The Project Gutenberg EBook of Voyage d'un Habitant de la Lune à Paris à la Fin du XVIIIe Siècle by Pierre Gallet Copyright laws are changing all over the world. Be sure to check the copyright laws for your country before downloading or redistributing this or any other Project Gutenberg eBook. This header should be the first thing seen when viewing this Project Gutenberg file. Please do not remove it. Do not change or edit the header without written permission. Please read the "legal small print," and other information about the eBook and Project Gutenberg at the bottom of this file. Included is important information about your specific rights and restrictions in how the file may be used. 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Lecteur, d'autres s'abaissent devant vous et croyent acheter par la bassesse votre suffrage: moi, qui vous juge mieux, je pense que vous aimez a voir l'ecrivain a la hauteur de son etat. Ce desir noble doit etre le votre: on aime la modestie; mais la noble hardiesse de la verite ne deplait point. En outre, l'ecrivain a pour lui les principes qui lui servent d'abri, meme contre vos caprices, qui vous portent quelquefois a blamer dans l'un ce que vous applaudissez dans l'autre, et a vouloir la vraisemblance et l'invraisemblance a la fois; Je vais vous armer, en ma faveur, contre vous-meme, et prendre votre opinion pour egide. Sans doute, si vous ressemblez a un juge qui s'est trompe ou laisse seduire, vous deviendrez, comme lui, moins severe: la honte de se dementir retient; l'effet de la seduction amollit les ames, et tend a les rendre mobiles.... Je vais, en exposant mon sujet, et discutant un seul principe, vous opposer les exemples de votre indulgence. Mon lunian fait un tableau satirique de Paris. Le mot de satire ne doit pas vous effaroucher; elle tient plus directement a la morale qu'on ne croit. Sans elle, lecteur, vous ne verriez point la comedie, qui est une satire des moeurs comme la mienne l'est: vous ne liriez aucun roman moral, ni les poemes heroiques et meme sacres. Elle se trouve dans tous: les attaques au vice, a la tyrannie, etc. sont autant de satires. Il est vrai que ce n'est point la satire comme on l'a long-tems envisagee, celle qui tient a la personalite, qui se permet de juger la moralite des individus; ce qui est un attentat contre la societe: mais celle qui a pour but de montrer aux hommes le tableau de leurs vices ou de leurs ridicules, et de les ramener vers la nature et le bon sens. Pour la justifier, je n'aurais qu'a vous retracer que Socrate, ce severe Socrate, qui fut l'ornement de la nature et le vrai modele social, prit souvent en main l'arme de la satire lorsqu'il fallut frapper le vice. Qu'importe l'arme qu'on employe lorsqu'on sert la societe?.... L'ecrivain ne peut s'egarer en suivant un tel modele. Lorsqu'il s'est circonscrit dans le cercle general, il a justifie son motif et sa moralite. Venons a mon sujet. Je fais descendre un homme de la Lune, et je lui donne pour monture des elephans ailes. Cela est fort, direz-vous? Sans m'arreter a la possibilite du principe naturel, dont mon voyageur vous parlera, lecteur, je me porterai sur les tableaux de votre indulgence; et je prendrai les exemples ou vous la portates a l'exces, envers les genres, meme, qui ne semblaient pas la meriter. Rappelez-vous que vous passates a Milton, qui, plus pris de l'art, devait le respecter davantage; car on n'insulte pas Dieu au sein du sanctuaire; d'avoir presente des substances immaterielles pourfendues, le neant doue d'un corps; d'avoir mis des canons dans le ciel; d'avoir jete un pont dans l'abime du vide, etc. Vous permites a l'Arioste de se servir de l'hyppogriffe, qui, n'en deplaise a l'auteur de Roland, ne vaut pas mes elephans; parce qu'il n'a pas un caractere distinct, et qu'il ne l'a pas pris dans la Lune. "C'est le cheval d'un enchanteur! s'ecriera-t-on peut-etre: les enchanteurs ont droit de prendre par-tout, et de renverser l'ordre de la nature!" Eh bien, lecteur, supposez que mon lunian est un enchanteur; alors je me retracte envers l'Arioste, et j'ai gagne ma cause aupres de vous?.... Rappelez-vous encore, que vous autorisates Voltaire a faire manger des montagnes par ses heros; que vous lui passates l'oiseau de Formosante, les licornes, le merle d'Amazan et les moutons a toison d'or de Candide. Lecteur, n'oubliez pas que le Perou est encore sur votre globe, et qu'il est malheureusement trop connu. Me calquant sur cet ecrivain, j'aurais pu vous faire parler mes elephans sans vous revolter. Vous pensez, sans doute, qu'un elephant a plus de droit a tous egards qu'un merle, de faire un recit ou de tenir un beau discours; passe encore pour le phenix! ... Si tout cela ne vous determinait point a supporter mes quadrupedes ailes, et si votre esprit, ayant pris une nouvelle direction, etait devenu plus severe, j'ajouterais que j'ai ete soumis a la loi de la necessite, comme le furent Homere, Fenelon, et tant d'autres, qui furent obliges de faire descendre leurs heros, moteurs, sur des aigles ou des nuages. Je ne pouvais pas faire arriver mon voyageur sur un rayon de soleil, forme en plan incline, comme descendirent Uriel et St-Denis; les rayons du soleil ne partant pas de cette planete, et etant diverges seulement en courbe vers nous. Enfin il me fallait une monture pour mon heros; et il fallait que celui-ci eut vecu deux mille ans; car, sans cela, comment aurait-il pu vous parler de Socrate, de Platon et d'Aristote, que vous aimez comme mon voyageur.... D'ailleurs, pourquoi repousseriez-vous mes elephans? Ils ne sont pas utiles au seul lunian, puisqu'ils peuvent offrir des lecons a l'humanite. Mais, direz-vous, vous montrez cet evenement arrive a paris, il y a seulement quelques annees; et nul des habitans de cette ville n'a vu votre voyageur? Lecteur, voit-on toujours, et est-il dit qu'on puisse toujours voir? Vous auriez peut-etre prefere que j'eusse choisi pour ma scene, Babylone, Cachemire, Ispahan ou Bassora: mais j'ai pense que le nom de la scene ne faisait rien lorsqu'on ne pouvait deguiser entierement l'action; ce qui m'a paru impossible, les moeurs des Babyloniens, Indiens, Persans, etc., s'opposant a un parallele exact et vraisemblable. Lecteur, si ne vous arretant point sur les choses utiles que dit et fait mon voyageur, si vous fixant seulement sur les accessoires, et oubliant vos jugemens passes, vous balanciez a regarder mon livre d'un oeil favorable, je mettrais sous vos yeux, pour vous decider, trois observations plus determinantes; et qui sont devenues des maximes de l'art et de la morale. Je vous dirais, avec le Tasse, qui l'a repete, d'apres les anciens les plus habiles a transmettre les lecons utiles aux hommes; qu'il faut _emmieller les bords du vase amer_. Je vous dirais avec les peintres, qu'il faut quelquefois montrer des plantes agreables sur les rochers: enfin je vous observerais, que l'experience, plus forte que les raisonnemens, prouve qu'il faut des hochets aux enfans; et qu'avec les hochets on peut encore les instruire. Malgre tout ce que je vous ai dit, lecteur, je crois entendre repeter autour de mon livre le mot _niaiserie_, si familier dans la bouche de certaines gens. Permettez qu'avant d'en venir a mon voyageur, nous discutions un peu sur ce mot, dont il me semble qu'on s'occupe trop lorsqu'il faut l'appliquer, et trop peu lorsqu'il faut l'analyser. Le mot de niaiserie est, sans-doute, dans l'acception qu'on lui donne depuis long-tems, synonime de _sottise_; et la sottise annonce dans l'objet auquel on l'applique, soit personne, soit ecrit, l'absence du jugement et de la raison. Il ne peut pas etre applicable a l'ignorance des usages du monde; car ce terme ne serait plus offensant, et ne porterait point atteinte a l'opinion d'un homme ni a son ecrit. Le cercle de la raison, vous le pensez comme moi, n'est pas circonscrit dans le cercle du monde: on peut etre eclaire, sage, et meme grand, sans connaitre ses prejuges, son ton, ses modes, sa politique sociale, ses manies, etc.... Eh! comment pouvoir faire l'application de ce mot au particulier, lorsque tout, sur la terre, est repute niaiserie au general. Lecteur, veuillez-bien me suivre un instant; vous serez convaincu, lorsque vous aurez envisage le tableau que je vais mettre sous vos yeux; et ou vous, moi et tous nos pareils allons figurer; car tous les hommes de l'univers se traitent mutuellement de niais.... Commencons par nous, et voyons nos grands ecrivains, prenant les couleurs des mains des voyageurs, ou autres personnages etrangers, comme Usbeck, Zadig, etc., y tracer les premiers traits. N'ont-ils pas appele des niaiseries, nos bals masques, nos felicitations du jour de l'an; nos visites d'etiquette, les discours de nos societes, les soins de nos petits maitres et de nos petites maitresses a ne pomponer et a s'admirer sans cesse, en disant que tout ce qui ne tient pas au coeur, qui contraint notre volonte, et contrarie le bon sens, est une niaiserie? N'ont-ils pas donne le meme nom a notre amour desordonne pour la mode et le faste, en faisant entrevoir qu'on est veritablement niais, lorsqu'on sacrifie sa fortune, sa vertu et les plus doux biens de la vie, qui naissent de la simplicite, a ces penchans, dont on ne recueille pour fruit, que l'ennui ou le degout? N'ont-ils pas mis au rang des niaiseries mille autres pratiques et usages dont je ne parle point; car je vous lasserais, lecteur?.... Venons aux nations qui ne nous ont sans-doute pas epargne le titre dont nous parlons. Les Turcs ne nous traitent-ils pas de niais en nous voyant costumes comme on le serait sous l'equateur, et en envisageant que nous habitons un climat humide et froid assez souvent, quoique sous la Zone temperee? Les Italiens, et les Espagnols n'emploient-ils pas ce terme en voyant la complaisance extreme des maris francais pour leurs femmes? Les anglais ne traitent-ils pas de niaiseries nos calembourgs, nos charades, et les sarcasmes de quelques-uns de nos ecrivains, en disant qu'ils n'ont aucun but et aucun sens, etc. etc.? Ne regardez-vous pas, a votre tour, comme des niais les Espagnols, lorsqu'ils passent les nuits sous les fenetres de leurs maitresses, auxquelles ils ne peuvent toucher le bout du doigt? les Italiens, lorsqu'ils livrent leurs femmes a d'aimables Sigisbes? les Allemands, lorsque vous les voyez entetes; soit de la superiorite qu'ils croyent avoir dans les armes, ou ceux d'entr'eux qui, oubliant leur fortune, et fuyant les plaisirs, ne s'occupent que de leurs quartiers de noblesse, et qui regardent le cabinet ou sont leurs illustres parchemins, comme s'il contenait les mines de Mancos et du Potosi? N'avez-vous pas traite de niais les Turcs, lorsqu'ils croyent etre agreables a Dieu en faisant pirouetter les Derviches dans leurs mosquees? les Russes, lorsqu'ils se persuadent qu'en marchant sous la banniere de St. Nicolas ils seront a l'abri de la mort? N'avez-vous pas donne ce titre aux Lapons, lorsqu'ils pretent leurs femmes aux voyageurs; ce que je n'affirme point malgre les assertions de plusieurs d'entr'eux? N'avez-vous pas fait l'apostrophe de niais aux Indiens, lorsqu'ils mettent en relique la bouze de vache? sans parler des extases, tourmens volontaires, etc., dont les faquirs, les talapoins, les bonzes, etc., vous ont offert le tableau.... N'avez-vous pas mis des long-tems au rang des niais les Egyptiens, qui voyaient leurs Dieux dans leurs porreaux? les Juifs, parce qu'ils regardaient le porc comme immonde? les pretres grecs qui croyaient trouver l'antre du destin dans le ventre de leurs victimes? Nous rapprochant de notre tems, n'avez-vous pas traites de tels, ces chevaliers des 12., 13. et 14mes. siecles, qui juraient un amour eternel a leurs belles, se faisaient tuer pour elles, et sans leur demander jamais le dernier prix de l'amour? Je ne finirais pas, lecteur, si je vous retracais tous ceux que nos grands hommes et nous, nommames niais sur la terre, et tous les traits de niaiserie qu'on nous preta. Je dois, avant de terminer sur l'article de la niaiserie, vous dire mon opinion sur l'application du mot qui m'a entraine si loin. Je crois que le veritable niais est celui qui pense savoir ce qu'il ne sait point, qui, osant affirmer avec audace, et d'apres lui-meme, leve comme l'insecte son dard contre le soleil, que represente la raison; et je crois que celui-la est seulement affranchi du titre de niais, qui suit la loi de la nature, de la Verite, et montre aux hommes leurs bienfaits et leur but. "Voila un avant-propos sur un ton bien gai, s'ecrieront quelques lecteurs severes, tandis que le voyage est serieux au fond, et offre des discussions de systeme...." Mais quel rapport a l'avant-propos avec l'ouvrage? L'ecrivain doit-il etre toujours associe au heros? Distinguez-les donc une fois, pour toutes, lecteur; c'est une des mesures les plus essentielles pour bien juger. On peut excuser la preface, et condamner l'ouvrage; et l'on peut blamer l'ouvrage, et applaudir au but de l'ecrivain, ainsi qu'au ton de la preface. En ne considerant que l'ecrivain, vous vous exposez a etre entraine par la prevention, et a porter, malgre vous-meme, un jugement equivoque; l'homme etant, peut-etre, aussi esclave de la prevention que de l'orgueil, ce qui est pousser l'argument jusqu'au periode.... Lecteur, conduisez-vous envers les ecrivains de bonne foi, et qui vous disent la verite, meme en s'egayant, comme un pere qui laisse folatrer son fils, a son gre, pourvu qu'il remplisse son devoir. D'ailleurs, pourquoi chercherais-je a justifier aupres de vous le ton de mon avant-propos? Ne sais-je pas, a mes propres depens peut-etre, que vous vous attachez generalement, et avec propension, aux ouvrages qui portent le caractere de la gaiete? Enfin n'etes-vous pas Francais? Je suis convaincu que Gilblas et Don-Quichotte ont ete cent fois plus lus, par vous, que Cleveland, Clarisse, et les autres romans serieux.... Encore un coup, lecteur, attachez-vous au fond: envisagez les motifs de l'ecrivain plus que le ton qu'il prend, et la maniere dont il s'exprime; pourvu que ce ton soit autorise par l'art, et que sa maniere de s'exprimer soit analogue aux principes de cet art, et a ceux du langage. Voyez, enfin sous les touffes de ephemeres; si je puis leur comparer les tons du discours et les nuances de l'expression, quelques fruits salutaires, vers lesquels leur eclat seducteur ou leur aspect bizarre vous attire. VOYAGE D'UN HABITANT DE LA LUNE A PARIS A LA FIN DU XVIIIe SIECLE Le grand et sage monarque du petit satellite de la terre, voulant connaitre a fond notre planete, avait envoye des long-tems des ambassadeurs pour observer ses moeurs, ses loix, son ambition, ses forces, etc; et, pour pouvoir se mettre en mesure, dans le cas ou les deux globes se rapprocheraient, par une des revolutions qui se font quelquefois dans le ciel, non a l'egard des grands astres, car un seul ne pourrait etre derange sans que l'harmonie generale fut ebranlee, que l'equilibre fut rompu, et qu'il n'y eut peut-etre un bouleversement general; mais, dans les planetes, et sur-tout dans leurs satellites. Ses savans avaient decouvert une certaine inclinaison dans l'axe de la terre ou ils l'avaient cru; car, en fait d'astronomie et de physique, les savans de tout l'univers me paraissent etre sujets a s'egarer. J'en appelle aux notres qui, a coup sur, ne nous ont pas toujours dit la verite, meme dans leurs memoires presentes a l'academie. Le roi de la Lune avait appris que les habitans de la terre, quoique moins grands et moins forts que ceux de sa planete, aimaient le trouble et les chocs; que, s'etant persuades que l'univers a ete fait pour eux, ils le conquierent en imagination, et qu'ils tacheraient de ranger sous leur joug tous ceux que le malheur mettrait en butte a leur ambition et a leur extravagance. Il avait voulu se premunir contre ceux-ci, dans le cas ou, la force attractive dominant sur la repressive, le satellite se precipiterait sur la