The Project Gutenberg EBook of Histoire de la magie, by Éliphas Lévi This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included with this eBook or online at www.gutenberg.org Title: Histoire de la magie Author: Éliphas Lévi Release Date: April 8, 2007 [EBook #21013] Language: French Character set encoding: UTF-8 *** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK HISTOIRE DE LA MAGIE *** Produced by R. Cedron, Rénald Lévesque and the Online Distributed Proofreaders Europe at http://dp.rastko.net Librairie médicale de GERMER BAILLIÈRE, RUE DE L'ÉCOLE-DE-MÉDECINE, 17, A PARIS. DOGME ET RITUEL DE LA HAUTE MAGIE. Par M. ÉLIPHAS LÉVI. 1856, 2 vol. in-8, avec 23 figures.--28 francs. [Illustration:] Cet ouvrage est divisé en _deux parties_. Dans l'une, l'auteur établit le dogme cabalistique et magique dans son entier; l'autre est consacrée au culte, c'est-à-dire à la magie cérémoniale. L'une est ce que les anciens sages appelaient la _clavicule_; l'autre, ce que les gens de la campagne appellent encore le _grimoire_. Le nombre et le sujet des chapitres qui se correspondent dans les deux parties n'ont rien d'arbitraire et se trouvent tout indiqués dans la grande clavicule universelle, dont l'auteur donne pour la première fois une explication complète et satisfaisante. Ce livre est _catholique_, et si les révélations qu'il contient sont de nature à alarmer la conscience des simples, il est consolant de penser qu'ils ne le liront pas. Il est écrit pour les hommes sans préjugés, et l'auteur n'a pas voulu plus flatter l'irréligion que le fanatisme. HISTOIRE DU SOMNAMBULISME CONNU CHEZ TOUS LES PEUPLES, SOUS LES NOMS DIVERS D'EXTASES, SONGES, ORACLES, VISIONS, EXAMEN DES DOCTRINES DE L'ANTIQUITÉ ET DES TEMPS MODERNES SUR DES CAUSES, SES EFFETS, SES ABUS, SES AVANTAGES ET L'UTILITÉ DE SON CONCOURS AVEC LA MÉDICINE. Par AUBIN GAUTHIER. 1842.--2 vol. in-8.--10 francs. GAUTHIER (Aubin). Traité pratique du magnétisme et du somnambulisme. 1844, 1 vol. in-8 (Épuisé.) 10 fr. GAUTHIER (Aubin). Revue magnétique, journal des cures et des faits magnétiques et somnambuliques. Décembre 1844 à octobre 1846. 2 vol. in-8. 6 fr. Les numéros de mai, juin, juillet, août et septembre 1846 n'ont jamais été publiés, et forment, dans le tome 2e, une lacune des pages 211 à 432. L'ART DE MAGNÉTISER OU LE MAGNÉTISME ANIMAL CONSIDÉRÉ SOUS LES POINTS DE VUE THÉORIQUE, PRATIQUE ET THÉRAPEUTIQUE, Par CH. LAFONTAINE. 1852, 2e édition augmentée. Un vol. in-8 avec fig., 5 fr. LAFONTAINE, Éclaircissement sur le magnétisme. Cures magnétiques à Genève. 1855, in-18, br. 1 fr. 50 INSTRUCTION PRATIQUE SUR LE MAGNÉTISME ANIMAL, PRÉCÉDÉE D'UNE NOTICE SUR LA VIE ET LES OUVRAGES DE L'AUTEUR, ET SUIVIE D'UNE LETTRE D'UN MÉDECIN ÉTRANGER, Par J.-P.-F. DELEUZE. 1853. 1 vol. in-12 de 440 pages.--Prix: 3 fr. 50 c. DELEUZE. Histoire critique du magnétisme animal. 2e édition, 1819, 2 vol. in-8. 9 fr. DELEUZE. Mémoire sur la faculté de Prévision, avec des notes et des pièces justificatives, et avec une certaine quantité d'exemples de prévisions recueillis chez les anciens et les modernes. 1836, in-8, br. 2 fr. 50 PORTRAIT DE DELEUZE, imprime sur carré de Jésus vélin. 1 fr. LE MAGNÉTISME ET LE SOMNAMBULISME DEVANT LES CORPS SAVANTS, LA COUR DE ROME ET LES THÉOLOGIENS, Par M. l'abbé J.-B. LOUBERT, Prêtre, ancien élève en médecine. 1844. 1 vol. de 706 pages.--Prix: 7 fr. TRAITÉ DE MAGNÉTISME ANIMAL SUIVI DES PAROLES D'UNE SOMNAMBULE ET D'UN RECUEIL DE TRAITEMENTS MAGNÉTIQUES, Par JOSEPH OLIVIER. 1854, 1 vol. in-8 de 524 pages.--6 fr. RICARD. Lettres d'un magnétiseur, 1843,1 vol. in-18. 2 fr. RICARD. Physiologie et hygiène du magnétiseur, régime diététique du magnétisé. Mémoires et aphorismes de Mesmer. 1844, in-18. 3 fr. 50 RICARD. Le magnétisme traduit eu cour d'assises. Acquittement. 1845. 1 vol. in-8. 2 fr. 50 ROUX. Coup d'oeil sur le magnétisme et le somnambulisme. 1846, in-8. 2 fr. 50 TESTE. Confessions d'un magnétiseur, suivies d'une consultation médico-magnétique fur des cheveux de Mme Lafarge. 1842, 2 vol. in-8. 6 fr. PHYSIOLOGIE MÉDECINE ET MÉTAPHYSIQUE DU MAGNÉTISME, PAR LE DOCTEUR CHARPIGNON. 1848. 1 vol. in-8 de 480 pages.--Prix: 6 fr. CHARPIGNON. Coup d'oeil appréciateur sur les doctrines médicales (systèmes classiques), vitalisme, spiritualisme, homoeopathie, magnétisme, hydrothérapie, 2e édit. 1858, 1 vol. in 8. 3 fr. 50 CHARPIGNON. Études physiques sur le magnétisme animal, soumises à l'Académie des sciences. 1843, in-8, br. 1 fr. L'ÉTHER, L'ÉLECTRICITÉ ET LA MATIÈRE, SECONDE ÉDITION DE QUÆRE ET INVENIES (PHYSIQUE, THÉOLOGIE, TABLES PARLANTES ET RÉFORMES), Augmentée de la VOYANTE DE PREVORST. 1854. 1 vol. in-8.--5 francs. Publié en 1854 à l'occasion des tables parlantes, et sous l'impression des espérances de rénovation sociale qu'elles ont toutes données en Amérique, ce livre est un assemblage curieux de systèmes de cosmologie en opposition avec les hypothèses newtoniennes, et d'idées réformatrices en fait d'éducation et de signes d'échange. La _Voyance de Prevorst_, dont un extrait termine le volume, est à peu près inconnue en France bien qu'elle ait produit, il y a plusieurs années, un assez grand effet en Allemagne. Justin Kerner son auteur, a été à la fois poëte agréable et habile médecin. Tout est vrai dans ce récit de ce qu'a éprouvé pendant sept ans si pauvre malade. Les philosophes peuvent donc en toute sûreté raisonner d'après ces faits. Paris.--Imprimerie L. MARTINET, rue Mignon, 2. HISTOIRE DE LA MAGIE AVEC UNE EXPOSITION CLAIRE ET PRÉCISE DE SES PROCÉDÉS, DE SES RITES ET DE SES MYSTÈRES PAR ÉLIPHAS LÉVI Auteur de _Dogme et rituel de la haute magie_. _Opus hierarchicum et catholicum_. (C'est une oeuvre hiérarchique et catholique.) Définition du grand oeuvre, H. KHUNBATH Avec 18 planches représentant 90 figures. PARIS GERMER BAILLIÈRE, LIBRAIRE-ÉDITEUR, 17, RUE DE L'ÉCOLE-DE-MÉDECINE. LONDRES ET NEW-YORK, H. BAILLIÈRE. MADRID. CH. BAILLY-BAILLIÈRE. 1860 PRÉFACE Les travaux d'Éliphas Lévi sur la science des anciens mages formeront un cours complet divisé en trois parties: La première partie contient le _Dogme_ et le _Rituel de la haute magie_; la seconde, l'_Histoire de la magie_; la troisième, la _Clef des grands mystères_, qui sera publiée plus tard. Chacune de ces parties, étudiée séparément, donne un enseignement complet et semble contenir toute la science. Mais pour avoir de l'un une intelligence pleine et entière, il sera indispensable d'étudier avec soin les deux autres. Cette division ternaire de notre oeuvre nous a été donnée par la science elle-même; car notre découverte des grands mystères de cette science repose tout entière sur la signification que les anciens hiérophantes attachaient aux nombres. Trois était pour eux le nombre générateur, et dans l'enseignement de toute doctrine ils en considéraient d'abord la théorie, puis la réalisation, puis l'adaptation à tous les usages possibles. Ainsi se sont formés les dogmes, soit philosophiques, soit religieux. Ainsi la synthèse dogmatique du christianisme héritier des mages impose à notre foi trois personnes en Dieu et trois mystères dans la religion universelle. Nous avons suivi, dans la division de nos deux ouvrages déjà publiés, et nous suivrons dans la division du troisième le plan tracé par la kabbale; c'est-à-dire par la plus pure tradition de l'occultisme. Notre _Dogme_ et notre _Rituel_ sont divisés chacun en vingt-deux chapitres marqués par les vingt-deux lettres de l'alphabet hébreu. Nous avons mis en tête de chaque chapitre la lettre qui s'y rapporte avec les mots latins qui, suivant les meilleurs auteurs, en indiquent la signification hiéroglyphique. Ainsi, en tête du chapitre premier, par exemple, on lit: [Hébreu] LE RÉCIPIENDAIRE, Disciplina, Ensoph, Keter. Ce qui signifie que la lettre aleph, dont l'équivalent en latin et en français est A, la valeur numérale 1 signifie le récipiendaire, l'homme appelé à l'initiation, l'individu habile (le bateleur du tarot), qu'il signifie aussi la syllepse dogmatique (disciplina), l'être dans sa conception générale et première (Ensoph); enfin l'idée première et obscure de la divinité exprimée par _keter_ (la couronne) dans la théologie kabbalistique. Le chapitre est le développement du titre et le titre contient hiéroglyphiquement tout le chapitre. Le livre entier est composé suivant cette combinaison. L'_Histoire de la magie_ qui vient ensuite et qui, après la théorie générale de la science donnée par le _Dogme_ et le _Rituel_, raconte et explique les réalisations de cette science à travers les âges, est combinée suivant le nombre _septénaire_, comme nous l'expliquons dans notre Introduction. Le nombre septénaire est celui de la semaine créatrice et de la réalisation divine. La _Clef des grands mystères_ sera établie sur le nombre _quatre_ qui est celui des formes énigmatiques du sphinx et des manifestations élémentaires. C'est aussi le nombre du carré et de la force, et dans ce livre nous établirons la certitude sur des bases inébranlables. Nous expliquerons entièrement l'énigme du sphinx et nous donnerons à nos lecteurs cette clef des choses cachées depuis le commencement du monde, que le savant Postel n'avait osé figurer dans un de ses livres les plus obscurs que d'une manière tout énigmatique et sans en donner une explication satisfaisante. L'_Histoire de la magie_ explique les assertions contenues dans le _Dogme_ et le _Rituel_; _la Clef des grands mystères_ complétera et expliquera l'histoire de la magie. En sorte que, pour le lecteur attentif, il ne manquera rien, nous l'espérons, à notre révélation, des secrets de la kabbale des Hébreux et de la haute magie, soit de Zoroastre, soit d'Hermès. L'auteur de ces livres donne volontiers des leçons aux personnes sérieuses et instruites qui en demandent, mais il doit une bonne fois prévenir ses lecteurs qu'il ne dit pas la bonne aventure, n'enseigne pas la divination, ne fait pas de prédictions, ne fabrique point de philtres, ne se prête à aucun envoûtement et à aucune évocation. C'est un homme de science et non un homme de prestiges. Il condamne énergiquement tout ce que la religion réprouve, et par conséquent il ne doit pas être confondu avec les hommes qu'on peut importuner sans crainte en leur proposant de faire de leur science un usage dangereux ou illicite. Il recherche la critique sincère, mais il ne comprend pas certaines hostilités. L'étude sérieuse et le travail consciencieux sont au-dessus de toutes les attaques; et les premiers biens qu'ils procurent à ceux qui savent les apprécier, sont une paix profonde et une bienveillance universelle. ÉLIPHAS LÉVI. 1er septembre 1859. TABLE ANALYTIQUE DES MATIÈRES CONTENUES DANS CET OUVRAGE. Préface v INTRODUCTION 1 Fausse définition de la magie. Elle ne doit pas être définie au hasard. Vraie définition, 1 Étoile flamboyante, ce que c'est. Existence de l'absolu, 2 La magie science absolue, 3 Erreurs de Dupuis, 4 Profanations de la science. Prédiction du comte de Maistre, 5 Mesure et portée de la science magique. Justice de Dieu, 7 Puissance de l'adepte, 8 Le diable et la science, 10 Existence des démons, 11 Fausse idée du diable, 12 Conception des Manichéens. 16 Crimes des sorciers, 18 La lumière astrale. On l'appelle _imagination de la nature_. Ce que c'est, 19 Ses effets, 20 Le magnétisme défini, 22 Accord de la raison avec la foi, 23 Jakin et Bobas, 24 Principe de la hiérarchie, 25 Religion des kabbalistes, 26 Images de Dieu, 28 Théorie de la lumière, 28 Mystères de l'amour sexuel, 29 Antagonisme des pouvoirs, 31 La prétendue papesse Jeanne, 32 La kabbale explique et concilie tout, 32 Pourquoi l'Église a condamné la magie, 33 La magie dogmatique explique la philosophie de l'histoire, 34 Mauvaises curiosités relatives la magie, 35 Plan de ce livre, 37 Soumission de l'auteur à l'ordre établi. 39 LIVRE PREMIER--Les origines magiques. CHAPITRE PREMIER.--Origines fabuleuses 41 Le livre d'Hénoch et la chute des anges, 41 Sens de la légende, 42 Livre de la pénitence d'Adam, 43 Ce que c'est que le personnage d'Hénoch. 46 Apocalypse de Saint-Méthodius. 46 Les enfants de Seth et ceux de Caïn. 47 Raison de l'occultisme. 48 Erreur de Rousseau. 49 Traditions judaïques. 50 Gloire du christianisme. 51 Le Sepher Jezirah, le Sohar et l'Apocalypse, 51 Commencement du Sohar. 52 CHAPITRE II.--Magie des mages 55 Le vrai et le faux Zoroastre, 55 Dogmes du vrai Zoroastre. 