The Project Gutenberg EBook of La Confession de Talleyrand, V. 1-5, by Charles-Maurice de Talleyrand-Périgord This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included with this eBook or online at www.gutenberg.org Title: La Confession de Talleyrand, V. 1-5 Mémoires du Prince de Talleyrand Author: Charles-Maurice de Talleyrand-Périgord Editor: Albert de Broglie Release Date: February 11, 2007 [EBook #20564] Language: French Character set encoding: ISO-8859-1 *** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LA CONFESSION DE TALLEYRAND *** Produced by Mireille Harmelin, Christine P. Travers and the Online Distributed Proofreading Team at http://www.pgdp.net (This file was produced from images generously made available by the Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica) at http://gallica.bnf.fr) [Note: Définition de "cant": Mot anglais signifiant, entre autre, le jargon d'un monde affectant l'apparence d'une haute religion ou d'une haute sévérité de moeurs.] LA CONFESSION DE TALLEYRAND 1754-1838 C'est là le vrai Talleyrand. (_Le Figaro_, 7 mars 1891.) PARIS L. SAUVAITRE, ÉDITEUR LIBRAIRIE GÉNÉRALE 72, BOULEVARD HAUSSMANN, 72 1891 Tous droits réservés. ÉMILE COLIN--IMPRIMERIE DE BAGNY AVERTISSEMENT La _Confession de Talleyrand_ a été composée avant la publication de ses _Mémoires_; le _Figaro_ en a donné des fragments anecdotiques dans son _Supplément littéraire_ du 7 mars 1891, et l'Épigraphe du journal résume l'esprit du livre: _C'est là le vrai Talleyrand_. Le lendemain, le _Figaro_ publiait la lettre suivante de M. de Broglie: Monsieur, je lis dans le _Supplément du Figaro_ de ce matin, 7 mars, un article intitulé: _Confession de M. de Talleyrand au diable_ et signé TALLEYRAND. Ce document n'a aucun caractère d'authenticité. Vous me permettrez d'en avertir vos lecteurs, bien que je croie qu'ils n'ont pu se faire d'illusion à cet égard. Veuillez, etc. BROGLIE 7 mars 1891. Cette lettre était suivie de ce commentaire du _Figaro_: M. le duc de Broglie nous semble prêter un peu trop de naïveté à nos lecteurs. Tout le monde a parfaitement compris que nous avons publié un simple pastiche, fruit de longues recherches à travers les bibliothèques d'histoire et de mémoires, et composé avec des extraits de tout ce qui a été écrit par et sur Talleyrand. Il n'entrait pas dans la pensée de l'auteur de donner la _Confession de Talleyrand_ comme un manuscrit original. Cette curiosité littéraire n'était pas non plus son premier ouvrage en ce genre, et si la Comédie-Française avait joué, comme elle l'avait promis, _Le Mariage d'Alceste_, comédie qu'on a appelée _Le Sixième acte du Misanthrope_, on aurait trouvé tout naturel qu'après un pastiche en vers de Molière, il ait eu la fantaisie de composer un pastiche en prose de Talleyrand. Mais puisque M. de Broglie a cru devoir enlever cette illusion au public, qui en a si peu, nous profiterons à notre tour du droit de réponse pour éclairer la question. Les _Mémoires de Talleyrand_ devaient paraître trente ans après sa mort, c'est-à-dire, le 17 mai 1868. L'ajournement indéfini de leur publication mit les chercheurs sur la piste de tous les documents qui pouvaient donner quelque aliment à la curiosité du public, et à défaut des _Mémoires_, la vie et la carrière du diplomate ont été divulguées sous toutes les formes d'études historiques, littéraires et biographiques, ou de révélations personnelles. Un article du _Times_, du 29 mai 1890, fut reproduit dans le _Figaro_ du 30 mai, précédé de la note suivante: M. de Blowitz publie dans le _Times_ un article fort intéressant sur les _Mémoires de Talleyrand_. Son but est non pas de déflorer le dépôt dont M. le duc de Broglie a reçu la garde après feu Andral, mais de prouver, par quelques citations qui seront continuées, que les détenteurs de ces fameux mémoires ne sont plus les maîtres d'en priver leurs contemporains. H. de Blowitz a-t-il eu connaissance du manuscrit de ces _Mémoires_ qui existe, paraît-il, en Angleterre, et dont une copie seulement existe et France? Cela semble probable. En tout cas, son initiative nous permet de fournir des indications précises sur une oeuvre qui sollicite depuis si longtemps la curiosité des lettrés. L'indiscrétion du _Times_ eut pour effet de provoquer une protestation de M. de Broglie, où il annonça enfin l'apparition des _Mémoires de Talleyrand_. Cette note fut suivie de la lettre suivante, insérée dans le _Figaro_: La publication de fragments des Mémoires de M. de Talleyrand, faite dans le numéro du _Times_ du 20 mai et reproduite dans le numéro du _Figaro_ du 30, a donné lieu à divers commentaires dans les organes de la presse. Vous avez déjà bien voulu protester, au nom des légataires des papiers de M. de Talleyrand, contre la forme donnée à cette publication. Quelques éclaircissements de plus, à cet égard, me paraissent indispensables, et je vous serais obligé de les porter à la connaissance de vos lecteurs. Tous les papiers de M. de Talleyrand ont été légués par lui à sa nièce, madame la duchesse de Dino, qui les a transmis par testament à M. de Bacourt, ancien ambassadeur, qui avait rempli le poste de premier secrétaire pendant l'ambassade du prince à Londres. M. de Bacourt, à son tour, les a légués à MM. Andral et Chatelain, et M. Andral m'a désigné comme légataire de la part de cette propriété qui lui appartenait. Aucune partie de ce legs n'a pu en être distraite sans le consentement des propriétaires. Nous ignorons donc absolument, M. Chatelain et moi, quelles peuvent être la nature et l'origine du manuscrit dont l'auteur de l'article du _Times_ a eu connaissance. Tous ceux qui ont été en relation avec M. de Talleyrand lui-même ou ses héritiers savent que beaucoup des papiers du prince avaient été dérobés, de son vivant, par un secrétaire infidèle qui, ayant acquis l'art de contrefaire habilement son écriture, ne s'est pas fait scrupule de les altérer et d'y mêler des pièces entièrement fausses. Le fait est rapporté avec des détails tout à fait exacts dans le fragment des Souvenirs de M. de Barante inséré dans le numéro du 15 mai de la _Revue des Deux-Mondes_, et il suffit pour mettre les lecteurs en garde contre tous les documents de source inconnue qui pourraient être mis en circulation sous le nom de M. de Talleyrand. D'ailleurs, les dispositions testamentaires de M. de Talleyrand sont si explicites qu'aucun de ses papiers ne peut être publié sans le concours de ses légataires. Tout essai de publication de ce genre serait légalement interdit. BROGLIE. 2 juin 1890. _Grand' Maman_,--c'est le nom du _Times_ dans la Cité,--n'a pas l'illusion de croire qu'il a eu la primeur des _Mémoires de Talleyrand_. Bien d'autres avant lui ont eu cette bonne fortune, et les _Mémoires de Madame de Rémusat_ en ont donné un avant-goût. La constante préoccupation du Prince-diplomate a été le _kant_ anglais: «_Je n'ai qu'une peur, c'est celle des inconvenances._» Cette crainte, _Canaille, tant qu'on voudra, mauvais genre, jamais_, a été le principe de ses actes et la règle de sa vie, et sa fin ne l'a pas démentie: «M. de Talleyrand est mort en homme qui sait vivre.» Il était facile de prévoir que ses _Mémoires_ montreraient une figure de cire, le masque blafard du comédien politique sur la scène et du courtisan gentilhomme en costume de cour, engoncé dans l'entonnoir blanc d'un vaste col émergeant de la haute cravate du Directoire, comme un bouquet fané dans son cornet de papier, avec la grimace figée d'un singe sacerdotal, la pose disloquée d'un clown glacial, arrangé, coiffé, grimé, la quille raide devant l'histoire et la postérité, sur le seuil du vingtième siècle. Cette prévision s'est réalisée, et ces souvenirs du Vétéran de la diplomatie ne sont autre chose que le Mémorial des cours européennes, le Bulletin des cabinets et les Annales des chancelleries. Si on veut connaître Talleyrand, il ne faut pas le chercher dans la _Copie_ de ses _Mémoires_, il n'y est pas, et il ne sera pas davantage dans le _Manuscrit autographe_, s'il se retrouve, mais dans les Mémoires et les Souvenirs de ses contemporains, qui l'ont connu et qui l'ont jugé. C'est là que nous l'avons découvert, comme on peut s'en assurer en consultant les ouvrages suivants: _Extraits des Mémoires de Talleyrand_ (Apocriphes). Paris, 1838.--_Mémoires tirés des papiers d'un Homme d'État._--_Mémoires_ de Châteaubriand, Beugnot, Madame de Rémusat, Rovigo, Roederer, Mio de Mélito, Guizot, etc.--Méneval, _Napoléon et Marie-Louise_.--Capefigue, _Les Cent-Jours_ et _Les Diplomates européens_.--Divers historiens: Louis Blanc, _Histoire de dix ans_; Thiers, _Le Consulat et l'Empire_, etc.--Barante, _Études historiques_.--Mignet, _Notices et Portraits. Éloge académique de M. de Talleyrand_.--Salle, _Vie politique du Prince de Talleyrand_.--Dufour de la Thuilerie, _Histoire de la vie et de la mort du Prince de Talleyrand_.--L. Bastide, _Vie politique et religieuse de Talleyrand_.--F. D. Comte de ***, _Le Prince de Talleyrand_.--Gagern, _Ma part dans la politique, Talleyrand et ses rapports avec les Allemands_.--Lamartine, _Cours familier de littérature, M. de Talleyrand_.--Sainte-Beuve, _Monsieur de Talleyrand_.--Sarrat et Saint-Edme, Loménie, Rabbe, etc.--_Le Prince de Talleyrand et La Maison d'Orléans._--Le _Journal de Thomas Raikes_, Londres, 1857.--_Essai sur Talleyrand_, par sir Henry Lytton-Bulwer, etc. Dans sa _Confession_, il se laisse voir en déshabillé, en _chenille_, tel qu'il est, à visage découvert et en pleine lumière, et non comme il se présente, maquillé, dans le demi-jour discret d'un salon de douairière. À côté de l'histoire morte, solennelle et menteuse des _Mémoires_, elle offre la chronique vivante, naturelle et vraie des confidences; il dit tout ce qu'il devait taire, il révèle tout ce qu'il devait tenir à dissimuler, en vertu de son principe d'hygiène: «_Le grand jour ne me convient pas._» Ce n'est pas seulement le pastiche d'une Autobiographie, c'est le Roman mouvant et vivant des Hommes et des Choses du dix-huitième et du dix-neuvième siècles, au milieu desquels il a vécu, de 1754 à 1838, de Louis XV à Louis-Philippe. C'est aussi la notation historique de la partie d'échecs jouée sur le damier européen par la France républicaine contre la coalition des monarchies, dans une série de combinaisons présentées sous une forme substantielle et condensée, claire et rapide, qui marquent à vol d'oiseau tous les jalons de l'histoire contemporaine, toutes les phases de la carrière accidentée et les évolutions de la vie politique de Talleyrand. Si la _Confession de Talleyrand_ n'est pas authentique, elle a pour elle une qualité qu'il serait difficile de lui contester, l'exactitude, la vérité et la franchise de son origine. C'est une mosaïque composée d'éléments épars de toutes les couleurs, rassemblés, groupés et fondus dans un dessin général, de façon à produire le trompe-l'oeil d'une _Autobiographie_; il a paru d'un relief assez saisissant pour être offert aux lecteurs du _Figaro_ sous le pavillon de TALLEYRAND, et la lettre de M. de Broglie n'aura d'autre résultat que de provoquer le développement de cette _Préface_, où l'auteur se serait borné à avertir le lecteur d'un procédé littéraire en usage chez les écrivains anciens et modernes. On refuse donc à la _Confession de Talleyrand_ un caractère d'_authenticité_ à laquelle l'auteur n'a jamais songé; il aurait, en vérité, trop beau jeu pour contester cet avantage aux _Mémoires du Prince de Talleyrand_. La presse, qui est l'arsenal de l'opinion publique, a constaté la déception profonde qui a suivi leur apparition, et ce n'était vraiment pas la peine de laisser moisir pendant cinquante-trois ans ces lourds et indigestes tomes plus ou moins historiques. Après avoir roué ses contemporains pendant sa vie et essayé de rouer Dieu lui-même le jour de sa mort, Talleyrand n'a pas roué les hommes d'un siècle trop vieux pour le lire; mais on peut dire qu'il les a profondément ennuyés, ce qui doit être compté comme une suprême mystification de ce _Mercadet_ diplomatique surfait, que Châteaubriand a démasqué, percé à jour et marqué d'infamie. Non seulement ses _Mémoires_ sont insignifiants et vides, sans valeur et sans intérêt; mais ils sont faux. Ils commencent par un mensonge parfaitement inutile sur son infirmité, qu'on ne lui aurait assurément pas reproché de passer sous silence. Et non seulement ils sont faux, mais ils ne sont pas _authentiques_, et nous usons simplement du droit d'historien pour résumer la polémique générale des journaux par les Questions suivantes: M. de Broglie a-t-il le _Manuscrit autographe_ des _Mémoires de Talleyrand_? Non. Il est le légataire d'un legs qui n'existe que sous bénéfice d'_authenticité_, ou qui n'existe pas du tout. Le Manuscrit autographe de Talleyrand existe-t-il? On l'ignore. Quel est le Manuscrit dont le _Times_ a donné des fragments? Quel en est le détenteur qui l'a communiqué? Pourquoi la publication a-t-elle été interrompue? Mystère. Les _Mémoires_ ont été imprimés d'après une _Copie_ de la main de M. de Bacourt, formant quatre volumes reliés en peau. M. de Bacourt a-t-il transcrit le _Manuscrit autographe_, le texte original? Sa copie est-elle complète, fidèle et littérale? Est-ce une version tronquée, arrangée et interprétative? Cruelle énigme. M. de Bacourt a-t-il détruit le Manuscrit autographe de Talleyrand? De quel droit, en vertu de quelle disposition? Dans cette hypothèse, c'est que la copie n'était pas conforme à l'original, et qu'il en faisait ainsi disparaître la preuve. On sera bien avancé quand on aura contemplé, dans une Bibliothèque, les quatre volumes en peau de l'écriture de M. de Bacourt. Ils doivent être tenus en suspicion tant qu'on ne pourra pas collationner sa _Copie_ avec l'_Original_ de Talleyrand. Voilà ce qu'il faut savoir et ce qu'on ne dit pas. Voilà la Question, et il n'y en a pas d'autre. Les _Mémoires de M. de Bacourt_ n'intéressent personne; ce ne sont pas là les _Mémoires de Talleyrand_. M. de Broglie répond à cela: «_La plus belle fille du monde ne peut donner que ce qu'elle a._» Erreur: _Elle donne ce qu'elle n'a pas ou ce qu'elle n'a plus_. Le manuscrit autographe, c'est le _Capital_; la copie, ce n'est pas même l'usufruit ou le revenu. D'où je conclus que si la _Confession de Talleyrand_ n'est pas _authentique_, les _Mémoires du Prince de Talleyrand_ le sont encore moins. Lamartine a dit sentimentalement: Son cercueil est fermé, Dieu l'a jugé, silence! Ce silence, est-ce bien Talleyrand qui vient de le rompre? C'est à lui qu'on doit la formule devenue un axiome de loi: _La vie privée doit être murée_. La mort ne l'est pas. LA CONFESSION DE TALLEYRAND MA CONFESSION Pourquoi J'écris Mes Souvenirs. J'écris ces Souvenirs intimes pour moi, pour mon agrément, je dirais pour nuire à l'histoire de mon temps, et peut-être à la mienne, s'ils étaient destinés à me survivre; mais ils disparaîtront avec moi. On m'a rapporté un mot de mon voisin de campagne, le Grand Bourgeois, M. Royer-Collard: «_Monsieur de Talleyrand n'invente plus, il se raconte._» Si j'ai inventé, je n'en tire aucune vanité, et à l'âge auquel je suis arrivé, on ne vit guère que de souvenirs. J'aime à raconter, je radote même assez volontiers, et mademoiselle Raucourt l'a fort bien dit au foyer de la Comédie-Française: «Si vous le questionnez, c'est une boite de