The Project Gutenberg EBook of L'assommoir, by Emile Zola Copyright laws are changing all over the world. Be sure to check the copyright laws for your country before downloading or redistributing this or any other Project Gutenberg eBook. This header should be the first thing seen when viewing this Project Gutenberg file. Please do not remove it. Do not change or edit the header without written permission. Please read the "legal small print," and other information about the eBook and Project Gutenberg at the bottom of this file. Included is important information about your specific rights and restrictions in how the file may be used. You can also find out about how to make a donation to Project Gutenberg, and how to get involved. **Welcome To The World of Free Plain Vanilla Electronic Texts** **eBooks Readable By Both Humans and By Computers, Since 1971** *****These eBooks Were Prepared By Thousands of Volunteers!***** Title: L'assommoir Author: Emile Zola Release Date: September, 2004 [EBook #6497] [Yes, we are more than one year ahead of schedule] [This file was first posted on December 22, 2002] Edition: 10 Language: French Character set encoding: ASCII *** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK, L'ASSOMMOIR *** Produced by Carlo Traverso, Juliet Sutherland, Charles Franks and the Online Distributed Proofreading Team. Images courtesy of http://gallica.bnf.fr LES ROUGON-MACQUART HISTOIRE NATURELLE ET SOCIALE D'UNE FAMILLE SOUS LE SECOND EMPIRE L'ASSOMMOIR PAR EMILE ZOLA PREFACE Les _Rougon-Macquart_ doivent se composer d'une vingtaine de romans. Depuis 1869, le plan general est arrete, et je le suis avec une rigueur extreme. L'_Assommoir_ est venu a son heure, je l'ai ecrit, comme j'ecrirai les autres, sans me deranger une seconde de ma ligne droite. C'est ce qui fait ma force. J'ai un but auquel je vais. Lorsque l'_Assommoir_ a paru dans un journal, il a ete attaque avec une brutalite sans exemple, denonce, charge de tous les crimes. Est-il bien necessaire d'expliquer ici, en quelques lignes, mes intentions d'ecrivain? J'ai voulu peindre la decheance fatale d'une famille ouvriere, dans le milieu empeste de nos faubourgs. Au bout de l'ivrognerie et de la faineantise, il y a le relachement des liens de la famille, les ordures de la promiscuite, l'oubli progressif des sentiments honnetes, puis comme denoument, la honte et la mort. C'est de la morale en action, simplement. L'_Assommoir_ est a coup sur le plus chaste de mes livres. Souvent j'ai du toucher a des plaies autrement epouvantables. La forme seule a effare. On s'est fache contre les mots. Mon crime est d'avoir eu la curiosite litteraire de ramasser et de couler dans un moule tres travaille la langue du peuple. Ah! la forme, la est le grand crime! Des dictionnaires de cette langue existent pourtant, des lettres l'etudient et jouissent de sa verdeur, de l'imprevu et de la force de ses images. Elle est un regal pour les grammairiens fureteurs. N'importe, personne n'a entrevu que ma volonte etait de faire un travail purement philologique, que je crois d'un vif interet historique et social. Je ne me defends pas, d'ailleurs. Mon oeuvre me defendra. C'est une oeuvre de verite, le premier roman sur le peuple, qui ne mente pas et qui ait l'odeur du peuple. Et il ne faut point conclure que le peuple tout entier est mauvais, car mes personnages ne sont pas mauvais, ils ne sont qu'ignorants et gates par le milieu de rude besogne et de misere ou ils vivent. Seulement, il faudrait lire mes romans, les comprendre, voir nettement leur ensemble, avant de porter les jugements tout faits, grotesques et odieux, qui circulent sur ma personne et sur mes oeuvres. Ah! si l'on savait combien mes amis s'egayent de la legende stupefiante dont on amuse la foule! Si l'on savait combien le buveur de sang, le romancier feroce, est un digne bourgeois, un homme d'etude et d'art, vivant sagement dans son coin, et dont l'unique ambition est de laisser une oeuvre aussi large et aussi vivante qu'il pourra! Je ne demens aucun conte, je travaille, je m'en remets au temps et a la bonne foi publique pour me decouvrir enfin sous l'amas des sottises entassees. EMILE ZOLA. Paris, 1er janvier 1877. L'ASSOMMOIR I Gervaise avait attendu Lantier jusqu'a deux heures du matin. Puis, toute frissonnante d'etre restee en camisole a l'air vif de la fenetre, elle s'etait assoupie, jetee en travers du lit, fievreuse, les joues trempees de larmes. Depuis huit jours, au sortir du _Veau a deux tetes_, ou ils mangeaient, il l'envoyait se coucher avec les enfants et ne reparaissait que tard dans la nuit, en racontant qu'il cherchait du travail. Ce soir-la, pendant qu'elle guettait son retour, elle croyait l'avoir vu entrer au bal du Grand-Balcon, dont les dix fenetres flambantes eclairaient d'une nappe d'incendie la coulee noire des boulevards exterieurs; et, derriere lui, elle avait apercu la petite Adele, une brunisseuse qui dinait a leur restaurant, marchant a cinq ou six pas, tes mains ballantes, comme si elle venait de lui quitter le bras pour ne pas passer ensemble sous la clarte crue des globes de la porte. Quand Gervaise s'eveilla, vers cinq heures, raidie, les reins brises, elle eclata en sanglots. Lantier n'etait pas rentre. Pour la premiere fois, il decouchait. Elle resta assise au bord du lit, sous le lambeau de perse deteinte qui tombait de la fleche attachee au plafond par une ficelle. Et, lentement, de ses yeux voiles de larmes, elle faisait le tour de la miserable chambre garnie, meublee d'une commode de noyer dont un tiroir manquait, de trois chaises de paille et d'une petite table graisseuse, sur laquelle trainait un pot a eau ebreche. On avait ajoute, pour les enfants, un lit de fer qui barrait la commode et emplissait les deux tiers de la piece. La malle de Gervaise et de Lantier, grande ouverte dans un coin, montrait ses flancs vides, un vieux chapeau d'homme tout au fond, enfoui sous des chemises et des chaussettes sales; tandis que, le long des murs, sur le dossier des meubles, pendaient un chale troue, un pantalon mange par la boue, les dernieres nippes dont les marchands d'habits ne voulaient pas. Au milieu de la cheminee, entre deux flambeaux de zinc depareilles, il y avait un paquet de reconnaissances du Mont-de-Piete, d'un rose tendre. C'etait la belle chambre de l'hotel, la chambre du premier, qui donnait sur le boulevard. Cependant, couches cote a cote sur le meme oreiller, les deux enfants dormaient. Claude, qui avait huit ans, ses petites mains rejetees hors de la couverture, respirait d'une haleine lente, tandis qu'Etienne, age de quatre ans seulement, souriait, un bras passe au cou de son frere. Lorsque le regard noye de leur mere s'arreta sur eux, elle eut une nouvelle crise de sanglots, elle tamponna un mouchoir sur sa bouche, pour etouffer les legers cris qui lui echappaient. Et, pieds nus, sans songer a remettre ses savates tombees, elle retourna s'accouder a la fenetre, elle reprit son attente de la nuit, interrogeant les trottoirs, au loin. L'hotel se trouvait sur le boulevard de la Chapelle, a gauche de la barriere Poissonniere. C'etait une masure de deux etages, peinte en rouge lie de vin jusqu'au second, avec des persiennes pourries par la pluie. Au-dessus d'une lanterne aux vitres etoilees, on parvenait a lire entre les deux fenetres: _Hotel Boncoeur, tenu par Marsoullier_, en grandes lettres jaunes, dont la moisissure du platre avait emporte des morceaux. Gervaise, que la lanterne genait, se haussait, son mouchoir sur les levres. Elle regardait a droite, du cote du boulevard de Rochechouart, ou des groupes de bouchers, devant les abattoirs, stationnaient en tabliers sanglants; et le vent frais apportait une puanteur par moments, une odeur fauve de betes massacrees. Elle regardait a gauche, enfilant un long ruban d'avenue, s'arretant, presque en face d'elle, a la masse blanche de l'hopital de Lariboisiere, alors en construction. Lentement, d'un bout a l'autre de l'horizon, elle suivait le mur de l'octroi, derriere lequel, la nuit, elle entendait parfois des cris d'assassines; et elle fouillait les angles ecartes, les coins sombres, noirs d'humidite et d'ordure, avec la peur d'y decouvrir le corps de Lantier, le ventre troue de coups de couteau. Quand elle levait les yeux, au dela de cette muraille grise et interminable qui entourait la ville d'une bande de desert, elle apercevait une grande lueur, une poussiere de soleil, pleine deja du grondement matinal de Paris. Mais c'etait toujours a la barriere Poissonniere qu'elle revenait, le cou tendu, s'etourdissant a voir couler, entre les deux pavillons trapus de l'octroi, le flot ininterrompu d'hommes, de betes, de charrettes, qui descendait des hauteurs de Montmartre et de la Chapelle. Il y avait la un pietinement de troupeau, une foule que de brusques arrets etalaient en mares sur la chaussee, un defile sans fin d'ouvriers allant au travail, leurs outils sur le dos, leur pain sous le bras; et la cohue s'engouffrait dans Paris ou elle se noyait, continuellement. Lorsque Gervaise, parmi tout ce monde, croyait reconnaitre Lantier, elle se penchait davantage, au risque de tomber; puis, elle appuyait plus fortement son mouchoir sur la bouche, comme pour renfoncer sa douleur. Une voix jeune et gaie lui fit quitter la fenetre. -- Le bourgeois n'est donc pas la, madame Lantier? -- Mais non, monsieur Coupeau, repondit-elle en tachant de sourire. C'etait un ouvrier zingueur qui occupait, tout en haut de l'hotel, un cabinet de dix francs. Il avait son sac passe a l'epaule. Ayant trouve la clef sur la porte, il etait entre, en ami. -- Vous savez, continua-t-il, maintenant, je travaille la, a l'hopital... Hein! quel joli mois de mai! Ca pique dur, ce matin. Et il regardait le visage de Gervaise, rougi par les larmes. Quand il vit que le lit n'etait pas defait, il hocha doucement la tete; puis, il vint jusqu'a la couchette des enfants qui dormaient toujours avec leurs mines roses de cherubins; et, baissant la voix: -- Allons! le bourgeois n'est pas sage, n'est-ce pas?... Ne vous desolez pas, madame Lantier. Il s'occupe beaucoup de politique; l'autre jour, quand on a vote pour Eugene Sue, un bon, parait-il, il etait comme un fou. Peut-etre bien qu'il a passe la nuit avec des amis a dire du mal de cette crapule de Bonaparte. -- Non, non, murmura-t-elle avec effort, ce n'est pas ce que vous croyez. Je sais ou est Lantier... Nous avons nos chagrins comme tout le monde, mon Dieu! Coupeau cligna les yeux, pour montrer qu'il n'etait pas dupe de ce mensonge. Et il partit, apres lui avoir offert d'aller chercher son lait, si elle ne voulait pas sortir: elle etait une belle et brave femme, elle pouvait compter sur lui, le jour ou elle serait dans la peine. Gervaise, des qu'il se fut eloigne, se remit a la fenetre. A la barriere, le pietinement de troupeau continuait, dans le froid du matin. On reconnaissait les serruriers a leurs bourgerons bleus, les macons a leurs cottes blanches, les peintres a leurs paletots, sous lesquels de longues blouses passaient. Cette foule, de loin, gardait un effacement platreux, un ton neutre, ou dominaient le bleu deteint et le gris sale. Par moments, un ouvrier s'arretait, rallumait sa pipe, tandis qu'autour de lui les autres marchaient toujours, sans un rire, sans une parole dite a un camarade, les joues terreuses, la face tendue vers Paris, qui, un a un, les devorait, par la rue beante du Faubourg-Poissonniere. Cependant, aux deux coins de la rue des Poissonniers, a la porte des deux marchands de vin qui enlevaient leurs volets, des hommes ralentissaient le pas; et, avant d'entrer, ils restaient au bord du trottoir, avec des regards obliques sur Paris, les bras mous, deja gagnes a une journee de flane. Devant les comptoirs, des groupes s'offraient des tournees, s'oubliaient la, debout, emplissant les salles, crachant, toussant, s'eclaircissant la gorge a coups de petits verres. Gervaise guettait, a gauche de la rue, la salle du pere Colombe, ou elle pensait avoir vu Lantier, lorsqu'une grosse femme, nu-tete, en tablier, l'interpella du milieu de la chaussee. -- Dites donc, madame Lantier, vous etes bien matinale! Gervaise se pencha. -- Tiens! c'est vous, madame Boche!.... Oh! j'ai un tas de besogne, aujourd'hui! -- Oui, n'est-ce pas? les choses ne se font pas toutes seules. Et une conversation s'engagea, de la fenetre au trottoir. Madame Boche etait concierge de la maison dont le restaurant du _Veau a deux tetes_ occupait le rez-de-chaussee. Plusieurs fois, Gervaise avait attendu Lantier dans sa loge, pour ne pas s'attabler seule avec tous les hommes qui mangeaient, a cote. La concierge raconta qu'elle allait a deux pas, rue de la Charbonniere, pour trouver au lit un employe, dont son mari ne pouvait tirer le raccommodage d'une redingote. Ensuite, elle parla d'un de ses locataires qui etait rentre avec une femme, la veille, et qui avait empeche le monde de dormir, jusqu'a trois heures du matin. Mais, tout en bavardant, elle devisageait la jeune femme, d'un air de curiosite aigue; et elle semblait n'etre venue la, se poser sous la fenetre, que pour savoir. -- Monsieur Lantier est donc encore couche? demanda-t-elle brusquement. -- Oui, il dort, repondit Gervaise, qui ne put s'empecher de rougir. Madame Boche vit les larmes lui remonter aux yeux; et, satisfaite sans doute, elle s'eloignait en traitant les hommes de sacres faineants, lorsqu'elle revint, pour crier: -- C'est ce matin que vous allez au lavoir, n'est-ce pas?... J'ai quelque chose a laver, je vous garderai une place a cote de moi. et nous causerons. Puis, comme prise d'une subite pitie: -- Ma pauvre petite, vous feriez bien mieux de ne pas rester la, vous prendrez du mal... Vous etes violette. Gervaise s'enteta encore a la fenetre pendant deux mortelles heures, jusqu'a huit heures. Les boutiques s'etaient ouvertes. Le flot de blouses descendant des hauteurs avait cesse; et seuls quelques retardataires franchissaient la barriere a grandes enjambees. Chez les marchands de vin, les memes hommes, debout, continuaient a boire, a tousser et a cracher. Aux ouvriers avaient succede les ouvrieres, les brunisseuses, les modistes, les fleuristes, se serrant dans leurs minces vetements, trottant le long des boulevards exterieurs; elles allaient par bandes de trois ou quatre, causaient vivement, avec de legers rires et des regards luisants jetes autour d'elles; de loin en loin, une, toute seule, maigre, l'air pale et serieux, suivait le mur de l'octroi, en evitant les coulees d'ordures. Puis, les employes etaient passes, soufflant dans leurs doigts, mangeant leur pain d'un sou en marchant; des jeunes gens efflanques, aux habits trop courts, aux yeux battus, tout brouilles de sommeil; de petits vieux qui roulaient sur leurs pieds, la face bleme, usee par les longues heures du bureau, regardant leur montre pour regler leur marche a quelques secondes pres. Et les boulevards avaient pris leur paix du matin; les rentiers du voisinage se promenaient au soleil; les meres, en cheveux, en jupes sales, bercaient dans leurs bras des enfants au maillot, qu'elles changeaient sur les bancs; toute une marmaille mal mouchee, debraillee, se bousculait, se trainait par terre, au milieu de piaulements, de rires et de pleurs. Alors, Gervaise se sentit etouffer, saisie d'un vertige d'angoisse, a bout d'espoir; il lui semblait que tout etait fini, que les temps etaient finis, que Lantier ne rentrerait plus jamais. Elle allait, les regards perdus, des vieux abattoirs noirs de leur massacre et de leur puanteur, a l'hopital neuf, blafard, montrant, par les trous encore beants de ses rangees de fenetres, des salles nues ou la mort devait faucher. En face d'elle, derriere le mur de l'octroi, le ciel eclatant, le lever de soleil qui grandissait au-dessus du reveil enorme de Paris, l'eblouissait. La jeune femme etait assise sur une chaise, les mains abandonnees, ne pleurant plus, lorsque Lantier entra tranquillement. -- C'est toi! c'est