56 Pyrotechnie transcendentale. 57 Secrets électriques de Numa. 57 Une page de Zoroastre sur les démons et les sacrifices. 58 Révélations importantes sur le magnétisme. 60 L'initiation en Assyrie, 61 Prodiges des Assyriens. 62 Du Potet d'accord avec Zoroastre. 62 Danger que courent les imprudents. 63 Puissance de l'homme sur les animaux. 63 Chute du sacerdoce en Assyrie. 64 Mort magique de Sardanapale. 65 CHAPITRE III.--Magie dans l'Inde 67 Les Indiens descendants de Caïn. L'Inde mère de l'idolâtrie. Doctrine des gymnosophistes, 67 Origine indienne du gnosticisme, 68 Fables savantes de l'Inde, 69 Magie noire de l'Oup nek' hat. M. Ragon, auteur cité, 74 Grands arcanes indiens, 75 Les Indiens révoltés et les Anglais. 76 CHAPITRE IV.--Magie hermétique 77 La table d'Émeraude, 77 Autres écrits d'Hermès, 78 Sens magique de la géographie ancienne de l'Égypte, 79 Ministère de Joseph, 80 Alphabet sacré, 81 Table isiaque de Bembo, 81 Le tarot expliqué par le Sepher Jezirah, 82 Le tarot de Charles VII, 82 Science magique de Moïse. 83 CHAPITRE V.--Magie en Grèce 85 Fables de la toison d'or, 86 Médée et Jason, 88 Les cinq épopées magiques, 89 Eschyle profanateur des mystères, 89 Orphée de la légende, 90 Mystères orphiques, 92 La Goétie, 93 Les sorcières de Thessalie, 94 Médée et Circé, 95 CHAPITRE VI.--Magie mathématicienne de Pythagore 96 Pythagore héritier des traditions de Numa, 96 Ce qu'était Pythagore. Sa doctrine sur Dieu, 97 Belle sentence contre l'anarchie. Vers dorés, 98 Symboles de Pythagore. Sa chasteté, 100 Sa divination, 101 Comment il explique ses miracles, 102 Secret de l'interprétation des songes, 103 Croyance de Pythagore. 104 CHAPITRE VII.--La sainte kabbale 105 Origine de la kabbale 105 Horreur des kabbalistes pour l'idolâtrie 105 Leur définition de Dieu 105 Principes de la kabbale 106 Les noms divins et l'alphabet sacré 109 Les clavicules de Salomon 110 Si les esprits peuvent revenir 113 Les larves fluidiques 114 La lumière, grand agent magique 115 Origine obscène des larves 117 LIVRE II.--Formation et réalisation du dogme. CHAPITRE PREMIER.--Symbolisme primitif de l'histoire 118 Allégorie du paradis terrestre 119 Bêtise d'un grand esprit 119 Mystères de la Genèse 120 Belphégor 121 Son culte 122 Le sabbat, imitation des mêmes rites 122 Décadence de la hiérarchie 123 Philosophie de hasard 124 Doctrine de Platon 124 Réponse d'Apollon à ceux de Délos 125 La pierre cubique 126 Résumé du néoplatonisme 127 CHAPITRE II.--le mysticisme 128 Inviolabilité de la science magique 128 Écoles profanes et mystiques 129 Les Bacchantes 129 Réformateurs matérialistes. Mystiques anarchistes 130 Fous-visionnaires. Leur horreur pour les sages 131 Tolérance de la vraie Église 132 Tendance immorale des faux miracles 132 Les faux théraphims 133 Rites de la magie noire 134 Cause des visions 135 M. Brierre de Boismont et son Traité des hallucinations 136 CHAPITRE III.--Initiations et épreuves 137 Ce que c'est que le grand oeuvre 137 Les quatre formes du sphinx reproduites allégoriquement sur le bouclier d'Achille 137 Allégories d'Hercule et d'Oedipe. Épreuves 138 Tradition invoquée par Platon 140 Platon kabbaliste 141 Différence entre Platon et Saint-Jean 142 Expériences funestes 142 Homoeopathie pratiquée par les Grecs 143 L'antre de Trophonius et la grotte du chien. Science des prêtres égyptiens 144 Lactance se moque des antipodes 145 Enfers des Grecs 145 Utilité de la douleur 147 Le tableau de Cébès et le poëme de Dante 147 Doctrines du Phédon 148 CHAPITRE IV.--Magie du culte public 149 La superstition expliquée par la nécessité du culte 150 Traditions orthodoxes 151 Calomnies des profanes contre les initiés 152 Une allégorie sur Bacchus 153 Tyrésias et Calchas 153 Le sacerdoce suivant Homère 155 Oracles des sybilles 156 CHAPITRE V.--Mystères de la virginité 157 Institution des vestales 158 Vertu traditionnelle du sang virginal 158 Symbolisme du feu sacré 159 L'honneur chez les femmes romaines 160 Hiérophantisme de Numa 161 Idées ingénieuses de Voltaire sur la divination 161 Instinct prophétique des masses 162 Fausses appréciations des oracles par Kircher et Fontenelle 162 Calendrier religieux de Numa 163 CHAPITRE VI.--Des superstitions 164 Belle pensée de saint Grégoire, pape 164 Observance des nombres et des jours 165 Abstinences des mages 166 Opinions de Porphyre 166 Données mythologiques sur l'instinct des animaux 167 Passage d'Euripide 168 Raison des abstinences pythagoriciennes 168 Singulier passage d'Homère 169 Superstitions romaines 169 Enchantements 171 Tourbillons magiques 172 CHAPITRE VII.--Monuments magiques 173 Les sept merveilles du monde représentant les sept planètes magiques 173 Résumé philosophique des anciens 175 LIVRE III.--Synthèse et réalisation divine du magisme par la révélation chrétienne. CHAPITRE PREMIER--Christ accusé de magie 177 Sens profond du commencement de l'évangile selon saint Jean Ézéchiel kabbaliste 177 Caractère spécial du christianisme 178 Accusations des Juifs contre le Sauveur 179 Une belle légende des évangiles apocryphes 180 Les Joannites 181 Livres magiques brûlés à Éphèse 181 Le grand Pan est mort! 181 CHAPITRE II.--Vérité du christianisme par la magie 182 Existence absolue de la religion 182 Distinction essentielle de la science et de la foi 183 Objections absurdes 184 Réalité du christianisme démontrée par la charité 185 Simon le Magicien 187 Son histoire 188 Sa doctrine 190 Sa conférence avec saint Pierre et saint Paul 192 Sa chute 193 Sa secte continuée par Ménandre 194 CHAPITRE III.--Du diable 194 Satan et Lucifer 194 Sagesse de l'Église 196 Ce que c'est que le diable suivant les initiés aux sciences occultes 196 Opinions de Torreblanca 198 Perversités astrales 199 Les démons, vices personnifiés 200 CHAPITRE IV.--Les derniers païens 201 Le miracle éternel de Dieu 201 Action civilisatrice du christianisme 201 Apollonius et Julien. Légende allégorique d'Apollonius 202 Suite de cette légende 205 Jugement sur Julien et sur Apollonius 206 CHAPITRE V.--Les légendes 207 Justine et Cyprien 208 Oraison magique de saint Cyprien 211 La légende dorée 212 Pourquoi les chrétiens étaient accusés d'adorer une tête d'âne 213 L'âne d'or d'Apulée 215 Finesse de saint Augustin 215 CHAPITRE VI.--Peintures kabbalistiques 216 Emblèmes des catacombes 216 Vrais et faux gnostiques 217 L'hérésiarque Marcos 218 Intrusion des femmes dans le sacerdoce 218 Miracles diaboliques 220 Les manichéens 220 Danger des évocations 221 Perte des clefs kabbalistiques 222 CHAPITRE VII.--École d'Alexandrie 223 Ammonius Saccas, Plotin, Porphyre, Proclus, Hypathie 223 Imprudents aveux de Synésius 224 Écrits de cet initié 225 Son traité des songes est commenté par Jérôme Cardan 225 Livres de saint Denys l'Aréopagite attribués à Synésius 227 LIVRE IV.--La magie et la civilisation. CHAPITRE PREMIER.--Magie chez les Barbares 228 Histoire de Philinnium et de Machatès 232 Mythologie des Germains et des druides 234 Magie des Eubages 236 CHAPITRE II.--Influence des femmes 238 Velléda calomniée par Chateaubriand 239 Ce que c'est que Berthe au long pied 239 Mélusine 240 Sainte Clotilde 241 Frédégonde 241 Légende ou histoire de Klodswinthe 242 Frédégonde sauve une femme par méchanceté 244 CHAPITRE III--Loi salique contre les sorciers 244 Lois saliques 245 Singulier passage du Talmud expliqué à la reine Blanche par le rabbin Jéchiel 246 Amateurs du diable condamnés par l'Église 248 Charles Martel 249 Le kabbaliste Zédéchias et les esprits élémentaires 250 CHAPITRE IV.--Légendes de Charlemagne 254 Charlemagne et Roland 254 L'Euchiridion de Léon III 257 Les francs-juges 261 Les illuminés 262 La chevalerie errante 263 CHAPITRE IV.--Magiciens 264 Le pape et l'empereur 264 Excommunications 265 Légendes diaboliques 265 Le rabbin Jéchiel et saint Louis 266 Albert le Grand et son androïde 267 Saint Thomas d'Aquin 270 Ce que c'est que la quinte-essence 271 CHAPITRE VI.--Procès célèbres 272 Puissance des ordres religieux 273 Les templiers 275 Légende profane des Jonnnites sur la vie de N.-S. Jésus-Christ 275 Doctrine secrète des templiers 278 Leur procès 279 Leur destruction apparente 280 La sainte et vaillante Jeanne d'Arc 280 Gille de Laval, seigneur de Raiz, type de la _Barbe-Bleue_ 290 CHAPITRE VII.--Superstitions relatives au diable 290 Comment le diable apparaît 291 Hallucinations terribles 293 Le pourquoi des apparitions 295 Ce que disent les tables tournantes 297 LIVRE V.--Les adeptes et le sacerdoce. CHAPITRE PREMIER.--Prêtres et papes accusés de magie 298 Sainteté inviolable du sacerdoce 298 Accusations des faux adeptes 299 Sylvestre II faussement accusé 300 Légèreté de Platine 300 Absurde histoire de la papesse Jeanne 301 Opinion de Naudé sur Sylvestre II 304 Le grimoire d'Honorius, 305 --Son auteur présumable 306 Analyse curieuse et entièrement nouvelle de ce grimoire 314 CHAPITRE II.--Apparition des Bohémiens nomades 314 Extrait d'une ancienne chronique 317 Citation de l'_Histoire vraie des vrais Bohémiens_, par M. Vaillant 327 Opinion de l'auteur sur les Bohémiens 328 CHAPITRE III.--légende et histoire de Raymond Lulle 341 CHAPITRE IV.--Alchimistes 342 Flamel et le livre du Juif Abraham, 342 --Figures mystérieuses de ce livre, 343 --Tradition sur Flamel 345 Bernard le Trévisan. Basile Valentin et Trithéme. Cornelius Agrippa, 345 --Le pantacle de Trithéme 346 Guillaume Postel. Sa doctrine, 348 --La mère Jeanne, 349 --Postel le Ressuscité, 350 --Le père Desbillons justifie Postel 351 Paracelse, 353 --La médecine occulte, 354 --Histoire racontée par Tavernier, 355 --Les secrets de Paracelse 357 CHAPITRE V.--Sorciers et magiciens célèbres 358 Analyse kabbalistique du poëme de Dante 358 Le roman de la Rose 359 Disputes du diable et de Luther 360 Les regrets de Luther de s'être marié 362 Les sorciers sous Henri III 363 Les visions de Jacques Clément 363 Origine des roses-croix, 364 --Henri Khunrath, 366 --Oswald Crollius 369 Les alchimistes célèbres du commencement du XVIIe siècle 371 Manifeste des roses-croix 371 CHAPITRE VI.--Procès de magie 373 Crimes réels des sorciers 376 Condamnations déplorables 377 Procès de Louis Ganfridi 380 Procès d'Urbain Grandier 381 Jugement de l'auteur sur ce procès 384 Procès pour les religieuses de Louviers, 387 --Procès du père Girard, 388 --Raisons de certains prodiges, 389 --Une histoire d'apparition 391 CHAPITRE VII.--Origines magiques de la maçonnerie 399 Ce que c'est que la franc-maçonnerie 399 Légende d'Hiram, 402 --Son explication 407 LIVRE VI.--La magie et la révolution. CHAPITRE PREMIER.--Auteurs remarquables du XVIIIe siècle 408 Découvertes en Chine 409 L'y-kim et les trigrammes de Fo-hi 409 Opinion de Leibnitz sur l'y-kim 411 Swedenborg 412 Mesmer 414 Découverte du magnétisme 416 CHAPITRE II.--Personnages merveilleux du XVIIIe siècle 418 Le comte de Saint-Germain 419 Société secrète du Saint-Jakin 425 L'alchimiste Lascaris 426 Le comte de Cagliostro 427 Explication de son sceau et de son nom kabbalistique 430 Secret de la régénération physique suivant Cagliostro 431 CHAPITRE III.--Prophéties de Cazotte 435 École des martinistes 435 Le souper de Cazotte 436 Mystères du diable amoureux 437 Lilith et Nabéma 438 Mort de Cazotte 440 CHAPITRE IV.--Révolution française 441 Malheurs occasionnés par les hallucinations de Rousseau 441 La loge de la rue Plâtrière 441 Louis XVI livré à la vengeance des templiers 443 Les Joannites et les Jacques 444 Étranges prédictions 445 CHAPITRE V.--Phénomènes de médiamanie 446 Naissance d'une secte 446 Dom Gerle et Catherine Théot 448 Visite nocturne de Robespierre 449 Les sauveurs de Louis XVII 451 Naundorf, Vintras et M. Madrolle 452 CHAPITRE VI.--Les illuminés d'Allemagne 454 La magie d'Eckartshansen 455 Évocations de Lavater 456 Révélations de l'esprit Gablidone, 457 --Il prédit la venue d'un mage nommé _Osphal, Alphos, Maffon_ ou _Éliphisma_ 458 Stabs et Napoléon 459 Les mopses et leurs mystères 460 L'épopée dramatique de Faust 460 CHAPITRE VII.--Empire et restauration 463 Prédictions relatives à Napoléon 463 Mademoiselle Lenormand 465 Madame Bouche et madame de Krudener près de l'empereur Alexandre 467 Le paysan Martin voit un ange habillé en laquais et se fait présenter au roi Louis XVIII 468 LIVRE VII.--La magie au XIXe siècle. CHAPITRE PREMIER.--Les magnétiseurs mystiques et les matérialistes 470 Folies contagieuses de Charles Fonrier 471 Le dogme de l'enfer expliqué 472 Une évocation par M. Oegger vicaire de Notre-Dame 476 Les faux dieux grotesques.