The Project Gutenberg EBook of L'argent des autres, by Émile Gaboriau This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included with this eBook or online at www.gutenberg.org Title: L'argent des autres II. La pêche en eau trouble Author: Émile Gaboriau Release Date: May 2, 2006 [EBook #18302] Language: French Character set encoding: ISO-8859-1 *** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK L'ARGENT DES AUTRES *** Produced by Carlo Traverso, Chuck Greif and the Online Distributed Proofreading Team at http://www.pgdp.net (This file was produced from images generously made available by the Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica) at http://gallica.bnf.fr) L'ARGENT DES AUTRES PAR ÉMILE GABORIAU II LA PÊCHE EN EAU TROUBLE SEPTIÈME ÉDITION PARIS E. DENTU, ÉDITEUR, LIBRAIRE DE LA SOCIÉTÉ DES GENS DE LETTRES PALAIS-ROYAL, 17 ET 19, GALERIE D'ORLÉANS. 1875 Tous droits réservés. LA PÊCHE EN EAU TROUBLE I L'aube du 1er novembre 1871 se levait pâle et glacée, blanchissant le faîte des toits. Une lueur livide et furtive glissait, comme au fond d'un puits, le long des murs humides de l'étroite cour de l'_Hôtel des Folies_. Déjà montaient ces rumeurs confuses qui annoncent le réveil de Paris, dominées par le roulement sonore des voitures de laitiers, par le fracas des portes brutalement refermées, par le claquement clair des pas hâtifs sur le bitume des trottoirs. Maxence avait ouvert sa fenêtre et s'y était accoudé mais bientôt il fut pris d'un frisson. Il referma la fenêtre, jeta du bois dans la cheminée, et s'allongea sur son fauteuil, présentant les pieds à la flamme. C'était un événement énorme qui venait de tomber dans son existence, et autant qu'il était en lui, il s'efforçait d'en mesurer la portée et d'en calculer les conséquences dans l'avenir. Il ne pouvait revenir du récit de cette fille étrange, de sa franchise hautaine à dérouler certaines phases de sa vie, de son effrayante impassibilité, de l'implacable mépris de l'humanité que trahissait chacune de ses paroles. Où avait-elle appris cette dignité si simple et si noble, ce langage mesuré, cet admirable respect de soi qui lui avait permis de traverser les cloaques sans y recevoir une éclaboussure? Et encore sous l'impression de son attitude, de son accent et de son regard: --Quelle femme! murmurait-il. Avant de la connaître, il l'aimait. Maintenant, il était bouleversé par une de ses passions exclusives qui s'emparent de l'être entier. Même, il se sentait déjà à ce point sous le charme, subjugué, dominé, fasciné, il comprenait si bien qu'il allait cesser de s'appartenir, que son libre arbitre lui échappait, que sa volonté serait entre les mains de Mlle Lucienne comme le bloc de cire entre les doigts du modeleur, il se voyait si bien à la discrétion d'une énergie supérieure à la sienne, que la peur le prenait presque. --C'est mon avenir que je risque! pensait-il. Et il n'était pas de moyen terme. Il lui fallait, ou fuir sur-le-champ, sans attendre le réveil de Mlle Lucienne, fuir sans détourner la tête... ou rester, et alors accepter tous les hasards d'une incurable passion pour une femme qui ne l'aimerait peut-être jamais.... Et il restait pantelant entre ces deux partis, comme un voyageur qui, tout à coup, verrait se bifurquer la route inconnue où il marche, et qui ne saurait laquelle prendre des deux voies ouvertes devant lui, sachant que l'une conduit au but et l'autre à un abîme. Seulement, le voyageur, s'il se trompe et s'il le reconnaît, est toujours libre de rebrousser chemin. L'homme, dans la vie, ne peut plus revenir à son point de départ. Chaque pas qu'il fait est définitif. S'il s'est trompé, s'il s'est engagé sur la route fatale, tant pis!... --Ah! n'importe! s'écria Maxence. Il ne sera pas dit que, par lâcheté, j'aurai laissé s'envoler le bonheur qui passe à ma portée. Je reste.... Et aussitôt, il se mit à examiner ce que raisonnablement il était en droit d'attendre. Car il ne se méprenait pas aux intentions de Mlle Lucienne. En lui disant: «--Voulez-vous être amis?» C'est bien cela qu'elle avait prétendu et voulu dire: uniquement amis. --Et cependant, songeait Maxence, si je ne lui avais pas inspiré un intérêt réel, se serait-elle si entièrement confiée à moi? Elle n'ignore pas que je l'aime, et elle sait trop la vie pour supposer que je cesserai de l'aimer lorsqu'elle m'aura permis une certaine intimité. A cette idée, des bouffées d'espérance lui montaient au cerveau. --Ma maîtresse, jamais, évidemment, se disait-il. Mais ma femme... pourquoi pas?... Mais presque aussitôt, le plus amer découragement s'emparait de lui. Il réfléchissait que Mlle Lucienne avait peut-être, à le choisir ainsi pour confident, quelque intérêt décisif qu'il ne soupçonnait pas. Et pourquoi non? Elle lui avait dit la vérité, il en était sûr, il l'eût juré. Lui avait-elle dit toute la vérité? Assurément non, puisqu'elle lui avait tu les explications de l'officier de paix. Quelles étaient-elles? A se résigner au rôle que lui avait imposé Van-Klopen, qu'avait-elle gagné? Était-elle plus avancée? Avait-elle réussi à soulever un coin du voile qui recouvrait sa naissance? Était-elle sur les traces de ses ennemis et avait-elle découvert le mobile de leur haine? --Ne serais-je, pensait Maxence, qu'un des pions de la partie qu'elle joue? Qui me dit que si elle la gagne, elle ne me plantera pas là?... Peu à peu, malgré tout, le sommeil le gagnait, et lorsqu'il croyait calculer, déjà il dormait, en murmurant le nom de Lucienne. Le grincement de sa porte qui s'ouvrait l'éveilla en sursaut. Il se dressa sur ses jambes. Mlle Lucienne entra. --Comment! lui dit-elle, vous ne vous êtes pas couché?... --Vous m'aviez recommandé de réfléchir, répondit-il, j'ai réfléchi.... Il consulta sa montre, elle marquait midi. --Ce qui n'empêche, ajouta-t-il, que je me suis endormi sur mon fauteuil.... Tous les doutes qui l'assiégeaient au moment où le sommeil s'était emparé de lui, se représentaient à son esprit avec une douloureuse vivacité. --Et non-seulement j'ai dormi, reprit-il, mais j'ai rêvé. La jeune fille arrêta sur lui ses grands yeux noirs, et gravement: --Pouvez-vous me dire votre rêve? interrogea-t-elle. Il hésita. S'il eût eu une minute seulement de réflexion, peut-être n'eût-il pas parlé. Mais il était pris à l'improviste. --J'ai rêvé, répondit-il, que nous étions amis, dans l'acception la plus pure et la plus noble de ce mot. Intelligence, coeur, volonté, ce que je suis et ce que je puis, je mettais tout à vos pieds. Vous acceptiez le dévouement le plus entier qui fût jamais, le plus respectueux et le plus tendre. Oui, nous étions bien amis, et sur une espérance à peine entrevue, et jamais exprimée, je bâtissais tout un avenir de bonheur.... Il s'arrêta. --Eh bien? interrogea-t-elle. --Eh bien! au moment où je croyais toucher à la réalisation de mes espérances, il arrivait que tout à coup le mystère de votre naissance vous était révélé.... Vous retrouviez une famille, noble, puissante, riche.... Vous qui n'avez pas de nom, vous repreniez le nom illustre qu'on vous avait volé.... Vos ennemis étaient écrasés, et tous vos droits vous étaient rendus.... Ce n'était plus le huit ressorts de chez Brion qui s'arrêtait devant la porte de l'_Hôtel des Folies_, mais une voiture largement armoriée.... Cette voiture, timbrée à vos armes, était la vôtre, et elle vous attendait pour vous conduire à votre hôtel du faubourg Saint-Germain ou à votre château patrimonial.... Vous y preniez place.... Il s'interrompit encore. --Et vous? demanda la jeune fille. Maxence maîtrisa un de ces spasmes nerveux qui se résolvent en larmes, et d'un air sombre: --Moi, répondit-il, debout sur le bord du trottoir, j'attendais de vous un souvenir, un mot, un regard.... Vous aviez oublié jusqu'à mon existence.... Votre cocher enleva ses chevaux qui partirent au galop, et bientôt je vous perdis de vue.... Et une voix alors, la voix inexorable de la réalité, me cria: «Tu ne la reverras jamais!...» D'un mouvement superbe Mlle Lucienne s'était redressée. --Ce n'est pas avec votre coeur, je l'espère, que vous me jugez, monsieur Maxence Favoral, prononça-t-elle. Il trembla de l'avoir offensée, et vivement: --Je vous en conjure... commença-t-il. Mais elle poursuivait, d'une voix où vibrait toute son âme: --Je ne suis pas de ceux qui lâchement renient leur passé. Le jour où l'officier de paix m'a tirée des prisons de Versailles, je lui ai dit que j'allais y rentrer, s'il ne me donnait pas sa parole de faire pour mon amie tout ce qu'il eût fait pour moi. Votre rêve ne se réalisera jamais, on ne voit de ces choses-là que dans les drames du boulevard. S'il se réalisait pourtant, si la voiture armoriée s'arrêtait à la porte, le compagnon des mauvais jours, l'ami qui pour payer ma dette m'a offert l'argent de son mois, y aurait une place à mes côtés.... C'était plus de bonheur que n'osait en rêver Maxence. Il eût voulu parler, inventer, pour traduire sa reconnaissance, des expressions nouvelles, de ces mots qui semblent manquer aux situations excessives. Mais il suffoquait, et, accumulées par tant d'émotions successives, les larmes montaient à ses yeux.... D'un mouvement passionné, il saisit la main de Mlle Lucienne, et, la portant à ses lèvres, il la couvrit de baisers.... Doucement, mais résolûment elle se dégagea, et arrêtant sur lui son beau regard clair: --Amis! prononça-t-elle. Il eût suffi de son accent pour dissiper, s'il en eût eu, les illusions présomptueuses de Maxence. Mais il n'avait pas d'illusions. --Uniquement amis, répondit-il, jusqu'au jour où vous serez ma femme. Vous ne pouvez me défendre d'espérer. Vous n'aimez personne?... --Personne. --Eh bien! puisque nous allons marcher dans la vie, du même pas et la main dans la main, laissez-moi croire que nous trouverons l'amour à un détour de la route.... Elle ne répondit pas. Et ainsi se trouva scellé entre eux un traité d'amitié auquel ils devaient rester si exactement fidèles, que jamais le mot d'amour ne monta jusqu'à leurs lèvres. En apparence leur existence n'en fut pas modifiée. Chaque matin, comme par le passé, dès sept heures, Mlle Lucienne se rendait chez M. Van-Klopen, et une heure plus tard, Maxence partait pour son bureau. Le soir, ils se retrouvaient, et comme l'hiver était venu, ils passaient leur soirée sous la même lampe, au coin du feu. Mais ce qu'il était aisé de prévoir arriva. Nature indécise et faible, Maxence ne tarda pas à subir l'influence du caractère énergique et obstiné de la jeune fille. Elle lui infusa, en quelque sorte dans les veines, un sang plus généreux et plus chaud. Petit à petit, elle le pénétra de ses idées, et de sa volonté lui en fit une. Il lui avait dit, en toute sincérité, son histoire, les misères de la maison paternelle, les rigueurs exagérées et la parcimonie de M. Favoral, la timidité soumise de sa mère, le caractère déterminé de Mlle Gilberte. Il ne lui avait rien dissimulé de son passé, de ses erreurs ni de ses folies, s'accusant même de celles de ses actions dont le souvenir lui était le plus pénible, comme d'avoir, par exemple, abusé de l'affection de sa mère et de sa soeur, pour leur extorquer tout l'argent qu'elles gagnaient. Il lui avait avoué, enfin, qu'il ne travaillait qu'à son corps défendant, contraint et forcé par la nécessité, qu'il n'était rien moins que riche, que, bien qu'il prît son repas du soir chez ses parents, ses appointements lui suffisaient à peine, et que même il avait des dettes. Mais il espérait bien, ajoutait-il, qu'il n'en serait pas toujours ainsi, qu'il verrait le terme de tant de misères et de privations. --Mon père a, pour le moins, cinquante mille livres de rentes, disait-il, tôt ou tard je serai riche. Loin de sourire à Mlle Lucienne, cette perspective lui fit froncer le sourcil. --Ah! votre père est millionnaire! interrompit-elle. Eh bien! je m'explique comment, à vingt-cinq ans, après avoir refusé toutes les positions qui vous ont été offertes, vous n'avez pas de position. Vous comptiez sur votre père et non sur vous. Jugeant qu'il travaillait assez pour deux, vous vous êtes bravement croisé les bras, attendant que vous échoie la fortune qu'il amasse, que vous considérez comme vôtre, et dont il ne vous paraît que l'administrateur.... Cette morale devait sembler un peu roide à Maxence. --Je pense, commença-t-il, que