The Project Gutenberg EBook of Ma Cousine Pot-Au-Feu, by Leon de Tinseau Copyright laws are changing all over the world. Be sure to check the copyright laws for your country before downloading or redistributing this or any other Project Gutenberg eBook. This header should be the first thing seen when viewing this Project Gutenberg file. Please do not remove it. Do not change or edit the header without written permission. Please read the "legal small print," and other information about the eBook and Project Gutenberg at the bottom of this file. Included is important information about your specific rights and restrictions in how the file may be used. You can also find out about how to make a donation to Project Gutenberg, and how to get involved. **Welcome To The World of Free Plain Vanilla Electronic Texts** **eBooks Readable By Both Humans and By Computers, Since 1971** *****These eBooks Were Prepared By Thousands of Volunteers!***** Title: Ma Cousine Pot-Au-Feu Author: Leon de Tinseau Release Date: August, 2004 [EBook #6309] [Yes, we are more than one year ahead of schedule] [This file was first posted on November 27, 2002] Edition: 10 Language: French Character set encoding: ASCII *** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK MA COUSINE POT-AU-FEU *** Produced by Julie Barkley, Juliet Sutherland, Charles Franks and the Online Distributed Proofreading Team. MA COUSINE POT-AU-FEU PAR LEON DE TINSEAU I Mes parents m'ont mis tard au college de Poitiers, tenu par les jesuites. Vous avez bien entendu: par les jesuites, ce qui n'empeche point qu'a la seule pensee de me voir faire ma premiere communion ailleurs qu'" a la maison ", ma mere avait jete les hauts cris. Je me hate de dire qu'elle ne les jeta pas longtemps et que la question fut bientot tranchee selon ses preferences. Mon pere aimait beaucoup la meilleure et la plus sainte des femmes: la sienne, et je crois qu'il aimait presque autant sa tranquillite. Pour fuir une discussion, il aurait fait la traversee d'Amerique, bien qu'il n'eut jamais mis le pied, il le confessait lui-meme, sur un appareil flottant autre que la nacelle ou son garde et lui s'embarquaient l'hiver, afin de chasser les canards. Il s'etait marie quelques annees apres la trentaine, car on ne faisait rien de bonne heure chez nous, du moins en ce temps-la. Ce mariage, fort heureux, fut assurement le seul acte saillant de sa vie, depuis le jour ou il faillit porter la cuirasse ainsi que le faisaient, a dater de saint Louis, tous les Vaudelnay du monde, quand ils n'etaient pas dans les ordres. Mais la revolution de 1830 avait mis fin a cette vieille habitude, et mes arriere-parents, ainsi que leur fils lui-meme, auraient considere que l'honneur du nom etait compromis si l'un des notres avait passe, fut-ce un quart d'heure, au service de Louis-Philippe. Je suppose que mon pere aura connu quelques heures penibles en se retrouvant au chateau de Vaudelnay, triste comme une prison et severe comme un cloitre, apres les deux annees moins severes et moins tristes, vraisemblablement, qu'il venait de passer a l'ecole des Pages. Quoi qu'il en soit, il dut prendre son parti en philosophe, c'est-a-dire en homme resigne, car, a l'epoque de nos premieres relations suivies, j'entends vers la cinquieme ou la sixieme annee de mon age, cette resignation ne laissait plus rien a desirer. A cette epoque, nous etions huit personnes a Vaudelnay, je veux dire huit " maitres " pour employer l'expression consacree, bien que ce titre n'appartint en realite qu'a un seul des habitants du chateau, mon grand-pere, alors deja extremement vieux, mais d'une verdeur etonnante. Autour de lui un frere plus jeune, deux soeurs plus agees, tous trois confirmes dans le celibat, et ma grand'mere que nous respections tous comme un etre surnaturel parce qu'elle avait ete, enfant, dans les prisons de la Terreur, composaient une sorte de conseil des Anciens, honore de certaines prerogatives. Je designais cette portion plus que mure de ma famille sous le nom d'ancetres, dans les conversations frequentes que je tenais avec moi-meme, a defaut d'interlocuteur plus interessant. Les trois autres habitants du chateau, c'est-a-dire mes parents et moi, formaient une caste inferieure, exclue de toute part au gouvernement, voire meme a l'examen des affaires. Mais, comme dans tout etat monarchique bien constitue, chacun des citoyens de Vaudelnay, obeissant et subordonne par rapport au degre superieur de la hierarchie, devenait, relativement a l'echelon place au-dessous, un representant respectueusement ecoute de l'autorite primordiale et souveraine. Cette discipline, harmonieuse a force d'etre parfaite, qui excite encore mon admiration et mes regrets, quand j'y pense aujourd'hui, se manifestait jusque dans la classe nombreuse des domestiques, dont quelques-uns, accables par la vieillesse, devaient causer plus d'embarras qu'ils ne rendaient de services. Mais il etait de regle a Vaudelnay qu'un serviteur ne sortait de la maison que cloue dans son cercueil ou congedie pour faute grave, deux phenomenes d'une egale rarete, grace au bon air, au bon regime et a l'atmosphere de subordination inveteree que l'on trouvait au chateau et dans les dependances. Pour en revenir aux " maitres ", j'etais, cela va sans dire, le seul qui eut toujours le devoir d'obeir, et jamais le droit de commander. Et encore je parle de l'autorite legitime et reconnue, car, en realite, j'exercais une tyrannie occulte sur tous les gens de la maison, a l'exception de la cuisiniere et du jardinier, etres independants et fiers, sans doute a cause de leurs connaissances speciales. Dans notre monarchie en miniature, ils jouaient le role de l'Ecole polytechnique dans la grande famille de l'Etat. Pour penetrer dans la cuisine sans m'exposer a l'epouvantable avanie d'un torchon pendu a la ceinture de ma blouse, il me fallait un veritable sauf-conduit de l'autorite competente. Quant au jardin, toute la partie reservee aux fruits constituait a mon egard un territoire de guerre, constamment infeste par la presence de l'ennemi, c'est-a-dire du jardinier, ou je ne m'aventurais qu'avec des precautions et des ruses d'Apache. Aussi quelles delices quand je pouvais entamer de mes dents intrepides de maraudeur l'epiderme d'une peche verte, ou la pulpe d'une grappe acide a faire danser les chevres! Un des plus beaux souvenirs de ma premiere enfance est un certain automne pendant lequel tout le pays fut decime par le cholera. La terreur generale etait parvenue a ce point qu'on laissait pourrir sur pied tous les fruits quelconques, reputes homicides. Ma bonne chance voulut que, de toute la maison, mon ennemi le jardinier fut le seul qui prit la maladie, dont il rechappa, Dieu merci! J'ai consomme certainement, pendant ces trois semaines fortunees, plus d'abricots et de prunes de reine-Claude que je n'en absorbai et n'en absorberai pendant le reste de ma vie. Que les medecins daignent m'excuser si je ne suis pas mort: ce n'est point ma faute a coup sur. Dans la marche reguliere des evenements, j'etais place sous l'autorite directe de ma mere, soumise elle-meme de la facon la plus complete--en apparence--a l'autorite conjugale. J'ai tout lieu de croire que cette soumission exterieure cachait une realite bien differente, car j'ai connu peu de femmes aussi belles et peu de maris aussi tendres. En dehors des reprimandes solennelles necessitees par quelque mefait serieux, et dont je restais ebranle pendant quarante-huit heures, mon pere n'intervenait dans ma vie que pendant deux ou trois heures de l'apres-midi pour me conduire a la promenade, tantot a pied, tantot en voiture, puis a cheval, des que mon age le permit. Je doute qu'il soit possible d'avoir autant d'adoration, de crainte et de respect tout a la fois pour le meme homme que j'en avais pour lui. On aurait dit, d'ailleurs, qu'il reunissait plusieurs systemes d'education dans une seule personne. Severe, absolu, tres avare de sourires tant que nous etions dans l'enceinte du chateau et du parc, il commencait a s'humaniser, a se derider aussitot que le dernier arbre de l'avenue etait depasse. Quand nous avions perdu les girouettes de vue, c'etait un homme gai, affectueux, caressant, presque de mon age, dont je faisais tout ce que je voulais, en ayant bien soin, toutefois, d'operer au comptant et non pas a terme, car, une fois rentres au chateau, la fantaisie la mieux acceptee tout a l'heure devenait quelque chose de fou et d'inaccessible a l'egal de la lune. La generation superieure ne m'apparaissait guere qu'a l'heure des repas, qui etaient pour moi les deux moments scabreux de la journee. A onze heures toute la famille etait reunie dans la salle a manger. Mon grand-pere presidait, comme de juste, ayant de chaque cote une de ses soeurs, l'une et l'autre ses ainees, restees vieilles filles, faute de n'avoir pu trouver, grace a la ruine de 93, des maris d'assez bonne race. Elles approchaient alors de la quatre-vingt-dixieme annee, et je n'etonnerai personne en disant qu'elles ne brillaient point par la bienveillance. Grandes, majestueuses, droites comme des joncs, l'une brune, l'autre blonde (ce n'est que vers l'age de quinze ans que j'ai appris qu'elles portaient perruque), elles semblaient n'avoir conserve de toute leur existence qu'un seul souvenir, different pour chacune d'elles. L'ainee avait eu l'honneur d'ouvrir le bal a Poitiers en donnant la main a Monsieur, frere du roi, lors de la rentree des Bourbons. L'autre avait tire la duchesse de Berri d'un mauvais pas, lors des soulevements de 1832, en lui faisant traverser les troupes de Louis-Philippe dans sa voiture. Vingt fois j'ai frissonne au recit de cette odyssee menee a bien grace au sang-froid de ma tante qui, dans un moment difficile, avait detourne les soupcons des voltigeurs en ordonnant a la princesse, deguisee en femme de chambre, de lui rattacher son soulier, trait historique dont elle n'etait pas peu fiere. Leur frere, assis de l'autre cote de la table, a droite de ma grand'mere, avait a peine soixante-dix ans. Aussi le traitait-on comme un jeune homme qui n'a jamais rien fait d'utile, car il avait voyage dans divers pays de l'Europe durant les quarante premieres annees de sa vie. L'oncle Jean se posait volontiers en artiste et professait, a propos des derniers evenements de notre histoire contemporaine, cette independance de jugements qu'on apprenait alors a l'etranger, mais qu'on apprend aujourd'hui, si je ne me trompe, sans etre oblige d'aller si loin. De plus, il parlait quelquefois de certaines " belles dames " qu'il avait connues. Dieu sait qu'il etait discret--je ne lui ai jamais entendu prononcer un nom--et qu'il se maintenait dans la plus louable reserve, car les reminiscences qu'il se permettait paraitraient incolores et fades sous les ombrages de la cour des _grandes_ de nos couvents actuels. Neanmoins, je me rendais deja compte que ses frere, soeurs et belle-soeur le consideraient en eux-memes comme un jeune ecervele, sujet a caution sous le rapport de la foi, de la politique et des bonnes moeurs. Pour ce motif inavoue, ce n'est pas sans un secret malaise que les _ancetres_ voyaient mes tete-a-tete avec lui. Sans en avoir l'air, on les rendait aussi rares que possible. Par contre, on le devine, je n'aimais rien tant au monde que d'entendre les histoires de l'oncle Jean. Un jour, en grimpant sur ses genoux et en fourrageant dans sa chevelure encore abondante, j'avais senti comme une moulure poussee dans son crane. --Qu'est-ce qui vous a fait ca, mon oncle? demandai-je. --Une balle de pistolet. --Ah! Pourquoi vous a-t-on tire une balle, mon oncle? --Parce que je me suis battu. --Contre les ennemis? --Non, contre un monsieur. --Qu'est-ce qu'il vous avait fait, le monsieur? --Tu es trop petit pour comprendre. Mais si tu ne veux pas me faire de peine, aie soin de ne jamais parler a personne de ce que je viens de te dire. Bien des annees se sont passees avant que j'aie parle a personne de la cicatrice de mon oncle, et avant que j'aie su " ce que lui avait fait le monsieur ". Si enfant que je fusse alors, je comprenais deja que l'oncle Jean avait en lui quelque chose de mysterieux qui le mettait comme en dehors du reste de la famille. Il s'en detachait par une melancolie constante, non pas, Seigneur! que les autres fussent gais,--il serait aussi exact de dire qu'ils etaient joueurs ou debauches;--mais la tristesse aigue de ce membre de la famille semblait depasser encore l'absence de gaiete qui etait l'etat normal de l'ensemble. Au milieu de ce silence vide de personnes qui se taisaient, la plupart du temps, faute d'avoir une pensee nouvelle a transmettre, le mutisme grave, reveur, voulu de cet homme dont l'intelligence me frappait deja, produisait le contraste d'un reflet sur l'ombre, de la chaleur sur le froid, de la vie sur la mort. D'ailleurs, il suffisait de voir cette figure energique, fatiguee, traversee souvent par des eclairs brusques, bientot reprimes, pour comprendre que l'oncle Jean, a l'oppose de ses collateraux des deux sexes, avait une histoire, une histoire qu'il avait resolu de cacher. C'est sur lui que mes yeux se portaient le plus volontiers durant nos longues seances a table--ces machoires octogenaires n'allaient pas vite en besogne--et quand je le revois en souvenir a sa place, parmi les convives de la grande salle a manger de Vaudelnay, je crois apercevoir une rangee de frontons funeraires, coupee par une facade aux volets clos, derriere lesquels se devine la lampe allumee du sage. De tous les habitants du chateau, mon pere et l'oncle Jean etaient ceux dont les caracteres sympathisaient le moins. Entre eux, des chocs plus ou moins dissimules n'etaient point rares, et je dois avouer que c'etait du cote de mon oncle que les hostilites commencaient le plus souvent, presque toujours sans motif precis, comme il arrive lorsqu'un individu produit sur un autre une impression d'agacement perpetuel. Je me rends compte aujourd'hui que l'oncle Jean reprochait a son neveu de mener l'existence d'un inutile et d'un oisif. Or, de la meilleure foi du monde, mon pere voyait dans ce renoncement volontaire au mouvement de son epoque un titre de gloire, une immolation pleine de merite. --Nous devons obeir au roi! Combien de fois n'ai-je pas entendu repeter cette phrase qui me transportait d'enthousiasme, d'autant plus que je ne la comprenais pas! Cependant le sourire douloureux que j'apercevais alors sur les levres de mon oncle ne laissait pas de troubler secretement la serenite de ma croyance. Parfois les choses n'en restaient pas a ce sourire muet. Deux ou trois repliques breves, sans signification pour moi, etaient echangees, apres lesquelles, des que la retraite etait possible, le baron se cantonnait chez lui comme un general en chef qui, entoure de forces superieures, manoeuvre sur un terrain defavorable. A des intervalles eloignes, il quittait Vaudelnay pour quelques jours, sous pretexte de chasse ou de peche dans le domaine de quelqu'un des rares amis qu'il possedait. Selon toute evidence, il etait pauvre et il mettait une sorte d'orgueil a le dire a qui voulait l'entendre. Un de mes etonnements d'alors cette pauvrete! --Comment l'oncle Jean peut-il etre pauvre? Il mange et s'habille comme nous, habite le meme chateau, monte dans les memes voitures,--rarement il est vrai,--porte le meme nom! Telle est une des questions qui s'agitaient dans ma tete d'enfant et que j'aurais voulu faire. Mais je la gardais pour moi, celle-la et bien d'autres, sachant, par experience, qu'on ne m'accordait pas le droit d'interroger, et ne pouvant deja supporter ce qui m'est encore aujourd'hui l'epreuve la plus insupportable, le refus oppose, par ceux que j'aime, a l'un de mes desirs. Apres tout, se taire n'est point une chose si malaisee. II Tous les soirs, a Vaudelnay, vers le milieu du dessert " des maitres ", la cloche des repas se mettait en branle de nouveau et reunissait les domestiques du chateau dans la salle, dallee de pierres comme