fer-blanc dont vous ne tirerez pas un mot; si vous ne lui demandez rien, bientôt vous ne saurez comment l'arrêter, et il bavardera comme une vieille commère.» À la bonne heure, voilà qui est franchement dit; mais je me permettrai de citer l'opinion de Dumont, qui écrivait à madame R. que j'étais «délicieux en voyage dans le petit espace carré d'une voiture fermée.» Si ces notes étaient seulement destinées à me raconter, je les mettrais au jour; mais je n'en recueillerai ni la louange ni l'injure, et je n'ai jamais été mon propre thuriféraire. Cependant ce n'est point sans une secrète satisfaction que je donnerais la clef de l'énigme de ma vie. Si l'hypocrisie venait à mourir, la modestie devrait prendre au moins le petit deuil. Un doute m'arrête. Si je dis la vérité, qui voudra me croire? J'ai eu plus d'une fois l'occasion d'en faire l'expérience, et je songe à l'exorde du discours de Tibère au sénat romain: «Dois-je le dire? Comment le dire? Pourquoi le dire?» Ma vie, au cours d'une longue carrière fournie jusqu'au bout sans arrêt, sans trêve, sans repos, agitée par une série ininterrompue de révolutions, a été si intimement liée aux événements que ma biographie sera la Chronique de l'Europe, et il est à remarquer que les événements historiques étonnent plus ceux qui les lisent que ceux qui en ont été les témoins, comme les souvenirs émeuvent davantage que les faits. Mais ce monde est un cercle vicieux; tout finit et tout recommence; on jouera toujours la même pièce, en politique comme en amour, avec d'autres décors et d'autres personnages. Les hommes et les choses ont changé avec moi depuis le temps où j'avais toutes mes plumes; j'en ai laissé un peu partout, des blanches et des noires, et il ne m'en reste plus guère qu'une pour en parler. Malgré tout, je ne me plaindrais pas d'avoir des souliers percés si j'avais les jambes d'aplomb, de manquer de pain si j'avais de l'appétit, d'être sans un sou vaillant si l'avenir était devant moi; enfin je ne me plaindrais de rien ni de personne si je n'avais passé le temps d'aimer. Plutarque jugeait les hommes illustres, non d'après les actes de leur vie publique, où ils jouent un rôle comme des comédiens sur le théâtre, mais d'après les faits de leur existence journalière, où ils se montrent tels qu'ils sont. C'est ainsi que je me raconterai et que je raconterai les autres, en cicérone impartial d'une galerie où je figure dans une compagnie un peu mêlée, et où il convient de placer chaque portrait à sa place dans le cadre des événements qui vont se dérouler comme un tableau panoramique. Voici le mien: Ce jeune abbé de vingt ans est très élégant dans son petit collet; sa figure, sans être belle, est singulièrement attrayante par sa physionomie douce, impudente et spirituelle. La miniature d'Isabey reproduit assez bien ce portrait à la plume de Madame du Barry. Mon vrai portrait est celui où j'ai la perruque frisée, les yeux clairs, le nez pointu et retroussé, la lèvre plissée, et le menton sur la dentelle du jabot. C'est moi, _Satanas_[1]. [Note 1: Rien en lui n'était flatteur: une face morte, sans grimace ni sourire, livide et marbrée de taches, sur laquelle se détachaient des sourcils touffus ombrageant le regard perçant de ses yeux gris, le nez en pointe insolemment retroussé, la lèvre inférieure avançant et débordant sur la supérieure, et sa petite figure semblait encore diminuée sous la perruque frisée. Comme il avait mâché beaucoup de mépris, il s'en était imprégné et l'avait placé dans les deux coins pendants de sa bouche. Talleyrand avait la physionomie morale de son portrait.] Je sais à peu près ce qu'on pourra dire de moi dans un Éloge académique. Les opinions des cours, des salons et des journaux méritent d'être recueillies à titre de matériaux pour cette oraison funèbre: Le dernier Représentant du dix-huitième siècle. Le Patriarche de la politique. Le Vétéran de la diplomatie. Le Bourreau de l'Europe. Le Singe de Mazarin. Le Sosie du Cardinal Dubois. L'Abbé malgré lui. L'Évêque pour rire. Le Bâtard de Voltaire. La Demi-voix de Mirabeau. Ésope en habit de cour. L'Ambassadeur du Diable boiteux. Le Moutardier du Pape. Le Champion de l'Angleterre. L'Impresario de Napoléon. Le Cicérone d'Alexandre. L'Évangéliste de la Restauration. Le Porte-parapluie de Louis-Philippe, etc. Mes patrons sont illustres, et le dilemme de Saint Charles Borromée aux évêques aura toujours son application: «_Aut pares, aut impares_: Si vous êtes capables, pourquoi êtes-vous négligents; si vous êtes incapables, pourquoi êtes-vous ambitieux?» ARMES: De gueules à trois Lions d'or lampassés, armés et couronnés d'azur, la couronne de prince sur l'écu et la couronne ducale sur le manteau. DEVISE DE FAMILLE: _Re que Diou_. Il n'y a de roi que Dieu. Dieu seul est roi. Dieu est le Roi des Rois. «Rien que Dieu», serait une interprétation erronée. MA DEVISE: _Par pari refertur_. La pareille rendue par la pareille.--OEil pour oeil, dent pour dent. À latin grec. Bon chat, bon rat.--C'est le Talion de la Loi de Moïse. On me donne de l'Altesse. Je suis moins, et peut-être plus; on peut m'appeler Monseigneur, ou mieux, Monsieur de Talleyrand. J'ai vu treize gouvernements: Louis XV, Louis XVI, la Révolution, la République, le Directoire, le Consulat, l'Empire et les Cent-Jours, le Gouvernement provisoire de 1814, les deux Restaurations, Charles X, et Louis-Philippe, qui me regardait comme un augure. Je me donnai le plaisir de lui dire: «_Hé! hé! Sire, c'est le treizième._» Et je comptais bien ne pas rester sur ce vilain nombre. Quelque temps avant, j'avais rencontré le général d'Andigné dans un salon, et comme nous échangions quelques souvenirs du temps jadis, on ne disait plus le bon temps, je lui demandai combien de fois il avait été en prison. --Douze fois. --C'est précisément le nombre de mes serments; c'est étonnant comme les choses se rencontrent. Le serment engage les actes et n'engage pas les convictions. C'est une contremarque qu'on prend dans une salle de spectacle afin de pouvoir y rentrer. L'homme absurde est celui qui ne change jamais. Renier une erreur, est-ce une apostasie? Toujours la même tige avec une autre fleur. Le Caméléon est l'emblème de la politique. La Diplomatie a pour devise le _Stylo et Gladio_ des _Commentaires_ de César. Je préférerais une Clef, ou la devise de Ninon: Une Girouette: «_Ce n'est pas elle qui change, c'est le vent._» Toutefois il ne faut pas prendre la Girouette pour une boussole et la Rose des vents pour un tourniquet. J'ai rendu à César ce qui était à la République et à Louis ce qui était à César. Je ne demande pas de compliment; mais si j'ai servi les pouvoirs sans m'attacher et sans me dévouer, j'ai servi la France sans sacrifier ses intérêts aux gouvernements qui lui donnaient leur étiquette, comme je l'écrivais à Montalivet: «Ma politique a toujours été française, nationale et raisonnable, selon la nécessité des temps, et j'ai été fidèle aux personnes aussi longtemps qu'elles ont obéi au sens commun. Si vous jugez toutes mes actions à la lumière de cette règle, vous verrez que, malgré les apparences, on n'y trouvera aucune contradiction et que j'ai toujours été conséquent.» Les rois changent de ministres, j'ai changé de rois. J'ai toujours tenu mes affaires en ordre et mes comptes en règle, _Doit et Avoir_, c'est de principe. Je ne répondrai pas comme ce ministre à qui on demandait: «_Pardonnez-vous à vos ennemis?--Je n'en ai plus, je les ai tous fait fusiller._» Malgré tout, je ne suis pas en reste avec eux; chaque chose sera dite ici, en son lieu et à son heure. Mais ce n'est pas quand la pièce se joue et que les acteurs sont encore sur la scène qu'il convient d'exposer l'action, de démêler l'intrigue et de démasquer les personnages dont le masque est mieux que leur visage. Aujourd'hui la vérité serait dangereuse pour quelques-uns, scandaleuse pour d'autres, inutile pour tout le monde. Mes _Mémoires_ suffiront. Il me semble que ma voix est un dernier écho qui résonnera avec une vibration tombale dans la sonorité du vide. Alors le rideau sera tombé sur les comédies sinistres et les tragédies ridicules. On écoutera sans passion ces histoires devenues légendaires dont les acteurs et les témoins auront disparu. Je prévois les jugements auxquels je dois m'attendre des générations qui suivront la mienne. Je me suis amusé à revivre ma vie politique, et on ne manquera pas de dire que c'est une oeuvre de patience--pour les lecteurs,--quand on mettra au jour cette solennelle et suprême mystification. Pour moi, je ne crains ni les pamphlétaires, ni les imbéciles, et on sait quel cas je fais de l'opinion. Je suis un vieux parapluie sur lequel il pleut depuis un demi-siècle, et quelques gouttes de plus ou de moins ne me font rien. J'ai un orgueil à moi qui me met au-dessus des hommes et des événements, du malheur même, une insensibilité qui me rend invulnérable du côté du coeur. Il n'appartient à personne de m'humilier et de me faire souffrir. Cet orgueil et cette insensibilité m'ont préservé de la vanité et du sentiment pendant ma vie, et quand on est mort, on n'entend pas sonner les cloches. Ainsi soit-il. MON BRÉVIAIRE Principes Et Maximes. On a fait de moi un diseur de bons mots. Je n'ai jamais dit un bon mot de ma vie; mais je tâche de dire, après mûre réflexion, sur beaucoup de choses, le mot juste. Je ne puis accepter cette réputation de faiseur de _Nouvelles à la main_ au gros sel plus ou moins attique, telles que le _Mercure du dix-neuvième siècle_ les a recueillies dans le _Talleyrandana_ et l'_Album perdu_. Il eût été plus simple de les ajouter à un ouvrage que j'ai sur ma table et que je m'amuse souvent à feuilleter: _L'Improvisateur_, Recueil d'anecdotes et de bons mots, en 21 volumes in-12. C'est un Répertoire qui ne donnera jamais de l'esprit à personne, mais où on trouve des traits d'emprunt à placer dans la conversation, comme les lieux-communs de la rhétorique dans un discours. On m'a ainsi attribué ces _anas_ à l'usage des oisifs qui les apprennent par coeur, et on m'a chargé de tout le petit esprit des salons de Paris et de la province. Si on ne prête qu'aux riches, encore faut-il que ce ne soit pas de la fausse monnaie; il en est dont j'accepterais assez volontiers la paternité, parce qu'ils caractérisent un homme ou un événement. Mais rien ne dure comme un préjugé ou une légende; j'ai bien peur que le vulgaire ne me juge sur cette surface; cependant les esprits d'élite verront bien que le mien est d'une autre étoffe. L'esprit n'est pas toujours un feu de cheminée, brillant comme sa flamme et qui s'envole avec ses étincelles, c'est parfois un flambeau qu'on ne promène pas sur deux siècles sans brûler des barbes vénérables et roussir quelques perruques. C'est aussi une arme de combat à deux tranchants, qu'il faut savoir manier comme un joujou pour ne pas se blesser. La flèche ne revient pas sur l'arc et, quand un mot est lâché, il est inutile de courir après; mais ces traits n'étaient pas lancés pour courir les ruelles avec les nouvelles du jour, et les sottises vont loin quand elles ont des ailes de papier. L'esprit est une ressource; il sert à tout et ne mène à rien. Le silence m'a beaucoup mieux réussi. Mon esprit ne m'a servi qu'à faire hardiment des sottises pour réparer celles des autres; mais je suis trop vieux serpent pour changer de peau. Si c'était à recommencer, je recommencerais, peut-être autrement, et je tomberais de Charybde en Scylla. Toute ma vie se résume dans mon _Bréviaire_. Il renferme l'ensemble des Principes et des Maximes des moralistes et des philosophes qui ont dirigé mes actes et ma conduite. Il ne me quitte jamais; je l'ai dans la tête et le voici: Celui qui est hors de la danse sait bien des chansons. Les méthodes sont les maîtres des maîtres. L'Évangile anglais: «Fais aux autres ce qu'ils te font.» Je n'oublie rien et je ne pardonne pas. Il y a des fautes que j'excuse et des passions que je pardonne, ce sont les miennes. L'inertie est une vertu, l'activité est un vice. Savoir attendre est une habileté en politique; la patience a fait souvent les grandes positions. On doit être actif quand l'occasion passe; on peut être paresseux et nonchalant quand on l'attend. Il y a des occasions qui ont un faux chignon; quand on veut le saisir, il vous reste dans la main. Pour prendre un parti, il faut d'abord savoir si celui qui nous conviendrait sera assez fort pour justifier l'espérance du succès, sans quoi il y aurait folie à se mêler de la partie. Laplace, dans sa théorie scientifique, n'a pas eu besoin de Dieu, cette hypothèse; dans mon système politique, je me suis passé de la morale, où le coeur est la dupe de l'esprit. Il faut traiter légèrement les grandes affaires et les choses d'importance, et sérieusement les plus frivoles et les plus inutiles. Cette méthode a l'avantage que les esprits ordinaires ne peuvent s'en servir. Tout le monde peut être utile; personne n'est indispensable. On n'est jamais indépendant des hommes, surtout dans une condition élevée. Les hommes sont comme les statues, il faut les voir en place. Un homme médiocre dans l'élévation est placé sur une éminence, du haut de laquelle tout le monde lui paraît petit et d'où il paraît petit à tout le monde. L'art de mettre les hommes à leur place est le premier peut-être dans la science du gouvernement; mais celui de trouver la place des mécontents est à coup sûr le plus difficile; et présenter à leur imagination des lointains, des perspectives où puissent se prendre leurs pensées et leurs désirs, est je crois, une des solutions de cette difficulté sociale. Les présomptueux se présentent; les hommes d'un vrai mérite aiment à être requis. Quand vient la fortune, les petits hommes se redressent, les grands hommes se penchent. Il faut mener les hommes sans leur faire sentir le joug, asservir les volontés sans les contraindre. Le mépris doit être le plus mystérieux des sentiments. Toutes les fois que le pouvoir parle au peuple, on peut être sûr qu'il demande de l'argent ou des soldats. Un État chancelle quand on ménage les mécontents; il touche à sa ruine quand la crainte les élève aux premières dignités. On ne respecte plus rien en France. Faire garder les pauvres en bourgeron par les pauvres en uniforme, voilà le secret de la tyrannie et le problème des gouvernements. En vain autour des trônes les genoux fléchissent, les fronts s'inclinent, les yeux veillent, les mains obéissent, nos coeurs sont à nous seuls. Il faut avoir été berger pour apprécier le bonheur des moutons. En voyant les petits à l'oeuvre, on se réconcilie avec les grands. Il y a beaucoup de mauvaises chances et il y en a aussi quelques bonnes; c'est le cheveu de l'Occasion. La Fortune frappe au moins une fois; si on n'est pas prêt à la recevoir, elle entre par la porte et sort par la fenêtre. Le bon Dieu nous a mis des yeux dans le front pour que nous regardions toujours devant nous et jamais en arrière. Dans l'incertitude d'un danger, il vaut mieux réserver son énergie pour le combattre quand il arrive, que de l'user à le voir venir de loin; il est toujours assez tôt de serrer la main du diable quand on le rencontre. Si les choses ne vont pas comme on le comprend, le mieux est d'attendre et d'y peu penser. Patience et longueur de temps Font plus que force ni que rage. Quand les cartes sont brouillées et que les