toi! cria-t-elle, en voulant se jeter a son cou. -- Oui, c'est moi, apres? repondit-il. Tu ne vas pas commencer tes betises, peut-etre! Il l'avait ecartee. Puis, d'un geste de mauvaise humeur, il lanca a la volee son chapeau de feutre noir sur la commode. C'etait un garcon de vingt-six ans, petit, tres-brun, d'une jolie figure, avec de minces moustaches, qu'il frisait toujours d'un mouvement machinal de la main. Il portait une cotte d'ouvrier, une vieille redingote tachee qu'il pincait a la taille, et avait, en parlant un accent provencal tres-prononce. Gervaise, retombee sur la chaise, se plaignait doucement, par courtes phrases. -- Je n'ai pas pu fermer l'oeil... Je croyais qu'on t'avait donne un mauvais coup... Ou es-tu alle? ou as-tu passe la nuit? Mon Dieu! ne recommence pas, je deviendrais folle... Dis, Auguste, ou es-tu alle? -- Ou j'avais affaire, parbleu! dit-il avec un haussement d'epaules. J'etais a huit heures a la Glaciere, chez cet ami qui doit monter une fabrique de chapeaux. Je me suis attarde. Alors, j'ai prefere coucher... Puis, tu sais, je n'aime pas qu'on me moucharde. Fiche-moi la paix! La jeune femme se remit a sangloter. Les eclats de voix, les mouvements brusques de Lantier, qui culbutait les chaises, venaient de reveiller les enfants. Ils se dresserent sur leur seant, demi-nus, debrouillant leurs cheveux de leurs petites mains; et, entendant pleurer leur mere, ils pousserent des cris terribles, pleurant eux aussi de leurs yeux a peine ouverts. -- Ah! voila la musique! s'ecria Lantier furieux. Je vous avertis, je reprends la porte, moi! Et je file pour tout de bon, cette fois... Vous ne voulez pas vous taire? Bonsoir! je retourne d'ou je viens. Il avait deja repris son chapeau sur la commode. Mais Gervaise se precipita, balbutiant: -- Non, non! Et elle etouffa les larmes des petits sous des caresses. Elle baisait leurs cheveux, elle les recouchait avec des paroles tendres. Les petits, calmes tout d'un coup, riant sur l'oreiller, s'amuserent a se pincer. Cependant, le pere, sans meme retirer ses bottes, s'etait jete sur le lit, l'air ereinte, la face marbree par une nuit blanche. Il ne s'endormit pas, il resta les yeux grands ouverts, a faire le tour de la chambre. -- C'est propre, ici! murmura-t-il. Puis, apres avoir regarde un instant Gervaise, il ajouta mechamment: -- Tu ne te debarbouilles donc plus? Gervaise n'avait que vingt-deux ans. Elle etait grande, un peu mince, avec des traits fins, deja tires par les rudesses de sa vie. Depeignee, en savates, grelottant sous sa camisole blanche ou les meubles avaient laisse de leur poussiere et de leur graisse, elle semblait vieillie de dix ans par les heures d'angoisse et de larmes qu'elle venait de passer. Le mot de Lantier la fit sortir de son attitude peureuse et resignee. -- Tu n'es pas juste, dit-elle en s'animant. Tu sais bien que je fais tout ce que je peux. Ce n'est pas ma faute, si nous sommes tombes ici... Je voudrais te voir, avec les deux enfants, dans une piece ou il n'y a pas meme un fourneau pour avoir de l'eau chaude... Il fallait, en arrivant a Paris, au lieu de manger ton argent, nous etablir tout de suite, comme tu l'avais promis. -- Dis donc! cria-t-il, tu as croque le magot avec moi; ca ne te va pas, aujourd'hui, de cracher sur les bons morceaux! Mais elle ne parut pas l'entendre, elle continua: -- Enfin, avec du courage, on pourra encore s'en tirer... J'ai vu, hier soir, madame Fauconnier, la blanchisseuse de la rue Neuve; elle me prendra lundi. Si tu te mets avec ton ami de la Glaciere, nous reviendrons sur l'eau avant six mois, le temps de nous nipper et de louer un trou quelque part, ou nous serons chez nous... Oh! il faudra travailler, travailler... Lantier se tourna vers la ruelle, d'un air d'ennui. Gervaise alors s'emporta. -- Oui, c'est ca, on sait que l'amour du travail ne t'etouffe guere. Tu creves d'ambition, tu voudrais etre habille comme un monsieur et promener des catins en jupes de soie. N'est-ce pas? tu ne me trouves plus assez bien, depuis que tu m'as fait mettre toutes mes robes au Mont-de-Piete... Tiens! Auguste, je ne voulais pas t'en parler, j'aurais attendu encore, mais je sais ou tu as passe la nuit; je t'ai vu entrer au Grand-Balcon avec cette trainee d'Adele. Ah! tu les choisis bien! Elle est propre, celle-la! elle a raison de prendre des airs de princesse... Elle a couche avec tout le restaurant. D'un saut, Lantier se jeta a bas du lit. Ses yeux etaient devenus d'un noir d'encre dans son visage bleme. Chez ce petit homme, la colere soufflait une tempete. -- Oui, oui, avec tout le restaurant! repeta la jeune femme. Madame Boche va leur donner conge, a elle et a sa grande bringue de soeur, parce qu'il y a toujours une queue d'hommes dans l'escalier. Lantier leva les deux poings; puis, resistant au besoin de la battre, il lui saisit les bras, la secoua violemment, l'envoya tomber sur le lit des enfants, qui se mirent de nouveau a crier. Et il se recoucha, en begayant, de l'air farouche d'un homme qui prend une resolution devant laquelle il hesitait encore: -- Tu ne sais pas ce que tu viens de faire, Gervaise... Tu as eu tort, tu verras. Pendant un instant, les enfants sangloterent. Leur mere, restee ployee au bord du lit, les tenait dans une meme etreinte; et elle repetait cette phrase, a vingt reprises, d'une voix monotone: -- Ah! si vous n'etiez pas la, mes pauvres petits!... Si vous n'etiez pas la!... Si vous n'etiez pas la!... Tranquillement allonge, les yeux leves au-dessus de lui, sur le lambeau de perse deteinte, Lantier n'ecoutait plus, s'enfoncait dans une idee fixe. Il resta ainsi pres d'une heure, sans ceder au sommeil, malgre la fatigue qui appesantissait ses paupieres. Quand il se retourna, s'appuyant sur le coude, la face dure et determinee, Gervaise achevait de ranger la chambre. Elle faisait le lit des enfants, qu'elle venait de lever et d'habiller. Il la regarda donner un coup de balai, essuyer les meubles; la piece restait noire, lamentable, avec son plafond fumeux, son papier decolle par l'humidite, ses trois chaises et sa commode eclopees, ou la crasse s'entetait et s'etalait sous le torchon. Puis, pendant qu'elle se lavait a grande eau, apres avoir rattache ses cheveux, devant le petit miroir rond, pendu a l'espagnolette, qui lui servait pour se raser, il parut examiner ses bras nus, son cou nu, tout le nu qu'elle montrait, comme si des comparaisons s'etablissaient dans son esprit. Et il eut une moue des levres. Gervaise boitait de la jambe droite; mais on ne s'en apercevait guere que les jours de fatigue, quand elle s'abandonnait, les hanches brisees. Ce matin-la, rompue par sa nuit, elle trainait sa jambe, elle s'appuyait aux murs. Le silence regnait, ils n'avaient plus echange une parole. Lui, semblait attendre. Elle, rongeant sa douleur, s'efforcant d'avoir un visage indifferent, se hatait. Comme elle faisait un paquet du linge sale jete dans un coin, derriere la malle, il ouvrit enfin les levres, il demanda: -- Qu'est-ce que tu fais?... Ou vas-tu? Elle ne repondit pas d'abord. Puis, lorsqu'il repeta sa question, furieusement, elle se decida. -- Tu le vois bien, peut-etre... Je vais laver tout ca... Les enfants ne peuvent pas vivre dans la crotte. Il lui laissa ramasser deux ou trois mouchoirs. Et, au bout d'un nouveau silence, il reprit: -- Est-ce que tu as de l'argent? Du coup, elle se releva, le regarda en face, sans lacher les chemises sales des petits qu'elle tenait a la main. -- De l'argent! ou veux-tu donc que je l'aie vole?... Tu sais bien que j'ai eu trois francs avant-hier sur ma jupe noire. Nous avons dejeune deux fois la-dessus, et l'on va vite, avec la charcuterie... Non, sans doute, je n'ai pas d'argent. J'ai quatre sous pour le lavoir... Je n'en gagne pas comme certaines femmes. Il ne s'arreta pas a cette allusion. Il etait descendu du lit, il passait en revue les quelques loques pendues autour de la chambre. Enfin il decrocha le pantalon et le chale, ouvrit la commode, ajouta au paquet une camisole et deux chemises de femme; puis, jetant le tout sur les bras de Gervaise: -- Tiens, porte ca au clou. -- Tu ne veux pas que je porte aussi les enfants? demanda-t-elle. Hein! si l'on pretait sur les enfants, ce serait un fameux debarras! Elle alla au Mont-de-Piete, pourtant. Quand elle revint, au bout d'une demi-heure, elle posa une piece de cent sous sur la cheminee, en joignant la reconnaissance aux autres, entre les deux flambeaux. -- Voila ce qu'ils m'ont donne, dit-elle. Je voulais six francs, mais il n'y a pas eu moyen. Oh! ils ne se ruineront pas... Et l'on trouve toujours un monde, la dedans! Lantier ne prit pas tout de suite la piece de cent sous. Il aurait voulu qu'elle fit de la monnaie, pour lui laisser quelque chose. Mais il se decida a la glisser dans la poche de son gilet, quand il vit, sur la commode, un reste de jambon dans un papier, avec un bout de pain. -- Je ne suis point allee chez la laitiere, parce que nous lui devons huit jours, expliqua Gervaise. Mais je reviendrai de bonne heure, tu descendras chercher du pain et des cotelettes panees, pendant que je ne serai pas la, et nous dejeunerons... Monte aussi un litre de vin. Il ne dit pas non. La paix semblait se faire. La jeune femme achevait de mettre en paquet le linge sale. Mais quand elle voulut prendre les chemises et les chaussettes de Lantier au fond de la malle, il lui cria de laisser ca. -- Laisse mon linge, entends-tu! Je ne veux pas! -- Qu'est-ce que tu ne veux pas? demanda-t-elle en se redressant. Tu ne comptes pas, sans doute, remettre ces pourritures? Il faut bien les laver. Et elle l'examinait, inquiete, retrouvant sur son visage de joli garcon la meme durete, comme si rien, desormais, ne devait le flechir. Il se facha, lui arracha des mains le linge qu'il rejeta dans la malle. -- Tonnerre de Dieu! obeis-moi donc une fois! Quand je te dis que je ne veux pas! -- Mais pourquoi? reprit-elle, palissante, effleuree d'un soupcon terrible. Tu n'as pas besoin de tes chemises maintenant, tu ne vas pas partir... Qu'est-ce que ca peut te faire que je les emporte? Il hesita un instant, gene par les yeux ardents qu'elle fixait sur lui. -- Pourquoi? pourquoi? begayait-il... Parbleu! tu vas dire partout que tu m'entretiens, que tu laves, que tu raccommodes. Eh bien! ca m'embete, la! Fais tes affaires, je ferai les miennes... Les blanchisseuses ne travaillent pas pour les chiens. Elle le supplia, se defendit de s'etre jamais plainte; mais il ferma la malle brutalement, s'assit dessus, lui cria: Non! dans la figure. Il etait bien le maitre de ce qui lui appartenait! Puis, pour echapper aux regards dont elle le poursuivait, il retourna s'etendre sur le lit, en disant qu'il avait sommeil, et qu'elle ne lui cassat pas la tete davantage. Cette fois, en effet, il parut s'endormir. Gervaise resta un moment indecise. Elle etait tentee de repousser du pied le paquet de linge, de s'asseoir la, a coudre. La respiration reguliere de Lantier finit par la rassurer. Elle prit la boule de bleu et le morceau de savon qui lui restaient de son dernier savonnage; et, s'approchant des petits qui jouaient tranquillement avec de vieux bouchons, devant la fenetre, elle les baisa, en leur disant a voix basse: -- Soyez bien sages, ne faites pas de bruit. Papa dort. Quand elle quitta la chambre, les rires adoucis de Claude et d'Etienne sonnaient seuls dans le grand silence, sous le plafond noir. Il etait dix heures. Une raie de soleil entrait par la fenetre entr'ouverte. Sur le boulevard, Gervaise tourna a gauche et suivit la rue Neuve de la Goutte-d'Or. En passant devant la boutique de madame Fauconnier, elle salua d'un petit signe de tete. Le lavoir etait situe vers le milieu de la rue, a l'endroit ou le pave commencait a monter. Au-dessus d'un batiment plat, trois enormes reservoirs d'eau, des cylindres de zinc fortement boulonnes, montraient leurs rondeurs grises; tandis que, derriere, s'elevait le sechoir, un deuxieme etage tres-haut, clos de tous les cotes par des persiennes a lames minces, au travers desquelles passait le grand air, et qui laissaient voir des pieces de linge sechant sur des fils de laiton. A droite des reservoirs, le tuyau etroit de la machine a vapeur soufflait, d'une haleine rude et reguliere, des jets de fumee blanche. Gervaise, sans retrousser ses jupes, en femme habituee aux flaques, s'engagea sous la porte encombree de jarres d'eau de javelle. Elle connaissait deja la maitresse du lavoir, une petite femme delicate, aux yeux malades, assise dans un cabinet vitre, avec des registres devant elle, des pains de savon sur des etageres, des boules de bleu dans des bocaux, des livres de carbonate de soude en paquets. Et, en passant, elle lui reclama son battoir et sa brosse, qu'elle lui avait donnes a garder, lors de son dernier savonnage. Puis, apres avoir pris son numero, elle entra. C'etait un immense hangar, a plafond plat, a poutres apparentes, monte sur des piliers de fonte, ferme par de larges fenetres claires. Un plein jour blafard passait librement dans la buee chaude suspendue comme un brouillard laiteux. Des fumees montaient de certains coins, s'etalant, noyant les fonds d'un voile bleuatre. Il pleuvait une humidite lourde, chargee d'une odeur savonneuse; et, par moments, des souffles plus forts d'eau de javelle dominaient. Le long des batteries, aux deux cotes de l'allee centrale, il y avait des files de femmes, les bras nus jusqu'aux epaules, le cou nu, les jupes raccourcies montrant des bas de couleur et de gros souliers laces. Elles tapaient furieusement, riaient, se renversaient pour crier un mot dans le vacarme, se penchaient au fond de leurs baquets, ordurieres, brutales, degingandees, trempees comme par une averse, les chairs rougies et fumantes. Autour d'elles, sous elles, coulait un grand ruissellement, les seaux d'eau chaude promenes et vides d'un trait, les robinets d'eau froide ouverts, pissant de haut, les eclaboussements des battoirs, les egouttures des linges rinces, les mares ou elles pataugeaient s'en allant par petits ruisseaux sur les dalles en pente. Et, au milieu des cris, des coups cadences, du bruit murmurant de pluie, de cette clameur d'orage s'etouffant sous le plafond mouille, la machine a vapeur, a droite, toute blanche d'une rosee fine, haletait et ronflait sans relache, avec la trepidation dansante de son volant qui semblait regler l'enormite du tapage. Cependant, Gervaise, a petits pas, suivait l'allee, en jetant des regards a droite et a gauche. Elle portait son paquet de linge passe au bras, la hanche haute, boitant plus fort, dans le va-et-vient des laveuses qui la bousculaient. -- Eh! par ici, ma petite! cria la grosse voix de madame Boche. Puis; quand la jeune femme l'eut rejointe, a gauche, tout au bout, la concierge, qui frottait furieusement une chaussette, se mit a parler par courtes phrases, sans lacher sa besogne. -- Mettez-vous la, je vous ai garde votre place..... Oh! je n'en ai pas pour longtemps. Boche ne salit presque pas son linge... Et vous? ca ne va pas trainer non plus, hein? Il est tout petit, votre paquet. Avant midi, nous aurons expedie ca, et nous pourrons aller dejeuner... Moi, je donnais mon linge a une blanchisseuse de la rue Poulet; mais elle m'emportait tout, avec son chlore et ses brosses. Alors, je lave moi-meme. C'est tout gagne. Ca ne coute que le savon... Dites donc, voila des chemises que vous auriez du mettre a couler. Ces gueux d'enfants, ma parole! ca a de la suie au derriere. Gervaise defaisait son paquet, etalait les chemises des petits; et comme madame Boche lui conseillait de prendre un seau d'eau de lessive, elle repondit: -- Oh! non, l'eau chaude suffira... Ca me connait. Elle avait trie le linge, mis a part les quelques pieces de couleur. Puis, apres avoir empli son baquet de quatre seaux d'eau froide, pris au robinet, derriere elle, elle plongea le tas du linge blanc; et, relevant sa jupe, la tirant entre ses cuisses, elle entra dans une boite, posee debout, qui lui arrivait