du moment où l'on est le fils d'une famille riche.... --On a le droit d'être inutile, n'est-ce pas? acheva la jeune fille. --Certainement non, mais.... --Il n'y a pas de mais qui tienne. Et la preuve que votre calcul a été mauvais, c'est qu'il vous a conduit là où vous êtes, et qu'il vous a enlevé votre libre arbitre et le droit de faire votre volonté. Se mettre à la discrétion d'un autre, cet autre fût-il un père, est toujours niais, et on est à la discrétion de celui dont on attend de l'argent qu'on n'a pas gagné. Croyez bien que votre père n'eût pas été si dur s'il eût été bien convaincu que vous ne sauriez pas vous passer de lui.... Il voulait discuter, elle l'arrêta. --Vous faut-il la preuve que vous êtes à la merci de M. Favoral? reprit-elle. Soit! Vous avez parlé de m'épouser.... --Ah! si vous vouliez!... --Eh bien, allez donc en parler à votre père!... --Je suppose.... --Vous ne supposez pas, vous êtes parfaitement sûr qu'il vous refuserait tout net et sans réplique son consentement.... --Je saurais m'en passer.... --Vous lui feriez des sommations respectueuses, voulez-vous dire, et vous passeriez outre. Je l'admets. Mais lui, savez-vous ce qu'il ferait? il s'arrangerait de telle sorte que jamais vous n'auriez un centime de sa fortune.... Maxence n'avait jamais songé à cela. --Donc, reprit gaiement la jeune fille, bien qu'il ne soit encore aucunement question de mariage, sachez vous assurer l'indépendance, c'est-à-dire de quoi vivre, et pour ce..., travaillons!... C'est de ce moment que Mme Favoral put remarquer en son fils ce changement qui l'avait si fort étonnée. Sous l'inspiration, sous l'impulsion de Mlle Lucienne, Maxence avait été soudainement pris d'une ardeur de travail et d'un désir de gagner dont jamais on ne l'eût cru capable. Il n'arrivait plus trop tard à son bureau maintenant et n'avait plus à la fin de chaque mois des dix et quinze francs d'amende à payer. Sitôt levée, tous les matins, Mlle Lucienne venait frapper à sa porte. --Allons, debout! lui criait-elle. Et vite il sautait à bas de son lit, et il s'habillait pour pouvoir la saluer avant qu'elle ne partît. Le soir, sitôt la dernière bouchée de son dîner avalée, il accourait se mettre à copier les rôles qu'il se procurait chez le successeur de Me Chapelain. Et souvent il travaillait fort avant dans la nuit, pendant que, près de lui, Mlle Lucienne s'appliquait à quelque ouvrage de broderie où elle excellait, ouvrage bien rétribué, d'ailleurs, car la mode commençait à venir, pour les femmes, de ces vêtements brodés à la main, si élégants et si coûteux. La jeune fille était le caissier de l'association, et elle apportait à l'administration du capital social une si habile et une si sévère économie, que Maxence eut bientôt achevé de désintéresser ses créanciers. --Savez-vous, lui disait-elle, à la fin de décembre, qu'à nous deux, ce mois-ci, nous avons gagné plus de six cents francs! Le dimanche, seulement, après une semaine dont pas une minute n'avait été perdue, ils se permettaient quelques distractions. Si le temps n'était pas trop mauvais, ils sortaient ensemble, dînaient dans quelque modeste restaurant, et terminaient leur journée au théâtre, à l'Opéra-Comique, le plus souvent, car Mlle Lucienne avait gardé une véritable passion pour la musique, de ce temps où, aux Batignolles, elle avait pour voisin un vieux compositeur. Ayant ainsi une existence commune, jeunes tous deux, libres, n'ayant leurs chambres séparées que par la largeur du palier, il était difficile que l'on crût à l'innocence de leurs relations. Les propriétaires de l'_Hôtel des Folies_ y croyaient moins que personne. Mais comme le jour où la Fortin s'était avisée de dire son avis à ce sujet, Maxence furieux l'avait menacée de donner congé, elle n'en soufflait plus mot devant lui, et se contentait de rire aux larmes avec ses autres locataires, de ce qui leur paraissait la plus inutile et la plus ridicule des hypocrisies. Ils n'étaient pas seuls de leur avis. Mlle Lucienne ayant continué de se montrer au bois les jours où l'après-midi était belle, le nombre n'avait fait que croître des imbéciles qui l'obsédaient, qui la suivaient ou qui la faisaient suivre. Parmi les plus obstinés se distinguait M. Costeclar, lequel se plaisait à déclarer, sur sa parole d'honneur, avoir perdu le sommeil et le goût des affaires depuis le jour où, en compagnie de M. Saint-Pavin, il avait aperçu Mlle Lucienne. Les démarches de son valet de chambre et les lettres qu'il avait écrites étant demeurées stériles, M. Costeclar avait fini par prendre le parti d'agir de sa personne, et galamment il était venu se poster de faction devant l'_Hôtel des Folies_. Sa stupeur fut grande lorsqu'il en vit sortir Mlle Lucienne donnant le bras à Maxence, et son dépit fut plus grand encore. --Cette fille est stupide, pensa-t-il, de me préférer un garçon qui n'a pas dix louis par mois à dépenser. Mais rira bien qui rira le dernier.... Et comme il était homme d'expédients, il s'en alla, dès le lendemain, flâner aux environs du _Comptoir du crédit mutuel_, et ayant rencontré, par hasard, M. Favoral, il lui raconta que son fils, Maxence, se ruinait pour une demoiselle dont les toilettes faisaient scandale, lui insinuant délicatement qu'il était de son devoir, à lui, père de famille, de mettre ordre à cela. C'était l'époque, précisément, où Maxence songeait à se faire admettre dans les bureaux du _Comptoir de crédit mutuel_. Il est vrai que l'idée n'était pas de lui, et que même, il l'avait très-vivement repoussée, quand, pour la première fois, Mlle Lucienne la lui avait offerte. --Être employé dans la même administration que mon père! s'était-il écrié. Retrouver à mon bureau le despotisme intolérable de la maison paternelle! J'aimerais mieux casser des pierres sur les chemins. Mais la jeune fille n'était pas d'une trempe à renoncer aisément à un projet conçu par elle, et longuement médité. Elle revint à la charge, avec cet art infini des femmes, qui s'entendent si merveilleusement à tourner la volonté qui, de front, leur résiste. De quelque côté que se rejetât Maxence, il se trouva comme cerné par cette idée, qui sembla, dès lors, se dégager spontanément, et plus pressante chaque fois, des moindres incidents de l'existence quotidienne. Qu'il lui échappât une plainte de la situation actuelle, ou qu'il s'oubliât à bâtir dans l'avenir quelque château en Espagne, la réponse de Mlle Lucienne était la même: --Nous aurions tort de nous plaindre, car malgré l'exiguïté de nos ressources, notre position s'est améliorée... mais nous aurions tort également de nous bercer d'espérances riantes, car nos gains sont si modestes, qu'il nous faudra des années avant d'amasser le capital indispensable à la plus humble entreprise. Conclusion: il faudrait chercher autre chose que cet emploi de chemin de fer qui ne rapporte que deux cents francs par mois.... Si dominé que fût Maxence, les continuelles attaques de la jeune fille ne pouvaient lui échapper. --Ah ça! pensait-il, pourquoi, diable! tient-elle si fort à me voir, avec mon père, dans les bureaux de M. de Thaller? Ce qui n'empêche, que peu à peu, il finit par se persuader que ce parti était le seul raisonnable, le seul pratique, le seul qui lui offrît quelques chances de fortune. Et un soir, surmontant ses dernières répugnances: --Je vais en parler à mon père, dit-il à Mlle Lucienne. Mais soit que véritablement il eût été influencé par la courageuse révélation de M. Costeclar, soit pour tout autre motif, M. Favoral rejeta bien loin la requête de son fils, disant qu'il était impossible de confier un emploi à un garçon qui était en train de gâter son avenir pour une créature perdue. Maxence était devenu cramoisi de colère, en entendant traiter ainsi une femme qu'il aimait éperdûment, et qui bien loin de le perdre, le sauvait. Il avait essayé de la défendre, mais bien inutilement, et il était revenu à l'_Hôtel des Folies_ dans un état d'exaspération indescriptible. --Voilà où a abouti la démarche que vous m'avez conseillée, dit-il à Mlle Lucienne, après lui avoir raconté ce qui venait de se passer. Elle n'en parut ni surprise ni irritée. --C'est bien! répondit-elle simplement. Mais Maxence ne pouvait prendre si placidement son parti d'une si cruelle déception, et, à mille lieues de soupçonner M. Costeclar: --Voilà pourtant, ajouta-t-il, le résultat des cancans de tous ces boutiquiers stupides, qui, dès que vous sortez en voiture, accourent sur le seuil de leur porte.... Dédaigneusement la jeune fille haussa les épaules. --Je l'avais prévu, fit-elle, le jour où j'ai accepté les offres de M. Van-Klopen. --Tout le monde vous croit ma maîtresse. --Que m'importe, puisque ce n'est pas! Ce que Maxence n'osait avouer, c'est que c'était là précisément ce qui redoublait sa colère; c'est que songeant à ce terrible «qu'en dira-t-on», qui est la boussole des imbéciles et des faibles, il se demandait ce qu'on penserait de lui, si la vérité venait à être connue, et s'il ne serait pas couvert de ridicule. --Nous devrions déménager, reprit-il. --A quoi bon! Partout où nous irions, ce serait la même chose. Nos relations offrent trop de prise à la calomnie pour qu'elle nous épargne. Je tiens à ce quartier, d'ailleurs.... --Et moi je suis trop votre ami pour ne pas vous avouer que vous y êtes absolument perdue de réputation.... --Je n'ai de comptes à rendre à personne.... --Sauf à votre ami le commissaire de police, cependant. Un pâle sourire effleura les lèvres de la jeune fille. --Oh! lui, prononça-t-elle, il sait la vérité. --Vous l'avez donc revu? --Plusieurs fois. --Depuis que nous nous connaissons? --Oui. --Et vous ne me l'avez pas dit! --Je n'ai pas cru que ce fût nécessaire. Maxence n'insista pas, mais à la douleur aiguë qui le mordit au coeur, il comprit combien Mlle Lucienne lui était chère. --Elle a des secrets pour moi, se disait-il, pour moi qui me serais fait un crime d'en avoir pour elle! Quels secrets? Lui avait-elle dissimulé qu'elle poursuivait un but qui était, en quelque sorte, devenu celui de sa vie? Lui avait-elle caché que soutenue, stimulée et servie par son ami l'officier de paix, devenu le commissaire de police du quartier, elle espérait pénétrer le mystère de sa naissance et se venger des misérables qui par trois fois avait essayé de se défaire d'elle? Jamais elle n'avait reparlé de ses projets, mais il était évident qu'elle ne les avait pas abandonnés, car elle eût du même coup renoncé à ses exhibitions au bois de Boulogne, qui lui étaient un abominable supplice. Mais la passion ne raisonne ni ne discute: --Elle se défie de moi, qui donnerais ma vie pour elle! répétait Maxence. Et cette idée lui était si pénible, qu'il résolut de s'en éclaircir coûte que coûte, préférant le pire malheur à l'angoisse qui le déchirait. Et dès qu'il se retrouva seul avec Mlle Lucienne, s'armant de tout ce qu'il avait de courage, et la regardant bien dans les yeux: --Vous ne me parlez plus de vos ennemis? lui dit-il d'un ton brusque. Elle dut deviner ce qui se passait en lui, et doucement: --C'est que je n'en entends plus parler moi-même, répondit-elle, c'est qu'ils ne donnent plus signe de vie.... --Alors vous avez renoncé à vos desseins? --Aucunement. --Quelles sont donc vos espérances, et où en sont-elles? --Si extraordinaire que cela doive vous paraître, je vous avouerai que je n'en sais rien. Mon ami le commissaire de police a son plan, j'en suis sûre, et il le poursuit avec une obstination que rien ne lasse, mais il ne me l'a pas confié. Je ne suis entre ses mains qu'un instrument docile. Jamais je ne prends une détermination sans le consulter, et ce qu'il me dit de faire, je le fais. Maxence tressauta sur sa chaise. --Est-ce donc lui, fit-il d'un accent d'amère ironie, qui vous a suggéré l'idée de notre association... fraternelle? Les sourcils de la jeune fille se froncèrent. Le ton de cette espèce d'interrogatoire la blessait visiblement. --Il ne l'a pas désapprouvée du moins, fit-elle. Mais cette réponse était juste assez évasive pour irriter l'inquiétude de Maxence. --Est-ce de lui aussi, poursuivit-il, que vous est venue cette belle inspiration de me faire entrer au _Comptoir de crédit mutuel_? --Oui, c'est lui. --Dans quel but? --Il ne me l'a pas expliqué. --Pourquoi ne m'avoir pas prévenu? --Parce qu'il m'avait priée de