une eglise, qui leur servait de refectoire. Cinq minutes apres, ma grand'mere quittait sa place et traversait, suivie de nous tous, l'immense galerie qui separait les appartements des communs. C'etait, en hiver, un veritable voyage, plein de dangers a cause de la difference des temperatures et des courants d'air, voyage qui necessitait l'emploi de mille precautions diverses sous forme de cache-nez, de douillettes, de mantilles de laine et de couvre-chefs, suivant les sexes et les ages. La galerie traversee, le cortege debouchait majestueusement dans une vaste piece, ou le couvert des gens etait mis sur une longue table, eclairee de deux lampes primitives en etain, composees d'une meche brulant dans un recipient plein d'huile. Toute la cohorte des domestiques, une quinzaine de personnes environ, nous attendait debout. La famille s'agenouillait sur des chaises de bois, le long du mur jauni par la fumee, tournant le dos a la table. De l'autre cote de celle-ci, les serviteurs se rangeaient, a genoux sur le pave, ayant devant eux, au premier plan, l'alignement des assiettes de faience et des pots de gres, au second les dos respectables des Vaudelnay de trois generations, succedant a tant d'autres qui, sans doute, avaient prie au meme endroit et dans le meme appareil depuis quatre ou cinq siecles. Mon grand-pere recitait a haute voix les oraisons et les litanies; maitres et domestiques repondaient en choeur, fort devotement. Puis, le signe de croix final trace sur les fronts, il y avait quelques minutes de colloque entre certains membres de la famille et les chefs de service, comme on pourrait les appeler; car les simples soldats de la domesticite (groom, laveuse de vaisselle, fille de basse-cour, aide de lingerie) disparaissaient dans les coins jusqu'au moment ou la soupe, deja fumante dans l'enorme soupiere, etait distribuee aux convives par la puissante main de la cuisiniere. Pendant ces minutes qui tenaient lieu du _rapport_ au regiment, la journee du lendemain s'arrangeait. Mon grand-pere conferait avec le garde; ma grand'mere donnait un dernier ordre a la femme de charge; mon pere commandait au cocher les sorties du jour suivant; ma mere causait fleurs et fruits avec le jardinier, mon ennemi, qui m'avait jure ses grands dieux le matin qu'il me denoncerait le soir, et ne me denoncait jamais, l'excellent homme! Mais quels moments d'angoisse et comme je comprenais les regards de ce tyran qui me tenait sous sa merci! Parfois mon grand-pere elevant la voix annoncait officiellement un evenement de famille, recommandait la sagesse a la fete du village pour le lendemain, deplorait un malheur survenu dans quelque ferme: grele, epidemie de betail, fils aine tombe au sort. --Allons! bonsoir, mes amis! concluait-il les jours ou il etait en belle humeur. Et l'on entendait cette reponse, formulee presque a voix basse, dans un murmure respectueux: --Bonsoir, monsieur le marquis. Nous regagnions alors le salon, a travers la Siberie du long corridor ou grelottaient les chevaliers sous leurs cuirasses et les dames sous leurs baleines. Pres du grand feu, nous retrouvions mes tantes qui n'avaient point d'ordres a donner, les pauvres! ne possedant, en ce monde,--j'ai su pourquoi depuis,--que ce qu'elles recevaient, comme une chose toute simple, de la fraternelle generosite de mon grand-pere. Nous y retrouvions aussi l'oncle Jean, qui n'assistait jamais a la priere, circonstance tellement grosse de mystere a mes yeux, que je n'avais jamais eu le courage de faire aucune question sur ce sujet redoutable. Mais, si je ne disais rien, j'observais davantage, et les faits qui frappaient mes yeux ne laissaient pas de me rendre perplexe quant a l'orthodoxie de l'oncle Jean. Le dimanche, il est vrai, jamais on ne l'avait vu manquer la messe, dont il attendait le dernier coup avec impatience, car il avait la manie d'etre toujours pret une demi-heure trop tot. Mais il dormait au sermon, et Dieu sait qu'il fallait une forte propension au sommeil pour le gouter sur le chene poli par les siecles du banc armorie de la famille. Au bout de vingt minutes, regulierement, l'oncle Jean s'eveillait, circonstance qui coincidait en general avec la peroraison peu variee de l'homelie. Que si notre bon cure s'oubliait en son eloquence, M. le baron tirait de son gousset une montre enorme, dont la repetition s'entendait d'un bout de l'eglise a l'autre, et la faisait sonner impitoyablement. A ce signal connu, qui faisait fremir toute la pieuse assemblee, le pauvre abbe Cassard se hatait de regagner l'autel, nous laissant tous, quelquefois, aux prises avec la tempete, sans se donner le loisir de nous conduire au port sacre dont, heureusement, nous savions tous le chemin. Invariablement, du samedi de la Passion au lundi de Quasimodo, cet auditeur recalcitrant disparaissait, sans que l'on put dire quel etait le but de son voyage, et, grace a cette circonstance, il etait impossible de repondre d'une maniere peremptoire a cette question: --L'oncle Jean fait-il ses Paques? Toutefois le cure du village, qui dinait au chateau tous les dimanches, le traitait avec consideration, voire meme avec respect. Chose plus remarquable encore, durant la partie de boston qui s'organisait ce jour-la en sortant de table, et dont je ne voyais jamais que le commencement, ainsi qu'on pense, mon oncle ne menageait pas les invectives les plus severes a l'abbe Cassard quand il l'avait pour partenaire. Car le baron etait celebre dans toute la province pour avoir appris et joue le whist en Angleterre, de meme que pour avoir etudie la valse en Allemagne et la peinture en Italie. --Malgre tout, me disais-je, un pecheur endurci ne saurait inspirer tant d'estime a un pretre et, surtout, il n'oserait le tancer aussi vertement pour avoir coupe sa carte maitresse. III J'allais sur mes douze ans, et ce meme cure me preparait a ma premiere communion en meme temps qu'il m'enseignait les elements du latin et du grec, lorsqu'arriva le premier evenement serieux qui eut trouble, depuis ma naissance, la paix tant soit peu monotone ou dormaient le chateau et ses habitants. Un matin, bien que le samedi de la Passion fut encore tres eloigne, la place de l'oncle Jean resta vide a table, et je fus informe qu'il etait parti pendant la nuit pour l'Angleterre. Toute la journee la famille fut en proie aux preoccupations les plus vives. Mon grand-pere semblait tout a la fois fort courrouce et fort attendri; ma grand'mere et ses belles-soeurs avaient les yeux rouges et faisaient de grands soupirs. Elles passerent la moitie du temps prosternees devant l'autel de la Vierge, a cote duquel un grand cierge de cire etait allume. Fidele a mon systeme, je m'abstins de toute question, mais j'attendais avec impatience l'heure de la priere, supposant que nous aurions un message du gouvernement, c'est-a-dire une communication quelconque adressee par mon grand-pere a l'assistance. Il me revient encore aujourd'hui un leger frisson, quand je pense a ce que fut, ce soir-la, notre diner de famille dans la grande salle a manger deja rafraichie par les premieres aigreurs de novembre. Ce n'etait pas, comme on pourrait le croire, que chacun restat en contemplation devant son assiette vide. Les Vaudelnay, de vieille et forte race, n'avaient rien de commun--surtout alors--avec les nevroses de l'epoque actuelle, dont l'appetit s'en va s'ils ont perdu cent louis aux courses, ou si quelque belle dame les a regardes d'un oeil moins clement. Nous mangions, Dieu merci! Mais nous mangions au milieu d'un silence de mort, trouble seulement par les craquements du parquet gemissant sous les chaussons de lisiere des domestiques. Les _ancetres_ etaient absorbes a ce point que je pus,--chose qui ne m'etait jamais arrivee,--refuser des epinards sans m'attirer cette argumentation entachee de sophisme, devant laquelle, tant de fois, j'avais cede, non sans appeler de tous mes voeux l'age de mon emancipation: --Si tu ne manges pas d'epinards, c'est que tu n'as plus faim. Si tu n'as plus faim, tu ne mangeras pas de dessert. Ironiques inconsequences de la nature humaine! Je suis majeur, helas! depuis trop longtemps.... J'adore les epinards, et le dessert n'a plus d'attraits pour moi. Il est acheve a tout jamais, le dessert de ma vie! Le diner se termina, comme a l'ordinaire, par ce bruit de cascades qui, a cette epoque, deshonorait encore les tables des gens bien eleves, et nous partimes pour " la Siberie " dans un appareil dont la gaiete rappelait celle du fils de Thesee lors de la derniere promenade de l'infortune prince. Le long du chemin, ma grand'mere adressa la parole a son mari sur le ton de la priere, sans beaucoup de succes, autant que je pus le voir. J'entendis qu'elle insistait: --Mais apres tout, mon ami, c'est une chretienne et c'est notre niece! Dans l'office tout se passa selon le rite habituel. Toutefois, apres la derniere oraison, au lieu de faire le signe de croix final, mon grand-pere demeura quelque temps penche sur sa chaise. On aurait dit qu'il luttait contre lui-meme. Tout a coup, relevant la tete, il dit d'une voix moins assuree: --Nous allons reciter un _Pater_ et un _Ave_ pour la guerison de...d'une malade de la famille. Ce fut tout. Mais au bruit de mouchoirs qui s'eleva derriere nous parmi les domestiques du sexe faible, je compris que le jeune Antoine-Rene-Gaston de Vaudelnay etait le seul a ne pas savoir de quelle malade il s'agissait. D'autres, a ma place, n'auraient pu se tenir plus longtemps de faire des questions. Pour moi, dont les meilleurs amis critiquent le caractere opiniatre, le resultat fut tout different. J'aurais vu demolir pierre par pierre le chateau sans ouvrir la bouche pour demander la cause du cataclysme. Au fond, je m'attendais a ce que les explications viendraient d'elles-memes, en quoi je me trompais. Evidemment mon fier silence faisait les affaires de tout le monde. Deux autres jours se passerent ainsi, avec de nouveaux cierges de cire a l'eglise et de nouveaux _Pater_ a la priere du soir. Le troisieme jour, un telegramme arriva d'assez bon matin, et toute la famille, sauf moi bien entendu, se reunit presque aussitot dans le cabinet de ma grand'mere, fait absolument sans exemple, car, entre l'heure de la messe et celle du dejeuner, le sanctuaire ne s'ouvrait pour personne sauf la cuisiniere, la femme de charge, le charretier charge des commissions a la ville, et les religieuses du village preposees au soin des malades et des pauvres. Mais, ce jour-la, toutes nos habitudes semblaient bouleversees. Le dejeuner fut retarde d'un gros quart d'heure, et ma mere partit pour Poitiers apres une longue conversation avec sa belle-mere et ses tantes. Merinos, crepe, drap noir, couturiere, modiste, gants de filoselle, ces mots significatifs avaient frappe mes oreilles pendant une heure. Quelqu'un de proche etait mort, mais qui? Ce n'etait pas mon oncle, car j'avais entendu cette phrase prononcee par ma grand'mere: --Je pense que ce pauvre Jean va revenir tout de suite. Le soir, a la priere, mon grand-pere dit, pour toute oraison funebre: --Nous allons reciter un _De profundis_ a l'intention de ma niece qui sera enterree demain en Angleterre. A ce seul mot de _De profundis_, quelques sanglots eclaterent discretement, mais non pas chez " les maitres ". Selon toute apparence, ma grand'mere et mes tantes avaient pleure toutes leurs larmes en leur particulier, car leurs yeux etaient fort rouges. D'ailleurs, s'abandonner a l'emotion devant les domestiques, c'etait une petitesse dont l'idee ne leur serait pas venue. Quant a moi, je savais a cette heure qu'une mienne parente venait de mourir en Angleterre; mais c'etait tout. Le degre de la parente, le nom, l'age, l'etat civil de la defunte, autant de mysteres pour moi. Au fond du coeur, j'etais revolte de cette ignorance ou l'on me laissait. Le soir, en me deshabillant, ma mere me fit essayer un costume de deuil. A ce coup, je ne pus y tenir plus longtemps. --Ce sera sans doute la premiere fois, dis-je d'un air sombre, que l'on verra quelqu'un prendre le deuil sans savoir le nom de la personne qui vient de mourir. --Comment! s'ecria ma mere. Personne ne t'a rien dit? --Non, repondis-je; mais je ne demande rien. Que les autres gardent leurs secrets; moi je garderai les miens, quand j'en aurai. Dieu sait que la menace, de longtemps, n'etait pas dangereuse. Neanmoins ma mere, prise d'emotion, de remords peut-etre, m'attira sur ses genoux et m'embrassa. --Mon cher enfant! s'ecria-t-elle, on ne t'a rien dit! C'est que, vois-tu, nous avons tous ete si...si troubles...a cause du pauvre oncle Jean. --Mais enfin, qui est mort? demandai-je, renoncant pour cette fois a mon expectative hautaine. --C'est sa fille qui est morte. --L'oncle Jean etait marie? Ma pauvre mere leva les yeux vers le ciel avec l'angoisse d'un pilote egare parmi les ecueils, cherchant sur la cote la lueur salutaire du phare. --Il a ete marie longtemps, repondit-elle. Ta tante est morte, ne laissant qu'une fille, celle qui vient de mourir a son tour. --Comment donc, demandai-je, resolu a tout savoir pendant que j'y etais, comment donc se fait-il qu'on ne m'ait jamais parle de la vie ni de la mort de ma tante? Comment s'appelait-elle? Ne demeurait-elle pas a Vaudelnay? L'idee d'un membre quelconque de la famille habitant ailleurs qu'au chateau, mais, par-dessus tout, l'idee de l'oncle Jean marie, pere, me plongeaient dans une surprise qui restera l'une des plus considerables de ma vie. Ma mere me repondit: --Ton oncle avait epouse une jeune fille italienne dans un de ses voyages. Ta tante n'est jamais venue ici. Personne de la famille ne l'a jamais vue. --Mais sa fille, celle qui vient de mourir? demandai-je. --Celle-la non plus. Il ne faut pas en parler, surtout a ton oncle, quand il sera de retour. J'ouvrais deja la bouche pour un _pourquoi_ passablement justifie, il faut en convenir, mais je devinai sur le visage de ma mere un tel sentiment de contrariete a la seule idee de cette question prevue, que je renoncai a en savoir davantage pour le moment. D'ailleurs, ce qui se passait depuis quatre jours, ce que j'avais appris ce soir-la etait deja pour mon esprit une pature suffisante. Enfin j'avais pour ma mere une veritable adoration, et la crainte de lui deplaire, a defaut de la discipline severe ou j'etais eleve, m'aurait ferme la bouche. Feignant un calme que je n'avais guere, je repondis: --C'est bien, maman, je ne dirai rien. Soyez tranquille! Un de ces bons baisers, tant regrettes a l'heure ou ils manquent, me recompensa de ma soumission, et je fis semblant de m'endormir. Mais, de toute la nuit, je ne pus fermer l'oeil, et, dans l'obscurite de ma chambre d'enfant, je voyais toujours " la femme de l'oncle Jean ", l'Italienne qu'aucun membre de la famille n'avait jamais connue. Je me la figurais, d'apres une gravure d'un de mes livres, tres brune, avec de grands yeux noirs et de lourdes nattes retenues par les boules d'or de deux epingles. Je l'apercevais distinctement, avec sa serviette pliee en carre sur sa tete, son collier de corail au cou, son corsage blanc aux manches bouffantes, et le panier rempli de fleurs qu'elle portait, sans doute pour son agrement, car il m'etait impossible d'admettre que la baronne de Vaudelnay vendit des roses comme la premiere Transteverine venue. Au jour naissant, le sommeil s'empara de moi pour une heure, et lorsqu'on vint me reveiller pour la messe, qui reunissait chaque matin la plupart des habitants du chateau, il me sembla que je sortais d'un reve complique et fatigant. Mais en voyant, un quart d'heure plus tard, des flots d'etoffe noire s'engouffrer dans le banc de famille, en apercevant les ornements funebres sur les epaules du cure, dont j'etais regulierement l'acolyte, il me fallut bien me rendre a l'evidence. D'ailleurs, sauf l'absence de l'oncle Jean, la couleur de nos costumes et une recrudescence effroyable dans la severite de la discipline, rien n'indiquait que les Vaudelnay venaient de perdre un des leurs, et ma pauvre