au ventre. -- Ca vous connait, hein? repetait madame Boche. Vous etiez blanchisseuse dans votre pays, n'est-ce pas, ma petite? Gervaise, les manches retroussees, montrant ses beaux bras de blonde, jeunes encore, a peine roses aux coudes, commencait a decrasser son linge. Elle venait d'etaler une chemise sur la planche etroite de la batterie, mangee et blanchie par l'usure de l'eau; elle la frottait de savon, la retournait, la frottait de l'autre cote. Avant de repondre, elle empoigna son battoir, se mit a taper, criant ses phrases, les ponctuant a coups rudes et cadences. -- Oui, oui, blanchisseuse... A dix ans... Il y a douze ans de ca... Nous allions a la riviere... Ca sentait meilleur qu'ici... Il fallait voir, il y avait un coin sous les arbres... avec de l'eau claire qui courait... Vous savez, a Plassans... Vous ne connaissez pas Plassans?... pres de Marseille? -- C'est du chien, ca! s'ecria madame Boche, emerveillee de la rudesse des coups de battoir. Quelle matine! elle vous aplatirait du fer, avec ses petits bras de demoiselle! La conversation continua, tres haut. La concierge, parfois, etait obligee de se pencher, n'entendant pas. Tout le linge blanc fut battu, et ferme! Gervaise le replongea dans le baquet, le reprit piece par piece pour le frotter de savon une seconde fois et le brosser. D'une main, elle fixait la piece sur la batterie; de l'autre main, qui tenait la courte brosse de chiendent, elle tirait du linge une mousse salie, qui, par longues bavures, tombait. Alors, dans le petit bruit de la brosse, elles se rapprocherent, elles causerent d'une facon plus intime. -- Non, nous ne sommes pas maries, reprit Gervaise. Moi, je ne m'en cache pas. Lantier n'est pas si gentil pour qu'on souhaite d'etre sa femme. S'il n'y avait pas les enfants, allez!... J'avais quatorze ans et lui dix-huit, quand nous avons eu notre premier. L'autre est venu quatre ans plus tard... C'est arrive comme ca arrive toujours, vous savez. Je n'etais pas heureuse chez nous; le pere Macquart, pour un oui, pour un non, m'allongeait des coups de pied dans les reins. Alors, ma foi, on songe a s'amuser dehors... On nous aurait maries, mais je ne sais plus, nos parents n'ont pas voulu. Elle secoua ses mains, qui rougissaient sous la mousse blanche. -- L'eau est joliment, dure a Paris, dit-elle. Madame Boche ne lavait plus que mollement. Elle s'arretait, faisant durer son savonnage, pour rester la, a connaitre cette histoire, qui torturait sa curiosite depuis quinze jours. Sa bouche etait a demi ouverte dans sa grosse face; ses yeux, a fleur de tete, luisaient. Elle pensait, avec la satisfaction d'avoir devine: -- C'est ca, la petite cause trop. Il y a eu du grabuge. Puis, tout haut: -- Il n'est pas gentil, alors? -- Ne m'en parlez pas! repondit Gervaise, il etait tres bien pour moi, la-bas; mais, depuis que nous sommes a Paris, je ne peux plus en venir a bout... Il faut vous dire que sa mere est morte l'annee derniere, en lui laissant quelque chose, dix-sept cents francs a peu pres. Il voulait partir pour Paris. Alors, comme le pere Macquart m'envoyait toujours des gifles sans crier gare, j'ai consenti a m'en aller avec lui; nous avons fait le voyage avec les deux enfants. Il devait m'etablir blanchisseuse et travailler de son etat de chapelier. Nous aurions ete tres-heureux... Mais, voyez-vous, Lantier est un ambitieux, un depensier, un homme qui ne songe qu'a son amusement. Il ne vaut pas grand'chose, enfin... Nous sommes donc descendus a l'hotel Montmartre, rue Montmartre. Et c'a ete des diners, des voitures, le theatre, une montre pour lui, une robe de soie pour moi; car il n'a pas mauvais coeur, quand il a de l'argent. Vous comprenez, tout le tremblement, si bien qu'au bout de deux mois nous etions nettoyes. C'est a ce moment-la que nous sommes venus habiter l'hotel Boncoeur et que la sacree vie a commence... Elle s'interrompit, serree tout d'un coup a la gorge, rentrant ses larmes. Elle avait fini de brosser son linge. -- Il faut que j'aille chercher mon eau chaude, murmura-t-elle. Mais madame Boche, tres contrariee de cet arret dans les confidences, appela le garcon du lavoir qui passait. -- Mon petit Charles, vous serez bien gentil, allez donc chercher un seau d'eau chaude a madame, qui est pressee. Le garcon prit le seau et le rapporta plein. Gervaise paya; c'etait un sou le seau. Elle versa l'eau chaude dans le baquet, et savonna le linge une derniere fois, avec les mains, se ployant au-dessus de la batterie, au milieu d'une vapeur qui accrochait des filets de fumee grise dans ses cheveux blonds. -- Tenez, mettez donc des cristaux, j'en ai la, dit obligeamment la concierge. Et elle vida dans le baquet de Gervaise le fond d'un sac de carbonate de soude, qu'elle avait apporte. Elle lui offrit aussi de l'eau de javelle; mais la jeune femme refusa; c'etait bon pour les taches de graisse et les taches de vin. -- Je le crois un peu coureur, reprit madame Boche, en revenant a Lantier, sans le nommer. Gervaise, les reins en deux, les mains enfoncees et crispees dans le linge, se contenta de hocher la tete. -- Oui, oui, continua l'autre, je me suis apercue de plusieurs petites choses... Mais elle se recria, devant le brusque mouvement de Gervaise qui s'etait relevee, toute pale, en la devisageant. -- Oh! non, je ne sais rien!.. Il aime a rire, je crois, voila tout... Ainsi, les deux filles qui logent chez nous, Adele et Virginie, vous les connaissez, eh bien! il plaisante avec elles, et ca ne va pas plus loin, j'en suis sure. La jeune femme, droite devant elle, la face en sueur, les bras ruisselants, la regardait toujours, d'un regard fixe et profond. Alors, la concierge se facha, s'appliqua un coup de poing sur la poitrine, en donnant sa parole d'honneur. Elle criait: -- Je ne sais rien, la, quand je vous le dis! Puis, se calmant, elle ajouta d'une voix doucereuse, comme on parle a une personne a qui la verite ne vaudrait rien: -- Moi, je trouve qu'il a les yeux francs... Il vous epousera, ma petite, je vous le promets! Gervaise s'essuya le front de sa main mouillee. Puis, elle tira de l'eau une autre piece de linge, en hochant de nouveau la tete. Un instant, toutes deux garderent le silence. Autour d'elles, le lavoir s'etait apaise. Onze heures sonnaient. La moitie des laveuses, assises d'une jambe au bord de leurs baquets, avec un litre de vin debouche a leurs pieds, mangeaient des saucisses dans des morceaux de pain fendus. Seules, les menageres venues la pour laver leurs petits paquets de linge, se hataient, en regardant l'oeil-de-boeuf accroche au-dessus du bureau. Quelques coups de battoir partaient encore, espaces, au milieu des rires adoucis, des conversations qui s'empataient dans un bruit glouton de machoires; tandis que la machine a vapeur, allant son train, sans repos ni treve, semblait hausser la voix, vibrante, ronflante, emplissant l'immense salle. Mais pas une des femmes ne l'entendait; c'etait comme la respiration meme du lavoir, une baleine ardente amassant sous les poutres du plafond l'eternelle buee qui flottait. La chaleur devenait intolerable; des raies de soleil entraient a gauche, par les hautes fenetres, allumant les vapeurs fumantes de nappes opalisees, d'un gris-rose et d'un gris-bleu tres-tendres. Et, comme des plaintes s'elevaient, le garcon Charles allait d'une fenetre a l'autre, tirait des stores de grosse toile; ensuite, il passa de l'autre cote, du cote de l'ombre, et ouvrit des vasistas. On l'acclamait, on battait des mains; une gaiete formidable roulait. Bientot, les derniers battoirs eux-memes se turent. Les laveuses, la bouche pleine, ne faisaient plus que des gestes avec les couteaux ouverts qu'elles tenaient au poing. Le silence devenait tel, qu'on entendait regulierement, tout au bout, le grincement de la pelle du chauffeur, prenant du charbon de terre et le jetant dans le fourneau de la machine. Cependant, Gervaise lavait son linge de couleur dans l'eau chaude, grasse de savon, qu'elle avait conservee. Quand elle eut fini, elle approcha un treteau, jeta en travers toutes les pieces, qui faisaient par terre des mares bleuatres. Et elle commenca a rincer. Derriere elle, le robinet d'eau froide coulait au-dessus d'un vaste baquet, fixe au sol, et que traversaient deux barres de bois, pour soutenir le linge. Au-dessus, en l'air, deux autres barres passaient, ou le linge achevait de s'egoutter. -- Voila qui va etre fini, ce n'est pas malheureux, dit madame Boche. Je reste pour vous aider a tordre tout ca. -- Oh! ce n'est pas la peine, je vous remercie bien, repondit la jeune femme, qui petrissait de ses poings et barbottait les pieces de couleur dans l'eau claire. Si j'avais des draps, je ne dis pas. Mais il lui fallut pourtant accepter l'aide de la concierge. Elles tordaient toutes deux, chacune a un bout, une jupe, un petit lainage marron mauvais teint, d'ou sortait une eau jaunatre, lorsque madame Boche s'ecria: -- Tiens! la grande Virginie!... Qu'est-ce qu'elle vient laver ici, celle-la, avec ses quatre guenilles dans un mouchoir? Gervaise avait vivement leve la tete. Virginie etait une fille de son age, plus grande qu'elle, brune, jolie, malgre sa figure un peu longue. Elle avait une vieille robe noire a volants, un ruban rouge au cou; et elle etait coiffee avec soin, le chignon pris dans un filet en chenille bleue. Un instant, au milieu de l'allee centrale, elle pinca les paupieres, ayant l'air de chercher; puis, quand elle eut apercu Gervaise, elle vint passer pres d'elle, raide, insolente, balancant ses hanches, et s'installa sur la meme rangee, a cinq baquets de distance. -- En voila un caprice! continuait madame Boche, a voix plus basse. Jamais elle ne savonne une paire de manches... Ah! une fameuse faineante, je vous en reponds! Une couturiere qui ne recoud pas seulement ses bottines! C'est comme sa soeur, la brunisseuse, cette gredine d'Adele, qui manque l'atelier deux jours sur trois! Ca n'a ni pere ni mere connus, ca vit d'on ne sait quoi, et si l'on voulait, parler... Qu'est-ce qu'elle frotte donc la? Hein! c'est un jupon? Il est joliment degoutant, il a du en voir de propres, ce jupon! Madame Boche, evidemment, voulait faire plaisir a Gervaise. La verite etait qu'elle prenait souvent le cafe avec Adele et Virginie, quand les petites avaient de l'argent. Gervaise ne repondait pas, se depechait, les mains fievreuses. Elle venait de faire son bleu, dans un petit baquet monte sur trois pieds. Elle trempait ses pieces de blanc, les agitait un instant au fond de l'eau teintee, dont le reflet prenait une pointe de laque; et, apres les avoir tordues legerement, elle les alignait sur les barres de bois, en haut. Pendant toute cette besogne, elle affectait de tourner le dos a Virginie. Mais elle entendait ses ricanements, elle sentait sur elle ses regards obliques. Virginie semblait n'etre venue que pour la provoquer. Un instant, Gervaise s'etant retournee, elles se regarderent toutes deux, fixement. -- Laissez-la donc, murmura madame Boche. Vous n'allez peut-etre pas vous prendre aux cheveux... Quand je vous dis qu'il n'y a rien! Ce n'est pas elle, la! A ce moment, comme la jeune femme pendait sa derniere piece de linge, il y eut des rires a la porte du lavoir. -- C'est deux gosses qui demandent maman! cria Charles. Toutes les femmes se pencherent. Gervaise reconnut Claude et Etienne. Des qu'ils l'apercurent, ils coururent a elle, au milieu des flaques, tapant sur les dalles les talons de leurs souliers denoues. Claude, l'aine, donnait la main a son petit frere. Les laveuses, sur leur passage, avaient de legers cris de tendresse, a les voir un peu effrayes, souriant pourtant. Et ils resterent la, devant leur mere, sans se lacher, levant leurs tetes blondes. -- C'est papa qui vous envoie? demanda Gervaise. Mais comme elle se baissait pour rattacher les cordons des souliers d'Etienne, elle vit, a un doigt de Claude, la clef de la chambre avec son numero de cuivre, qu'il balancait. -- Tiens! tu m'apportes la clef! dit-elle, tres-surprise. Pourquoi donc? L'enfant, en apercevant la clef qu'il avait oubliee a son doigt, parut se souvenir et cria de sa voix claire: -- Papa est parti. -- Il est alle acheter le dejeuner, il vous a dit de venir me chercher ici? Claude regarda son frere, hesita, ne sachant plus. Puis, il reprit d'un trait: -- Papa est parti... Il a saute du lit, il a mis toutes les affaires dans la malle, il a descendu la malle sur une voiture... Il est parti. Gervaise, accroupie, se releva lentement, la figure blanche, portant les mains a ses joues et a ses tempes, comme si elle entendait sa tete craquer. Et elle ne put trouver qu'un mot, elle le repeta vingt fois sur le meme ton: -- Ah! mon Dieu!...ah! mon Dieu!... ah! mon Dieu!... Madame Boche, cependant, interrogeait l'enfant a son tour, tout allumee de se trouver dans cette histoire. -- Voyons, mon petit, il faut dire les choses.... C'est lui qui a ferme la porte et qui vous a dit d'apporter la clef, n'est-ce pas? Et, baissant la voix, a l'oreille de Claude: -- Est-ce qu'il y avait une dame dans la voiture? L'enfant se troubla de nouveau. Il recommenca son histoire, d'un air triomphant: -- Il a saute du lit, il a mis toutes les affaires dans la malle, il est parti... Alors, comme madame Boche le laissait aller, il tira son frere devant le robinet. Ils s'amuserent tous les deux a faire couler l'eau. Gervaise ne pouvait pleurer. Elle etouffait, les reins appuyes contre son baquet, le visage toujours entre les mains. De courts frissons la secouaient. Par moments, un long soupir passait, tandis qu'elle s'enfoncait davantage les poings sur les yeux, comme pour s'aneantir dans le noir de son abandon. C'etait un trou de tenebres au fond duquel il lui semblait tomber. -- Allons, ma petite, que diable! murmurait madame Boche. -- Si vous saviez! si vous saviez! dit-elle enfin tout bas. Il m'a envoyee ce matin porter mon chale et mes chemises au Mont-de-Piete pour payer cette voiture... Et elle pleura. Le souvenir de sa course au Mont-de-Piete, en precisant un fait de la matinee, lui avait arrache les sanglots qui s'etranglaient dans sa gorge. Cette course-la, c'etait une abomination, la grosse douleur dans son desespoir. Les larmes coulaient sur son menton que ses mains avaient deja mouille, sans qu'elle songeat seulement a prendre son mouchoir. -- Soyez raisonnable, taisez-vous, on vous regarde, repetait madame Boche qui s'empressait autour d'elle. Est-il possible de se faire tant de mal pour un homme!... Vous l'aimiez donc toujours, hein? ma pauvre cherie. Tout a l'heure, vous etiez joliment montee contre lui. Et vous voila, maintenant, a le pleurer, a vous crever le coeur... Mon Dieu, que nous sommes betes! Puis, elle se montra maternelle. -- Une jolie petite femme comme vous! s'il est permis!... On peut tout vous raconter a present, n'est-ce pas? Eh bien! vous vous souvenez, quand je suis passee sous votre fenetre, je me doutais... Imaginez-vous que, cette nuit, lorsque Adele est rentree, j'ai entendu un pas d'homme avec le sien. Alors, j'ai voulu savoir, j'ai regarde dans l'escalier. Le particulier etait deja au deuxieme etage, mais j'ai bien reconnu la redingote de monsieur Lantier. Boche, qui faisait le guet, ce matin, l'a vu redescendre tranquillement... C'etait avec Adele, vous entendez. Virginie a maintenant un monsieur chez lequel elle va deux fois par semaine. Seulement, ce n'est guere propre tout de meme, car elles n'ont qu'une chambre et une alcove, et je ne sais trop ou Virginie a pu coucher. Elle s'interrompit un instant, se tournant, reprenant de sa grosse voix etouffee: -- Elle rit de vous voir pleurer, cette sans-coeur, la-bas. Je mettrais ma main au feu que son savonnage est une frime... Elle a emballe les deux autres et elle est venue ici pour leur raconter la tete que vous feriez. Gervaise ota ses mains, regarda. Quand elle apercut devant elle Virginie, au milieu de trois ou quatre femmes, parlant bas, la devisageant, elle fut prise d'une colere folle. Les bras en avant, cherchant