planete. _Alphonaponor_, le meme qui va figurer dans notre voyage, avait deja fait une course sur ce globe; et n'avait parcouru que sa partie orientale, alors seulement peuplee et policee; car il avait fait son voyage il y a deux mille ans.... Comment deux mille ans! s'ecrie le lecteur; les habitans de la Lune ont-ils une si longue existence? D'ou peut provenir cet ecart de la nature? N'est-elle pas un satellite de la terre? Les habitans de celle-ci ne doivent-ils pas avoir plus de droits? S'ils ne vivent qu'un siecle, ceux de la Lune ne devraient pas exister un demi lustre; la terre etant neuf cent fois plus grosse que son satellite? ... Suspendez votre decision, lecteur: Alphonaponor repondra bientot a votre question, et vous verrez combien l'esprit d'analyse est necessaire lorsqu'on veut porter un jugement solide.... Le roi de la Lune etait donc premuni contre les peuples qui habitaient la terre il y a deux mille annees. Il connaissait l'ambition effrenee des Romains, et la politique des Grecs, ainsi que leurs vaines idees sur la gloire dans les derniers tems de leur empire. Mais il voyait que cela ne pouvait lui servir pour les siecles presens, ayant appris qu'il s'etait fait de grandes revolutions sur ce globe. Il n'aimait pas a laisser sortir ses sujets de son empire, de peur qu'ils n'y revinssent moins bons, et qu'ils y portassent les vices des habitons de la terre ou des autres planetes, comme cela arrive aux trois-quarts de ceux qui s'eloignent de leur pays. Cependant, maitrise par sa politique, il se vit force d'employer la mesure des voyageurs, dont la plupart vont chez les peuples, en penetrant dans leur sein comme l'Ichneumon d'Egypte penetre dans celui du Crocodile; examinent les parties faibles de leur constitution, et sont le plus souvent la cause de leur perte. Ne Franc, et guide par une morale saine; il pensait que ce n'etait pas agir d'une maniere loyale. En se decidant, il n'employa point la tactique commune aux rois, de charger leurs agens d'intriguer, et de miner sourdement le corps des nations qui leur donnent l'hospitalite, qui les recoivent en amis, et souvent les comblent d'honneurs dans l'instant ou elles devraient se mefier d'eux et les bannir de leurs etats. Les instructions qu'il donna a Alphonaponor, furent simples. "Observe, lui dit-il, l'etat de la terre, en jettant sur ses nations un coup-d'oeil. Apprecie leurs moeurs, et leur degre de force: quant a leur politique, je ne veux point que tu te jetes dans ce dedale bourbeux et sans fond. Je me confie a ton jugement. D'apres tes observations, j'etablirai le systeme qui doit etre notre egide, dans le cas ou un jour la revolution planetaire que je redoute s'effectuerait." Alors il embrassa Alphonaponor, car les rois de la Lune sont assez grands pour embrasser leurs sujets, qu'ils regardent quelquefois au-dessus d'eux, et le congedia. Avant de suivre le voyageur dans les preparatifs de son voyage, faisons une petite digression: elle doit contenir l'eloge du roi de la Lune. Sa politique est sage; il veut connaitre ce qui se passe autour de lui; cela est dans l'ordre. _De l'observation_, comme cela a ete dit ailleurs, _nait la comparaison, et la comparaison amene la transformation favorable_. C'est parce qu'on n'a pas su observer et comparer qu'on est tombe sur la terre dans tant d'ecarts. Une nation ou un homme qui ne possede pas ces deux facultes, ressemble a l'ane qui va au moulin; qui ne pense qu'au sac qu'il a sur le dos; et qui voyant l'anier comme son seul maitre, recoit humblement, et d'une ame resignee, les coups de baton que ne lui epargne pas ce dernier. Si l'ane observait et comparait, il saurait que l'anier n'a pas plus de droit a les lui distribuer, que lui a lancer des ruades a ce premier.... La politique du roi de la Lune est encore interessante et noble, parce qu'il ne fait point d'un ambassadeur un espion, comme tant d'autres l'ont fait. Alphonaponor est bientot pret a se mettre en route. Il fait seller deux elephans ailes qui lui ont servi dans ses divers voyages, et dont la race se trouve dans sa planete.... Des elephans ailes! ... Pourquoi pas? Qui peut voir les bornes du pouvoir de la nature? Qui peut assurer qu'elle a epuise toutes ses ressources pour la terre? Savons-nous si dans les divers mondes habites, elle n'a point cree des hommes qui portent des sens assez forts pour resister des millions de siecles a l'atteinte du tems? ... Pauvres insenses, nous n'avons vu la nature qu'a travers un microscope, et nous voulons limiter sa puissance!.... Le but d'Alphonaponor en choisissant les elephans, preferablement a nombre d'autres quadrupedes ailes qui se trouvent dans la Lune, etait d'avoir avec lui des etres doues de la force, et sur-tout de l'intelligence; car dans la Lune, comme chez nous, ces animaux attirent l'admiration par cette derniere faculte, qu'ils portent a un tel point qu'elle egale celle de l'homme pour ce qui concerne leurs besoins; et dont le devouement, la douceur et les autres qualites morales, qui tiennent a leur instinct, les elevent quelquefois au-dessus de l'homme. Il chargea l'un des deux de tout ce qu'il avait besoin dans son voyage, qui se reduisait a une cinquantaine de boisseaux de farine, a deux outres pleines de la plus belle eau, et a des vases pour abreuver ses elephans; par bizarrerie; (est-il un seul etre sorti du moule de l'humanite qui n'ait la sienne, dans quelque globe qu'il habite?) il se servait lui-meme en route de la tasse que Diogene trouva avec tant de joie. Il prit en outre une cassette qui contenait quelques instrumens de mathematique, avec lesquels il voulait mesurer notre globe, car Alphonaponor etait un habile physicien. Il se chargea enfin d'autres objets relatifs aux arts, qu'il voulait montrer aux habitans de la terre si, emportes par leur prevention ridicule, qu'il n'y a qu'eux qui connaissent le beau, ils osaient douter que les arts ne triomphent pas dans la Lune. Ce qui l'avait porte a prendre ces objets, et a faire ces reflexions, c'est que, dans son voyage en Orient, il avait vu les Egyptiens et les Grecs former le doute dont il parle. Il n'avait pu les convaincre, n'ayant pu le pressentir, et ne s'etant pas muni de preuves materielles. Enfin il monta gaiement sur l'un de ses quadrupedes ailes, a qui il n'avait point mis de bride. Lorsqu'ils ont deploye leurs ailes, qui ont plus de deux-cent pieds d'envergure; il fallait au moins cela pour soutenir de si lourdes masses; il crie a droite ou a gauche: cela suffit a l'elephant qui le porte; le second le suit avec la meme docilite. Ces deux animaux auraient pu se laisser tomber, et lorsqu'ils auraient ete a une lieue de la terre deployer tout-a-coup leurs ailes; le voyage aurait ete fait plus vite, et Alphonaponor n'aurait ete, d'apres l'observation qu'on a faite de la chute de la meule de moulin, qui n'est guere plus lourde qu'un elephant, que de quelques heures en route. Les poulmons de ces animaux, ainsi que ceux du voyageur, auraient pu resister a la pression de l'air, meme lorsqu'ils auraient trouve l'horison epais de la terre. Mais Alphonaponor n'aimait pas les tres-grands mouvemens, sachant qu'ils ne sont point naturels a l'homme de la Lune, non plus qu'a celui de notre planete. Il sait qu'il ne faut pas violenter la nature, et qu'une corde trop tendue, si elle ne casse eprouve au moins une forte distention. D'ailleurs, il voyageait en savant, et il voulait s'arreter a point nomme pour observer. En outre, il voulait menager ses elephans, ne ressemblant pas aux voyageurs de la terre, qui s'amusent a crever leurs montures, diriges par de bizarres caprices, et qui ne reflechissent pas que les chevaux, mulets, chameaux, etc., dont on se sert sur ce globe, doivent etre menages par eux, parce qu'ils leur sont utiles.... Il ordonna a ses elephans de louvoyer, en formant des spirales dans l'ether, et ceux-ci lui obeirent en agitant leurs ailes.... Il ne s'endormit point comme font la plupart des gens qui voyagent, sur leurs montures ou dans leurs voitures; il l'aurait fait s'il eut ete un benedictin, un prelat de la Lune, un financier et meme un academicien couronne.... Mais, dans la Lune, il n'y a point de moines ni de prelats comme il le fera entrevoir plus bas; et les financiers et les academiciens ne pourraient s'endormir sans honte, et sans etre vivement reveilles par l'opinion.... Il avait quelque chose dans l'esprit et dans l'ame; et il savait que c'est un tems perdu pour la raison que celui du sommeil. Il s'occupa donc a mediter, non ce qu'il devait faire sur la terre; il n'avait qu'a se laisser aller a son bon sens pour cela: d'ailleurs, il aurait trouve trop petit l'objet de sa meditation en ce moment: mais il s'arreta sur les miracles de la nature, et sur la puissance et la bienfaisance de celui qui a enfante l'oeuvre sublime qu'il avait sous ses regards; car l'immensite des globes infinis qui nagent dans l'espace etait sous ses yeux. On pense que l'elan d'un coup d'aile de deux-cens pieds d'envergure, et dirige par un animal aussi fort que l'elephant, devait embrasser un grand espace, et qu'ils devaient fondre sur la terre avec trente fois plus d'activite que le plus grand condor; aussi les elephans descendaient tres-rapidement. Ils firent halte une seule fois: pour cela ils mirent en cape, en laissant leurs ailes immobiles et etendues; et, pendant ce repos, ils recurent quelques morceaux de pate de la main de leur maitre qui n'eut pas besoin de se deranger pour cette operation, non plus que pour leur donner a boire, les elephans se servant de leurs trompes aussi bien que l'homme de ses mains. Enfin ils arriverent a deux cent lieues de la surface de la terre, ou Alphonaponor leur ordonna de rester de nouveau en station.... La il voulait observer la planete sur laquelle il descendait: il voulait voir si la physionomie de ses habitans avait change depuis qu'il s'y etait porte; et il pensait, sans avoir besoin de parcourir, en entier, les marais, les sables et les sentiers des rochers qui couvrent sa surface, pouvoir apprecier ainsi en partie leur caractere. Alphonaponor etait un grand physionomiste, et il ne s'etait jamais trompe sur ceux dont il avait juge le caractere et l'humeur d'apres les signes exterieurs.... Oh! qu'il serait a desirer que le talent d'Alphonaponor fut connu sur la terre!.... Alphonaponor! si tu pouvais l'y introduire, tu lui donnerais plus que le Potosi. Le Perou, le Gange, le Mexique et les deux continens reunis, n'offriraient pas assez de tresors pour les deposer a tes pieds.... Quelle couronne ne meriterait pas celui qui nous apprendrait a distinguer l'hypocrisie de la verite, la bonne foi de la perfidie et l'amitie de l'indifference! Humanite, tu aurais tout acquis!.... Que dis-je? respectons l'oeuvre de la nature: nes vicieux, ou du moins eleves au sein des vices et des prejuges, qui ont desorganise nos ames, nous ressemblerions aux betes feroces: lorsque tout masque serait enleve, il n'existerait plus de digue, et nous nous devorerions tous. Enfin il prit un de ses telescopes qui portait a plus de deux cent lieues, les lunetiers de son globe ayant surpasse ceux de la terre. Il le braqua sur la planete et sur l'hemisphere septentrional, etant parti de la Lune a l'epoque ou elle etait en conjonction avec lui. Tout-a-coup il appercut un pays, dont il examina la position, et qu'il reconnut, en se retracant ses anciennes observations, pour l'Asie-Mineure. D'un coup-d'oeil, il s'appercut que ces vastes regions avaient change de maitres; de lois et d'usages, en contemplant l'aspect de ses habitans, qu'il jugea reduits au plus vil esclavage. Il n'arreta point sa vue sur Bizance, qu'il jugea, encore avec raison, etre la capitale de l'empire du despotisme, et il chercha l'Hellespont. Bientot il detourna ses yeux en decouvrant la Grece qu'il ne reconnut qu'a sa position, et il soupira en se retracant l'ancienne gloire de cet empire dont il ne retrouvait pas un seul monument.... Il etendit sa vue sur l'Italie; et ne vit en elle que l'ombre de ce pays. Il se dit, en voyant la transformation totale de la Grece et du Latium: "Voila ou ont amenee l'ambition et l'amour de la guerre! Les Grecs et les Romains eclipserent toutes les nations de ce globe; ces derniers les tinrent presque toutes sous leur joug; ils crurent eterniser leur empire.... Cesars, que ne pouvez-vous reparaitre! Quelle ne serait pas votre honte, en voyant les effets de votre faux systeme!" L'avilissement et l'impuissance qui nait de lui; semblent avoir aneanti a jamais, en ces lieux, le germe de toute grandeur.... Il cessa ses reflexions; et, tournant le telescope vers la partie septentrionale de l'Europe, il appercoit de nombreuses armees couvrant son territoire, et s'etendant au dehors. Il entrevoit par-tout les signes de son industrie. Jettant un coup-d'oeil sur les divers etats, il pensa que c'etaitent les nations qu'il decouvrait, qu'il devait connaitre. "Ce petit coin de la terre, dit-il, me paroit aujourd'hui le seul peuple, et le seul redoutable. Observant quel est de ces etats le plus transcendant, il juge que c'est la France; et, appercevant sa capitale, il se decide a descendre en son sein, apres avoir souri en envisageant la position ou elle se trouve,[1] et en voyant le ruisseau qui la traverse qu'il distinguait aussi aisement que s'il l'eut observe du haut du Pont-Neuf.... Enfin il ordonne a ses elephans de s'abaisser vers la France qu'il leur montre. Il quitte sa position tranquille, apres avoir renferme son telescope, et descend rapidement sur ce pays. Il entre bientot dans l'horison de la terre, ou il est pret a suffoquer, trouvant l'air plus dense, plus mephitique que dans celui de l'horison de la Lune, comme cela lui etait arrive dans son premier voyage. Cependant il en est quitte pour trois ou quatre eclats de toux, ainsi que ses elephans. Enfin il decouvre Paris avec sa vue, et il ordonne a ses elephans de ne pas descendre sur la Cite: il craint de porter l'epouvante dans les esprits, et qu'on ne le prenne pour un demon malfaisant; ayant eu occasion autrefois de juger, combien les habitans de la terre sont enclins aux prejuges, aux superstitions, et a voir des choses surnaturelles dans les evenemens les plus simples et les plus ordinaires.... Ce n'est pas une crainte personnelle qui le dirige en agissant ainsi: Alphonaponor est sage; et le sage ne redoute rien que la honte de lui-meme et le cri de sa conscience.... Les elephans qui devinent ses motifs, se hatent d'executer son voeu. Pendant qu'ils traversaient ce court espace, il pensa comment il se conduirait si les peuples chez lesquels il descendait etaient inhospitaliers, et comment, dans ce cas, il vivrait parmi eux. Il se dit que s'ils etaient barbares, il saurait bien leur echaper avec ses elephans: quant a ses besoins, il reflechit qu'il camperait s'ils lui refusaient un asile. Il vit qu'il avait pour un mois de vivres avec lui, et qu'a tout evenement, il remonterait a la hate vers la Lune, ou chercherait d'autres pays. Enfin ils prennent terre a deux lieues de Paris, et sont accueillis par nombre de villageois, qui, se persuadant que ce qu'ils voyaient etaient des ballons et non des etres animes, etaient accourus pour feliciter les voyageurs, qu'ils prenaient pour des habitans de leur globe, et qui restent dans un etonnement stupide et mele de terreur lorsqu'ils voyent que la monture du voyageur est un veritable elephant.... Ils sont pres de crier au miracle et de s'agenouiller devant lui, lorsqu'Alphonaponor leur fait entendre par signes, car il ne parlait point la langue, comme _Micromegas_, par science infuse, qu'il etait homme comme eux, connaissant parfaitement l'art des signes, qui n'est pas tout-a-fait inutile comme on l'a cru si sottement autrefois,[2] leur fit concevoir qu'il venait de son pays, c'est-a-dire de la Lune. Bientot il exerca son talent de physionomiste, et il ne vit rien sur la figure de ceux qui l'environnaient qui annoncat la barbarie. Il s'avanca, en percant le