accomplir une derniere ceremonie, la plus importante de toutes. Le pretre ouvrit une boite d'argent; il en tira avec respect une hostie consacree, et la presenta au malade, qui recueillit un reste de forces et se souleva pour recevoir son Dieu. Je le regardai. Oh! comment rendre l'impression dont je fus saisi a son aspect? Ses mains s'etaient jointes, et elles s'eleverent au ciel, et ses yeux aussi. Comme une glace limpide, ils reflechissaient les plus belles vertus, la foi, l'esperance et l'amour... Je baissai la tete: un sentiment inconnu, nouveau, avait traverse mon esprit; penetre d'admiration pour mon ami, j'en etais venu a rougir de moi-meme. "Apres que le cure se fut retire, Alexis me tendit la main;