--Gouneau, Cheneau, Tourreil, Auguste Comte et Wronski 477 CHAPITRE II.--Des Hallucinations 479 Histoire de l'halluciné Eugène Vintras 479 CHAPITRE III.--Les magnétiseurs et les somnambules 491 Justes défiances de l'Église contre les abus du somnambulisme 491 Ouvrage remarquable du baron Du Potet 492 Les tables tournantes fatales à Victor Hennequin 495 Une dame russe trouvant que son guéridon est hérétique, le porte Rome et obtient du Saint-Père l'autorisation de le brûler 496 Réflexions sérieuses à propos d'un mélodrame diabolique et burlesque 496 CHAPITRE IV.--Les fantaisistes en magie 497 Alphonse Esquiros invente une magie romanesque et fantastique 498 Henri Delaage se fait le continuateur d'Alphonse Esquiros 498 Ses naïvetés scientifiques et littéraires 499 M. le comte d'Ourches et ses prodiges 500 M. le baron de Guldenstubbe et ses écritures miraculeuses 505 L'homme enterré vivant 507 Une histoire de vampire 517 Le cartomancien Edmond 519 CHAPITRE V.--Souvenirs intimes de l'auteur 519 L'auteur est présenté par le magicien Esquiros au _dieu_ Gauneau 520 Les doctrines excentriques du Mapah 522 Conséquences fâcheuses 523 Cause inconnue de la révolution de 1848 524 Le magicien posthume 525 CHAPITRE VI.--Des sciences occultes 525 Récapitulation des principes 528 CHAPITRE VII.--Résumé et conclusion 532 L'énigme du sphinx et sa solution 533 Les huit questions paradoxales avec les réponses 549 Conclusion 549 Pourquoi celui qui sait doit croire 551 Résultat des découvertes en magie 552 Passage curieux de Vincent de Lérins 553 Citation du comte Joseph de Maistre 555 Texte remarquable de saint Thomas 557 Avenir probable de la science 558 But de l'ouvrage 559 FIN DE LA TABLE ANALYTIQUE DES MATIÈRES. [1] HISTOIRE DE LA MAGIE. INTRODUCTION. Depuis trop longtemps on confond la magie avec les prestiges des charlatans, avec les hallucinations des malades, et avec les crimes de certains malfaiteurs exceptionnels. Bien des gens, d'ailleurs, définiraient volontiers la magie: l'_art de produire des effets sans causes_. Et d'après cette définition, la foule dira, avec le bon sens qui la caractérise, même dans ses plus grandes injustices, que la magie est une absurdité. La magie ne saurait être ce que la font ceux qui ne la connaissent pas. Il n'appartient d'ailleurs à personne de la faire ceci ou cela; elle est ce qu'elle est, elle est par elle-même, comme les mathématiques, car c'est la science exacte et absolue de la nature et de ses lois. La magie est la science des anciens mages; et la religion chrétienne, qui a imposé silence aux oracles menteurs, et fait cesser tous les prestiges des faux dieux, révère elle-même ces mages qui vinrent de l'Orient, guidés par une étoile, pour adorer le Sauveur du monde dans son berceau. La tradition donne encore à ces mages le titre de _rois_, parce [2] que l'initiation à la magie constitue une véritable royauté, et parce que le grand art des mages est appelé par tous les adeptes: l'_art royal_, ou le saint royaume, _sanctum regnum_. L'étoile qui les conduit est cette même étoile flamboyante dont nous retrouvons l'image dans toutes les initiations. C'est pour les alchimistes le signe de la quintessence, pour les magistes le grand arcane, pour les kabbalistes le pentagramme sacré. Or, nous prouverons que l'étude de ce pentagramme devait amener les mages à la connaissance du nom nouveau qui allait s'élever au-dessus de tous les noms et faire fléchir les genoux à tous les êtres capables d'adorer. La magie réunit donc, dans une même science, ce que la philosophie peut avoir de plus certain et ce que la religion a d'infaillible et d'éternel. Elle concilie parfaitement et incontestablement ces deux termes, qui semblent d'abord si opposés: foi et raison, science et croyance, autorité et liberté. Elle donne à l'esprit humain un instrument de certitude philosophique et religieuse exact comme les mathématiques, et rendant raison de l'infaillibilité des mathématiques elles-mêmes. Ainsi donc il existe un absolu dans les choses de l'intelligence et de la foi. La raison suprême n'a pas laissé vaciller au hasard les lueurs de l'entendement humain; Il existe une vérité incontestable, il existe une méthode infaillible de connaître cette vérité; et par la connaissance de cette vérité, les hommes qui la prennent pour règle peuvent donner à leur volonté une puissance souveraine qui les rendra maîtres de toutes les choses [3] inférieures et de tous les esprits errants, c'est-à-dire arbitres et rois du monde! S'il en est ainsi, pourquoi cette haute science est-elle encore inconnue? Comment supposer dans un ciel qu'on voit ténébreux l'existence d'un soleil aussi splendide? La haute science a toujours été connue, mais seulement par des intelligences d'élite, qui ont compris la nécessité de se taire et d'attendre. Si un chirurgien habile parvenait, au milieu de la nuit, à ouvrir les yeux d'un aveugle-né, comment lui ferait-il comprendre avant le matin l'existence et la nature du soleil? La science a ses nuits et ses aurores, parce qu'elle donne au monde intellectuel une vie qui a ses mouvements réglés et ses phases progressives. Il en est des vérités comme des rayons lumineux; rien de ce qui est caché n'est perdu, mais aussi rien de ce qu'on trouve n'est absolument nouveau. Dieu a voulu donner à la science, qui est le reflet de sa gloire, le sceau de son éternité. Oui, la haute science, la science absolue, c'est la magie, et cette assertion doit sembler bien paradoxale à ceux qui n'ont pas douté encore de l'infaillibilité de Voltaire, ce merveilleux ignorant, qui croyait savoir tant de choses, parce qu'il trouvait toujours le moyen de rire au lieu d'apprendre. La magie était la science d'Abraham et d'Orphée, de Confucius et de Zoroastre. Ce sont les dogmes de la magie qui furent sculptés sur des tables de pierre par Hénoch et par Trismégiste. Moïse les épura et les _revoila_, c'est le sens du mot révéler. Il leur donna un nouveau voile lorsqu'il fit de la sainte Kabbala l'héritage exclusif du peuple d'Israël et le secret inviolable de [4] ses prêtres, les mystères d'Éleusis et de Thèbes en conservèrent parmi les nations quelques symboles déjà altérés, et dont la clef mystérieuse se perdait parmi les instruments d'une superstition toujours croissante. Jérusalem, meurtrière de ses prophètes, et prostituée tant de fois aux faux dieux des Syriens et des Babyloniens, avait enfin perdu à son tour la parole sainte, quand un sauveur, annoncé aux mages par l'étoile sacrée de l'initiation, vint déchirer le voile usé du vieux temple pour donner à l'Église un nouveau tissu de légendes et de symboles qui cache toujours aux profanes, et conserve aux élus toujours la même vérité. Voilà ce que notre savant et malheureux Dupuis aurait dû lire dans les planisphères indiens et sur les tables de Denderah, et devant l'affirmation unanime de toute la nature et des monuments de la science de tous les âges, il n'aurait pas conclu à la négation du culte vraiment catholique, c'est-à-dire universel et éternel! C'était le souvenir de cet absolu scientifique et religieux, de cette doctrine qui se résume en une parole, de cette parole, enfin, alternativement perdue et retrouvée, qui se transmettait aux élus de toutes les initiations antiques; c'était ce même souvenir, conservé ou profané peut-être dans l'ordre célèbre des templiers, qui devenait pour toutes les associations secrètes des rose-croix, des illuminés et des francs-maçons, la raison de leurs rites bizarres, de leurs signes plus ou moins conventionnels, et surtout de leur dévouement mutuel et de leur puissance. Les doctrines et les mystères de la magie ont été profanés, nous ne voulons pas en disconvenir, et cette profanation même, renouvelée d'âge en âge, a été pour les [5] imprudents révélateurs une grande et terrible leçon. Les gnostiques ont fait proscrire la gnose par les chrétiens et le sanctuaire officiel s'est fermé à la haute initiation. Ainsi la hiérarchie du savoir a été compromise par les attentats de l'ignorance usurpatrice, et les désordres du sanctuaire se sont reproduits dans l'État, car toujours, bon gré mal gré, le roi relève du prêtre, et c'est du sanctuaire éternel de l'enseignement divin que les pouvoirs de la terre pour se rendre durables attendront toujours leur consécration et leur force. La clef de la science a été abandonnée aux enfants, et, comme on devait s'y attendre, cette clef se trouve actuellement égarée et comme perdue. Cependant un homme d'une haute intuition et d'un grand courage moral, le comte Joseph de Maistre, le catholique déterminé, confessant que le monde était sans religion et ne pouvait longtemps durer ainsi, tournait involontairement les yeux vers les derniers sanctuaires de l'occultisme et appelait de tous ses voeux le jour où l'affinité naturelle qui existe entre la science et la foi les réunirait enfin dans la tête d'un homme de génie. «Celui-là sera grand! s'écriait-il, et il fera cesser le XVIIIe siècle, qui dure encore... On parlera alors de notre stupidité actuelle comme nous parlons de la barbarie du moyen âge!» La prédiction du comte de Maistre se réalise; l'alliance de la science et de la foi, consommée depuis longtemps, s'est enfin montrée, non pas à un homme de génie, il n'en faut pas pour voir la lumière, et d'ailleurs le génie n'a jamais rien prouvé, si ce n'est sa grandeur exceptionnelle et ses lumières inaccessibles à la foule. La grande vérité exige seulement qu'on la trouve, puis [6] les plus simples d'entre le peuple pourront la comprendre et au besoin la démontrer. Elle ne deviendra pourtant jamais vulgaire, parce qu'elle est hiérarchique et parce que l'anarchie seule flatte les préjugés de la foule; il ne faut pas aux masses de vérités absolues, autrement le progrès s'arrêterait et la vie cesserait dans l'humanité, le va-et-vient des idées contraires, le choc des opinions, les passions de la mode déterminées toujours par les rêves du moment sont nécessaires à la croissance intellectuelle des peuples. Les foules le sentent bien, et c'est pour cela qu'elles abandonnent si volontiers la chaire des docteurs pour courir aux tréteaux du charlatan. Les hommes même qui passent pour s'occuper spécialement de philosophie, ressemblent presque toujours à ces enfants qui jouent à se proposer entre eux des énigmes, et qui s'empressent de mettre hors du jeu celui qui sait le mot d'avance, de peur que celui-là ne les empêche de jouer en ôtant tout son intérêt à l'embarras de leurs questions. «Heureux ceux qui ont le coeur pur, car ils verront Dieu,» a dit la sagesse éternelle. La pureté du coeur épure donc l'intelligence et la rectitude de la volonté fait l'exactitude de l'entendement. Celui qui préfère à tout la vérité et la justice aura la justice et la vérité pour récompense, car la Providence suprême nous a donné la liberté pour que nous puissions conquérir la vie; et la vérité même, quelque rigoureuse qu'elle soit, ne s'impose qu'avec douceur et ne fait jamais violence aux lenteurs ou aux égarements de notre volonté séduite par les attraits du mensonge. Cependant, dit Bossuet, «avant qu'il y ait quelque chose qui [7] plaise ou qui déplaise à nos sens, il y a une vérité; et c'est par elle seule que nos actions doivent être réglées, ce n'est pas par notre plaisir.» Le royaume de Dieu n'est pas l'empire de l'arbitraire, ni pour les hommes ni pour Dieu même. «Une chose, dit saint Thomas, n'est pas juste parce que Dieu la veut, mais Dieu la veut parce qu'elle est juste.» La balance divine régit et nécessite les mathématiques éternelles. «Dieu a tout fait avec le nombre, le poids et la mesure.» C'est ici la Bible qui parle. Mesurez un coin de la création, et faites une multiplication proportionnellement progressive, et l'infini tout entier multipliera ses cercles remplis d'univers qui passeront en segments proportionnels entre les branches idéales et croissantes de votre compas; et maintenant supposez que d'un point quelconque de l'infini au-dessus de vous une main tienne un autre compas ou une équerre, les lignes du triangle céleste rencontreront nécessairement celles du compas de la science, pour former l'étoile mystérieuse de Salomon. «Vous serez mesurés, dit l'Évangile, avec la mesure dont vous vous servez vous-mêmes.» Dieu n'entre pas en lutte avec l'homme pour l'écraser de sa grandeur, et il ne place