cousine,--j'aurais eu bien de la peine a la designer par son prenom,--ne faisait guere plus de bruit apres sa mort qu'elle n'en avait fait pendant sa vie. Mais cette tranquillite trompeuse ne devait pas durer longtemps. IV Deux jours apres, une heure avant le diner, la nuit deja tombee, j'etais dans le vestibule, occupe a la manoeuvre de mes soldats de plomb, lorsqu'une voiture s'arreta devant la porte. Au bruit des grelots feles, j'avais reconnu un carabas de louage de la ville; je sortis precipitamment, laissant mes troupes se tirer d'affaire toutes seules, pour savoir qui venait chez nous si tard sans etre attendu. J'avais oublie tout a fait l'oncle Jean, disparu deja depuis plus d'une semaine. C'etait lui, mais j'eus peine a le reconnaitre sous les manteaux et les cache-nez qui le couvraient. Aussi bien, depuis que je savais son histoire, un peu superficiellement, il faut l'avouer, il me semblait que ce n'etait plus le meme homme. Ce fut donc avec une sorte de timidite que je m'avancai vers lui pour lui souhaiter la bienvenue; mais il parut a peine faire attention a moi. --Bonsoir, bonsoir! me repondit-il en me tournant le dos, pour prendre dans les profondeurs tenebreuses de la voiture un paquet lourd et volumineux que lui tendit une ombre a peine visible. Il monta, non sans un peu d'effort, les marches du perron, tandis que l'ombre, une ombre feminine autant qu'on pouvait en juger, mettait pied a terre a son tour. --Ouvre-moi la porte du salon, commanda-t-il d'une voix breve. J'obeis; nous entrames dans la vaste piece a peine eclairee par une lampe brulant sous son abat-jour au milieu de l'immense table. Mon oncle se dirigea vers un canape, y deposa son fardeau, ecarta quelques plis d'etoffe et j'apercus, on devine avec quelle surprise, une petite fille endormie. J'eus peine a retenir un cri d'effroi, d'abord parce que l'enfant, dans une immobilite rigide, avait l'air d'une morte, et ensuite parce que mon pauvre oncle, cite dans toute la province, huit jours plus tot, pour sa verdeur etonnante, semblait avoir tout a coup vieilli de vingt ans. Il etait brise, courbe, deforme, pour ainsi dire, comme il arrivait a mes soldats de plomb lorsque, d'aventure, mon pied se posait sur eux. Son beau visage, naguere si plein d'une energie que certains jugeaient trop hautaine, s'etait detendu comme un masque mouille. On n'y lisait plus qu'une sorte d'humilite douloureuse, un doute de soi-meme et de toutes choses, navrants meme pour un observateur aussi peu profond que je l'etais alors. Je restais la, les yeux et la bouche ouverts, ne sachant que dire et que faire, plus attriste que curieux, sentant que j'allais fondre en larmes si la situation se prolongeait encore une minute. Fort heureusement mon oncle y mit fin en me disant d'une voix qui me parut tres dure: --Monte chez ta grand'mere et prie-la de venir ici toute seule; toute seule, tu entends? Vas vite, ne dis rien de plus. J'escaladai l'immense escalier en quelques bonds. Je me sentais devenir a la fois tres grand, a cause du role que le hasard me donnait dans ce qui me paraissait un drame a peine vraisemblable, et tres petit par le sentiment que j'avais de mon inexperience et de ma faiblesse en face de ces evenements inouis. --Grand'mere, m'ecriai-je tout essouffle, oubliant un peu l'etiquette respectueuse qui etait de regle a Vaudelnay, il faut descendre au salon, tout de suite, tout de suite! Et surtout n'amenez personne. Ah! mon Dieu! si vous saviez!.... Une jeune femme, a ce message delivre si prudemment, serait tombee dans une crise de nerfs. Mais ma vaillante aieule en avait vu bien d'autres, comme beaucoup de ses contemporaines. Elle se leva de son fauteuil, remit dans sa poche quelque chose qui, sans doute, etait son chapelet, et m'examinant de la tete aux pieds, me demanda: --Qu'y a-t-il donc? Une visite? --L'oncle Jean! repondis-je en mettant un doigt sur mes levres, et en parlant presque a voix basse. La-dessus je m'eloignai, ou pour mieux dire je m'enfuis, trouvant que c'etait encore le meilleur moyen de n'etre pas oblige de " dire autre chose ". Dans le fond de moi-meme, j'etais assez flatte de renverser les roles. A cette heure, c'etait moi qui laissais les autres se creuser la tete et qui refusais de repondre a leurs questions. Pour etre franc, j'avais peu de merite a ne pas y repondre. D'ou tombait cette petite fille endormie? Au retour de chacun de ses voyages, l'oncle Jean,--c'etait une habitude chez lui,--rapportait a Vaudelnay quelque animal exotique, generalement assez mal recu. Serins de Hollande, marmottes des Alpes, chiens des Pyrenees, tortues d'Egypte, singes d'Algerie, j'avais vu successivement tous ces echantillons du regne animal sortir de ses bagages. Mais une petite fille! c'etait du nouveau, et tout en redescendant l'escalier sans fermer les portes derriere moi,--decidement nous etions en pleine anarchie,--je me demandais: --Va-t-on lui faire, a elle aussi, une cage ou j'irai lui porter du lait et des coeurs de laitue, a l'heure de mes recreations? Quand je rentrai dans la piece, la nouvelle acquisition de l'oncle Jean dormait toujours, et son proprietaire, agenouille devant le canape, la devorait des yeux. De temps en temps il echangeait des sons inintelligibles avec une femme d'aspect modeste, encore jeune, coiffee d'un objet bizarre en paille noire, qui se tenait debout, le regard fixe sur l'enfant, sans faire plus d'attention a ce qui l'entourait, voire meme a mon humble personne, que si elle eut ete la depuis dix ans. L'oncle Jean, a la fois radieux et absorbe, semblait ravi dans l'extase de la priere, et je ne pus m'empecher de me dire que je ne l'avais jamais vu si devot, meme le dimanche, au moment de l'elevation de la messe. Nous etions la, ranges comme les animaux de la Creche autour de l'enfant Jesus, quand ma grand'mere fit sont entree. Mon oncle resta comme il etait, mais il fit un quart de conversion sur ses genoux, si bien que ce fut a la chatelaine de Vaudelnay qu'il semblait, a cette heure, adresser sa priere. --Ma soeur, dit-il, d'une voix tres douce, presque craintive (et cependant je voyais le sillon trace par la balle dans le crane de ce pusillanime), ma soeur, _elle_ avait une petite fille. Voulez-vous, pour la grace du bon Dieu que vous aimez tant, recevoir chez vous la pauvre orpheline sans abri? J'ai vu depuis, dans plus d'un oeil feminin, les eclairs des passions, des tendresses, des enthousiasmes qui peuvent y luire, effrayantes ou sublimes. Jamais je n'ai vu la bonte, la compassion, la charite avec sa douce flamme, embellir a ce point un visage reste plein de grace sous ses cheveux blancs. O grand'mere, comme je vous remercie d'avoir fait comprendre a ma jeune tete blonde ce que ma vieille tete grise croit encore aujourd'hui, elle qui a desappris tant d'autres articles de foi du symbole humain! Oui, toutes les raisons qui peuvent nous faire tomber a genoux devant les femmes, la meilleure de toutes est leur bonte--quand elles sont bonnes. On n'arrive pas a onze ans, meme dans un chateau du Poitou sous la deuxieme republique, sans avoir lu beaucoup d'histoires d'enfants recueillis par des ames charitables, et Dieu sait qu'il n'existait pas, de Tours a Angouleme, une chretienne plus charitable que la marquise de Vaudelnay. Je m'attendais donc, surtout apres le regard que je viens de decrire, a voir ma grand'mere etreindre sa petite niece dans ses bras, car je comprenais bien que c'etait la petite-fille de mon oncle, ma cousine issue de germains, qui dormait la d'un sommeil deja resigne, comme un agneau separe le matin de sa mere. J'avais envie de crier a mon oncle: --Mais relevez-vous donc! On dirait que vous demandez quelque chose de difficile! Probablement que le pauvre baron savait mieux que moi la difficulte de ce qu'il demandait, car il restait a genoux, un oeil sur le visage de l'enfant ou les premieres contractions du reveil se manifestaient, l'autre sur ma grand'mere qui, a cette heure, semblait reflechir. Ah! si l'on m'avait dit la veille que " notre maitresse ", ainsi que l'appelaient les villageois, aurait eu besoin de _reflexion_ pour accueillir non pas une pauvre orpheline sortie du sang des Vaudelnay, mais la fille de la plus inconnue des mendiantes! Comme si elle avait voulu gagner du temps, ma grand'mere fit cette question que je ne pus m'empecher de trouver au moins inutile dans la circonstance: --Mon pauvre Jean, pourquoi ne nous avez-vous pas dit qu'_elle_ avait une fille? L'oncle repondit en serrant les machoires, comme s'il avait broye ses paroles avant de les laisser sortir: --Tout simplement parce que je n'en savais rien. --Pauvre mignonne! Elle vous ressemble. J'avais toujours _considere_ les jugements de ma venerable aieule comme infaillibles; mais, cette fois, le doute penetra dans mon ame. Si ce petit visage rose entoure de cheveux noirs emmeles ressemblait a cette figure aux tons de parchemin, coupee durement d'une moustache grise, surmontee d'une chevelure taillee en brosse, on pouvait aussi bien dire que je rappelais les diables cornus sculptes dans le portail de Sainte-Radegonde. --Attendez-moi, dit soudain ma grand'mere; je vais parler a celui qui est le maitre ici. Esperons qu'il cedera. Sur ces entrefaites, l'enfant s'etait eveillee et tournait autour d'elle, sans remuer la tete, des yeux effares, si noirs qu'on aurait dit deux petits globes de charbon nageant dans deux cuillerees de lait. Mon aieule demanda: --Comment se nomme la petite? --Rosamonde. Je vis que ce nom bizarre ne produisait pas une impression excellente sur celle qui l'entendait. Neanmoins la chatelaine se penchait tendrement sur sa petite-niece pour l'embrasser, lorsque l'enfant, a la vue de ce visage inconnu qui s'approchait du sien, se mit a pousser des cris de Melusine. --Pour l'amour du ciel, faites-la taire! s'ecria ma grand'mere en se retirant, un peu decouragee. Moi je pensais: --Rosamonde, ma chere, vous faites une fameuse betise pour vos debuts a Vaudelnay. Ne pas vouloir embrasser grand'mere! Deja la femme au chapeau de paille noire s'etait approchee de sa pupille et cherchait a l'apaiser, en lui parlant dans cette meme langue mysterieuse. --Attendez-moi, repeta mon aieule. Je vais parler a mon mari. Toi, Gaston, va travailler a tes devoirs jusqu'au diner. V Tout on faisant semblant de travailler, je pretais l'oreille pour deviner le sort de la pauvre Rosamonde, mais le chateau etait si grand qu'on aurait pu donner un bal a une extremite, et celebrer des funerailles a l'autre, sans que les invites respectifs a chacune des ceremonies en eprouvassent la moindre gene. Toutefois quand j'entrai dans la salle a manger, une bonne heure plus tard, je crus comprendre que tout etait arrange pour le mieux. A l'autre bout de la longue table, en face de ma chaise, un fauteuil d'enfant tres haut sur pieds, ma propriete d'autrefois, supportait deja mademoiselle Rosamonde. Et telle etait la discipline severe de Vaudelnay que tout le monde prit sa place sans paraitre faire attention a la nouvelle venue qui, tout au contraire, devisageait avec une sorte d'effroi--silencieux, Dieu merci!--toutes ces figures inconnues. Elle mangeait sans rien dire, d'assez bon appetit, servie par sa gouvernante, couvee a la derobee par les regards de huit paires d'yeux ou plutot de sept, car le chef de la famille ne tourna pas une seule fois le visage du cote de la pauvrette. A la fin, elle prit le parti de s'endormir, a mon grand effroi, car je savais par experience de quels chatiments une pareille infraction aux convenances etait punie. J'aurais voulu etre a cote d'elle pour la pincer et lui epargner les desagrements qui l'attendaient. Mais il faut croire que, pour ce premier soir, l'amnistie etait prononcee d'avance, car personne n'eut l'air de rien voir. Le moment venu de se rendre a l'office pour la priere, mon oncle dit quelques mots en anglais--j'ai fait depuis de serieux progres dans cette langue--a la gouvernante de sa petite-fille, qui fut doucement tiree de son sommeil. Tous trois, alors, se dirigerent vers la porte de droite qui conduisait aux appartements, tandis que le reste de la famille gagnait la porte de gauche, celle de la galerie. A ce moment, la crise reculee ou dissimulee jusqu'a cette heure eclata, lorsque personne ne l'attendait. Mon grand-pere s'arreta court, se tourna vers le groupe des dissidents et d'une voix d'autorite qu'on entendait rarement, que je n'entendais jamais sans frissonner de tous mes membres, il demanda: --Pourquoi cette enfant ne vient-elle pas prier avec tout le monde? Un leger tressaillement se fit voir sur les traits de l'oncle Jean, comme a l'approche d'un danger. Il repondit ces paroles qui tomberent lourdement au milieu du silence general: --Parce qu'elle est protestante, mon frere. On peut etre certain, dans le sens le plus rigoureux du mot, que les murs du chateau n'avaient rien entendu de semblable jusqu'a cette heure. Dieu me garde de reveiller des souvenirs sur lesquels vont s'entasser rapidement, desormais, les couches de poussiere des generations devenues indifferentes. Si j'ai lieu d'etre fier de l'histoire des Vaudelnay a toutes les epoques, je ne crains nullement d'avouer que j'en effacerais de bon coeur plus d'un episode, par trop accentue dans le sens contraire aux principes religieux professes alors par la pauvre Rosamonde. Mes aieux avaient la main lourde quand ils estoquaient au nom du roi; mais quand la religion se mettait de la partie, leur main devenait massue, et gare a qui passait a portee des coups! En ces temps-la je n'aurais pas donne une drachme de la vie d'un des notres, s'il eut ose faire, en face du chef de la famille, une profession de foi du genre de celle que je venais d'entendre. Pour tout le monde, le siecle avait marche et le regne de Louis-Philippe, sur bien des points, n'avait eu que des rapports eloignes avec ceux de Charles IX et de Louis XIV. Mais mon grand-pere en etait encore, lui, a peu de chose pres, a la revocation de l'Edit de Nantes, car, depuis la prise de la Bastille survenue quand il avait vingt-cinq ans, l'horloge de l'histoire semblait s'etre arretee chez nous, comme il arrive dans les maisons secouees par un tremblement de terre. Il est probable que le cher vieillard ne fut guere plus ebranle par la nouvelle du supplice de Louis XVI qu'il ne le fut ce soir memorable ou il apprit que la petite-fille de son frere etait protestante. Il va sans dire que j'etais incapable de faire alors les reflexions qui precedent. Mais je sens encore aujourd'hui le frisson qui passa dans mes epaules au regard que le chef de ma famille jeta sur l'innocente renegate. Heureusement, dans cette generation, l'on restait maitre de ses nerfs meme en presence de l'echafaud. Mon grand-pere ne dit pas un mot; sans doute parce qu'il sentait sur ses levres un mot irreparable et qu'il voulait se recueillir avant de rendre sa sentence. La troupe fidele reprit sa route vers la terre promise de l'office ou l'on allait prier, precedee, en guise de colonne de feu, par le vieux Francois portant une des lampes. Le trio rebelle continua sa route vers le desert du salon et, comme j'etais d'assez grande force en histoire sainte, je ne pus m'empecher de comparer le sort de mon oncle a celui d'Agar, disparaissant avec son fils dans la profondeur des solitudes desolees. La priere eut lieu comme a l'ordinaire, sauf que l'examen de conscience fut prolonge par mon grand-pere dans des proportions absolument invraisemblables. N'ayant pas, a cette epoque, une provision d'iniquites suffisante pour m'occuper si longtemps, je pensais a ma jeune cousine. --Pauvre petite! me disais-je. Comme il est dur de penser qu'elle grillera dans l'enfer pendant l'eternite, de compagnie avec le chapeau de paille noir de sa bonne, tandis que j'aurai en partage les joies du paradis, moi et tous ceux qui sont agenouilles la, par terre ou sur des chaises, meme le jardinier mon ennemi auquel, je l'espere du moins, Dieu fera la grace de pardonner avant sa derniere