affaires paraissent désespérées, il n'y a qu'à laisser aller les choses, comme l'eau coule à sa pente; elles finissent par se débrouiller toutes seules et s'arranger d'elles-mêmes. Rien faire et laisser dire. Dans les choses d'importance, il ne faut pas demander de conseils; il faut peser, oser et agir. On doit suivre ses inspirations, et ne jamais se repentir ni du bien, ni du mal, ni des sottises. Quand tout est perdu, c'est l'heure des grandes âmes. Les principes reposent sur leur certitude et leur utilité; la morale est fondée sur l'intérêt qui la sert. Les hommes sont capricieux, ondoyants et divers, les événements mobiles, les idées changeantes; tout meurt, se transforme, se renouvelle, rien ferme ne demeure. Le cours naturel des choses offre de meilleures occasions que l'intelligence, l'imagination, l'ingéniosité, l'esprit, la volonté n'en peuvent faire naître, créer, trouver, inventer. Tout arrive et doit arriver par la combinaison et le jeu des événements. Tout s'en va et tout revient. On revient de tout et on revient à tout. Ceux qui disent qu'ils sont revenus de tout ne sont jamais allés nulle part. Rien de grand n'a de grands commencements, ni les chênes, ni les fleuves, ni les royaumes, ni les hommes de génie. Il faut se garder des premiers mouvements, parce qu'ils sont presque toujours honnêtes. À force de converser avec un sphinx, on se tire de ses énigmes. Le pouvoir de tout faire n'en donne pas le droit. Sois doux avec le faible et terrible au superbe. C'est prodigieux tout ce que ne peuvent pas ceux qui peuvent tout. Si c'est possible, c'est fait; si c'est impossible, cela se fera. Celui qui ne comprend pas un regard ne comprendra pas davantage une longue explication. La parole a été donnée à l'homme pour déguiser sa pensée. Il faut imposer et en imposer. Celui qui ne tient compte que des intérêts fait un calcul aussi faux que celui qui ne tient compte que des sentiments; il faut trouver le secret des affaires et posséder l'art de s'insinuer dans les coeurs. _Oui_ et _Non_ sont les mots les plus courts et les plus faciles à prononcer, et ceux qui demandent le plus d'examen. Un long discours n'avance pas plus les affaires qu'une robe traînante n'aide à la marche. Une parfaite droiture est la plus grande des habiletés; la vérité devient un calcul et la franchise un moyen. Il y a une arme plus terrible que la calomnie, c'est la vérité. Toujours par quelque endroit fourbes se laissent prendre. Le vrai moyen d'être trompé, c'est de se croire plus fin que les autres. La plus grande des illusions est de croire qu'on n'en a pas, ou qu'on n'en a plus. Quand on part, on arrive toujours, mais il faut partir. On ne va jamais si loin que lorsqu'on ne sait pas où l'on va. Si on savait où l'on va, on ne marcherait pas. Quand on a dix pas à faire et qu'on en a fait neuf, on n'est qu'à moitié chemin. C'est toujours un rôle ingrat, pour ne pas dire inutile et dangereux, de jouer au prophète en son pays. Le secret de plaire dans le monde est de se laisser apprendre des choses qu'on sait par des gens qui ne les savent pas. Des sottises faites par des gens habiles, des extravagances dites par des gens d'esprit, des crimes commis par d'honnêtes gens, voilà les révolutions. Le monde moral et politique, comme le monde physique, n'a plus ni printemps ni automne; on ne voit qu'opinions qui glacent ou opinions qui brûlent. Une monarchie doit être gouvernée avec des démocrates, et une république avec des aristocrates. C'est un grand malheur pour une nation qu'un bon homme dans une place qui exige un grand homme. Il faut se défier de tout homme qui n'a pas été républicain avant trente ans, et de celui qui persiste à l'être passé cet âge. Si quelqu'un vous dit qu'il n'est d'aucun parti, commencez par être sûr qu'il n'est pas du vôtre. On peut quelquefois venir à bout des sentiments; des opinions, jamais. Il n'y a qu'une seule chose que nous aimions à voir partager avec nous, quoiqu'elle nous soit bien chère, c'est notre opinion. La Renommée est une grande causeuse, elle aime souvent à passer les limites de la vérité; mais cette vérité a bien de la force; elle ne laisse pas longtemps le monde crédule abandonné à la tromperie. Les Anciens représentaient la Vérité toute nue, sans doute pour que chacun l'habille à sa façon; mais si on veut lui laisser son nom, son caractère et sa beauté, elle doit être exposée sans voiles et dépouillée des vains ornements dont on a coutume de l'affubler. Pourquoi la parer d'un manteau de cour, la draper dans ce costume brillant et trompeur du Mensonge, bon pour parer les mannequins et les marionnettes? Pourquoi s'ingénier à défigurer, dénaturer et déshonorer la Vérité, quand le silence est si commode? Dans une réunion de diplomates, on ne met pas la franchise à la porte, parce qu'elle n'y est jamais entrée. Sans l'impassibilité à la vue du sang, au spectacle de la douleur et de ses bruyants témoignages, il n'y a pas de chirurgien. Sans l'insensibilité des passions, il n'y a pas de stoïcien, sans l'indifférence au milieu du jeu des événements, il n'y a pas d'homme d'État. Le chrétien qui entre dans le cirque et qui défaille à l'aspect des bêtes féroces est une victime, ce n'est pas un martyr. L'ambition est l'exercice des facultés intelligentes; c'est une corde muette dans les âmes passionnées. On n'est quelque chose dans le monde qu'à la condition de ne pas valoir beaucoup mieux que lui. Je n'ai pas besoin d'espérer pour entreprendre, ni de réussir pour persévérer. Tout est grand dans le temple de la faveur, excepté les portes qui sont si basses qu'il faut se courber pour y entrer. Tout le monde brigue les faveurs, parce que peu de gens ont droit aux récompenses. Les grandes places sont comme les rochers élevés, les aigles et les reptiles seuls y parviennent. Il n'y a que deux façons de s'élever, par son talent ou par l'imbécillité des autres. Le moment difficile n'est pas l'heure de la lutte, c'est celle du succès. Sois lion dans le triomphe, renard dans la défaite, colimaçon dans le conseil, oiseau à l'heure de l'action. Celui qui est vraiment fort sait quelquefois plier. Pesez les hommes, ne les comptez pas. Les hommes adroits et légers surnagent comme le liège au milieu des tempêtes. Qui a été mordu par le serpent se méfie des cordes. On ne croit plus aux sauveurs de la patrie; ils ont gâté le métier. Tout ce qui est accepté comme vérité par la foule est généralement un préjugé ou une sottise. Lorsqu'une société est impuissante à créer un gouvernement, il faut que le gouvernement crée une société. La politique est un étang où les brochets font courir les carpes. Faute de richesses, une nation n'est que pauvre; faute de patriotisme, c'est une pauvre nation. C'est moins par la rareté des maladies qu'on peut juger la force du tempérament des hommes et des nations, que par la promptitude et la vigueur du rétablissement. En toutes choses, les commencements sont beaux, les milieux fatigants et les fins pitoyables. Il ne faut jamais se fâcher contre les choses, parce que cela ne leur fait rien du tout. Les oies font assurément moins de sottises qu'on n'en écrit avec leurs plumes. La plus dangereuse des flatteries est la médiocrité de ce qui nous entoure. Rien ne doit inspirer un orgueil plus légitime que la haine avec laquelle les hommes supérieurs nous poursuivent; ils n'en ont que pour ceux qu'ils croient au-dessus d'eux; les autres ne leur inspirent que de la colère ou du mépris. Quand vous êtes enclume, prenez patience; quand vous êtes marteau, frappez droit et bien. La puissance ne consiste pas à frapper fort et souvent, mais à frapper juste. Il y a des gens qui n'ont même pas leur bêtise à eux. Si un sot vous trompe plus de cinq minutes, c'est que vous et lui faites la paire. Les gens qui ne font rien se croient capables de tout faire. La plus mauvaise roue d'un chariot est celle qui fait le plus de bruit. Je supporte la méchanceté, parce que je puis me défendre contre un homme méchant; mais je ne supporte pas la bêtise, parce que je suis sans armes contre un être qui m'ennuie. Quand l'homme rencontre l'homme, il fait presque toujours une triste rencontre. On s'empare des couronnes, on ne les escamote pas. Je crains plus une armée de cent moutons commandée par un lion, qu'une armée de cent lions commandée par un mouton. Un homme seul contre la foule aura toujours raison d'elle avec de l'éloquence, de l'énergie et du sang-froid comme l'abbé Maury, qu'on voulait envoyer dire la messe chez Pluton: _Voulez-vous la servir, voici mes burettes?_ À la Lanterne! _Y verrez-vous plus clair?_ La diplomatie est un duel, où il s'agit d'être plus fort et plus adroit que l'adversaire qu'on a devant soi. Où il y a un traité, il y a un canif. L'encre des diplomates s'efface vite, quand on ne répand pas dessus de la poudre à canon. Rapprocher les hommes n'est pas le plus sûr moyen de les réunir, et à force de vouloir rapprocher les peuples, on s'expose à les mettre à portée de canon. Le sentier de _Tout-à-l'heure_ et la route de _Demain_ conduisent au _Château de Rien-du-Tout_. On perd bien du temps à n'avoir pas le temps. Les hommes perdent bien du temps quand ils sont éveillés. La vertu est parfois récompensée et le vice puni, exceptions qui confirment la règle. Agiter le peuple avant de s'en servir, sage maxime; mais il est inutile d'exciter les citoyens à se mépriser les uns les autres; ils sont assez intelligents pour se mépriser tout seuls. Plus l'herbe est serrée, plus la faux mord. J'ai vu le fond de ce qu'on appelle les honnêtes gens, c'est hideux. La question est de savoir s'il y a des honnêtes gens, quand l'intérêt ou la passion est en jeu. Les gens d'esprit promettent, ne tiennent pas, et finissent pas payer le double de ce qu'ils ont promis. L'obligé prend un premier service reçu pour le droit d'en demander et d'en obtenir un second. Il y a un grand système de compensation, qui règle tout en ce monde par une équitable répartition des grandes et petites misères de la vie, du mal par le bien et du bien par le mal. Il ne faut pas trancher le noeud gordien qu'on peut dénouer. Il n'y a point d'accident si malheureux dont un homme habile ne tire quelque avantage, ni de si heureux qu'un imprudent ne puisse tourner à son préjudice. Une carafe d'eau suffit pour arrêter un commencement d'incendie; un instant après, un seau; plus tard, il faut des pompes, et la maison brûle. Tout phénomène physique a son semblable dans l'ordre moral. La réaction est égale à l'action; une tempête endort la nature, une révolution calme un peuple, une émotion violente apaise l'âme humaine. À l'exception des sciences exactes, il n'y a rien qui me paraisse assez clair pour ne pas laisser beaucoup de liberté aux opinions, et presque sur tout on peut dire tout ce qu'on veut. Partout où il y a de l'eau, il n'y a pas toujours des grenouilles; mais partout où il y a des grenouilles, il y a de l'eau. Si le livre des _Pourquoi_ n'était pas si gros, il y aurait moins de _Parce que_. Quand il n'y a pas une raison, il y a une cause. De toutes les inventions qu'on appelle des découvertes utiles à l'humanité, la première est assurément l'imprimerie, et qu'est-ce que l'imprimerie, en creux ou en relief? L'empreinte du sabot du cheval d'Attila sur une argile où l'herbe ne poussait plus. On en a usé, abusé et mésusé, comme de toutes les bonnes choses. Les légendes ont été transmises par les fripons d'un siècle aux nigauds des siècles suivants. La barbarie est toujours à deux pas, rôdant autour de la civilisation; dès qu'on lâche pied, elle revient. Il y a des montagnes qui accouchent d'une souris, et d'autres qui accouchent d'un volcan. L'homme est une intelligence contrariée par des organes. La franchise est toujours invoquée pour exprimer les choses désagréables à entendre; les compliments s'en passent. Les hommes secrets disent, sans qu'on leur demande, ce qu'ils ont à dire, ils ne répondent jamais. Toute révélation d'un secret est la faute de celui qui l'a confié. Tout ce qu'on dit sera répété, tout ce qu'on écrit sera publié, et tout se retournera contre vous. Secret de deux, secret de Dieu; secret de trois, secret de tous. Enseigne à ta langue à dire: «Je ne sais pas.» La parole que tu gardes est ton esclave; celle que tu as lâchée est ton maître. C'est un grand avantage de n'avoir rien dit ni rien écrit, mais il ne faut pas en abuser. Lorsque vous aurez, par nécessité, un confident à prendre, lorsqu'un dévouement vous sera absolument nécessaire, demandez-le toujours à la jeunesse, rarement à l'âge mûr, à la vieillesse jamais. C'est un don funeste de savoir déchiffrer les mystérieux hiéroglyphes que le Temps burine sur le masque humain et de lire sous la peau. La jeunesse peut avoir de la patience, parce qu'elle a de l'avenir: _Patiens quia longa_; le vieillard n'en a plus: _Impatiens quia brevis_. On a dit que le _Traité de la Vieillesse_ donnait envie de vieillir; mais on voit bien que c'est une oeuvre de jeunesse de Cicéron. Les années ne font pas les sages, elles ne font que des vieillards. On ne rajeunit pas, on prolonge la jeunesse. Il arrive un moment où on ne voit plus que le revers de toutes les médailles. Il ne faut pas demander à la vie plus qu'elle ne peut donner. On est vieux quand on n'espère plus rien. La vie se passe à dire: «Plus tard», et à s'entendre dire: «Trop tard.» La vie est une montagne qu'il faut gravir debout et descendre assis. La vieillesse est un tyran qui défend, sous peine de mort, tous les plaisirs de la jeunesse. La vie serait assez supportable sans ses plaisirs. Les affections légitimes ne viennent pas des sentiments de la nature et des liens du sang, mais de la raison. On doit se conduire avec ses amis comme s'ils devaient être un jour des ennemis, et avec ses ennemis comme s'ils pouvaient devenir des amis. Un ami véritable est une douce chose, à la condition qu'il ne soit pas un grand homme; mais il faudrait aller au Monomotapa. Ne dites jamais de mal de vous, vos amis en diront toujours assez. Mes amis, il n'y a pas d'amis. Après l'affection que je me porte, les autres sont inutiles; je n'ai besoin ni d'aimer ni d'être aimé. Il n'est pas facile de haïr toujours; ce sentiment ne demande souvent qu'un prétexte pour s'évanouir; ce n'est pas le pardon, c'est l'oubli. Un monarque, consultant Salomon sur l'inscription à mettre sur le sceau royal, demandait que ce fût une maxime propre tout à la fois à modérer la présomption et à soulager l'abattement aux jours de l'adversité. Salomon lui donna cette devise: «Et ceci aussi passera.» L'amour est un sentiment, une sottise ou une affaire, et chacun a sa lunette et son aune. Les conquêtes coûtent cher; il faut savoir payer sa gloire quand on couche sur le champ de bataille. Bien que les femmes aient l'incomparable talent, l'art suprême de persuader au vainqueur qu'elles ont capitulé, vaincues par ses qualités personnelles et non pour le prestige que donnent le titre, le rang, le pouvoir, la fortune, elles sont rarement désintéressées. Le désir de se venger d'une rivale, en lui soufflant son chevalier favori, est une des principales causes du succès des hommes dits à bonnes fortunes. Le métier de Don Juan n'est pas difficile. Il faut adorer les femmes et ne pas les aimer. Toutes les fois que j'ai visité une capitale, on m'a prévenu que j'étais dans la ville la plus corrompue de