ne pas vous prévenir. De rouge qu'il était au début, Maxence devint fort pâle. --Ainsi, reprit-il, c'est cet homme de police qui décidément est l'arbitre de ma destinée, et si demain il vous commandait de rompre avec moi.... Mlle Lucienne se dressa. --Assez! interrompit-elle, d'une voix brève, assez! Il n'est pas dans ma vie un acte qui donne à mon plus cruel ennemi le droit de suspecter ma loyauté, et voici que vous m'accusez d'une lâche trahison! Qu'avez-vous à me reprocher? N'ai-je pas été toujours fidèle au pacte d'alliance juré entre nous? N'ai-je pas été toujours pour vous le meilleur des camarades et le plus dévoué des amis? Je me suis tue quand l'homme en qui j'avais toute confiance me priait de me taire, mais il savait que si vous m'interrogiez, je parlerais, il était prévenu. M'avez-vous interrogée?... Et maintenant que vous faut-il de plus? Que je me justifie d'une accusation absurde, que je m'abaisse jusqu'à calmer les soupçons de votre esprit malade? C'est ce que je ne ferai pas.... Elle n'avait peut-être pas absolument raison. Mais Maxence avait tort, il le reconnut, il pleura, il implora un pardon qui lui fut accordé, et cette explication ne fit que resserrer les liens déjà si forts qui l'attachaient. Il est vrai qu'à dater de ce jour, usant de la permission qui lui avait été donnée, il s'informa sans cesse des démarches et des espérances de Mlle Lucienne. Elle lui apprit que son ami le commissaire s'était livré, à Louveciennes, aux plus minutieuses investigations. Elle lui apprit que désormais le valet de pied qui l'accompagnait au bois n'était pas un valet de pied de chez Brion, mais bien un agent de la sûreté. Et enfin un jour: --Mon ami le commissaire, dit-elle, prétend qu'il tient enfin la bonne piste. II Telle était exactement la situation de Maxence et de Mlle Lucienne, ce samedi soir du mois d'avril 1872, où la police se présenta rue Saint-Gilles pour arrêter M. Vincent Favoral, accusé de détournements et de faux. Si terrible fut le coup, si soudain et si imprévu, que Maxence, tout d'abord, en perdit jusqu'à la faculté de réfléchir. Mais lorsqu'il eut assuré l'évasion de son père, après que le commissaire de police eut achevé ses perquisitions, dès que se furent retirés les anciens amis du caissier du _Crédit mutuel_, M. Chapelain, M. et Mme Desclavettes et le papa Désormeaux, c'est vers Mlle Lucienne que s'élancèrent toutes les pensées de Maxence. Elle avait pris sur lui un si complet empire, il s'était si invinciblement accoutumé à se reposer sur elle, à la consulter en tout, à n'agir que d'après ses inspirations, que séparé d'elle, au moment d'une crise affreuse, il était comme un corps sans âme. Il brûlait de courir jusqu'à l'_Hôtel des Folies_, raconter à Mlle Lucienne ce qui se passait, en lui demandant des consolations, du courage et des conseils. Sur les instances de Mme Favoral et de Mlle Gilberte, il resta rue Saint-Gilles. Et c'était un cruel sacrifice, car il songeait que Mlle Lucienne l'attendait. Ils devaient, ce soir-là, aller ensemble au théâtre, et ils avaient projeté de passer à la campagne la journée du lendemain. Et il se disait: --Que va-t-elle imaginer, en ne me voyant pas rentrer?... Aussi, le lendemain, lorsqu'il vit sa mère s'apprêter pour sortir et se rendre, avec M. Chapelain, chez le Directeur du _Comptoir de Crédit mutuel_, il n'y tint plus. Et, sans se préoccuper des inconvénients qu'il pouvait y avoir à laisser sa soeur seule à la maison, il partit comme un fou. Il était désespéré, déchiré d'angoisses, mais au-dessus de tout, se dressait le souvenir de Mlle Lucienne. C'est à elle qu'il pensait, lorsque arrivaient jusqu'à lui, comme des éclaboussures, les réflexions injurieuses des gens qui le regardaient passer. C'est d'elle qu'il s'inquiétait, en lisant dans un journal qu'il venait d'acheter au coin de la rue Charlot, les détails scandaleux du crime de son père.... Et lorsqu'il fut arrivé à l'_Hôtel des Folies_, c'est avec d'atroces palpitations de coeur qu'il montait l'escalier, lorsqu'il reconnut la voix de la jeune fille. --Elle chante! murmura-t-il. Elle ne sait rien, la Fortin ne lui a rien dit. Elle était, en tout cas, fort irritée, il le reconnut à son accent, quand, ayant frappé à la porte de sa chambre, elle lui cria qu'elle achevait de s'habiller, qu'il n'avait qu'à rentrer chez lui, qu'elle ne tarderait pas à l'y rejoindre. Il gagna donc sa chambre, et c'est en proie au plus sombre découragement qu'il se laissa tomber dans son fauteuil, meuble ami, où tant de fois il s'était oublié en ces vagues rêveries d'avenir qui consolent des misères présentes.... Mlle Lucienne avait repris sa chanson, dont les paroles lui arrivaient comme une amère raillerie: Elle disait de sa voix claire: Espoir, mot doux et trompeur, Trop fausse monnaie, Bien fou qui de toi se paie, Et fait crédit au bonheur.... Au-dessus de sa boutique, Chacun t'accroche et fait bien, O vieille enseigne ironique: «On rase demain pour rien!...» C'est joli de courrir, Mais mieux vaut encor tenir!... --Que va-t-elle dire, songeait Maxence, quand elle apprendra l'horrible désastre! Et il sentait comme une sueur glacée lui perler aux tempes, en se rappelant l'orgueil de Mlle Lucienne, et que l'honneur était sa seule croyance et la planche de salut où désespérément elle s'était cramponnée, au plus fort des orages de sa vie. Si elle allait s'éloigner de lui, maintenant que le nom qu'il portait était déshonoré! Mais un pas rapide et léger, sur le palier, le tira de ses sombres réflexions. Sa porte s'ouvrit presque aussitôt, et Mlle Lucienne entra.... Elle avait dû se hâter, car elle achevait d'agrafer sa robe, dont la simplicité semblait une coquetterie, tant merveilleusement elle accusait la souplesse de sa taille, les splendeurs de son corsage et les rares perfections de ses épaules et de son col.... Un vif mécontentement se lisait sur son beau visage; mais dès qu'elle eut aperçu Maxence, sa physionomie changea. Et il ne fallait, en effet, que voir le morne affaissement de l'infortuné, le désordre de ses vêtements, sa pâleur livide et l'éclat sinistre de ses yeux pour comprendre qu'un grand malheur le frappait. D'une voix dont le trouble trahissait quelque chose de plus que l'inquiétude et la compassion d'une amie: --Qu'avez-vous? Que vous arrive-t-il? interrogea la jeune fille. --Ah! je suis bien malheureux!... répondit-il. Mais il hésitait. Il eut voulu pouvoir dire tout d'un coup. Et il ne savait comment commencer. --Je vous ai dit, reprit-il, que ma famille était très riche.... --Oui.... --Eh bien: nous ne possédons plus rien... plus rien exactement. Elle parut respirer plus librement, et d'un accent où perçait une amicale ironie: --Et c'est la perte de votre fortune, fit-elle, qui vous désespère ainsi?... Péniblement il se dressa sur ses jambes, et tout bas, d'une voix sourde: --C'est que l'honneur aussi est perdu! prononça-t-il. --L'honneur? --Oui. Mon père a volé, mon père a fait des faux!... Elle était devenue plus blanche que sa collerette. --Votre père!... balbutia-t-elle. --Depuis des années, il puisait à la caisse qui lui était confiée, à pleines mains, sans mesure, follement, tel qu'un homme pris de vertige.... Il y a puisé douze millions.... --Mon Dieu! --Et malgré l'énormité de cette somme, il était en ces derniers mois réduit aux plus misérables expédients, il s'en allait, de porte en porte, dans notre quartier, demander qu'on lui confiât des fonds à faire valoir, il en était venu à escroquer bassement cinq cents francs à une pauvre marchande de journaux.... --Mais c'est insensé!... --Oui, c'est à douter si on veille ou si on rêve.... --Et comment avez-vous su?... --Hier soir, on est venu pour l'arrêter.... Par bonheur, nous étions prévenus, et j'ai pu le faire fuir par une fenêtre de la chambre de ma soeur, qui donne sur la cour d'une maison voisine.... --Et où est-il, maintenant? --Qui le sait! --Avait-il de l'argent? --Tout le monde est persuadé qu'il emporte des millions... je ne le crois pas. Il n'a même pas voulu prendre les quelques mille francs que M. de Thaller lui avait apportés pour faciliter sa fuite. La jeune fille tressaillit. --Vous avez vu M. de Thaller? interrogea-t-elle. --Il est venu à la maison quelques moments avant l'arrivée du commissaire de police, et il y a eu, entre mon père et lui, une scène terrible. --Que disait-il? --Que mon père le ruinait. --Et votre père? --Il balbutiait des phrases incohérentes. Il était comme un homme qui vient de recevoir un coup de massue.... La contraction des traits de Mlle Lucienne trahissait l'effort de sa pensée. --Et ces sommes énormes, reprit-elle, où ont-elles passé? Maxence hocha la tête. --Nous ne pouvons que le soupçonner, répondit-il. Mais nous avons découvert des choses inouïes. Mon père, si sévère à la maison, et si parcimonieux, menait ailleurs joyeuse vie, et dépensait sans compter. C'est pour une femme, qu'il pillait sa caisse.... --Et... cette femme, savez-vous qui elle est? --Non, mais je le saurai.... Dans ce journal, que voici, et qui rend compte de notre désastre, un rédacteur dit qu'il la connaît.... Lisez plutôt.... Mlle Lucienne prit le journal que lui tendait Maxence, mais c'est à peine si elle daigna y jeter un coup d'oeil. --En fin de compte, reprit-elle, et pour nous résumer, avez-vous une idée? --Oui. --Laquelle?... --Je ne crois pas que mon père soit innocent, mais je crois qu'il est des gens plus coupables que lui, des gredins habiles et prudents dont il n'a été que l'homme de paille, des misérables qui digéreront tranquillement leur part des millions, la plus grosse, nécessairement, tandis qu'il ira au bagne.... Une fugitive rougeur colora les joues de Mlle Lucienne. --Cela étant, interrompit-elle, que comptez-vous faire?... --Venger mon père, s'il se peut, et livrer ses complices s'il en a.... La jeune fille lui tendit la main. --Bien, cela! fit-elle. Mais comment vous y prendrez-vous?... --C'est ce que je ne sais pas encore. Je vais toujours courir aux bureaux de ce journal demander l'adresse de la femme. Mais Mlle Lucienne l'arrêta. --Non, prononça-t-elle, ce n'est pas là qu'il faut aller. --Cependant.... --Il faut venir avec moi, chez mon ami le commissaire de police. C'est par un mouvement de stupeur, presque d'effroi, que Maxence accueillit la proposition de la jeune fille. --Songez-vous bien à ce que vous me dites? s'écria-t-il. --Parfaitement! --Quoi! mon père s'est soustrait au mandat d'amener lancé contre lui, il est poursuivi, recherché, traqué, si on le prend, c'est le bagne, peut-être, et vous voulez que j'aille, moi, choisir pour confident de mes démarches et de mes espérances, un commissaire de police, un homme dont le devoir serait de courir l'arrêter s'il apprenait où il se cache!... Mais il s'interrompit et demeura un moment la bouche béante et les yeux écarquillés, comme si tout à coup la vérité lui fût apparue, éblouissante d'évidence. --Car mon père n'a pas gagné l'étranger, reprit-il, c'est à Paris qu'il se cache, je le parierais, j'en suis sûr, vous l'avez vu!... Positivement Mlle Lucienne crut que Maxence devenait fou. --J'ai vu votre père, moi? fit-elle. --Oui, hier soir.... Mon Dieu! où donc avais-je tête d'oublier cela.... Pendant que vous m'attendiez en bas, dans la loge des Fortin, entre onze heures et onze heures et demie, un homme d'un certain âge, grand, maigre, vêtu d'une longue redingote, est venu me demander, et a paru très-contrarié quand on lui a répondu que je n'étais pas rentré.... --Je me rappelle, en effet.... --Vous avez quitté la loge, cet homme est sorti presque sur vos talons, et dans la cour, il vous a parlé. --C'est vrai. --Que vous a-t-il dit? Elle hésita, faisant un appel à sa mémoire: puis: --Rien, répondit-elle, rien qu'il n'eût déjà dit devant les Fortin: qu'il était très-malheureux pour lui de ne vous pas trouver, parce qu'il s'agissait d'une affaire assez grave. Ce qui m'étonnait un peu, c'est qu'il semblait me connaître et savoir qu'il s'adressait à une amie à vous. J'ai pensé, ensuite, que c'était quelqu'un de vos collègues du chemin de fer, à qui vous aviez parlé de moi.... Mais à mesure qu'elle racontait, quantité de petites circonstances qui ne l'avaient pas éclairée sur le moment, se représentaient à son esprit. Se frappant le front: --Peut-être avez-vous raison! poursuivit-elle. Peut-être