jamais des poids inégaux dans sa balance. Lorsqu'il veut exercer les forces de Jacob, il prend la figure d'un homme, dont le patriarche supporte l'assaut pendant toute une nuit, et la fin de ce combat, c'est une bénédiction pour le vaincu, et avec la gloire d'avoir soutenu un pareil antagonisme le titre national d'_Israël_, c'est-à-dire un nom qui signifie: «fort contre Dieu.» Nous avons entendu des chrétiens, plus zélés qu'instruits, [8] expliquer d'une manière étrange le dogme de l'éternité des peines. «Dieu, disaient-ils, peut se venger infiniment d'une offense finie, parce que si la nature de l'offenseur a des bornes, la grandeur de l'offensé n'en a pas.» A ce titre et sous ce prétexte, un empereur de la terre devrait punir de mort l'enfant sans raison qui aurait par mégarde sali le bord de sa pourpre. Non, telles ne sont pas les prérogatives de la grandeur, et saint Augustin les comprenait mieux lorsqu'il écrivait: «Dieu est patient parce qu'il est éternel!» En Dieu tout est justice, parce que tout est bonté; il ne pardonne jamais à la manière des hommes, parce qu'il ne saurait s'irriter comme eux; mais le mal étant de sa nature incompatible avec le bien, comme la nuit avec le jour, comme la dissonance avec l'harmonie, l'homme d'ailleurs étant inviolable dans sa liberté, toute erreur s'expie, tout mal est puni par une souffrance proportionnelle: nous avons beau appeler Jupiter à notre secours quand notre char est embourbé, si nous ne prenons la pelle et la pioche comme le routier de la fable, le Ciel ne nous tirera pas de l'ornière. «Aide-toi, le Ciel t'aidera!» Ainsi s'explique, d'une manière toute rationnelle et purement philosophique, l'éternité possible et nécessaire du châtiment avec une voie étroite ouverte à l'homme pour s'y soustraire, celle du repentir et du travail! En se conformant aux règles de la force éternelle, l'homme peut s'assimiler à la puissance créatrice et devenir créateur et conservateur comme elle. Dieu n'a pas limité à un nombre restreint d'échelons la montée lumineuse de Jacob. Tout ce que la nature a fait inférieur à l'homme, elle le soumet à l'homme, c'est à lui d'agrandir son domaine en montant toujours! Ainsi la [9] longueur et même la perpétuité de la vie, l'atmosphère et ses orages, la terre et ses filons métalliques, la lumière et ses prodigieux mirages, la nuit et ses rêves, la mort et ses fantômes, tout cela obéit au sceptre royal du mage, au bâton pastoral de Jacob, à la verge foudroyante de Moïse. L'adepte se fait roi des éléments, transformateur des métaux, arbitre des visions, directeur des oracles, maître de la vie, enfin, dans l'ordre mathématique de la nature, et conformément à la volonté de l'intelligence suprême. Voilà la magie dans toute sa gloire! Mais qui osera dans notre siècle ajouter foi à nos paroles? ceux qui voudront loyalement étudier et franchement savoir, car nous ne cachons plus la vérité sous le voile des paraboles ou des signes hiéroglyphiques, le temps est venu où tout doit être dit, et nous nous proposons de tout dire. Nous allons découvrir non-seulement cette science toujours occulte qui, comme nous l'avons dit, se cachait sous les ombres des anciens mystères; qui a été mal révélée, ou plutôt indignement défigurée par les gnostiques; qu'on devine sous les obscurités qui couvrent les crimes prétendus des templiers, et qu'on retrouve enveloppée d'énigmes maintenant impénétrables dans les rites de la haute maçonnerie. Mais nous allons amener au grand jour le roi fantastique du sabbat, et montrer au fond de la magie noire elle-même, abandonnée depuis longtemps à la risée des petits-enfants de Voltaire, d'épouvantables réalités. Pour un grand nombre de lecteurs, la magie est la science du diable. Sans doute. Comme la science de la lumière est celle de l'ombre. Nous avouons d'abord hardiment que le diable ne nous fait pas [10] peur. «Je n'ai peur que de ceux qui craignent le diable, disait sainte Thérèse.» Mais aussi nous déclarons qu'il ne nous fait pas rire; et que nous trouvons fort déplacées les railleries dont il est si souvent l'objet. Quoi que ce soit, nous voulons l'amener devant la science. _Le diable et la science!_--Il semble qu'en rapprochant deux noms aussi étrangement disparates, l'auteur de ce livre ait laissé voir d'abord toute sa pensée. Amener devant la lumière la personnification mystique des ténèbres, n'est-ce pas anéantir devant la vérité le fantôme du mensonge? n'est-ce pas dissiper au jour les cauchemars informes de la nuit? C'est ce que penseront, nous n'en doutons pas, les lecteurs superficiels, et ils nous condamneront sans nous entendre. Les chrétiens mal instruits croiront que nous venons saper le dogme fondamental de leur morale en niant l'enfer, et les autres demanderont à quoi bon combattre des erreurs qui ne trompent déjà plus personne; c'est du moins ce qu'ils imaginent. Il importe donc de montrer clairement notre but et d'établir solidement nos principes. Nous disons d'abord aux chrétiens: L'auteur de ce livre est chrétien comme vous. Sa foi est celle d'un catholique fortement et profondément convaincu: il ne vient donc pas nier des dogmes, il vient combattre l'impiété sous ses formes les plus dangereuses, celles de la fausse croyance et de la superstition; il vient tirer des ténèbres le noir successeur d'Arimanes, afin d'étaler au grand jour sa gigantesque impuissance et sa redoutable misère; il vient soumettre aux solutions de la science le problème antique du mal; il veut [11] découronner le roi des enfers et lui abaisser le front jusque sous le pied de la croix! La science Vierge et mère, la science dont Marie est la douce et lumineuse image, n'est-elle pas prédestinée à écraser aussi la tête de l'ancien serpent? Aux prétendus philosophes l'auteur dira: Pourquoi niez-vous ce que vous ne pouvez comprendre? L'incrédulité qui s'affirme en face de l'inconnu n'est-elle pas plus téméraire et moins consolante que la foi? Quoi, l'épouvantable figure du mal personnifié vous fait sourire? Vous n'entendez donc pas le sanglot éternel de l'humanité qui se débat et qui pleure broyée par les étreintes du monstre? N'avez-vous donc jamais vu le rire atroce du méchant opprimant le juste? N'avez-vous donc jamais senti s'ouvrir en vous-mêmes ces profondeurs infernales que creuse par instant dans toutes les âmes le génie de la perversité? Le mal moral existe, c'est une lamentable vérité; il règne dans certains esprits, il s'incarne dans certains hommes; il est donc personnifié, il existe donc des démons, et le plus méchant de ces démons est Satan. Voilà tout ce que je vous demande d'admettre, et ce qu'il vous sera difficile de ne pas m'accorder. Qu'il soit bien entendu, d'ailleurs, que la science et la foi ne se prêtent un mutuel concours qu'autant que leurs domaines sont inviolables et séparés. Que croyons-nous? ce que nous ne pouvons absolument savoir bien que nous y aspirions de toutes nos forces. L'objet de la foi n'est pour la science qu'une hypothèse nécessaire, et jamais il ne faut juger des choses de la science avec les procédés de la foi, ni, réciproquement, des choses de la foi avec les procédés de la science. Le verbe de foi n'est pas scientifiquement discutable. «Je crois, parce que c'est absurde,» [12] disait Tertullien, et cette parole, d'une apparence si paradoxale, est de la plus haute raison. En effet, au delà de tout ce que nous pouvons raisonnablement supposer, il y a un infini auquel nous aspirons d'une soif éperdue, et qui échappe même à nos rêves. Mais pour une appréciation finie, l'infini n'est-ce pas l'absurde? Nous sentons cependant que cela est. L'infini nous envahit; il nous déborde; il nous donne le vertige avec ses abîmes; il nous écrase de toute sa hauteur. Toutes les hypothèses scientifiquement probables sont les derniers crépuscules ou les dernières ombres de la science; la foi commence où la raison tombe épuisée... Au delà de la raison humaine, il y a la raison divine, le grand absurde pour ma faiblesse, l'absurde infini qui me confond et que je crois! Mais le bien seul est infini; le mal ne l'est pas, et c'est pourquoi si Dieu est l'éternel objet de la foi, le diable appartient à la science. Dans quel symbole catholique, en effet, est-il question du diable? Ne serait-ce pas blasphémer que de dire: Nous croyons en lui? Il est nommé, mais non défini dans l'Écriture sainte; la Genèse ne parle nulle part d'une prétendue chute des anges; elle attribue le péché du premier homme au serpent, le plus rusé et le plus dangereux des êtres animés. Nous savons quelle est à ce sujet la tradition chrétienne; mais si cette tradition s'explique par une des plus grandes et des plus universelles allégories de la science, qu'importera cette solution à la foi qui aspire à Dieu seul, et méprise les pompes et les oeuvres de Lucifer? Lucifer! Le porte-lumière! quel nom étrange donné à l'esprit des ténèbres. Quoi c'est lui qui porte la lumière et qui aveugle les [13] âmes faibles? Oui, n'en doutez pas, car les traditions sont pleines de révélations et d'inspirations divines. «Le diable porte la lumière, et souvent même, dit saint Paul, il se transfigure en ange de splendeur.»--«J'ai vu, disait le Sauveur du monde, j'ai vu Satan tomber du ciel comme la foudre.»--«Comment es-tu tombée du ciel, s'écrie le prophète Isaïe, étoile lumineuse, toi qui te levais le matin?» Lucifer est donc une étoile tombée; c'est un météore qui brûle toujours et qui incendie lorsqu'il n'éclaire plus. Mais ce Lucifer, est-ce une personne ou une force? Est-ce un ange ou un tonnerre égaré? La tradition suppose que c'est un ange; mais le Psalmiste ne dit-il pas au psaume 103: «Vous faites vos anges des tempêtes et vos ministres des feux rapides?» le mot _ange_ est donné dans la Bible à tous les envoyés de Dieu: messagers ou créations nouvelles, révélateurs ou fléaux, esprits rayonnants ou choses éclatantes. Les flèches de feu que le Très Haut darde dans les nuages sont les anges de sa colère, et ce langage figuré est familier à tous les lecteurs des poésies orientales. Après avoir été pendant le moyen âge la terreur du monde, le diable en est devenu la risée. Héritier des formes monstrueuses de tous les faux dieux successivement renversés, le grotesque épouvantail a été rendu ridicule à force de difformité et de laideur. Observons pourtant une chose: c'est que ceux-là seuls osent rire du diable qui ne craignent pas Dieu. Le diable, pour bien des imaginations malades, aurait-il donc été l'ombre de Dieu même, ou plutôt ne serait-il pas souvent l'idole des âmes basses, qui ne [14] comprennent le pouvoir surnaturel que comme l'exercice impuni de la cruauté? Il est important de savoir enfin si l'idée de cette puissance mauvaise peut se concilier avec celle de Dieu. Si en un mot le diable existe, et s'il existe, ce que c'est. Il ne s'agit pas ici d'une superstition ou d'un personnage ridicule: il s'agit de la religion tout entière, et par conséquent de tout l'avenir et de tous les intérêts de l'humanité. Nous sommes vraiment des raisonneurs étranges! Nous nous croyons bien forts quand nous sommes indifférents à tout, excepté aux résultats matériels, à l'argent, par exemple; et nous laissons aller au hasard les idées mères de l'opinion qui, par ses revirements, bouleverse ou peut bouleverser toutes les fortunes. Une conquête de la science est bien plus importante que la découverte d'une mine d'or. Avec la science, on emploie l'or au service de la vie; avec l'ignorance, la richesse ne fournit que des instruments à la mort. Qu'il soit bien entendu d'ailleurs que nos révélations scientifiques s'arrêtent devant la foi, et que, comme chrétien et comme catholique, nous soumettons notre oeuvre tout entière au jugement suprême de l'Église. Et maintenant à ceux qui doutent de l'existence du diable, nous répondons: Tout ce qui a un nom existe; la parole peut être proférée en vain, mais en elle-même elle ne saurait être vaine et elle a toujours un sens. Le Verbe n'est jamais vide, et s'il est écrit qu'il est en Dieu, et qu'il est Dieu, c'est qu'il est l'expression et la preuve de l'être et de la vérité. [15] Le diable est nommé et personnifié dans l'Évangile, qui est le Verbe de vérité, donc il existe, et il peut être considéré comme une personne. Mais ici c'est le chrétien qui s'incline; laissons parler la science ou la raison, c'est la même chose. Le mal existe, il est impossible d'en douter. Nous