heure! Ainsi qu'on peut le voir, je n'etais pas, en theologie, de l'ecole des liguoristes, puisque je damnais la pauvre Rosamonde sans aucune remission, sur sa seule qualite d'heretique. Mais son sort en ce bas monde etait moins facile a regler. --Jamais, pensais-je tristement, on ne lui permettra de passer la nuit sous le meme toit que nous. Que deviendra-t-elle? Sur quelle pierre, sous l'abri de quel buisson reposera-t-elle sa tete? Aussi, quelle idee d'etre protestante! Je revins au salon avec tout le monde, le coeur affreusement serre, m'attendant a quelque execution terrible. Heureusement nous ne trouvames dans le desert du grand salon ni Agar ni Ismael, c'est-a-dire ni l'oncle Jean, ni la petite Rosamonde, ni sa bonne. Je dois meme dire, pour rendre justice a tout le monde, que ma satisfaction sembla partagee par toute la famille, a commencer par mon grand-pere. Malgre tout ce que j'ai dit, le saint vieillard aurait ete le plus malheureux des hommes, j'en suis sur, s'il avait du, cette nuit-la, recommencer la Saint-Barthelemy pour son compte, en mettant sa petite-niece a la porte. Les autres membres de la famille, meme les _ancetres_, n'etaient pas plus fanatiques, aussi personne n'eut garde de faire la moindre allusion aux drames de la soiree. Pour ma part, je n'en soufflai mot a etre vivant jusqu'a l'heure, bientot venue, ou je me trouvai seul avec ma vieille Justine. --Ou est-_elle_? demandai-je tout bas, comme si nos murs n'avaient pas eu, pour etre sourds, les meilleures raisons du monde. --Pauvre petite! elle dort deja. _Madame la Mere_ lui a fait preparer un lit au deuxieme etage de la petite tour, au-dessus de l'appartement de M. le baron. Nous sommes toutes allees la voir par l'escalier derobe, mais M. le baron monte la garde a sa porte et ne veut laisser entrer personne. Il ressemble a un lion qui defend ses petits. Je me demande ou Justine avait jamais pu voir un lion dans l'exercice de ses fonctions paternelles, mais cette comparaison vigoureuse ne laissa pas de me frapper vivement l'imagination. Toute la nuit je revai de Rosamonde. Je la voyais dormir sous un arbre bizarre qui etait sans doute un palmier, gardee par un monstre a criniere qui avait les yeux noirs et la moustache en brosse de l'oncle Jean. Au moment ou j'ecris ces lignes, elle repose encore, la chere creature, non loin de la petite tour ou elle dormit si bien cette nuit-la, et c'est toujours l'oncle Jean qui la garde.... Que de douleurs et que de joies, que de larmes et que de sourires ont passe entre ces deux sommeils! Pauvre cher oncle Jean! veillez bien sur l'orpheline en attendant qu'un autre aille prendre place et faire bonne garde, lui aussi, pres de celle qui fut tant aimee! VI Les gouvernements forts ne laissent rien voir a l'exterieur des crises qui, fatalement, les troublent quelquefois, sans atteindre leurs organes essentiels. Repressions vigoureuses, prudentes concessions, reformes prevoyantes, tout s'accomplit sans bruit, sans agitation, sans efforts, et l'apparition meme de personnages nouveaux n'inspire aux citoyens qu'une curiosite bienveillante. Ainsi se passaient les choses a Vaudelnay. Je n'ai jamais su et ne saurai jamais quelles explications furent echangees entre l'oncle Jean et son frere. La discussion fut-elle violente, ou l'autorite souveraine ceda-t-elle facilement? Les conseillers de la couronne eurent-t-ils besoin d'intervenir? Les echos du cabinet de ma grand'mere, endormis depuis longtemps, pourraient seuls me l'apprendre aujourd'hui, car ce cabinet avait des portes epaisses, et _les ancetres_, dans les moments les plus chauds, parlaient toujours sur le ton discret de la bonne compagnie. Tout ce que je puis dire, c'est que le lendemain, sur le coup d'onze heures, le baron vint prendre sa place a table tenant Rosie par la main et suivi de l'inevitable Lisbeth. Ce diminutif aussi anglais que salutaire de Rosie, employe des lors par mon oncle quand il adressait la parole a sa petite-fille, fut adopte immediatement par les _jeunes_, c'est-a-dire par mes parents et par moi. Il en fut de meme pour les domestiques, sauf pour la cuisiniere, invariablement rangee du parti des _ancetres_. Ceux-ci, jusqu'a leur derniere parole ici-bas, n'appelerent jamais leur jeune parente autrement que Rosamonde, sans lui faire grace d'une lettre. En y reflechissant,--et je n'ai eu que trop le temps de reflechir depuis l'epoque dont je parle,--je me suis demande si la pauvrette n'aurait pas ete plus heureuse, dans n'importe quel asile d'enfants trouves, qu'elle ne le fut a Vaudelnay, du moins pendant les premieres semaines. Au vieux manoir, l'existence etait souvent sombre, meme pour moi, l'enfant de la promesse. Or mon grand-pere et ses deux soeurs professaient contre " l'Anglais " cette haine feroce dont l'autre haine, celle qui nous gonfle le coeur aujourd'hui, ne peut donner qu'une legere idee. Joignez a cela que le seul mot d'heretique faisait luire a leurs yeux tout a la fois les flammes de l'enfer, celles du bucher de Jeanne d'Arc, et, plus pres de nous, les reflets sanglants de l'incendie allume a Vaudelnay par l'amiral de Coligny, pendant les guerres de religion du regne de Charles IX. Comme de juste, dans ma jeune ardeur fraichement avivee par mes etudes historiques tant soit peu entachees d'exclusivisme, je partageais ces doctrines exaltees. Fort heureusement, ma grand'mere etait une sainte, incapable de hair personne, et mes parents, plus calmes par le seul fait d'appartenir a une generation plus jeune, se maintenaient a l'ecart de ma cousine dans une neutralite compatissante. Il n'en est pas moins vrai que s'il existait au monde un coin de terre ou la pauvre petite n'aurait jamais du mettre le pied, c'etait Vaudelnay. Mais, apparemment, pour des raisons inconnues de moi, mon oncle n'avait pas le choix de la residence de sa petite-fille. Il fallut donc, de part et d'autre, se resoudre a une cohabitation qui ressemblait, sous certains rapports, a l'internement d'une colonne de prisonniers de guerre sur le territoire ennemi, ressemblance d'autant plus complete que Rosie ne savait pas le premier mot de notre langue. Au train ou marchaient les choses, elle risquait meme d'arriver a sa majorite sans etre plus savante sous ce rapport, car mon oncle, qui s'occupait chaque jour de son education pendant plusieurs heures, mettait une sorte de fierte et de rancune a ne jamais faire entendre a la petite ni a sa bonne un seul mot de francais. Quant a moi, je ne l'apercevais guere qu'aux heures des repas, du moins dans les premiers jours. Elle mangeait peu, moitie, je pense, a cause de la terreur que lui inspiraient tous ces visages severes et rides, moitie parce que la cuisine de Vaudelnay, tout irreprochable qu'elle fut, differait essentiellement de celle que l'enfant avait toujours connue. Mais, si elle ne brillait pas par l'appetit, elle me surpassait encore par la correction de sa tenue, ce qui n'est pas peu dire. Une fois, meme, je m'entendis reprimander par cette severe apostrophe sortie de la bouche de mon grand-pere: --Je suis fache de vous dire que vous etes infiniment moins propre a table que votre cousine. La tristesse, deja consciente des choses, peinte sur cette physionomie enfantine--elle n'avait pas sept ans--faisait peine a voir. Bientot Rosie se prit pour son grand-pere d'une adoration fort naturelle a tous les points de vue. De temps en temps elle jetait sur lui un long regard qui remplissait ses yeux d'une tendresse humide, et je dois dire que l'oncle Jean lui rendait avec usure cette silencieuse caresse. Il semblait a la fois tres sombre et tres heureux; nous ne l'apercevions presque plus; sa vie se passait tout entiere dans l'appartement de la petite tour, devenue l'asile de cette branche de la famille, ou, si le temps etait beau, dans quelque coin mysterieux de l'immense parc. La, il suivait pendant des heures avec une veritable devotion les jeux calmes de l'enfant dans le sable des allees. Je les observais parfois avec un peu d'envie, sans oser troubler leur tete-a-tete tranquille. Quand la pelle de bois de l'enfant avait laisse des traces trop profondes, il fallait voir avec quel soin melancolique l'oncle Jean, avant de regagner le chateau, reparait les degats. --Nous ne sommes pas chez nous, semblait-il dire tout bas en courbant vers le sol sa longue taille amaigrie. Mes sentiments personnels envers ma cousine furent longtemps ceux du plus profond dedain, car, ainsi que pour la plupart des garcons de mon age, il etait admis pour moi que " les filles " appartenaient a une categorie inferieure d'etres humains. Matin et soir, il est vrai, nous nous embrassions, Rosie et moi, comme nous embrassions tous les membres de la famille, ce qui portait a seize par jour le nombre des baisers que chacun de nous devait donner ou recevoir, sans compter les extras. Mais quelle difference dans la maniere dont nous accomplissions la ceremonie! On aurait dit que cette caresse, toute machinale chez moi, etait une aumone que je daignais accorder et que ma cousine recueillait avec reconnaissance. Quand mes levres allaient trouver la joue de l'enfant, elle fermait les yeux et semblait attendre pour voir si je ne doublerais pas la dose, idee fort naturelle qui me vint seulement plus tard, apres que la glace fut brisee entre nous. Voici dans quelles circonstances. Il va sans dire que j'avais " mon jardin ", morceau de terre de cent pieds carres ou je cultivais des legumes, non pas des plus recherches, mes relations tendues avec le jardinier ne me permettant pas de solliciter ses faveurs, et d'en obtenir autre chose que des plants de choux avaries ou des graines de haricots surabondantes. Voila ce qu'on gagne--je l'eprouvai depuis mieux encore--a faire partie de l'opposition! Un jour, je sarclais mes laitues qui se faisaient un malin plaisir de " monter ", alors que mes petits pois s'obstinaient a ne pas quitter la terre, sourds a l'invitation des ramures que je leur avais preparees. Miss Rosie vint a passer le long de mon domaine, escortee de sa bonne. Elle s'arreta pour me voir travailler, regardant mes produits d'horticulture d'un air d'admiration dont je me sentis plus flatte que je ne le laissai paraitre, car, a peu d'exception pres, les promeneurs de toute categorie qui s'egaraient dans ces parages refusaient manifestement de prendre mon exploitation au serieux. Malgre les objurgations de Lisbeth, qui voulait l'entrainer plus loin, ma cousine restait la, plantee sur ses petites jambes. Quand j'y pense aujourd'hui, j'imagine,--avec plus de fatuite qu'alors,--que l'on se souciait moins du jardin que du jardinier. Avoir, pour ses jeux toujours solitaires, un compagnon, meme plus age qu'elle, n'etait-ce pas le reve instinctif de cette enfant dont on pouvait dire: Elle est venue parmi les siens, et les siens l'ont bien mal recue! Je devais avoir la mine d'un seigneur d'opera-comique rassurant une bergere, quand je fis signe a Rosie que je lui permettais de franchir ma cloture, formee d'une haie de buis de vingt centimetres. Elle accepta, rougissant de plaisir, et je la precedai fierement, la conduisant de la foret de mes framboisiers a la prairie naissante de mes epinards, puis a ma ferme, representee par une caisse verte ou, derriere un grillage, des lapins blancs remuaient leurs narines, et enfin a ma maison de campagne composee d'un banc rustique abrite par un toit de joncs. Mes lapins blancs, on le devine, furent de toutes mes richesses, la partie qui emerveilla davantage ma visiteuse. Elle les caressa de sa petite main, apres m'en avoir demande la permission d'un regard tres humble. Si je l'avais laissee faire, je crois que nous y serions encore.... Pauvre cherie! Aujourd'hui je donnerais bien des pres, des chateaux et des fermes pour que nous y fussions encore, en effet! Mais, ce jour-la, j'estimais que j'avais mieux a faire qu'a contenter la curiosite d'une petite fille, et je lui declarai par signes que mon travail me reclamait. Par signes, l'enfant me temoigna qu'elle serait la plus heureuse personne du monde de travailler aussi. L'imprudente! Elle ne se doutait pas qu'elle venait de poser elle-meme le joug de l'esclavage sur ses epaules. A partir de ce moment, j'eus sous mes ordres un ouvrier docile, remarquablement intelligent, d'un zele infatigable et possedant la precieuse qualite de ne rien exiger de son maitre, pas meme la reconnaissance. Bien entendu, je lui confiais les besognes les moins agreables, telles que l'enlevement des cailloux qui desolaient mes parterres, le nettoyage des herbes parasites et la destruction des limaces qui semblaient s'etre retirees de toutes les regions voisines dans mes planches d'epinards, comme dans un asile assure. Jamais, durant les heures consacrees a ces taches ingrates, ma subordonnee volontaire n'essaya l'ombre d'une revolte contre mon autorite, passablement tyrannique, je l'avoue. Tout en accomplissant sa besogne, elle s'efforcait de lier conversation avec moi, et je me flatte d'avoir ete son premier, sinon son meilleur professeur dans notre langue. Une fois de plus, en cette occasion, il fut permis de constater l'excellence de ce proverbe: qu'un bien-fait n'est jamais perdu. Mon ennemi le jardinier, temoin de mes bons rapports avec ma cousine et se meprenant, j'en ai peur, sur mon desinteressement, devint du soir au matin mon protecteur et mon ami. Des lors il m'apporta de lui-meme ses meilleurs plants et ses graines les plus rares; il me prodigua ses conseils et ses lecons. Bien plus, il m'arriva dans la suite, lors de certaines expeditions tentees par moi dans la region des espaliers et des quenouilles, de voir cet adversaire jadis redoute tourner les talons, comme s'il avait resolu de me laisser le champ libre. Un drole de corps, ce sournois de jardinier! il savait tout, sans compter bien d'autres choses. Quel ne fut pas mon etonnement de l'entendre un jour echanger quelques mots d'anglais avec Lisbeth! Presque chaque jour, tandis qu'elle agitait son eternel tricot tout en surveillant " mademoiselle Rosee ", comme disaient les domestiques, le compere s'arrangeait pour passer par la. Dieu sait que Lisbeth n'avait pas la mine d'une personne destinee a connaitre les aventures. Pourtant il s'eprit d'elle, sans en rien dire a qui que ce fut, pas meme a la principale interessee. Ils finirent par s'epouser alors qu'ils etaient tant soit peu vieillots l'un et l'autre. En dehors des affaires, c'est-a-dire de mon jardin, pendant les repas et durant les moments assez courts de notre presence commune au salon, je commencais a traiter ma cousine un peu plus gracieusement, mais je maintenais envers elle ma position de superieur a inferieur. Dans les rares occasions ou elle se hasardait a prononcer quelques mots de francais, je riais de ses bevues avec l'altiere commiseration d'un chancelier de l'Academie, tandis que j'aurais du souvent les excuser en ma qualite de professeur responsable. Pauvre mignonne! si jamais enfant fut preservee par les premieres annees de son education contre les dangers de l'amour-propre, c'est bien celle-la. Ce qu'elle faisait de mal etait etale au grand jour et reprimande severement, tandis que ses bonnes actions et ses qualites passaient pour choses toutes naturelles. Des qu'elle put comprendre trois mots de francais, ma grand'mere ne cessa de lui repeter qu'elle etait laide avec une insistance convaincue, a ce point qu'il n'etait pas douteux pour moi que mon infortunee cousine ne fut une sorte de monstre desherite par la nature. Anglaise, pauvre, laide et protestante! Quelle accumulation de disgraces sur une seule tete humaine! Il ne fallait pas moins que les preceptes rigoureux de la charite chretienne, qui m'etaient inculques chaque jour entre une page du _De viris_ et un probleme d'arithmetique, pour me donner le courage de lui faire bonne mine,--hors de la presence des limaces. Mais il faut croire qu'elle avait appris en naissant l'art fort utile ici-bas de savoir se contenter de peu. Si seulement je