cet homme était-il votre père.... Attendez donc!... Oui, assurément, il était fort troublé, et, à chaque moment, il tournait la tête du côté de l'entrée.... Il m'a dit qu'il lui serait impossible de revenir, mais que vous sauriez pourquoi, qu'il vous écrirait, qu'il aurait sans doute besoin de vous et qu'il comptait sur votre dévouement.... Maxence trépignait sur place. --Vous voyez-bien! s'écria-t-il. --Quoi? --Que c'était mon père, qu'il m'écrira sûrement, qu'il reviendra peut-être, et que dans de telles conditions, m'adresser au commissaire de police, appeler sur moi son attention serait une insigne folie, presque une trahison.... Elle secouait la tête. --Je crois, prononça-t-elle, que c'est une raison de plus de suivre mon conseil. --Oh! --Vous êtes-vous jamais repenti de m'avoir écoutée? --Non. Mais vous pouvez vous tromper. --Je ne me trompe pas. Elle s'exprimait d'un tel accent d'absolue certitude, que Maxence, dans le désordre de son esprit, ne savait plus qu'imaginer ni que croire. --Pour me presser ainsi, reprit-il, vous avez des raisons?... --J'en ai. --Pourquoi ne pas me les dire? --Parce que je n'aurais pas de preuves à vous fournir de mes assertions. Parce qu'il me faudrait entrer dans des détails que vous ne comprendriez pas. Parce qu'enfin, j'obéis à un de ces pressentiments inexplicables qui ne sauraient mentir.... Elle ne voulait pas, c'était clair, découvrir toute sa pensée, et cependant Maxence se sentait terriblement ébranlé. --Songez à mon désespoir, fit-il, si j'allais livrer mon père.... --Le mien serait-il donc moindre? Un malheur peut-il vous atteindre qui ne m'atteigne moi-même? Et comme il ne répondait pas, déchiré qu'il était par les plus affreuses perplexités: --Raisonnons un peu, poursuivit la jeune fille. Que me disiez-vous, il n'y a qu'un instant? Que certainement votre père n'est pas si coupable qu'on croit, qu'il ne l'est pas seul, en tous cas, qu'il n'a été que l'instrument de coquins plus habiles et plus puissants que lui, et qu'il n'a eu qu'une bien faible part des douze millions volés au _Comptoir de crédit mutuel_. --C'est ma conviction. --Et vous voudriez livrer à la justice les misérables qui ont profité du crime de votre père, et qui se croient assurés de l'impunité?... --Je ne sais ce que je donnerais pour y parvenir. --Eh bien! comment y parviendrez-vous, isolé comme vous l'êtes, suspect fatalement, sans moyens d'action, sans appui, sans relations, sans argent.... Une larme de rage jaillit des yeux de Maxence. --Voulez-vous donc m'enlever mon courage! murmura-t-il. --Non, mais vous démontrer la nécessité de la démarche que je vous conseille. Qui veut la fin veut les moyens, et nous n'avons pas le choix. Venez, c'est à un honnête homme que je veux vous conduire, à un ami éprouvé. Ne craignez rien. S'il se souvient qu'il est commissaire de police, ce sera pour nous être utile et non pas pour vous nuire. Vous hésitez!... Peut-être à cette heure, en sait-il déjà plus que nous n'en savons nous-mêmes.... La résolution de Maxence était prise. --Soit, dit-il, partons.... En moins de cinq minutes ils furent prêts et ils partirent; et même, pour sortir, il leur fallut déranger la Fortin, qui devant la porte de son hôtel, était en grande conférence avec deux ou trois boutiquiers du voisinage. Dès que Maxence et Mlle Lucienne se furent éloignés, remontant le boulevard du Temple: --Vous voyez ce jeune homme, dit à ses interlocuteurs l'honorable propriétaire de l'_Hôtel des Folies_, eh bien! c'est le fils de ce fameux caissier qui vient de décamper en emportant douze millions et en mettant mille familles sur la paille. Vous croyez peut-être que ça le gêne? Ah! bien oui!... Le voilà qui va passer une bonne journée avec sa maîtresse, et lui payer un bon dîner avec l'argent du papa!... Maxence et Mlle Lucienne, cependant, arrivaient à la maison du commissaire. Il était chez lui, ils entrèrent. Et dès qu'ils parurent: --Je vous attendais! s'écria-t-il. C'était un homme d'un certain âge, déjà, mais alerte encore et vigoureux. Il avait l'air d'un notaire, avec sa cravate blanche, sa redingote noire et ses guêtres. Bénigne était l'expression de sa physionomie, mais il eût été naïf de s'y fier, on le devinait à l'éclat de ses petits yeux gris et à la mobilité de ses narines. --Oui, je vous attendais, poursuivit-il, s'adressant autant à Maxence, pour le moins, qu'à Mlle Lucienne. C'est l'affaire du _Crédit mutuel_ qui vous amène?... Maxence s'avança. --Je suis le fils de Vincent Favoral, monsieur, répondit-il. J'ai encore ma mère, et une soeur... notre situation est affreuse. Mlle Lucienne m'a fait espérer que vous consentiriez à me donner un conseil, et nous voici.... Le commissaire sonna, et un garçon de bureau s'étant présenté: --Je n'y suis pour personne, dit-il. Après quoi, revenant à Maxence: --Mlle Lucienne a bien fait de vous amener, lui dit-il, car il se pourrait bien que tout en lui rendant un grand service, à elle, que j'estime et que j'aime... je vous en rende un, à vous aussi, qui êtes un brave garçon.... Mais, je n'ai pas de temps à perdre, asseyez-vous et contez-moi votre affaire.... C'est avec la plus scrupuleuse exactitude, qu'après avoir dit l'histoire de sa famille, Maxence exposa les scènes, dont depuis vingt-quatre heures, la maison de la rue Saint-Gilles avait été le théâtre. Pas une seule fois le commissaire ne l'interrompit, mais lorsqu'il eut achevé: --Redites-moi, demanda-t-il, l'entrevue de votre père et de M. de Thaller, et surtout, n'omettez rien de ce que vous avez entendu et vu, ni un mot ni un geste, ni un mouvement de physionomie. Et Maxence ayant obéi: --Maintenant, reprit le commissaire, répétez-moi tout ce qu'a dit votre père, au moment de fuir. Ce fut fait. Le commissaire de police prit quelques notes, puis: --Quelles étaient, demanda-t-il, les relations de votre famille et de la famille de Thaller? --Nous n'avions pas de relations. --Quoi! jamais Mme ni Mlle de Thaller ne venaient chez vous? --Jamais. --Connaissez-vous le marquis de Trégars.? Maxence ouvrit de grands yeux. --Trégars!... répéta-t-il. C'est la première fois que j'entends prononcer ce nom. Les justiciables ordinaires du commissaire de police eussent hésité à le reconnaître, tant, peu à peu, s'était détendue sa roideur professionnelle, tant sa réserve glaciale avait fait place à la plus encourageante bonhomie. --Cela étant, reprit-il, laissons là le marquis de Trégars, et occupons-nous de la femme qui, selon vous, aurait causé la perte de M. Favoral.... Sur la table, devant lui, Maxence apercevait, tout ouvert, le journal qu'il avait acheté le matin, et où il avait lu, avec des convulsions de rage, le terrible article intitulé: _Encore un désastre financier_. --Je ne sais rien de cette femme, répondit-il, mais apprendre qui elle est ne doit pas être difficile, puisqu'un rédacteur du journal que voilà prétend la connaître.... Au léger sourire qui passa sur les lèvres du commissaire, il fut aisé de voir que sa foi à la chose imprimée n'était pas précisément absolue. --Oui, j'ai lu, fit-il. --On pourrait envoyer au bureau de ce journal, proposa Mlle Lucienne. --J'y ai envoyé, mon enfant. Et sans paraître remarquer la stupeur de Maxence et de la jeune fille, il sonna et demanda si son secrétaire était rentré. Il l'était, et parut aussitôt. --Eh bien? interrogea le commissaire. --La commission est faite, monsieur, répondit-il. J'ai vu le reporter qui a rédigé l'article en question et après avoir bien tergiversé, il a fini par m'avouer qu'il s'était peut-être un peu avancé, qu'il n'avait pas d'autres renseignements que ceux qu'il avait donnés, et qu'il les tenait de deux amis intimes du caissier du _Comptoir de crédit mutuel_, M. Costeclar et M. Saint-Pavin. --Il fallait courir chez ces messieurs. --J'y ai couru. --A la bonne heure! --Malheureusement M. Costeclar venait de sortir. --Et l'autre? --J'ai trouvé l'autre, M. Saint-Pavin, au bureau de son journal, le _Pilote financier_. C'est un grossier personnage, qui m'a reçu comme un chien dans un jeu de quilles, et même, si je m'étais écouté.... --Passons.... --Alors donc, il était en grande conférence avec un autre monsieur, un banquier nommé Jottras, de la maison Jottras et son frère, et ils étaient dans une colère épouvantable, jurant à faire crouler le plafond, disant que l'affaire de M. Favoral les ruinait, qu'ils étaient joués comme des imbéciles, mais que cela ne se passerait pas ainsi, et qu'ils allaient rédiger un article foudroyant.... Mais il s'arrêta, clignant de l'oeil et montrant Maxence et Mlle Lucienne qui écoutaient de toutes leurs forces. --Parlez, parlez! lui dit le commissaire, ne craignez rien.... --Eh bien! reprit-il, M. Saint-Pavin et M. Jottras disaient comme cela, que ce ne serait pas à M. Favoral qu'ils s'en prendraient, que M. Favoral n'était qu'un pauvre niais, mais qu'ils sauraient bien trouver les autres.... --Quels autres?... --Ah! dame! ils ne les ont pas nommés. Le commissaire haussa les épaules. --Quoi! s'écria-t-il, vous vous trouvez en présence de deux hommes furieux d'avoir été pris pour dupes, qui tempêtent, qui jurent, qui menacent, et vous ne savez pas leur arracher un nom dont vous avez besoin!... Décidément, vous n'êtes pas adroit, mon cher!... Et comme le pauvre secrétaire, tout décontenancé de l'algarade, baissait le nez et gardait le silence: --Leur avez-vous au moins demandé, reprit-il, qui est cette femme sur laquelle l'article promet des détails et dont l'existence a été révélée par eux au rédacteur? --Assurément, monsieur.... --Que vous ont-ils répondu? --Que n'étant pas des mouchards, ils n'avaient rien à me répondre. --Peste!... --M. Saint-Pavin, toutefois, a ajouté qu'il avait dit cela en l'air, uniquement parce qu'un jour il avait vu M. Favoral acheter un bracelet de mille écus, et aussi parce qu'il lui paraissait impossible qu'un homme dévorât des millions sans y être aidé par une femme.... Le commissaire ne cachait pas sa mauvaise humeur. --Naturellement! gronda-t-il. Depuis que Salomon a dit: «Cherchez la femme,» car c'est le roi Salomon qui a dit cela le premier, tous les matins il se trouve quelque gaillard pour découvrir qu'une femme toujours se trouve au fond de toutes les actions d'un homme, et quantité de gens se sont fait une réputation de profondeur, pour avoir émis, d'un air fin, cette vérité, digne de M. de La Palisse.... Et après? --M. Saint-Pavin m'a prié grossièrement de lui... laisser la paix. --Ah! il faudrait tout faire soi-même, grommela le commissaire de police. Sur quoi il griffonna rapidement quelques lignes et les glissa dans une enveloppe qu'il scella de son timbre et qu'il remit à son secrétaire en disant: --Il suffit.... Portez ceci vous-même à la Préfecture. Et le secrétaire sorti: --Eh bien! monsieur Maxence, reprit-il, vous avez entendu? Oui, assurément. Seulement Maxence était bien moins préoccupé de ce qu'il venait d'entendre, que de l'étrange intérêt que ce commissaire, même avant de l'avoir vu, avait pris à sa situation. --Je pense, balbutia-t-il, qu'il est bien malheureux que cette femme ne puisse être retrouvée.... Plein de confiance fut le geste du commissaire. --Soyez tranquille, dit-il, on la retrouvera. Si grand appétit qu'ait une femme, elle n'avale pas comme cela des millions toute seule; elle ne les avale pas surtout, sans qu'on entende le bruit de ses mâchoires. Paris est grand, mais avec cinquante mille francs de luxe par an, une femme attire l'attention, et avec cent mille, elle fait esclandre. Voyez plutôt ce qui arrive à notre pauvre Lucienne, pour dix louis par semaine de luxe d'occasion que lui offre le sieur Van-Klopen, son patron.... Croyez-moi, nous retrouverons notre mangeuse de millions... à moins que.... Il fit une pause, et lentement, en soulignant chacun de ses mots: --A moins, ajouta-t-il, qu'elle n'ait derrière elle un homme très-fort, très-habile et très-prudent.... Ou à moins encore qu'elle ne soit dans une situation telle que son luxe n'ait point fait scandale.... Mlle Lucienne tressauta sur sa chaise. Il lui sembla comprendre toute la pensée de son ami le commissaire de police, et entrevoir quelque chose de la vérité. --Mon Dieu! murmura-t-elle.... Mais Maxence, lui, ne remarqua rien, appliqué qu'il était à suivre la déduction du commissaire. --Ou à moins, reprit-il, que