pouvons faire bien ou mal. Il est des êtres qui sciemment et volontairement font le mal. L'esprit qui anime ces êtres et qui les excite à mal faire est dévoyé, détourné de la bonne route, jeté en travers du bien comme un obstacle; et voilà précisément ce que signifie le mot grec _diabolos_, que nous traduisons par le mot _diable_. Les esprits qui aiment et font le mal sont accidentellement mauvais. Il y a donc un diable qui est l'esprit d'erreur, d'ignorance volontaire, de vertige; et il y a des êtres qui lui obéissent, qui sont ses envoyés, ses émissaires, ses _anges_, et c'est pour cela qu'il est parlé dans l'Évangile d'un feu éternel qui est _préparé_, prédestiné en quelque sorte au diable et à ses anges. Ces paroles sont toute une révélation et nous aurons à les approfondir. Définissons d'abord bien nettement le mal; le mal c'est le défaut de rectitude dans l'être. Le mal moral est le mensonge en actions comme le mensonge est le crime en paroles. L'injustice est l'essence du mensonge; tout mensonge est une injustice. [16] Quand ce qu'on dit est juste, il n'y a pas mensonge. Quand on agit équitablement et d'une manière vraie, il n'y a pas péché. L'injustice est la mort de l'être moral, comme le mensonge est le poison de l'intelligence. L'esprit de mensonge est donc un esprit de mort. Ceux qui l'écoutent sont empoisonnés par lui et sont ses dupes. Mais s'il fallait prendre sa personnification absolue au sérieux, il serait lui-même absolument mort et absolument trompé, c'est-à-dire que l'affirmation de son existence impliquerait une évidente contradiction. Jésus a dit: «Le diable est menteur ainsi que son père.» Qu'est-ce que le père du diable? C'est celui qui lui donne une existence personnelle en vivant d'après ses inspirations; l'homme qui se fait diable est le père du mauvais esprit incarné. Mais il est une conception téméraire, impie, monstrueuse. Une conception traditionnelle comme l'orgueil des pharisiens. Une création hybride qui a donné une apparente raison contre les magnificences du christianisme à la mesquine philosophie du XVIIIe siècle. C'est le faux Lucifer de la légende hétérodoxe; c'est cet ange assez fier pour se croire Dieu, assez courageux pour acheter l'indépendance au prix d'une éternité de supplices, assez beau pour avoir pu s'adorer en pleine lumière divine; assez fort pour régner encore dans les ténèbres et la douleur, et pour se faire un trône de son inextinguible bûcher, c'est le Satan du républicain et de l'hérétique Millon, c'est ce prétendu héros des [17] éternités ténébreuses calomnié de laideur, affublé de cornes et de griffes qui conviendraient plutôt à son tourmenteur implacable. C'est ce diable roi du mal, comme si le mal était un royaume! Ce diable plus intelligent que les hommes de génie qui craignaient ses déceptions. Cette lumière noire, ces ténèbres qui voient. Ce pouvoir que Dieu n'a pas voulu, et qu'une créature déchue n'a pu créer. Ce prince de l'anarchie servi par une hiérarchie de purs esprits. Ce banni de Dieu qui serait partout comme Dieu est sur la terre, plus visible, plus présent au plus grand nombre, mieux servi que Dieu même! Ce vaincu auquel le vainqueur donnerait ses enfants à dévorer! Cet artisan des péchés de la chair à qui la chair n'est rien, et qui ne saurait par conséquent rien être à la chair, si on ne l'en suppose créateur et maître comme Dieu! Un immense mensonge réalisé, personnifié, éternel! Une mort qui ne peut mourir! Un blasphème que le verbe de Dieu ne fera jamais taire! Un empoisonneur des âmes que Dieu tolérerait par une contradiction de sa puissance, ou qu'il conserverait comme les empereurs romains avaient conservé Locusta, parmi les instruments de son règne! Un supplicié toujours vivant pour maudire son juge et pour avoir raison contre lui puisqu'il ne se repentira jamais! [18] Un monstre accepté comme bourreau par la souveraine puissance et qui, suivant l'énergique expression d'un ancien écrivain catholique peut appeler Dieu le Dieu du diable en se donnant lui-même comme un diable de Dieu! Là est le fantôme irréligieux qui calomnie la religion, ôtez-nous cette idole qui nous cache notre sauveur. A bas le tyran du mensonge! A bas le Dieu noir des manichéens! A bas l'Arimane des anciens idolâtres! Vive Dieu seul et son Verbe incarné, Jésus-Christ, le sauveur du monde, qui a vu Satan tomber du ciel! et vive Marie, la divine mère qui a écrasé la tête de l'infernal serpent! Voilà ce que _disent_, avec unanimité, la tradition des saints et les coeurs de tous les vrais fidèles: Attribuer une grandeur quelconque à l'esprit déchu, c'est calomnier la divinité; prêter une royauté quelconque à l'esprit rebelle, c'est encourager la révolte, c'est commettre, en pensée du moins, le crime de ceux qu'au moyen âge on appelait avec horreur des _sorciers_. Car tous les crimes punis autrefois de mort sur les anciens sorciers, sont réels et sont les plus grands de tous les crimes. Ils ont ravi le feu du ciel, comme Prométhée. Ils ont chevauché, comme Médée, les dragons ailés et le serpent volant. Ils ont empoisonné l'air respirable, comme l'ombre du mancenillier. Ils ont profané les choses saintes et fait servir le corps même du Seigneur à des oeuvres de destruction et de malheur. Comment tout cela est-il possible? C'est qu'il existe un agent mixte, un agent naturel et divin, corporel et spirituel, un [19] médiateur plastique universel, un réceptacle commun des vibrations du mouvement et des images de la forme, un fluide et une force qu'on pourrait appeler en quelque manière l'_imagination de la nature_. Par cette force tous les appareils nerveux communiquent secrètement ensemble; de là naissent la sympathie et l'antipathie; de là viennent les rêves; par là se produisent les phénomènes de seconde vue et de vision extranaturelle. Cet agent universel des oeuvres de la nature, c'est l'_od_ des hébreux et du chevalier de Richembach, c'est la lumière astrale des martinistes, et nous préférons, comme plus explicite, cette dernière appellation. L'existence et l'usage possible de cette force sont le grand arcane de la magie pratique. C'est la baguette des thaumaturges et la clavicule de la magie noire. C'est le serpent édénique qui a transmis à Ève les séductions d'un ange déchu. La lumière astrale aimante, échauffe, éclaire, magnétise, attire, repousse, vivifie, détruit, coagule, sépare, brise, rassemble toutes choses sous l'impulsion des volontés puissantes. Dieu l'a créée au premier jour lorsqu'il a dit le FIAT LUX! C'est une force aveugle en elle-même, mais qui est dirigée par les _égrégores_, c'est-à-dire par les chefs des âmes. Les chefs des âmes sont les esprits d'énergie et d'action. Ceci explique déjà toute la théorie des prodiges et des miracles. Comment, en effet, les bons et les méchants pourraient-ils forcer la nature à laisser voir les forces exceptionnelles? comment y [20] aurait-il miracles divins et miracles diaboliques? comment l'esprit réprouvé, l'esprit égaré, l'esprit dévoyé, aurait-il plus de force en certain cas et de certaine manière que le juste, si puissant de sa simplicité et de sa sagesse, si l'on ne suppose pas un instrument dont tous peuvent se servir, suivant certaines conditions, les uns pour le plus grand bien, les autres pour le plus grand mal? Les magiciens de Pharaon faisaient d'abord les mêmes prodiges que Moïse. L'instrument dont ils se servaient était donc le même, l'inspiration seule était différente, et quand ils se déclarèrent vaincus, ils proclamèrent que suivant eux les forces humaines étaient à bout, et que Moïse devait avoir en lui quelque chose de surhumain. Or cela se passait dans cette Égypte, mère des initiations magiques, dans cette terre où tout était science occulte et enseignement hiérarchique et sacré. Était-il plus difficile cependant de faire apparaître des mouches que des grenouilles? Non, certainement; mais les magiciens savaient que la projection fluidique par laquelle on fascine les yeux ne saurait s'étendre au delà de certaines limites, et pour eux déjà ces limites étaient dépassées par Moïse. Quand le cerveau se congestionne ou se surcharge de lumière astrale, il se produit un phénomène particulier. Les yeux, au lieu de voir en dehors, voient en dedans; la nuit se fait à l'extérieur dans le monde réel et la clarté fantastique rayonne seule dans le monde des rêves. L'oeil alors semble retourné et souvent, en effet, il se convulse légèrement et semble rentrer en tournant sous la paupière. L'âme alors aperçoit par des images le reflet de ses impressions et de ses pensées, c'est-à-dire que [21] l'analogie qui existe entre telle idée et telle forme, attire dans la lumière astrale le reflet représentatif de cette forme, car l'essence de la lumière vivante c'est d'être configurative, c'est l'imagination universelle dont chacun de nous s'approprie une part plus ou moins grande, suivant son degré de sensibilité et de mémoire. Là est la source de toutes les apparitions, de toutes les visions extraordinaires et de tous les phénomènes intuitifs qui sont propres à la folie ou à l'extase. Le phénomène d'appropriation et d'assimilation de la lumière par la sensibilité qui voit, est un des plus grands qu'il soit donné à la science d'étudier. On trouvera peut-être un jour que voir c'est déjà parler, et que la conscience de la lumière est le crépuscule de la vie éternelle dans l'être, la parole de Dieu, qui crée la lumière, semble être proférée par toute intelligence, qui peut se rendre compte des formes et qui veut regarder.--Que la lumière soit! La lumière, en effet, n'existe à l'état de splendeur que pour les yeux qui la regardent, et l'âme amoureuse du spectacle des beautés universelles, et appliquant son attention à cette écriture lumineuse du livre infini qu'on appelle les choses visibles, semble crier, comme Dieu à l'aurore du premier jour, ce verbe sublime et créateur: FIAT LUX! Tous les yeux ne voient pas de même, et la création n'est pas pour tous ceux qui la regardent de la même forme et de la même couleur. Notre cerveau est un livre imprimé au dedans et au dehors, et pour peu que l'attention s'exalte, les écritures se confondent. C'est ce qui se produit constamment dans l'ivresse et dans la folie. Le rêve alors triomphe de la vie réelle et plonge [22] la raison dans un incurable sommeil. Cet état d'hallucination a ses degrés, toutes les passions sont des ivresses, tous les enthousiasmes sont des folies relatives et graduées. L'amoureux voit seul des perfections infinies autour d'un objet qui le fascine et qui l'enivre. Pauvre ivrogne de voluptés! demain ce parfum du vin qui l'attire sera pour lui une réminiscence répugnante et une cause de mille nausées et de mille dégoûts! Savoir user de cette force, et ne se laisser jamais envahir et surmonter par elle, marcher sur _la tête du serpent_, voilà ce que nous apprend la magie de lumière: dans cet arcane sont contenus tous les mystères du magnétisme, qui peut déjà donner son nom à toute la partie pratique de la haute magie des anciens. Le magnétisme, c'est la baguette des miracles, mais pour les initiés seulement; car pour les imprudents qui voudraient s'en faire un jouet ou un instrument au service de leurs passions, elle devient redoutable comme cette gloire foudroyante qui, suivant les allégories de la fable, consuma la trop ambitieuse Sémélé dans les embrassements de Jupiter. Un des grands bienfaits du magnétisme, c'est de rendre évidente, par des faits incontestables, la spiritualité, l'unité et l'immortalité de l'âme. La spiritualité, l'unité et l'immortalité une fois démontrées, Dieu apparaît à toutes les intelligences et à tous les coeurs. Puis de la croyance à Dieu et aux harmonies de la création, on est amené à cette grande harmonie religieuse, qui ne saurait exister en dehors de la hiérarchie miraculeuse et légitime de l'Église catholique, la seule qui ait conservé toutes les traditions de la science et de la foi. [23] La tradition première de la révélation unique a été conservée sous le nom de _kabbale_ par le sacerdoce d'Israël. La doctrine kabbalistique, qui est le dogme de la haute magie, est contenue dans le Sepher Jézirah, le Sohar et le Talmud. Suivant cette doctrine, l'absolu c'est l'être dans lequel se trouve le Verbe, qui est l'expression de la raison d'être et de la vie. L'être est l'être, היהא רסא היהא. Voilà le principe. Dans le principe était, c'est-à-dire est, a été, et