groupe des villageois qui l'entouraient, vers une hotellerie qu'il appercut, et ou il voulut eprouver si ce peuple etait hospitalier: cette observation lui etait necessaire avant d'entree dans la capitale. Il savait qu'un seul homme pris dans le coin d'un empire, a quelques modifications pres, qui tiennent aux usages et au climat, ressemble a la masse de la nation. Il entra dans l'auberge dont on lui ouvrit les portes avec respect, et on lui offrit a diner a table-d'hote, car c'etait l'heure du repas, lorsqu'il eut enferme ses elephans dans la cour, et qu'il les eut nourris et abreuves. Il accepta et se mit a table, ou il fut comble de politesses par tous ceux qui s'y trouvaient, et qui etaient muettes, aucun d'eux n'entendant sa langue, ni le grec qu'il parla, esperant que dans le nombre quelqu'un l'entendrait. (Il l'avait appris dans son ancien voyage.) Ce fut en vain.... Enfin, il fut satisfait des etrangers qui se trouvaient avec lui, et se crut transporte dans les environs d'Athenes, en decouvrant la meme urbanite dans les hommes qu'il rencontrait dans ceux de Paris. Il tira le plus heureux augure sur le caractere des francais d'apres ce qu'il voyait. Il se dit qu'une nation polie ne pouvait etre mechante, et qu'elle pouvait avoir, tout au plus, des vices generaux.... Alphonaponor jugeait assez bien, comme on le voit: cependant j'aurais desire qu'il se fut laisse un peu moins seduire par la politesse; et il aurait du distinguer qu'elle n'est qu'un accessoire des autres vertus, et que, chez nombre de peuples, elle n'est qu'un signe trompeur. Ce que je dis ne regarde point ma nation, a qui on ne pourra jamais refuser le caractere de douceur et de bienveillance envers les etrangers. Ses ennemis sont forces de lui rendre cette justice; et le philosophe, tout en attaquant ses defauts, doit s'attacher a proclamer ses qualites. Lorsqu'Alphonaponor eut dine, il voulut partir pour la capitale, et il l'annonca par signes a son hote. Celui-ci lui apporta aussi-tot la carte. Voyant que le voyageur ne le comprenait pas, il lui montra une piece d'or, en lui faisant entendre qu'il fallait lui en donner une semblable. Alphonaponor lui ayant fait signe qu'il n'en avait point, l'aubergiste se montra mecontent, et sembla le menacer d'arreter ses elephans.... Alors le Voyageur, qui comprit sa menace, se dit en lui-meme: "Je vois qu'en ce lieu l'or fait tout comme en Grece et a Rome." c'est une epidemie qui parait nee avec ce globe, et qui s'y propage par-tout comme la peste. Quelle-est donc cette manie de tout immoler a ce morceau de boue? Je plains cette nation de n'etre pas hospitaliere, et de suivre le mauvais exemple. Je crains bien que l'or ne parvienne a etouffer en elle les vertus.... Apres avoir reflechi un instant, il se rappela qu'il avait, outre ses instrumens de physique, dont il ne se serait pas defait pour rien au monde, eut-il fallu combattre le village entier, des morceaux de cette matiere qui servaient a assolider les selles de ses elephans; et il resolut d'en detacher deux clous qu'il voulut donner a l'aubergiste. Ce dernier n'avait pu les voir, les selles etant couvertes par d'immenses housses qui les enveloppaient. Enfin Alphonaponor, qui, a tout prix, ne voulait pas etre en reste avec personne, detacha deux clous de ses harnais, et les donna a l'hote, qui les recut avec mefiance, et ne le laissa partir que lorsqu'il eut fait passer les deux morceaux d'or dans les mains des autres voyageurs, et qu'il fut convaincu qu'il etait paye. Sans doute, il aurait du etre satisfait; Alphonaponor n'ayant pas fait la depense reelle de trente sols, car il n'avait mange que du pain et des legumes, et il lui donnait pour plus de six louis pesans de cette matiere. Cependant l'aubergiste parut ne point l'etre, l'or n'etant pas monnoie. Cette espece d'homme, Alphonaponor en aurait fait la reflexion s'il l'eut connue, est la plus bizarre et la plus intraitable qui soit sur la terre. Enfin le voyageur monta sur son elephant, et prit au grand trot le chemin de Paris, en se disant que, dans la Lune et tout etat bien police, un voyageur ne serait pas oblige de declouer ses harnois pour payer le plus modique des diners et l'abri de ses montures; et il offrit un hommage aux grecs, dont il exalta l'amour de l'hospitalite.... Il examina avec etonnement, dans sa route, les murailles de boue qui ceignaient ou bordaient les villages. Lorsqu'il en vit formees avec des ossemens, le degout le saisit; et il se dit: "il n'est pas possible que cette ville soit ce qu'elle m'a paru avec mon telescope; ou bien la bizarrerie le bon et le mauvais gout se sont associes pour la construire.... Le trot de ses elephans equivalant au moins au galop des chevaux barbes, il arriva dans quelques minutes aux portes de la capitale. Il franchit les barrieres, en n'ecoutant pas les commis qui semblaient vouloir sonder le ventre de ses elephans, il s'avanca dans le fauxbourg St-Marceau ... "m'y voici enfin, dit-il: mais tout-a-coup il se frotta les yeux, et crut dormir, lorsqu'il appercut les masures qui composent ce fauxbourg, ses rues etroites, sales, qu'il regarda comme des ruelles; et il s'ecria: "je m'abuse; je ne suis pas a l'entree de cette grande cite: ordinairement un beau palais a un peristile majestueux.... Cependant, apres s'etre rallie, il vit qu'il etait dans un des fauxbourgs de la capitale. Il fit, dans sa pensee, la comparaison des magnifiques rues qui conduisent au centre de la capitale de la Lune, et il pensa que le satellite est bien au-dessus de la planete. Il poussa plus loin. Apres avoir grimpe un monticule escarpe, et aussi mal entoure que l'entree du faubourg, ou il ne decouvrit pas l'industrie accompagnee de l'aisance, il arriva en face du Pantheon. Il s'arreta a son aspect, et se dit: "voila un batiment qui offre un bel aspect." En meme-tems il ne put s'empecher de rire en observant ses alentours. "Oh! s'ecria-t-il, c'est de la dorure sur un manteau de drap dechire!" Il s'avanca vers le petit tertre, qu'on nomme place, pour l'observer, et il reflechit qu'il fallait que celui qui avait donne l'idee de placer ce monument en ce lieu fut un insense. "C'est pour les habitans de la Lune et les voyageurs qu'on a voulu le construire, et non sans-doute pour les habitans de la Cite!" s'appercevant que dans l'endroit ou il est place, il n'est appercu d'aucun point de la ville, et que les Parisiens ne peuvent le voir que lorsqu'ils sont en route, il s'interrogeait, en se disant: "Pourquoi sont faits les monumens dans une ville?" Pour frapper a chaque instant les regards de ceux qui l'habitent; pour leur donner une idee de leur grandeur, de leur genie, et pour concourir sur-tout a l'utilite publique. Pour cela il faut qu'ils soient en harmonie avec la cite.... J'entrevois que l'harmonie est meconnue en ces lieux, quoiqu'elle soit la base sur laquelle le bon et le beau s'etablissent.... Combien ce monument fait ressortir la laideur de ce qui l'entoure!" Il s'avanca jusqu'au centre de la ville, suivi d'une multitude de personnes qui, a l'aspect de ses elephans, de sa figure et de son costume, s'etait rassemblee autour de lui, et qui grossissait sans cesse. Les atteliers, les magasins, tout etait abandonne des qu'on l'appercevait: on se heurtait, on s'injuriait, on se battait pour l'approcher de plus pres. Alexandre, en entrant a Babylone, n'eut pas une escorte aussi nombreuse qu'il ne l'eut avant d'arriver au Pont-Neuf. Alphonaponor ne se deconcerta point en voyant cette cohue: il continuait meme ses soliloques, en se disant: "je vois que je suis chez un peuple qui immole jusqu'a ses travaux a la curiosite. Si ce n'est pas une preuve de sagesse, du moins ce n'en est pas une de mechancete. Le curieux est leger; l'homme leger n'a pas la force de nuire. Cependant il ne pouvait concevoir que deux elephans, dont on ne voyait pas les ailes, qui etaient cachees sous leurs housses, ce qui, selon lui, aurait pu piquer l'attention, pussent exciter un tel enthousiasme. Quant a sa personne, il ne pensait pas qu'elle dut paraitre extraordinaire. Il portait une robe longue, a peu pres faite comme celle des Grecs, et, sur son visage, il ne decouvrait aucun trait qui fut different de ceux de ce peuple. Lorsqu'il fut arrive au Pont-Neuf, il jetta sa vue sur les batimens qui bordent la riviere, notamment sur le Louvre, dont il appercevait la colonade et qu'il analysait d'un coup-d'oeil; et il dit: "on trouve ici les arts; mais encore un defaut d'harmonie. Quel est donc l'aspect de cette colonade? Ne peut-on la contempler qu'en oblique?.... Son imagination commenca a s'egayer, en trouvant au moins un aspect de cite. Pendant qu'il faisait ces observations, le concours augmentait autour de lui; et, comme il s'etait arrete pour contempler le Louvre, il vit qu'il lui etait impossible de percer la foule, qui l'avait entierement cerne, qu'avec la plus grande difficulte. Il aurait bien pu faire une trouee; il n'avait qu'a dire un mot a ses elephans, et tout aurait ete renverse et disperse en un clin d'oeil: mais il portait a l'exces: l'humanite, et la politesse qui emane d'elle, il se serait laisse fatiguer et froisser pendant une heure, avant d'ecraser le plus petit des etres. Ses elephans se conduisaient de meme, ces animaux etant de la trempe de ceux de notre globe, qui, on le sait, sont amis de l'homme. Enfin il parvint a se degager sans occasionner aucun desastre, et aussi-tot il chercha de ses yeux une hotellerie: l'enseigne qu'il avait vue sur celle du village ou il avait dine lui avait appris a les distinguer. N'en appercevant point, et presumant que, dans une population semblable, il se trouverait peut-etre quelqu'un qui parlerait le grec, il s'adressa au peuple en cette langue. Il ne fut point compris. Alors il employa l'usage des signes, et il le fut. Chacun s'empressa de les conduire dans un hotel de la rue de Lille, ou, malgre l'enormite de la porte cochere, il ne fit entrer qu'avec peine ses elephans, qu'il fut oblige de laisser dans la cour, qui suffisait tout au plus a l'etendue de leurs ailes, malgre que la nature, qui sait tout envisager et tout prevoir, les eut faites comme celles des chauve-souris, et encore avec plus d'art. Elles se repliaient verticalement et horisontalement a la fois; ce qui les reduisaient a peu pres a la longueur de celles des aigles, en proportion de leur corps. Il entra dans l'hotel apres avoir donne ses soins a ses animaux, et sans les decharger: ce qu'il avait vu, lui faisait augurer qu'il ne resterait pas long-tems dans cette ville. Il croyait deja connaitre la nation qu'il visitait: d'ailleurs, il voyait que ses elephans seraient tres-mal dans cette cour. Heureusement qu'on se trouvait dans la belle saison. En entrant dans l'appartement qu'on lui donna, il montra la plus grande surprise. Il lui parut encombre de meubles, et il chercha comment il pourrait s'y remuer. "A quoi bon tant de meubles, dit-il en lui-meme, n'est-ce pas assez de ceux qui sont necessaires? Ces chambres pourraient porter aisement le nom de magasin, car elles en representent un...." s'arretant ensuite sur les ornemens, il jugea que leur multitude les deparaient; et il s'ecria: "trop d'ornemens fatiguent la vue; il y a une borne meme dans le beau." Il considera le lit, et sentant le duvet qui etait entre les matelats, il vit qu'il etait chez un peuple ami de la mollesse. Il tira une consequence singuliere de cette decouverte, et il se dit: "comment, celui qui couche dans ces lits peut-il, s'il voyage ou s'il fait la guerre, car je m'appercois que ce peuple l'aime ainsi que les Grecs et les Romains, coucher sur la terre humide, ou rester expose aux intemperies de l'air? Ce peuple doit etre sujet aux plus grandes maladies, a cause de la froideur et de l'humidite de son atmosphere: il est impossible de passer de l'extreme chaleur que procurent ces lits, a un extreme froid sans s'en ressentir: l'habitant de ma planete, quoique plus vigoureux que celui de la terre, je n'en puis douter d'apres les efforts que j'ai vus faire ici pour lever les plus faibles fardeaux, n'y resisterait pas.... Il chercha envain s'il y avait un bain dans la maison. L'appartement qui contient le bain est un des plus essentiels des maisons des habitans de la Lune; et sans doute il devrait l'etre aussi des notres; la proprete devant l'emporter sur la magnificence. N'en trouvant point, il pensa qu'il ne lui restait qu'a se coucher. Il ne voulut point se mettre dans le lit, ou il apprehenda d'etouffer de chaleur. Ayant pris une peau d'orignal, car il s'en trouve dans la Lune, et qui lui servait dans ses voyages, il se coucha dessus, apres l'avoir etendue sur le plancher, et s'endormit aussi-tot. A son reveil, qui fut tres-prompt, car il ne dormait ordinairement que trois heures; (on connait ses idees sur le sommeil), deux hommes qui etaient dans la foule qui l'avait escorte jusqu'a l'hotel, et qui avaient distingue que c'etait l'ancien grec qu'il parlait, se presenterent a lui pour lui offrir leurs services. Ceux-ci etaient des maitres de langue grecque. Ils lui parlerent, ou crurent lui parler cet idiome. Alphonaponor ne comprit que quelques mots de leur discours, et sur tout ceux ou ils lui disaient qu'ils etaient maitres de grec. Rien n'egala l'etonnement du lunian. Il parut stupefait lorsqu'il envisagea qu'il ne pouvait les comprendre. Cependant, se dit-il, j'ai su le grec; j'en appelle a Aristote et a Socrate avec qui j'ai converse dans cette langue, et qui s'y connaissaient sans doute. Je suis sur aussi de ne l'avoir pas oublie: je porte une memoire ou tout se grave comme sur l'airain: Je pourrais repeter, mot pour mot, les discours qu'ils me tinrent a l'epoque ou je les connus. Il pensa alors, et avec raison, que ceux qui s'annoncaient comme des maitres de l'ancien grec, etaient des ignorans qui ne le connaissaient point; et il les congedia, en conservant l'espoir d'en trouver de plus instruits. Ayant tout-a-coup reflechi que, puisque ceux-ci avaient ete reconnus pour maitres, il fallait qu'il existat une erreur generale sur cette langue, il revint sur son idee, et son esperance, de se faire entendre, s'aneantit. Le meme jour, il eut encore occasion de voir huit ou dix de ces professeurs de grec, habille a la moderne, et il n'eut pas lieu d'etre plus satisfait. Cependant, avant la nuit, il en vint un, qui fut le dernier, et qui frappa Alphonaponor par l'ensemble de ses traits. Il crut y decouvrir quelques signes de l'ancien grec, dirige par son grand art sur la physionomie. Celui-ci se fit entendre, parce qu'il parla la langue d'Aristote, quoique d'une maniere assez confuse. Enfin Alphonaponor avait trouve en lui ce qu'il lui fallait; c'est-a-dire, un truchement.... Que ceux qui ont voyage, et qui se sont trouves dans la situation ou etait notre heros, jugent qu'elle dut etre sa joie en ce moment. Il embrassa l'homme qui lui parlait, et lui ayant raconte en deux mots qu'il etait sujet du roi de la Lune, il voulut savoir pourquoi on se disait maitre de grec a Paris, lorsqu'on n'entendait point cette langue. Apres que le personnage lui eut appris qu'il etait un descendant des Grecs, voyageant lui-meme en France, et que l'idiome des anciens avait ete conserve comme un depot sacre, de pere en fils, par ses ayeux, qui le lui avait transmis; tandis que ses compatriotes avaient substitue a ce langage harmonieux le jargon le plus barbare; il lui dit que c'etait une manie des Europeens de parler grec, et de vouloir corriger les anciens grecs eux-memes. Il ajouta qu'il n'avait pas trouve encore un seul savant qui l'expliquat correctement, et il dit que les plus habiles lui avaient fait modestement l'aveu de leur insuffisance. Alphonaponor, tres-satisfait de la decouverte d'un descendant de ses anciens amis, le pria de s'associer a lui pendant son sejour a Paris, qu'il dit devoir etre fort court.... Le grec, qui etait un homme raisonnable, qui, sage et eclaire comme Anacharsis, voyageait encore pour s'instruire, et qui avait juge, aux