a terre, tournant sur elle-meme, dans un tremblement de tous ses membres, elle marcha quelques pas, rencontra un seau plein, le saisit a deux mains, le vida a toute volee. -- Chameau, va! cria la grande Virginie. Elle avait fait un saut en arriere, ses bottines seules etaient mouillees. Cependant, le lavoir, que les larmes de la jeune femme revolutionnaient depuis un instant, se bousculait pour voir la bataille. Des laveuses, qui achevaient leur pain, monterent sur des baquets. D'autres accoururent, les mains pleines de savon. Un cercle se forma. -- Ah! le chameau! repetait la grande Virginie. Qu'est-ce qui lui prend, a cette enragee-la! Gervaise en arret, le menton tendu, la face convulsee, ne repondait pas, n'ayant point encore le coup de gosier de Paris. L'autre continua: -- Va donc! C'est las de rouler la province, ca n'avait pas douze ans que ca servait de paillasse a soldats, ca a laisse une jambe dans son pays... Elle est tombee de pourriture, sa jambe... Un rire courut. Virginie, voyant son succes, s'approcha de deux pas, redressant sa haute taille, criant plus fort: -- Hein! avance un peu, pour voir, que je te fasse ton affaire! Tu sais, il ne faut pas venir nous embeter, ici... Est-ce que je la connais, moi, cette peau! Si elle m'avait attrapee, je lui aurais joliment retrousse ses jupons; vous auriez vu ca. Qu'elle dise seulement ce que je lui ai fait... Dis, rouchie, qu'est-ce qu'on t'a fait? -- Ne causez pas tant, begaya Gervaise. Vous savez bien... On a vu mon mari, hier soir... Et taisez-vous, parce que je vous etranglerais, bien sur. -- Son mari! Ah! elle est bonne, celle-la!... Le mari a madame! comme si on avait des maris avec cette degaine!... Ce n'est pas ma faute s'il t'a lachee. Je ne te l'ai pas vole, peut-etre. On peut me fouiller... Veux-tu que je te dise, tu l'empoisonnais, cet homme! Il etait trop gentil pour toi... Avait-il son collier, au moins? Qui est-ce qui a trouve le mari a madame?... Il y aura recompense... Les rires recommencerent. Gervaise, a voix presque basse, se contentait toujours de murmurer: -- Vous savez bien, vous savez bien... C'est votre soeur, je l'etranglerai, votre soeur... -- Oui, va te frotter a ma soeur, reprit Virginie en ricanant. Ah! c'est ma soeur! C'est bien possible, ma soeur a un autre chic que toi... Mais est-ce que ca me regarde! est-ce qu'on ne peut plus laver son linge tranquillement! Flanque-moi la paix, entends-tu, parce qu'en voila assez! Et ce fut elle qui revint, apres avoir donne cinq ou six coups de battoir, grisee par les injures, emportee. Elle se tut et recommenca ainsi trois fois: -- Eh bien! oui, c'est ma soeur. La, es-tu contente?... Ils s'adorent tous les deux. Il faut les voir se becoter!... Et il t'a lachee avec tes batards! De jolis momes qui ont des croutes plein la figure! Il y en a un d'un gendarme, n'est-ce pas? et tu en as fait crever trois autres, parce que tu ne voulais pas de surcroit de bagage pour venir... C'est ton Lantier qui nous a raconte ca. Ah! il en dit de belles, il en avait assez de ta carcasse! -- Salope! salope! salope! hurla Gervaise, hors d'elle, reprise par un tremblement furieux. Elle tourna, chercha une fois encore par terre; et, ne trouvant que le petit baquet, elle le prit par les pieds, lanca l'eau du bleu a la figure de Virginie. -- Rosse! elle m'a perdu ma robe! cria celle-ci, qui avait toute une epaule mouillee et sa main gauche teinte en bleu. Attends, gadoue! A son tour, elle saisit un seau, le vida sur la jeune femme. Alors, une bataille formidable s'engagea. Elles couraient toutes deux le long des baquets, s'emparant des seaux pleins, revenant se les jeter a la tete. Et chaque deluge etait accompagne d'un eclat de voix. Gervaise elle-meme repondait, a present. -- Tiens! salete!... Tu l'as recu celui-la. Ca te calmera le derriere. -- Ah! la carne! Voila pour ta crasse. Debarbouille-toi une fois dans ta vie. -- Oui, oui, je vas te dessaler, grande morue! -- Encore un!... Rince-toi les dents, fais ta toilette pour ton quart de ce soir, au coin de la rue Belhomme. Elles finirent par emplir les seaux aux robinets. Et, en attendant qu'ils fussent pleins, elles continuaient leurs ordures. Les premiers seaux, mal lances, les touchaient a peine. Mais elles se faisaient la main. Ce fut Virginie qui, la premiere, en recut un en pleine figure; l'eau, entrant par son cou, coula dans son dos et dans sa gorge, pissa par-dessous sa robe. Elle etait encore tout etourdie, quand un second la prit de biais, lui donna une forte claque contre l'oreille gauche, en trempant son chignon, qui se deroula comme une ficelle. Gervaise fut d'abord atteinte aux jambes; un seau lui emplit ses souliers, rejaillit jusqu'a ses cuisses; deux autres l'inonderent aux hanches. Bientot, d'ailleurs, il ne fut plus possible de juger les coups. Elles etaient l'une et l'autre ruisselantes de la tete aux pieds, les corsages plaques aux epaules, les jupes collant sur les reins, maigries, raidies, grelottantes, s'egouttant de tous les cotes, ainsi que des parapluies pendant une averse. -- Elles sont rien droles! dit la voix enrouee d'une laveuse. Le lavoir s'amusait enormement. On s'etait recule, pour ne pas recevoir les eclaboussures. Des applaudissements, des plaisanteries montaient, au milieu du bruit d'ecluse des seaux vides a toute volee. Par terre, des mares coulaient, les deux femmes pataugeaient jusqu'aux chevilles. Cependant, Virginie, menageant une traitrise, s'emparant brusquement d'un seau d'eau de lessive bouillante, qu'une de ses voisines avait demande, le jeta. Il y eut un cri. On crut Gervaise ebouillantee. Mais elle n'avait que le pied gauche brule legerement. Et, de toutes ses forces, exasperee par la douleur, sans le remplir cette fois, elle envoya un seau dans les jambes de Virginie, qui tomba. Toutes les laveuses parlaient ensemble. -- Elle lui a casse une patte! -- Dame! l'autre a bien voulu la faire cuire! -- Elle a raison, apres tout, la blonde, si on lui a pris son homme! Madame Boche levait les bras au ciel, en s'exclamant. Elle s'etait prudemment garee entre deux baquets; et les enfants, Claude et Etienne, pleurant, suffoquant, epouvantes, se pendaient a sa robe, avec ce cri continu: Maman! maman! qui se brisait dans leurs sanglots. Quand elle vit Virginie par terre, elle accourut, tirant Gervaise par ses jupes, repetant: -- Voyons, allez-vous-en! Soyez raisonnable... J'ai les sangs tournes, ma parole! On n'a jamais vu une tuerie pareille. Mais elle recula, elle retourna se refugier entre les deux baquets, avec les enfants. Virginie venait de sauter a la gorge de Gervaise. Elle la serrait au cou, tachait de l'etrangler. Alors, celle-ci, d'une violente secousse, se degagea, se pendit a la queue de son chignon, comme si elle avait voulu lui arracher la tete. La bataille recommenca, muette, sans un cri, sans une injure. Elles ne se prenaient pas corps a corps, s'attaquaient a la figure, les mains ouvertes et crochues, pincant, griffant ce qu'elles empoignaient. Le ruban rouge et le filet en chenille bleue de la grande brune furent arraches; son corsage, craque au cou, montra sa peau, tout un bout d'epaule; tandis que la blonde, deshabillee, une manche de sa camisole blanche otee sans qu'elle sut comment, avait un accroc a sa chemise qui decouvrait le pli nu de sa taille. Des lambeaux d'etoffe volaient. D'abord, ce fut sur Gervaise que le sang parut, trois longues egratignures descendant de la bouche sous le menton; et elle garantissait ses yeux, les fermait a chaque claque, de peur d'etre eborgnee. Virginie ne saignait pas encore. Gervaise visait ses oreilles, s'enrageait de ne pouvoir les prendre, quand elle saisit enfin l'une des boucles, une poire de verre jaune; elle tira, fendit l'oreille; le sang coula. -- Elles se tuent! separez-les, ces guenons! dirent plusieurs voix. Les laveuses s'etaient rapprochees. Il se formait deux camps: les unes excitaient les deux femmes comme des chiennes qui se battent; les autres, plus nerveuses, toutes tremblantes, tournaient la tete, en avaient assez, repetaient qu'elles en seraient malades, bien sur. Et une bataille generale faillit avoir lieu; on se traitait de sans-coeur, de propre a rien; des bras nus se tendaient; trois gifles retentirent. Madame Boche, pourtant, cherchait le garcon du lavoir. -- Charles! Charles!... Ou est-il donc? Et elle le trouva au premier rang, regardant, les bras croises. C'etait un grand gaillard, a cou enorme. Il riait, il jouissait des morceaux de peau que les deux femmes montraient. La petite blonde etait grasse comme une caille. Ca serait farce, si sa chemise se fendait. -- Tiens! murmura-t il en clignant un oeil, elle a une fraise sous le bras. -- Comment! vous etes la! cria madame Boche en l'apercevant. Mais aidez-nous donc a les separer!... Vous pouvez bien les separer, vous! -- Ah bien! non, merci! s'il n'y a que moi! dit-il tranquillement. Pour me faire griffer l'oeil comme l'autre jour, n'est-ce pas?... Je ne suis pas ici pour ca, j'aurais trop de besogne... N'ayez pas peur, allez! Ca leur fait du bien, une petite saignee. Ca les attendrit. La concierge parla alors d'aller avertir les sergents de ville. Mais la maitresse du lavoir, la jeune femme delicate, aux yeux malades, s'y opposa formellement. Elle repeta a plusieurs reprises: -- Non, non, je ne veux pas, ca compromet la maison. Par terre, la lutte continuait. Tout d'un coup, Virginie se redressa sur les genoux. Elle venait de ramasser un battoir, elle le brandissait. Elle ralait, la voix changee: -- Voila du chien, attends! Apprete ton linge sale! Gervaise, vivement, allongea la main, prit egalement un battoir, le tint leve comme une massue. Et elle avait, elle aussi, une voix rauque. -- Ah! tu veux la grande lessive... Donne ta peau, que j'en fasse des torchons! Un moment, elles resterent la, agenouillees, a se menacer. Les cheveux dans la face, la poitrine soufflante, boueuses, tumefiees, elles se guettaient, attendant, reprenant haleine. Gervaise porta le premier coup; son battoir glissa sur l'epaule de Virginie. Et elle se jeta de cote pour eviter le battoir de celle-ci, qui lui effleura la hanche. Alors, mises en train, elles se taperent comme les laveuses tapent leur linge, rudement, en cadence. Quand elles se touchaient, le coup s'amortissait, on aurait dit une claque dans un baquet d'eau. Autour d'elles, les blanchisseuses ne riaient plus; plusieurs s'en etaient allees, en disant que ca leur cassait l'estomac; les autres, celles qui restaient, allongeaient le cou, les yeux allumes d'une lueur de cruaute, trouvant ces gaillardes-la tres-cranes. Madame Boche avait emmene Claude et Etienne; et l'on entendait, a l'autre bout, l'eclat de leurs sanglots mele aux heurts sonores des deux battoirs. Mais Gervaise, brusquement, hurla. Virginie venait de l'atteindre a toute volee sur son bras nu, au-dessus du coude; une plaque rouge parut, la chair enfla tout de suite. Alors, elle se rua. On crut qu'elle voulait assommer l'autre. -- Assez! assez! cria-t-on. Elle avait un visage si terrible, que personne n'osa approcher. Les forces decuplees, elle saisit Virginie par la taille, la plia, lui colla la figure sur les dalles, les reins en l'air; et, malgre les secousses, elle lui releva les jupes, largement. Dessous, il y avait un pantalon. Elle passa la main dans la fente, l'arracha, montra tout, les cuisses nues, les fesses nues. Puis, le battoir leve, elle se mit a battre, comme elle battait autrefois a Plassans, au bord de la Viorne, quand sa patronne lavait le linge de la garnison. Le bois mollissait dans les chairs avec un bruit mouille. A chaque tape, une bande rouge marbrait la peau blanche. -- Oh! oh! murmurait le garcon Charles, emerveille, les yeux agrandis. Des rires, de nouveau, avaient couru. Mais bientot le cri: Assez! assez! recommenca. Gervaise n'entendait pas, ne se lassait pas. Elle regardait sa besogne, penchee, preoccupee de ne pas laisser une place seche. Elle voulait toute cette peau battue, couverte de confusion. Et elle causait, prise d'une gaiete feroce, se rappelant une chanson de lavandiere: -- Pan! pan! Margot au lavoir... Pan! pan! a coups de battoir... Pan! pan! va laver son coeur... Pan! pan! tout noir de douleur... Et elle reprenait: -- Ca c'est pour toi, ca c'est pour ta soeur, ca c'est pour Lantier... Quand tu les verras, tu leur donneras ca... Attention! je recommence. Ca c'est pour Lantier, ca c'est pour ta soeur, ca c'est pour toi... Pan! pan! Margot au lavoir... Pan! pan! a coups de battoir... On dut lui arracher Virginie des mains. La grande brune, la figure en larmes, pourpre, confuse, reprit son linge, se sauva; elle etait vaincue. Cependant, Gervaise repassait la manche de sa camisole, rattachait ses jupes. Son bras la faisait souffrir, et elle pria madame Boche de lui mettre son linge sur l'epaule. La concierge racontait la bataille, disait ses emotions, parlait de lui visiter le corps, pour voir. -- Vous avez peut-etre bien quelque chose de casse... J'ai entendu un coup... Mais la jeune femme voulait s'en aller. Elle ne repondait pas aux apitoiements a l'ovation bavarde des laveuses qui l'entouraient, droites dans leurs tabliers. Quand elle fut chargee, elle gagna la porte, ou ses enfants l'attendaient. -- C'est deux heures, ca fait deux sous, lui dit en l'arretant la maitresse du lavoir, deja reinstallee dans son cabinet vitre. Pourquoi deux sous? Elle ne comprenait plus qu'on lui demandait le prix de sa place. Puis, elle donna ses deux sous. Et, boitant fortement sous le poids du linge mouille pendu a son epaule, ruisselante, le coude bleui, la joue en sang, elle s'en alla, en trainant de ses bras nus Etienne et Claude, qui trottaient a ses cotes, secoues encore et barbouilles de leurs sanglots. Derriere elle, le lavoir reprenait son bruit enorme d'ecluse. Les laveuses avaient mange leur pain, bu leur vin, et elles tapaient plus dur, les faces allumees, egayees par le coup de torchon de Gervaise et de Virginie. Le long des baquets, de nouveau, s'agitaient une fureur de bras, des profils anguleux de marionnettes aux reins casses, aux epaules dejetees, se pliant violemment comme sur des charnieres. Les conversations continuaient d'un bout a l'autre des allees. Les voix, les rires, les mots gras, se felaient dans le grand gargouillement de l'eau. Les robinets crachaient, les seaux jetaient des flaquees, une riviere coulait sous les batteries. C'etait le chien de l'apres-midi, le linge pile a coups de battoir. Dans l'immense salle, les fumees devenaient rousses, trouees seulement par des ronds de soleil, des balles d'or, que les dechirures des rideaux laissaient passer. On respirait l'etouffement tiede des odeurs savonneuses. Tout d'un coup, le hangar s'emplit d'une buee blanche; l'enorme couvercle du cuvier ou bouillait la lessive, montait mecaniquement le long d'une tige centrale a cremaillere; et le trou beant du cuivre, au fond de sa maconnerie de briques, exhalait des tourbillons de vapeur, d'une saveur sucree de potasse. Cependant, a cote, les essoreuses fonctionnaient; des paquets de linge, dans des cylindres de fonte, rendaient leur eau sous un tour de roue de la machine, haletante, fumante, secouant plus rudement le lavoir de la besogne continue de ses bras d'acier. Quand Gervaise mit le pied dans l'allee de l'hotel Boncoeur, les larmes la reprirent. C'etait une allee noire, etroite, avec un ruisseau longeant le mur, pour les eaux sales; et cette puanteur qu'elle retrouvait, lui faisait songer aux quinze jours passes la avec Lantier, quinze jours de misere et de querelles, dont le souvenir, a cette heure, etait un regret cuisant. Il lui sembla entrer dans son abandon. En haut, la chambre etait nue, pleine de soleil, la fenetre ouverte. Ce coup de soleil, cette nappe de poussiere d'or dansante, rendait lamentables le plafond noir, les murs au papier arrache. Il n'y avait plus, a un clou de la cheminee, qu'un petit fichu de femme, tordu comme une ficelle. Le lit des enfants, tire au milieu de la