mon père n'ait presque rien eu, pour sa part, des sommes énormes enlevées au _Crédit mutuel_, à moins, par conséquent, qu'il n'ait donné que peu de chose relativement à cette femme.... M. Saint-Pavin lui-même ne reconnaît-il pas que mon père a été audacieusement joué?... --Par qui? Maxence hésita. --Je pense, dit-il enfin, et plusieurs amis de ma famille, parmi lesquels M. Chapelain, un ancien avoué, pensent comme moi qu'il est bien difficile que mon père ait pu puiser des millions à la caisse du _Crédit mutuel_, sans que le directeur en ait eu connaissance.... --Alors, selon vous, M. de Thaller serait complice? Maxence ne répondit pas. --Soit, insista le commissaire, j'admets la complicité de M. de Thaller, mais alors il faut supposer qu'il avait sur votre père quelque tout-puissant moyen d'action.... --Un directeur a toujours sur ses employés une grande influence.... --Une influence qui irait jusqu'à les déterminer à risquer le bagne à son profit? ce n'est guère vraisemblable. Il faudrait imaginer autre chose encore.... --Je cherche... mais je ne vois pas.... --Ce n'est cependant pas tout. Comment expliquez-vous le silence de votre père lorsque M. de Thaller l'accablait des injures les plus atroces.... --Mon père était comme foudroyé. --Et, au moment de fuir, s'il avait des complices, comment ne vous les a-t-il pas nommés, à vous, à votre mère, à votre soeur? --C'est que sans doute il n'avait pas de preuves à fournir de leur complicité.... --Lui en auriez-vous donc demandé? --Oh! monsieur.... --Donc, tel n'est pas évidemment le motif de son silence, et il faudrait l'attribuer plutôt à quelque secret espoir qui lui serait resté.... Le commissaire, cependant, avait désormais tous les renseignements que, volontairement ou non, pouvait lui fournir Maxence. Il se leva, et du ton le plus bienveillant: --Vous êtes venu, lui dit-il, me demander un conseil; le voici: Taisez-vous et sachez attendre. Laissez la justice et la police poursuivre leur oeuvre. On n'arrête pas comme un simple filou le puissant gredin qui a volé des millions. Quels que soient vos soupçons, cachez-les. Je ferai pour vous ce que je ferais pour Lucienne que j'aime comme si elle était ma fille, car il se trouve qu'en vous servant c'est elle que je vais servir.... Il ne put s'empêcher de rire de l'étonnement qui, à ces mots, se peignit sur le visage de Maxence, et gaiement: --Vous ne comprenez pas? ajouta-t-il.... Peu importe. Il n'est pas nécessaire que vous compreniez. III Deux heures sonnaient, lorsque Mlle Lucienne et Maxence sortirent du bureau du commissaire de police, elle, pensive et toute émue des perspectives qu'elle venait d'entrevoir, lui, sombre et irrité.... Le temps, qui avait menacé toute la matinée, s'était mis décidément au beau, une brise tiède chassait à l'horizon les derniers nuages, et comme il arrive, dès que par hasard survient un dimanche sans pluie, tout Paris se précipitait dehors, altéré de grand air et de soleil. Sur toute la ligne des boulevards, les boutiques fermaient à grand bruit, les omnibus passaient complets, les cochers de fiacre pressaient l'allure de leurs chevaux, et tout le long des trottoirs, les promeneurs endimanchés s'en allaient par bandes, se hâtant pour arriver à la gare du chemin de fer de Vincennes avant le départ du train. --N'est-il donc que nous de malheureux! grondait Maxence, dont toute cette joie irritait la douleur. --Ne faudrait-il pas, murmurait Mlle Lucienne, que Paris entier prît le deuil, parce que nous souffrons! C'est sans échanger une parole de plus qu'ils arrivèrent à _l'Hôtel des Folies_. La Fortin était encore sur sa porte, pérorant au milieu d'un groupe avec une volubilité que rien ne lassait. C'était véritablement un coup de fortune, pour elle, que de loger le fils de ce caissier qui avait volé douze millions, qui était en ce moment le sujet de toutes les conversations, et dont le nom était dans toutes les bouches. Elle devait à cette circonstance d'être tout à coup devenue un personnage. Les boutiquiers du quartier qui, vu sa réputation suspecte, ne l'avaient jamais saluée jusqu'alors, l'accablaient de prévenances depuis le matin, et la courtisaient bassement pour qu'elle leur donnât des détails. Et sa cupidité ne s'épanouissait guère moins que son amour-propre. Elle calculait que lors du procès on prononcerait infailliblement le nom de l'_Hôtel des Folies_, et que ce lui serait une réclame excellente et une source de bénéfices certains. Déjà même, en prévision d'un surcroît de clientèle, elle avait tenu conseil avec le sieur Fortin, et agité la question de faire repeindre l'escalier et d'augmenter tous les loyers de 25 pour cent. Voyant arriver Maxence et Mlle Lucienne, elle abandonna le groupe dont elle était le centre, et les saluant de son plus obséquieux sourire: --Déjà finie, cette petite promenade? leur dit-elle. Mais ils ne répondirent pas, et s'étant engouffré dans l'étroit corridor, ils se hâtèrent de regagner leur quatrième étage. C'est avec un mouvement de rage, qu'en entrant dans sa chambre, Maxence jeta son chapeau sur le lit; et, après s'être un moment promené de long en large, revenant se planter devant Mlle Lucienne: --Eh bien! lui dit-il, vous êtes contente, maintenant! C'est d'un air de commisération profonde qu'elle le considérait, sachant trop sa faiblesse pour s'irriter de son injustice. --De quoi dois-je être si satisfaite? demanda-t-elle doucement. --J'ai fait ce que vous avez voulu. --Ce que vous dictait la raison, mon ami. --Soit! je ne chicanerai pas sur les termes. J'ai vu votre ami, le commissaire de police. En suis-je plus avancé? Imperceptiblement elle haussa les épaules. --Qu'espériez-vous donc de lui? fit-elle. Pensiez-vous qu'il fût en son pouvoir de faire que ce qui est ne soit pas? Supposiez-vous que par le seul acte de sa volonté, il allait combler le déficit de la caisse du _Crédit mutuel_ et réhabiliter votre père?... --Non, je ne suis pas fou encore. --Eh bien! alors..., pouvait-il faire mieux que de vous promettre son concours le plus ardent et le plus dévoué?... Mais il ne la laissa pas poursuivre. --Et qui me prouve, s'écria-t-il, qu'il ne s'est pas moqué de moi! S'il était sincère, pourquoi ses réticences et ses énigmes? Il prétend que je peux compter sur lui, parce que me servir, moi, c'est vous servir, vous. Qu'est-ce que cela signifie? Quel rapport existe entre votre situation et la mienne, entre vos ennemis et ceux de mon père?... Et moi, j'ai répondu à toutes ses questions, je me suis livré!... Pauvre niais!... Mais l'homme qui se noie se raccroche à un brin d'herbe, et je me noie, moi, j'enfonce, je sombre.... Il s'affaissa sur une chaise, et cachant son visage entre ses mains: --Ah! je souffre horriblement! gémit-il. La jeune fille s'était rapprochée, et d'un accent sévère en dépit de son émotion: --Seriez-vous donc un lâche! prononça-t-elle. Quoi! au premier malheur qui vous frappe, car c'est le premier malheur réel de votre vie, Maxence, vous désespérez!... Un obstacle se dresse, et au lieu de rassembler toute votre énergie pour le surmonter, vous vous asseyez et vous pleurez comme une femme! Qui donc donnera du courage à votre mère et à votre soeur, si vous vous abandonnez ainsi?... A de telles paroles, prononcées par cette voix qui avait tout pouvoir sur son âme, Maxence s'était redressé: --Je vous remercie, mon amie, dit-il. C'est bien à vous de me rappeler ce que je dois à ma mère et à ma soeur. Pauvres femmes. Elles se demandent sans doute ce que je suis devenu.... --Il faut aller les retrouver, interrompit la jeune fille. Résolûment il se leva. --J'y vais! répondit-il. Je serais indigne de vous si je ne savais pas hausser mon énergie au niveau de la vôtre.... Et ayant serré la main de Mlle Lucienne, il sortit. Mais ce n'est pas par le chemin ordinaire qu'il regagna la rue Saint-Gilles. La rue de Turenne, où tout le monde le connaissait, lui faisait horreur. Il prit un grand détour, pour rentrer sans rencontrer personne.... --Enfin, vous voilà! lui dit la servante en lui ouvrant la porte. Madame était joliment inquiète, allez! Elle est au salon avec Mlle Gilberte et M. Chapelain.... C'était exact. Après sa démarche infructueuse pour arriver jusqu'à M. de Thaller, l'ancien avoué avait déjeuné rue Saint-Gilles, et il y était resté ayant, disait-il, besoin de voir Maxence. Aussi, dès que le jeune homme parut, s'autorisant de son âge et d'une vieille intimité: --Comment, lui dit-il, osez-vous laisser votre mère et votre soeur seules dans une maison où à tout moment peut tomber quelque créancier brutal? --J'ai tort, fit Maxence, qui aima mieux s'avouer coupable que d'entamer une explication. --Alors, ne recommencez plus, reprit M. Chapelain. Je vous attendais pour vous dire que je n'ai pas pu parler à M. de Thaller, et que je ne me soucie pas d'affronter une seconde fois l'impudence de ses valets. A vous, donc, le soin de lui reporter les quinze mille francs qu'il avait apportés à votre père... remettez-les-lui en mains propres, et ne les lâchez pas sans un reçu.... Après quelques recommandations encore, il s'éloigna, laissant enfin seuls Mme Favoral et ses enfants. Mme Favoral ouvrait la bouche pour demander à Maxence les raisons de son absence, mais Mlle Gilberte l'interrompit. --J'ai à te parler, ma mère, dit-elle avec une précipitation singulière, et à toi aussi, mon frère.... Et tout de suite, elle se mit à leur raconter la visite étrange de M. Costeclar, son incroyable audace, et ses offensantes déclarations.... Maxence se mordait les poings de colère. --Et je ne me suis pas trouvé là, s'écriait-t-il, pour le jeter dehors.... Mais un autre s'y était trouvé, et c'était là qu'en voulait venir Mlle Gilberte.... Mais l'aveu était difficile, pénible même, et son embarras était grand, et très-visible la contrainte qu'elle s'imposait. --Voici longtemps, ma mère, reprit-elle enfin, que vous m'avez soupçonnée de vous cacher quelque chose.... Interrogée, je vous ai menti.... Non, que j'eusse à rougir de rien, mais parce que je craignais pour vous la colère de mon père.... C'est d'un oeil hébété d'étonnement que la considéraient sa mère et son frère.... --Oui, j'avais un secret, reprit-elle. Hardiment, sans consulter personne, me fiant aux seules inspirations de mon coeur, j'avais engagé ma vie à un inconnu.... J'avais choisi l'homme dont je voulais être la femme.... D'un geste éperdu Mme Favoral levait les mains au ciel. --Mais c'est de la folie!... répétait-elle. --Malheureusement, poursuivait la jeune fille, entre cet homme, mon fiancé, devant Dieu, et moi, se dressait un obstacle terrible.... Il était pauvre, il croyait mon père très-riche, et il m'avait demandé trois ans pour conquérir une fortune qui lui permît de demander ma main. Elle s'arrêta, tout le sang de son coeur affluait à son visage. --Ce matin, reprit-elle, au bruit de notre désastre, il est venu.... --Ici? interrompit Maxence. --Oui, mon frère, ici.... Il est arrivé au moment où, insultée lâchement par M. Costeclar, je lui commandais de se retirer et où, au lieu de sortir, il marchait sur moi les bras étendus.... --Il a osé pénétrer ici! murmurait Mme Favoral. --Oui, ma mère, il est entré juste à temps pour saisir M. Costeclar au collet et le jeter à mes pieds, blême de peur et demandant grâce.... Il venait, malgré l'horrible malheur qui nous frappe, malgré la ruine et malgré la honte, m'offrir son nom, et me dire que dans la journée il enverrait un ami de sa famille vous apprendre ses intentions.... Mais elle fut interrompue par la servante qui, ouvrant la porte du salon, annonça: --Monsieur le comte de Villegré!... S'il était venu à l'idée de Mme Favoral et de Maxence que Mlle Gilberte avait été dupe de quelque lâche intrigue et avait cédé à d'inavouables entraînements, il dut suffire, pour les désabuser, de la seule présence de l'homme qui entrait. Il était assez terrible d'aspect, avec sa tournure militaire, ses façons brusques, sa grosse moustache blanche et la cicatrice qui lui balafrait le front. Mais pour être rassuré et se sentir confiance, il ne fallait que voir sa large face, à la fois énergique et débonnaire, son oeil clair où éclatait la loyauté de son âme et ses lèvres épaisses et rouges, qui jamais ne s'étaient ouvertes pour proférer un mensonge. En ce moment, cependant, il ne jouissait pas