premiers mots que lui avait dit Alphonaponor, et a son air simple et plein de dignite, que son ame possedait l'elevation, que son esprit etait eclaire; et qu'il connaissait les grands devoirs de la societe, acceda a son voeu avec joie, et lui promit de ne pas le quitter tant qu'il resterait en France: il consentit meme, d'apres l'invitation d'Alphonaponor, d'habiter des le jour meme avec lui.... Lorsque deux hommes ont une maniere de penser egale, lorsqu'ils marchent au meme but, une liaison etroite est bientot formee; c'est ce qui arriva eutre le grec et le lunian. Ils commencerent a s'entretenir sur la patrie de Socrate. Alphonaponor fit l'eloge des philosophes qu'il avait connus, et que _Marouban_ (ainsi se nommait le grec) connaissait par tradition. Ensuite ils s'entretinrent de l'Europe, que, Marouban, exact et profond observateur, fit connaitre au lunian sous le rapport de ses lois, de ses moeurs il lui parla de la politique dont les souverains ont voulu faire un lien entr'eux, et sur laquelle ils ont etabli ce qu'ils appellent systeme de balance, ou mobile d'equilibre de pouvoir; systeme qu'il dit n'avoir existe que dans la tete des souverains ou de leurs ministres. Il crut le prouver en faisant l'histoire de leurs guerres, et montrant le tableau des renversemens successifs des etats, tant garantis que non garantis par ce pretendu pacte. Enfin ils allaient s'entretenir sur la France, lorsque des cris percans qu'ils entendirent dans la cour annoncerent un evenement extraordinaire. Ils coururent aux fenetres, et quel fut leur etonnement lorsqu'ils virent un homme que les deux elephans avaient enchaine avec leurs trompes, qu'ils serraient de maniere a l'etouffer, et sur-tout lorsqu'ils appercurent que celui-ci tenait un des vases avec lesquels Alphonaponor les abreuvait. Le lunian decouvrit aussi-tot le mystere de l'aventure. Il dit a Marouban que sans doute cet homme etait un voleur qui avait voulu derober la coupe, et que les elephans le tenaient prisonnier jusqu'a son arrivee. Il ajouta qu'il lui etait arrive une aventure a-peu-pres semblable en Grece, ce qui lui faisait faire ce rapprochement.... En effet, etant descendus aussi-tot, ils apprirent par la bouche meme de ce miserable, qui avoua son crime pour se soustraire a la question terrible ou le mettaient les deux animaux, qu'il avait eu ce dessein. Alphonaponor s'etant approche, les elephans lacherent, a sa voix, le personnage; mais ce ne fut que lorsqu'ils virent la coupe dans les mains de leur maitre. Alphonaponor demanda alors a Marouban ce qui avait pu porter cet homme a voler ce vase. Le grec l'ayant examine avec etonnement et admiration: "Comment, s'ecria-t-il, vous vous en etonnez? Parce que ce vase est, en ces lieux, un tresor. Apprenez qu'il vaut une somme immense: il est forme d'un diamant. Je m'y connais: mes compatriotes sont devenus malheureusement tres-experts dans la connaissance de cette matiere, et j'ai ete a portee de l'apprecier en vivant avec eux. Sans doute, le voleur s'y connait aussi...." C'est un cristal de ma planete, lui repondit le lunian; et nous n'y mettons de prix qu'en raison de sa durete, c'est ce qui nous le fait choisir pour nos vases de voyage. Je m'etonne qu'en ces lieux on le regarde comme un tresor. Je me rappelle cependant que je vis en Grece de ces cristaux auxquels on mettait un grand prix. Je l'avais oublie, comme je le fais de tout ce qui tient a la puerilite.... "Je n'aurais pas cru que cette bizarrerie eut ete transmise aux Francais."--"Ces objets sont envisages de meme en tous les lieux polices de la terre, repondit Marouban: le diamant rivalise avec l'or, et equivaut au signe monetaire; il le represente meme. Avec le prix de ce vase vous pourriez traverser toute notre planete; car je suppose qu'il vaut au moins quarante millions de livres." Il lui expliqua ce qu'etait un million ou ce qu'il representait, vu les besoins de la vie. Alphonaponor lui dit qu'il ne s'en serait pas doute, et qu'il ne concevait pas la manie extravagante des habitans de la terre, de donner un prix inconcevable a des objets qui n'avaient point de valeur au fond, et qui ne pouvaient etre mis en balance contre un seul epi de ble. Marouban lui observa alors qu'il devait cacher le vase, et les autres objets de nature semblable qu'il pourrait avoir, en lui faisant entrevoir qu'il courrait le risque d'etre egorge avec ses elephans, au sein meme de la ville, si on apprenait qu'il les possedat. Le lunian se recria, en disant: "il n'y a donc pas de loix en ce pays qui veillent sur les jours des etrangers et de ses habitans?"--Il y en a, repondit Marouban; mais elles sont presque toujours impuissantes contra le crime. Il se propage d'une maniere effroyable, et, quoiqu'on fasse, on ne peut parvenir a l'extirper, parce que ses racines sont tres-profondes. Elles tiennent jusqu'au fond des coeurs, ou elles sont attachees par l'immoralite, par l'avarice et l'egoisme qui prennent chaque jour plus de puissance.... Alphonaponor fut rempli de surprise en entendant ces mots, et il dit au grec que dans sa planete on n'avait jamais vu un evenement semblable.... "Comment, repartit Marouban, dans la Lune on ne connait point les voleurs?"--Non, repondit Alphonaponor, parce qu'on ne met du prix a rien qu'a la vertu, et que l'infamie est reservee a celui qui la meconnait...." Marouban fut extasie. Il allait questionner le lunian sur la constitution morale de l'empire de la Lune, lorsque l'hotel fut tout-a-coup assailli par une foule de curieux qui demanderent a Alphonaponor l'avantage de l'entretenir. Comme son but etait d'apprecier a la hate cette nation, il pensa qu'il devait parler a tout le monde, et il permit d'entrer, en priant Marouban de lui transmettre les discours des personnages. Parmi ceux qui parurent, etaient un anatomiste et un medecin. Ils venaient, l'un pour examiner s'il etait organise comme les hommes de la terre, car on avait deja su qu'il descendait de la Lune, et le medecin voulait connaitre pourquoi il portait un teint si fleuri et une constitution si robuste. En effet Alphonaponor etait la sante en personne: quoiqu'age de plus de deux mille ans, il ne paraissait etre que dans l'age de virilite; et tout indiquait en lui le temperament le plus fort. Le medecin voulait apprendre, en outre, si on connaissait dans la Lune la catalepsie, l'apoplexie, la goute, et notamment la maladie qui fut, dit-on, le fatal present de Colomb; mais qu'on trouve sur notre hemisphere, sous le nom de lepre, dans les tems les plus recules ... Il voulut enfin savoir s'il y avait des medecins dans la Lune, et quelle influence ils y avaient. Apres divers complimens, dont les medecins sont moins avares que de bons remedes et de guerisons, il expliqua le motif de leur visite, en faisant entrevoir, par un exces de gloriole, que cela tenait a l'interet general; et il fit ses questions au lunian... Celui-ci repondit a l'anatomiste: "Je suis doue d'intelligence; l'etes-vous? etes-vous raisonnable? Dans ce cas vous me ressemblez au moral. Quant au physique; je mange, non des animaux que vous appelez boeufs, mais d'une farine egale a la votre; comme vous je digere et je fais toutes mes fonctions: j'ai donc un estomac, des visceres, des intestins. Ma configuration est la meme que la votre, a tres-peu de chose pres, car j'ai des yeux, des mains, des jambes, des pieds, etc. Vous n'avez, de votre cote, aucune observation a faire sur moi qui soit avantageuse an general...." Se retournant alors vers le medecin, il lui dit: "Nous ne connaissons ni la catalepsie, ni l'apoplexie, ni la goute, ni ce que vous nommez le present de _Colomb_, dont je vous prierai ensuite de me faire connaitre la nature; et cela, parce que nous ne faisons aucun exces, et parce que nous n'avons point de medecins. Je me rappelle avoir entendu parler de la goute en Grece, et je m'appercus que ceux qui en etaient affliges etaient des hommes intemperans, et qui ne savaient pas se servir de leurs jambes. Je reflechis qu'un rouage s'enraye, si son frottement est suspendu avec sa rotation; et j'expliquai alors mathematiquement la cause de la goute. Si nous ne l'avons point, il y a encore pour raison que nous ne nous servons que tres-rarement de chars dans notre planete; c'est un supplice pour nous que de nous y faire entrer. Nous savons que la nature nous a donne des jambes pour en faire usage, et que c'est de leur action continuelle que doit naitra l'equilibre de nos humeurs...." "Comment, dit le medecin, profitant d'une petite pause que fit le voyageur, vous avez banni notre art de votre planete? Cependant il est certain qu'il est utile dans une infinite de cas. Repondez: y a-t-il jamais eu des medecins? Peut-etre vous ne les connaissez pas...." "Pour le malheur de nos habitans, repliqua Alphonaponor, il s'y en introduisit, qui attestaient avec arrogance pouvoir desarmer la mort meme, et la firent triompher pendant le peu de tems qu'ils y resterent. On aurait dit qu'elle les avait choisis pour ses agens, et qu'elle les dirigeait. C'etait des charlatans dont l'ignorance etait masquee par l'orgueil et l'audace. Nos loix en firent bientot justice en les proscrivant. Nous n'avons pourtant pas meconnu et aneanti tout-a-fait votre art: nous savons qu'il faut quelquefois aider la nature; et nous avons conserve quelques hommes qui s'en occupent nuit et jour. Ces hommes sont payes par le gouvernement. On connait leur extreme prudence, leur moralite et leur experience; ainsi lorsqu'on les consulte, c'est un pere et un etre bienfaisant a qui l'on s'adresse. Ils ont rendu de tres-grands services; aussi les avons-nous entoures de la plus haute consideration. Nous ne les appelons point medecins; mais des sages...." Alors il revint sur sa question relative au present de Colomb. Le medecin, qui avait ete deconcerte, et qui s'etait rassure ensuite en pensant que jamais on n'imiterait les habitons de la Lune ici bas, vu que le meme esprit de sagesse ne pouvait s'y etablir, lui dit, apres lui avoir fait un tableau des effets de cette maladie, qui fit frissonner d'horreur Alphonaponor, qu'elle avait ete apportee d'Amerique lors de la decouverte de ce continent.... "Eh! quel diable alliez-vous faire en Amerique pour y chercher un fleau si redoutable? N'aviez-vous pas assez de la catalepsie, de la goute et de l'apoplexie, sans vous mettre en butte a des maux encore plus terribles: on dirait que celui qui dirigea cette operation, etait un des charlatans de la Lune, qui voulait couvrir votre globe de cette lepre pour pouvoir se rendre necessaire, et faire triompher son ignorance et son art fatal...." Marouban lui ayant dit que l'appat de l'or avait ete la source de ce malheur, le lunian s'ecria avec le ton de l'indignation: "Terrestriens, vous meritez votre sort! Quand on s'agenouille devant une idole si vile, on merite de recevoir de sa divinite les plus funestes presens. Le medecin, qui avait ete etonne en lui entendant dire qu'il avait vecu deux mille ans, lui temoigna sa surprise sur ce qu'il annoncait, et lui dit qu'il lui semblait qu'il n'etait pas dans la nature de l'homme de vivre si long-tems.... "Cela peut etre vrai pour les habitans de la terre, repondit Alphonaponor, quoique, d'apres ce que j'appris autrefois en Grece: il soit certain qu'il depend de vous de vivre un siecle ou beaucoup plus sur votre globe[3]. Quant aux habitans de la Lune, ils vivent ce tems parce qu'ils fut organises differemment, parce qu'ils habitent dans un horison moins impur que celui de la terre, parce que leur nature n'est point degeneree, parce que le germe de la vie n'est pas empeste comme chez vous dans sa source, et parce que nous ne faisons pas, chaque jour, comme les Terrestriens, tout ce qu'il faut pour nous detruire. Nous avons confie le soin de notre vie a la sobriete, a la temperance et au travail: ce sont eux a qui nous sommes principalement redevables de notre conservation. Je pourrais trouver sur votre globe des exemples physiques, qui vous prouveraient combien une organisation vicieuse est pres de l'aneantissement. Ne voyez-vous pas des arbres, dont le germe est altere, perir en un instant; tandis que d'autres, de la meme espece, durent des mille annees. J'ai fait ces observations dans la foret de Dodone, en Grece. Elle est applicable aux Terrestriens et aux Lunians.... Habitans de la Terre, n'accusez point la nature qui a fait tout pour vous; mais vous seuls qui, par vos vices et votre mauvais regime, preparez votre destruction; et vous engloutissez, comme des insenses, dans le gouffre de la mort que vous pourriez eviter si etiez plus sages. Lorsqu'il eut parle au medecin, un troisieme personnage, qui etait present, lui demanda pourquoi il avait pris pour monture des elephans, en observant que la lourdeur de ces animaux devait retarder sa marche; et s'il n'y avait pas des animaux ailes plus legers dans sa planete.... Le lunian lui repondit qu'il y en avait; mais que l'intelligence de l'elephant l'a fait preferer chez eux a tout le reste. Que sont, s'ecria-t-il, la grandeur, la grosseur et les autres qualites mathematiques, lorsqu'il s'agit de l'intelligence. Il me parait, ajouta-t-il, qu'on ne l'a pas bien appreciee sur ce globe; et qu'on s'attache a l'ecorce et non au corps. A peine ceux-ci etaient sortis qu'un concours de femmes se presente a la porte, et entoure l'hotel. Toutes demandaient a voir l'habitant de la Lune; et l'on decouvrait dans leurs yeux un desir, qui eut pu etre interprete d'une maniere tres-maligne, mele a la curiosite. Marouban ayant instruit Alphonaponor de leur demande, l'engage a les faire entrer. "Cela vous amusera, dit-il, et peut-etre vous prendra-t-il envie d'eprouver ce qu'on vaut en amour sur notre globe." --"J'ai une femme dans la Lune, que j'idolatre, repondit Alphonaponor; ainsi je ne ferai rien pour les habitantes de la terre, dussai-je trouver ici l'egale de la Venus des Grecs pour la beaute. Cependant voyons-les. Je m'instruirai au moins aupres d'elles: quoiqu'on en dise, je sais qu'on apprend toujours quelque chose aupres des femmes. Marouban les ayant faites entrer, elles se montrerent extasiees en decouvrant la bonne mine, la fraicheur, en un mot la beaute d'Alphonaponor, et sur-tout l'extreme politesse avec laquelle il les recut; car les femmes sont tres-susceptibles de s'attacher a la politesse; elle la comptent meme trop souvent pour ce qu'elle ne vaut pas.... Enfin elles s'assirent, et comme elles etaient presque toutes jeunes et jolies, elles lancerent a l'envi des oeillades sur le voyageur. Les minauderies ne furent pas epargnees, et chacune forma l'espoir de voir le lunian lui jeter le mouchoir. Cette pretention commune dut exciter entr'elles des debats qui ne se manifesterent que par des regards; mais qui dirent beaucoup a Alphonaponor: ils lui firent juger combien les femmes pretendent a regner sur les hommes sur notre globe. Il s'en appercut sur-tout lorsqu'il s'adressa a certaines d'entr'elles, qu'il parut distinguer.... Mais nulle de ces femmes ne devait obtenir de lui d'autres egards; et il les congedia en redoublant de politesse. Il y parvint avec la plus grande peine; elle paraissaient vouloir toutes s'etablir dans son hotel[4]. Des qu'elles se furent retirees, le lunian temoigna son etonnement de voir ces femmes vetues comme les anciennes grecques. "D'ou vient cette singularite? dit-il; j'ai cru un instant me trouver a Athenes...." Marouban lui repondit que la folie de la mode avait introduit ce costume en France, et il dit qu'au moins le bon gout y avait gagne. En meme tems il fit observer a Alphonaponor que ce costume etait oppose au climat de Paris, et il lui predit qu'il nuirait autant a la population que la guerre. Il ajouta que tout annoncait que les femmes ne l'abandonneraient point, parce qu'elles croient qu'il leur est avantageux, et qu'il tend a reveiller les desirs des hommes, qu'elles jugent tres-enclins a s'engourdir.... "Ces femmes ne connaissent pas leurs interets, repondit Alphonaponor. Outre