l'Europe, et c'était vrai. L'argent, dont on fait un dieu, n'a qu'un pouvoir bien limité, si on considère les choses qu'il ne procure à aucun prix. Les misérables voient le bonheur dans la fortune, et malgré ses réels avantages, les riches ne l'y trouvent jamais. Né dans cet état si envié, je n'ai pas tardé à reconnaître que les biens véritables, incontestés, sont à tout le monde: la jeunesse, la santé, l'intelligence, la beauté, l'amour; pour ces biens-là, pas de classe privilégiée; le plus pauvre peut les avoir, le plus riche ne peut pas les acheter. On a beau dire: Jamais surintendant ne trouva de cruelles. Quand cela serait, il en a toujours pour son argent. Il y a certainement de nobles créatures qui relèvent la vie et honorent l'humanité, des êtres bons, justes, honnêtes, supérieurs, qui devraient être les chiens de berger des troupeaux humains. Mais si on interroge l'histoire et si on observe le monde, on constatera que l'ostracisme, la persécution et la mort n'en ont jamais épargné un. C'est une conspiration générale. Le génie, la vertu, le caractère, la beauté, tout ce qui constitue l'aristocratie personnelle, la seule vraie, est la bête noire de ces moutons stupides, absurdes, odieux et ridicules; c'est pourquoi ils sont manoeuvrés par les loups et victimes des animaux de carnage, tondus, écorchés, tués et dévorés. Ils proscrivent Aristide, acclament César, et tombent à genoux devant Attila. _Odi profanum vulgus et arceo._--À une certaine hauteur, le mépris du vulgaire fait presque l'illusion d'une vertu. Il n'y a qu'une puissance souveraine: S. M. La Mort, la Fiancée de l'homme, la Reine du monde. L'homme est un condamné à mort avec sursis, qui se promène dans le préau en attendant l'appel de son nom. Il peut lire cet avertissement sur le cadran de sa geôle: _Omnes vulnerant, ultima necat_. Toutes les heures blessent, la dernière tue. Tout peut s'ajourner, excepté l'heure de la mort. Si l'expérience des autres pouvait servir à quelque chose, il suffirait de se faire un _Bréviaire_ comme celui-ci pour marcher d'un pied sûr dans la vie; et l'expérience personnelle est un médecin qui arrive toujours après la maladie, une étoile qui se lève quand on va se coucher. Voilà, comme dit Ménalque, toutes les pantoufles que j'ai sur moi. L'école Des Diplomates. Je n'ai jamais eu d'autre Égérie que le bon sens, et trois maîtres, que j'appelle mes trois _La_, parce qu'ils me donnent le diapason: La Fontaine, La Bruyère et La Rochefoucauld. La Bruyère est un penseur profond, un observateur sagace et pénétrant, qui a touché à tous les problèmes de l'esprit et du coeur humain. La Rochefoucauld est le _Docteur Tant-Pis_, qui diffame l'humanité entre deux accès de goutte, et dit la vérité à son malade sans dorer la pilule. Les _Fables_ de La Fontaine pourraient s'appeler la _Diplomatie en action_, et elles renferment ce qu'on a appelé mes _Treize principes_. Depuis que j'épèle l'Alphabet de la Politique, je n'ai jamais eu d'autre maître, et je dois à ses leçons mon initiation à une science qui est le secret des dieux, des augures et de Polichinelle. Tout est là. Je le sais par coeur, je le relis sans cesse et j'y trouve toujours quelque chose de nouveau; c'est la magie de ce génie familier, qui fait dire ici à son élève en cheveux gris, comme le vieux Michel-Ange: «_J'apprends encore._» Il est vrai que La Fontaine a composé ses Fables _ad usum Delphini_, pour un futur monarque; mais celui qu'on appelle le Bonhomme était d'une remarquable férocité, comme Machiavel, et sans cet égoïsme profond, il n'y a pas de diplomate. La philosophie de La Fontaine est amère, comme tout ce qui est vrai. Il expose les systèmes les plus nouveaux, les théories les plus audacieuses, les doctrines les plus désolantes, les principes les plus dangereux, avec ce sans-gêne, ce laisser-aller, cette grâce négligente qui est la grande manière, ce qu'on appelle la grande École. Nul n'a sondé le coeur humain à une plus grande profondeur, et c'est le premier livre qu'on met entre les mains des enfants, inoffensif en apparence, comme le _Catéchisme_, dont les premières questions renferment les plus vastes problèmes posés à l'homme, l'énigme redoutable devant laquelle s'humiliait Pascal. Si, avec ses Fables dans la tête, j'avais eu le masque honnête du Bonhomme au lieu du rictus de messire Satanas au pied fourchu, j'aurais trompé plus facilement les hommes et les nations, car il n'est pas un événement de l'histoire auquel on ne puisse appliquer une Fable de La Fontaine. Ceci dit et compris, on aura la clef de ma politique, et on ne s'étonnera pas de la facilité avec laquelle on me verra sortir des passes les plus difficiles, comme le Renard, sans y laisser ma queue. J'avais mon Talisman. Dans toutes les situations, favorables ou critiques, je cherchais la Fable, et j'en trouvais toujours une qui me servait d'oracle ou me tirait d'affaire; comme le Chat, je n'avais qu'un tour dans mon sac, mais il était bon: Je grimpais sur l'arbre, et j'y suis encore. Pendant un demi-siècle, j'ai manoeuvré les grandes affaires de l'Europe au milieu des orages et des tempêtes qui ont bouleversé le monde. J'ai été le pilote du Vaisseau que Paris a dans ses armes: «_Fluctuat nec mergitur._» Dieu merci, s'il a été désemparé, dématé, rasé, criblé, crevé, tout a été et sera réparé; l'Arche du monde n'a pas sombré dans le grand naufrage. Il ne faut pas se mêler de gouverner un vaisseau sur lequel on n'est que passager, et celui qui n'obéit pas au gouvernail obéit à l'écueil. Dans la tempête, on ne choisit pas le meilleur gentilhomme pour lui confier le commandement, et j'ai payé de ma personne. J'étais un pilote; j'ai pris ma place, personne ne me l'a donnée. On ne remonte pas les courants comme les truites; celui de la Révolution portait au large et je m'abandonnai aux éléments; ils ont toujours disposé de moi; mais j'avais la main à la barre et l'oeil à l'étoile polaire. La manoeuvre ne m'a jamais fatigué; l'âme était absente et la tête seule était occupée; c'est par le coeur que la machine s'use le plus vite. Prévoyant les événements, j'en disposais sans les devancer; un léger coup de barre au gouvernail lui imprimait au début une direction à peine sensible, qui devenait un écart considérable au terme d'arrêt. J'ai vu clair, vrai, juste et loin; mais après la conception et la vue d'ensemble, je ne m'occupais plus des détails. C'est l'envers de mes qualités et je connais mes défauts; je n'ai pas l'âme _immodérée à la Richelieu_, ni l'esprit actif de Mazarin; chez moi, la mollesse et le décousu vont jusqu'à la faiblesse dans l'exécution, et je connais mieux l'art de préparer une surprise que celui de donner un assaut. L'étude de la Théologie, par la force et la souplesse du raisonnement, par la logique et la finesse qu'elle donne à la pensée, est la gymnastique de la politique et l'escrime de la diplomatie. Les prêtres sont d'habiles négociateurs; pour avoir un bon Secrétaire d'état à Rome, il faut prendre un mauvais cardinal, et quand Rome a parlé, la cause est entendue. L'Église calma mon ardeur par la lenteur de ses moyens d'action, _Stare, Perseverando_, prendre le temps sans le devancer, profiter des circonstances, attendre les occasions, saisir les à-propos, utiliser les volontés, la main légère et sans bruit. Le silence est, après la parole, la seconde puissance du monde, je sais parler et me taire. À défaut de la chaîne d'or qui sort de la bouche de l'Éloquence et va enlacer l'auditeur captivé, j'ai sur les lèvres la flèche acérée et légère qui vole droit au but. Je n'ai été ni loup ni mouton, ni monarchiste ni républicain, ni marteau ni enclume, ni ministre de Dieu ou du Diable. Libre du joug de la multitude comme de celui des rois, je me suis maintenu dans le juste milieu, à cheval sur le fléau de la balance à faux poids, appuyant tantôt sur un plateau, tantôt sur l'autre, quand leur équilibre menaçait d'être rompu par le glaive ou la croix. J'ai tenu les fils des pantins et des marionnettes dont les dieux s'amusent; j'étais dans leur secret; seul je savais d'avance ce que le monde devait vouloir plus tard, et je préparais le mot qui allait caractériser l'événement prévu et le fait accompli. Je ne suis plus que le spectateur de la comédie; je la trouve assez intéressante pour la suivre jusqu'à la fin, et ce qu'on peut encore tirer de meilleur d'un vieux diable qui ne veut pas se faire ermite, c'est un souvenir et un conseil. JEUNESSE Ma Naissance. Je suivrai le conseil du satirique: Pour moi, j'aimerais mieux qu'il déclinât son nom, Et dît: «Je suis Oreste ou bien Agamemnon.» Je m'appelle Charles-Maurice Talleyrand-Périgord, et je suis né à Paris, le 2 février 1754. Il serait puéril de vouloir accréditer une fable adoptée sans autre examen. Ce n'est pas à la suite d'un accident, d'une chute vers l'âge d'un an, que je restai estropié, boiteux, infirme pour toute la vie. J'apportai cette difformité héréditaire en venant au monde avec un pied arrondi en sabot de cheval, auquel on donne le nom de pied-bot _équin_. J'étais l'aîné de la famille, destiné à en être le chef, avec les titres, biens et privilèges que me conférait le droit d'aînesse; mais toutes les espérances placées sur ma tête étaient détruites par mon infirmité. Ne pouvant entrer droit dans la vie par la haute porte des Armes, il fallut me courber pour passer sous la porte basse de l'Église; au lieu de perpétuer mon nom et ma race, je fus voué à la stérilité. Ma famille me considéra dès lors comme un être de rebut, un objet de dégoût et d'humiliation. Mon père était au service, ma mère avait une charge à la Cour; personne ne voulut me voir. On m'abandonna à la négligence d'une nourrice dans un faubourg de Paris, où je fus oublié pendant plus de quatre ans. Mon Enfance. À Sparte, difforme et chétif, on m'aurait noyé comme un vilain chat; mais le chat a sept vies, et j'ai vécu longtemps, comme Voltaire, oui, «_Comme Voltaire_», les dernières paroles énigmatiques de Talma avant d'expirer. Des mains de la nourrice du faubourg, on m'expédia en Périgord, chez ma grand'mère, bonne femme qui me gâta comme son chat et son perroquet. À la fin de ce second exil, on m'interna au collège d'Harcourt, avec l'ordre formel de me préparer à l'état ecclésiastique. C'est là que je commençai mes études, continuées à Reims, sous la direction de mon oncle, qui occupait le siège archiépiscopal, puis à Saint-Sulpice, où je passai trois ans, et terminées à la Sorbonne deux ans plus tard, en 1777. Personne ne consulta, je ne dirai pas ma vocation, mais mon goût, ma préférence; on disposa de moi comme d'un être sans volonté et sans avenir. Quelle valeur peut avoir un engagement que j'ai subi sans l'accepter, dans une carrière imposée comme une disgrâce par une famille marâtre, une loi odieuse, une société décomposée? J'aurais peut-être été sensible si on m'avait traité comme un enfant, et cette première expérience fait que je n'ai jamais eu le regret de n'avoir pas connu le sentiment de la paternité.[2] [Note 2: On sait que Talleyrand est le père naturel du comte de Flahaut, qui eut un fils de la reine Hortense, le duc de Morny. Le duc avait pour armes parlantes une moitié d'Aigle et un Hortensia brisé, avec cette devise: «_Tais-toi, mais souviens-toi._» Cette filiation lui permettait de dire: «J'appelle mon père, Comte; ma fille, Princesse; mon frère, Sire; je suis Duc, et tout cela est naturel.»] Mes parents n'ont eu pour moi aucune affection, aucune tendresse, ni même ce soin de prévoyance qu'on a pour les plus humbles de ce monde et les plus disgraciés de la nature. Je ne veux accuser personne de cette indifférence; mais je ne puis m'empêcher de constater que l'homme a le privilège de toutes les vanités. On admire comme des vertus rares, des actions héroïques, le dévouement maternel, par exemple, les dons instinctifs qu'on ne daigne pas même remarquer chez les animaux, auxquels on refuse une âme. Quelques pouces de plus ou de moins font un nain ou un géant, quelques idées, un _caput mortuum_ ou un génie, le génie, un peu de phosphore dans une boite qui n'est pas même en ivoire. Au moral comme au physique, les hommes donnent ainsi leur mesure, et je ne fais que me servir de leur aune pour les toiser. Depuis l'heure de ma naissance, je n'avais pas couché sous le toit de ceux à qui je la devais. Ils avaient banni et renié leur enfant, ils ne l'avaient pas connu. Quand il me fut accordé de paraître devant ma famille, on me reçut plus froidement qu'un étranger déplaisant dont on est obligé de subir la présence. Jamais je n'ai entendu une parole affectueuse, reçu une caresse, une marque de pitié, un témoignage de consolation. Tout était morne dans cette demeure inhospitalière, glaciale comme l'accueil de ses maîtres. Voilà toute mon enfance et toute ma jeunesse. Je compris tout de suite que prier, pleurer, gémir, se plaindre, serait également lâche, et de plus inutile. Mon infirmité me condamnait presque à la solitude cellulaire. Incapable de rester debout sans fatigue et sans faiblesse, je ne pouvais me mêler aux jeux et aux exercices des récréations. Seul, à l'écart, oublié de ma famille, dédaigné de mes condisciples, je grandissais, ou plutôt je vieillissais avant l'âge dans le silence et l'abandon. L'âme humaine ne fleurit pas à l'ombre, la mienne se replia, sans air et sans soleil. Mon intelligence voilée, nourrie d'études arides, était semblable à la surface assombrie d'un lac mort reflétant le ciel comme un miroir d'acier; ma seule distraction était la lecture; je lisais beaucoup, mais sans ordre et sans méthode, des romans, des voyages et des Mémoires. Mon enfance abandonnée s'était écoulée chez la nourrice d'un faubourg de Paris et la vieille grand'mère d'un coin de province; ma jeunesse maladive et mélancolique s'étiola dans la retraite des séminaires, comme une fleur pâle desséchée entre les feuilles jaunies d'un livre d'heures. L'ennui ne se raconte pas. La vie est une pensée de la jeunesse exécutée par l'âge mûr. Les premières impressions laissent une empreinte ineffaçable au coeur de l'homme. Dans cette situation, le coeur se brise ou se bronze; il fallait mourir de chagrin ou s'engourdir, de manière à ne plus rien sentir de ce qui me manquait. Qu'est-ce que ce monde? Pourquoi y suis-je? Qu'ai-je à y faire? Si je meurs, qui me regrettera? Ma mort exaucerait peut-être quelque voeu secret. Les Pères ont fait de la _Désespérance_ le huitième péché capital. Acteur ou spectateur, il vaut la peine de vivre, ne serait-ce que par curiosité. Je sens une haine froide, implacable; je la nourris et je la cultive comme une fleur vénéneuse dont les racines plongent au plus profond de mon âme empoisonnée; je me vengerai, mais la vengeance est un mets divin qui se mange froid. L'homme a trois caractères: celui qu'il montre, celui qu'il a et celui qu'il croit avoir. Je me suis refait seul, corps et âme; j'ai pétri de mes propres mains l'argile dont j'étais formé, et j'ai distillé l'essence qu'elle renfermait. J'ai forgé l'_æs triplex circa pectus_ du stoïcien, je l'ai recouvert d'une surface de glace polie, sans transparence, et cette cuirasse est si étroitement soudée à ma chair que je ne pourrais l'enlever qu'avec elle. J'ai refoulé et concentré mes sentiments dans mon coeur, comme j'ai accumulé et condensé mes idées dans ma tête, puis j'ai semé l'ivraie pour