lui envoyais quelque chose qui ressemblat a un sourire, d'un bout de la table a l'autre, si, dans mon coin favori du salon, je lui permettais d'approcher ses joues roses des miennes et d'admirer les splendeurs de mes livres d'images, c'etait aussitot un de ces regards mouilles qu'elle reservait exclusivement a deux etres en ce monde: l'oncle Jean et moi. Je parle, bien entendu, des etres humains, car mes lapins blancs, qu'elle etait chargee de soigner sous ma haute direction, n'etaient pas beaucoup moins bien traites par leur tres jeune mere nourriciere. Un jour que de nombreux petits etaient survenus a son grand etonnement--et meme au mien, car nous aurions rendu des points a Daphnis et a Chloe sous le rapport de l'ignorance--elle faillit s'evanouir de joie, la pauvre orpheline qui n'avait pas la chaude caresse d'une mere pour attiedir son existence d'etre isole et meconnu! VII Tant de douceur et de gentillesse devaient forcement, un jour ou l'autre, produire leur effet sur des natures aussi bonnes que l'etaient au fond celles des membres de la famille, meme des _ancetres_. Petit a petit, chacun se prit de tendresse pour cette enfant qui faisait si peu de bruit, tenait si peu de place et demandait si peu de chose. Mais il etait facile de voir que tous les Vaudelnay du monde, y compris le plus jeune d'entre eux, aimaient Rosie quand personne ne pouvait les voir, et semblaient a peine la connaitre aussitot qu'une forme humaine se montrait au bout du corridor. Il n'etait presque pas de jour que ma jeune cousine ne parut a table avec un bout de ruban noir ou quelque brimborion de jais qui n'etait pas venu tout seul embellir son vetement de deuil plus que modeste. Un soir, au salon, pendant le diner de sa bonne, l'imprudente vint m'offrir des bonbons dans un sac portant l'estampille du confiseur a la mode de Poitiers, ce qui sembla causer un malaise profond a mon pere, le seul de la famille qui fut alle en ville ce jour-la. Mais chacun, il faut le croire, s'etait donne le mot pour ne s'apercevoir de rien, et moi-meme je me hatai de faire rentrer le corps du delit dans la poche d'ou il n'aurait jamais du sortir. Quelques jours apres, Rosie se montra pressant contre son coeur une poupee imperceptible du vernis le plus frais. La semaine suivante, la poupee avait grandi d'une main. Avant la fin du mois, elle etait presque aussi grande que Rosie elle-meme et, a coup sur, beaucoup plus elegante dans ses ajustements. Il en fut des poupees comme du sac de bonbons: personne ne s'avisa de s'inquieter de leur provenance. Ma cousine aurait pu, j'en suis sur, parader d'un bout a l'autre du chateau avec le colosse de Rhodes sur les bras, sans qu'on lui fit la moindre question embarrassante. Elle continuait de son cote a garder--ou peu s'en faut--le silence des premiers jours, et cependant, quand nous etions a mon jardin, elle commencait a babiller tant bien que mal en francais, malgre mes rires moqueurs. Evidemment il y avait contre elle des griefs que j'ignorais. Du moins j'en deplorais un qui n'etait pas, tout me portait a le croire, un des moins odieux. Chaque soir, a l'heure de la priere, chaque dimanche, a l'heure de la messe, quand la place de cette jeune heretique restait vide parmi nous, la plupart des fronts se plissaient. La blessure pourrait-elle jamais se fermer? Cette inquietude, malgre mon age, me preoccupait. Vers la fin du printemps qui suivit l'arrivee de ma cousine a Vaudelnay, toutes les pensees de la famille se tournerent sur un seul point: ma premiere communion, dont l'epoque approchait. Des lors j'entrai dans la periode severe de la meditation et de la penitence. Mon jardin fut abandonne et je ne vis plus guere ma cousine. Craignait-on pour moi un proselytisme funeste?--Que serait-il arrive, en effet, si, Polyeucte d'un nouveau genre, j'avais crie en face de la table sainte: --Je suis protestant! La chose ne me semblait guere a redouter, car, tout au contraire, je me sentais pret a mourir pour ma foi. Mais qui peut savoir jusqu'ou vont les ruses diaboliques de l'ennemi de notre salut? Je dois dire que l'excellent cure qui dirigeait ma conscience et travaillait assidument a " ma conversion " faisait preuve sur toutes ces questions des idees les plus larges. Plus d'une fois nous avions aborde franchement le fatal sujet, car, plus j'approchais du Ciel, plus j'eprouvais d'amertume a voir ma pauvre cousine assise a l'ombre de la mort. --Soyez sans inquietude, me disait le saint pretre. Dieu est bon et nous le fera voir a tous. Priez pour votre cousine et laissez le reste aux soins de la Providence. A demi rassure par ces paroles, je priais beaucoup, en effet, pour que le Seigneur ouvrit les yeux de la pauvre egaree, et aussi pour qu'on lui permit d'assister a la ceremonie. Ce fut donc une grande joie pour moi d'apprendre que Rosie, ce jour-la, viendrait a la messe. Avant de se rendre a la petite eglise paree comme elle ne l'avait pas ete depuis le mariage de mon pere, toute la famille s'assembla au salon. J'y fus introduit a mon tour et, luttant contre une emotion dont je regretterai toute ma vie la naive grandeur, je suppliai les miens de me pardonner les peines et les mauvais exemples dont je les avais abreuves jusque-la, de meme que Dieu, selon toute esperance, avait daigne m'en accorder l'oubli. Bien entendu, les hommes ne se montrerent pas plus impitoyables que le Createur. Mon grand-pere me benit solennellement; tout le monde pleurait. Seule ma cousine me considerait de ses grands yeux noirs pleins d'etonnement et brillants d'une flamme singuliere. Pour la premiere fois depuis son arrivee a Vaudelnay--probablement pour la premiere fois de sa vie,--elle fut temoin des pompes de notre culte. On ne m'otera pas de la pensee qu'une bonne partie du sermon fut prechee tout expres pour elle, sur ce texte qui devait la toucher plus qu'une autre: " Laissez venir a moi les petits enfants. " La messe achevee, les communiants defilerent triomphalement au bruit des cloches et aux accords de l'harmonium. Il va sans dire que tout le village avait les yeux fixes sur " monsieur Gaston ", et j'ai le regret d'ajouter que jamais, depuis lors, il ne m'est arrive d'etre aussi digne de l'estime et de l'attention generales. Dans la foule de mes parents proches ou eloignes, grossie par des invitations nombreuses, je cherchais ma jeune cousine. Enfin je la decouvris, dissimulee a l'ecart, me considerant avec une sorte de respect mystique. Sa physionomie, generalement peu revelatrice, rayonnait d'enthousiasme. Je lui fis un signe; elle s'approcha doucement et, comme si elle ne se fut pas crue digne d'une caresse plus intime, elle me prit la main et la serra contre son coeur. Le soir, quand vint l'heure de la priere en commun, Rosie, sans que personne put s'y attendre, fit une action dans laquelle toute la famille se plut a reconnaitre l'effet miraculeux de ma puissante intercession. Encore une fois elle prit ma main et, sans dire un mot, suivit tout le monde a la pieuse assemblee. A partir de ce jour, elle ne manqua jamais de prier avec nous. J'anticipe sur les evenements pour dire qu'un certain jour, quatre ans apres, elle recut a la fois le bapteme et la communion. J'eus meme l'honneur d'etre son parrain, car on continuait a m'attribuer une part serieuse dans sa conversion. Si, dans la suite, il m'est arrive d'exercer des influences moins orthodoxes sur d'autres ames feminines, j'espere que le souverain Juge ne m'en tiendra pas rigueur en consideration de ce precoce apostolat. Durant quelques mois, apres ma premiere communion, les choses reprirent a Vaudelnay leur cours ordinaire, avec une amelioration sensible du sort de ma cousine. On la traitait avec bonte, mais toujours avec une pointe de reserve, comme si, malgre tout, un stigmate inconnu pesait sur elle. Puis l'heure vint ou je dus quitter ma famille pour le college, et, de longues semaines a l'avance, la perspective de ce grave evenement couvrit d'un voile sombre le chateau tout entier, dont chaque habitant, maitre ou domestique, avait, je le crois bien, l'indulgence extreme de m'adorer. Ce fut par moi que ma cousine connut la grande nouvelle. Un jour du commencement de septembre que nous travaillions a mon jardin, je sentis tout a coup cet amer sentiment de l'_a quoi bon?_ qui nous alourdit le coeur a certaines heures de la vie. --Ma pauvre Rosie, soupirai-je, quand ces chrysanthemes que nous plantons seront en fleur, je n'aurai pas le plaisir de les voir. D'abord elle ne comprit pas. Selon son habitude, elle me fit repeter ma phrase, car elle ne laissait passer aucune de mes paroles qu'elle ne l'eut saisie, absolument comme s'il se fut agi d'un texte important. Quand j'eus bien explique ce que c'etait que le college, et comme quoi cette invention funeste allait nous tenir separes pendant de longs mois, le visage de ma compagne sembla se figer dans une rigidite marmoreenne, ce qui etait presque, a vrai dire, son etat naturel quand nous n'etions pas ensembles. Elle eut un instant de reflexion fort concentree, puis elle me dit: --C'est donc pour cela qu'_ils_ sont tous tellement tristes depuis quelques jours! --Trouves-tu qu'ils soient si tristes? demandai-je, flatte au fond de l'importance qu'elle me donnait. --Oh! certainement, Gastie, appuya l'enfant. Hier j'ai vu pleurer ma tante. Quel dommage que je ne puisse aller au college a ta place! Personne n'aurait envie de pleurer. Cette reponse me parut alors burlesque au possible et j'eclatai de rire, ce qui prouve qu'un homme ne voit pas toujours les choses comme elles meritent d'etre vues...et comme les voit un coeur de femme, meme d'une petite femme de sept ans. A partir de ce jour-la, mon jardin continua de recevoir nos visites, mais les instruments de culture se couvrirent de rouille, car nous passions notre temps a me plaindre. Je venais de decouvrir soudain que le role de victime a de grandes douceurs. Je permettais genereusement a Rosie de pleurer sur moi, sans m'inquieter beaucoup de savoir si elle n'avait pas envie quelquefois de pleurer sur elle, tant je continuais a etre persuade que nous n'appartenions pas tout a fait a la meme categorie d'etres. J'abrege le recit de ces derniers jours. Le moment du depart venu, j'ai honte d'avouer que je fis preuve d'une faiblesse indigne de mon sexe: litteralement, je fondais en eau. Quant a ma cousine, je la vis assez peu durant les heures supremes; je pus constater qu'elle ne versait pas une larme, estimant probablement qu'elle etait trop peu de la famille pour s'accorder cette prerogative. Mais la premiere lettre de ma mere contenait cette phrase en post-scriptum: " J'oubliais de te dire que ta cousine s'est mise au lit le lendemain de ton depart. Le medecin ne lui trouve aucune maladie et suppose qu'il s'agit d'une simple crise de croissance. Cher enfant bien-aime, soigne-toi bien. " VIII Je me soignai du mieux qu'il me fut possible, et ma sante sortit victorieuse des emotions que je venais de traverser. Pour etre franc, je ne fus pas douze heures au college sans constater que la discipline y etait moins severe qu'a Vaudelnay, que les plaisirs de mon age m'y attendaient en plus grand nombre. Cependant, par une sorte de politesse affectueuse pour ma famille, j'eus soin de ne pas manifester trop clairement cette surprise agreable, et j'eus le tact de laisser croire que les blessures de mon coeur prenaient du temps pour se cicatriser. " Tache de ne pas trop penser a nous, ecrivait ma mere. Tu te ferais du mal, mon cher Gaston! " Helas! si elle avait pu entendre son cher Gaston remplissant de ses cris joyeux les quinconces des grandes cours, si elle avait pu le voir vainqueur a tous les jeux, triomphateur dans toutes les batailles, elle aurait ete bien vite rassuree! Bientot son coeur maternel fut assailli d'une autre crainte. Grace au bon cure de Vaudelnay, j'etais, sans que personne s'en doutat et sans m'en douter moi-meme, d'une jolie force dans toutes les matieres qui composaient le programme peu charge de ma classe. Les premieres compositions me revelerent comme destine a tous les succes. " Nous sommes fiers de tes bonnes places, m'ecrivait-on. Mais ne travaille pas trop! " C'est, j'en ai peur, de tous les conseils que m'a donnes ma mere, le seul que j'ai toujours pieusement suivi. Les vacances de Paques me virent arriver a Vaudelnay resplendissant de sante, charge de diplomes, de croix et de temoignages. Rien qu'a la facon dont mon grand-pere m'embrassa, je compris que le temps etait passe ou je n'avais le droit, quand nous etions a table, ni d'accepter du vin d'extra ni de refuser des epinards. Je sentis que j'etais devenu quelqu'un, d'autant plus que mon uniforme, dans lequel j'apparaissais pour la premiere fois, me semblait devoir rehausser extremement la dignite de mon apparence. Durant une heure, la famille assemblee specialement en mon honneur m'examina, me pesa, me mesura comme si je venais de faire le tour du monde. L'areopage decida contradictoirement que je rappelais d'une facon prodigieuse mon ancetre l'amiral, qui etait brun avec le visage en lame de couteau, mon arriere grand-oncle l'archeveque, qui etait camard, et une parente encore vivante, Dieu merci, qui passait, je l'avais entendu dire plus d'une fois, pour une des jolies femmes blondes de la cour de Charles X. Au milieu de ces discussions agreables, l'heure du diner arriva. Comme nous allions nous rendre a table, une petite personne, que je ne reconnus pas tout d'abord tant elle avait grandi, s'approcha de moi plus timidement, je le gagerais, que la parente ci-dessus nommee n'abordait le dernier roi de la monarchie legitime. --Tiens, Rosie! m'ecriai-je d'un air affable de bon prince. Tu es donc toujours ici? Au regard que me jeta l'oncle Jean, il me vint un soupcon que la phrase n'etait pas des plus heureuses, mais, dans l'agitation generale, personne que lui n'avait du la remarquer. Je reparai mes torts en embrassant ma cousine qui ne levait pas les yeux sur moi, et en lui donnant la main pour passer a table. J'appris le lendemain dans la conversation qu'elle travaillait beaucoup, quelque chose comme douze heures par jour, car tous les habitants feminins de Vaudelnay s'etaient cotises, pour ainsi dire, afin de pousser son education. Ma grand'mere lui enseignait la couture, ma tante Frederique la grammaire et l'orthographe, ma tante Alexandrine le dessin et le piano, ma mere l'ecriture, le calcul et l'histoire sainte. Je fremis rien que de penser a ce surmenage. Elle trouva cependant moyen, je ne sais comment, d'etre a mon jardin quand je passai par la dans ma tournee de proprietaire. Jamais, dans le temps de ma plus grande ferveur d'horticulture, mes plates-bandes n'avaient ete plus magnifiques. D'un oeil anxieux l'enfant guettait mes impressions. --Oh! oh! m'ecriai-je complaisamment, tu m'as bien remplace, Rosie! --Cela te fait plaisir? balbutia-t-elle. --Mais oui, certainement. Et, sans pousser l'eloge plus loin, je continuai ma route vers la piece d'eau ou les cygnes, qui me voyaient venir, s'approchaient de la rive pour prendre de ma main la pature attendue. Aux grandes vacances du mois d'aout, je repassai par la, mais Rosie ne m'attendait pas pour mendier mon approbation. Le jardin etait en friche. Elle aussi avait du se dire: A quoi bon! --La paresseuse! pensai-je. Il faudra que je la gronde. Mais un poney que je trouvai dans une stalle de l'ecurie--j'avais rapporte tous les prix de ma classe--m'ota l'envie et le temps de gronder personne, surtout un etre d'aussi mediocre consequence que Rosie. Je la vis assez peu durant ces deux mois qui s'enfuirent comme un songe, au milieu de plaisirs de toute sorte. D'autres annees passerent. Apres le poney vint un fusil et je ne revai plus que lievres, perdreaux, contrepied et remise. Puis la mort entra au chateau, et, quand elle connut le chemin de cette maison pleine de vieillards, elle y revint souvent comme si, la perfide! elle ne se plaisait qu'aux faciles besognes. L'un apres l'autre, les _ancetres_ s'en