que toutes ne gagnent pas a montrer leurs formes, comme je m'en suis appercu en envisageant plusieurs de celles que nous venons de voir, elles devraient savoir que l'imagination pare la beaute lorsqu'elle est sous le voile. L'illusion leur est alors favorable, au lieu que l'aspect de la realite la fait disparaitre, et les desirs s'enfuient avec elle...." Le lunian demanda aussitot a Marouban quelle etait la trempe morale de ces femmes. "Je crois l'avoir appreciee, dit-il, et je veux me convaincre si je me suis trompe...." Marouban, lui repondit: "je ne vous instruirai jamais aussi bien que le fera une de ces femmes elle-meme. Prenez une maitresse parmi celles qui se presenteront a vous, ne fut-ce que pour trois heures, et vous connaitrez leurs principes et leur but. Il s'en trouve de tres-aimables; vous serez charme d'en faire le rapprochement: la femme est ce qu'il y a de plus attachant en ces climats. Par elle vous jugerez les hommes; car il y a un grand rapport entre les deux sexes." "J'y consens, dit le lunian; fais-moi connaitre une de celles que tu dis aimables; je me plairai a converser avec elle. Je suis de ton avis; leur conversation sert a juger des moeurs d'un peuple peut-etre mieux que tout autre objet. En outre, l'aspect d'une femme, de quelle nature et pays qu'elle soit, nous est toujours plus agreable que celui d'un etre de notre sexe; c'est une des plus grandes finesses qu'ait employe la nature pour former le rapprochement qui enfante l'harmonie par la regeneration." Marouban se retira dans l'appartement qu'il avait pris dans l'hotel. Alphonaponor fut visiter et embrasser ses elephans[5], et annonca a l'un d'eux qu'il partirait le lendemain pour sa planete, voulant donner de ses nouvelles a l'empereur. Apres cela il ecrivit au roi de la Lune ce qui suit. _Au roi de l'empire de la Lune._ "Je suis dans le coin de la terre qui fut nomme Gaule autrefois, et qui a pris le nom de France. J'ai trouve un peuple poli, aimable, mais que tout m'annonce etre le plus frivole de ceux qui habitent cette planete. J'ai decouvert en lui une fierte naturelle et une audace qu'on croirait opposee a son caractere; mais la nature semble s'etre plue a le former d'elemens contraires; enfin c'est le grec de l'Attique il y a deux mille ans. Comme il me parait l'un des plus influens sur ce globe, je vais rester quelques jours chez lui; je verrai ensuite si je dois pousser plus loin. Je crois entrevoir que je n'eu aurai pas besoin: cette ville abonde d'etrangers; l'Europe entiere s'y trouve reunie. J'espere pouvoir hater ainsi mon retour. J'ai eu le bonheur de trouver un des descendans de Socrate et de Platon, dont je vous entretins au retour de mon voyage dans leur pays, et qui meriterent votre estime; car ils ont fait l'ornement de ce globe, et ils auraient pu briller, par leurs vertus, dans le notre. Ce personnage me sert de guide et d'interprete. D'apres mes entretiens avec lui, et les notions qu'il m'a donnees sur ce continent, le seul redoutable aujourd'hui, j'ai pense que, quoiqu'il arrive, votre trone et le sort de vos sujets, qui est plus precieux pour vous que votre trone, sont a l'abri. Vous avez seul l'egide de a sagesse pour les couvrir, et contre lequel doivent se briser tous les efforts des habitans des planetes s'ils peuvent jamais se reunir contre vous. Comme homme, egal a vous, je vous salue; comme enfant, vous etes le pere de tous vos sujets, je vous embrasse." ALPHONAPONOR. Cela fait il se coucha. Son imagination, remplie de l'idee de son pays et des tableaux rians qu'il lui offrait sans cesse, fut livree aux plus douces illusions. On pourrait dire, d'apres cet exemple et d'apres cent mille autres, que le sommeil ne procure a l'homme ces agreables impressions que lorsqu'il porte une ame degagee du vice et tournee vers la nature. Le scelerat trouve l'inquietude et l'agitation en son sein: le remords et la douleur s'attachent a l'homme pervers, meme a l'instant ou il semble dans les bras de la mort. Cette verite, je n'ose pas l'affirmer, ne serait-elle pas un presage ou un signe reel du sort reserve aux mechans daus l'eternite?.... A peine il fut jour qu'Alphonaponor descendit vers ses elephans, et remit la lettre pour l'empereur de la Lune au plus age d'entr'eux, et par consequent au plus experimente. Ce voyage demandent beaucoup de precision de la part de l'animal; aussi envisagea-t-il sa prudence comme necessaire. Apres lui avoir enjoint, en l'entretenant comme il aurait fait un valet, de venir le rejoindre a Paris des qu'il aurait rempli sa commission, ce qui, selon lui, devait etre le lendemain au soir, il le degagea de tout fardeau, et l'ayant conduit sur la place de la Revolution, ou il pouvait seulement deployer ses ailes et prendre son essor, il le vit s'elever avec force et majeste, et s'elancer en ligne oblique dans l'horison de la terre, qu'il traversa comme l'hirondelle la plus active... Il revint a l'hotel des qu'il l'eut perdu de vue, et le coeur un peu gros, de s'etre separe de son cher elephant. Quelque surete qu'il eut de la conservation de celui-ci, il etait attriste. Nous ne voyons pas disparaitre d'une seule stade (ce fut la mesure terrestre qui s'offrit en image aux yeux du lunian) l'objet qui nous est cher sans sentir notre ame emue. D'ailleurs, Alphonaponor avait sous les yeux les grosses larmes qu'il avait vu verser a l'elephant lorsqu'il l'avait quitte. Ces larmes retombaient sur son propre coeur, et il se disait: "Quelle est la puissance de la sensibilite! Elle est telle que j'acheterais de mon sang les larmes que mon quadrupede versait, et que je me ferais tuer pour le sauver." Cependant, reflechissant que son devoir l'avait force a s'en separer, et envisageant que toutes les douceurs, toutes les jouissances et tous les biens doivent etre immoles au devoir, il calma son coeur et revint dans l'hotel ou il redoubla de caresses envers l'autre animal, tant pour le consoler du depart de son compagnon que pour satisfaire son coeur.... Telle est la nature de l'homme, et de la terre et de la Lune, de montrer plus d'affection pour l'objet qui lui reste, lorsqu'un autre, qui lui est egalement cher, lui a ete ravi. A peine etait-il rentre dans son appartement, et avait-il rejoint Marouban, que l'hotel fut de nouveau assiege par les femmes. Les plus pudiques tachaient de se faire regarder par Alphonaponor, tout en ne paraissant occupees que de son elephant. Marouban lui fit considerer cette tactique, qui indiquait la ruse naturelle a la femme, qui la porte a montrer l'indifference dans le moment ou elle est devoree par le desir. Alphonaponor s'etant arrete sur ce qu'il lui disait, et employant sa logique sure et son art de physionomiste, conclut qu'il ne se trompait point.... Marouban ayant envisage au meme instant une de ces femmes, dit au lunian: "Voyez-vous cette jolie brune qui parait porter la vivacite a l'exces, et dont les yeux petillent d'esprit, je la connais; elle est aimable quoique extremement frivole. Je vous conseille de la choisir pour celle que vous avez dessein d'entretenir."--"Soit, repondit Alphonaponor; autant celle-la qu'une autre: d'ailleurs son air et sa vivacite ne me deplaisent point." Alors abordant la dame avec Marouban, elle parut confuse et joua la pudeur, dans le moment ou elle etait animee par la joie, qu'excitait en elle l'orgueil d'avoir fixe les regards d'Alphonaponor, et par l'esperance de le rendre amoureux et de triompher de ses rivales, ce qui est pour les femmes francaises, une jouissance plus grande que celle occasionne par l'appat des plaisirs. Le lunian l'invita a entrer dans son appartement. Elle parut s'y refuser. Alphonaponor allait renoncer a la presser davantage, ayant l'habitude de ne jamais contraindre personne: mais Marouban lui dit que cette petite facon etait un autre effet de la tactique qu'il lui avait fait connaitre, qui fait refuser d'abord par les femmes ce qu'elles ambitionnent le plus.... Le lunian lui repartit: "Voila une singuliere bizarrerie, et qui s'allie bien a toutes celles que j'appercois sur votre globe. Pourquoi faire des facons lorsqu'on a envie de quelque chose? C'est martyriser son coeur. J'entrevois que jusqu'aux femmes tout est ici malheureux; et je decouvre avec depit et pitie que chacun aide a forger la chaine qui l'ecrase." Enfin la dame etant entree s'humanisa. Peu a peu la fausse honte qu'elle avait fait paraitre disparut de son front, ou la gaiete et la folie reprirent la place qu'ils lui avaient un instant cedee. Bientot: banissant toute etiquette, elle assaillit Alphonaponor de questions, et avec une volubilite et une curiosite inexprimables; ce qui etonna d'abord le voyageur, mais finit par l'amuser beaucoup, et par l'eclairer de plus en plus sur les moeurs de la nation chez laquelle il se trouvait. "Dites-moi, mon cher lunian, qu'elle est l'influence des femmes dans votre planete? Y sont-elles coquettes?" Presumant qu'Alphonaponor ne comprendrait pas le mot, ou que Marouban le definirait mal; "c'est-a-dire, ajouta-t-elle, par periphrase, si elles jouent le sentiment lorsqu'elles ne l'eprouvent point, comme on fait en France, et si elles mettent leur gloire a inspirer de l'amour a tous les hommes qu'elles rencontrent. Sont-elles mignardes dans les momens ou elles veulent obtenir ce qu'elles desirent? Ont-elles des vapeurs lorsqu'on ne fait pas ce qui leur plait? Se font-elles un scrupule d'adjoindre des amans, a leurs epoux? Et dit-on dans votre planete, pour justifier cet usage, que la monotonie est le fleau de la vie et l'antagoniste du bonheur? Enfin les maris sont-ils complaisans comme sur notre globe, et sur-tout dans cette ville? font-ils accueil aux amans de leurs femmes? et croiraient-ils donner dans le mauvais ton s'ils se conduisaient differemment? Dites-moi enfin quelles sont les modes de la Lune? Je brule de les connaitre, et je voudrais les porter la premiere. Les modes doivent y etre en vogue, et faire, comme en France, les delices de tous. Y porte-t-on la la robe a la _Psyche_, a la _Circassienne_, a la _Hebe_? N'oubliez pas, non plus, de me dire s'il y a un opera dans la Lune? Comment y parait-on? les acteurs, les chanteurs et danseurs sont-ils aimables, et font-ils les delices des femmes de votre monde? Comment est grande la salle? Quelle forme a-t-elle? Comment est-elle decoree et eclairee? S'y voit-on de tous les points? Dites-moi tout; je suis d'une curiosite extreme pour ces choses. Avez-vous des ballets? Enfin en sort-on avec des vapeurs comme a Paris? ... Parlez vite; racontez-moi tout cela: Nous parlerons ensuite de nos amours, car je pretends bien vous enchainer un moment." Alphonaponor etait reste interdit en voyant sa curieuse vivacite, et sur-tout, en entendant ce qu'il regardait comme les plus bizarres questions. Enfin, s'etant dit qu'il faut prendre les gens comme ils sont, il repondit a la dame ... "Les femmes dans notre planete, ne ressemblent point du tout a celles de ce pays, si elles sont enclines aux penchans et sentimens que vous venez de manifester. Elles ont sans doute de l'influence; les etres les plus charmans de la nature doivent etre distingues: mais elles ne l'obtiennent que lorsqu'elles allient a la beaute et a leurs charmes naturels, les eclatantes vertus. Ce sont elles-memes qui la leur donnent a l'exclusion des autres qualites. Elles ne cherchent point a attacher a leur char mille amans, et a rendre amoureux tous les hommes qu'elles rencontrent: ce serait le projet le plus extravagant. Ignorez-vous ici bas que la beaute meme ne peut imposer la loi a l'amour; et que bien souvent la laideur l'emporte sur elle? Nos femmes sont convaincues de cette verite. Que diriez-vous, si j'osais affirmer que les plus belles qui ont paru sur votre planete, ont ete les moins aimees? Cela doit etre; on ne peut cherir ce qui est insensible, quand les objets ressembleraient a la Venus des grecs. La femme belle, en general, est trop occupee d'elle-meme, et de l'adoration qu'elle croit meriter, pour s'occuper des autres. D'ailleurs, la pudeur, qui est la principale des vertus de nos femmes, ainsi que leurs autres sentimens, les ecarteraient de la coquetterie: elles la regarderaient comme une ecole de trahison, et elles se rendraient horribles a elles-memes.... Elles ne sont ni mignardes, ni vaporeuses; elles ont senti qu'on ne s'y tromperait point: le sentiment a un signe distinct qui ne peut etre imite. Elles savent que les feintes vapeurs sont dementies par le visage: ainsi la tromperie retomberait sur elles ... et pourquoi l'employeraient-elles? On est toujours pret a voler au-devant de leurs desirs, parce que leurs desirs sont legitimes. Elles n'ont pas besoin de prendre des suppleans a leur epoux: rien ne les y porterait; elles idolatrent ceux-ci, qui sont toujours les objets de leur premiere tendresse. Aucune consideration, aucun prejuge et aucune puissance de famille ne les retient lorsqu'il s'agit de l'hymenee. Quant a la monotonie dont vous parlez, elles ont le bon sens de croire qu'elles ne trouveraient dans les autres hommes que ce qui est dans leurs maris, et souvent beaucoup moins. Rien de plus bizarre et de plus ridicule que les idees qu'on se fait ici sur le plaisir: tout arbre est un _arbre_; tout puits est un _puits_; je ne concois point que les habitans de la terre n'aient pas fait cette reflexion. Leur imagination aurait ete desabusee; et, l'illusion manquant, il ne restait plus de vehicule pour l'inconstance." "Vous etes un etre bien singulier, avec vos reflexions saugrenues! s'ecria la dame. Vous ne pourrez pas cependant refuser d'avouer, qu'il se trouve des differences dans les hommes comme dans tous les animaux; qu'il y a des chances a courir...." Alphonaponor, quittant son serieux a une pareille replique, lui repondit sur le meme ton: "Oui, il y a des chances a courir; et le plus souvent desavantageuses pour vous tous, de quelque cote que vous envisagiez la chose. D'apres ce que je vois, d'apres ce que je presume, et ce que mon esprit m'a montre, je suis convaincu que que vous etes le plus souvent econduits. Que d'illusions flatteuses, formees avec extravagance, et detruites en un instant! Que de surprises fatales et desesperantes! Le bon est, sur votre planete, plus rare que le mauvais: pardonnez l'apostrophe que je fais a ses habitans; mais vous m'y avez contraint. Donc, si je raisonne bien, le mauvais doit s'y trouver a chaque pas. Jugez a present si la carriere de l'amour et de l'inconstance est toujours semee de fleurs chez vous.... Venons au faste des femmes de la Lune. D'abord, je dois vous dire qu'elles ne croient pas pouvoir briller par un eclat etranger; qu'elles sont persuadees qu'une robe magnifique depare souvent la beaute, et qu'elle enlaidit tout-a-fait celle qui est denuee d'attraits. Elles ont un costume elegant, plein de graces, mais qui ne varie point!" S'adressant a Marouban: "Je dois faire ici l'eloge de vos compatriotes a cet egard. Dans le tems ou je parcourus votre empire, je vis avec satisfaction que la mode qui s'etait introduite chez les Grecs a un certain point, n'avait pas agi sur la forme des costumes, Rien de si simple et de si noble que leur vetement, et rien de plus propre que celui des femmes a faire ressortir leurs attraits, ou a cacher les defauts du petit nombre de celles qui en etaient privees." Revenant a la dame, il ajouta: "Pardonnez-moi cette petite excursion philosophique. Pour varier ses gouts, il faut tomber necessairement dans le ridicule. Tout est contraste et parallele dans la nature: aux deux bouts d'une ligne se trouvent le beau et le laid. Si on s'ecarte du beau, il faut necessairemeut se rapprocher du laid, et si on se rapproche encore, il faut y toucher tout-a-fait. Il en est de meme pour les facultes de l'esprit que pour les modes: en s'eloignant du bon sens, on tombe dans la sottise; le ridicule enfin touche au bon genre.... Les femmes de la Lune le savent; voila pourquoi elles ont renonce aux modes. Ce qui les arrete, d'apres ces notions qu'elles ont, c'est que personne n'aima jamais a etre ridicule: ceux des deux sexes qui le sont en tous lieux, l'ignorent et croyent suivre le bon ton." "Vous m'avez demande, reprit-il, en s'adressant toujours a la dame, s'il y avait un opera dans la Lune? Sans doute nous en avons un, et tres-brillant, ou l'on celebre les exploits des heros, et ou l'on met sans cesse sous les yeux les magnifiques tableaux de la nature. Mes compatriotes aiment beaucoup la musique: ils savent que son harmonie influe sur l'ame, et qu'elle y reveille les sentimens doux, qui sont, sur-tout, ceux que la notre peint. Nous avons une salle formee en cirque, qui contient vingt mille spectateurs. Elle ne doit pas etre moins grande pour la capitale de la Lune, qui voit dans son sein trois cent mille habitans; et la scene est assez grande pour qu'un escadron entier puisse y manoeuvrer. La salle est simplement decoree, mais avec dignite: elle est bien eclairee; il y a un lustre au milieu qui porte mille bougies, et le jour de la scene est proportionne a cet eclat.... Vous desirez savoir si on s'y voit de toutes parts? Permettez que je vous observe que je n'entrevois point le motif de votre question: on va a l'opera pour voir le spectacle; pourvu qu'on ait la scene sous les yeux, voila, ce me semble, ce qu'il faut."