sera le Verbe, c'est-à-dire la raison qui parle. Εν αρχη λογος! Le Verbe est la raison de la croyance, et en lui aussi est l'expression de la foi qui vivifie la science. Le Verbe, λογος, est la source de la logique. Jésus est le Verbe incarné. L'accord de la raison avec la foi, de la science avec la croyance, de l'autorité avec la liberté, est devenu dans les temps modernes l'énigme véritable du sphinx; et en même temps que ce grand problème on a soulevé celui des droits respectifs de l'homme et de la femme; cela devait être, car entre tous ces termes d'une grande et suprême question, l'analogie est constante et les difficultés, comme les rapports, sont invariablement les mêmes. Ce qui rend paradoxale, en apparence, la solution de ce noeud gordien de la philosophie et de la politique moderne, c'est que pour accorder les termes de l'équation qu'il s'agit de faire, on affecte toujours de les mêler ou de les confondre. S'il y a une absurdité suprême, en effet, c'est de chercher [24] comment la foi pourrait être une raison, la raison une croyance, la liberté une autorité; et réciproquement, la femme un homme et l'homme une femme. Ici les définitions mêmes s'opposent à la confusion, et c'est en distinguant parfaitement les termes qu'on arrive à les accorder. Or, la distinction parfaite et éternelle des deux termes primitifs du syllogisme créateur, pour arriver à la démonstration de leur harmonie par l'analogie des contraires, cette distinction, disons-nous, est le second grand principe de cette philosophie occulte, voilée sous le nom de _kabbale_ et indiquée par tous les hiéroglyphes sacrés des anciens sanctuaires et des rites encore si peu connus de la maçonnerie ancienne et moderne. On lit dans l'Écriture que Salomon fit placer devant la porte du temple deux colonnes de bronze, dont l'une s'appelait Jakin et l'autre Boaz, ce qui signifie _le fort_ et _le faible._ Ces deux colonnes représentaient l'homme et la femme, la raison et la foi, le pouvoir et la liberté, Caïn et Abel, le droit et le devoir; c'étaient les colonnes du monde intellectuel et moral, c'était l'hiéroglyphe monumental de l'antinomie nécessaire à la grande loi de création. Il faut, en effet, à toute force une résistance pour appui, à toute lumière une ombre pour repoussoir, à toute saillie un creux, à tout épanchement un réceptacle, à tout règne un royaume, à tout souverain un peuple, à tout travailleur une matière première, à tout conquérant un sujet de conquête. L'affirmation se pose par la négation, le fort ne triomphe qu'en comparaison avec le faible, l'aristocratie ne se manifeste qu'en s'élevant au-dessus du peuple. Que le faible puisse devenir fort, que le peuple puisse conquérir une position aristocratique, c'est [25] une question de transformation et de progrès, mais ce qu'on peut en dire n'arrivera qu'à la confirmation des vérités premières, le faible sera toujours le faible, peu importe que ce ne soit plus le même personnage. De même le peuple sera toujours le peuple, c'est-à-dire la masse gouvernable et incapable de gouverner. Dans la grande armée des inférieurs, toute émancipation personnelle est une désertion forcée, rendue heureusement insensible par un remplacement éternel; un peuple-roi ou un peuple de rois supposerait l'esclavage du monde et l'anarchie dans une seule et indisciplinable cité, comme il en était à Rome du temps de sa plus grande gloire. Une nation de souverains serait nécessairement aussi anarchique qu'une classe de savants ou d'écoliers qui se croiraient maîtres; personne n'y voudrait écouter, et tous dogmatiseraient et commanderaient à la fois. On peut en dire autant de l'émancipation radicale de la femme. Si la femme passe de la condition passive à la condition active, intégralement et radicalement, elle abdique son sexe et devient homme, ou plutôt, comme une telle transformation est physiquement impossible, elle arrive à l'affirmation par une double négation, et se pose en dehors des deux sexes, comme un androgyne stérile et monstrueux. Telles sont les conséquences forcées du grand dogme kabbalistique de la distinction des contraires pour arriver à l'harmonie par l'analogie de leurs rapports. Ce dogme une fois reconnu, et l'application de ses conséquences étant faite universellement par la loi des analogies, on arrive à la découverte des plus grands secrets de la sympathie et de [26] l'antipathie naturelle, de la science du gouvernement, soit en politique, soit en mariage, de la médecine occulte dans toutes ses branches, soit magnétisme, soit homoeopathie, soit influence morale; et d'ailleurs, comme nous l'expliquerons, la loi d'équilibre en analogie conduit à la découverte d'un agent universel, qui était le grand arcane des alchimistes et des magiciens du moyen âge. Nous avons dit que cet agent est une lumière de vie dont les êtres animés sont aimantés, et dont l'électricité n'est qu'un accident et comme une perturbation passagère. A la connaissance et à l'usage de cet agent se rapporte tout ce qui tient à la pratique de la kabbale merveilleuse dont nous aurons bientôt à nous occuper, pour satisfaire la curiosité de ceux qui cherchent dans les sciences secrètes plutôt des émotions que de sages enseignements. La religion des kabbalistes est à la fois toute d'hypothèses et toute de certitude, car elle procède par analogie du connu à l'inconnu. Ils reconnaissent la religion comme un besoin de l'humanité, comme un fait évident et nécessaire, et là seulement est pour eux la révélation divine, permanente et universelle. Ils ne contestent rien de ce qui est, mais ils rendent raison de toute chose. Aussi leur doctrine, en marquant nettement la ligne de séparation qui doit éternellement exister entre la science et la foi, donne-t-elle à la foi la plus haute raison pour base, ce qui lui garantit une éternelle et incontestable durée; viennent ensuite les formules populaires du dogme qui, seules, peuvent varier et s'entre-détruire; le kabbaliste n'est pas ébranlé pour si peu et trouve tout d'abord une raison aux plus étonnantes formules des mystères. Aussi sa prière peut-elle s'unir à celle [27] de tous les hommes pour la diriger, en l'illustrant de science et de raison, et l'amener à l'orthodoxie. Qu'on lui parle de Marie, il s'inclinera devant cette réalisation de tout ce qu'il y a de divin dans les rêves de l'innocence et de tout ce qu'il y a d'adorable dans la sainte folie du coeur de toutes les mères. Ce n'est pas lui qui refusera des fleurs aux autels de la mère de Dieu, des rubans blancs à ses chapelles, des larmes même à ses naïves légendes! Ce n'est pas lui qui rira du Dieu vagissant de la crèche et de la victime sanglante du Calvaire; il répète cependant au fond de son coeur, avec les sages d'Israël et les vrais croyants de l'Islam: «Il n'y a qu'un Dieu, et c'est Dieu;» ce qui veut dire pour un initié aux vraies sciences: «Il n'y a qu'un Être, et c'est l'Être!» Mais tout ce qu'il y a de politique et de touchant dans les croyances, mais la splendeur des cultes, mais la pompe des créations divines, mais la grâce des prières, mais la magie des espérances du ciel; tout cela n'est-il pas un rayonnement de l'être moral dans toute sa jeunesse et dans toute sa beauté? Oui, si quelque chose peut éloigner le véritable initié des prières publiques et des temples, ce qui peut soulever chez lui le dégoût ou l'indignation contre une forme religieuse quelconque, c'est l'incroyance visible des ministres ou du peuple, c'est le peu de dignité dans les cérémonies du culte, c'est la profanation, en un mot, des choses saintes. Dieu est réellement présent lorsque des âmes recueillies et des coeurs touchés l'adorent; il est sensiblement et terriblement absent lorsqu'on parle de lui sans feu et sans lumière, c'est-à-dire sans intelligence et sans amour. [28] L'idée qu'il faut avoir de Dieu, suivant la sage kabbale, c'est saint Paul lui-même qui va nous la révéler: «Pour arriver à Dieu, dit cet apôtre, il faut croire qu'il est et qu'il récompense ceux qui le cherchent.» Ainsi, rien en dehors de l'idée d'être, jointe à la notion de bonté et de justice, car cette idée seule est l'absolu. Dire que Dieu n'est pas, ou définir ce qu'il est, c'est également blasphémer. Toute définition de Dieu, risquée par l'intelligence humaine, est une recette d'empirisme religieux, au moyen de laquelle la superstition, plus tard, pourra alambiquer un diable. Dans les symboles kabbalistiques, Dieu est toujours représenté par une double image, l'une droite, l'autre renversée, l'une blanche et l'autre noire. Les sages ont voulu exprimer ainsi la conception intelligente et la conception vulgaire de la même idée, le dieu de lumière et le dieu d'ombre; c'est à ce symbole mal compris qu'il faut reporter l'origine de l'Arimane des Perses, ce noir et divin ancêtre de tous les démons; le rêve du roi infernal, en effet, n'est qu'une fausse idée de Dieu. La lumière seule, sans ombre, serait invisible pour nos yeux, et produirait un éblouissement équivalent aux plus profondes ténèbres. Dans les analogies de cette vérité physique, bien comprise et bien méditée, on trouvera la solution du plus terrible des problèmes; l'origine du mal. Mais la connaissance parfaite de cette solution et de toutes ses conséquences n'est pas faite pour la multitude, qui ne doit pas entrer si facilement dans les secrets de l'harmonie universelle. Aussi, lorsque l'initié aux mystères d'Éleusis avait parcouru triomphalement toutes les épreuves, lorsqu'il avait vu et touché les choses saintes, si on le jugeait assez fort pour supporter le dernier et [29] le plus terrible de tous les secrets, un prêtre voilé s'approchait de lui en courant, et lui jetait dans l'oreille cette parole énigmatique: _Osiris est un dieu noir_. Ainsi cet Osiris, dont Typhon est l'oracle, ce divin soleil religieux de l'Egypte, s'éclipsait tout à coup et n'était plus lui-même que l'ombre de cette grande et indéfinissable Isis, qui est tout ce qui a été et tout ce qui sera, mais dont personne encore n'a soulevé le voile éternel. La lumière pour les kabbalistes représente le principe actif, et les ténèbres sont analogues au principe passif; c'est pour cela qu'ils firent du soleil et de la lune l'emblème des deux sexes divins et des deux forces créatrices; c'est pour cela qu'ils attribuèrent à la femme la tentation et le péché d'abord, puis le premier travail, le travail maternel de la rédemption puisque c'est du sein des ténèbres mêmes qu'on voit renaître la lumière. Le vide attire le plein, et c'est ainsi que l'abîme de pauvreté et de misère, le prétendu mal, le prétendu néant, la passagère rébellion des créatures attire éternellement un océan d'être, de richesse, de miséricorde et d'amour. Ainsi s'explique le symbole du Christ descendant aux enfers après avoir épuisé sur la croix toutes les immensités du plus admirable pardon. Par cette loi de l'harmonie dans l'analogie des contraires, les kabbalistes expliquaient aussi tous les mystères de l'amour sexuel; pourquoi cette passion est plus durable entre deux natures inégales et deux caractères opposés? Pourquoi en amour il y a toujours un sacrificateur et une victime, pourquoi les passions les plus obstinées sont celles dont la satisfaction paraît impossible. Par cette loi aussi ils eussent réglé à jamais [30] la question de préséance entre les sexes, question que le saint-simonisme seul a pu soulever sérieusement de nos jours. Ils eussent trouvé que la force naturelle de la femme étant la force d'inertie ou de résistance, le plus imprescriptible de ses droits, c'est le droit à la pudeur; et qu'ainsi elle ne doit rien faire ni rien ambitionner de tout ce qui demande une sorte d'effronterie masculine. La nature y a d'ailleurs bien pourvu en lui donnant une voix douce qui ne pourrait se faire entendre dans les grandes assemblées sans arriver à des tons ridiculement criards. La femme qui aspirerait aux fonctions de l'autre sexe, perdrait par cela même les prérogatives du sien. Nous ne savons jusqu'à quel point elle arriverait à gouverner les hommes, mais à coup sûr les hommes, et ce qui serait plus cruel pour elle, les enfants mêmes ne l'aimeraient plus. La loi conjugale des kabbalistes donne par analogie la solution du problème le plus intéressant et le plus difficile de la philosophie moderne. L'accord définitif et durable de la raison et de la foi, de l'autorité et de la liberté d'examen, de la science