allerent tous dormir dans le caveau creuse sous notre chapelle. Alors l'oncle Jean, reste seul de sa generation, quitta Vaudelnay, lui aussi, avec sa petite-fille, heritiere de quelques milliers d'ecus laisses par la tante Frederique. L'autre, la tante Alexandrine, a cheval sur les vieux usages, avait teste en ma faveur. Mes parents restaient maitres du domaine, et Dieu sait avec quelle joie ils auraient conserve sous leur toit l'oncle Jean et sa petite-fille. On le supplia de garder son appartement dans la vieille tour, mais il ne voulut rien entendre. --Quand mon frere et mes soeurs etaient la, dit-il, je pouvais y etre aussi. Un octogenaire de plus ou de moins, cela ne tirait pas a consequence. Mais le temps a marche. Un vieux comme moi doit faire place aux jeunes. D'ailleurs, il vaut mieux pour Rosamonde qu'elle passe quelque temps a Paris. Jamais on ne put l'en faire demordre. Un beau jour il s'eloigna sans bruit de Vaudelnay, suivi de Rosie et de Lisbeth. A cette epoque, je faisais mon droit a Paris et je ne pus adresser mes adieux a la branche cadette de ma famille. En m'annoncant leur depart, ma mere me fit connaitre leur domicile dans un quartier de l'autre monde, quelque part derriere le Luxembourg. " Tu iras les voir souvent, m'ecrivait-elle. Je voudrais etre sure qu'ils seront heureux, mais j'en doute, non seulement parce qu'ils possedent fort peu de bien, mais encore parce qu'ils vont etre perdus dans cette grande ville, sans un ami. Dieu sait que ton pere et moi nous avons mis tout en oeuvre pour empecher ce depart qui nous desole. Mais tu connais ton oncle!.... " A la lecture de cette lettre, je m'etais bien promis d'aller voir dans les trois jours l'oncle Jean et sa petite-fille, ce qui eut ete une entreprise peu difficile si j'avais habite le quartier latin. Mais j'appartenais a la categorie des etudiants du grand monde qui demeuraient autour de la Madeleine dans des entresols charmants, allaient chaque soir diner en ville, et se rendaient a l'Ecole, quand leurs devoirs sociaux le leur permettaient, dans des tilburys irreprochables de tenue. Je crois meme, Dieu me pardonne, que j'y suis alle a cheval une fois ou deux avant de faire mon tour de Bois. Je ne voudrais pas me faire meilleur que je ne suis, mais j'affirme que je me reveillai un beau matin en me disant: --Aujourd'hui, qu'il vente ou qu'il grele, j'irai voir mon oncle et ma cousine. Malheureusement il me fut impossible de retrouver l'adresse envoyee par ma mere. On dira qu'il etait bien simple de la demander; mais j'appartenais alors a cette classe nombreuse d'etres toujours prets a braver pour leur famille ou leurs amis tous les supplices du monde sauf un seul: la peine effroyable d'ecrire une lettre. C'etait, il faut en convenir, un grand defaut, et je le reconnaissais moi-meme avec franchise. Toutefois il etait rachete, selon toute apparence, par de serieuses qualites, car je devenais l'ami de quiconque m'avait approche une fois. Quand j'y reflechis d'un peu plus loin, je presume que la premiere de ces qualites consistait dans la fortune dont mon pere, retenu a Vaudelnay par sa sante, me faisait jouir avec une generosite qui etait chez lui un systeme. J'avais en plus le don d'etre " amusant ", qui me faisait rechercher partout, bien que les gens amusants fussent alors moins rares qu'aujourd'hui, ainsi qu'en temoigneront tous mes contemporains. Je crois pouvoir en appeler au meme temoignage pour constater que j'etais joli garcon, bien fait de ma personne, bon valseur, fin cavalier, ni trop naif ni trop blase pour mon age, plein d'aversion pour tout ce qui etait malpropre et mal odorant au physique et au moral. Comme trait caracteristique, j'ajouterai que j'etais alors regle dans mes moeurs a l'egal d'un chartreux, ou, pour mieux dire, d'un forcat. Mon cheval, mes amis, mes etudes un peu negligees, mes nouveaux devoirs d'homme du monde pris tout a fait au serieux, c'etait de quoi composer une existence qui ne me laissait guere le temps de penser a mal et aurait en outre brise les muscles d'un athlete. Il faut joindre a cela que les femmes du monde que je voyais de pres m'empechaient d'admirer les autres, ce qui peut paraitre une originalite invraisemblable. D'ailleurs elles-memes refusaient mechamment de croire a la preference dont je voulais bien les favoriser, et leur bienveillance a mon egard n'allait pas sans une defiance mal deguisee. Elles m'examinaient, me retournaient, me maniaient avec precaution, comme on fait d'un bibelot dans un etalage, quand on ne compte pas risquer l'emplette. Enfin, j'etais irreprochable, bon gre mal gre, et s'il m'etait reste, par-ci par-la, une heure libre pour ma cousine et pour l'oncle Jean, je me demande ce qui m'aurait manque pour etre la perfection absolue. Dans les bals, je voyais deja les regards des meres marquer mon front de vingt-trois ans du sceau des elus, tandis que dans le secret de leur coeur, elles pensaient: --Voila un garcon qu'il faudra suivre. Encore une saison ou deux, et ce sera un parti hors ligne s'il ne deraille pas. Ah! si les jeunes gens savaient pourquoi les meres vont au bal, pourquoi elles y conduisent leurs filles, au prix de fatigues sans nombre! S'ils savaient pourquoi les jeunes personnes sourient, font de l'esprit, dansent et vont au buffet! S'ils savaient!.... Mais, parbleu! a l'entrain qu'ils y apportent aujourd'hui pour la plupart, je soupconne qu'ils savent. D'ailleurs, que ne savent ils pas? Et comme c'est ennuyeux, triste, desesperant de _savoir!_ IX A la fin de ma premiere annee de droit, je subis assez gaillardement l'epreuve de l'examen. J'aurais mauvais gout a blamer la facilite du programme ou l'indulgence des juges; toutefois, depuis ce premier succes de ma carriere intellectuelle, je n'ai jamais pu entendre dire qu'un jeune homme a echoue dans ces peu terribles debuts, sans me sentir plein pour lui d'une pitie profonde. Les vacances me rappelaient a Vaudelnay, mais, auparavant, un imperieux devoir m'obligeait a rendre visite a l'oncle Jean et a sa petite-fille. Grace a Dieu, mes amis et mes amies du grand monde etant disperses dans toutes les directions; je n'avais rien de mieux a faire a cette heure que de me montrer bon parent. Mais la difficulte--elle etait serieuse,--consistait a decouvrir l'adresse du baron de Vaudelnay. La demander a ma mere? C'eut ete faire l'aveu d'une coupable negligence. Fort heureusement le notaire de la famille, que je ne manquais pas d'aller trouver dans son etude le premier de chaque mois, devait posseder ce renseignement indispensable. En effet j'appris par lui que le vieillard demeurait rue d'Assas. Je pris un fiacre pour me rendre chez mon oncle, d'abord pour ne pas faire a ses yeux l'etalage de mauvais gout de ma voiture, de mon cheval et de mon groom, et ensuite parce que les paves de la rive gauche, brules parle soleil de juillet, ne valaient rien pour les pieds d'_Annibal_ qui avait la sole sensible comme l'epiderme d'une nymphe. En apprenant du concierge que le baron etait seul chez lui--au quatrieme etage et quel escalier!--je me sentis aussi emu que je l'avais ete huit jours plus tot devant mes examinateurs. Meme, tout en montant les marches, je me disais qu'on peut toujours trouver moyen d'anonner quelques phrases sur la condition des affranchis ou sur l'incapacite des mineurs. Mais que repondre si, la-haut, on me posait cette " colle " redoutable: --Pourquoi n'es-tu pas venu nous voir plus tot? Il faut croire que l'oncle Jean n'avait pas trop souffert de la rarete de mes visites, car il m'accueillit comme si nous nous etions quittes la veille, avec cette bonte triste et ce sourire resigne que je lui connaissais, depuis le soir ou il etait rentre a Vaudelnay rapportant Rosie entortillee dans sa couverture. Pauvre oncle! il avait franchi une etape de plus dans la vieillesse. Il etait facile de voir que la prochaine halte serait la derniere. Il portait ses cheveux blancs tres longs; sa taille s'etait voutee; ses vetements, d'un entretien irreprochable, trahissaient la pauvrete. J'eus un leger malaise en les reconnaissant, pour les avoir vus jadis a Vaudelnay.... Je me hatai de parler de ma cousine. --Elle est a sa peinture, dit mon oncle. Ah! c'est vrai: tu ne sais pas! Elle a pris une rage de barbouiller des toiles. En toute justice elle a du talent. Du reste, regarde. Sur les murs s'etalaient quatre ou cinq tableaux dont j'aurais eu quelque peine a discerner le merite, non seulement parce que j'etais loin d'etre clerc en peinture, mais aussi parce que, subitement, mes yeux se trouverent un peu brouilles. Ces toiles etaient des vues de Vaudelnay, du parc, des environs, probablement faites de memoire. Sur la table un chevalet de velours supportait un dessin qui acheva de me troubler la vue, car il representait mon jardin quelque onze ans plus tot. L'oncle Jean, tres vivement, fit volte-face et s'en fut regarder le ciel par la fenetre. --Tu vas sans doute retourner la-bas? me dit-il apres une minute de silence. Je sais que tu es recu, et je t'en felicite. --Vous savez?...balbutiai-je. Comment l'avez-vous appris? --Par ta cousine, je crois. Cette petite est une gazette ambulante et me raconte tout ce qui se passe a Paris; ce qui se passe de bon, bien entendu. Car moi, je ne sors plus guere. Les jambes.... Il acheva ce qu'il voulait dire par une grimace que je lui avais toujours connue, quand il voulait eviter un jugement severe sur les personnes ou sur les choses. --Ma cousine sort beaucoup? demandai-je. Si j'avais exprime toute ma pensee j'aurais dit: --Elle ferait mieux de peindre moins, et de tenir compagnie a son vieux grand-pere. L'oncle repondit sans avoir l'air d'en vouloir le moins du monde a cette coureuse: --Dieu merci! nous avons toujours Lisbeth qui est une duegne irreprochable. Pauvre Rosie! elle sera desolee d'avoir manque son cousin! --Mais je lui donnerai bientot l'occasion de se consoler, dis-je poliment. Je reviendrai. --Pas avant les vacances? Tu vas partir? --Demain matin. L'oncle eut un sourire imperceptible dans lequel je lus tout un chapitre de philosophie. Decidement la conversation manquait d'entrain. Je reflechissais, a part moi, qu'il est tres difficile de trouver quelque chose a dire aux gens que l'on rencontre une fois par an, tandis qu'une heure semble courte a l'intimite de chaque jour. Mon oncle reflechissait aussi. Tout a coup il tourna vers moi un de ces regards subitement attendris que je lui connaissais depuis l'enfance de Rosie. --Ecoute, fit-il, tu leur diras que je les aime de tout mon coeur, et ces mots-la, tu as pu le constater, ne reviennent pas souvent dans ma bouche. Voila ma commission pour les vivants, qui ne sont que deux: ton pere et ta mere. Quant aux morts, qui sont beaucoup plus nombreux, tu leur diras--son regard avait change d'expression--tu leur diras que je leur pardonne. De cette facon, il n'y aura aucun moment de gene, lors de mon arrivee parmi eux. Sa belle figure se reveilla sous une expression moqueuse de defi jete a Celle qui devait--probablement bientot--le reunir aux _ancetres_. Il eut cette plaisanterie de vieux soldat: --L'entrevue sera deja bien assez _froide_. Ces paroles me remirent dans l'esprit mainte question que je n'avais pas ose faire dix ou douze ans plus tot, que je n'avais pas songe a faire depuis, distrait que j'etais par des sujets plus modernes. Je demandai au vieillard, retrouvant, sans l'avoir cherchee, la facon de lui parler que j'avais dans mon enfance: --Oncle Jean, votre vie ne m'est pas plus connue que si vous etiez pour moi un etranger. Ne vous semble-t-il pas que je devrais en savoir au moins quelque chose? --Te voila devenu bien curieux tout a coup! En me parlant ainsi, le baron s'efforcait d'exprimer l'ironie. Mais je vis bien que ma question, quoi qu'il en eut, lui causait du plaisir. --Apres tout, dit-il, c'est ton droit. La vie de chacun de nous, bonne ou mauvaise, utile ou perdue, appartient a notre lignee, et c'est a tes mains qu'est confie desormais l'avenir du bon vieux nom. Je souhaite, mon cher enfant, qu'il te porte plus de bonheur qu'il n'en a porte a moi ainsi qu'aux miens. Son visage, tres triste un instant, devint tres grave. A mon grand etonnement, le vieillard s'inclina devant moi avec une sorte de respect. --Futur marquis de Vaudelnay, dit-il, voici la confession d'un des votres qui fut juge severement par ceux de son epoque. Vous serez peut-etre plus indulgent. L'oncle se moquait-il de moi? Je me le suis demande et me le demande encore. Ce qu'il y a de certain c'est que j'envoyais a cette heure ma curiosite a tous les diables, prevoyant plus d'une comparaison embarrassante pour moi dans la confession qu'on m'annoncait. La voici, quelque peu resumee, et cependant le baron n'etait pas homme a s'etendre inutilement sur sa propre histoire. X La Revolution trouva le chateau de Vaudelnay peuple des memes habitants que j'y avais trouves moi-meme, quelque cinquante ans plus tard. Je parle des _ancetres_, cela va sans dire. Balthazar de Vaudelnay, le dernier marquis de l'ancien regime, venait de mourir juste a temps pour que mon grand-pere profitat, l'un des derniers parmi la noblesse francaise, de l'institution prete a perir du droit d'ainesse. Il herita seul du chateau, des terres, de toute la fortune, et bien que ses vingt-cinq ans ne fissent que de sonner, il entra dans son role de chef de famille, aussi serieux, aussi respecte, aussi bien obei de son frere et de ses deux soeurs que s'il eut ete un vieillard blanchi par l'age. L'obligation de veiller sur ses deux cadettes, ma tante Frederique et ma tante Alexandrine, peut-etre une sage prevoyance de l'avenir, l'empecha de prendre part a l'emigration, et la tempete passa sur ces trois aristocrates sans balayer leur tetes la ou elle en avait roule tant d'autres moins jeunes. Toutefois, pour sauver, en cas de malheur, le dernier bourgeon de la vieille tige, mon grand-pere avait confie mon oncle Jean a l'un de ses voisins et de ses amis pret a partir pour l'Angleterre. Le jeune emigre de douze ans ne devait revoir le sol natal que trente-cinq ans plus tard, c'est-a-dire vers la fin du regne de Charles X. Je laisse volontairement de cote toute la premiere partie de son histoire, non pas la moins interessante, mais la moins directement liee a la suite de ce recit. D'abord etudiant en Angleterre, puis l'un des plus jeunes officiers de l'armee des Indes, Jean de Vaudelnay, dont l'humeur etait aussi indomptable que sa bravoure etait brillante, quitta, par suite de desaccord avec ses chefs, une position qui pouvait le conduire a la fortune. Devenu libre, il regagna la France...par le chemin des ecoliers. Cette route accidentee le conduisit en Italie qu'il comptait traverser lentement. Mais il comptait sans le destin qui devait y decider de son existence. Epris d'abord d'une soudaine passion pour la peinture qui se revelait a lui comme un monde encore ignore, le jeune homme s'attarda longuement dans les galeries les plus celebres et dans les meilleurs ateliers. L'un de ceux-ci, rendez-vous des etrangers de distinction qui passaient a Florence, l'eblouit par un chef-d'oeuvre aupres duquel palirent les toiles des grands maitres, car ce chef-d'oeuvre etait vivant. Laura Scarpi, la rose de la Toscane, ainsi que tout Florence l'appelait, conquit, par son premier regard, le coeur de mon oncle. Elle etait la fille d'un peintre plus riche de gloire que d'argent. Quant a sa mere,...l'oncle Jean ne m'en a pas dit un seul mot. Dieu sait quel mystere demeure a jamais cache sous ce silence. Il va sans dire que la loyaute du baron de Vaudelnay, devenu le fiance de mademoiselle Scarpi, dut se montrer moins reserve a l'egard du chef de famille. Une chose est certaine: le voyageur fut informe que les portes de la maison paternelle ne pouvaient se rouvrir que pour lui seul. Ce n'etait pas le moyen de changer la resolution d'un homme de sa trempe. Il me le disait lui-meme: --Je serais plutot rentre a Vaudelnay sans ma tete que sans la femme a qui