--"Point du tout, dit la dame avec une espece d'emportement; on y va autant pour voir la bonne compagnie, ou les gens qui nous sont agreables, que pour voir la piece; du moins cela est ainsi a Paris."--"C'est different, repartit Alphonaponor; dans la Lune on pense differemment.... Quant aux ballets, nous en avons; nous aimons la danse autant que les habitons d'aucune planete, parce que nous sommes naturellement vifs et gais. Cela parait vous etonner: revenez sur votre idee, et ne croyez pas que les veritables etres vertueux soient ennemis de la joie et des jeux innocens. Nos ballets representent toujours une action prise dans la nature."--"Vous n'y mettez donc pas des dieux comme ici? repliqua la dame."--"Qu'avons-nous besoin des dieux dans nos ballets? ils y porteraient la froideur: quel interet peuvent inspirer des etres surnaturels?"--"Cela donne de la magnificence a la scene, dit-elle de nouveau."--"Je l'accorde, repartit Alphonaponor; mais la magnificence emeut-elle vos coeurs? La jouissance des yeux vaut-elle celle de l'ame? Dites-moi si l'apparition de vos dieux peut offrir un tableau aussi agreable que celui d'un pere entoure de ses enfans, qui lui sont rendus apres qu'il les a crus perdus a jamais, et qui fait triompher la nature en ce moment? Apres avoir vu des dieux on doit sortir du spectacle l'ame vide: lorsqu'on a vu des tableaux pareils a ceux dont je parle, on en sort eprouvant une jouissance douce, et l'ennui n'a point atteint le coeur..... J'ai vu autrefois discuter l'intervention des dieux dans les tragedies de Sophocle et d'Euripide, qui sont de veritables operas; et je me rappelle qu'elle fut reprouvee par tous les gens de bon gout, tant d'Athenes que des autres parties de la Grece. Pour ce qui regarde les mimes, qui se rapportent a vos acteurs, chanteurs et danseurs, on les choisit toujours aimables, adroits et intelligens. Ils sont consideres dans notre planete; mais ils ne sont pas les moteurs des delices de nos femmes. Elles apprecient leurs talens, leur donnent le prix qu'ils meritent; mais elles ne sont pas aveuglees au point de les confondre avec les heros qu'ils representent. Elles connaissent l'illusion de la lumiere, celle de l'optique, celle du costume, et elles decouvrent toujours l'acteur sous le masque du heros. Si elles pensaient et voyaient differemment, elles embrasseraient des fantomes: n'en sont-ce point que des etres qu'on ne voit pas sous leur veritable aspect? "Voila ce que j'avais a repondre a vos questions, madame. Pardonnez si j'ai combattu vos idees: la galanterie francaise l'improuve peut-etre; mais je suis un homme de la Lune. Je m'y permets de debiter ces maximes aux dames, et je passe cependant pour un des hommes les plus galans de notre globe." "Je vois bien, dit la dame, que je ne pourrai me facher avec vous, quoique j'en aie, et quoique vous ayez fait pleinement notre satyre: mais vous avez pris un ton si doux, et si peu pretentieux, que je vous pardonne. Je vous trouve meme galant a un certain point. Je m'appercois qu'il y a une maniere de dire les verites, et de les faire entendre par ceux meme a qui elles s'adressent sans les facher."--"Votre observation annonce un jugement naturel, repartit Alphonaponor; et je vois que si vous adoptez des idees fausses, c'est plutot par ton, qu'en agissant d'apres vous-meme: c'est un malheur non un defaut reel." "Je vois encore qu'il faudra que je vous fasse des complimens, repliqua la dame, et que je vous remercie de m'avoir si bien tancee la premiere: eh bien! je vais au titre de galant, ajouter celui de sage. Cependant il faudra que vous deposiez ce titre a mes pieds; car je compte vous faire jouer un instant le role de fou, et vous faire imiter les francais en vous rendant amoureux."--"Je puis vous donner le nom d'ami, reprit Alphonaponor, mais non celui d'amant. Je sens que c'est vous outrager, d'apres vos prejuges: cependant, si vous appreciez le titre d'ami, vous jugerez qu'Alphonaponor distingue votre merite. Il croit ne point satisfaire a une vaine politesse. Il voit en vous une ame bien faite a qui il ne faudrait qu'un regulateur. Le germe existant dans Eleonore, elle a merite son estime...." Il allait continuer, lorsqu'il fut interrompu par un savant, qui vint, au nom d'une societe composee de ses confreres, l'inviter a une conference qu'ils desiraient avoir avec lui. Alphonaponor, qui voit dans cette occasion le moyen de s'assurer encore mieux du genie et des moyens de cette nation, vu que Marouban lui observe que ce savant, ainsi que sa societe, passe pour ce qu'il y a de plus eclaire en Europe; il consent a se rendre en son sein.... La dame lui dit alors: "Alphonaponor, j'ai accepte le droit que vous m'avez donne. Je vous rejoindrai demain de bonne heure, et nous verrons si vous finirez par me faire adopter votre genre de folie: je suis encore persuadee que la sagesse tient a elle par plus d'un anneau." Alphonaponor sourit, et, l'ayant quittee, il sortit avec Marouban et le savant, apres avoir dit a son elephant de surveiller les voleurs; de prendre garde d'ecraser quelque enfant, et de froisser, de sa masse, les femmes qui l'entouraient. L'elephant lui fait entendre, par un signe, qu'il est l'ami des enfans, parce qu'ils sont les emblemes de l'innocence, et qu'il respecte les femmes a cause de leur foiblesse.... Le voyageur s'applaudit de cette distinction faite par son animal, et l'ayant communiquee a Marouban, celui-ci lui dit qu'il serait a souhaiter que beaucoup d'hommes eussent, en pareil cas, l'appreciation de son elephant; que l'harmonie sociale en irait mieux sur la terre. Alponaponor fut recu a la porte de l'hotel par une foule non moins grande que celle qui l'entoura le jour de son arrivee. Ce qu'on entendait dire de lui, attirait de toutes parts les curieux. Ils firent entendre mille _bravos_ repetes, a son aspect, et on le conduisit, comme en triomphe, jusqu'a l'endroit ou l'attendaient les savans. Il temoigna d'un air noble a ceux qui le suivaient qu'il etait satisfait de leur politesse, et ne parut ni enorgueilli ni emu en entendant les exclamations qu'on lui prodiguait. Il trouva que le peuple s'oubliait a son egard. Il observa a Marouban qu'on ne devait prodiguer l'eloge qu'a celui qui l'a merite, et qu'il ne voyait pas qu'il eut rien fait pour les francais. Il tira une induction forte, a l'egard du caractere de la nation, d'apres cet engouement, et il dit au grec, qu'un peuple si sujet a l'exaltation devait tomber dans bien des ecarts, et compromettre souvent sa raison et ses sentimens.... Marouban lui repondit qu'il avait pense juste.... ils arriverent au lieu de l'assemblee en s'entretenant a ce sujet. Etant entres dans l'assemblee de savans qui l'attendaient, Alphonaponor recut leurs complimens avec modestie, et il leur dit que l'invitation qu'ils lui faisaient etait tres-honorable et tres-gracieuse pour lui. "J'ai apprecie l'etat de savant, et je me suis convaincu que celui qui l'exerce se place au premier rang des hommes. Lui seul sonde les abimes de la nature, en se degageant des liens de la societe; lui seul seulement existe.... Et peut-on exister, s'ecria-t-il, si on ne connait la nature, si on n'entrevoit tous les ressorts qui font mouvoir notre etre et l'univers, et si on n'apprecie pas la grandeur de l'oeuvre de l'Eternel? Alors l'homme est lui-meme: il eleve son genie jusqu'a sa source; et il y trouve ces sublimes verites, qui deviennent la consolation de ses pareils ou qui contribuent a leur bonheur." Les savans, etonnes d'une definition aussi simple et aussi sublime du principe et du but de leur art, applaudirent unanimement a son discours, et revinrent sur l'idee qu'ils avaient eue, avant son arrivee, qu'ils allaient rencontrer en lui un ignorant. Ils ne pouvaient se persuader, par une de ces bizarreries attachees a presque tous les savans des divers pays, qu'on ne peut connaitre quelque chose que chez eux; qu'on ne peut etre savant hors de notre planete; en oubliant ce que la science a du apprendre, tant au philosophe, qu'aux politique, moraliste, physicien, etc., que l'ame de l'homme et la nature sont sans bornes; qu'elles ne circonscrivent leur influence a aucune classe d'etres, a aucun etat; et qu'aucune region n'est la patrie du genie, qui, comme Dieu, dont il est la plus sublime emanation, embrasse l'univers. Ceux d'entre eux sur le front desquels avait paru le sourire du dedain, et le signe de la prevention a l'abord du lunian, quitterent le ton gai qu'ils avaient pris, et l'humeur _aretine_ qui les avaient portes a lui lancer, a son inscu, des sarcasmes, arme qui devrait etre etrangere aux savans de toutes les sortes, et dont malheureusement ils se servent trop souvent, parce qu'ils n'ont pas analyse l'effet du sarcasme, et sa nature entierement opposee a la critique et a la saine satire. Enfin ils s'assirent autour d'Alphonaponor, et s'appreterent a le questionner sur toutes les parties des sciences et sur les systemes. Le politique parla le premier, et lui demanda quelle etait la population de sa planete.... "Nous comptons chez nous cent millions d'habitans."--"Comment, s'ecria le politique, votre planete peut-elle suffire a les nourrir, tandis que notre globe, qui a infiniment moins d'individus, proportionnellement a son etendue, ne peut suffire a leurs besoins[6]." "Nous possedons cette population, et le terrein de la Lune lui suffit amplement, parce qn'il n'existe pas un pouce cube de terre qui n'y soit cultive: nous avons tire du grain de la cime meme de nos rochers, a l'appui de l'agriculture, cet art respectable et bienfaisant a qui nous sommes redevables de notre existence et de notre bonheur. Il a bien merite l'hommage que nous lui rendons, et d'etre nomme, parmi nous, le premier des arts.... Je me suis appercu, en contemplant la terre avec mon telescope, que sa plus grande partie etait aride et en friche: il n'est pas etonnant que ses habitans soient dans le besoin. Cependant j'ai vu un modele qui devrait vous servir; j'ai decouvert un de vos empires de l'Orient organise a peu pres, sous ce rapport, comme celui de la Lune[7]. J'y ai vu une population immense, et qui m'a paru n'etre point en harmonie avec aucune autre partie de la terre, en raison de la population et de l'etendue du sol."--"Vous n'arrachez donc pas les hommes a l'agriculture, et vous ne faites donc pas, comme sur ce globe, de vos laboureurs des soldats? Vous n'avez donc pas des armees? Il vous en faut cependant s'il existe aupres de vous des voisins puissans et redoutables.... Si la guerre n'a point exerce son pouvoir sur votre planete, quelle est donc la constitution de votre empire et la trempe de ceux qui le gouvernent? Je regarderais comme un prodige des plus eclatans, l'absence de la guerre d'un etat, ou qu'il se trouve, fut-ce dans l'etoile du grand _Chien_. Si vous nous ressemblez par votre organisation physique, vous devez avoir nos passions." "Nous ne connaissons point ce fleau, aussi redoutable, a mes yeux, que la peste et la famine; dont j'eus lieu de connaitre la fatale influence dans le voyage que je fis autrefois en Grece, et que je jugeai devoir renverser sa puissance, ayant ete temoin de la fameuse bataille des Thermopiles, ou Xerces fut vaincu. Je vis en ce moment que l'armee la plus formidable n'offre point un bouclier sur a un monarque; et je conclus que la guerre avait aneanti ou aneantirait toute puissance reelle sur la terre. L'organisation de notre planete en un seul etat, fait que nous n'avons pas de voisins puissans, ni ambitieux, dont nous soyons obliges de repousser les attaques; nous n'avons pas besoin de tenir des grandes armees sur pied, et arracher, par consequent, nos sujets a l'agriculture. Quand il en existerait, nous serions assures de rendre leurs efforts impuissans: nous leur opposerions le bouclier de la sagesse. Un de nos voyageurs nous a rapporte que, dans une course faite dans votre Orient, il avait appris que l'empire, que vous nommez Chine, et dont j'ai deja parle, avait existe plus de quatre mille ans, parce qu'il n'avait pas introduit la guerre en son sein, et qu'il avait oppose sa sagesse a ses voisins. Il s'y trouva au moment ou un vainqueur effrene et barbare envahit cet etat. Il vit clairement qu'elle etait la puissance de cette sagesse, lorsque l'ambitieux, qui venait de le conquerir, reconnut les loix de ce peuple, et se rendit lui et les siens sujets de cet empire, qu'il agrandit.... Cet exemple est frappant chez vous: il prouve ce que j'annonce. " Quand notre planete serait divisee en royaumes, comme la terre, continua-t-il, cela n'appuyerait pas le systeme de la guerre. Les monarques connaitraient trop bien leurs interets, qui leur seraient rappeles par les peuples, s'ils ne les envisageaient point eux-memes, pour ne pas s'assurer que la guerre est toujours funeste au vainqueur; et ils verraient qu'en epuisant leurs peuples, et les fatiguant, ils finiraient par aliener leur confiance, et par s'exposer a se voir ravir la puissance. J'ai appris autrefois en Grece, de la bouche de Socrate, que nombre de rois de votre globe avaient ete victimes de l'erreur dont je parle; et qu'en allumant les flammes de la guerre, ils avaient ete consumes par elles.... Rappelez-vous qu'Athenes et Sparte furent detruites par la guerre, qu'elle aneantit par la main l'une de l'autre. Lorsque j'ai approche de votre planete, j'ai vu ses funestes effets. Je n'ai point reconnu un seul des empires que j'y avais vus; et, par-tout, j'ai vu les monumens de la destruction, et les signes de ce fleau devorateur." Le politique, voyant qu'il envisageait la guerre avec un oeil vaste, et frappe de la force de ses raisons, lui dit: "Je sais comme vous que la guerre est un fleau pour notre globe; et je vois avec peine qu'on ne peut le detruire. L'ignorance, les prejuges des peuples, et l'habitude, si puissante chez les hommes, contribuent a l'y affermir, malgre que les souverains commencent a s'appercevoir, ou au moins a dire, qu'elle est funeste; et que les peuples le repetent tacitement sur tous les points de la terre.... Vous etes plus fortunes que nous, qui voyons a chaque instant affaiblir notre puissance par elle. A peine une generation est nee, qu'elle est engloutie. Notre population, nos tresors, les fruits de notre industrie sont aneantis par elle." Alors il lui demanda qu'elle etait la constitution de leur etat."