étouffer le bon grain. J'ai dépouillé le vieil enfant au point que tout ce qui est humain m'est étranger, et je me suis endormi par indifférence naturelle, par système et par habitude. Si quelque velléité sentimentale semble vouloir se réveiller et troubler cette implacable sérénité d'égoïsme, je m'empresse de l'exorciser pour en être dépossédé, et je me suis pétrifié dans l'eau bénite. Je me suis fait ainsi une âme artificielle, une seconde nature d'abord superposée à la première, puis si bien fondue et identifiée avec elle que je n'aurais pu les dédoubler, et qui a fini par étouffer et absorber la véritable. Les sentiments vrais me sont devenus tellement étrangers que je les considère avec la curiosité d'un botaniste qui a étudié la nature dans les serres et les herbiers du _Museum_, et pour qui les fleurs vivantes des champs et des bois sont inconnues. Il m'est resté cependant un coin vulnérable, une sensibilité particulière et délicate dont je n'ai pu me défaire. La souffrance me répugne, la misère me dégoûte, tout ce qui est laid et vulgaire m'inspire une insurmontable répulsion. Je pense souvent à ce mot de madame de Rémusat: «Bon Dieu! quel dommage que vous vous soyiez gâté à plaisir! car, enfin, il me semble que vous valez mieux que vous.» Oui, je valais mieux que moi quand j'étais encore de chair, avant l'engourdissement, et j'avais quelques bonnes qualités, puisque je les ai supprimées. Cette insouciance d'âme, cette glace du coeur, cette insensibilité, cette indifférence, cet ennui universel des hommes et des choses, en m'affranchissant des autres, m'a dégoûté de moi-même au point de ne pas y prendre beaucoup d'intérêt. Ces principes négatifs du bien et du mal font que rien au monde ne me semble mériter une pensée sérieuse et la peine d'un effort; aucune ambition réalisée ne vaut le prix qu'elle a coûté. Ils sont cause aussi que je n'ai jamais éprouvé de grandes joies ni de grands chagrins; aucune perte ne m'a sensiblement affligé, et je n'ai jamais vivement regretté quelque chose; mais si je n'ai point assez aimé, je ne me suis guère aimé non plus. Je veux bien convenir que j'eus tort. Il eût peut-être mieux valu souffrir et conserver des facultés de sentir; car la douleur est préférable à l'insensibilité de l'existence végétative, qui rappelle la réponse de Le Nôtre à Innocent XI: «Donnez-moi des passions; c'est le stimulant sans lequel on ne peut faire de grandes choses.» Sur le tard, j'ai douté des principes de ma philosophie, après en avoir pesé les avantages et les inconvénients. En toutes choses, il y a du pour et du contre. Faut-il attribuer ce symptôme de faiblesse à la décroissance progressive de la force vitale, à l'humiliation des facultés intellectuelles moins actives contre l'ennui qui creuse jusqu'au tuf une âme indifférente, un coeur froid, un esprit blasé, un corps chétif et débile? Je ne saurais trop le dire. La lame qui a subi la double trempe de la glace théologique et du feu charnel redresse son fourreau; mais l'abstraction des qualités morales a laissé des vides, des lacunes au fond d'une vie décolorée, pleine d'amertume et de désenchantement. Aussi, je n'érige pas mon système personnel en principe absolu pour ceux qui seraient tentés de l'imiter. J'ai toujours considéré l'inertie comme une vertu et l'activité comme un vice, et je ne fais aucune dépense de l'énergie qui tend les ressorts des nerfs et de la réflexion; de là une indolence de corps et une paresse d'esprit que rien ne peut réveiller ou exciter, et je me sens aussi incapable d'un mouvement passionné que d'un exercice violent. Quand j'ai l'air de perdre du temps, c'est que j'attends l'occasion; je suis prêt et sûr d'agir à l'heure où elle passe. À la suite de cette métamorphose de mon être, j'arrivai à me dominer, à me commander, à me posséder entièrement. Je me suis fait une âme que les passions ne peuvent émouvoir, un front qui ne rougit jamais, un oeil qu'aucune vision ne trouble, un masque de sphinx impassible que rien n'altère et ne fait sourciller. Avec cette armure sans défaut, rayée, criblée, bosselée, mais non entamée, j'ai été maître de moi, des autres et de l'univers; réfractaire aux poisons, comme Mithridate, j'avalais les couleuvres et les vipères, les crapauds et les scorpions comme des dragées. Dans la représentation officielle ou dans le commerce privé, je n'étais pas un acteur jouant un rôle sur le théâtre et, rentré dans la coulisse, essuyant son fard, dépouillant son costume et reprenant sa personnalité; le comédien s'était incarné dans l'homme; je changeais de peau, mais je restais serpent. Je voulus arriver à la discipline parfaite, celle du corps comme celle de l'âme. Le corps est une machine obéissante quand on ne lui demande qu'un fonctionnement régulier; j'y suis parvenu par une application soutenue, avec la constance de la volonté. Si je ne m'amuse guère, je ne m'ennuie jamais; je suis de ces âmes à la Montaigne qui se font compagnie à elles-mêmes. Toutes les fois qu'il m'est arrivé de m'entendre dire, en sortant d'un salon: «Vous êtes-vous bien ennuyé?» j'ai répondu invariablement: «Non, j'y étais.» À défaut de passions, d'émotions, de sensations, j'ai cherché des armes contre cet Ennui, qu'un poète appelle le signe le plus éclatant de la grandeur de l'homme, le plus noble attribut de la nature mortelle. J'en ai trouvé trois: La Politique, les Femmes, le Jeu. Rien ne peut m'intéresser ou me distraire, en dehors de ces trois Vertus peu théologales qu'on peut appeler l'_École de l'immoralité_. Ce que j'admire chez Scarron, ce raccourci de la misère humaine, ce n'est pas son esprit, tout le monde en a, c'est sa belle humeur, chose rare et précieuse entre toutes. Les Stoïciens niaient la douleur; lui s'en moquait, comme du reste, ce qui est l'essence suprême de la philosophie. J'ai tout appris, même à souffrir; mais la gaieté, la joie, le plaisir, ne peuvent s'acquérir à aucun prix et par aucun moyen. J'avais un condisciple qui, sous ce rapport, n'engendrait pas la mélancolie. Tout lui apparaissait sous des aspects comiques et, entre mille, j'en citerai quelques traits empruntés à la Bible ou aux textes sacrés. Pendant la leçon, comme il traduisait à haute voix le chapitre de la Création, il s'étonna que Dieu se fût reposé le septième jour, comme s'il était fatigué. Il ne comprenait pas non plus qu'il eût créé l'homme à son image, puisqu'il y en avait de si laids. Une autre fois, il tourna deux feuillets de son livre et se mit à expliquer couramment: _Dieu créa la première femme... elle était goudronnée en dedans_. Passant ensuite au Déluge, où Noé embarquait un couple de tous les animaux, il s'interrompit en disant au professeur: «_Monsieur, je crois qu'il y avait plus de deux puces dans l'arche_». Il faisait des réflexions peu orthodoxes, par exemple sur ce vers: _L'enfer_, comme le ciel, _prouve_ un Dieu juste et _bon_. Comme il soutenait la thèse qu'on devrait plutôt prier Dieu sur une échelle qu'à genoux, le professeur lui dit avec douceur: «_Prenez-vous Dieu pour un sourd?_» C'était un aimable compagnon, qui a dû faire un bon curé de campagne à Meudon. Cette note du Père Anselme, mon professeur de Théologie, renferme l'horoscope de ma destinée: «Vous entrez dans le monde par la petite porte de l'Église. Vous y aurez bientôt la réputation d'un homme supérieur avec lequel il faut compter de puissance à puissance. Votre place y est marquée par un grand nom, une famille illustre et puissante, une fortune assurée qui s'accroîtra rapidement. Vous avez une intelligence féconde, une instruction solide, les grandes manières qui séduisent, les hautes facultés qui captivent, du jugement et de l'esprit, de l'ardeur et du calme, de l'audace et de la prudence, de la hardiesse et de la réserve, de la force et de l'adresse, de la pénétration et de la légèreté, du ressort et de l'indolence, du flair, du coup d'oeil et du sang-froid. Une malice diabolique vous tirera des mauvais pas, votre esprit infernal a plus de fil que l'épée; mais votre corruption consommée, votre licence de moeurs satanique vous exposeraient à l'hypocrisie ou au scandale, sans la réunion de ces qualités sérieuses et brillantes, votre précoce expérience des hommes, des choses et des événements, et surtout l'empire que tous savez prendre sur vous-même et qui s'imposera aux autres. La Politique et les Femmes seront les deux pôles de votre carrière; mais n'oubliez pas l'Église, qui vous a traité en mère, et pour laquelle il n'y a pas de faute au-dessus du pardon. Le chemin est ouvert, _Fata viam invenient_.» VOLTAIRE La royauté décline. Le Palais de Louis XIV n'est plus qu'une Petite-maison; il a subi des transformations conformes à la vie que mène le souverain, et ses longues galeries et ses vastes salles sont converties en Petits-Appartements. Le boudoir de madame de Pompadour est le cercle de madame du Barry, les salons sont des cabinets, où les fils de la vieille noblesse militaire suspendent encore leurs fines épées de cour. La représentation, après avoir fait place à la vie intime et familière, devient la vie cachée. Le grand art, froid et correct, se plie à toutes les fantaisies. Les têtes sévères qui avaient de la grandeur, du caractère et de la majesté, sont souriantes; les hautes perruques bouclées sont remplacées par des perruques poudrées; les costumes, les uniformes se féminisent; les hommes sont plus affables, plus gracieux, plus élégants, plus raffinés, et moins grands seigneurs; les femmes sont moins belles et plus jolies. Il n'y a plus de ministres, il n'y a que des favorites et des complaisants, la politique et la diplomatie ne sont que de l'intrigue. La noblesse elle-même conspire à sa perte. _Quos vult perdere Jupiter dementat._ Les rois, les princes, les grands encouragent la Philosophie. Louis XIV impose Molière; Pierre-le-Grand appelle Leibnitz à sa cour; Christine de Suède, Descartes; Frédéric, Voltaire; Catherine, Diderot; madame de Pompadour le favorise; demain, Louis XVI subira Beaumarchais. Le coin qui a pénétré dans l'autel avec _Tartufe_ entame la monarchie; l'éclair du stylet de Figaro suivra de près le sourd roulement de l'_Encyclopédie_. Louis XIV a pu dire: «Après moi, mon siècle». Louis XV dit: «Après moi, le déluge», et madame du Barry ajoute: «_La France, ton café f... le camp._» Avec plus de sens politique, il aurait dit: «Après moi, la Révolution». Mais la Fronde n'avait encore appris à personne que tout ne finit pas en France par des chansons. Les races sont comme les hommes: quand elles ont longtemps vécu et sont sur le point de disparaître, elles se prennent à refleurir avec une sève d'arrière-saison et à briller comme une lampe dont l'huile va s'épuiser. Le roi du jour est l'Esprit; c'est l'actif dissolvant de l'ancienne tradition hiérarchique. Il rend la force humaine, le pouvoir indulgent, la religion tolérante, l'aristocratie familière. La société commence à se mêler, mais elle ne s'encanaille pas encore. L'esprit donne son arôme à la fleur de courtoisie, son piment à la fadeur de la conversation. Les passions ne sont plus que des marivaudages et l'amour de la galanterie. La vieille société agonise pâmée, étouffée sous une pluie de roses dans ses Nuits françaises. Les idées sont capiteuses et grisent les têtes les plus froides, les croyances ne sont plus gênantes, l'espérance d'un avenir humanitaire et libre fait oublier le regret du passé religieux et royal. Voltaire est le Pontife de l'Esprit, les rois et les seigneurs sont ses disciples; après l'aristocratie de la Naissance et de la Fortune apparaît l'aristocratie de l'Intelligence; l'Esprit descelle et soulève la lourde pierre de la crypte qui renferme la tiare et la couronne. Deux ans après le sacre de Louis XVI, Voltaire avait quitté Ferney pour venir mourir à Paris. Il y rentra comme un roi dans sa capitale, comme un dieu dans son temple, dans la gloire de son dernier triomphe et l'apothéose de son immortalité terrestre. Voltaire est véritablement le seul homme de ces deux siècles que je reconnaisse pour mon maître, que j'admire sans arrière-pensée, et devant lequel je me suis librement incliné. J'avais un ardent désir de le connaître, et le patriarche n'était pas moins curieux de voir le néophyte que les salons désignaient déjà comme son héritier. Il faut dire qu'on improvise à Paris les réputations d'esprit à bon marché. On lui avait raconté quelques traits dans le genre de celui-ci, qui n'est pas des meilleurs: À dîner chez le duc de Choiseul, la duchesse de N..., dont les aventures faisaient anecdote, arriva en retard. À son entrée, je me pris à dire: «_Oh! oh!_» en signe de vague surprise, je ne sais trop pourquoi. À peine assise, elle m'interpelle à haute et intelligible voix: --Je voudrais bien savoir, monsieur, pourquoi vous avez dit: _Oh oh_? --Je vous demande bien pardon, madame, j'ai dit: «_Ah! ah!_» Voltaire me reçut deux fois chez lui, m'appela son jeune successeur, et je dus accepter comme un avancement d'hoirie ce titre décerné par le Pape de la Philosophie, dont la main de squelette donnait aussi la bénédiction _urbi et orbi_, à Paris et au Nouveau-Monde de Franklin. Pendant ces deux visites je pus considérer à loisir cet homme extraordinaire, craintif et hardi comme l'écureuil, toujours tremblant pour sa vie et sa liberté et toujours les risquant sur un mot, qui avait renversé les autels et ébranlé les trônes, assis sur les ruines qui allaient ensevelir l'Église et la Monarchie. J'étais comme OEdipe, muet et pensif, devant le Sphinx énigmatique à l'orbe sans regard. Le marbre ne rit pas; mais Houdon lui a appris à sourire, et quel sourire! Je vois encore ses yeux aigus et son rictus sardonique à mettre un ange en colère. J'ai toujours eu l'oeil froid et le masque impassible. Nous nous regardions comme deux augures. Le vieil ermite flairait le jeune diable qui venait tremper sa griffe dans son bénitier. Son premier mot fut: «_Vous n'êtes pas ému._» Il ajouta: «_Nous ne nous ressemblons pas, mon fi, je suis de feu et vous êtes de glace, mais vous avez la jeunesse._» Au cours de la conversation, je lui parlai de ses tragédies. Il me demanda quel était son plus beau vers. Je répondis sans hésiter: Si Dieu n'existait pas, il faudrait l'inventer. --C'est bien ce qu'on a fait. Mais ce n'est pas mon vers préféré. Il déclama: C'est moi qui te dois tout puisque c'est moi qui t'aime. Et, posant sa main sèche et froide sur la mienne: «Vous avez de l'esprit, du bon, pas celui des mots, celui des choses. L'esprit est la fleur du bon sens, le naturel en habit de cour. Si c'est une maladie, on n'en meurt pas jeune, et elle n'est pas contagieuse.» On ne se fit pas faute de me reprocher ces deux entrevues avec Voltaire. Le pape de Rome, Benoît XIV, se montra plus indulgent, en acceptant la dédicace de sa tragédie de _Mahomet_. J'en garde la mémoire. C'est encore un de mes radotages, je le sais; mais j'ai si peu d'heureux souvenirs et je n'ai jamais eu de belles espérances. LE CERCLE DE MADAME DU BARRY J'ai dû quelque chose à ma naissance; elle m'a donné l'accès de ce microcosme, qui se croit l'essence raffinée de l'univers, ce petit monde qui s'intitule lui-même le grand monde, perché sur des échasses, qui vit aux lumières, se couche quand les travailleurs se lèvent et regarde en pitié le reste du genre humain. Mais si le crédit de ma famille m'a ouvert la