j'avais donne ma foi. Le mariage eut lieu, mariage suivi, selon le recit laconique de mon oncle, " de vingt ans d'exil, de pauvrete et de bonheur ". Il ne m'en raconta pas davantage sur cette periode de sa vie, et je me souviens que cette froide reserve fut pour ma curiosite de jeune homme un etonnement, aussi bien qu'une deception. Je n'avais pas encore compris qu'il est des bonheurs que l'on savoure a genoux, silencieusement, tant qu'il durent, que l'on enferme plus mysterieusement encore dans son coeur quand ils ne sont plus.... Ces vingt ans d'azur et de paix finirent brusquement dans la nuit sombre de l'orage. La mort prit a mon oncle celle qui etait la plus grande part de sa vie, mais, sur la tombe a peine fermee, une rose eblouissante fleurissait. Laura Scarpi laissait une fille de dix-huit ans, celle qui devait etre la mere de Rosie. Pauvre oncle Jean! Quand il etait oblige de parler de son bonheur perdu, les mots ne sortaient qu'avec effort de ses dents serrees. Et quand il arrivait a des souvenirs douloureux, c'etait encore pis, si bien qu'il fallait toujours deviner des choses qu'il ne disait pas. Il me laissa donc deviner plutot qu'il ne m'apprit l'autre catastrophe de sa vie. Un jeune Anglais, cadet d'une grande famille, vint a Florence et fut frappe de ce meme coup de foudre qui avait decide de l'existence du baron de Vaudelnay. Celui-ci n'avait jamais ete d'humeur facile, mais le malheur avait encore aigri son caractere indomptable. Froisse de certaines assiduites qu'il jugea compromettantes, devore a l'egard de sa fille de cette jalousie maladive dont les peres qui ont beaucoup aime offrent parfois l'exemple, croyant, pour tout dire, a une vulgaire tentative de seduction, le bouillant Francais fit un eclat. Sir George Melvil ne sut pas ou ne voulut pas s'expliquer; d'ailleurs, a cette epoque, la haine entre les deux nations atteignait son apogee. Une rencontre eut lieu dont le souvenir resta imprime a tout jamais en creux dans la boite osseuse de mon oncle. Enfin je venais d'apprendre pour quoi il s'etait battu avec " le monsieur ". --Il faut etre juste, ajouta mon oncle, je m'etais battu un peu vite avec cet etourdi de George, et, quand je me reveillai dans mon lit d'un cauchemar assez long, il m'eut ete difficile de dire lequel etait le plus desole de ce diable de garcon ou de ma pauvre fille. Il etait ecrit que les Vaudelnay de cette generation devaient tous mourir octogenaires. L'oncle Jean se guerit contre tout espoir et, comme sa blessure l'avait rendu plus patient, il voulut bien preter l'oreille a des explications qui d'abord le satisfirent. L'amour avait pu faire perdre la raison a sir George, mais ce jeune homme n'avait jamais perdu le respect: l'objet de sa passion soupconnait a peine l'etendue du mal cause par ses beaux yeux. L'oncle Jean reprit confiance et crut, voyant sa fille si calme, qu'il en serait quitte pour une gouttiere dans la voute de son crane. Il comptait sans les surprises perfides de l'amour. Ma jeune parente s'eprit a son tour d'une ardente affection pour l'homme qui avait failli la rendre orpheline, et quand le blesse fut delivre des medecins, ce fut pour entendre une autre antienne. Donner sa fille a un Anglais, a un protestant, a un cadet sans fortune! Il serait mort plutot, car, en depit de l'opinion defavorable que les siens avaient de lui, il etait reste de coeur et d'esprit aussi Vaudelnay qu'un Vaudelnay peut l'etre. Sir George essuya le plus energique refus. La nouvelle Chimene se jeta aux pieds de son pere en les arrosant de ses larmes, mais il faut croire que mon oncle n'admettait pas les denouements a la facon de Corneille. --Entre moi et cet etranger tu dois choisir, dit-il a sa fille. Si tu te decides pour lui, je te jure que tu n'entendras plus parler de moi jusqu'a ta mort. Ma belle parente avait dans les veines le sang des Vaudelnay renforce par du sang de Florentine. Elle se prononca pour l'etranger. Peut-etre croyait-elle que le serment de son pere ne tiendrait pas devant sa tendresse. Pauvre infortunee! Il fallait qu'elle connut bien peu celui dont elle etait la fille! Jamais, helas! serment inhumain ne fut mieux tenu. Les nouveaux epoux partirent pour l'Angleterre, et l'oncle Jean, seul au monde desormais, vint frapper a la porte de Vaudelnay que rien ne tenait plus fermee, a cette heure, devant cet enfant prodigue de cinquante ans. Bien qu'il se soit montre, le pauvre vieillard, aussi discret sur ce point que sur les autres, j'ai pu comprendre, neanmoins, que ni son frere ni ses soeurs n'ont arrache aux paturages de Vaudelnay le moindre veau gras pour feter son retour. On l'accepta et l'on voulut bien ne pas ouvrir la bouche sur ses erreurs passees, mais rien de plus. D'ailleurs mes propres souvenirs etaient encore vivants. Je revoyais l'oncle Jean silencieux, renferme en lui-meme, presque isole au milieu des siens. Il etait evident que l'orgueil austere des Vaudelnay ne lui avait jamais pardonne deux crimes: sa propre mesalliance et l'union de sa fille avec un Anglais heretique, bien que, de bonne foi, ce dernier malheur ne lui fut guere imputable. Mais il etait reserve a d'autres chagrins. Tout d'abord il eut la douleur d'apprendre que sir George Melvil n'avait pas ete beaucoup mieux accueilli en Angleterre que lui-meme ne l'avait ete en France. A son gendre on reprochait d'avoir epouse une etrangere sans fortune, catholique, fille d'une mere sans naissance. De plus ce mariage faisait evanouir les reves brillants d'une autre union plus avantageuse, caresses depuis longtemps pour son fils par lord Melvil, le grand-pere maternel de Rosie. Le jeune couple vecut donc a l'ecart, aussi pauvre mais non moins beni par l'amour que l'avait ete l'oncle Jean dans sa petite maison de Florence. Puis encore une fois la mort fit son oeuvre maudite; du moins elle ne separa point ceux qui s'aimaient: sir George et sa femme encore jeune, se suivirent dans la tombe a quelques semaines de distance, laissant la petite Rosamonde, agee de six ou sept ans, sans autre appui que son aieul maternel. Que pouvait le vieillard, sinon de pardonner a sa fille mourante et de venir frapper avec l'enfant a la porte du manoir de famille? --C'est ce que je fis, dit mon oncle en achevant son recit. Tu etais la; tu as tout vu.... Au propre comme au figure, l'on peut dire que tu as ouvert a ta cousine les portes de Vaudelnay. --Qui ne se sont jamais refermees, ajoutai-je avec un mouvement d'affection tres sincere. Oncle Jean! pourquoi ne viendriez-vous pas chez nous pour y passer les vacances avec Rosie? Mes parents seraient si heureux! Ma cousine aussi, j'en suis sur. Un eclair brilla dans les yeux du baron, tellement que je m'attendais a le voir accepter seance tenante. Puis subitement,--sur ce beau visage loyal de vieux gentilhomme on lisait comme sur celui d'un enfant,--une expression d'embarras, presque de crainte, vint succeder a la joie. L'oncle Jean baissa les yeux. Dieu me pardonne! on aurait pense que je l'intimidais. Je crus avoir devine ce qui causait cet air deconfit, et, comme j'etais encore tout vibrant de l'enthousiasme cause par le recit romanesque a peine acheve, je fis appel a toute ma diplomatie et je dis d'un ton plaisant: --Tenez, mon oncle, je vois ou le bat vous blesse. Gageons que vous avez fait quelques folies de jeune homme et que...vous etes en avance sur votre pension. Pourquoi ne renverserions-nous pas, dans l'occasion, le vieil ordre des choses? Assez longtemps l'on a vu les oncles preter quelques louis a leurs neveux pris de court par leurs fredaines.... --Tu es un brave garcon! interrompit mon oncle en me tendant la main. Parole d'honneur! j'accepterais ce que tu m'offres s'il en etait besoin, ne fut-ce que pour edifier les neveux de l'avenir en leur montrant que les oncles rendent ce qu'ils empruntent. Mais la question d'argent n'est pas ce qui m'arrete. Une ou deux affaires impossibles a remettre me retiennent ici pour une semaine ou deux, peut-etre plus. --Qu'a cela ne tienne. Quand vos affaires seront finies, mettez-vous en route. En arrivant a Vaudelnay, je vais faire mon rapport a mes parents et, bon gre mal gre, ils vous obligeront a nous rendre visite. Nous viendrions plutot tous trois vous chercher! --Bon, fit mon oncle. Nous verrons; je ne dis pas non. En attendant, charge-toi pour eux de toutes nos tendresses. L'heure etait venue de prendre conge, chose d'autant plus facile qu'on ne faisait rien pour me retenir. Mon oncle, evidemment, ne tenait pas a me voir rencontrer ma cousine. Il m'accompagna jusqu'a l'escalier, a travers un veritable dedale de fleurs, de plantes vertes et d'oiseaux. --Si j'en juge par ce que j'apercois, remarquai-je, votre petite-fille est restee campagnarde. L'oncle Jean leva les yeux au ciel avec un desespoir comique. --Tu ne vois rien! gemit-il. Rosie nourrit des poissons rouges dans sa chambre, et dans un coin du grenier, Lisbeth, a ses heures perdues, soigne l'education d'une famille de lapins blancs. En voila qui doivent s'amuser! --Des lapins de la race de Vaudelnay, peut-etre? demandai-je en songeant a l'admiration de Rosie pour mes eleves de jadis. --C'est bien possible, fit mon oncle d'un air distrait. Nous nous quittames en nous disant:--_A bientot,_--locution parallele a cette autre: _Votre couvert est toujours mis._ La phrase est courte, harmonieuse et n'engage rien. J'arrivai le surlendemain soir a Vaudelnay, moulu par les fatigues d'un voyage interminable, car j'avais tenu a ne pas quitter _Annibal_ que le chemin de fer enervait beaucoup, et que je desirais offrir intact a l'admiration des Poitevins en general et de mon pere en particulier. XI Le chateau etait rempli de monde. --Nous n'avons pas voulu que tu t'ennuies dans ta famille, me dit mon pere tout en m'accompagnant dans ma chambre ou j'allai rapidement passer un habit, car le diner attendait. Il me fit alors l'enumeration de nos hotes. Il en parlait avec tant d'interet, de plaisir et d'animation que je soupconnai,--ceci entre nous,--qu'en faisant provision de tous ces remedes fort agreables contre l'ennui, mon excellent pere avait songe aussi un peu a lui-meme. Une heure apres, mes soupcons etaient loin d'avoir diminue, et Dieu sait si je condamnais ce besoin de distractions dans l'age mur, chez un homme dont la premiere et la seconde jeunesse avaient ete moins que dissipees, j'avais pu le voir de mes yeux. Ah! comme il etait change, mon cher Vaudelnay, depuis que _les ancetres_ avaient emigre pour toujours sous les dalles armoriees de la chapelle! De tous les etres vivants que j'y avais connus, quatre seulement s'y trouvaient encore: mon pere, ma mere, moi et le jardinier devenu un personnage important, vetu comme un monsieur, commandant une escouade nombreuse de fleuristes, de legumistes et de manoeuvres. Le " clos " d'autrefois n'existait plus. Il etait change en un vaste parc ondule de monticules, creuse de pieces d'eau, coupe de plantations savantes, derriere lesquelles se dissimulait le potager, comme un beau-pere bourgeois se cache dans le coin du salon de sa fille devenue duchesse. Des serres grandioses, des ecuries modeles etaient sorties de terre. Des domestiques corrects et distingues fourmillaient silencieusement dans les corridors. Si l'on avait parle de priere en commun a cette valetaille perfectionnee, je gage que nous aurions ete " empoignes " de la belle sorte dans le _Siecle_ du surlendemain. Quant aux invites, c'etait la creme de la province, de la creme battue chaque annee par un sejour a Paris. Les gens arrieres et ennuyeux, les gentillatres de l'ancienne ecole, les chatelaines a robes de bure et a trousseaux de clefs n'etaient point de cette joyeuse serie, non plus que les jeunes filles a marier, car, d'apres les idees de mon pere, je n'etais point de ces victimes qui doivent marcher a l'autel encore blanchissantes sous le duvet de leur premiere toison. A defaut de jeunes filles, les jeunes femmes ne manquaient pas chez nous. En arrivant au salon eblouissant de lumieres, j'eus le plaisir d'en compter jusqu'a trois remarquablement jolies, et nous n'etions pas au dessert que l'une d'elles, a cote de qui j'avais ma place, me temoignait, a n'en pouvoir douter, qu'elle me faisait l'honneur de me prendre au serieux. Dans le cours de la soiree, dont quelques tours de valse combattirent victorieusement la monotonie, la seconde et la troisieme de ces dames voulurent bien me temoigner successivement des dispositions non moins rassurantes. Etre pris au serieux! Douceur a nulle autre pareille pour un ephebe de vingt-trois ans, habitue a la bienveillance defiante des mondaines de Paris pour qui la valeur semble ne pouvoir aller sans le nombre des ans! Ah! la bonne soiree, passee entre le sourire de ma mere tout heureuse de me revoir, et d'autres sourires...moins maternels! Pour la premiere fois la vie, l'esperance, la jeunesse, me disaient clairement toute sorte de choses agreables que leurs voix confuses m'avaient seulement chuchotees a l'oreille jusque-la. --Heureux mortel! tu as devant toi de longues annees d'avenir. Tu es riche, ton entretien plait aux femmes; ta tournure ne les fait pas fuir; ton nom peut contenter les plus difficiles. Enfin, pourquoi faire le modeste? tu es joli garcon. Va, tu es ne sous une heureuse etoile; ton pere est fier de toi, le sourire de ta mere te caresse; tu peux pretendre a tout! Je crois en verite que, sans sortir de Vaudelnay, j'aurais pu pretendre, sinon a tout, du moins a de serieux progres dans les bonnes graces d'une ou deux des charmantes personnes qui s'y trouvaient. Mais, sans avoir l'air d'y toucher, ma mere veillait au grain, et si, parfois, ce genre de recreation qu'on nomme aujourd'hui le flirtage semblait prendre des proportions inquietantes, deux grands yeux, encore aussi beaux qu'ils etaient honnetes, rappelaient les etourdis a la raison avant que l'ombre d'une inconsequence fut commise. Et l'oncle Jean? Et la cousine Rosie? va-t-on dire. Et l'invitation annoncee! J'en jure par le Styx, rien de tout cela n'etait sorti de ma memoire. Le lendemain de mon arrivee a Vaudelnay, apres une visite matinale a la boxe d'_Annibal_, ou tout allait bien, Dieu merci! je m'enfoncai seul dans le parc et me demandai serieusement quel etait le meilleur parti a prendre. A n'en pouvoir douter je savais que mes parents, sur un signe de moi, depecheraient au besoin trois ambassadeurs vers les habitants de la rue d'Assas, pour les ramener triomphalement en Poitou. Ce signe, etait-il prudent de le faire? Du cote de mon oncle, rien qui put embarrasser. S'il faut parler en toute franchise, il etait passablement morose, pour ne pas dire misanthrope. Mais, a son age, de pareils defauts s'excusent; d'ailleurs il les rachetait par son esprit du siecle passe, toujours fin et mordant, remarquable de charme dans les bons jours. En somme il n'etait pas un chateau de France et de Navarre ou un tel hote ne se trouvat fort a sa place. Malheureusement je me sentais moins a l'aise en ce qui concernait Rosie. Je ne l'avais pas vue depuis assez longtemps et me souvenais d'elle comme d'une personne grande pour son age, assez maigre, avec quelque chose de _desuni_ dans la tournure et la demarche, pour parler ce langage hippique volontiers employe par mes amis d'alors, quand ils peignaient les avantages et les imperfections des etres du beau sexe. Jolie, mon impression n'etait pas qu'elle le fut; a vrai dire, je ne m'etais jamais demande si elle l'etait ou non. Mais, pendant plusieurs annees de ma vie, j'avais entendu des voix severes dire a ma pauvre cousine, pour peu qu'elle eut le malheur de se regarder du coin de l'oeil en passant devant une glace: --Quel plaisir une petite fille peut-elle avoir a se mirer quand elle est aussi laide? J'ignore si ces affirmations repetees avaient fini par convaincre la coupable de sa laideur. Quant a moi, la chose ne faisait plus un doute: laide elle etait venue au monde, laide elle vivrait, laide elle devait mourir. D'ailleurs j'etais habitue