--"Une monarchie, qui tient par le plus puissant lien a la democratie, repondit le lunian; ou, plutot, c'est le peuple qui gouverne par l'organe de son monarque. Un senat, compose de tout ce que l'empire possede de plus eclaire et de plus vertueux, forme son conseil, et lui transmet les actes de l'autorite. Les ministres ne sont point comme ceux que je vis dans les etats de l'Orient, des souverains souvent plus puissans que les monarques eux-memes; mais des simples organes du monarque, pour executer ses volontes, et pour lui transmettre celles de ses sujets. Enfin, le roi de la Lune n'est autre qu'un pere de famille, qui veille nuit et jour a la surete, aux besoins et au bonheur de ses enfans. Il se ferait un crime de leur ravir un seul de ses momens, sachant qu'il les leur doit tous, et qu'un roi ne doit s'occuper jamais de lui-meme." Le politique avoua que cette constitution, basee sur un principe aussi sublime, etait celle qui contribuerait au bonheur de l'humanite, si elle etait adoptee dans tous les etats.... Quittant alors ce sujet, il questionna Alphonaponor sur le commerce et l'industrie. Le lunian repondit, que l'industrie etait portee au plus haut point dans sa planete; mais qu'elle etait circonscrite, le systeme de l'uniformite qui existait dans son pays l'exigeant.... "Nous ne multiplions point, dit-il, les objets de luxe, ni les ornemens: le triomphe des arts se porte generalement sur les objets utiles. Que nous importe d'avoir des voitures de cent sortes, des maisons construites et meublees differemment; des habits de mille facons; ce qui ne peut exister qu'aux depens du bon gout et du bon sens! Nos maisons sont propres, commodes, elegantes, et formees sur le meme plan. Si d'un cote l'uniformite parait deplaire, de l'autre elles concourt a l'harmonie. Lorsque nous voulons trouver la variete, nous contemplons le ciel et nos campagnes, et notre envie est pleinement satisfaite. Les objets d'agrement sont rares dans ces maisons; des colonnes qui offrent a nos yeux l'aspect de la majeste, sentiment peut-etre le plus utile a l'homme, les forment principalement. Nos meubles sont commodes, mais en petit nombre. Nos habits ayant toujours les memes formes, nous ne connaissons point les modes. Les arts liberaux doivent etre bornes chez nous; mais ceux qu'on y voit en vigueur sont encourages par tout les moyens. Les inventeurs sont distingues par l'opinion; et recompenses avec eclat par le monarque ... Enfin nos instrumens d'agriculture, de mathematique, de physique, d'astronomie, de musique meme, sont a un point de perfection au-dessus de tout ce qu'on a vu sur la terre, malgre que, d'apres ce que j'ai decouvert, l'industrie s'y soit elevee a une hauteur assez grande: on pourrait dire, meme, que c'est elle qui y a fait le plus de progres." "Vous ne connaissez donc pas ceux de nos sciences, repondit un astronome, et sur-tout de celle dont je m'occupe? il les enumera, en lui donnant une idee de nos decouvertes en astronomie, et lui montrant un planisphere. Un phisicien mit sous ses yeux le miroir de Tchernaiis, el lui en demontra la propriete. Il lui fit voir les effets de l'electricite, et ceux operes par la machine pneumatique; il lui parla de la pesanteur de l'air; et enfin il en vint aux forces attractives.... Le lunian, d'abord etonne, le fut au dernier point lorsque le physicien lui parla du systeme de Newton, et il fit connaitre la cause de sa surprise, en disant que la meme decouverte avait ete faite dans la Lune. Le physicien lui demanda ensuite si les savans de sa planete connaissaient la circulation du sang. "Oui, dit-il, la seve des arbres nous la fit decouvrir. Il lui repondit au sujet de la pesanteur de l'air, et de la decomposition de la lumiere, qu'ils connaissaient les proprietes de l'air, et qu'ils avaient des prismes. Le naturaliste lui demanda, a son tour, s'ils avaient fait des decouvertes importantes dans les trois regnes; s'ils avaient observe les causes des volcans et des tremblemens de terre; car, dit-il, votre globe etant organise comme le notre, doit contenir les memes substances, et etre vivifie par les feux souterrains. Alphonaponor expliqua en grand les causes de ces evenemens. Le physicien lui demanda encore si on etait parvenu dans la Lune a donner des organes aux sourds et muets nes? Cette derniere question fixa toute l'attention d'Alphonaponor, et excita sa surprise. Il repliqua aussi-tot: "auriez-vous fait cette sublime decouverte? Vous auriez ravi a l'art son plus beau secret; malgre nos efforts nous n'y sommes point parvenus."--"Eh! bien, repondit le physicien, ce secret nous est connu. Il a deja rendu a la societe nombre d'individus que la nature avait reduits a une espece de neant; ils ont retrouve l'existence et une portion de leur bonheur. Vous pourrez en voir les effets dans cette ville.... Si vous nous surpassez en nombre de points, nous avons, vous le voyez, quelques tresors a mettre sous votre vue."--"Cette decouverte est plus precieuse que celle de votre Nouveau-Monde, et je m'humilie devant celui qui la fit. L'homme qui sut trouver un secret si utile a l'humanite, et qui justifie la nature, merite l'hommage de tout etre qui porte un coeur sensible." Il dit alors, en s'adressant au physicien, a l'astronome et au naturaliste: "vous vous etes rapproches entierement de nous par vos travaux; et nos principes sont les memes. Je vous avoue que je suis dans l'etonnement de ce je viens d'apprendre; je n'aurais pu me douter, d'apres ce que je vis en Grece, que les sciences dont nous venons de nous entretenir, eussent subi une gradation si rapide, ou plutot qu'elles fussent nees chez vous. Ce que je decouvris a Athenes ne semblait pas me l'annoncer. Je trouvai que ses savans, Aristote meme, n'etaient pas aux premiers elemens de physique et d'astronomie; et je ne pus venir a bout de les convaincre, tant ils etaient entetes de leur systeme. J'augurai alors que cet entetement serait fatal a votre planete; car je pressentis que leurs idees seraient adoptees par les nations qui succederaient aux Grecs, et que leurs faux principes germant dans les coeurs, nuiraient aux savans qui entreprendraient de renverser ce faux systeme. Je sais combien les prejuges sont enchaines l'un a l'autre, et qu'un seul, repandu dans un globe quelconque, peut mettre le voile de l'erreur sur lui pendant nombre de siecles." Le physicien lui dit qu'il avait presume juste; que le systeme d'Aristote avait excite des rixes terribles sur cette planete, sur-tout en Europe; qu'il avait regne jusqu'au dix-septieme siecle; et que les efforts des savans ne parvinrent a l'aneantir, qu'apres la lutte la plus longue et la plus penible. Alors un philosophe, s'adressant a Alphonaponor, voulut savoir en quel etat etait la philosophie dans la Lune; s'ils reconnaissaient un moteur supreme, et, dans ce cas, s'ils divisaient son essence en une ou plusieurs divinites: s'ils avaient analyse sa nature; s'ils reconnaissaient l'immortalite de l'ame et la recompense ou punition futures.... Il ajouta: "s'est-il montre beaucoup de sectes philosophiques chez vous? Chacune a-t-elle eu son costume, c'est-a-dire des manieres de voir differentes? La religion a-t-elle enfante des guerres de vingt siecles comme ici bas, et a-t-on confondu le fanatisme avec la philosophie? S'y est-il trouve des hommes qui, comme Pithagore, ont proclame la Metempsicose? et d'autres qui, comme Anaxagoras, etc., ayent annonce que l'ame de l'homme n'est rien, puisqu'elle est mortelle? Dites-nous enfin si vous vous etes sauves de toutes ces extravagances, qui ont inonde de sang cet univers, et qui ont couvert d'opprobre la philosophie, ou, du moins, ceux qui oserent prendre son masque, en etablissant des principes subversifs?" Alphonaponor tourna un oeil satisfait vers le philosophe, qui lui parlait sur le meme ton que Socrate; et l'ayant d'abord prie de lui faire connaitre ce qu'etait le fanatisme, dont il n'avait point entendu parler en Grece, celui-ci lui repondit que c'etait la rage, cachee sous le manteau de la religion, pour couvrir la terre de decombres; et il lui depeignit entierement son but et ses funestes actions.... Il lui raconta que c'etait lui qui avait presente la cigue a Socrate, et fait perir le juste Galileen sur le poteau reserve au supplice des scelerats. Enfin il lui dit que les trois-quarts des maux de la terre, depuis dix siecles, emanaient de lui. Il ajouta qu'il etait tems qu'on mit une borne a sa fureur; que sans cela le globe allait etre depeuple: il dit encore a Alphonaponor: "si sa puissance n'etait point limitee, sage lunian, vous n'auriez pu paraitre sur notre planete sans danger. Peut-etre seriez-vous tombe sous ses coups, au moment ou votre sagesse merite notre admiration, et ou vous nous apportez des lecons salutaires, plus grandes que tous les tresors." Alphonaponor, qui avait recule d'horreur en entendant que Socrate, qui fut son ami, et qu'il avait reconnu pour un vrai sage, avait peri sous les coups du monstre, et qui avait ete saisi de douleur a ces mots, s'ecria: "si Socrate fut sa victime, tout autre doit attendre de lui sa perte! ... Eh quoi! la terre a pu venerer ce monstre apres ces attentats? Elle a pu voir tomber le plus meritant de ses enfans sans palir, et sans aneantir a jamais l'auteur de ses maux?"--"Oui, repondit le philosophe: jugez a present qu'elle a ete notre degradation. Voyez quelles armes terribles, quels bras formidables il a fallu pour l'enchainer, et quels assauts redoutables on a du soutenir contre lui." Alphonaponor soupira, et repartit: "Le siecle qui a su borner son influence sera, tout ce que j'entrevois le prouve, le plus glorieux de l'histoire de ce globe. Si le monstre parvient a etre aneanti tout-a-fait, je prevois que vous vous elancerez davantage vers le bonheur."--"Cela est vrai, reprit le philosophe; le jour de sa destruction totale, s'il peut arriver, verra renverser la derniere barriere qui arrete le genie et les arts; et la philosophie triomphante pourra donner alors a la morale l'essor qu'elle doit avoir. Les fleaux qui nous environnent, et qu'il fait mouvoir dans l'ombre, disparaitront; l'ignorance se dissipera, et avec le jour pur de la raison naitra celui du bonheur." Alphonaponor observa, qu'en effet la raison seule pouvait le donner aux hommes; et, apres avoir felicite le philosophe sur ses sentimens, il s'appreta a le satisfaire en ces mots." "Nous reconnaissons un moteur universel de notre etre et de l'univers: quel homme, doue de sa faculte principale, de sa raison, pourrait, en envisageant le firmament, la nature et lui-meme, douter de son existence, et croire qu'il n'y a point un moteur et un gubernateur? que rien a pu enfanter cet oeuvre sublime, et presider a l'harmonie qui conduit ce tout, et lie si etroitement toutes ses parties? Je vis Anaxagoras et ses imitateurs en Grece. Je les regardai comme des insenses qu'on devait plaindre, et je ne me doutai point que d'autres hommes pussent adopter leurs extravagances, et qu'elles dussent passer a la posterite.... Nous pensons, comme Socrate, et nous reconnaissons l'immortalite de l'ame. J'ai avec moi un ecrit qui contient les bases de notre croyance et de nos principes: Marouban vous le fera connaitre; je consentirai a le laisser parmi vous. "Quant au partage de la divinite, nous pensons que le moteur supreme n'aurait pu diviser son essence sans affaiblir son pouvoir, et sans attenter a sa propre nature. Nous le voyons parfait, immuable, et nous ne pouvons lui refuser la bienfaisance: depuis l'insecte jusqu'a l'homme, tout l'atteste, tout en porte le caractere sublime ... Nous n'offrons notre hommage qu'a lui seul, et notre culte est unique comme l'objet de notre adoration l'est lui-meme: partager notre encens serait, selon nous, meconnaitre sa grandeur. "Nous ne connaissons point les sectes dont vous parlez: nous sommes tous unis au meme principe. Ce fatal fanatisme, sur-tout, qui a devaste votre globe, et dont je ne prononce le nom qu'avec horreur, est inconnu dans notre planete; et jamais il ne pourra s'y introduire. Notre peuple est trop eclaire pour meconnaitre ce monstre, qui, d'apres le tableau que vous m'en avez fait, est l'ennemi de l'humanite et de Dieu lui-meme. Tous les debats cessent chez nous au seul nom de la divinite. Ce nom suffit pour etouffer les haines et les discordes; bien loin de les faire naitre, c'est le ralliement universel, le centre de l'harmonie. Aucun lunian ne pourrait jamais se persuader que le trouble et la discorde puissent lui etre agreables; ce serait une contradiction a ses propres loix, et aucun signe ne l'indique ; tandis que l'existence des bons sentimens, les biens qu'ils portent en nos coeurs, demontrent qu'eux seuls ont le droit de lui plaire.... "Voila quelles sont nos idees sur la divinite, et comment nous voyons sa nature ... Nous croyons aussi a une vie future: en douter, serait faire outrage au createur: l'oeuvre de l'homme est trop sublime, pour qu'il eut voulu l'aneantir en un instant: cinquante siecles d'existence ne sont rien aux yeux de la divinite, qui n'envisage que l'infini. Nous pensons retourner au sein de Dieu, et nous reunir a son essence. Nous croyons que le seul etre vertueux aura des droits aupres de lui, et obtiendra cette sublime identification; le vice ne peut s'unir a la source de toute purete.... A ces mots, le philosophe embrassa Alphonaponor, et lui dit: "Vous possedez la profonde sagesse; vos compatriotes meritent le bonheur dont ils jouissent." Dans le nombre des savans, quelques-uns s'etaient endormis pendant ces discussions, notamment ceux qui donnent dans les arts d'agrement, qui ne s'occupent presque jamais de philosophie, de politique et de morale, quoiqu'il soit certain que ces sciences doivent entrer en maxime dans les ouvrages les plus frivoles; car, sans cela ou serait l'_utile_ d'Horace, et de tous ceux qui, avant et apres lui, ont adopte son systeme? Mais ils se reveillerent, lorsqu'un des plus instruits d'entr'eux, s'adressant au lunian, lui demanda en quel etat etait la litterature dans sa planete: "y fait-on, dit-il, des Epopees, des Tragedies, des Comedies, des Histoires, des Romans, et enfin des Critiques et des Satires? y a-t-on bien defini les principes de ces arts? enfin comment les envisagez-vous; sur-tout comment les jugez-vous? Y a-t-il parmi vos ecrivains des critiques qui soient preposes pour faire adopter les jugemens aux etres moins eclaires? S'acquittent-ils impartialement de leur emploi? Sont-ils assez eclaires eux-memes pour prononcer d'emblee sur toutes sortes d'ecrits? Ne se contredisent-ils jamais, et le public de la Lune ajoute-il foi a leurs jugemens? Dites encore si on analyse les ouvrages en entier, ou sur de faibles fragmens? Ces ouvrages enfin ont-ils des plans comme ceux des Grecs? Contiennent-ils un systeme, on y sont-ils lies; et s'attache-t-on chez vous plus aux details qu'au fond, en dedaignant la pensee, le jugement et la verite? Instruisez-nous; on a besoin d'exemples et de lecons sur notre globe, pour se decider a adopter un systeme. Nous n'en avons point pour la litterature: tout y est sans ordre; on marche a tatons dans cette carriere. Les elemens sont bons; mais nous n'avons pu former un tout, faute de methode, de precision et de philosophie litteraire. Les ecrivains ont-ils enfin dans la Lune la consideration que leurs travaux semblent meriter?" Alphonaponor, etonne de ce qu'il venait d'entendre, car il croyait que, d'apres ce qu'il avait vu en Grece, la litterature etait la partie des arts la mieux cultivee et la mieux hors d'atteinte sur ce globe, repondit: "Nous avons une litterature, et tous les genres d'ouvrages que vous avez cites, excepte l'epopee. Cependant nous la connaissons, car, je portai dans mon pays celles d'Homere. Ce genre nous aurait plu parce qu'il est le plus noble: mais notre raison s'est opposee a ce que nous imitions Homere. Nous y avons renonce, pensant qu'il faut de la vraisemblance dans tout ouvrage, et un systeme, surtout dans l'epopee. Nous avons vu que nous ne pouvions les y introduire, parce qu'il fallait mettre sur la scene la divinite, et la rendre agissante; tandis que le libre arbitre, l'un des premiers principes sur lesquels est etablie notre nature, interdit cette intervention. Nous n'avons pu penser, lorsque