de tous ses moyens. Ce vaillant homme, ce vieux soldat était timide, et se fût senti plus à l'aise et l'esprit beaucoup plus libre sous le feu d'une batterie que dans cet humble salon de la rue Saint-Gilles, sous le regard inquiet de Maxence et de Mme Favoral. Ayant salué, ayant adressé à Mlle Gilberte un signe d'amicale reconnaissance, il était resté court, à deux pas de la porte, son chapeau à la main. L'éloquence n'était pas son fort. La leçon lui avait bien été faite à l'avance, mais il avait beau tousser: hum! broum! Il avait beau passer le doigt autour de son col pour lui donner du jeu, son commencement lui restait dans la gorge. Gardant assez de sang-froid pour comprendre combien il était urgent de lui venir en aide: --Je vous attendais, monsieur, lui dit Mlle Gilberte. Sur cet encouragement, il s'avança, et s'inclinant devant Mme Favoral: --Je vois que ma présence vous surprend, madame, commença-t-il, et je dois avouer que... hum! elle ne m'étonne pas moins que vous. Mais les circonstances anormales commandent les démarches... broum!... exceptionnelles. En toute autre occurrence, je ne tomberais pas chez vous comme une bombe.... Mais nous n'avions pas de temps à gaspiller en formalités cérémonieuses.... Je vous demanderai donc la permission de me présenter moi-même. Je suis le général comte de Villegré.... Maxence lui avait avancé un fauteuil. --Je vous écoute, monsieur, lui dit Mme Favoral. Il s'assit, et après un nouvel effort: --Je suppose, madame, reprit-il, que mademoiselle votre fille vous a expliqué ce que notre situation a de bizarre... ainsi que j'avais l'honneur de vous le dire... de délicat... hum!... de peu conforme aux usages reçus.... Mlle Gilberte l'interrompit. --Lorsque vous êtes arrivé, monsieur le comte, dit-elle, je commençais seulement à exposer les faits à ma mère et à mon frère.... Au geste du vieux soldat et au mouvement de sa physionomie, il fut aisé de voir combien l'épouvantait la perspective d'une explication... broum!... assez difficile. Prenant néanmoins son parti en brave: --C'est bien simple, dit-il, je viens au nom de M. de Trégars. Maxence bondit sur sa chaise. C'était bien ce nom qu'il venait d'entendre prononcer pour la première fois par le commissaire de police. --Trégars! répéta-t-il d'un ton d'immense étonnement. --Oui, fit M. de Villegré. Le connaîtriez-vous? --Non, monsieur, non!... --Marius de Trégars est le fils du plus honnête homme que j'aie connu, du meilleur ami que j'aie eu, du marquis de Trégars, enfin, qui est mort, il y a quelques années, mort de chagrin à la suite... hum!... de revers de fortune tout à fait... broum!... inexplicables. Marius serait mon fils qu'il ne me serait pas plus cher. Il n'a plus de famille, je n'ai pas de parents, j'ai reporté sur lui tous les sentiments... affectueux qui restaient encore au fond de mon vieux coeur. Et j'ose dire que jamais garçon ne fut plus digne d'être aimé. Je le connais: à la plus haute fierté, à une loyauté supérieure, à une loyauté incapable d'une transaction, il joint un esprit souple et délié, une rare finesse, et tout autant de savoir-faire qu'il en faut pour battre les gredins les plus retors. Il n'a pas de fortune par la raison qu'il a... hum!... un peu légèrement abandonné tout ce qu'il possédait, à de soi-disant créanciers de son père. Mais quand il voudra être riche, il le sera, et même... broum!... il est possible qu'il le soit avant peu... je sais ses projets, ses espérances, ses ressources. Mais comme s'il eût reconnu qu'il s'aventurait sur un terrain dangereux, le comte de Villegré s'arrêta court.... Et après un moment employé à reprendre haleine: --Bref, continua-t-il, Marius n'a pu voir Mlle Gilberte et apprécier les rares qualités de son coeur et de son esprit sans l'aimer éperdument.... Mme Favoral eut un geste de protestation. --Permettez, monsieur... commença-t-elle. Mais il lui coupa la parole. --Je vous entends, madame, reprit-il. Vous vous demandez comment M. de Trégars a pu voir mademoiselle votre fille, la connaître, la juger, sans que vous ayez jamais rien vu ni su.... Rien de si simple, et même, si j'ose le dire... hum!... de si naturel. Marius dissimulait, le pauvre garçon, bien contre son gré, je vous le jure, et uniquement parce qu'il lui était interdit, sous peine d'être soupçonné de cupidité, d'aspirer, lui qui n'avait rien, à la main d'une jeune fille dont le père passait pour très-riche. Quel part prendre? S'adresser directement à Mlle Gilberte. C'est ce qu'il a fait. Et Mlle Gilberte ayant compris qu'il était, qu'il est digne d'elle, ils se sont entendus. Ce n'était pas, je le sais, parfaitement... hum!... régulier, mais on est jeune, on s'aime et quand on ne peut pas faire autrement, on ruse. Les vues de Marius étaient d'ailleurs parfaitement honorables, et la preuve, c'est que moi, dans ma position, à mon âge, avec ma barbe blanche, j'ai consenti à devenir son complice, et à lui servir... broum!... de compère, lorsque pour la première fois, sur la _Place-Royale_, il a déclaré ses intentions... à Mlle Gilberte. Si jamais le comte de Villegré avait donné à Marius une preuve d'amitié, c'était certes en cette occasion. Il était à la torture, il suait, sous son habit noir de cérémonie, il peinait, il soufflait.... Mais il s'embarrassait dans ses phrases, il multipliait d'une façon inquiétante ses hum! et ses broum! ses explications n'expliquaient rien, Mlle Gilberte eut pitié de lui. Prenant la parole, simplement et brièvement, elle raconta son histoire et celle de Marius. Elle dit le serment qu'ils avaient échangé, comment ils s'étaient vus deux fois, rue des Minimes et boulevard Beaumarchais, comment, enfin, ils avaient toujours eu des nouvelles l'un de l'autre, par le très-innocent et très-inconscient signor Gismondo Pulci. Maxence et Mme Favoral étaient abasourdis. De toute autre bouche que de la bouche même de Mlle Gilberte, un tel récit leur eût paru inouï, invraisemblable, absurde, et ils se fussent récriés, et de toutes leurs forces ils eussent protesté. Mais c'était bien elle qui parlait, toute rouge, il est vrai, et toute confuse, et cependant, de cet accent de placidité qui était un de ses charmes les plus grands. --Ah! mademoiselle ma soeur, pensait Maxence, qui jamais se fût douté de cela à vous voir toujours si calme et si résignée!... Et de son côté: --Est-il possible, se disait Mme Favoral, que j'aie été à ce point aveugle et sourde! Quoi! l'homme qu'aimait ma fille venait s'asseoir à deux pas de moi, et je ne soupçonnais pas sa présence! Il lui parlait, elle lui répondait, et je n'entendais rien!... Quant au comte de Villegré, c'est en vain qu'il eût cherché des mots pour traduire la reconnaissance qu'il devait à Mlle Gilberte de lui avoir épargné ces difficiles explications. --Je ne m'en serais, morbleu! pas tiré comme elle, songeait-il, en homme qui ne s'abuse pas sur son compte. Mais dès qu'elle eût achevé, s'adressant à Mme Favoral: --Maintenant, madame, reprit-il, vous savez tout, et vous pouvez comprendre que l'irréparable malheur qui vous frappe a supprimé l'obstacle qui jusqu'ici avait retenu Marius. Il se leva, et d'un ton solennel, sans hum! ni broum! cette fois: --J'ai l'honneur, madame, prononça-t-il, de vous demander la main de Mlle Gilberte Favoral, votre fille, pour mon ami, Yves-Marius de Genost, marquis de Trégars.... Un profond silence suivit. Mais ce silence, le comte de Villegré dut l'interpréter en sa faveur, car courant à la porte du salon, il l'ouvrit et appela: --Marius!... Ce qui venait de se passer, Marius de Trégars l'avait prévu, et d'avance, et de point en point, annoncé au comte de Villegré. Il était de ces hommes dont le sang-froid semble dominer les événements, tant après les avoir préparés ils excellent à en tirer parti. Étant donné le caractère de Mme Favoral, il savait ce qu'il fallait en attendre. Il avait ses raisons de ne rien redouter de Maxence. Et s'il se défiait des talents diplomatiques de son ambassadeur, il comptait absolument sur l'énergie de Mlle Gilberte. Et il avait calculé si juste qu'il avait tenu à accompagner son vieil ami rue Saint-Gilles, pour pouvoir apparaître au moment décisif. En arrivant, lorsque la servante était venue leur ouvrir: --Vous allez, lui avait-il dit, annoncer à vos maîtres, monsieur que voici, qui est le comte de Villegré. Vous ne leur parlerez pas de moi qui resterai à l'attendre dans la salle à manger.... Cet arrangement n'avait pas paru des plus naturels à cette fille, mais la maison, depuis deux jours, était le théâtre d'événements si extraordinaires, qu'elle en était toute ahurie, et dans des dispositions à s'attendre à tout. Puis, Marius lui parlait de ce ton qui n'admet pas de réplique. Et enfin, elle reconnaissait en lui le monsieur qui déjà était venu dans la matinée, et qui avait eu, en présence de Mlle Gilberte, une si violente altercation avec M. Costeclar. Car elle connaissait vaguement la scène. Son attention ayant été éveillée par de grands éclats de voix, elle n'avait pas été sans aller appliquer alternativement l'oeil et l'oreille à la serrure du salon. Ce qui n'empêche qu'en annonçant le comte de Villegré, elle avait essayé, des yeux et du geste, de prévenir Mlle Gilberte ou Maxence. Ils étaient trop bouleversés pour rien voir. --Alors, tant pis! s'était-elle dit avec cette admirable insouciance des serviteurs parisiens.... Et comme de la journée elle n'avait eu une minute pour «faire son ménage,» elle s'était mise à la besogne, laissant Marius de Trégars seul dans la salle à manger. Il s'était assis, impassible en apparence, réellement agité de cette trépidation intérieure de l'incertitude, dont ne peuvent se défendre les hommes les plus forts, aux heures décisives de leur vie. Jusqu'à un certain point, c'était son avenir qui se décidait de l'autre côté de cette porte qui venait de se refermer sur M. de Villegré. Aux intérêts si chers de son amour, d'autres intérêts étaient liés qui exigeaient un succès immédiat. Et il eût donné bonne chose pour entendre ce qui se disait. Il songeait qu'un mot maladroit pouvait tout mettre en question et lui susciter de nouveaux embarras. Comptant les secondes aux battements de son pouls, il se disait: --Comme ils tardent!... Aussi, lorsque la porte s'ouvrit enfin, et que son vieil ami l'appela, fut-il debout d'un bond. Et rassemblant tout ce qu'il avait de sang-froid, il entra.... Maxence s'était levé pour le recevoir, mais en l'apercevant, il recula, et la pupille dilatée par une immense surprise: --Ah! mon Dieu!... fit-il d'une voix étouffée. Mais M. de Trégars ne sembla pas remarquer sa stupeur.... Très-maître de soi, malgré son émotion, il examinait d'un rapide regard le comte de Villegré, Mme Favoral et Mlle Gilberte. A leur attitude et à leur physionomie, il devina le point précis où en étaient les choses. Et s'avançant vers Mme Favoral, et s'inclinant avec un respect qui certes n'était pas joué: --Vous avez entendu le comte de Villegré, madame, prononça-t-il d'une voix légèrement altérée. J'attends mon arrêt.... De sa vie, la pauvre femme n'avait été si affreusement troublée. Tous ces événements qui se succédaient avaient brisé les faibles ressorts de son âme. Elle était hors d'état de rassembler ses idées, de prendre une détermination quelconque. --En ce moment, monsieur, balbutia-t-elle, prise ainsi à l'improviste, vous répondre me serait impossible.... Accordez-moi quelques jours de réflexion.... Nous avons d'anciens amis que je dois consulter.... Mais Maxence, remis de sa stupeur l'interrompit. --Des amis, ma mère, s'écria-t-il, nous en reste-t-il donc encore? Est-ce que les malheureux ont des amis! Quoi! lorsque nous périssons, un homme de coeur nous tend la main et vous demandez à réfléchir! A ma soeur qui porte un nom désormais flétri, le marquis de Trégars offre son nom et vous songez à consulter.... La malheureuse femme secouait la tête. --Je ne suis pas la maîtresse, mon fils, murmura-t-elle, et ton père.... --Mon père!... interrompit le jeune homme, mon père! Quels droits peut-il avoir sur nous, désormais.... Et sans plus discuter, sans attendre une réponse, il prit la main de sa soeur, et la mettant dans la main de M. de Trégars: --Ah! qu'elle soit votre femme, monsieur! prononça-t-il; jamais, quoi qu'elle fasse, elle n'acquittera la dette d'éternelle reconnaissance