au luxe, a l'elegance du grand monde ou j'etais entre du premier coup, avec l'avidite du poisson remis a l'eau qui gagne le fond en quelques battements de nageoires. D'apres mon gout d'alors, une femme ne pouvait etre jolie si elle etait mise pauvrement, et, pour de trop bonnes raisons, la toilette de Rosie ne devait pas ressembler a celle de mes fringantes amies. Enfin le souvenir qu'elle m'avait laisse etait celui d'une personne concentree, taciturne, tres timide ou tres fiere, les deux probablement. Quelle figure ferait la pauvre enfant au milieu des femmes jeunes ou habilement conservees, qui remplissaient Vaudelnay de leurs eclats de rire, de leurs mots droles ou du frou-frou de leurs robes? N'etait-ce pas lui rendre un mauvais service que de l'exposer aux avanies presque inevitables d'un contact peu fait pour la mettre en relief? La reponse a cette question ne me semblait pas douteuse, d'autant plus qu'au train ou marchaient les choses, je n'entrevoyais guere pour moi la possibilite de m'occuper de ma jeune parente: tout mon temps etait deja tellement pris! Le pour et le contre bien consideres, il me parut prudent de laisser l'oncle Jean et sa petite-fille dans leur quatrieme etage de la rue d'Assas, jusqu'a l'epoque, plus ou moins prochaine, ou nous serions rentres dans le calme a Vaudelnay. De cette facon nous jouirions mieux de leur presence, et les agrements de la villegiature ne pourraient qu'etre augmentes pour eux: c'etait profit pour tout le monde. Malheureusement, la premiere serie d'invites partie, nous ne fumes pas longtemps sans voir arriver la seconde, celle des chasseurs. Mon pere disait a qui voulait l'entendre: --Je veux que mon fils s'amuse a Vaudelnay, pour lui oter toute envie de nous quitter et de s'amuser ailleurs. Mais je voyais de plus en plus que mon pere, secretement attriste par les progres d'une maladie lente qui l'emporta, mettait sur mon compte le besoin de distractions qu'il eprouvait pour lui-meme. Quant a ma mere, elle n'avait d'autres desirs que ceux de son mari. Pour une raison ou pour une autre, les longues vacances de l'Ecole de droit passerent pour moi comme un reve. Quelques visites de voisinage a rendre a des parents ou a des amis, tous gens fort gais, acheverent d'employer mon temps. Bref, quand l'aurore du 14 novembre vint a luire, l'oncle Jean et sa petite-fille etaient toujours chez eux, ou du moins, s'ils n'y etaient plus, je n'etais pour rien dans leur deplacement. Je devais quitter mes parents le soir apres diner pour aller prendre l'express. Dans l'apres-midi, mon pere me pria de passer dans son cabinet et me tint a peu pres ce discours: --Mon cher ami, tu vas retourner la-bas. Entre nous, je n'attache pas une importance exageree a te voir devenir de premiere force sur le Code, mais j'attends de toi que tu deviennes un homme du monde accompli, et je conviens volontiers que tu es en bonne voie. Tu me rendras cette justice que je te laisse toute liberte, moi qui n'ai jamais su ce que c'est que d'etre jeune et libre. Il s'arreta quelques instants et poussa un soupir dans lequel je devinai le regret douloureux de la jeunesse disparue. J'aurais voulu pouvoir consoler mon pere; je le revoyais encore, plus jeune de quinze ans, occupant silencieusement sa place au bout de la table presidee par les _ancetres_. Mais que pouvais-je lui dire?.... Bientot il reprit: --N'oublie jamais que tu t'appelles Vaudelnay. Il y a en France des centaines de noms plus illustres, un nombre assez petit de plus anciens, pas un seul plus intact. Dans deux ou trois ans, s'il plait a Dieu, tu seras l'un des meilleurs partis de la bonne societe. Ne gache pas tous les avantages reunis en toi d'une facon rare. Tache de ne pas faire de folies; du moins n'en fais pas de malpropres. Pour cela frequente beaucoup le monde et seulement le meilleur, bien que j'entende dire qu'il se gate terriblement. Tu viendras nous faire une visite en hiver, n'est-ce pas? Je partis, sans _Annibal_ cette fois, un de mes amis de province m'ayant achete le cheval un bon prix pour la saison des chasses. Quelle joie de retrouver mon coquet appartement, de revoir le cher boulevard! En allant prendre mon inscription le jour meme de mon arrivee, je songeai que l'Ecole est assez pres de la rue d'Assas. L'occasion eut ete bonne pour faire une visite a Rosie. Mais des camarades rencontres au secretariat m'entrainerent, et je regagnai la rive droite sans avoir accompli ce pieux devoir. XII A part un ou deux, les salons de ma connaissance etaient encore fermes; mais je n'eus pas le temps de m'ennuyer pendant les premiers jours. Je deposai quelques cartes, j'eus plusieurs entretiens serieux avec mon tailleur, je reglai quelques notes arrierees. Ensuite il fallut trouver des chevaux, deux pour le phaeton, un pour la selle, puis me mettre d'accord avec le carrossier, faire choix d'une ecurie plus grande, m'assurer le concours d'un specialiste anglais--qu'auront pense les manes des _ancetres!_--pour lui confier mon attelage. Ces diverses demarches terminees, j'etais sur le point de connaitre l'ennui, quand le hasard mit sous mes pas une distraction, et des plus charmantes. _Elle_ n'etait pas du grand monde, a vrai dire, mais la haute bourgeoisie a du bon dans certain cas. Elle avouait trente ans. Riche, tres jolie, cachant sous l'exterieur le plus correct un gout secret pour les aventures, elle sembla, des notre premiere rencontre, attacher quelque prix a mes attentions. Dedaignant la fausse modestie, je dirai meme que mes progres dans sa faveur furent singulierement rapides. Je n'etais pas alle six fois chez elle (son mari etait toujours absent, mais, Seigneur, quelle nuee de domestiques et de gouvernantes!) qu'elle me demanda si j'etais connaisseur en peinture. Avec la candeur d'un jeune homme sans experience, je confessai que cet art m'etait totalement etranger. --C'est dommage! fit-elle avec un sourire qui me rendit peintre subitement. Je vous aurais demande de vouloir bien me guider, un de ces jours, dans une promenade aux galeries du Louvre. Aujourd'hui, n'en deplaise a certains romanciers, le Louvre est terriblement demode, tout au moins pour cet usage special. Mais alors il n'etait pas ridicule. Notre promenade artistique eut lieu des le lendemain, et nous n'avions pas fait cinquante pas dans le salon Carre que j'etais revenu de ma crainte d'etaler une ignorance honteuse. Je n'eus meme pas l'occasion de decouvrir si ma compagne etait plus savante que moi, car elle ne fit aucun effort pour ramener vers la peinture un entretien qui, des la premiere minute, avait pris une direction toute differente. C'etait la premiere fois qu'il m'arrivait de _faire la cour_ selon toute l'etendue et toute la signification--future et presente--que comporte le mot, et j'observai dans cette occasion, comme dans d'autres du meme genre, que les paroles, en pareil cas, importent infiniment moins que la musique. Bref, tout marchait au mieux pour une premiere audition. Nous allions lentement a travers les salles presque desertes, causant d'assez pres pour pouvoir parler a voix basse, lorsque je fus ramene sur la terre, des cieux ou je planais, par cette exclamation soudaine en langue etrangere qui vint me frapper a brule-pourpoint: --Oh! master Gastie! Je tressaillis comme si le roi Charles IX s'etait dresse devant moi avec sa problematique arquebuse, et je reconnus Lisbeth. Je crois, Dieu me pardonne, qu'elle etait occupee au meme tricot qui l'absorbait jadis, a Vaudelnay, tandis qu'elle surveillait les essais d'horticulture tentes de concert avec ma cousine. Instinctivement je cherchai celle-ci des yeux, et la trouvai sans peine assise a un chevalet qui portait la copie naissante d'une Vierge quelconque. Personne ne voudrait croire que la rencontre fut prodigieusement agreable pour aucun de nous, si ce n'est pour Lisbeth qui exultait. Rosie paraissait fort contrariee. Sans doute elle eprouvait peu de plaisir a etre surprise, dans son costume de travail moins qu'elegant, par un cousin et une inconnue qui etaient l'elegance meme. Quant a moi, depositaire du secret et responsable de l'honneur d'une femme, j'aurais voulu etre a cent lieues. On devine que ma compagne n'etait guere plus a l'aise. Nous nous regardions sans parler, et la situation commencait a toucher au ridicule, lorsque ma cousine, avec un tact remarquable, me tendit la main comme si ma presence, dans cet endroit, eut ete la chose la plus naturelle du monde. --Vous voila de retour? me dit-elle d'une voix richement timbree, bien qu'agitee d'un tremblement imperceptible. Mon oncle et ma tante vont bien? Je repondis sur le meme ton et m'etendis en eloges sur la peinture de Rosie, sans quitter le bras de celle que j'appellerai desormais madame X***. --Quand vous trouve-t-on chez vous? demandai-je pour couper court a une conversation qui, malgre tout, manquait de charme. --Tous les jours apres cinq heures. --J'irai bientot vous voir. Mon oncle se porte bien? --Tres bien, merci! Au revoir, mon cousin! --Au revoir, ma cousine! J'entrainai doucement ma compagne loin des lieux temoins de cette rencontre funeste. Je pleurais deja sur les ruines de mon bonheur. Cinq minutes plus tot, madame X*** me jurait qu'elle commettait pour la premiere fois une " imprudence " de ce genre, qu'a aucun homme avant moi elle n'avait dit une parole que son mari ne put entendre. Aussi je m'attendais a une scene terrible de reproches, peut-etre meme a une rupture prematuree, bien qu'a tout prendre l'idee de " l'imprudence " en question ne me fut guere imputable. Mais, a ma grande surprise, ma belle amie fit preuve d'un sang-froid que nul ne se serait attendu a trouver chez une debutante. Elle me demanda d'un air singulier: --Vous ne saviez donc pas que votre cousine vient au Louvre copier Murillo? --D'abord, c'est ma cousine si l'on veut, repondis-je avec diplomatie. Nous devons etre parents au vingtieme degre. Elle est sans fortune et ne va pas dans le monde. Ainsi n'ayez aucune crainte.... --Mais vous semblez tres intimes? Je racontai brievement l'histoire de Rosie et notre education sous le meme toit jusqu'a mon entree au college. --Et vous n'en avez jamais ete amoureux? questionna ma compagne. Amoureux de Rosie! moi! L'idee par elle-meme etait si plaisante que j'eclatai de rire. --Pauvre enfant! dis-je, quand j'eus repris mon serieux; je ne la vois pas rendant quelqu'un amoureux d'elle. Madame X*** me regarda comme pour voir si je parlais serieusement. Puis, sans doute edifiee par cet examen, elle ramena la conversation vers des sujets que nous preferions l'un et l'autre. Cinq minutes apres, un fiacre hele sur le quai ramenait ma deesse dans l'Olympe conjugal. Alors, libre de mes actions, je remontai dans la salle ou peignait Rosie. Enfin, j'allais pouvoir m'entretenir avec un etre humain de ma nouvelle conquete. La jeune artiste s'etait remise a sa Vierge, Lisbeth avait repris son tricot. Je m'approchai avec le meme air d'importance mysterieuse que devait avoir d'Artagnan quand il rapportait d'Angleterre les ferrets de la reine, et, parlant de facon que ma cousine seule put m'entendre: --Ma bonne Rosie, je compte sur vous pour n'ouvrir la bouche a personne de ce que vous venez de voir. En une seconde, elle eut le temps de rougir et de devenir pale, tenant fixes sur moi ses yeux noirs, honnetes et francs comme ceux de son grand-pere. --Soyez sans crainte, repondit-elle simplement. Puis, avec un sourire un peu triste, elle ajouta: --D'ailleurs, a qui pourrais-je en parler? Je ne vois personne. --Et vous venez souvent ici? --Tous les jours. --Pour peindre des copies? --Entre nous, je crois que mes originaux ne feraient pas bonne figure au Louvre. --Mais, grand Dieu! m'ecriai-je etourdiment, vous devez avoir tout un musee de copies rue d'Assas. Quand j'irai vous voir, vous me montrerez la collection. Elle s'etait remise a travailler avec le serieux que, des son enfance, elle apportait dans toutes ses entreprises. --Mes copies sont un peu partout, repondit-elle avec plus de melancolie que d'embarras. Je les vends aux eglises qui trouvent les vrais Murillo trop chers. --Pauvre Rosie! pensai-je. Moi qui l'accusais d'abandonner l'oncle Jean pour le plaisir d'aller barbouiller des toiles! Ce n'est pas son plaisir qu'elle cherche en peignant! Je me sentais pris, pour cette fille simple et courageuse, d'une grande estime et d'une sincere affection. Et puis elle etait ma confidente, la confidente de mon premier secret de jeune homme. Avec le besoin que nous avons tous de revenir au sujet qui nous tient au coeur, je lui dis, tres fier du mensonge auquel mes devoirs de gentilhomme m'obligeaient: --Vous savez, cousine: vous auriez tort de supposer qu'il y a...entre moi et cette dame... des choses... Mais une femme est si vite compromise! A votre age on ne se rend pas compte de certains dangers. --Oh! repondit-elle en me regardant encore une fois, j'ai vingt ans par l'age; mais j'en ai trente par la vie que je mene. Je me sens tellement votre ainee, Gastie! J'eprouvais je ne sais quel plaisir inconnu a entendre sa voix chaude et, tout en l'ecoutant, je venais seulement de remarquer un detail, c'est que, d'un commun accord et sans nous en douter, nous employions le _vous_ depuis une demi-heure, au lieu du _tu_ de notre enfance. --Pourquoi, lui demandai-je a brule-pourpoint, ne nous tutoyons-nous pas ici comme a Vaudelnay? Ma question l'avait contrariee sans doute, car elle eloigna d'un geste brusque son pinceau de la toile. Je crus comprendre que je l'empechais de travailler et qu'elle aurait deja voulu me voir parti. --Vous venez de le dire vous-meme, fit-elle. Nous ne sommes plus a Vaudelnay. J'eus un elan d'effusion dont je me sentis tout fier. Pourquoi n'apprecierions-nous pas les bons sentiments en nous comme nous les estimons chez les autres? --Qu'importe? repondis-je. Ne sommes-nous pas de bons camarades comme autrefois? Ecoute, Rosie, n'aimerais-tu pas avoir un compagnon devoue, sur, qui n'aurait rien de cache pour toi, te consulterait meme, au besoin; car je trouve, moi aussi, que tu as l'air d'etre mon ainee. Je viendrais te voir souvent. Tu ne sais pas avec quel plaisir je te retrouve. Je t'assure que j'ai bon coeur et que je t'aime bien. --J'en suis convaincue, dit-elle d'un air quelque peu distrait, tout en commencant a ranger son attirail. Donc nous voila redevenus bons amis. Quand tu monteras chez nous, si tu desires m'y trouver, n'arrive pas avant cinq heures. Je crains seulement d'etre un camarade assez peu amusant. Je ne connais personne et ne sais rien de ce qui se passe. --Comment peux-tu dire cela? fis-je en riant. Tu es au courant de tout. L'oncle Jean savait par toi le resultat de mes derniers examens. --Lui dirai-je que nous nous sommes vus? demanda-t-elle sans repondre a ma phrase. Je fus force de convenir qu'il valait mieux ne point parler de ma visite au Louvre, attendu les circonstances delicates qui l'avaient signalee. Nous nous quittames en nous promettant de nous revoir bientot. XIII J'etais le plus heureux des hommes, le plus fier aussi: je possedais un tresor dans la personne de madame X***; je savourais les joies de ma premiere conquete serieuse. Je ne vivais plus que pour cette femme. Je cherchais a la retrouver dans le monde,--moins aristocratique que celui de mes debuts,--ou je la suivais presque chaque soir. Lorsque des devoirs odieux la tenaient eloignee, je n'avais qu'une seule consolation: penser a elle; un seul desir: en parler. Ce n'etait pas que des tentations charmantes ne vinssent, presque chaque jour, mettre ma constance a l'epreuve. On aurait dit, ma parole, que je portais ce nom bien-aime sur mon chapeau, de meme que les matelots arborent en lettres d'or le nom du batiment ou ils servent. J'ose dire qu'il n'aurait tenu qu'a moi de m'engager sous d'autres couleurs. Coquetteries, regards langoureux, insinuations plus ou moins claires, billets anonymes ou signes, tous les traits de l'arsenal feminin pleuvaient sur moi comme sur une cible