nous avons bien reflechi, qu'Homere qui passait aux yeux de toute la Grece pour un ecrivain judicieux, n'ait point fait cette observation, et ne se soit pas circonscrit dans la ligne des poemes historiques; c'est-a-dire, a la peinture reelle ou fabuleuse des actions des heros, sans autre intervention que celle de leurs passions, et du sort qui dirige les evenements. Notre theatre est a peu pres organise comme celui des Grecs, a l'exclusion des Dieux, qui ont encore ete les agens de leurs tragedies, et qui en ont detruit l'interet, comme je l'entendis dire souvent, par Socrate, a Euripide et a Sophocle.... Pour la morale, elle est la meme, la vertu triomphe et le crime est puni. Nous avons peu de comedies, parce que le nombre des ridicules est petit chez nous: mais nous avons des histoires qui retracent a nos yeux les evenemens du passe; et nous sommes tres-scrupuleux a l'egard de nos ecrivains en ce genre; il faut qu'ils soient la fidelite elle-meme. Nous ne permettrions point qu'ils sacrifiassent la verite a l'elegance de l'expression, et a la manie de presenter des tableaux.... Nous avons aussi des romans, que nous regardons comme des poemes en prose. Ils ont tous un plan, des caracteres, une action et un but moral. Cette partie de la litterature n'est point la moins utile dans notre globe; elle pourra l'etre dans tous les pays, lorsque les auteurs sauront connaitre le coeur humain, montrer ses defauts ou ses faiblesses, et lorsqu'ils y presenteront d'une maniere eclatante les tableau des vertus.... Nous connaissons les ouvrages de critique: cette partie, qui est subalterne en litterature, vu qu'elle ne tient point au genie, mais au jugement et aux lumieres acquises, est regardee par nous comme un ressort qui tend a mettre en jeu les autres, ou les arreter. Elle est portee tres-loin dans notre planete. Nous avons d'excellens critiques. Nous ne leur donnons ce titre, que lorsque nous leur avons reconnu un sens droit, une raison severe, une impartialite exacte. Nous voulons trouver en eux de la justesse, de la clairvoyance, de l'appreciation et de la methode; independamment de la connaissance profonde, non-seulement des arts, mais des systemes en general. Nous voulons qu'ils nous donnent, non un jugement vague et fonde sur leur opinion, que tout nous porterait a croire incertaine; mais une analyse detaillee et complete, tant du systeme de l'ouvrage que des details du style. Nous exigeons qu'ils s'attachent au fond, et a la pensee, plus qu'a l'expression; c'est le tronc et non l'ecorce qui contient la substance. Nous comparerions le critique qui ne s'attacherait qu'aux details du style, a un fou qui regarderait comme une divinite, une femme hideuse, decharnee, ou un squelette, si vous aimez mieux, qui seraient couverts du voile et de la ceinture de Venus. Nous voulons qu'ils nous presentent sans cesse les preceptes de l'art, pour pouvoir faire les applications; qu'ils soient, pour nous, comme une mesure a laquelle nous puissions appliquer l'ouvrage, et qui nous servent a connaitre si l'opinion des critiques est vraie ou fausse.... Nous ne les croirions point, s'ils se presentaient sans tous ces moyens, et s'ils osaient dire, d'apres leur opinion, qu'un ouvrage est bon ou mauvais, en citant seulement quelques passages. Nous savons qu'un ecrit, meme mediocre, peut contenir une grande verite et le germe d'un ouvrage sublime.... Le defaut que nous avons voulu eviter, fut commun chez les Grecs. J'y vis leurs critiques, se fondant trop sur leurs lumieres, ou diriges par leurs preventions, porter les jugemens les plus equivoques sur nombre d'ecrits; et je me rappelle d'en avoir fait le reproche a Aristote et a Longin, en leur observant que l'analyse complete, seule, etait probante, et ne pouvait etre revoquee. Ils se recrierent sur la difficulte du travail: je leur dis qu'en suivant un autre plan, ils courraient le risque d'etre injustes; qu'on ne devait pas redouter la fatigue, lorsqu'il s'agissait de travailler a la gloire de son pays, en eclairant son peuple, et lui montrant les modeles du beau et du bon. Je dis, en outre, que le critique n'a rempli son objet, apres avoir fait l'analyse d'un ouvrage; qu'il ne doit pas se permettre de classer seul, que lorsqu'il a demontre mathematiquement ses qualites ou ses defauts. "Chacun de nous, ajouta-t-il, veut connaitre le but et la morale des ecrits. Il analyse et juge a son tour; et c'est de l'opinion recueillie, et murement reflechie, sans aucune influence etrangere, que se forme le suffrage.... Quant aux ecrivains, il n'est permis de prendre ce titre qu'a celui qui a produit plusieurs ouvrages contenant un plan et des caracteres, dans quelque genre que ce soit. Une epitre, un ou plusieurs petits poemes descriptifs, quels qu'ils soient, ne suffiraient point pour le lui acquerir. Un seul passage, qui esquisse un caractere, ou qui forme ou developpe le noeud d'une action, offre cent fois plus de difficultes, et demande plus de jugement et de genie que vingt descriptions.... Ce titre devient tres-recommandable pour ceux qui le portent; il leur donne la plus haute consideration. Elle leur est due sans doute; ceux qui parviennent a eclairer, a instruire les hommes, et a semer des fleurs sous leurs pas, en leur montrant la carriere du bonheur et la source des voluptes pures ouvertes pour eux, est un bienfaiteur de l'humanite. Que sont les autres services sociaux aupres de celui-ci? Lorsque nous leur avons cede ce droit, nous avons envisage cette verite: qu'eux seuls sont utiles a tous, et servent la societe entiere; tandis que les autres hommes s'isolent naturellement; et, quelle que soit leur bienfaisance, ils ne peuvent la repandre que sur quelques individus." Une acclamation generale des savans, que cette derniere definition avait tous ranges sous sa banniere, meme les persiffleurs, qui se trouvaient vaincus par l'orgueil, exalta l'opinion et la conduite des lunians.... Alphonaponor cessant tout entretien, et ayant decouvert dans les questions du litterateur tout ce qu'il aurait pu lui dire sur son art, et sur l'etat ou il se trouve en Europe, se leva, et se retira avec son fidele Marouban, qui lui expliqua ensuite ce qu'il avait pressenti, et qui conclut, avec lui, que son dernier tableau n'avait pas ete le moins utile a mettre sous la vue des Francais. Apres etre rentres a l'hotel, et avoir ete temoin de l'allegresse que montra son elephant en le revoyant, qu'il lui manifesta en l'enlacant doucement avec sa trompe; en formant des heunissemens que la sensibilite sut adoucir, et qui mirent son maitre dans le cas de penser et de dire a Marouban, que la sensibilite donne des organes nouveaux aux etres, et a le pouvoir de transformer la nature; il se retira dans son appartement avec celui-ci, qui lui etait deja devenu cher. Il trouvait en lui des moeurs et des sentimens dignes des habitans de sa planete.... La ils raisonnerent plus amplement sur ce qu'ils venaient d'entendre; et Marouban lui fit connaitre l'impression qu'il avait faite sur les savans, et qu'ils lui avaient manifestee. Plusieurs d'entr'eux, entetes de leurs prejuges, avaient trouve ses idees sur les arts et les systemes trop exaltees; d'autres, sur-tout les moins ages, avaient ambitionne que ses idees se propageassent, et avaient cru que si elles etaient adoptees, ce qui ne pouvait etre, selon eux, qu'en les modifiant, le bonheur pouvait reparaitre sur ce globe.... Enfin, apres un long entretien, dans lequel Marouban lui dit que les autres savans de l'Europe pensaient de meme que ceux-ci, et lui avoir observe que la meme politique et le meme systeme, a quelques differences pres, etait celui des Francais, Alphonaponor crut en avoir assez vu; et il resolut de retourner bientot dans sa planete, en disant en lui-meme, et d'une maniere plus certaine, que le roi de la Lune n'avait rien a redouter dans aucun cas de l'ambition des Terestriens. Il jugea qu'il renverserait aisement leur politique, en lui opposant la force de la franchise et de la saine raison. Il proposa ensuite a Marouban de le suivre dans la Lune, en lui disant qu'il etait deplace sur la terre, vu qu'on n'avait pas su apprecier son merite.... "Marouban! s'ecria-t-il: le plus grand point de lumiere que puisse prendre le politique et le philosophe sur le bonheur, la force et la gloire des peuples, est celui qu'offre l'appreciation des talens et des hommes sages. Si on voit ceux-ci recherches, la splendeur, la felicite du globe ou l'on se trouve s'annonce; et s'ils sont laisses dans l'oubli, si on n'y sait point distinguer ces qualites, la barbarie y regne, et l'homme raisonnable est hors de sa sphere dans son sein." Marouban consentit avec joie au voeu d'Alphonaponor, et lui temoigna sa reconnaissance. Il fut decide qu'ils partiraient des que l'elephant courrier serait de retour. Le lunian apres avoir embrasse Marouban, lui dit alors: "je te reconnais des ce moment comme mon compatriote, et nous sommes tous freres. Prepare tout pour me suivre des la deuxieme aurore".... Ils se separerent, Alphonaponor visita son elephant, et le nourrit lui-meme comme a l'ordinaire. Il ne voulait rien recevoir des mains des autres; ce qui lui venait de celles de son maitre lui etait seulement precieux, parce qu'il le cherissait comme on l'a vu. Tous les individus doues de l'intelligence, trouvent plus precieux le don, quoiqu'il soit, qui leur vient d'une main cherie.... Il se reporta une partie de la nuit sur le tableau bizarre qu'il avait sous sa vue: enfin il se livra au sommeil apres s'etre couche sur sa peau d'orignal. Le lendemain il se leva a la lueur du crepuscule, le grand jour ne le trouvant jamais couche. Il disait que la nature avait cree le jour pour la veille. Il ecrivit ses reflexions sur le pays ou il se trouvait; et, de rapprochement en rapprochement, il parvint a tracer un fidele tableau.... Il est des esprits a qui il ne faut que quelques traits pour leur faire embrasser l'ensemble d'un grand dessin. Une chaine conduit du doute jusqu'a la conviction. Lorsqu'un homme doue d'un jugement sain et d'une logique profonde, tient le premier mobile, il parvient bientot, en suivant la filiation, au terme ou se trouve l'eclaircissement. Il en est de meme que de celui qui juge, par la fumee qu'il voit sortir d'une montagne, de l'existence d'un volcan.... Marouban vint interrompre son occupation, et lui annonca qu'une societe dans laquelle se trouvait nombre de gens d'esprit, et qui passait pour la plus brillante et pour celle qui offrait le meilleur ton dans la capitale, lui avait depeche un agent pour l'inviter a prendre part a un festin qu'elle donnait le soir meme. Il l'engagea a s'y rendre, en lui disant que puisqu'il restait ce jour-la seulement sur la terre, il ne devait pas manquer l'occasion de voir comment on y vivait. Il ajouta qu'il trouverait dans cette societe le dernier trait pour terminer son tableau, et les couleurs et nuances avec lesquelles il devait le colorier. Alphonaponor avait montre au Grec comment il peignait par induction. Marouban lui tenait ce discours lorsque Eleonore, c'est le nom de la dame qui avait recu d'Alphonaponor le titre d'amie, entre et lui dit, apres l'avoir embrasse avec la meme familiarite et la meme aisance que si elle l'eut connu depuis cent ans; "mon cher lunian, je viens vous debaucher aujourd'hui; nous laisserons l'opera pour une autre fois: nous irons a une fete brillante ou je suis invitee; ou vous l'etes par-la meme, et ou vous verrez la meilleure societe de Paris."--"J'y consens, repondit Alphonaponor, d'autant plus que j'avais deja recu une invitation de ceux qui la donnent. Je me ferai un plaisir d'y paraitre avec vous, et de montrer a tous que j'ai su distinguer votre coeur."--"Voila qui est veritablement galant, repliqua Eleonore: cet eloge me seduit. J'entrevois que si je restais long-tems avec vous, je deviendrais une veritable luniane; car je commence a voir vos idees comme moins bizarres, et je trouve que vos louanges n'ont point la fadeur que portent celles des hommes de la terre, et qu'ils nous prodiguent."--"Avez-vous mange jamais un bon plat sans un certain assaisonnement, et avec plaisir? repartit Alphonaponor:"--"non, repondit-elle."--"Eh bien, les eloges de vos petits maitres sont des plats non assaisonnes. La nature s'est reservee seule le droit de fournir les epices; et ceux qui ne la connaissent point ne peuvent les donner, puisqu'ils ne les ont pas recus d'elle...." Eleonore ayant repondu qu'elle croyait qu'il avait raison, s'appreta a se retirer pour aller s'habiller, et elle dit a Alphonaponor: "puisque vous etes aujourd'hui mon sultan, ordonnez; quel ajustement voulez-vous que je mette? Je dois plaire a vous seul"--"Le plus simple que vous aurez dans votre garde-robe; c'est celui qui vous rendra plus belle, non seulement aux yeux des gens de bon gout; mais meme a ceux des Terrestriens fascines. Je n'en doute pas, malgre vos bizarres manies, un vetement simple et elegant doit avoir son prix chez vous. Sachez, Eleonore, que la nature est negligee jusques dans sa magnificence. Trop d'art annonce l'appret, et nuit a la fois a l'harmonie, car elle ne peut puiser tous ses elemens dans la magnificence; et il detruit l'aisance, et cet abandon qui est le signe de la veritable volupte." --"Il a ma foi raison en tout, repartit Eleonore: on m'a toujours dit que j'etais plus belle en neglige qu'en grande parure; et je me rappele que je n'ai jamais ete si redoutable pour les hommes que lorsque j'etais en deshabille galant...." Elle sort a ces mots, en disant au lunian qu'elle l'attend chez elle dans une heure, apres lui avoir promis, volontairement, de suivre son conseil. Les deux amis, on designera desormais de cette maniere Alphonaponor et Marouban, resterent ensemble, et Alphonaponor, en observant au Grec qu'il decouvrait une transformation dans Eleonore, lui fit entrevoir combien les femmes, meme celles qui sont pliees au joug de l'usage et des prejuges, sont aisees a ramener lorsquelles ont affaire a des gens raisonnables. "Je ne doute pas, si j'avais aupres de moi Eleonore un seul mois dans la Lune, que je ne vainquisse sa frivolite, et que je n'en fisse la femme la plus estimable. Si les autres francaises lui ressemblent, j'en suis charme pour elles; elles pourront devenir meilleures lorsque les hommes le voudront; car je m'appercois que cela depend d'eux".... Marouban trouva cette reflexion profonde et juste; et lui dit que le caractere et la trempe morale d'Eleonore etait celle du general des femmes de ce pays. Il avoua que les hommes, n'envisageant pas que la nature les a crees pour etre leurs guides, la faiblesse des organes de la femme la privant de cette force de pensee et de jugement necessaire pour se diriger, et ne sachant point gouverner le coeur de celles-ci, etaient les moteurs de leurs ecarts. Alors Alphonaponor lui dit: "il me vient une idee qui peut etre utile aux habitans de cette planete; c'est d'emmener Eleonore dans la Lune; d'y retremper son ame dans le creuset de la vertu et de la raison, et de la renvoyer ensuite en ces lieux pour apprendre aux autres, par l'exemple, comment on peut devenir meilleures et fortunees."--"Cela peut effectivement etre utile, repondit Marouban; et je ne doute pas que si vous le proposez a Eleonore elle n'y consente. Elle est libre d'elle-meme et assez hardie quant aux voyages."--"Si elle y consent, je la conduis dans ma patrie avec toi: tu la rameneras ensuite sur la terre, mon cher Marouban, si elle veut retourner ici bas; et si tu te deplais sur notre globe; ce que je ne puis cependant me persuader, d'apres l'opinion que tu m'as donnee de toi.... Cette resolution prise, ils s'empresserent de se rendre chez Eleonore. ils arriverent chez la dame sous un deguisement; car Alphonaponor voulut se soustraire au concours qui l'avait entoure le jour precedent, ne ressemblant point a ces hommes qui aiment a se mettre en spectacle a chaque instant; qui passeraient volontiers leur vie dans la pompe