carrière, je m'y suis maintenu seul; car dans les temps difficiles où j'ai vécu, ce n'est pas avec des ancêtres, des blasons et des parchemins qu'on s'élève, qu'on se soutient, et qu'on se relève après avoir été renversé. Celui qui n'a pas vécu au dix-huitième siècle avant la Révolution ne connaît pas la douceur de vivre et ne peut imaginer ce qu'il peut y avoir de bonheur dans la vie. C'est le siècle qui a forgé toutes les armes victorieuses contre cet insaisissable adversaire qu'on appelle l'ennui. L'Amour, la Poésie, la Musique, le Théâtre, la Peinture, l'Architecture, la Cour, les Salons, les Parcs et les Jardins, la Gastronomie, les Lettres, les Arts, les Sciences, tout concourait à la satisfaction des appétits physiques, intellectuels et même moraux, au raffinement de toutes les voluptés, de toutes les élégances et de tous les plaisirs. L'existence était si bien remplie qui si le dix-septième siècle a été le Grand Siècle des gloires, le dix-huitième a été celui des indigestions. Mes études théologiques terminées, j'avais fait mon entrée dans le monde: j'étais l'Abbé de Périgord, et comme me baptisa madame du Barry, l'_Abbé malgré lui_. Si j'avais des obligations au Diable, je dirais du bien de ses cornes; j'en dirai donc avec plus de plaisir de la favorite de Louis XV. Elle était supérieure à son origine et valait infiniment mieux que sa réputation, bonne fille et bonne femme, comme toutes les catins. On lui reprochera, sans doute, d'avoir faibli à l'heure où tout le monde savait bien mourir. Quelle amère sottise. J'admire le courage des héroïnes; mais j'aime cette faiblesse, qui est tout son éloge: Elle a été femme jusqu'à la mort. Son cercle était celui que je préférais. On y entrait comme dans un salon neutre, où la reine du jour accueillait toutes les aristocraties, porte ouverte et ceinture dénouée pour qui montrait un blason, une bourse d'or ou un sonnet; Platon lui-même eût été un de ses fidèles. J'étais ambitieux, peu riche d'argent, et je cherchais le levier d'or qui seul peut déplacer l'axe du monde. En attendant la visite de la Fortune, dans mon lit, car j'ai toujours été paresseux avec délices, je me créais des relations: de Calonne, Mirabeau, etc. Je fréquentais particulièrement chez madame du Barry, madame de Flahaut, madame de Buffon, et j'étais assidu dans les salons du Faubourg. Avec deux compagnons de mon âge, Lauzun et Choiseul-Gouffier, nous avions formé une sorte de Triumvirat qui ressemblait à un Club fondé pour le découragement de la vertu. Ils avaient dissipé leur fortune et cherchaient à la refaire par l'agiotage; c'est par là que j'avais commencé la mienne sous le ministère de Calonne, mon premier professeur de politique. Paris n'est pas la capitale de la Morale en action; j'aimais les distractions sans négliger les affaires et je ne m'endormais pas. Un des plaisirs de la favorite était d'entendre le récit des aventures galantes, les escalades des murailles, les ascensions à la mansarde des grisettes, les espiègleries et les escapades, les intrigues de la cour, du monde, de la ville, du théâtre et du carnaval. Chacun avait l'habitude de raconter ses bonnes fortunes, sans préjudice de celles des autres; elle savait que je n'étais ni un saint, ni un hypocrite; mais comme ce sujet était doublement interdit à un abbé du petit rabat, elle se faisait une joie maligne de m'y attirer. --Et vous, monsieur l'Abbé, vous ne dites rien. À quoi rêvez-vous? --Je fais une réflexion bien triste. --Bon, dites-la toujours. --Je me querelle d'être privé du droit de me marier. --Bah! il y a assez de gens qui se marient des deux mains; mariez-vous de la main gauche. --C'est qu'il y a encore autre chose, et que Paris est une ville dans laquelle il est plus facile de trouver une femme qu'à Versailles une abbaye. --L'une n'empêche pas l'autre, au contraire. Madame du Barry était de parole et l'effet ne se fit pas attendre. Je lui dois l'Abbaye de Saint-Denis, du diocèse de Reims, et plusieurs autres bénéfices, qui me permirent de tenir mon rang dans le monde et de voir venir l'Occasion, qui ne tarda pas à passer. La vie privée doit être murée; cependant je ne puis passer sous silence le nom des femmes qui ont exercé une influence directe sur ma destinée. Je parlerai de mademoiselle Charlotte de Montmorency, de mademoiselle Luzy, de madame de Staël et, j'en suis désolé, de madame Grand, ma femme. Je ne puis dire que Le reste ne vaut pas l'honneur d'être nommé, mais en cette matière, qui veut trop prouver ne prouve rien, sinon qu'il est un sot de s'attribuer les conquêtes dont il se vante. Un jour que j'étais resté le dernier sur un signe de la favorite, elle me dit de sa voix argentée: --Eh bien, l'Abbé malgré toi, adores-tu toujours les femmes? --Comme Tantale. --Mais bois donc. Voyons, nous sommes une bonne paire d'amis, je suis discrète; conte-moi un peu tes amours et tes fredaines; allons, l'Abbé, confesse-toi. --Je commencerai donc par les choses honnêtes. --Elles semblent ordinairement plus fades que celles qui ne le sont pas; mais tu as trop d'esprit pour être ennuyeux, et rien que l'idée que tu as été honnête en amour une fois dans ta vie me donne de la curiosité. J'ai entendu dire que tu t'étais pris d'une violente passion pour mademoiselle Charlotte de Montmorency. --Il n'y a qu'une femme pour deviner ces choses-là. --Ce n'est pas difficile; il paraît même que tu es payé de retour et qu'elle ne s'en cache pas. Comment finira la comédie? --Comme les autres, par un mariage. --Que me chantes-tu là, un abbé marié? --Eh oui; ce que vous ne savez pas, c'est que, condamné au célibat par disgrâce d'état, je suis en instance auprès du Saint-Père et je fais des démarches à Rome pour être relevé de voeux qui me sont plus odieux que je ne puis le dire. --Le voeu de chasteté n'est pas gênant. Les abbés ont cet avantage pour les femmes qu'elles sont sûres du secret, et que leur amant peut leur donner autant d'absolutions qu'elles font de péchés avec lui. --Je désire me marier, et j'espère que cette grâce me sera accordée. Sans la Révolution qui bouleversa le monde, je crois que j'aurais fini par réussir envers et contre tout; mais je devais être emporté comme le reste dans le grand naufrage; seulement, j'ai surnagé. --Je dois avoir des amis par là et je t'y aiderai, sous la condition que tu ne me le reprocheras pas plus tard. Et où en es-tu avec mademoiselle Luzy? --C'est de l'histoire ancienne. --C'est toujours la même, avec d'autres marionnettes. Où l'avais-tu rencontrée? --À l'église. J'étais encore étudiant en théologie lorsque, par une belle après-midi, ou plutôt non, par une vilaine après-midi, il pleuvait et il faisait une jolie crotte, je vis, sous le porche de Saint-Sulpice, une demoiselle qui venait d'entendre le sermon et qui hésitait à se risquer, comme une chatte inquiète, attendu qu'elle n'avait pas même une ombrelle. Moi, j'avais un parapluie à la mode. J'offre mon bras et je la reconduis chez elle. --Paul et Virginie. Si tu n'avais pas eu de parapluie pour t'abriter, elle aurait levé son jupon un peu plus tôt. --Elle me fit promettre de revenir la voir, et j'y retournai avec d'autant plus de plaisir que nous étions une consolation l'un pour l'autre. On me forçait d'étudier la théologie pour entrer dans les Ordres, et je n'avais pas la vocation religieuse; ses parents la faisaient travailler le théâtre pour entrer à la Comédie-Française, et elle n'avait aucun goût pour ce métier. Un peu dévote, mais sans exagération, elle était actrice malgré elle comme j'étais séminariste malgré moi, et la confidence de notre penchant contrarié fit que l'eau coula à sa pente beaucoup plus facilement. --Comme ce monde est arrangé. Voilà une comédienne qui voudrait être novice et un abbé qui voudrait jouer les Don Juan. Enfin, l'Abbé, quoiqu'il advienne, tu seras un bon comédien; seulement, si tu veux te marier, tu feras bien de songer à la consultation de Panurge et de lire le bréviaire du Curé de Meudon. --C'est ce que je fais de temps en temps. Son Cercle était aussi un Bureau d'esprit. On m'a tant prêté de mots que je me plais volontiers à rapporter ceux des autres, et Dieu sait si on en racontait de jolis dans le Bureau d'esprit de la favorite, sans oublier le sien dont le sel était plus gaulois qu'attique, mais libre, sans apprêt ni culture, d'une saveur naturelle et d'un cachet original. Je n'en citerai que quelques échantillons choisis, la plupart ayant été recueillis et publiés dans les gazettes. Billet d'amour de Diderot à mademoiselle Volland: «_Ma Sophie, je vous écris dans l'obscurité; je ne sais si la plume marque, mais partout où il n'y aura rien, lisez que je vous aime._» Billet de Chamfort à une dame, en prose, mais qui ressemble à la chute amoureuse d'un madrigal: «Madame, je veux bien vieillir en vous aimant, Mais non mourir sans vous le dire.» Une dame à son chevalier qui, dans une voiture, devenait très pressant: «Monsieur, prenez garde, je vais me rendre tout de suite.» Voici un bouquet dont les fleurs n'ont pas de nom dans l'herbier galant: «Les femmes sont encore plus avares de leurs cheveux que l'Occasion, qui n'en a qu'une mèche.» «L'amitié serait jeune après un siècle, l'amour est déjà vieux au bout de trois mois.» «Iris s'est rendue à ma foi. Qu'eût-elle fait pour sa défense? Nous n'étions que nous trois: elle, l'Amour et moi, Et l'Amour fut d'intelligence.» Mon Iris me promit lundi Que je la verrais mercredi; Ah! mon Dieu, l'ennuyeux mardi. «On n'arrive à mon coeur qu'en passant par le tien.» «Quand l'Amour ne ment plus, c'en est fait du bonheur.» «Faut-il vous aimer comme un sage? Faut-il vous aimer comme un fou?» Quoi, vous parlez de cheveux blancs; Laissons, laissons courir le temps, Que vous importe son ravage? Les Amours sont toujours enfants Et les Grâces sont de tout âge. Pour moi, Thémire, je le sens, Je suis toujours dans mon printemps Quand je vous offre mon hommage; Si je n'avais que dix-huit ans, Je pourrais aimer plus longtemps, Mais non pas aimer davantage. «La galanterie des vieillards est l'étiquette d'un flacon vide.» LA ROCHEFOUCAULD (Papiers intimes non classés.) Latour, faisant le portrait de madame du Barry en présence de Louis XV, se mêla de donner son avis sur les affaires du royaume, et dit d'un air capable que nous n'avions pas de marine. --Mais si, dit le Roi, nous avons Vernet. Et s'adressant au ministre: --La flotte est-elle en état de combattre? --Il le faudrait bien, Sire, elle ne pourrait même pas fuir. Quelqu'un cherchait l'adresse de la princesse de Vaudemont. --Rue Saint-Lazare, le numéro m'échappe; mais vous n'avez qu'à le demander au premier pauvre que vous rencontrerez, ils connaissent tous son hôtel. «Si madame *** avait des dents, elle serait aussi laide que mademoiselle Duchesnois.» Rivarol me déteste; c'est un prêté pour un rendu. Il se plaint de la réputation de malice infernale qu'on lui suppose: --J'affirme n'avoir fait qu'une seule méchanceté dans ma vie. --Monsieur, quand finira-t-elle? Rivarol est un faiseur de mots, et ses flèches de papier lui retombaient quelquefois sur le nez, comme celle-ci: «_Nous autres gentilshommes_», pluriel qu'on trouvait singulier. Chamfort est un archer révolutionnaire dont les traits barbelés vont droit au but: «_Monsieur le duc, il est plus facile d'être au-dessus de moi qu'à côté._» Il a manqué la fortune, parce qu'il n'a jamais pu croire les hommes aussi bêtes qu'ils le sont. Et Beaumarchais; ce nom pétille. Avec quelle dextérité il lance son stylet en plein coeur des mannequins de velours. Mademoiselle Sophie Arnould lui a dit: «_Vous serez pendu, mais la corde cassera._» Je remplirais un cahier avec les traits de ces conversations, que je sèmerai au cours de mes souvenirs. Le Prince De Conti La favorite nous a raconté les derniers moments du prince de Conti. Il refusa les Sacrements de l'Église avec obstination, et il eût épouvanté le Roi par une telle conduite, si Louis XV avait survécu. Mgr l'Archevêque de Paris se présenta plusieurs fois et ne fut jamais reçu. La canaille le regardait de la rue, et pour l'édifier par la cérémonie de l'onction des Saintes huiles, le cortège entra processionnellement dans le palais, se cacha en quelque coin, et puis ressortit comme si le prince avait accompli ses devoirs. Cette mômerie fut jugée sévèrement. Les philosophes seuls regrettèrent sincèrement le prince, qui les avait soutenus de tout son crédit. Il portait à Jean-Jacques Rousseau une affection toute particulière dont il lui donna souvent des preuves. Il aurait voulu lui assurer une existence indépendante; mais, ajouta madame du Barry, cet ours mal léché ne voulut pas plus envers lui qu'envers moi se charger du fardeau de la reconnaissance. Le Sacre De Louis XVI J'avais vingt-deux ans en 1776, quand j'assistai avec ma famille au sacre de Louis XVI à Reims. On comptait que je serais ébloui par l'éclat de la cérémonie royale et la magnificence des pompes de l'Église, et qu'à défaut de vocation religieuse, l'ambition me soufflerait que la béquille de Sixte-Quint vaut bien le bâton de Maréchal de Condé. On sait qu'il a eu plus d'un imitateur, et quand un cardinal marche courbé, on dit à Rome: «_Il cherche les clefs._» Mais Sixte-Quint, une fois pape, a jeté sa béquille aux orties, et il me faudra toujours garder la mienne. Ou aura beau me rappeler la liste des boiteux célèbres et favorisés, comme lord Byron; cela, comme on dit, me fait une belle jambe. Après tout, personne n'a songé qu'au lieu d'être voué à devenir le Ministre de Dieu, je semblais prédestiné à être un Ministre de la Justice; elle est boiteuse comme moi et je ne suis pas manchot. Le cardinal de La Roche-Aymon, qui n'a pas eu besoin de génie pour faire sa fortune, joua le premier rôle à cette cérémonie, non en qualité de Grand-Aumônier de France, mais comme archevêque de Reims. Il était très vieux, fort cassé; mais sa bonne volonté de courtisan lui donna la force de braver les fatigues de cette longue journée. Le lendemain, on raconta tout chaud l'épilogue du Sacre au cercle de madame du Barry. Le soir, Louis XVI demanda au cardinal s'il n'était point las: «Non, sire, répondit-il, je suis même prêt à recommencer.» Ce mot, assurément naïf, parut de mauvais augure. Il ne fut pas relevé; mais le roi s'en ressouvint, car il dit le même soir à la reine: «Madame, faites en sorte que ce ne soit pas pour mon frère que Monseigneur de Reims recommence les cérémonies du Sacre.» La reine aurait pu répliquer: «Je suis à vos ordres pour donner, quand il vous plaira, un héritier au trône de France.» On tenait d'étranges propos sur l'adolescence prolongée du roi. À quelque temps de là, la duchesse d'Aiguillon apporta des nouvelles circonstanciées, et voici sa conversation avec madame du Barry: --La bonhomie du roi est admirable. Il conte à ses courtisans les détails les plus secrets et les plus intimes de ses rapports avec la reine. Il leur a dit qu'après ses relevailles de couches, il était allé la remercier maritalement de l'avoir rendu père. --Nous aurons donc un Dauphin? --La reine l'espère; elle en a grand besoin; car en France, qu'est-ce qu'une fille? --Ne trouvez-vous pas singulier que dans un royaume où les femmes gouvernent, on ne les compte pour rien? --En ce qui touche seulement la succession à la couronne; autrement, depuis Louis XIII, à très peu d'années près, nous avons eu