piece, decouvrait la commode, dont les tiroirs laisses ouverts montraient leurs flancs vides. Lantier s'etait lave et avait acheve la pommade, deux sous de pommade dans une carte a jouer; l'eau grasse de ses mains emplissait la cuvette. Et il n'avait rien oublie, le coin occupe jusque-la par la malle paraissait a Gervaise faire un trou immense. Elle ne retrouva meme pas le petit miroir rond, accroche a l'espagnolette. Alors, elle eut un pressentiment, elle regarda sur la cheminee: Lantier avait emporte les reconnaissances, le paquet rose tendre n'etait plus la, entre les flambeaux de zinc depareilles. Elle pendit son linge au dossier d'une chaise; elle demeura debout, tournant, examinant les meubles, frappee d'une telle stupeur, que ses larmes ne coulaient plus. Il lui restait un sou sur les quatre sous gardes pour le lavoir. Puis, entendant rire a la fenetre Etienne et Claude, deja consoles, elle s'approcha, prit leurs tetes sous ses bras, s'oublia un instant devant cette chaussee grise, ou elle avait vu, le matin, s'eveiller le peuple ouvrier, le travail geant de Paris. A cette heure, le pave echauffe par les besognes du jour allumait une reverberation ardente au-dessus de la ville, derriere le mur de l'octroi. C'etait sur ce pave dans cet air de fournaise, qu'on la jetait toute seule avec les petits; et elle enfila d'un regard les boulevards exterieurs, a droite, a gauche, s'arretant aux deux bouts, prise d'une epouvante sourde, comme si sa vie, desormais, allait tenir la, entre un abattoir et un hopital. II Trois semaines plus tard, vers onze heures et demie, un jour de beau soleil, Gervaise et Coupeau, l'ouvrier zingueur, mangeaient ensemble une prune, a l'Assommoir du pere Colombe. Coupeau, qui fumait une cigarette sur le trottoir, l'avait forcee a entrer, comme elle traversait la rue, revenant de porter du linge; et son grand panier carre de blanchisseuse etait par terre, pres d'elle, derriere la petite table de zinc. L'Assommoir du pere Colombe se trouvait au coin de la rue des Poissonniers et du boulevard de Rochechouart. L'enseigne portait, en longues lettres bleues, le seul mot: _Distillation_, d'un bout a l'autre. Il y avait a la porte, dans deux moities de futaille, des lauriers-roses poussiereux. Le comptoir enorme, avec ses files de verres, sa fontaine et ses mesures d'etain, s'allongeait a gauche en entrant; et la vaste salle, tout autour, etait ornee de gros tonneaux peints en jaune clair, miroitants de vernis, dont les cercles et les cannelles de cuivre luisaient. Plus haut, sur des etageres, des bouteilles de liqueurs, des bocaux de fruits, toutes sortes de fioles en bon ordre, cachaient les murs, refletaient dans la glace, derriere le comptoir, leurs taches vives, vert-pomme, or pale laque tendre. Mais la curiosite de la maison etait, au fond, de l'autre cote d'une barriere de chene, dans une cour vitree, l'appareil a distiller que les consommateurs voyaient fonctionner, des alambics aux longs cols, des serpentins descendant sous terre, une cuisine du diable devant laquelle venaient rever les ouvriers soulards. A cette heure du dejeuner, l'Assommoir restait vide. Un gros homme de quarante ans, le pere Colombe, en gilet a manches, servait une petite fille d'une dizaine d'annees, qui lui demandait quatre sous de goutte dans une tasse. Une nappe de soleil entrait par la porte, chauffait le parquet toujours humide des crachats des fumeurs. Et, du comptoir, des tonneaux, de toute la salle, montait une odeur liquoreuse, une fumee d'alcool qui semblait epaissir et griser les poussieres volantes du soleil. Cependant, Coupeau roulait une nouvelle cigarette. Il etait tres propre, avec un bourgeron et une petite casquette de toile bleue, riant, montrant ses dents blanches. La machoire inferieure saillante, le nez legerement ecrase, il avait de beaux yeux marron, la face d'un chien joyeux et bon enfant. Sa grosse chevelure frisee se tenait tout debout. Il gardait la peau encore tendre de ses vingt-six ans. En face de lui, Gervaise, en caraco d'orleans noir, la tete nue, achevait de manger sa prune, qu'elle tenait par la queue, du bout des doigts. Ils etaient pres de la rue, a la premiere des quatre tables rangees le long des tonneaux, devant le comptoir. Lorsque le zingueur eut allume sa cigarette, il posa les coudes sur la table, avanca la face, regarda un instant sans parler la jeune femme, dont le joli visage de blonde avait, ce jour-la, une transparence laiteuse de fine porcelaine. Puis, faisant allusion a une affaire connue d'eux seuls, debattue deja, il demanda simplement a demi-voix: -- Alors, non? vous dites non? -- Oh! bien sur, non, monsieur Coupeau, repondit tranquillement Gervaise souriante. Vous n'allez peut-etre pas me parler de ca ici. Vous m'aviez promis pourtant d'etre raisonnable.... Si j'avais su, j'aurais refuse votre consommation. Il ne reprit pas la parole, continua a la regarder, de tout pres, avec une tendresse hardie et qui s'offrait, passionne surtout pour les coins de ses levres, de petits coins d'un rose pale, un peu mouille, laissant voir le rouge vif de la bouche, quand elle souriait. Elle, pourtant, ne se reculait pas, demeurait placide et affectueuse. Au bout d'un silence, elle dit encore: -- Vous n'y songez pas, vraiment. Je suis une vieille femme, moi; j'ai un grand garcon de huit ans ... Qu'est-ce que nous ferions ensemble? -- Pardi! murmura Coupeau en clignant les yeux, ce que font les autres! Mais elle eut un geste d'ennui. -- Ah! si vous croyez que c'est toujours amusant? On voit bien que vous n'avez pas ete en menage... Non, monsieur Coupeau, il faut que je pense aux choses serieuses. La rigolade, ca ne mene a rien, entendez-vous! J'ai deux bouches a la maison, et qui avalent ferme, allez! Comment voulez-vous que j'arrive a elever mon petit monde, si je m'amuse a la bagatelle?... Et puis, ecoutez, mon malheur a ete une fameuse lecon. Vous savez, les hommes maintenant, ca ne fait plus mon affaire. On ne me repincera pas de longtemps. Elle s'expliquait sans colere, avec une grande sagesse, tres froide, comme si elle avait traite question d'ouvrage, les raisons qui l'empechaient de passer un corps de fichu a l'empois. On voyait qu'elle avait arrete ca dans sa tete, apres de mures reflexions. Coupeau, attendri, repetait: -- Vous me causez bien de la peine, bien de la peine... -- Oui, c'est ce que je vois, reprit-elle, et j'en suis fachee pour vous, monsieur Coupeau... Il ne faut pas que ca vous blesse. Si j'avais des idees a rire, mon Dieu! ce serait encore plutot avec vous qu'avec un autre. Vous avez l'air bon garcon, vous etes gentil. On se mettrait ensemble, n'est-ce pas? et on irait tant qu'on irait. Je ne fais pas ma princesse, je ne dis point que ca n'aurait pas pu arriver... Seulement, a quoi bon, puisque je n'en ai pas envie? Me voila chez madame Fauconnier depuis quinze jours. Les petits vont a l'ecole. Je travaille, je suis contente... Hein? le mieux alors est de rester comme on est. Et elle se baissa pour prendre son panier. -- Vous me faites causer, on doit m'attendre chez la patronne... Vous en trouverez une autre, allez! monsieur Coupeau, plus jolie que moi, et qui n'aura pas deux marmots a trainer. Il regardait l'oeil-de-boeuf, encadre dans la glace. Il la fit rasseoir, en criant: -- Attendez donc! Il n'est que onze heures trente-cinq... J'ai encore vingt-cinq minutes... Vous ne craignez pourtant pas que je fasse des betises; il y a la table entre nous... Alors, vous me detestez, au point de ne pas vouloir faire un bout de causette? Elle posa de nouveau son panier, pour ne pas le desobliger; et ils parlerent en bons amis. Elle avait mange, avant d'aller porter son linge; lui, ce jour-la, s'etait depeche d'avaler sa soupe et son boeuf, pour venir la guetter. Gervaise, tout en repondant avec complaisance, regardait par les vitres, entre les bocaux de fruits a l'eau-de-vie, le mouvement de la rue, ou l'heure du dejeuner mettait un ecrasement de foule extraordinaire. Sur les deux trottoirs, dans l'etranglement etroit des maisons, c'etait une hate de pas, des bras ballants, un coudoiement sans fin. Les retardataires, des ouvriers retenus au travail, la mine maussade de faim, coupaient la chaussee a grandes enjambees, entraient en face chez un boulanger; et, lorsqu'ils reparaissaient, une livre de pain sous le bras, ils allaient trois portes plus haut, au _Veau a deux tetes_, manger un ordinaire de six sous. Il y avait aussi, a cote du boulanger, une fruitiere qui vendait des pommes de terre frites et des moules au persil; un defile continu d'ouvrieres, en longs tabliers, emportaient des cornets de pommes de terre et des moules dans des tasses; d'autres, de jolies filles en cheveux, l'air delicat, achetaient des bottes de radis. Quand Gervaise se penchait, elle apercevait encore une boutique de charcutier, pleine de monde, d'ou sortaient des enfants, tenant sur leur main, enveloppes d'un papier gras, une cotelette panee, une saucisse ou un bout de boudin tout chaud. Cependant, le long de la chaussee poissee d'une boue noire, meme par les beaux temps, dans le pietinement de la foule en marche, quelques ouvriers quittaient deja les gargotes, descendaient en bandes, flanant, les mains ouvertes battant les cuisses, lourds de nourriture, tranquilles et lents au milieu des bousculades de la cohue. Un groupe s'etait forme a la porte de l'Assommoir. -- Dis donc, Bibi-la-Grillade, demanda une voix enrouee, est-ce que tu payes une tournee de vitriol? Cinq ouvriers entrerent, se tinrent debout. -- Ah! ce voleur de pere Colombe! reprit la voix. Vous savez, il nous faut de la vieille, et pas des coquilles de noix, de vrais verres! Le pere Colombe, paisiblement, servait. Une autre societe de trois ouvriers arriva. Peu a peu, les blouses s'amassaient a l'angle du trottoir, faisaient la une courte station, finissaient par se pousser dans la salle, entre les deux lauriers-roses gris de poussiere. -- Vous etes bete! vous ne songez qu'a la salete! disait Gervaise a Coupeau. Sans doute que je l'aimais... Seulement, apres la facon degoutante dont il m'a lachee... Ils parlaient de Lantier. Gervaise ne l'avait pas revu; elle croyait qu'il vivait avec la soeur de Virginie, a la Glaciere, chez cet ami qui devait monter une fabrique de chapeaux. D'ailleurs, elle ne songeait guere a courir apres lui. Ca lui avait d'abord fait une grosse peine; elle voulait meme aller se jeter a l'eau; mais, a present, elle s'etait raisonnee, tout se trouvait pour le mieux. Peut-etre qu'avec Lantier elle n'aurait jamais pu elever les petits, tant il mangeait d'argent. Il pouvait venir embrasser Claude et Etienne, elle ne le flanquerait pas a la porte. Seulement, pour elle, elle se ferait hacher en morceaux avant de se laisser toucher du bout des doigts. Et elle disait ces choses en femme resolue, ayant son plan de vie bien arrete, tandis que Coupeau, qui ne lachait pas son desir de l'avoir, plaisantait, tournait tout a l'ordure, lui faisait sur Lantier des questions tres crues, si gaiement, avec des dents si blanches, qu'elle ne pensait pas a se blesser. -- C'est vous qui le battiez, dit-il enfin. Oh! vous n'etes pas bonne! Vous donnez le fouet au monde. Elle l'interrompit par un long rire. C'etait vrai, pourtant, elle avait donne le fouet a cette grande carcasse de Virginie. Ce jour-la, elle aurait etrangle quelqu'un de bien bon coeur. Et elle se mit a rire plus fort, parce que Coupeau lui racontait que Virginie, desolee d'avoir tout montre, venait de quitter le quartier. Son visage, pourtant, gardait une douceur enfantine; elle avancait ses mains potelees, en repetant qu'elle n'ecraserait pas une mouche; elle ne connaissait les coups que pour en avoir deja joliment recu dans sa vie. Alors, elle en vint a causer de sa jeunesse, a Plassans. Elle n'etait point coureuse du tout; les hommes l'ennuyaient; quand Lantier l'avait prise, a quatorze ans, elle trouvait ca gentil, parce qu'il se disait son mari et qu'elle croyait jouer au menage. Son seul defaut, assurait-elle, etait d'etre tres sensible, d'aimer tout le monde, de se passionner pour des gens qui lui faisaient ensuite mille miseres. Ainsi, quand elle aimait un homme, elle ne songeait pas aux betises, elle revait uniquement de vivre toujours ensemble, tres heureux. Et, comme Coupeau ricanait et lui parlait de ses deux enfants, qu'elle n'avait certainement pas mis couver sous le traversin, elle lui allongea des tapes sur les doigts, elle ajouta que, bien sur, elle etait batie sur le patron des autres femmes; seulement, on avait tort de croire les femmes toujours acharnees apres ca; les femmes songeaient a leur menage, se coupaient en quatre dans la maison, se couchaient trop lasses, le soir, pour ne pas dormir tout de suite. Elle, d'ailleurs, ressemblait a sa mere, une grosse travailleuse, morte a la peine, qui avait servi de bete de somme au pere Macquart pendant plus de vingt ans. Elle etait encore toute mince, tandis que sa mere avait des epaules a demolir les portes en passant; mais ca n'empechait pas, elle lui ressemblait par sa rage de s'attacher aux gens. Meme, si elle boitait un peu, elle tenait ca de la pauvre femme, que le pere Macquart rouait de coups. Cent fois, celle-ci lui avait raconte les nuits ou le pere, rentrant soul, se montrait d'une galanterie si brutale, qu'il lui cassait les membres; et surement, elle avait pousse une de ces nuits-la, avec sa jambe en retard. -- Oh! ce n'est presque rien, ca ne se voit pas, dit Coupeau pour faire sa cour. Elle hocha le menton; elle savait bien que ca se voyait; a quarante ans, elle se casserait en deux. Puis, doucement, avec un leger rire: -- Vous avez un drole de gout d'aimer une boiteuse. Alors, lui, les coudes toujours sur la table, avancant la face davantage, la complimenta en risquant les mots, comme pour la griser. Mais elle disait toujours non de la tete, sans se laisser tenter, caressee pourtant par cette voix caline. Elle ecoutait, les regards dehors, paraissant s'interesser de nouveau a la foule croissante. Maintenant, dans les boutiques vides, on donnait un coup de balai; la fruitiere retirait sa derniere poelee de pommes de terre frites, tandis que le charcutier remettait en ordre les assiettes debandees de son comptoir. De tous les gargots, des bandes d'ouvriers sortaient; des gaillards barbus se poussaient d'une claque, jouaient comme des gamins, avec le tapage de leurs gros souliers ferres, ecorchant le pave dans une glissade; d'autres, les deux mains au fond de leurs poches, fumaient d'un air reflechi, les yeux au soleil, les paupieres clignotantes. C'etait un envahissement du trottoir, de la chaussee, des ruisseaux, un flot paresseux coulant des portes ouvertes, s'arretant au milieu des voitures, faisant une trainee de blouses, de bourgerons et de vieux paletots, toute palie et deteinte sous la nappe de lumiere blonde qui enfilait la rue. Au loin, des cloches d'usine sonnaient; et les ouvriers ne se pressaient pas, rallumaient des pipes; puis, le dos arrondi, apres s'etre appeles d'un marchand de vin a l'autre, ils se decidaient a reprendre le chemin de l'atelier, en trainant les pieds. Gervaise s'amusa a suivre trois ouvriers, un grand et deux petits, qui se retournaient tous les dix pas; ils finirent par descendre la rue, ils vinrent droit a l'Assommoir du pere Colombe. -- Ah bien! murmura-t-elle, en voila trois qui ont un fameux poil dans la main! -- Tiens, dit Coupeau, je le connais, le grand; c'est Mes-Bottes, un camarade. L'Assommoir s'etait empli. On parlait tres fort, avec des eclats de voix qui dechiraient le murmure gras des enrouements. Des coups de poing sur le comptoir, par moments, faisaient tinter les verres. Tous debout, les mains croisees sur le ventre ou rejetees derriere le dos, les buveurs formaient de petits groupes, serres les uns contre les autres; il y avait des societes, pres des tonneaux, qui devaient attendre un quart d'heure, avant de pouvoir commander leurs tournees au pere Colombe. -- Comment! c'est cet aristo