que nous contractons envers vous!... Un tressaillement qui les secoua, un long regard qu'ils échangèrent, trahirent seuls les sensations de Marius et de Mlle Gilberte. Ils avaient de la vie une trop cruelle expérience pour ne se pas défier de leur joie.... Revenant à Mme Favoral: --Vous ne comprenez pas, madame, reprit-il, que j'aie choisi pour une démarche telle que la mienne le moment où vous frappe un irréparable malheur.... Un mot vous expliquera tout.... Pouvant vous servir, je voulais en avoir le droit.... Arrêtant sur lui un regard où se lisait le plus morne désespoir: --Hélas! balbutia la pauvre femme, que pouvez-vous pour moi, monsieur?... Ma vie désormais est finie.... Je n'ai plus qu'un désir: savoir où se cache mon mari. Ce n'est pas à moi de le juger. Il ne m'a pas donné le bonheur que peut-être j'étais en droit d'espérer, mais il est mon mari, il est malheureux, mon devoir est de le rejoindre, où qu'il se soit réfugié, et de partager ses souffrances.... Elle fut interrompue par la servante qui, ouvrant la porte du salon l'appelait: --Madame! madame!... --Qu'y a-t-il? demanda Maxence. --Il faut que je parle à madame, tout de suite. Faisant un effort pour se dresser et marcher, Mme Favoral sortit.... Elle ne fut dehors qu'une minute, et lorsqu'elle reparut, son désordre s'était encore accru. --Peut-être est-ce un coup de la Providence! dit-elle. Inquiets, les autres l'interrogeaient des yeux. Elle s'assit, en s'adressant plus spécialement à M. de Trégars: --Voici ce qui arrive, reprit-elle d'une voix faible. M. Favoral, qui était l'économie même... ici du moins, avait l'habitude, dès qu'il rentrait, de changer de vêtement. Comme toujours, hier soir, il en a changé. Lorsqu'on s'est présenté pour l'arrêter, il a oublié ce détail, et il s'est enfui avec la vieille redingote qu'il avait sur lui. Sa redingote neuve étant restée accrochée au porte-manteau de l'antichambre, la domestique l'a prise tout à l'heure pour la brosser et la serrer... et il en est tombé ce portefeuille qui ne quittait jamais mon mari.... C'était un vieux portefeuille de cuir de Russie, qui avait été rouge jadis, mais noirci par l'usage, crasseux et tout éraillé. Il était gonflé de paperasses.... --Peut-être, en effet, s'écria Maxence, y trouverons-nous une indication.... Il l'ouvrit, et il l'avait déjà plus d'aux trois-quarts vidé, sans y rien rencontrer que des papiers et des notes sans signification pour lui, lorsque tout à coup, il poussa un cri. Il venait de déplier un billet sans signature, d'une écriture visiblement déguisée, et, d'un coup d'oeil, il avait lu: «Je ne conçois rien à votre négligence. Il faudrait en finir avec cette affaire Van-Klopen. Là est le danger...» --Qu'est-ce que ce billet? demanda M. de Trégars. Maxence le lui tendit: --Voyez, dit-il; vous ne comprendrez pas l'intérêt immense qu'il a pour moi.... Mais l'ayant parcouru: --Vous vous trompez, fit Marius, je comprends, et je vous le prouverai.... L'instant d'après, d'une autre poche du portefeuille, Maxence retirait et lisait à haute voix la facture d'un magasin d'articles de voyage, datée de l'avant-veille, et ainsi conçue: «Vendu à.... «Deux malles, cuir, serrure de sûreté, à 220 francs l'une, ci... 440...» M. de Trégars avait tressailli. --Enfin! s'écria-t-il, voilà sans doute le bout de fil qui, à travers ce dédale d'iniquités, nous conduira à la vérité. Et frappant sur l'épaule de Maxence: --Nous avons à causer, lui dit-il, et longuement.... Demain, avant de reporter à M. de Thaller ses 15,000 francs, passez chez moi, je vous attendrai.... Nous voici attelés à une oeuvre commune, et quelque chose me dit qu'avant qu'il soit longtemps, nous saurons ce qu'est devenu l'argent qui a été pris dans la caisse du _Comptoir du crédit mutuel_. IV «Quand je pense, disait Coldrige, que tous les matins, à Paris seulement, trente mille gaillards s'éveillent et se lèvent avec l'idée fixe et bien arrêtée de s'emparer de l'argent d'autrui, c'est avec une nouvelle surprise que, chaque soir, en rentrant, je retrouve mon porte-monnaie dans ma poche.» Ce n'est cependant pas ceux qui s'attaquent directement au porte-monnaie qui sont les plus malhonnêtes ni les plus redoutables. S'embusquer au coin d'une rue sombre, et se ruer sur le premier passant venu en lui demandant: --La bourse ou la vie... est un pauvre métier, un métier de dupe, dépouillé de prestige, et depuis longtemps abandonné aux natures chevaleresques. Il faut être un peu plus que simple pour travailler encore sur les grands chemins, exposé aux avanies de la gendarmerie, quand l'industrie et la finance offrent un champ si magnifiquement fertile à l'activité des gens d'imagination. Et pour se rendre bien compte de la façon dont on y opère, il suffit d'ouvrir de temps à autre la _Gazette des Tribunaux_ et d'y lire, par exemple, un procès comme celui du sieur Lefurteux, l'ex-directeur de la _Société pour le dessèchement et la mise en valeur des marais de l'Orne_. Ceci se passait, il n'y a pas un mois, en police correctionnelle: LE PRÉSIDENT, _au prévenu_.--Votre profession? LE SIEUR LEFURTEUX.--Directeur de la Société.... _D_. Avant, que faisiez-vous? _R_. Je faisais des affaires à la Bourse. _D_. Vous étiez sans ressources? _R_. Pardon, je gagnais de l'argent. _D_. Et c'est dans ces conditions que vous avez eu l'audace de constituer une compagnie, au capital de 3 millions divisés en actions de 500 francs. _R_. Ayant trouvé une idée, je ne croyais pas qu'il me fût interdit de l'exploiter. _D_. Qu'appelez-vous une idée? _R_. Celle de dessécher des marais et de les rendre à l'agriculture.... _D_. Quels marais? Les vôtres n'ont jamais existé que dans vos prospectus. Vous n'en possédez ni dans l'Orne, ni ailleurs. Vous avez poussé l'impudence jusqu'à ce point de fonder une société pour l'exploitation d'une chose qui n'existe pas. _R_. Je comptais acheter des marais dès que j'aurais réuni mon capital. _D_. Et en attendant vous promettiez dix pour cent à vos souscripteurs? _R_. C'est le moins que rapportent des desséchements.... _D_. Vous avez fait de la publicité? _R_. Nécessairement. _D_. Pour quelle somme? _R_. Pour environ soixante mille francs. _D_. Où les avez-vous pris? _R_. J'ai commencé avec dix mille francs que m'avait prêtés un de mes amis, j'ai continué avec les fonds qui me rentraient. _D_. C'est-à-dire que vous employiez l'argent de vos premières dupes à faire des dupes nouvelles! _R_. Beaucoup de gens croyaient l'affaire bonne.... _D_. Lesquels? Ceux à qui vous adressiez vos prospectus où se voyait un plan de vos prétendus marais? _R_. Pardon, d'autres encore.... _D_. Enfin, des fonds vous ont été versés, car c'est quelque chose d'inouï que la crédulité publique. Combien avez-vous reçu? _R_. L'expert vous l'a dit: environ six cent mille francs. _D_. Que vous avez dépensés! _R_. Permettez!... Je n'ai jamais appliqué à mes besoins personnels que les appointements que m'attribuaient les statuts. _D_. Cependant, lorsqu'on vous a arrêté, on n'a retrouvé dans votre caisse qu'une somme de 1,250 francs, qui vous avait été adressée par la poste le matin même. Qu'est devenu le reste? _R_. Le reste a été dépensé dans l'intérêt de l'affaire _D._ Naturellement. Vous aviez une voiture? _R._ Elle m'était allouée par l'article 27 des statuts. _D._ Dans l'intérêt de l'affaire, toujours? _R._ Certainement. J'étais obligé à une certaine représentation. Le chef d'une affaire importante doit s'appliquer à inspirer la confiance. LE PRÉSIDENT, _d'un air ironique_: Était-ce aussi pour vous attirer cette confiance que vous aviez une maîtresse pour laquelle vous dépensiez des sommes considérables? LE PRÉVENU, _de l'accent de la plus entière bonne foi_: Oui, monsieur.... Après un moment de silence, le président reprend: _D._ Vos bureaux étaient magnifiques. Leur installation a dû vous coûter très-cher.... _R._ Presque rien, au contraire, monsieur. Tous les meubles qui les garnissaient étaient loués. On peut interroger le tapissier.... Le tapissier est mandé, et sur les questions de M. le président: --M. Lefurteux, répond-il, a dit vrai. Ma spécialité est de louer des agencements de bureaux pour sociétés financières et autres.... Je fournis tout, depuis les pupitres des employés jusqu'aux meubles du cabinet du directeur, depuis la caisse de fer forgé jusqu'à la livrée des garçons. En vingt-quatre heures tout est en place, et l'actionnaire peut se présenter.... Dès qu'une affaire se monte, dans le genre de celle de monsieur, on vient me trouver, je suis connu, et selon l'importance du capital auquel on fait appel, je fournis une installation plus ou moins luxueuse.... J'ai l'habitude, n'est-ce pas, je sais ce qu'il faut.... Quand M. Lefurteux m'est arrivé, j'ai tout de suite toisé son opération.... Trois millions de capital, des marais dans l'Orne, actions de cinq cents francs, petits souscripteurs inquiets et criards.... «Très-bien, lui ai-je dit, c'est une affaire de six mois, ne vous mettez pas des frais inutiles sur le dos, prenez du reps pour votre cabinet, c'est assez bon!...» _LE PRÉSIDENT_, _d'un ton de surprise profonde_: Vous lui avez dit cela? LE TAPISSIER, _de l'accent de simple franchise d'un honnête homme_: Exactement comme j'ai l'honneur de vous le dire, monsieur le président, et il a suivi mon conseil, et je lui ai fourni toute chaude encore l'installation de la Compagnie des Pêcheries Fluviales, dont le gérant venait d'être condamné à trois ans de prison. Après de telles révélations, qui de semaine en semaine se renouvellent, avec d'instructives variantes, on serait presque en droit de se demander comment la plus sûre et la plus loyale affaire peut encore trouver un souscripteur, si on ne savait que la lignée féconde de Gogo ne s'éteindra qu'avec l'espèce humaine. Les financiers d'imagination se plaignent amèrement de l'actionnaire, devenu, prétendent-ils, récalcitrant et défiant.... C'est une injustice et une calomnie. Si rudement étrillé qu'il ait été depuis cinquante ans, l'actionnaire est resté le même et sent toujours son coeur battre de convoitise à la lecture du prospectus qui lui promet gravement dix pour cent de son argent. Il se peut qu'il recule devant une bonne opération. Devant une mauvaise, jamais! Tout comme jadis il est prêt à se serrer le ventre pour courir porter ses économies aux _Mines de Tiffila_, aux _Terrains de Bretonêche_ et aux _Forêts de Formanoir_, entreprises admirables, dont les directeurs errent à l'étranger, victimes de l'ingratitude de leurs contemporains. Comment, en de telles conditions, le _Comptoir de crédit mutuel_, eût-il manqué de souscripteurs? C'était une bien autre affaire que cette pauvre invention des _Marais de l'Orne_, une affaire qui avait été admirablement lancée à l'heure propice du coup d'État de décembre, à un moment où les idées de mutualité commençaient à pénétrer dans le monde de la finance. Ni les capitaux, ni les patronages puissants ne lui avaient manqué au début, et il lui avait suffi de paraître pour être admise aux honneurs de la cote. S'adressant à l'industrie, sous le prétexte de lui épargner l'intermédiaire ruineux des banquiers ou les rigueurs parfois mortelles de la Banque, le _Crédit mutuel_ avait eu, pendant ses premières années, une spécialité parfaitement déterminée. Mais il avait peu à peu élargi le cercle de ses opérations, remanié ses statuts, changé ses administrateurs, et vers la fin, ses souscripteurs primitifs eussent été bien embarrassés de dire son genre d'affaires et à quelles sources il puisait ses bénéfices. Ce qu'on savait, c'est qu'il donnait toujours de respectables dividendes. Ce qu'on-disait, c'est que son directeur, le baron de Thaller, avait une fortune personnelle considérable, et qu'il était bien trop habile pour ne savoir point passer sans accroc à travers les articles du Code, de même que les clowns du cirque à travers leurs ronds de pipes.... Ce n'étaient cependant ni les envieux ni les détracteurs qui manquaient. Vous rencontriez fréquemment des gens qui, hochant la tête et clignant de l'oeil, vous disaient d'un air capable: --Prenez garde! Le _Crédit mutuel_ donne des bénéfices magnifiques, mais on sait ce que devient à la fin le capital de toutes ces compagnies, qui distribuent des dividendes si beaux. D'autres, plus perfides, attaquaient directement M. de