et de la croyance. Si la science est le soleil, la croyance est la lune: c'est un reflet du jour dans la nuit. La foi est le supplément de la raison, dans les ténèbres que laisse la science, soit devant elle, soit derrière elle; elle émane de la raison, mais elle ne peut jamais ni se confondre avec elle, ni la confondre. Les empiétements de la raison sur la foi ou de la foi sur la raison, sont des éclipses de soleil ou de lune; lorsqu'elles arrivent, elles rendent inutiles à la fois le foyer et le réflecteur de la lumière. La science périt par les systèmes qui ne sont autre chose que des [31] croyances, et la foi succombe au raisonnement. Pour que les deux colonnes du temple soutiennent l'édifice, il faut qu'elles soient séparées et placées en parallèle. Dès qu'on veut violemment les rapprocher comme Sanson, on les renverse et tout l'édifice s'écroule sur la tête du téméraire aveugle ou du révolutionnaire, que des ressentiments personnels ou nationaux ont d'avance voué à la mort. Les luttes du pouvoir spirituel et du pouvoir temporel ont été de tout temps dans l'humanité de grandes querelles de ménage. La papauté jalouse du pouvoir temporel n'était qu'une mère de famille jalouse de supplanter son mari: aussi perdit-elle la confiance de ses enfants. Le pouvoir temporel à son tour, lorsqu'il usurpe sur le sacerdoce, est aussi ridicule que le serait un homme en prétendant s'entendre mieux qu'une mère aux soins de l'intérieur et du berceau. Ainsi les Anglais, par exemple, au point de vue moral et religieux, sont des enfants emmaillottés par des hommes; on s'en aperçoit bien à leur tristesse et à leur ennui. Si le dogme religieux est un conte de nourrice, pourvu qu'il soit ingénieux et d'une morale bienfaisante, il est parfaitement vrai pour l'enfant, et le père de famille serait fort sot d'y contredire. Aux mères, donc, le monopole des récits merveilleux, des petits soins et des chansons. La maternité est le type des sacerdoces, et c'est parce que l'Église doit être exclusivement mère, que le prêtre catholique renonce à être homme et abjure devant elle d'avance ses droits à la paternité. On n'aurait jamais dû l'oublier: la papauté est une mère universelle ou elle n'est rien. La papesse Jeanne, dont les [32] protestants ont fait une scandaleuse histoire, n'est peut-être qu'une ingénieuse allégorie, et quand les souverains pontifes ont malmené les empereurs et les rois, c'était la papesse Jeanne qui voulait battre son mari au grand scandale du monde chrétien. Aussi les schismes et les hérésies n'ont-ils été au fond, nous le répétons, que des disputes conjugales; l'Église et le protestantisme disent du mal l'un de l'autre et se regrettent, affectent de s'éviter et s'ennuient d'être l'un sans l'autre, comme des époux séparés. Ainsi par la kabale, et par elle seule, tout s'explique et se concilie. C'est une doctrine qui vivifie et féconde toutes les autres, elle ne détruit rien et donne au contraire la raison d'être de tout ce qui est. Aussi toutes les forces du monde sont elles au service de cette science unique et supérieure, et le vrai kabbaliste peut-il disposer à son gré sans hypocrisie et sans mensonge, de la science des sages et de l'enthousiasme des croyants. Il est plus catholique que M. de Maistre, plus protestant que Luther, plus israélite que le grand rabbin, plus prophète que Mahomet; n'est-il pas au-dessus des systèmes et des passions qui obscurcissent la vérité, et ne peut-il pas à volonté en réunir tous les rayons épars et diversement réfléchis par tous les fragments de ce miroir brisé qui est la foi universelle, et que les hommes prennent pour tant de croyances opposées et différentes? Il n'y a qu'un être, il n'y a qu'une vérité, il n'y a qu'une lui et qu'une foi, comme il n'y a qu'une humanité en ce monde. Arrivé à de pareilles hauteurs intellectuelles et morales, on comprend que l'esprit et le coeur humain jouissent d'une paix profonde; aussi ces mots: _Paix profonde, mes frères_! [33] étaient-ils la parole de maître dans la haute maçonnerie, c'est-à-dire dans l'association des initiés à la kabbale. La guerre que l'Église a dû déclarer à la magie a été nécessitée par les profanations de faux gnostiques, mais la vraie science des mages est essentiellement catholique, parce qu'elle base toute sa réalisation sur le principe de la hiérarchie. Or, dans l'Église catholique seule il y a une hiérarchie sérieuse et absolue. C'est pour cela que les vrais adeptes ont toujours professé pour cette Église le plus profond respect et l'obéissance la plus absolue. Henri Khunrath seul a été un protestant déterminé; mais en cela il était allemand de son époque plutôt que citoyen mystique du royaume éternel. L'essence de l'antichristianisme est l'exclusion et l'hérésie, c'est le déchirement du corps du Christ, suivant la belle expression de saint Jean: _Omnis spiritus qui solvit Christum hic Antechristus est_. C'est que la religion est la charité. Or, il n'y a pas de charité dans l'anarchie. La magie aussi a eu ses hérésiarques et ses sectaires, ses hommes de prestiges et ses sorciers. Nous aurons à venger la légitimité de la science, des usurpations de l'ignorance, de la folie et de la fraude, et c'est en cela surtout que notre travail pourra être utile et sera entièrement nouveau. On n'a jusqu'à présent traité l'histoire de la magie que comme les annales d'un préjugé, ou les chroniques plus ou moins exactes d'une série de phénomènes; personne, en effet, ne croyait plus que la magie fût une science. Une histoire sérieuse de cette science retrouvée doit en indiquer les développements et les progrès; nous marchons donc en plein sanctuaire au lieu de longer [34] des ruines, et nous allons trouver ce sanctuaire enseveli si longtemps sous les cendres de quatre civilisations, plus merveilleusement conservé que ces villes-momies sorties dernièrement des cendres du Vésuve, dans toute leur beauté morte et leur majesté désolée. Dans son plus magnifique ouvrage, Bossuet a montré la religion liée partout avec l'histoire: qu'aurait-il dit s'il avait su qu'une science, née pour ainsi dire avec le monde, rend raison à la fois des dogmes primitifs de la religion unique et universelle en les unissant aux théorèmes les plus incontestables des mathématiques et de la raison? La magie dogmatique est la clef de tous les secrets non encore approfondis par la philosophie de l'histoire; et la magie pratique ouvre seule à la puissance, toujours limitée mais toujours progressive de la volonté humaine, le temple occulte de la nature. Nous n'avons pas la prétention impie d'expliquer par la magie les mystères de la religion; mais nous enseignerons comment la science doit accepter et révérer ces mystères. Nous ne dirons plus que la raison doit s'humilier devant la foi; elle doit au contraire s'honorer d'être croyant; car c'est la foi qui sauve la raison des horreurs du néant sur le bord des abîmes pour la rattacher à l'infini. L'orthodoxie en religion est le respect de la hiérarchie, seule gardienne de l'unité. Or, ne craignons pas de le répéter, la magie est essentiellement la science de la hiérarchie. Ce qu'elle proscrit avant tout, qu'on se le rappelle bien, ce sont les doctrines anarchiques; et elle démontre, par les lois mêmes de la [35] nature, que l'harmonie est inséparable du pouvoir et de l'autorité. Ce qui fait, pour le plus grand nombre des curieux, l'attrait principal de la magie, c'est qu'ils y voient un moyen extraordinaire de satisfaire leurs passions. Non, disent les avares, le secret d'Hermès pour la transmutation des métaux n'existe pas, autrement nous l'achèterions et nous serions riches!... Pauvres fous, qui croient qu'un pareil secret puisse se vendre! et quel besoin aurait de votre argent celui qui saurait faire de l'or?--C'est vrai, répondra un incrédule, mais toi-même, Éliphas Lévi, si tu possédais ce secret ne serais-tu pas plus riche que nous?--Eh! qui vous dit que je sois pauvre? Vous ai-je demandé quelque chose? Quel est le souverain du monde qui peut se vanter de m'avoir payé un secret de la science? Quel est le millionnaire auquel j'aie jamais donné quelque raison de croire que je voudrais troquer ma fortune contre la sienne? Lorsqu'on voit d'en bas les richesses de la terre on y aspire toujours comme à la souveraine félicité; mais comme on les méprise lorsqu'on plane au-dessus d'elles, et qu'on a peu d'envie de les reprendre lorsqu'on les a laissées tomber comme des fers! Oh! s'écriera un jeune homme, si les secrets de la magie étaient vrais, je voudrais les posséder pour être aimé de toutes les femmes.--De toutes, rien que cela. Pauvre enfant, un jour viendra où ce sera trop d'en avoir une. L'amour sensuel est une orgie à deux, où l'ivresse amène vite le dégoût, et alors on se quitte en se jetant les verres à la tête. Moi, disait un jour un vieil idiot, je voudrais être magicien [36] pour bouleverser le monde!--Brave homme, si vous étiez magicien vous ne seriez pas imbécile; et alors rien ne vous fournirait, même devant le tribunal de votre conscience, le bénéfice des circonstances atténuantes, si vous deveniez un scélérat. Eh bien! dira un épicurien, donnez-moi donc les recettes de la magie, pour jouir toujours et ne souffrir jamais.... Ici c'est la science elle-même qui va répondre: La religion vous a déjà dit: Heureux ceux qui souffrent; mais c'est pour cela même que la religion a perdu votre confiance. Elle a dit: Heureux ceux qui pleurent, et c'est pour cela que vous avez ri de ses enseignements. Écoutez maintenant ce que disent l'expérience et la raison: Les souffrances éprouvent et créent les sentiments généreux; les plaisirs développent et fortifient les instincts lâches. Les souffrances rendent fort contre le plaisir, les jouissances rendent faible contre la douleur. Le plaisir dissipe; La douleur recueille. Qui souffre amasse; Qui jouit dépense. Le plaisir est recueil de l'homme. La douleur maternelle est le triomphe de la femme. C'est le plaisir qui féconde, mais c'est la douleur qui conçoit et qui enfante. Malheur à l'homme qui ne sait pas et qui ne veut pas souffrir! car il sera écrasé de douleurs. [37] Ceux qui ne veulent pas marcher, la nature les traîne impitoyablement. Nous sommes jetés dans la vie comme en pleine mer: il faut nager ou périr. Telles sont les lois de la nature enseignées par la haute magie. Voyez maintenant si l'on peut devenir magicien pour jouir toujours et ne souffrir jamais! Mais alors, diront d'un air désappointé les gens du monde, quoi peut servir la magie?--Que pensez-vous que le prophète Balaam eût pu répondre à son ânesse si elle lui avait demandé à quoi peut servir l'intelligence? Que répondrait Hercule à un pygmée qui lui demanderait à quoi peut servir la force? Nous ne comparons certes pas les gens du monde à des pygmées, et encore moins à l'ânesse de Balaam; ce serait manquer de politesse et de bon goût. Nous répondrons donc le plus gracieusement possible à ces personnes si brillantes et si aimables, que la magie ne peut leur servir absolument de rien, attendu qu'elles ne s'en occuperont jamais sérieusement. Notre ouvrage s'adresse aux âmes qui travaillent et qui pensent. Elles y trouveront l'explication de ce qui est resté obscur dans le _dogme_ et dans le _rituel de la haute magie_[1]. Nous avons, à l'exemple des grands maîtres, suivi dans le plan et la division de nos livres l'ordre rationnel des nombres sacrés. Nous divisons notre histoire de la magie en _sept livres_, et chaque livre contient _sept chapitres_. [Note 1: Éliphas Lévi, Dogme et Rituel de la haute magie, 1856, 2 vol. in-8, avec 23 fig.