de Cadet-Cassis! cria Mes-Bottes, en appliquant une rude tape sur l'epaule de Coupeau. Un joli monsieur qui fume du papier et qui a du linge!... On veut donc epater sa connaissance, on lui paye des douceurs! -- Hein! ne m'embete pas! repondit Coupeau, tres contrarie. Mais l'autre ricanait. -- Suffit! on est a la hauteur, mon bonhomme... Les mufes sont des mufes, voila! Il tourna le dos, apres avoir louche terriblement, en regardant Gervaise. Celle-ci se reculait, un peu effrayee. La fumee des pipes, l'odeur forte de tous ces hommes, montaient dans l'air charge d'alcool; et elle etouffait, prise d'une petite toux. -- Oh! c'est vilain de boire! dit-elle a demi-voix. Et elle raconta qu'autrefois, avec sa mere, elle buvait de l'anisette, a Plassans. Mais elle avait failli en mourir un jour, et ca l'avait degoutee; elle ne pouvait plus voir les liqueurs. -- Tenez, ajouta-t-elle en montrant son verre, j'ai mange ma prune; seulement, je laisserai la sauce, parce que ca me ferait du mal. Coupeau, lui aussi, ne comprenait pas qu'on put avaler de pleins verres d'eau-de-vie. Une prune par-ci par-la, ca n'etait pas mauvais. Quant au vitriol, a l'absinthe et aux autres cochonneries, bonsoir! il n'en fallait pas. Les camarades avaient beau le blaguer, il restait a la porte, lorsque ces cheulards-la entraient a la mine a poivre. Le papa Coupeau, qui etait zingueur comme lui, s'etait ecrabouille la tete sur le pave de la rue Coquenard, en tombant, un jour de ribotte, de la gouttiere du n deg. 25; et ce souvenir, dans la famille, les rendait tous sages. Lui, lorsqu'il passait rue Coquenard et qu'il voyait la place, il aurait plutot bu l'eau du ruisseau que d'avaler un canon gratis chez le marchand de vin. Il conclut par cette phrase: -- Dans notre metier, il faut des jambes solides. Gervaise avait repris son panier. Elle ne se levai pourtant pas, le tenait sur ses genoux, les regards perdus, revant, comme si les paroles du jeune ouvrier eveillaient en elle des pensees lointaines d'existence. Et elle dit encore, lentement, sans transition apparente: -- Mon Dieu! je ne suis pas ambitieuse, je ne demande pas grand'chose... Mon ideal, ce serait de travailler tranquille, de manger toujours du pain, d'avoir un trou un peu propre pour dormir, vous savez, un lit, une table et deux chaises, pas davantage... Ah! je voudrais aussi elever mes enfants, en faire de bons sujets, si c'etait possible... Il y a encore un ideal, ce serait de ne pas etre battue, si je me remettais jamais en menage; non, ca ne me plairait pas d'etre battue... Et c'est tout, vous voyez, c'est tout... Elle cherchait, interrogeait ses desirs, ne trouvait plus rien de serieux qui la tentat. Cependant, elle reprit, apres avoir hesite: -- Oui, on peut a la fin avoir le desir de mourir dans son lit... Moi, apres avoir bien trime toute ma vie, je mourrais volontiers dans mon lit, chez moi. Et elle se leva. Coupeau, qui approuvait vivement ses souhaits, etait deja debout, s'inquietant de l'heure. Mais ils ne sortirent pas tout de suite; elle eut la curiosite d'aller regarder, au fond, derriere la barriere de chene, le grand alambic de cuivre rouge, qui fonctionnait sous le vitrage clair de la petite cour; et le zingueur, qui l'avait suivie, lui expliqua comment ca marchait, indiquant du doigt les differentes pieces de l'appareil, montrant l'enorme cornue d'ou tombait un filet limpide d'alcool. L'alambic, avec ses recipients de forme etrange, ses enroulements sans fin de tuyaux, gardait une mine sombre; pas une fumee ne s'echappait; a peine entendait-on un souffle interieur, un ronflement souterrain; c'etait comme une besogne de nuit faite en plein jour, par un travailleur morne, puissant et muet. Cependant, Mes-Bottes, accompagne de ses deux camarades, etait venu s'accouder sur la barriere, en attendant qu'un coin du comptoir fut libre. Il avait un rire de poulie mal graissee, hochant la tete, les yeux attendris, fixes sur la machine a souler. Tonnerre de Dieu! elle etait bien gentille! Il y avait, dans ce gros bedon de cuivre, de quoi se tenir le gosier au frais pendant huit jours. Lui, aurait voulu qu'on lui soudat le bout du serpentin entre les dents, pour sentir le vitriol encore chaud l'emplir, lui descendre jusqu'aux talons, toujours, toujours, comme un petit ruisseau. Dame! il ne se serait plus derange, ca aurait joliment remplace les des a coudre de ce roussin de pere Colombe! Et les camarades ricanaient, disaient que cet animal de Mes-Bottes avait un fichu grelot, tout de meme. L'alambic, sourdement, sans une flamme, sans une gaiete dans les reflets eteints de ses cuivres, continuait, laissait couler sa sueur d'alcool, pareil a une source lente et entetee, qui a la longue devait envahir la salle, se repandre sur les boulevards exterieurs, inonder le trou immense de Paris. Alors, Gervaise, prise d'un frisson, recula; et elle tachait de sourire, en murmurant: -- C'est bete, ca me fait froid, cette machine... la boisson me fait froid... Puis, revenant sur l'idee qu'elle caressait d'un bonheur parfait: -- Hein? n'est-ce pas? ca vaudrait bien mieux: travailler, manger du pain, avoir un trou a soi, elever ses enfants, mourir dans son lit... -- Et ne pas etre battue, ajouta Coupeau gaiement. Mais je ne vous battrais pas, moi, si vous vouliez, madame Gervaise... Il n'y a pas de crainte, je ne bois jamais, puis je vous aime trop... Voyons, c'est pour ce soir, nous nous chaufferons les petons. Il avait baisse la voix, il lui parlait dans le cou, tandis qu'elle s'ouvrait un chemin, son panier en avant, au milieu des hommes. Mais elle dit encore non, de la tete, a plusieurs reprises. Pourtant, elle se retournait, lui souriait, semblait heureuse de savoir qu'il ne buvait pas. Bien sur, elle lui aurait dit oui, si elle ne s'etait pas jure de ne point se remettre avec un homme. Enfin, ils gagnerent la porte, ils sortirent. Derriere eux, l'Assommoir restait plein, soufflant jusqu'a la rue le bruit des voix enrouees et l'odeur liquoreuse des tournees de vitriol. On entendait Mes-Bottes traiter le pere Colombe de fripouille, en l'accusant de n'avoir rempli son verre qu'a moitie. Lui, etait un bon, un chouette, un d'attaque. Ah! zut! le singe pouvait se fouiller, il ne retournait pas a la boite, il avait la flemme. Et il proposait aux deux camarades d'aller au _Petit bonhomme qui tousse_, une mine a poivre de la barriere Saint-Denis, ou l'on buvait du chien tout pur. -- Ah! on respire, dit Gervaise, sur le trottoir. Eh bien! adieu, et merci, monsieur Coupeau.... Je rentre vite. Elle allait suivre le boulevard. Mais il lui avait pris la main, il ne la lachait pas, repetant: -- Faites donc le tour avec moi, passez par la rue de la Goutte-d'Or, ca ne vous allonge guere.... Il faut que j'aille chez ma soeur, avant de retourner au chantier.... Nous nous accompagnerons. Elle finit par accepter, et ils monterent lentement la rue des Poissonniers, cote a cote, sans se donner le bras. Il lui parlait de sa famille. La mere, maman Coupeau, une ancienne giletiere, faisait des menages, a cause de ses yeux qui s'en allaient. Elle avait eu ses soixante-deux ans le 3 du mois dernier. Lui, etait le plus jeune. L'une de ses soeurs, madame Lerat, une veuve de trente-six ans, travaillait dans les fleurs et habitait la rue des Moines, aux Batignolles. L'autre, agee de trente ans, avait epouse un chainiste, ce pince-sans-rire de Lorilleux. C'etait chez celle-la qu'il allait, rue de la Goutte-d'Or. Elle logeait dans la grande maison, a gauche. Le soir, il mangeait la pot-bouille chez les Lorilleux; c'etait une economie pour tous les trois. Meme, il passait chez eux les avertir de ne pas l'attendre, parce qu'il etait invite ce jour-la par un ami. Gervaise, qui l'ecoutait, lui coupa brusquement la parole pour lui demander en souriant: -- Vous vous appelez donc Cadet-Cassis, monsieur Coupeau? -- Oh! repondit-il, c'est un surnom que les camarades m'ont donne, parce que je prends generalement du cassis, quand ils m'emmenent de force chez le marchand de vin.... Autant s'appeler Cadet-Cassis que Mes-Bottes, n'est-ce pas? -- Bien sur, ce n'est pas vilain Cadet-Cassis, declara la jeune femme. Et elle l'interrogea sur son travail. Il travaillait toujours la, derriere le mur de l'octroi, au nouvel hopital. Oh! la besogne ne manquait pas, il ne quitterait certainement pas ce chantier de l'annee. Il y en avait des metres et des metres de gouttieres! -- Vous savez, dit-il, je vois l'hotel Boncoeur, quand je suis la-haut... Hier, vous etiez a la fenetre, j'ai fait aller les bras, mais vous ne m'avez pas apercu. Cependant, ils s'etaient deja engages d'une centaine de pas dans la rue de la Goutte-d'Or, lorsqu'il s'arreta, levant les yeux, disant: -- Voila la maison... Moi, je suis ne plus loin, au 22... Mais cette maison-la, tout de meme, fait un joli tas de maconnerie! C'est grand comme une caserne, la dedans! Gervaise haussait le menton, examinait la facade. Sur la rue, la maison avait cinq etages, alignant chacun a la file quinze fenetres, dont les persiennes noires, aux lames cassees, donnaient un air de ruine a cet immense pan de muraille. En bas, quatre boutiques occupaient le rez-de-chaussee: a droite de la porte, une vaste salle de gargote graisseuse; a gauche, un charbonnier, un mercier et une marchande de parapluies. La maison paraissait d'autant plus colossale qu'elle s'elevait entre deux petites constructions basses, chetives, collees contre elle; et, carree, pareille a un bloc de mortier gache grossierement, se pourrissant et s'emiettant sous la pluie, elle profilait sur le ciel clair, au-dessus des toits voisins, son enorme cube brut, ses flancs non crepis, couleur de boue, d'une nudite interminable de murs de prison, ou des rangees de pierres d'attente semblaient des machoires caduques, baillant dans le vide. Mais Gervaise regardait surtout la porte, une immense porte ronde, s'elevant jusqu'au deuxieme etage, creusant un porche profond, a l'autre bout duquel on voyait le coup de jour blafard d'une grande cour. Au milieu de ce porche, pave comme la rue, un ruisseau coulait, roulant une eau rose tres tendre. -- Entrez donc, dit Coupeau, on ne vous mangera pas. Gervaise voulut l'attendre dans la rue. Cependant, elle ne put s'empecher de s'enfoncer sous le porche, jusqu'a la loge du concierge, qui etait a droite. Et la, au seuil, elle leva de nouveau les yeux. A l'interieur, les facades avaient six etages, quatre facades regulieres enfermant le vaste carre de la cour. C'etaient des murailles grises, mangees d'une lepre jaune, rayees de bavures par l'egouttement des toits, qui montaient toutes plates du pave aux ardoises, sans une moulure; seuls les tuyaux de descente se coudaient aux etages, ou les caisses beantes des plombs mettaient la tache de leur fonte rouillee. Les fenetres sans persienne montraient des vitres nues, d'un vert glauque d'eau trouble. Certaines, ouvertes, laissaient pendre des matelas a carreaux bleus, qui prenaient l'air; devant d'autres, sur des cordes tendues, des linges sechaient, toute la lessive d'un menage, les chemises de l'homme, les camisoles de la femme, les culottes des gamins; il y en avait une, au troisieme, ou s'etalait une couche d'enfant, emplatree d'ordure. Du haut en bas, les logements trop petits crevaient au dehors, lachaient des bouts de leur misere par toutes les fentes. En bas, desservant chaque facade, une porte haute et etroite, sans boiserie, taillee dans le nu du platre, creusait un vestibule lezarde, au fond duquel tournaient les marches boueuses d'un escalier a rampe de fer; et l'on comptait ainsi quatre escaliers, indiques par les quatre premieres lettres de l'alphabet, peintes sur le mur. Les rez-de-chaussee etaient amenages en immenses ateliers, fermes par des vitrages noirs de poussiere: la forge d'un serrurier y flambait; on entendait plus loin les coups de rabot d'un menuisier; tandis que, pres de la loge, un laboratoire de teinturier lachait a gros bouillons ce ruisseau d'un rose tendre coulant sous le porche. Salie de flaques d'eau teintee, de copeaux, d'escarbilles de charbon, plantee d'herbe sur ses bords, entre ses paves disjoints, la cour s'eclairait d'une clarte crue, comme coupee en deux par la ligne ou le soleil s'arretait. Du cote de l'ombre, autour de la fontaine dont le robinet entretenait la une continuelle humidite, trois petites poules piquaient le sol, cherchaient des vers de terre, les pattes crottees. Et Gervaise lentement promenait son regard, l'abaissait du sixieme etage au pave, remontait, surprise de cette enormite, se sentant au milieu d'un organe vivant, au coeur meme d'une ville, interessee par la maison, comme si elle avait eu devant elle une personne geante. -- Est-ce que madame demande quelqu'un? cria la concierge, intriguee, en paraissant a la porte de la loge. Mais la jeune femme expliqua qu'elle attendait une personne. Elle retourna vers la rue; puis, comme Coupeau tardait, elle revint, attiree, regardant encore. La maison ne lui semblait pas laide. Parmi les loques pendues aux fenetres, des coins de gaiete riaient, une giroflee fleurie dans un pot, une cage de serins d'ou tombait un gazouillement, des miroirs a barbe mettant au fond de l'ombre des eclats d'etoiles rondes. En bas, un menuisier chantait, accompagne par les sifflements reguliers de sa varlope; pendant que, dans l'atelier de serrurerie, un tintamarre de marteaux battant en cadence faisait une grosse sonnerie argentine. Puis, a presque toutes les croisees ouvertes, sur le fond de la misere entrevue, des enfants montraient leurs tetes barbouillees et rieuses. des femmes cousaient, avec des profils calmes penches sur l'ouvrage. C'etait la reprise de la tache apres le dejeuner, les chambres vides des hommes travaillant au dehors, la maison rentrant dans cette grande paix, coupee uniquement du bruit des metiers, du bercement d'un refrain, toujours le meme, repete pendant des heures. La cour seulement etait un peu humide. Si Gervaise avait demeure la, elle aurait voulu un logement au fond, du cote du soleil. Elle avait fait cinq ou six pas, elle respirait cette odeur fade des logis pauvres, une odeur de poussiere ancienne, de salete rance; mais, comme l'acrete des eaux de teinture dominait, elle trouvait que ca sentait beaucoup moins mauvais qu'a l'hotel Boncoeur. Et elle choisissait deja sa fenetre, une fenetre dans l'encoignure de gauche, ou il y avait une petite caisse, plantee de haricots d'Espagne, dont les tiges minces commencaient a s'enrouler autour d'un berceau de ficelles. Je vous ai fait attendre, hein? dit Coupeau, qu'elle entendit tout d'un coup pres d'elle. C'est une histoire, quand je ne dine pas chez eux, d'autant plus qu'aujourd'hui ma soeur a achete du veau. Et comme elle avait eu un leger tressaillement de surprise, il continua, en promenant a son tour ses regards: -- Vous regardiez la maison. C'est toujours loue du haut en bas. Il y a trois cents locataires, je crois... Moi, si j'avais eu des meubles, j'aurais guette un cabinet... On serait bien ici, n'est-ce pas? -- Oui, on serait bien, murmura Gervaise. A Plassans, ce n'etait pas si peuple, dans notre rue... Tenez, c'est gentil, cette fenetre, au cinquieme, avec des haricots. Alors, avec son entetement, il lui demanda encore si elle voulait. Des qu'ils auraient un lit, ils loueraient la. Mais elle se sauvait, elle se hatait sous le porche, en le priant de ne pas recommencer ses betises. La maison pouvait crouler, elle n'y coucherait bien sur pas sous la meme couverture que lui. Pourtant, Coupeau, en la quittant devant l'atelier de madame Fauconnier, put garder un instant dans la sienne sa main qu'elle lui abandonnait en toute amitie. Pendant un mois, les bons rapports de la jeune femme et de l'ouvrier zingueur continuerent. Il la trouvait joliment courageuse, quand il la voyait se tuer au travail, soigner les enfants, trouver encore le moyen de coudre le soir a toutes sortes de chiffons. Il y avait des femmes pas propres, noceuses, sur leur bouche; mais, sacre