la haute main et commandé souverainement. Voyez la régence de Marie de Médicis et l'ascendant que la duchesse d'Aiguillon, notre grand'tante, prit sur le Cardinal de Richelieu. Voyez Anne d'Autriche, pendant la longue minorité de Louis XIV, puis madame de Montespan et madame de Maintenon. Sous le régent Philippe, il y avait dix favorites pour une; sous Monsieur le Duc, madame de Prie; sous le feu roi, madame de Châteauroux, madame de Pompadour, et vous. --Oui, Cotillon I, Cotillon II, Cotillon III; mais aujourd'hui c'est le tour des sultanes légitimes; la reine a su prendre de l'influence; elle est roi et a raison de l'être. --De toutes les manières, si une des nôtres ne peut être reine en vertu de sa naissance, il nous reste une belle fiche de consolation, celle de faire toujours la loi aux rois. La duchesse aurait pu remonter bien plus haut que Louis XIII dans l'armorial féminin. Sous Clovis, Sainte Clotilde portait déjà les culottes; Blanche de Castille faisait mieux, elle enfermait à clef Saint Louis pour l'empêcher d'aller embrasser la reine. Partout où les hommes règnent, les femmes gouvernent, et le contraire ne se voit pas; c'est une quenouille bien embrouillée, la Loi Salique est un grand mot. Des mots, des mots, des mots, comme dit Hamlet. L'assemblée Des Notables. _1788._--J'étais depuis huit ans Agent général du clergé. L'Église de France formait un État dans le royaume. Elle avait son roi à Rome et se gouvernait elle-même. Je fus son ministre et, pendant ces années d'apprentissage des hommes et des affaires, j'appris à les conduire et à les traiter, comme un professeur qui s'instruit en enseignant. On m'accordait de l'esprit, on me reconnut de la capacité. Mes fonctions me laissaient la main haute et libre; la jeune Amérique était à la mode, j'armai un corsaire contre les Anglais, de moitié avec Choiseul-Gouffier, et le maréchal de Castries, ministre de la marine, nous donna des canons. Pendant le rude hiver de 1788, le Trésor royal était vide, la famine à son comble, et le roi appela l'Assemblée des Notables, dont je fus nommé membre. Les Notables étaient réunis pour constater et étudier les souffrances de la nation bien plus que pour les soulager et y porter remède. C'était une consultation générale, un congrès de médecins politiques. Ils avaient interrogé le patient et savaient le nom de sa maladie; quant à la guérir, ce n'était pas leur affaire, et celui qui eût affiché cette prétention n'eût pas manqué de scandaliser la Faculté: «Eh! mon ami, si nous connaissions le remède, nous commencerions par nous guérir nous-mêmes. Nous ne sommes pas des charlatans, nous croyons à la médecine, et la preuve en est que nous nous soignons comme les autres d'après les ordonnances de nos confrères. Et ils disaient vrai; car en l'an de disgrâce 1788, le Clergé et la Noblesse étaient en plus fâcheuse position que le Tiers. Après son triomphe, le Peuple, qui a toujours fait sa besogne en attendant qu'il le renverse à son tour, se chargea de l'opération au moyen du remède héroïque: Il supprima le malade. L'Assemblée des Notables avait déclaré qu'il fallait jeter l'ancre de miséricorde, et quelque temps après ma nomination à l'évêché d'Autun, je fus élu député du Clergé aux États-Généraux, oubliés depuis 1614 et convoqués à bref délai. LA RÉVOLUTION FRANÇAISE Les États-Généraux. Il faut que chacun trouve son mot dans l'énigme de la vie; il ne sert à rien qu'on vous le dise; les uns ne l'écoutent pas, les autres le prennent à contresens. J'avais trente-cinq ans, l'âge où l'esprit est dans toute la plénitude de sa force et de son activité. Je n'avais d'autre perspective que l'ambition, et je me trouvais entre l'Église et la Politique. On dit qu'Hercule, également entre deux selles, choisit la Vertu qui lui sembla plus belle, et qui le conduisit directement aux pieds d'Omphale, ce qui implique une certaine contradiction. L'antiquité, dans ses allégories, nous propose ainsi parfois des énigmes que nous ne comprenons pas. Dans cette alternative, je me rappelais l'Âne de Buridan, également sollicité par la faim et la soif, et qui, n'ayant aucune raison de commencer par manger ou boire, se laisse crever entre un sac d'avoine et un seau d'eau. Un docteur trouve que l'âne est logique; n'étant ni l'un ni l'autre, ni les deux à la fois, j'aurais bu d'abord, et après cette libation, j'aurais attaqué ferme le picotin. L'argument des écoles n'est pas des mieux choisis et il y a inégalité dans les termes. Manger est bien, boire est mieux, digérer est tout. Je choisis la Politique. Que le Pape, qui a sacré Bonaparte, me jette les Clefs de Saint Pierre, qui a renié trois fois son Maître. À examiner froidement la situation, le travail de vingt-cinq millions d'hommes ne servait qu'à entretenir l'oisiveté de six cent mille privilégiés qui les opprimaient, et la nation était le fumier sur lequel s'élevaient avec orgueil les fleurs patriciennes. Les dix lignes de La Bruyère sur les _Paysans_ suffisent pour expliquer la Révolution française. Comment voulez-vous qu'un peuple ne soit pas fatalement poussé et entraîné à la Révolution, quand un noble peut impunément molester, insulter et brutaliser un citoyen, faire bâtonner Voltaire à l'hôtel Sully, frapper Mozart, emprisonner Diderot, traquer Rousseau comme une bête fauve. Il est vrai que ce même peuple verra de sang-froid guillotiner Lavoisier, Condorcet et André Chénier; mais encore y eut-il des simulacres de jugement, dont se passaient fort bien les Lettres de cachet. Louis XVI, au jeu, écrivait sur un sept de pique le nom de Beaumarchais, et la Bastille comptait un pensionnaire de plus. Le murmure du peuple s'élevait jusqu'au trône, d'abord faible comme une plainte, bientôt puissant comme une protestation, menaçant comme un défi, impérieux comme un ordre. Ce qu'il demandait n'était pas encore la vengeance, c'était la réparation, réparation tardive, accordée à regret par un roi médiocre, sans caractère et sans grandeur, soumis à toutes les influences de l'étranger et de sa famille, aussi incapable des grands crimes qui asservissent une nation que des fortes vertus qui la sauvent. Le dénouement tragique de sa destinée ne saurait émouvoir. Son malheur fut celui de bien d'autres plus innocents que lui, et que leur obscurité n'empêcha pas de bien mourir. La Convention lui décerna les honneurs de son tribunal d'exception. Le juger ainsi, ce n'était pas associer la nation tout entière par ses représentants à la condamnation du Roi de France, c'était plutôt la consécration d'un titre qui n'existait plus. Cette inconséquence politique est affirmée par une parole révolutionnaire: «Sa tête, en tombant, ne devait pas faire plus de bruit que celle d'un citoyen.» Il n'est pas permis de s'étonner qu'un rat abandonne le navire qui boit la mort, et passe sur le vaisseau qui tient la mer contre vents et marées. La Monarchie coulait à pic; la Révolution sauvait l'équipage et recueillait les épaves du naufrage royal. Un mécontent est toujours un révolutionnaire; il veut, désire et attend autre chose. Quoi? Il l'ignore lui-même; mais tout changement indéterminé, comme les cartes battues, amène une nouvelle chance de gagner au joueur qui a perdu. J'étais mûr pour être un des apôtres de cette révolution qui mâchait à vide, et qui allait broyer la vieille Europe dans l'étreinte inexorable de ses engrenages. La Révolution sabordait à coups de hache la carcasse pourrie qui avait été ma prison; elle brisa mes chaînes et me prit dans ses bras. Si j'ai eu une vraie mère, c'est celle-là. Elle a effacé l'affront de ma famille, et je me suis fait grand en me rangeant parmi les petits. Jeté dans l'Église malgré moi, affranchi par la Révolution, brouillé avec les évêques, menacé de l'excommunication du Pape, j'ai refusé l'Archevêché de Paris, renoncé à L'Évêché d'Autun, et je suis rentré dans la vie civile, en perdant les soixante mille livres de ma charge. La Cour me fit des offres bien tentantes; c'était l'orange que jette le coureur à ceux qui le suivent dans l'arène olympique, je ne la ramassai pas. Je savais que je trouverais dans la caisse de l'opinion publique bien au-delà de ce qu'on me proposait, et comme j'avais besoin de m'enrichir, je prétendais appuyer plus solidement ma fortune. Mais ce n'était pas tout. La veille du jour où je devais consacrer deux évêques, je reçus avis que le Clergé voulait me faire assassiner. Je fis mon testament en instituant pour ma légataire madame de Flahaut, et je couchai hors de chez moi, près de l'église où devait s'accomplir la cérémonie du lendemain. À quelque temps de là, j'eus la mission de déposer entre les mains du roi une remontrance impérieuse, en l'exhortant à s'entourer des plus fermes appuis de la liberté. Comme il faut tout prévoir, c'était une poire pour la soif. Le général Lamarque a écrit une lettre aux journaux qui critiquaient un de ses actes, et je lui dis à cette occasion: «Général, je vous croyais de l'esprit.» J'ai eu cette faiblesse une fois, car il fallait bien me défendre, et voici ma lettre, qui a couru les gazettes: «Maintenant que la crainte de me voir élever à la dignité d'Évêque de Paris est dissipée, on me croira sans doute. Voici l'exacte vérité: J'ai gagné dans l'espace de deux mois, non dans des maisons de jeu, mais dans la société et au Club des Échecs, regardé presque en tout temps, par la nature même de ses institutions, comme une maison particulière, environ 30,000 francs. Je rétablis ici l'exactitude des faits, sans avoir l'intention de les justifier. Le goût du jeu s'est répandu d'une manière même importune dans la société. Je ne l'aimai jamais, et je me reproche d'autant plus de n'avoir pas assez résisté à cette séduction; je me blâme comme particulier, et encore plus comme législateur, qui croit que les vertus de la liberté sont aussi sévères que ses principes, qu'un peuple régénéré doit reconquérir toute la sévérité de la morale, et que la surveillance de l'Assemblée doit se porter sur ces excès nuisibles à la société, en ce qu'ils contribuent à cette inégalité de fortune que les lois doivent tâcher de prévenir par tous les moyens qui ne blessent pas l'éternel fondement de la justice sociale, le respect de la propriété. Je me condamne donc, et je me fais un devoir de l'avouer; car, depuis que le règne de la vérité est arrivé, en renonçant à l'impossible honneur de n'avoir aucun tort, le moyen le plus honnête de réparer ses erreurs est d'avoir le courage de les reconnaître.» Après une telle épître, je n'avais plus qu'à tirer l'échelle, et je reçus avec plus de philosophie l'averse des épigrammes qui pleuvaient sur moi de tous côtés. En voici trois des _Actes des Apôtres_ du jeune Camille: Roquette au temps passé, Talleyrand dans le nôtre, Furent tous deux prélats d'Autun; Tartufe est le portrait de l'un; Ah! si Molière eût connu l'autre! Dans ses écrits chacun a sa manière, L'un brille en un discours, l'autre dans un rapport Quant au prélat que la France révère, On sait que l'_Adresse_ est son fort. Du brûlot qu'en ce jour on prône avec transport, Ami, veux-tu savoir le père? Tout le moelleux est de Chamfort, À Sieyès tout l'incendiaire, Tout ce qui cloche à Périgord. D'Autun à son ambition Immole sa parole et sa religion; C'est tout simple; il a cessé d'être Et gentilhomme et prêtre. Celle-ci est des _Rapsodies du jour_: Le boiteux si connu par son apostasie Se défend assez mal d'être ami d'_Orléans_: «Quel intérêt me lie à ce chef de brigands, Et qu'aurais-je avec lui de commun?»--L'infamie. C'est l'Évangile révolutionnaire: «_Armez_-vous les uns les autres.» Je fus plus sensible à la séparation d'une amie. Madame de Brionne était une des plus dignes, des plus belles et des plus grandes dames du Faubourg. Elle méprisait les _Petits hommes noirs_ du Tiers, mais elle avait peur du Peuple déchaîné comme un bouledogue et qui venait de renverser la Bastille. Je courus chez elle, en apprenant sa résolution d'aller attendre aux portes de la France cette première insurrection de Paris, et je lui demandai la raison de ce départ si prompt. --Parce que je ne veux être ni victime ni témoin de scènes qui me font horreur. --Mais faut-il pour cela quitter la France? --Et où voulez-vous que j'aille? --Je ne vous conseille pas de rester à Paris, puisque vous êtes si effrayée, ni même de vous retirer dans vos terres; mais allez passer quelque temps dans une petite ville de province où vous ne serez point connue; vivez-y sans vous faire remarquer, et personne n'ira vous découvrir. --Une petite ville de province, fi! monsieur de Périgord; paysanne tant qu'on voudra, bourgeoise, jamais. Je n'insistai plus, et elle partit. Je n'entrerai pas dans le détail des événements et des faits qui appartiennent à l'histoire; tous mes actes à l'Assemblée constituante sont consignés dans les procès-verbaux. On a dit que j'étais passé maître dans l'art de faire travailler les autres et d'accaparer leurs talents; ce serait alors la fable renversée; _Le Paon paré des plumes du geai_. Il est vrai que ma paresse d'esprit et mon indolence de caractère expliquent mon ignorance naturelle; mais dans le nouveau milieu où je respirais, les idées me tombaient toutes faites comme des alouettes rôties. C'était pour moi une affaire d'écrire; M. d'Hauterive l'a raconté. Il entre un jour chez moi, demandant une lettre.--Eh bien?--Il faudrait répondre.--De ma main?--Mais oui.--C'est une tyrannie; comment, composer et écrire en même temps?--Cela est absolument nécessaire.--Eh bien, je vais écrire, mais dictez. Raphaël faisait peindre ses tableaux par ses élèves, Richelieu rimer ses tragédies par des poètes, voire Corneille. Je faisais travailler mes secrétaires et mes collaborateurs à la manière d'un chef d'orchestre qui dirige ses musiciens avec un archet sans jouer du violon. Guilhe a rédigé le rapport lu à l'Assemblée nationale sur l'Instruction publique, spécialité qu'il partageait avec l'abbé des Renaudes, que je fis nommer par la suite membre du Tribunat, et qui me refusa un vote par scrupule de conscience. «Mais, lui dis-je, on ne vous demande pas votre conscience, mais votre voix.» D'Hauterive et La Besnardière avaient la Politique et Panchaud les Finances. Panchaud, fondateur de la Caisse d'escompte et de la Caisse d'amortissement, était le seul homme capable de faire pondre la Poule aux oeufs d'or sans l'éventrer. L'abbé Bourlier, depuis évêque d'Évreux, Colmache et quelques autres furent aussi d'actifs collaborateurs pour la fabrication des discours, des rapports, des dépêches, des pièces diplomatiques et des lettres. Tout le monde y mit de la bonne volonté, du dévouement, de l'intelligence et de l'honnêteté. Voici le tableau des travaux auxquels je fus appelé à prendre part, où se résument, dans leurs formules et leurs grandes lignes, les principes et les réformes nécessaires pour réorganiser une société nouvelle en utilisant les matériaux de l'ancienne. _Abolition des titres._--Noble, je réclame l'égalité des classes et la communauté des droits; évêque, la liberté de l'intelligence humaine. La proposition de Mathieu de Montmorency sur l'_Abolition des titres_ méritait un compliment. Je l'aborde: --Comment se porte Mathieu Bouchard? --Bouchard! mais je m'appelle toujours M. de Montmorency; il ne dépend pas de moi de renier mes aïeux; car enfin je descends du grand connétable qui contribua au gain de la bataille de Bouvines; je descends de cet autre connétable qui trouva la mort sur le champ de bataille de Saint-Denis, je descends... --Oui, oui, mon cher Mathieu, et vous êtes le premier de votre maison qui ayez mis bas les armes. _Mandats impératifs._--En acceptant le mandat impératif imposé par les bailliages, on n'est plus un député, on est un messager. Ma motion est adoptée. _Comité de Constitution._--J'ai le no 2, entre Monnier et Sieyès. Nous avons fait de la bonne besogne.