--25 fr.] [38] Le premier livre est consacré aux _origines magiques_, c'est la Genèse de la science, et nous lui avons donné pour clef la lettre _aleph_ א, qui exprime kabbalistiquement l'unité principiante et originelle. Le second livre contiendra les _formules historiques et sociales du verbe magique_ dans l'antiquité. Sa marque est la lettre _beth_ ב, symbole du binaire, expression du verbe réalisateur, caractère spécial de la gnose et de l'occultisme. Le troisième livre sera l'_exposé des réalisations de la science antique dans la société chrétienne_. Nous y verrons comment, pour la science même, la parole s'est incarnée. Le nombre trois est celui de la génération, de la réalisation, et le livre a pour clef la lettre _ghimel_ ג, hiéroglyphe de la naissance. Dans le quatrième livre, nous verrons la _force civilisatrice de la magie_ chez les barbares, et les productions naturelles de cette science parmi les peuples encore enfants, les mystères des druides, les miracles des eubages, les légendes des bardes, et comment tout cela concourt à la formation des sociétés modernes en préparant au christianisme une victoire éclatante et durable. Le nombre quatre exprime la nature et la force, et la lettre _daleth_ ד, qui le représente dans l'alphabet hébreux, est figurée dans l'alphabet hiéroglyphique des kabbalistes par un empereur sur son trône. Le cinquième livre sera consacré à l'_ère sacerdotale du moyen âge_. Nous y verrons les dissidences et les luttes de la science, la formation des sociétés secrètes, leurs oeuvres inconnus, les rites secrets des grimoires, les mystères de la divine comédie, les divisions du sanctuaire, qui doivent aboutir plus tard à une glorieuse unité. Le nombre cinq est celui de la quintessence, de [39] la religion, du sacerdoce; son caractère est la lettre _hé_ ה, représentée dans l'alphabet magique par la figure du grand prêtre. Notre sixième livre montrera la _magie mêlée à l'oeuvre de la révolution_. Le nombre six est celui de l'antagonisme et de la lutte qui prépare la synthèse universelle. Sa lettre est le _vaf_ ו, figure du lingam créateur, du fer recourbé qui moissonne. Le septième livre sera celui de la _synthèse_, et contiendra l'exposé des travaux modernes et des découvertes récentes, les théories nouvelles de la lumière et du magnétisme, la révélation du grand secret des rose-croix, l'explication des alphabets mystérieux, la science, enfin, du verbe et des oeuvres magiques, la synthèse de la science et l'appréciation des travaux de tous les mystiques contemporains. Ce livre sera le complément et la couronne de l'oeuvre comme le septénaire est la couronne des nombres, puisqu'il réunit le triangle de l'idée au carré de la forme. Sa lettre correspondante est le dzaïn ז, et son hiéroglyphe kabbalistique est un triomphateur monté sur un char attelé de deux sphinx. Nous avons donné cette figure dans notre précédent ouvrage. Loin de nous la vanité ridicule de nous poser en triomphateur kabbalistique, c'est la science seule qui doit triompher, et celui que nous voulons montrer au monde intelligent, monté sur le char cubique et traîné par les sphinx, c'est le verbe de lumière, c'est le réalisateur divin de la kabbale de Moïse, c'est le soleil humain de l'Évangile, c'est l'homme-Dieu qui est déjà venu comme Sauveur, et qui se manifestera bientôt comme Messie, [40] c'est-à-dire comme roi définitif et absolu des institutions temporelles. C'est cette pensée qui anime notre courage et entretient notre espérance. Et maintenant il nous reste à soumettre toutes nos idées, toutes nos découvertes et tous nos travaux au jugement infaillible de la hiérarchie. Tout ce qui tient à la science, aux hommes acceptés par les sciences, tout ce qui tient à la religion, à l'Église seule, et à la seule Église hiérarchique et conservatrice de l'unité, catholique apostolique et romaine, depuis Jésus-Christ jusqu'à présent. Aux savants nos découvertes, aux évêques nos aspirations et nos croyances! Malheur, en effet, à l'enfant qui se croit plus sage que ses pères, à l'homme qui ne reconnaît pas de maîtres, au rêveur qui pense et qui prie pour lui seul! La vie est une communion universelle, et c'est dans cette communion qu'on trouve l'immortalité. Celui qui s'isole se voue à la mort, et l'éternité de l'isolement, ce serait la mort éternelle! Éliphas LÉVI. [Illustration: LA TETE MAGIQUE du Sohar.] [41] LIVRE PREMIER LES ORIGINES MAGIQUES א Aleph. CHAPITRE PREMIER ORIGINES FABULEUSES SOMMAIRE.--Origines fabuleuses.--Le livre de la pénitence d'Adam. --Le livre d'Hénoch.--La légende des anges déchus.--Apocalypse de Méthodius.--La Genèse suivant les Indiens.--L'héritage magique d'Abraham, suivant le Talmud.--Le Sépher Jezirah et le Sohar. «Il y eut, dit le livre apocryphe d'Hénoch, des anges qui se laissèrent tomber du ciel pour aimer les filles de la terre. Car en ces jours-là, lorsque les fils des hommes se furent multipliés, il leur naquit des filles d'une grande beauté. Et lorsque les anges, les fils du ciel, les virent ils furent pris d'amour pour elles; et ils se disaient entre eux: «Allons, choisissons-nous des épouses de la race des hommes, et engendrons des enfants.» Alors leur chef Samyasa leur dit: «Peut-être n'aurez-vous pas le courage d'accomplir cette résolution, et je resterai seul responsable de votre chute.» Mais ils lui répondirent: «Nous jurons de ne pas nous repentir et d'accomplir tous notre dessein.» [42] Et ils étaient deux cents qui descendirent sur la montagne d'Armon. Et c'est depuis ce temps-là que cette montagne est nommée Armon, ce qui veut dire la montagne du Serment. Voici les noms des chefs de ces anges qui descendirent: Samyasa qui était le premier de tous, Uraka-baraméel, Azibéel, Tamiel, Ramuel, Danel, Azkéel, Sarakuyal, Asael, Armers, Batraai, Anane, Zavèbe, Samsavéel, Ertrael, Turel, Jomiael, Arazial. Ils prirent des épouses avec lesquelles ils se mêlèrent, leur enseignant la magie, les enchantements et la division des racines et des arbres. Amazarac enseigna tous les secrets des enchanteurs, Barkaial fut le maître de ceux qui observent les astres, Akibéel révéla les signes et Azaradel le mouvement de la lune.» Ce récit du livre kabbalistique d'Hénoch, est le récit de cette même profanation des mystères de la science que nous voyons représenter sous une autre image dans l'histoire du péché d'Adam. Les anges, les fils de Dieu, dont parle Hénoch, c'étaient les initiés à la magie, puisque après leur chute ils l'enseignèrent aux hommes vulgaires par l'entremise des femmes indiscrètes. La volupté fut leur écueil, ils aimèrent les femmes et se laissèrent surprendre les secrets de la royauté et du sacerdoce. Alors la civilisation primitive s'écroula, les géants, c'est-à-dire les représentants de la force brutale et des convoitises effrénées, se disputèrent le monde qui ne put leur [43] échapper qu'en s'abîmant sous les eaux du déluge où s'effacèrent toutes les traces du passé. Ce déluge figurait la confusion universelle où tombe nécessairement l'humanité lorsqu'elle a violé et méconnu les harmonies de la nature. Le péché de Samyasa et celui d'Adam se ressemblent, tous deux sont entraînés par la faiblesse du coeur, tous deux profanent l'arbre de la science et sont repoussés loin de l'arbre de vie. Ne discutons pas les opinions ou plutôt les naïvetés de ceux qui veulent prendre tout à la lettre, et qui pensent que la science et la vie ont pu pousser autrefois sous forme d'arbres, mais admettons le sens profond des symboles sacrés. L'arbre de la science, en effet, donne la mort lorsqu'on en absorbe les fruits, ces fruits sont la parure du monde, ces pommes d'or sont les étoiles de la terre. Il existe à la bibliothèque de l'Arsenal un manuscrit fort curieux qui a pour titre: _Le livre de la pénitence d'Adam_. La tradition kabbalistique y est présentée sous forme de légende, et voici ce qu'on y raconte: «Adam eut deux fils, Caïn qui représente la force brutale, Abel qui représente la douceur intelligente. Ils ne purent s'accorder, et ils périrent l'un par l'autre, aussi leur héritage fut-il donné à un troisième fils nommé Seth.» Voilà bien le conflit des deux forces contraires tournant au profit d'une puissance synthétique et combinée. «Or Seth, qui était juste, put parvenir jusqu'à l'entrée du paradis terrestre sans que le chérubin l'écartât avec son épée flamboyante.» C'est-à-dire que Seth représente l'initiation primitive. [44] «Seth vit alors que l'arbre de la science et l'arbre de la vie s'étaient réunis et n'en faisaient qu'un.» Accord de la science et de la religion dans la haute kabbale. «Et l'ange lui donna trois grains qui contenaient toute la force vitale de cet arbre.» C'est le ternaire kabbalistique. «Lorsque Adam mourut, Seth, suivant les instructions de l'ange, plaça les trois grains dans la bouche de son père expiré comme un gage de vie éternelle. »Les branches qui sortirent de ces trois grains formèrent le buisson ardent au milieu duquel Dieu révéla à Moïse son nom éternel: [Hébreu, illisible.] »L'être qui est, qui a été, et qui sera l'être. »Moïse cueillit une triple branche du buisson sacré, ce fut pour lui la verge des miracles. »Cette verge bien que séparée de sa racine ne cessa pas de vivre et de fleurir, et elle fut ainsi conservée dans l'arche. »Le roi David replanta cette branche vivante sur la montagne de Sion, et Salomon plus tard prit le bois de cet arbre au triple tronc pour en faire les deux colonnes Jakin et Bohas, qui étaient à l'entrée du temple, il les revêtit de bronze, et plaça le troisième morceau du bois mystique au fronton de la porte principale. »C'était un talisman qui empêchait tout ce qui était impur de pénétrer dans le temple. [45] »Mais les lévites corrompus arrachèrent pendant la nuit cette barrière de leurs iniquités et la jetèrent au fond de la piscine probatique en la chargeant de pierres. »Depuis ce moment l'ange de Dieu agita tous les ans les eaux de la piscine et leur communiqua une vertu miraculeuse pour inviter les hommes à y chercher l'arbre de Salomon. »Au temps de Jésus-Christ, la piscine fut nettoyée, et les juifs trouvant cette poutre, inutile suivant eux, la portèrent hors de la ville et la jetèrent en travers du torrent de Cédron. »C'est sur ce pont que Jésus passa après son arrestation nocturne au jardin des Oliviers, c'est du haut de cette planche que ses bourreaux le précipitèrent pour le traîner dans le torrent et dans leur précipitation à préparer d'avance l'instrument du supplice, ils emportèrent avec eux le pont qui était une poutre de trois pièces, composée de trois bois différents et ils en firent une croix.» Cette allégorie renferme toutes les hautes traditions de la kabbale et les secrets si complètement ignorés de nos jours du christianisme de saint Jean. Ainsi Seth, Moïse, David, Salomon et le Christ auraient emprunté au même arbre kabbalistique leurs sceptres de rois et leurs bâtons de grands pontifes. Nous devons comprendre maintenant pourquoi le Sauveur au berceau était adoré par les mages. Revenons au livre d'Hénoch, car celui-ci doit avoir une autorité dogmatique plus grande qu'un manuscrit ignoré. Le livre d'Hénoch est, en effet, cité dans le Nouveau Testament par l'apôtre saint Jude. La tradition attribue à Hénoch l'invention des lettres. C'est [46] donc à lui que remontent les traditions consignées dans le Sepher Jézirah, ce livre élémentaire de la kabbale, dont la rédaction suivant les rabbins, serait du patriarche Abraham, l'héritier des secrets d'Hénoch et le père de l'initiation en Israël. Hénoch parait donc être le même personnage que l'Hermès trismégiste des Égyptiens, et le fameux livre de Thot, écrit tout en hiéroglyphes et en nombres, serait cette bible occulte et pleine de mystères, antérieure aux livres de Moïse, à laquelle l'initié Guillaume Postel fait souvent allusion dans ses ouvrages en la désignant sous le nom de Genèse d'Hénoch. La Bible dit qu'Hénoch ne mourut point, mais que Dieu _le transporta_ d'une vie à l'autre. Il doit revenir s'opposer à l'Antéchrist, à la fin des temps, et il sera un des derniers martyrs ou témoins de la vérité, dont il est fait mention dans l'apocalypse de saint Jean. Ce qu'on dit d'Hénoch, on l'a dit de tous les grands initiateurs de la kabbale. Saint Jean lui-même ne devait pas mourir, disaient les premiers chrétiens, et l'on a cru longtemps le voir respirer dans son tombeau, car la science absolue de la vie est un préservatif contre la mort et l'instinct des peuples le leur fait toujours deviner. Quoi qu'il en soit, il nous resterait d'Hénoch deux livres, l'un hiéroglyphique, l'autre allégorique. L'un contenant les clefs hiératiques de l'initiation, l'autre l'histoire d'une grande profanation qui avait amené la destruction du monde et le chaos après le règne des géants. Saint Méthodius, un évêque des premiers siècles du christianisme, dont les oeuvres se trouvent dans la bibliothèque des Pères de [47] l'Église, nous a laissé une apocalypse prophétique où l'histoire du monde se déroule dans une série de visions. Ce livre ne se trouve pas dans la collection des oeuvres de saint Méthodius, mais il a été conservé par les gnostiques, et nous le retrouvons imprimé dans le _liber mirabilis_, sous le n