matin! elle ne leur ressemblait guere, elle prenait trop la vie au serieux! Alors, elle riait, elle se defendait modestement. Pour son malheur, elle n'avait pas ete toujours aussi sage. Et elle faisait allusion a ses premieres couches, des quatorze ans; elle revenait sur les litres d'anisette vides avec sa mere, autrefois. L'experience la corrigeait un peu, voila tout. On avait tort de lui croire une grosse volonte; elle etait tres faible, au contraire; elle se laissait aller ou on la poussait, par crainte de causer de la peine a quelqu'un. Son reve etait de vivre dans une societe honnete, parce que la mauvaise societe, disait elle, c'etait comme un coup d'assommoir, ca vous cassait le crane, ca vous aplatissait une femme en moins de rien. Elle se sentait prise d'une sueur devant l'avenir et se comparait a un sou lance en l'air retombant pile ou face, selon les hasards du pave. Tout ce qu'elle avait deja vu, les mauvais exemples etales sous ses yeux d'enfant, lui donnaient une fiere lecon. Mais Coupeau la plaisantait de ses idees noires, la ramenait a tout son courage, en essayant de lui pincer les hanches; elle le repoussait, lui allongeait des claques sur les mains, pendant qu'il criait en riant que, pour une femme faible, elle n'etait pas d'un assaut commode. Lui, rigoleur, ne s'embarrassait pas de l'avenir. Les jours amenaient les jours, pardi! On aurait toujours bien la niche et la patee. Le quartier lui semblait propre, a part une bonne moitie des soulards dont on aurait pu debarrasser les ruisseaux. Il n'etait pas mechant diable, tenait parfois des discours tres senses, avait meme un brin de coquetterie, une raie soignee sur le cote de la tete, de jolies cravates, une paire de souliers vernis pour le dimanche. Avec cela, une adresse et une effronterie de singe, une drolerie gouailleuse d'ouvrier parisien, pleine de bagou, charmante encore sur son museau jeune. Tous deux avaient fini par se rendre une foule de services, a l'hotel Boncoeur. Coupeau allait lui chercher son lait, se chargeait de ses commissions, portait ses paquets de linge; souvent, le soir, comme il revenait du travail le premier, il promenait les enfants, sur le boulevard exterieur. Gervaise, pour lui rendre ses politesses, montait dans l'etroit cabinet ou il couchait, sous les toits; et elle visitait ses vetements, mettant des boutons aux cottes, reprisant les vestes de toile. Une grande familiarite s'etablissait entre eux. Elle ne s'ennuyait pas, quand il etait la, amusee des chansons qu'il apportait, de cette continuelle blague des faubourgs de Paris, toute nouvelle encore pour elle. Lui, a se frotter toujours contre ses jupes, s'allumait de plus en plus. Il etait pince, et ferme! Ca finissait parle gener. Il riait toujours, mais l'estomac si mal a l'aise, si serre, qu'il ne trouvait plus ca drole. Les betises continuaient, il ne pouvait la rencontrer sans lui crier: " Quand est-ce? " Elle savait ce qu'il voulait dire, et elle lui promettait la chose pour la semaine des quatre jeudis. Alors, il la taquinait, se rendait chez elle avec ses pantoufles a la main, comme pour emmenager. Elle en plaisantait, passait tres bien sa journee sans une rougeur dans les continuelles allusions polissonnes, au milieu desquelles il la faisait vivre. Pourvu qu'il ne fut pas brutal, elle lui tolerait tout. Elle se facha seulement un jour ou, voulant lui prendre un baiser de force, il lui avait arrache des cheveux. Vers les derniers jours de juin, Coupeau perdit sa gaiete. Il devenait tout chose. Gervaise, inquiete de certains regards, se barricadait la nuit. Puis, apres une bouderie qui avait dure du dimanche au mardi, tout d'un coup, un mardi soir, il vint frapper chez elle, vers onze heures. Elle ne voulait pas lui ouvrir; mais il avait la voix si douce et si tremblante, qu'elle finit par retirer la commode poussee contre la porte. Quand il fut entre, elle le crut malade, tant il lui parut pale, les yeux rougis, le visage marbre. Et il restait debout, begayant, hochant la tete. Non, non, il n'etait pas malade. Il pleurait depuis deux heures, en haut, dans sa chambre; il pleurait comme un enfant, en mordant son oreiller, pour ne pas etre entendu des voisins. Voila trois nuits qu'il ne dormait plus. Ca ne pouvait pas continuer comme ca. -- Ecoutez, madame Gervaise, dit-il la gorge serree, sur le point d'etre repris par les larmes, il faut en finir, n'est-ce pas?... Nous allons nous marier ensemble. Moi, je veux bien, je suis decide. Gervaise montrait une grande surprise. Elle etait tres grave. -- Oh! monsieur Coupeau, murmura-t-elle, qu'est-ce que vous allez chercher la! Je ne vous ai jamais demande cette chose, vous le savez bien... Ca ne me convenait pas, voila tout... Oh! non, non, c'est serieux, maintenant; reflechissez, je vous en prie. Mais il continuait a hocher la tete, d'un air de resolution inebranlable. C'etait tout reflechi. Il etait descendu, parce qu'il avait besoin de passer une bonne nuit. Elle n'allait pas le laisser remonter pleurer, peut-etre! Des qu'elle aurait dit oui, il ne la tourmenterait plus, elle pourrait se coucher tranquille. Il voulait simplement lui entendre dire oui. On causerait le lendemain. -- Bien sur, je ne dirai pas oui comme ca, repris Gervaise. Je ne tiens pas a ce que, plus tard, vous m'accusiez de vous avoir pousse a faire une betise... Voyez-vous, monsieur Coupeau, vous avez tort de vous enteter. Vous ignorez vous-meme ce que vous eprouvez pour moi. Si vous ne me rencontriez pas de huit jours, ca vous passerait, je parie. Les hommes, souvent, se marient pour une nuit, la premiere, et puis les nuits se suivent, les jours s'allongent, toute la vie, et ils sont joliment embetes... Asseyez-vous la, je veux bien causer tout de suite. Alors, jusqu'a une heure du matin, dans la chambre noire, a la clarte fumeuse d'une chandelle qu'ils oubliaient de moucher, ils discuterent leur mariage, baissant la voix, afin de ne pas reveiller les deux enfants, Claude et Etienne, qui dormaient avec leur petit souffle, la tete sur le meme oreiller. Et Gervaise revenait toujours a eux, les montrait a Coupeau; c'etait la une drole de dot qu'elle lui apportait, elle ne pouvait vraiment pas l'encombrer de deux mioches. Puis, elle etait prise de honte pour lui. Qu'est-ce qu'on dirait dans le quartier? On l'avait connue avec son amant, on savait son histoire; ce ne serait guere propre, quand on les verrait s'epouser, au bout de deux mois a peine. A toutes ces bonnes raisons, Coupeau repondait par des haussements d'epaules. Il se moquait bien du quartier! Il ne mettait pas son nez dans les affaires des autres; il aurait eu trop peur de le salir, d'abord! Eh bien! oui, elle avait eu Lantier avant lui. Ou etait le mal? Elle ne faisait pas la vie, elle n'amenerait pas des hommes dans son menage, comme tant de femmes, et des plus riches. Quant aux enfants, ils grandiraient, on les eleverait, parbleu! Jamais il ne trouverait une femme aussi courageuse, aussi bonne, remplie de plus de qualites. D'ailleurs, ce n'etait pas tout ca, elle aurait pu rouler sur les trottoirs, etre laide, faineante, degoutante, avoir une sequelle d'enfants crottes, ca n'aurait pas compte a ses yeux: il la voulait. -- Oui, je vous veux, repetait-il, en tapant son poing sur son genou d'un martelement continu. Vous entendez bien, je vous veux... Il n'y a rien a dire a ca, je pense? Gervaise, peu a peu, s'attendrissait. Une lachete du coeur et des sens la prenait, au milieu de ce desir brutal dont elle se sentait enveloppee. Elle ne hasardait plus que des objections timides, les mains tombees sur ses jupes, la face noyee de douceur. Du dehors, par la fenetre entr'ouverte, la belle nuit de juin envoyait des souffles chauds, qui effaraient la chandelle, dont la haute meche rougeatre charbonnait; dans le grand silence du quartier endormi, on entendait seulement les sanglots d'enfant d'un ivrogne, couche sur le dos, au milieu du boulevard; tandis que, tres loin, au fond de quelque restaurant, un violon jouait un quadrille canaille a quelque noce attardee, une petite musique cristalline, nette et deliee comme une phrase d'harmonica. Coupeau, voyant la jeune femme a bout d'arguments, silencieuse et vaguement souriante, avait saisi ses mains, l'attirait vers lui. Elle etait dans une de ces heures d'abandon dont elle se mefiait tant, gagnee, trop emue pour rien refuser et faire de la peine a quelqu'un. Mais le zingueur ne comprit pas qu'elle se donnait; il se contenta de lui serrer les poignets a les broyer, pour prendre possession d'elle; et ils eurent tous les deux un soupir, a cette legere douleur, dans laquelle se satisfaisait un peu de leur tendresse. -- Vous dites oui, n'est-ce pas? demanda-t-il. -- Comme vous me tourmentez! murmura-t-elle. Vous le voulez? eh bien, oui... Mon Dieu, nous faisons la une grande folie, peut-etre. Il s'etait leve, l'avait empoignee par la taille, lui appliquait un rude baiser sur la figure, au hasard. Puis, comme cette caresse faisait un gros bruit, il s'inquieta le premier, regardant Claude et Etienne, marchant a pas de loup, baissant la voix. -- Chut! soyons sages, dit-il, il ne faut pas reveiller les gosses... A demain. Et il remonta a sa chambre. Gervaise, toute tremblante, resta pres d'une heure assise au bord de son lit, sans songer a se deshabiller. Elle etait touchee, elle trouvait Coupeau tres-honnete; car elle avait bien cru un moment que c'etait fini, qu'il allait coucher la. L'ivrogne, en bas, sous la fenetre, avait une plainte plus rauque de bete perdue. Au loin, le violon a la ronde canaille se taisait. Les jours suivants, Coupeau voulut decider Gervaise a monter un soir chez sa soeur, rue de la Goutte-d'Or. Mais la jeune femme, tres timide, montrait un grand effroi de cette visite aux Lorilleux. Elle remarquait parfaitement que le zingueur avait une peur sourde du menage. Sans doute il ne dependait pas de sa soeur, qui n'etait meme pas l'ainee. Maman Coupeau donnerait son consentement des deux mains, car jamais elle ne contrariait son fils. Seulement, dans la famille, les Lorilleux passaient pour gagner jusqu'a dix francs par jour; et ils tiraient de la une veritable autorite. Coupeau n'aurait pas ose se marier, sans qu'ils eussent avant tout accepte sa femme. -- Je leur ai parle de vous, ils connaissent nos projets, expliquait-il a Gervaise. Mon Dieu! que vous etes enfant! Venez ce soir... Je vous ai avertie, n'est-ce pas? Vous trouverez ma soeur un peu raide. Lorilleux non plus n'est pas toujours aimable. Au fond, ils sont tres vexes, parce que, si je me marie, je ne mangerai plus chez eux, et ce sera une economie de moins. Mais ca ne fait rien, ils ne vous mettront pas a la porte... Faites ca pour moi, c'est absolument necessaire. Ces paroles effrayaient Gervaise davantage. Un samedi soir, pourtant, elle ceda. Coupeau vint la chercher a huit heures et demie. Elle s'etait habillee: une robe noire, avec un chale a palmes jaunes en mousseline de laine imprimee, et un bonnet blanc garni d'une petite dentelle. Depuis six semaines qu'elle travaillait, elle avait economise les sept francs du chale et les deux francs cinquante du bonnet; la robe etait une vieille robe nettoyee et refaite. -- Ils vous attendent, lui dit Coupeau, pendant qu'ils faisaient le tour par la rue des Poissonniers. Oh! ils commencent a s'habituer a l'idee de me voir marie. Ce soir, ils ont l'air tres gentil... Et puis, si vous n'avez jamais vu faire des chaines d'or, ca vous amusera a regarder. Ils ont justement une commande pressee pour lundi. -- Ils ont de l'or chez eux? demanda Gervaise. Je crois bien, il y en --a sur les murs, il y en a par terre, il y en a partout. Cependant, ils s'etaient engages sous la porte ronde et avaient traverse la cour. Les Lorilleux demeuraient au sixieme, escalier B. Coupeau lui cria en riant d'empoigner ferme la rampe et de ne plus la lacher. Elle leva les yeux, cligna les paupieres, en apercevant la haute tour creuse de la cage de l'escalier, eclairee par trois becs de gaz, de deux etages en deux etages; le dernier, tout en haut, avait l'air d'une etoile tremblotante dans un ciel noir, tandis que les deux autres jetaient de longues clartes, etrangement decoupees, le long de la spirale interminable des marches. -- Hein? dit le zingueur en arrivant au palier du premier etage, ca sent joliment la soupe a l'ognon. On a mange de la soupe a l'ognon pour sur. En effet, l'escalier B, gris, sale, la rampe et les marches graisseuses, les murs erafles montrant le platre, etait encore plein d'une violente odeur de cuisine. Sur chaque palier, des couloirs s'enfoncaient, sonores de vacarme, des portes s'ouvraient, peintes en jaune, noircies a la serrure par la crasse des mains; et, au ras de la fenetre, le plomb soufflait une humidite fetide, dont la puanteur se melait a l'acrete de l'ognon cuit. On entendait, du rez-de-chaussee au sixieme, des bruits de vaisselle, des poelons qu'on barbotait, des casseroles qu'on grattait avec des cuillers pour les recurer. Au premier etage, Gervaise apercut, dans l'entrebaillement d'une porte, sur laquelle le mot: _Dessinateur_, etait ecrit en grosses lettres, deux hommes attables devant une toile ciree desservie, causant furieusement, au milieu de la fumee de leurs pipes. Le second etage et le troisieme, plus tranquilles, laissaient passer seulement par les fentes des boiseries la cadence d'un berceau, les pleurs etouffes d'un enfant, la grosse voix d'une femme coulant avec un sourd murmure d'eau courante, sans paroles distinctes; et elle put lire des pancartes clouees, portant des noms: _Madame Gaudron, cardeuse_, et plus loin: _Monsieur Madinier, atelier de cartonnage_. On se battait au quatrieme: un pietinement dont le plancher tremblait, des meubles culbutes, un effroyable tapage de jurons et de coups; ce qui n'empechait pas les voisins d'en face de jouer aux cartes, la porte ouverte, pour avoir de l'air. Mais, quand elle fut au cinquieme, Gervaise dut souffler; elle n'avait pas l'habitude de monter; ce mur qui tournait toujours, ces logements entrevus qui defilaient, lui cassaient la tete. Une famille, d'ailleurs, barrait le palier; le pere lavait des assiettes sur un petit fourneau de terre, pres du plomb, tandis que la mere, adossee a la rampe, nettoyait le bambin, avant d'aller le coucher. Cependant, Coupeau encourageait la jeune femme. Ils arrivaient. Et, lorsqu'il fut enfin au sixieme, il se retourna pour l'aider d'un sourire. Elle, la tete levee, cherchait d'ou venait un filet de voix, qu'elle ecoutait depuis la premiere marche, clair et percant, dominant les autres bruits. C'etait, sous les toits, une petite vieille qui chantait en habillant des poupees a treize sous. Gervaise vit encore, au moment ou une grande fille rentrait avec un seau dans une chambre voisine, un lit defait, ou un homme en manches de chemise attendait, vautre, les yeux en l'air; sur la porte refermee, une carte de visite ecrite a la main indiquait: _Mademoiselle Clemence, repasseuse_. Alors, tout en haut, les jambes cassees, l'haleine courte, elle eut la curiosite de se pencher au-dessus de la rampe; maintenant, c'etait le bec de gaz d'en bas qui semblait une etoile, au fond du puits etroit des six etages; et les odeurs, la vie enorme et grondante de la maison, lui arrivaient dans une seule haleine, battaient d'un coup de chaleur son visage inquiet, se hasardant la comme au bord d'un gouffre. -- Nous ne sommes pas arrives, dit Coupeau. Oh! c'est un voyage! Il avait pris, a gauche, un long corridor. Il tourna deux fois, la premiere encore a gauche, la seconde a droite. Le corridor s'allongeait toujours, se bifurquait, resserre, lezarde, decrepi, de loin en loin eclaire par une mince flamme de gaz; et les portes uniformes, a la file comme des portes de prison ou de couvent, continuaient a montrer, presque toutes grandes ouvertes, des interieurs de misere et de travail, que la chaude soiree de juin emplissait d'une buee rousse. Enfin, ils arriverent a un bout de couloir completement