--Réorganisation sociale. La Carte de France est remaniée. J'ai reçu la première pensée politique de Sieyès, théoricien creux et obscur, dont la formule est le titre d'un volume que Chamfort lui a donné, trouvant inutile de l'écrire. _Qu'est-ce que le Tiers-État?_--Rien. _Que doit-il être?--Tout._ C'est le grelot de son tambour. Je m'amusais à culbuter son château de cartes métaphysique, qui met des ombres partout, et qui trouve le moyen d'obscurcir la lumière avec la prétention de ne pas la laisser sous le boisseau. Six pouces d'eau trouble la font paraître plus profonde que six pieds d'eau claire qui laissent apercevoir le gravier. _Instruction publique._--L'instruction publique centralisera l'esprit de la nation comme l'assemblée en centralisera la volonté. Séculariser l'enseignement des générations futures, enlevé à l'Église et dirigé par l'État. Éducation physique, intellectuelle et morale, à tous les degrés et pour toutes les conditions. Conserver l'étude de l'antiquité unie à celle des connaissances pratiques. Écoles spéciales, Droit, Médecine, Théologie, Art militaire, Institut, Corps académique. _Unité des Poids et Mesures._--Création de premier ordre, qui s'imposera à toute l'Europe. _Loterie._--À supprimer.--Inégalité des chances comme jeu, immoralité du produit comme impôt. _Déclaration des droits._--Le droit des peuples est une propriété, celui des rois n'est qu'un dépôt. La liberté est plus ancienne que la tyrannie, mais il faut qu'un peuple soit majeur pour l'exercer. _Contributions et Enregistrement._--Mécanisme égalitaire des impôts, des personnes, des biens, de toutes les propriétés, de toutes les richesses. Le peuple français est celui qui paie le plus cher pour être gouverné à bon marché. _Emprunts de Necker._--Le crédit de la France est la plus belle hypothèque de l'univers. _Biens ecclésiastiques._--Ce territoire immobilisé est une propriété nationale. La vente de ces biens de main-morte donnera deux milliards au Trésor public. Le changement des revenus du clergé en traitement le fera rentrer dans l'État par le budget. Malgré mon avis, on a fait une opération dangereuse en donnant ces biens comme hypothèque aux assignats, dont le cours forcé a déprécié la valeur. _Constitution civile du Clergé._--Je ne m'y suis pas opposé, sous la réserve de la liberté du culte et sans exiger le serment du prêtre. J'ai été des premiers à conseiller la réunion du Clergé et du Tiers, la vérification collective des pouvoirs et le vote par tête, non par ordre. _L'Adresse aux Français._--L'Assemblée m'a confié la rédaction de l'_Adresse à la Nation_, qui m'a valu la Présidence, pour expliquer, justifier et défendre la Constitution attaquée par les partis. Tâche facile. Trois objections: _Tout détruit?_--Pour tout reconstruire.--_Réforme précipitée?_--Ni hésitation ni délai, de front et tout à la fois.--_Perfection chimérique?_--La société, comme l'homme, est perfectible, et les idées utiles au genre humain ne sont pas seulement destinées à orner les livres. Conclusion: Linnée a fait l'Inventaire de la Nature, la Révolution celui des principes du gouvernement des peuples et des _Droits de l'Homme_. Tout cela était dit et fait de bonne foi, car alors on pouvait être honnête et réussir, parce que les opinions et les intérêts étaient d'accord. La Messe De La Fédération. J'ai fait adopter par l'Assemblée la date du 14 Juillet, anniversaire de la _Surprise de la Bastille_, pour la Fête de la Fédération. Madame du Barry est allée voir les préparatifs; comme tout le monde elle y a pris part, et voici ce qu'elle m'a raconté: «Comme j'étais fatiguée d'avoir «travaillé à la terre» à me donner des ampoules, je me suis mise en quête de chercher dans la foule madame de Mortemart et messieurs de Cossé et de Mausabré qui m'avaient accompagnée. «Un jeune homme m'offrit son bras pour m'aider à les retrouver, mais cela fut impossible. Je priai donc mon inconnu de me reconduire. Sa courtoisie ne se démentit point; nous prîmes le premier fiacre venu et nous partîmes. J'étais peu à mon aise avec cet étranger; mais il entama une conversation animée et brillante. Je l'examinai alors avec plus d'attention. Il avait une figure charmante, quelque chose de doux et de gracieux dans les traits; l'envie me prit de savoir son nom, je le lui demandai. Il s'appelait Saint-Just. «Le duc de Fronsac, rongé de goutte, qui venait me voir de loin en loin, nous brouilla ensemble. M. Saint-Just le prit sur un ton si haut que je dus intervenir, et je lui fis des reproches qu'il reçut assez mal. J'ai su depuis qu'il se plaint de moi, et va partout m'accusant d'être aristocrate outre mesure.» Il y avait alors les prêtres assermentés et les réfractaires; une grande difficulté se présenta pour consacrer les premiers évêques du clergé constitutionnel, et il en fallait trois pour la cérémonie. J'étais résolu; mais je voyais hésiter mes deux auxiliaires: Gobel, évêque de Lydda, et Miroudot, évêque de Babylone. Il fallait les décider et les engager. Pour y arriver, j'imaginai de leur jouer une comédie renouvelée des _Fausses Confidences_. La veille j'allai trouver Miroudot et lui dis: «Gobel nous abandonne; pour moi, je sais à quoi cela nous expose et ma résolution est prise; j'aime encore mieux me tuer que d'être lapidé par la foule.» Tout en parlant, je maniais nonchalamment un petit pistolet de poche qu'on appelait le _Bréviaire du coadjuteur_ ou les _Burettes de l'abbé Maury_. Le joujou fit son effet, une peur chassa l'autre, et les deux augures furent exacts. J'en fis des gorges-chaudes avec mes amis; Dumont de Genève s'en amusa beaucoup. J'avais un peu oublié les cérémonies épiscopales. Mirabeau, qui avait assisté dans ses prisons à plus de messes que moi, s'offrit pour une répétition générale en costume. Un autel fut improvisé sur la cheminée de Saisseval, et tout marcha bien, sauf les glapissements de ma chienne Pyrame, qui se jetait avec fureur sur mes habits sacerdotaux. La Révolution valait bien une messe, et je l'ai dite au Champ-de-Mars, sur l'Autel de la Patrie, assisté de deux cents prêtres, en présence de la Famille royale, de l'Assemblée, des Fédérés des départements et du peuple de Paris. J'aperçus La Fayette sur son cheval blanc, l'un portant l'autre, et j'eus l'occasion de dire à ce _Général Tartufe_, qui me considérait: «Ah çà, surtout ne me faites pas rire.» Cette comédie se termina par un souper, et j'écrivis au duc de Lauzun: «Vous savez l'excommunication de Damoclès; venez me consoler et souper avec moi. Tout le monde va me refuser l'eau et le feu; aussi nous n'aurons ce soir que des viandes glacées et nous ne boirons que du vin frappé.» Mirabeau. Nous étions très liés; il était noble déclassé comme moi, et je lui devais un bon office. Nos relations cessèrent par suite de la vente et de la publication de Lettres secrètes sur la cour de Prusse, dans une mission qu'il devait à mon entremise. Il me considérait déjà comme un rival de politique, d'esprit et de licence, et dès lors il me traita ouvertement en ennemi. Mirabeau tonne comme Jupiter assembleur de nuages, mais son tonnerre n'est parfois qu'une feuille de tôle, et c'est un aigle qui n'est pas toujours dans les nuages. Quand il s'agit d'élire le président, il prit la parole pour indiquer les conditions de caractère et de talent que devait offrir le candidat. Il ne manquait qu'un trait au portrait qu'il venait de tracer, c'est que le président devait être marqué de la petite vérole. Je discutais avec lui: «Attendez, me disait-il, je vais vous enfermer dans un cercle vicieux.» Et moi de répondre: «Est-ce que par hasard vous auriez envie de m'embrasser?» Jamais il n'a dit le fameux: «_C'est à vous d'en sortir._» Ce langage n'aurait pas été admis. C'est un autre député qui a crié: «_Nous ne sortirons que par la force des baïonnettes._» Mirabeau se pencha vers Lameth et ajouta: «_Et puis, si elles viennent, nous f... le camp._» D'ailleurs, presque tous les mots historiques ont été fabriqués ou arrangés après coup; à la Foire aux mensonges, l'histoire est encore le magasin le mieux approvisionné. Les actes et les discours officiels ne sont que le décor de la scène où se joue la _Grande Farce_, et le Dieu de la machine est toujours dans la coulisse. _Avril 1791._--Mirabeau chancelle comme le gladiateur vaincu sur le sable du cirque. Au premier signe de la Mort, il comprit qu'il fallait la suivre. Il désira me voir et je me rendis au chevet de son lit: «Une moitié de Paris reste en permanence à votre porte; j'y suis venu comme l'autre moitié, trois fois par jour, pour avoir de vos nouvelles, en regrettant chaque fois de ne pouvoir la franchir.» Je restai deux heures avec lui. Nous étions réconciliés, et je fus, avec La Marck, son exécuteur testamentaire. Il me remit son discours sur la _Loi des successions_, pour le lire à l'Assemblée. Le lendemain, quelques heures après sa mort, je montai à la tribune: «M. Mirabeau n'est plus. Je vous apporte son dernier ouvrage, et telle était la réunion de son sentiment et de sa pensée, également voués à la chose publique, qu'en l'écoutant vous assistez presque à son dernier soupir.» ANGLETERRE Je songe à ce mot d'un diplomate, arrivant à Londres: «Au bout de huit jours, je me proposai d'écrire mes impressions sur l'Angleterre; au bout de huit mois, j'ai vu que ce serait difficile, et au bout de huit ans j'y ai renoncé.» C'est l'histoire des Moutons anglais. En sortant de Douvres, ils sont blancs; en approchant de Londres, gris, et plus près, noirs. Si on les tondait, on verrait que tous ces moutons sont blancs; la coloration progressive de leur toison vient de l'action combinée de la suie, de la fumée et du brouillard. Toutes les fois que j'observe les hommes et les choses, je pense aux moutons anglais; il faut regarder sous la peau. _Février 1792._--Je vais en mission à Londres avec Lauzun (le duc de Biron), mon ami et mon confident. Pour rendre hommage à la vérité, notre vie n'était pas édifiante; mais si l'hypocrisie était contagieuse, je lui offrirais en même temps l'hommage qu'elle rend à la vertu anglaise. L'aristocratie ouverte et fermée ne me pardonna pas de braver le kant, et je revins bredouille. Dans un dîner, je me trouvai avec Fox, qui ne cessait de s'entretenir avec son enfant sourd-muet. N'est-ce pas étrange de dîner avec le plus grand orateur de l'Europe, et de le voir parler avec ses doigts? _Mai 1792._--Comme député de la Constituante, je ne puis recevoir le titre officiel d'ambassadeur, conféré à Chauvelin, et sous son couvert, je reprends les négociations pour établir une _Entente nationale_ contre le _Pacte de famille_ noué par la Cour avec les Maisons d'Autriche et de Bourbon. La situation politique ne me permettait pas d'espérer l'alliance, mais je gagnai la neutralité. _L'Alliance anglaise_ a été le pivot de ma carrière diplomatique, dont le cercle se referme à quarante ans de distance à la _Conférence de Londres_ par l'_Entente cordiale_, sur le même programme, avec le même but, dans le même pays. _10 août 1792._--Je suis revenu à temps pour voir cette journée. Le jour où Hérault de Séchelles prononça la déchéance de la royauté, je lui fis passer cette note: «_Envoyez-les à la Tour du Temple._» Après les persécuteurs, je ne connais rien de plus haïssable que les martyrs. La République a été faite par des monarchistes intelligents et défaite par des républicains imbéciles. La Révolution, commencée par des sages honnêtes, a été achevée par des brigands insensés. Je suis des Jacobins et des Feuillants, et il n'y a plus de place ici pour moi que dans une prison, dont la porte de sortie donne de plain-pied sur l'échafaud. Je retourne en Angleterre, avec une nouvelle mission que je dois à Danton. Depuis mon installation à Londres, si je n'ai plus voix délibérative au chapitre, j'ai encore voix consultative. Je conseille donc la sagesse et la modération dans le triomphe. La France est assez grande et assez forte dans ses limites naturelles pour l'accomplissement de ses destinées. Pas de conquêtes; toute annexion est un boulet rivé au pied, une contradiction des principes de la Révolution, qui a promis non d'acquérir des territoires, mais d'émanciper les nations. Malgré mes bonnes intentions, je me vois en butte aux vexations des Émigrés royalistes et aux accusations des Jacobins. Je suis entre l'Enclume de France et le Marteau d'Angleterre, ou plus justement entre le Billot et la Hache. Au début, les Anglais appelaient la Révolution une fièvre de croissance et les Russes un cancer; mais ses excès indignent l'Europe. Tous les royaumes me sont fermés, et sur une lettre de M. de Laporte intendant de la Liste civile, qui me signale en qualité de négociateur disposé à servir le roi, Robespierre me fait décréter d'accusation comme émigré. On le serait à moins. J'essaie de m'en tirer, comme la Chauve-souris, avec les Jacobins et lord Grenville: Je suis oiseau, voyez mes ailes; Je suis souris, vivent les rats! J'écris aux Jacobins: J'ai été envoyé à Londres le 7 septembre 1792 par le Conseil exécutif provisoire, et j'ai en original mon passeport, signé des six noms, conçu en ces termes: «_Laissez passer Ch.-Maurice Talleyrand, allant à Londres par nos ordres._» Il faut dire que je l'avais escamoté à Danton, qui s'était laissé faire dans un moment d'abandon. Dans le même temps, j'écris à lord Grenville, qui me considérait comme un hôte dangereux: Je suis venu à Londres pour y jouir de la paix et de la sûreté personnelle, à l'abri d'une constitution protectrice de la liberté et de la propriété. J'y existe, comme je l'ai toujours été, étranger à toutes les discussions et à tous les intérêts de parti, et n'ayant pas plus à redouter devant les hommes justes la publicité d'une seule de mes opinions politiques que la connaissance d'une seule de mes actions. L'habileté est une jolie chose quand elle s'appuie sur la force. Au lendemain, Pitt m'applique l'_Alien Bill_ sans autre forme de procès, et ne me donne que vingt-quatre heures pour quitter le territoire anglais, où il n'y a de poli que l'acier. Comme si les Anglais ne nous avaient pas donné l'exemple de Charles Ier. J'appelle Courtiade, mon valet de chambre, et connaissant ses manies formalistes, je brusque la situation. --Ma malle est-elle bouclée? --Oui, Monseigneur. --Je pars sur l'heure; vous pourrez faire tranquillement vos adieux à votre femme, et vous me rejoindrez par le premier paquebot. --Non, non, Monseigneur, je vous suivrai, je ne vous laisserai pas partir seul; je ne demande qu'un court délai, jusqu'à demain. --Les heures sont comptées pour moi; prenez vos dispositions. --C'est bien de cela qu'il s'agit! s'écrie Courtiade, pleurant et gesticulant; cette maudite blanchisseuse a emporté toutes vos chemises fines et vos cravates de mousseline; quelle figure Monseigneur ferait-il dans un pays étranger? Ceci est du tragi-comiqu