sombre. -- Nous y sommes, reprit le zingueur. Attention! tenez-vous au mur; il y a trois marches. Et Gervaise fit encore une dizaine de pas, dans l'obscurite, prudemment. Elle buta, compta les trois marches. Mais, au fond du couloir, Coupeau venait de pousser une porte, sans frapper. Une vive clarte s'etala sur le carreau. Ils entrerent. C'etait une piece etranglee, une sorte de boyau, qui semblait le prolongement meme du corridor. Un rideau de laine deteinte, en ce moment releve par une ficelle, coupait le boyau en deux. Le premier compartiment contenait un lit, pousse sous un angle du plafond mansarde, un poele de fonte encore tiede du diner, deux chaises, une table et une armoire dont il avait fallu scier la corniche pour qu'elle put tenir entre le lit et la porte. Dans le second compartiment se trouvait installe l'atelier: au fond, une etroite forge avec son soufflet; a droite, un etau scelle au mur, sous une etagere ou trainaient des ferrailles; a gauche, aupres de la fenetre, un etabli tout petit, encombre de pinces, de cisailles, de scies microscopiques, grasses et tres sales. -- C'est nous! cria Coupeau, en s'avancant jusqu'au rideau de laine. Mais on ne repondit pas tout de suite. Gervaise, fort emotionnee, remuee surtout par cette idee qu'elle allait entrer dans un lieu plein d'or, se tenait derriere l'ouvrier, balbutiant, hasardant des hochements de tete, pour saluer. La grande clarte, une lampe brulant sur l'etabli, un brasier de charbon flambant dans la forge, accroissait encore son trouble. Elle finit pourtant par voir madame Lorilleux, petite, rousse, assez forte, tirant de toute la vigueur de ses bras courts, a l'aide d'une grosse tenaille, un fil de metal noir, qu'elle passait dans les trous d'une filiere fixee a l'etau. Devant l'etabli, Lorilleux, aussi petit de taille, mais d'epaules plus greles, travaillait, du bout de ses pinces, avec une vivacite de singe, a un travail si menu, qu'il se perdait entre ses doigts noueux. Ce fut le mari qui leva le premier la tete, une tete aux cheveux rares, d'une paleur jaune de vieille cire, longue et souffrante. -- Ah! c'est vous, bien, bien! murmura-t-il. Nous sommes presses, vous savez... N'entrez pas dans l'atelier, ca nous generait. Restez dans la chambre. Et il reprit son travail menu, la face de nouveau dans le reflet verdatre d'une boule d'eau, a travers laquelle la lampe envoyait sur son ouvrage un rond de vive lumiere. -- Prends les chaises! cria a son tour madame Lorilleux. C'est cette dame, n'est-ce pas? Tres bien, tres bien! Elle avait roule le fil; elle le porta a la forge, et la, activant le brasier avec un large eventail de bois, elle le mit a recuire, avant de le passer dans les derniers trous de la filiere. Coupeau avanca les chaises, fit asseoir Gervaise au bord du rideau. La piece etait si etroite, qu'il ne put se caser a cote d'elle. Il s'assit en arriere, et il se penchait pour lui donner, dans le cou, des explications sur le travail. La jeune femme, interdite par l'etrange accueil des Lorilleux, mal a l'aise sous leurs regards obliques, avait un bourdonnement aux oreilles qui l'empechait d'entendre. Elle trouvait la femme tres vieille pour ses trente ans, l'air reveche, malpropre avec ses cheveux queue de vache, roules sur sa camisole defaite. Le mari, d'une annee plus age seulement, lui semblait un vieillard, aux minces levres mechantes, en manches de chemise, les pieds nus dans des pantoufles eculees. Et ce qui la consternait surtout, c'etait la petitesse de l'atelier, les murs barbouilles, la ferraille ternie des outils, toute la salete noire trainant la dans un bric-a-brac de marchand de vieux clous. Il faisait terriblement chaud. Des gouttes de sueur perlaient sur la face verdie de Lorilleux; tandis que madame Lorilleux se decidait a retirer sa camisole, les bras nus, la chemise plaquant sur les seins tombes. -- Et l'or? demanda Gervaise a demi-voix. Ses regards inquiets fouillaient les coins, cherchaient, parmi toute cette crasse, le resplendissement qu'elle avait reve. Mais Coupeau s'etait mis a rire. -- L'or? dit-il; tenez, en voila, en voila encore, et en voila a vos pieds! Il avait indique successivement le fil aminci que travaillait sa soeur, et un autre paquet de fil, pareil a une liasse de fil de fer, accroche au mur, pres de l'etau; puis, se mettant a quatre pattes, il venait de ramasser par terre, sous la claie de bois qui recouvrait le carreau de l'atelier, un dechet, un brin semblable a la pointe d'une aiguille rouillee. Gervaise se recriait. Ce n'etait pas de l'or, peut-etre, ce metal noiratre, vilain comme du fer! Il dut mordre le dechet, lui montrer l'entaille luisante de ses dents. Et il reprenait ses explications: les patrons fournissaient l'or en fil, tout allie; les ouvriers le passaient d'abord par la filiere pour l'obtenir a la grosseur voulue, en ayant soin de le faire recuire cinq ou six fois pendant l'operation, afin qu'il ne cassat pas. Oh! il fallait une bonne poigne et de l'habitude! Sa soeur empechait son mari de toucher aux filieres, parce qu'il toussait. Elle avait de fameux bras, il lui avait vu tirer l'or aussi mince qu'un cheveu. Cependant, Lorilleux, pris d'un acces de toux, se pliait sur son tabouret. Au milieu de la quinte, il parla, il dit d'une voix suffoquee, toujours sans regarder Gervaise, comme s'il eut constate la chose uniquement pour lui: -- Moi, je fais la colonne. Coupeau forca Gervaise a se lever. Elle pouvait bien s'approcher, elle verrait. Le chainiste consentit d'un grognement. Il enroulait le fil prepare par sa femme autour d'un mandrin, une baguette d'acier tres-mince. Puis, il donna un leger coup de scie, qui tout le long du mandrin coupa le fil, dont chaque tour forma un maillon. Ensuite il souda. Les maillons etaient poses sur un gros morceau de charbon de bois. Il les mouillait d'une goutte de borax, prise dans le cul d'un verre casse, a cote de lui; et, rapidement, il les rougissait a la lampe, sous la flamme horizontale du chalumeau. Alors, quand il eut une centaine de maillons, il se remit une fois encore a son travail menu, appuye au bord de la cheville, un bout de planchette que le frottement de ses mains avait poli. Il ployait la maille a la pince, la serrait d'un cote, l'introduisait dans la maille superieure deja en place, la rouvrait a l'aide d'une pointe; cela avec une regularite continue, les mailles succedant aux mailles, si vivement, que la chaine s'allongeait peu a peu sous les yeux de Gervaise, sans lui permettre de suivre et de bien comprendre. -- C'est la colonne, dit Coupeau. Il y a le jaseron, le forcat, la gourmette, la corde. Mais ca, c'est la colonne. Lorilleux ne fait que la colonne. Celui-ci eut un ricanement de satisfaction. Il cria, tout en continuant a pincer les mailles, invisibles entre ses ongles noirs: -- Ecoute donc, Cadet-Cassis!... J'etablissais un calcul, ce matin. J'ai commence a douze ans, n'est-ce pas? Eh bien! sais-tu quel bout de colonne j'ai du faire au jour d'aujourd'hui? Il leva sa face pale, cligna ses paupieres rougies. -- Huit mille metres, entends-tu! Deux lieues!... Hein! un bout de colonne de deux lieues! Il y a de quoi entortiller le cou a toutes les femelles du quartier... Et, tu sais, le bout s'allonge toujours. J'espere bien aller de Paris a Versailles. Gervaise etait retournee s'asseoir, desillusionnee, trouvant tout tres-laid. Elle sourit pour faire plaisir aux Lorilleux. Ce qui la genait surtout, c'etait le silence garde sur son mariage, sur cette affaire si grosse pour elle, sans laquelle elle ne serait certainement pas venue. Les Lorilleux continuaient a la traiter en curieuse importune amenee par Coupeau. Et une conversation s'etant enfin engagee, elle roula uniquement sur les locataires de la maison. Madame Lorilleux demanda a son frere s'il n'avait pas entendu en montant les gens du quatrieme se battre. Ces Benard s'assommaient tous les jours; le mari rentrait soul comme un cochon; la femme aussi avait bien des torts, elle criait des choses degoutantes. Puis, on parla du dessinateur du premier, ce grand escogriffe de Baudequin, un poseur crible de dettes, toujours fumant, toujours gueulant avec des camarades. L'atelier de cartonnage de M. Madinier n'allait plus que d'une patte; le patron avait encore congedie deux ouvrieres la veille; ce serait pain benit, s'il faisait la culbute, car il mangeait tout, il laissait ses enfants le derriere nu. Madame Gaudron cardait drolement ses matelas: elle se trouvait encore enceinte, ce qui finissait par n'etre guere propre, a son age. Le proprietaire venait de donner conge aux Coquet, du cinquieme; ils devaient trois termes; puis, ils s'entetaient a allumer leur fourneau sur le carre; meme que, le samedi d'auparavant, mademoiselle Remanjou, la vieille du sixieme, en reportant ses poupees, etait descendue a temps pour empecher le petit Linguerlot d'avoir le corps tout brule. Quant a mademoiselle Clemence, la repasseuse, elle se conduisait comme elle l'entendait, mais on ne pouvait pas dire, elle adorait les animaux, elle possedait un coeur d'or. Hein! quel dommage, une belle fille pareille aller avec tous les hommes! On la rencontrerait une nuit sur un trottoir, pour sur. -- Tiens, en voila une, dit Lorilleux a sa femme, en lui donnant le bout de chaine auquel il travaillait depuis le dejeuner. Tu peux la dresser. Et il ajouta, avec l'insistance d'un homme qui ne lache pas aisement une plaisanterie: -- Encore quatre pieds et demi... Ca me rapproche de Versailles. Cependant, madame Lorilleux, apres l'avoir fait recuire, dressait la colonne, en la passant a la filiere de reglage. Elle la mit ensuite dans une petite casserole de cuivre a long manche, pleine d'eau seconde, et la derocha au feu de la forge. Gervaise, de nouveau poussee par Coupeau, dut suivre cette derniere operation. Quand la chaine fut derochee, elle devint d'un rouge sombre. Elle etait finie, prete a livrer. -- On livre en blanc, expliqua encore le zingueur. Ce sont les polisseuses qui frottent ca avec du drap. Mais Gervaise se sentait a bout de courage. La chaleur, de plus en plus forte, la suffoquait. On laissait la porte fermee, parce que le moindre courant d'air enrhumait Lorilleux. Alors, comme on ne parlait pas toujours de leur mariage, elle voulut s'en aller, elle tira legerement la veste de Coupeau. Celui-ci comprit. Il commencait, d'ailleurs, a etre egalement embarrasse et vexe de cette affectation de silence. -- Eh bien, nous partons, dit-il. Nous vous laissons travailler. Il pietina un instant, il attendit, esperant un mot, une allusion quelconque. Enfin, il se decida a entamer les choses lui-meme. -- Dites donc, Lorilleux, nous comptons sur vous, vous serez le temoin de ma femme. Le chainiste leva la tete, joua la surprise, avec un ricanement; tandis que sa femme, lachant les filieres, se plantait au milieu de l'atelier. -- C'est donc serieux? murmura-t-il. Ce sacre Cadet-Cassis, on ne sait jamais s'il veut rire. -- Ah! oui, madame est la personne, dit a son tour la femme en devisageant Gervaise. Mon Dieu! nous n'avons pas de conseil a vous donner, nous autres... C'est une drole d'idee de se marier tout de meme. Enfin, si ca vous va a l'un et a l'autre. Quand ca ne reussit pas, on s'en prend a soi, voila tout. Et ca ne reussit pas souvent, pas souvent, pas souvent... La voix ralentie sur ces derniers mots, elle hochait la tete, passant de la figure de la jeune femme a ses mains, a ses pieds, comme si elle avait voulu la deshabiller, pour lui voir les grains de la peau. Elle dut la trouver mieux qu'elle ne comptait. -- Mon frere est bien libre, continua-t-elle d'un ton plus pince. Sans doute, la famille aurait peut-etre desire... On fait toujours des projets. Mais les choses tournent si drolement... Moi, d'abord, je ne veux pas me disputer. Il nous aurait amene la derniere des dernieres, je lui aurais dit: Epouse-la et fiche-moi la paix... Il n'etait pourtant pas mal ici, avec nous. Il est assez gras, on voit bien qu'il ne jeunait guere. Et toujours sa soupe chaude, juste a la minute... Dis donc, Lorilleux, tu ne trouves pas que madame ressemble a Therese, tu sais bien, cette femme d'en face qui est morte de la poitrine? -- Oui, il y a un faux air, repondit le chainiste. -- Et vous avez deux enfants, madame. Ah! ca, par exemple, je l'ai dit a mon frere: Je ne comprends pas comment tu epouses une femme qui a deux enfants... Il ne faut pas vous facher, si je prends ses interets; c'est bien naturel... Vous n'avez pas l'air fort, avec ca... N'est-ce pas, Lorilleux, madame n'a pas l'air fort? -- Non, non, elle n'est pas forte. Ils ne parlerent pas de sa jambe. Mais Gervaise comprenait, a leurs regards obliques et au pincement de leurs levres, qu'ils y faisaient allusion. Elle restait devant eux, serree dans son mince chale a palmes jaunes, repondant par des monosyllabes, comme devant des juges. Coupeau, la voyant souffrir, finit par crier: -- Ce n'est pas tout ca... Ce que vous dites et rien, c'est la meme chose. La noce aura lieu le samedi 29 juillet. J'ai calcule sur l'almanach. Est-ce convenu? ca vous va-t-il? -- Oh! ca nous va toujours, dit sa soeur. Tu n'avais pas besoin de nous consulter... Je n'empecherai pas Lorilleux d'etre temoin. Je veux avoir la paix. Gervaise, la tete basse, ne sachant plus a quoi s'occuper, avait fourre le bout de son pied dans un losange de la claie de bois, dont le carreau de l'atelier etait couvert; puis, de peur d'avoir derange quelque chose en le retirant, elle s'etait baissee, tatant avec la main. Lorilleux, vivement, approcha la lampe. Et il lui examinait les doigts avec mefiance. -- Il faut prendre garde, dit-il, les petits morceaux d'or, ca se colle sous les souliers, et ca s'emporte, sans qu'on le sache. Ce fut toute une affaire. Les patrons n'accordaient pas un milligramme de dechet. Et il montra la patte de lievre avec laquelle il brossait les parcelles d'or restees sur la cheville, et la peau etalee sur ses genoux, mise la pour les recevoir. Deux fois par semaine, on balayait soigneusement l'atelier; on gardait les ordures, on les brulait, on passait les cendres, dans lesquelles on trouvait par mois jusqu'a vingt-cinq et trente francs d'or. Madame Lorilleux ne quittait pas du regard les souliers de Gervaise. -- Mais il n'y a pas a se facher, murmura-t-elle, avec un sourire aimable. Madame peut regarder ses semelles. Et Gervaise, tres-rouge, se rassit, leva ses pieds, fit voir qu'il n'y avait rien. Coupeau avait ouvert la porte en criant: Bonsoir! d'une voix brusque. Il l'appela, du corridor. Alors, elle sortit a son tour, apres avoir balbutie une phrase de politesse: elle esperait bien qu'on se reverrait et qu'on s'entendrait tous ensemble. Mais les Lorilleux s'etaient deja remis a l'ouvrage, au fond du trou noir de l'atelier, ou la petite forge luisait, comme un dernier charbon blanchissant dans la grosse chaleur d'un four. La femme, un coin de la chemise glisse sur l'epaule, la peau rougie par le reflet du brasier, tirait un nouveau fil, gonflait a chaque effort son cou, dont les muscles se roulaient, pareils a des ficelles. Le mari, courbe sous la lueur verte de la boule d'eau, recommencant un bout de chaine, ployait la maille a la pince, la serrait d'un cote, l'introduisait dans la maille superieure, la rouvrait a l'aide d'une pointe, continuellement, mecaniquement, sans perdre un geste pour essuyer la sueur de sa face. Quand Gervaise deboucha des corridors sur le palier du sixieme, elle ne put retenir cette parole, les larmes aux yeux: -- Ca ne promet pas beaucoup de bonheur. Coupeau branla furieusement la tete. Lorilleux lui revaudrait cette soiree-la. Avait-on jamais vu un pareil grigou! croire qu'on allait lui emporter trois grains de sa poussiere d'or! Toutes ces histoires, c'etait de l'avarice pure. Sa soeur avait peut-etre cru qu'il ne se marierait jamais, pour lui economiser quatre sous sur son pot-au-feu? Enfin, ca se ferait quand meme le 29 juillet. Il se moquait pas mal d'eux! Mais Gervaise, en descendant l'e