Thaller. --Ce qu'il y a d'inquiétant, remarquaient-ils, c'est qu'il est de toutes les spéculations. Il ne se tripote pas une affaire véreuse qu'il n'y ait la main. Il est possible qu'il soit très-riche, il est sûr qu'il mène un train de prince. Son hôtel est un palais. Sa femme et sa fille ont les plus luxueux équipages et les plus coûteuses toilettes de Paris. Sa maîtresse lui dépense des sommes folles. Enfin, pour brocher sur le tout, il joue et il a la passion des bibelots, et on ne voit que lui à l'Hôtel des Ventes, poussant avec fureur des porcelaines et des tableaux.... Mais baste! les meilleures et les plus sûres affaires ne sont-elles pas, quand même, amèrement décriées!... N'est-il pas archi-connu que les financiers de haut vol sont l'éternel sujet des clabaudages et des calomnies de toute cette tourbe d'impudents et avides tripoteurs qui rôdent autour des grandes entreprises comme les chacals autour du banquet des lions? Quelle est la Société dont on n'a pas un peu écrit: C'est une filouterie! Quel est le gérant dont on n'a pas dit au moins une fois: C'est un filou! Le positif, c'est que les actions du _Comptoir du crédit mutuel_ étaient fort au-dessus du pair, et faisaient 580 francs, le samedi où, à l'issue de la Bourse, le bruit se répandit que le caissier, Vincent Favoral, venait de s'enfuir en emportant douze millions. --Quel coup de filet! pensa, non sans un mouvement de jalousie, plus d'un boursier qui, pour le douzième seulement, eût gaîment passé la frontière.... Ce fut presque un événement dans Paris. On y est fort accoutumé à de telles aventures, et à ce point blasé, que c'est à peine si, pour voir filer un caissier, on daignerait tourner la tête. Mais en cette occasion, l'énormité de la somme rehaussait la vulgarité du procédé: On jugea généralement que ce Favoral devait être un homme fort, et quelques amateurs déclarèrent que prendre douze millions ce n'est presque plus voler. Le soir, en s'abordant sur le bitume, aux environs du passage de l'Opéra, les habitués de la petite Bourse étaient étonnés et presque émus. Ils se consultaient entre eux. --Thaller est-il de l'opération? S'entendait-il avec son caissier? --Toute la question est là. --Si oui, le _Crédit mutuel_ est en meilleure position que jamais. --Si non, le voilà coulé. --Thaller était bien fin. --Le Favoral l'était peut-être plus que lui. Cette incertitude, pendant la première demi-heure, soutint un peu les cours. Mais, vers neuf heures et demie, des nouvelles si désastreuses se répandirent de tous côtés, apportées on ne savait par qui, ni d'où, que ce fut une panique irrésistible. De 435 francs, où il s'était maintenu, le _Crédit mutuel_ tomba brusquement à 300, puis à 200, puis à 150 francs.... Des amis de M. de Thaller, M. Costeclar, entre autres, avaient essayé de réagir, mais ils n'avaient pas tardé à reconnaître l'inutilité de leurs efforts, et bravement ils s'étaient mis à faire comme les autres. Trois messieurs qui étaient allés s'installer au café du Divan, au fond du passage, semblaient diriger le mouvement et manoeuvraient comme il est d'usage quand on veut couler une affaire. Ils avaient des agents sur le boulevard, et de dix minutes en dix minutes, ils leur expédiaient un émissaire, un vieux bonhomme quelque peu boiteux et bossu, avec ordre de vendre, de vendre encore et toujours et à tout prix. Si bien qu'à dix heures et demie on n'eût pas trouvé cinq cents francs comptant de vingt actions du _Crédit mutuel_. Le dimanche, ce fut une autre histoire. Dès le matin, on donnait comme positive partout l'arrestation du baron de Thaller et même on l'enjolivait de quantité de détails. Cependant, le soir même, le fait fut démenti, par les gens qui étant allés aux courses, y avaient rencontré Mme de Thaller et sa fille, plus brillantes que jamais, très-gaies et très-causeuses. Aux personnes qui allaient la saluer: --Mon mari n'a pu venir, disait la baronne, tout occupé qu'il est, avec deux de ses employés, à débrouiller les écritures de ce malheureux Favoral. C'est, à ce qu'il paraît, un gâchis inconcevable. Qui jamais eût cru cela d'un homme qui vivait de pain et de noix. Mais il jouait à la Bourse, et il avait organisé, grâce à un prête-nom, une sorte de banque où il a englouti, le plus sottement du monde, des sommes considérables.... Et toute souriante, comme après un danger définitivement conjuré: --Heureusement, ajoutait-elle, le mal n'est pas aussi grand qu'on s'est plu à le raconter, et cette fois encore, nous en serons quittes pour la peur. Mais ce n'étaient pas les discours de la baronne qui pouvaient rassurer les gens qui se sentaient en poche les titres sans valeur du _Crédit mutuel_. Et le lendemain, lundi, dès huit heures, ils arrivaient en bandes demander des explications à M. de Thaller.... C'est rue du Quatre-Septembre que sont installés les bureaux du _Comptoir de crédit mutuel_, dans une de ces maisons massives, qui sont comme les forteresses de la féodalité financière. D'un seul coup d'oeil, le passant y croit reconnaître un de ces puissants établissements qui remuent les millions par centaines de mille. Rien qu'en mettant le pied dans l'immense vestibule dallé de marbre, à hautes colonnes et à statues de bronze soutenant des candélabres, l'actionnaire se sent ému. Son émotion se complique d'un ébahissement respectueux lorsqu'il a poussé les lourdes portes de glaces, et qu'il s'est engagé dans le vaste escalier de pierre à rampe dorée, habillé d'un tapis moelleux, et meublé à chaque palier de banquettes de velours, larges et souples comme le lit de repos d'une duchesse. La timidité le prend lorsque, arrivé au premier étage de ce palais de l'argent... des autres, il lit, en lettres d'or, sur une porte de palissandre: _Comptoir de crédit mutuel_. Cependant, il rassemble tout son courage. Une inscription: T. L. B. S. V. P., lui dit ce qu'il doit faire. Il tourne le bouton, et il entre.... Mais il demeure interdit de se trouver en présence d'un huissier tout de noir habillé, la chaîne d'acier au cou, lequel s'inclinant d'un air grave, demande: --Que désire Monsieur? D'une voix un peu troublée, il explique qu'il est venu pour souscrire, et qu'il voudrait.... --Que Monsieur prenne la peine de me suivre à la caisse, interrompt l'huissier. Il prend cette peine, et tout en longeant un spacieux corridor, il a le temps d'entrevoir des bureaux peuplés d'employés, puis la salle du conseil avec sa grande table recouverte d'un tapis, où brille la sonnette du président, et plus loin, le cabinet de M. le directeur, avec ses tentures de drap vert, ses meubles de chêne, son bureau encombré de papier et sa cheminée monumentale surmontée d'une pendule à sujet sévère.... Et tout en marchant, il rougit du peu d'importance de sa souscription. Il a honte de la modicité de la somme qu'il apporte à des caisses qui lui semblent renfermer, sous leurs triples serrures, les trésors des _Mille et une Nuits_. Autant porter une goutte d'eau au fleuve ou un grain de sable aux dunes de l'Océan. Il se demande presque si on ne va pas lui rire au nez.... Mais non. C'est d'un air froid et morne que le caissier reçoit sa souscription et lui passe, en échange, par le guichet étroit, un titre provisoire. Il se retire alors, mais lentement. Les six ou huit titres qu'il sent dans son portefeuille lui donnent de l'assurance. Il lui semble que sur toutes les splendeurs qui l'environnent il a un certain droit de propriété. C'est d'un pied plus ferme et d'un jarret mieux tendu qu'il foule les marches de l'escalier. Il y a du maître dans le geste dont il repousse la porte du vestibule.... Et c'est l'esprit tranquille et le coeur content qu'il se retire, rêvant déjà de ces dividendes fabuleux dont on se transmet le souvenir à la Bourse, ou de ces hausses soudaines qui centuplent en trois ans le capital versé et qui font qu'en 1872 on retire six mille livres de rentes d'une action qu'on a payée cinq cents francs en 1833. Beaucoup des actionnaires du _Comptoir de crédit mutuel_ avaient passé, autrefois, par ces émotions délicieuses. Elles ne leur rendaient que plus pénibles celles qui les agitaient en ce moment, réunis qu'ils étaient au nombre d'une centaine environ, dans le vestibule, le long de l'escalier et sur le palier du premier étage de la maison de la rue du Quatre-Septembre. Car on refusait de les admettre. A tous ceux qui insistaient pour entrer, un grand diable de domestique, planté devant la porte, répondait invariablement: --Les bureaux ne sont pas ouverts.... M. de Thaller n'est pas arrivé. Nerveux, quinteux, bizarre, le plus souvent bénin, mais quelquefois féroce, d'une crédulité stupide ou d'une défiance idiote, tel est l'actionnaire, cet infortuné qui se sait traqué de toutes parts et entouré de piéges, ce malheureux qui, possédant quelque argent, brûle de le risquer et tremble de le perdre. Mais celui-là ne le connaît pas, qui l'a vu seulement au début et à la fin de sa carrière de dupe: Le jour où, tout illuminé d'espoir, il confie ses fonds à quelque Société nouvelle. Et le jour où, désespéré, il découvre que ses fonds sont perdus. Que d'alternatives entre ces deux termes extrêmes et que de palpitations! Quels accès de découragement ou de joie, selon que le journal annonce une hausse ou une baisse!... Mais le moment critique de l'actionnaire est celui où il commence à soupçonner son malheur. C'est de l'étonnement d'abord: quelque chose comme la stupeur du paysan qui, ayant rompu son pacte avec le diable, voyait se changer en feuilles sèches les louis d'or du malin. La colère ne vient que plus tard; la douleur d'avoir été dépouillé d'un argent péniblement gagné, la rage d'avoir été pris pour dupe. C'est à ce point, précisément, qu'en étaient les actionnaires du _Comptoir de crédit mutuel_. Et comme la fureur de chacun d'eux s'augmentait de la fureur de tous, comme ils s'exaltaient et s'animaient mutuellement, c'étaient dans le vestibule, le long de l'escalier et sur le palier, de telles imprécations et de si terribles menaces, que le portier épouvanté s'était blotti tout au fond de sa loge. Il faut avoir vu une réunion d'actionnaires au lendemain d'un désastre, il faut avoir vu les poings crispés, les faces convulsées, les yeux hors de la tête et les lèvres frangées d'écume, pour savoir à quelles contorsions épileptiques la rancune de l'argent réduit des hommes assemblés. Ceux-ci en étaient à s'indigner de ce qui les avait enchantés jadis. Ils s'en prenaient de leur ruine à la splendeur de la maison, aux somptuosités de l'escalier, aux candélabres du vestibule, aux tapis, aux banquettes, à tout.... --C'est pourtant notre argent, criaient-ils, qui a payé tout ce luxe!... Monté sur une banquette, un tout petit homme soulevait des transports d'indignation en décrivant les magnificences insolentes de l'hôtel de Thaller, dont il avait été le fournisseur autrefois, avant de se retirer du commerce. Il avait compté jusqu'à cinq voitures sous les remises, quinze chevaux dans les écuries, et il ne savait plus combien de domestiques. Il n'était jamais entré dans les appartements, mais il avait visité les cuisines, et il déclarait avoir été étourdi et ébloui du nombre et de l'éclat des casseroles, rangées par ordre de taille au-dessus des fourneaux. --C'est qu'il en faut, de ces casseroles, pour fricasser douze millions! disait-il, arrivé à ce degré où la fureur, faute d'expressions, tourne à l'ironie.... Réunis en groupe, dans le vestibule, les plus sensés déploraient leur imprudente confiance: --Voilà, concluait l'un, la fin de toutes ces affaires industrielles.... --C'est vrai.... Il n'y a que la Rente.... --Et encore!... Parlez-moi des placements de nos pères, de bons placements sur première hypothèque, avec subrogation dans les droits de la femme.... Si le débiteur ne paye pas, on vend.... Voilà le bon système, on y reviendra.... Mais ce qui les exaspérait tous, c'était de ne pouvoir être admis auprès de M. de Thaller, et de voir ce domestique en faction devant la porte. --C'est tout de même hardi, de nous laisser sur l'escalier, nous qui sommes les maîtres! grondaient-ils. --Qui sait où est M. de Thaller!... --Il se cache, parbleu! --N'importe, je le verrai, clamait un gros homme à face couleur de brique, je le verrai, quand je devrais, nom de nom! ne pas bouger d'ici de la semaine! --Vous ne verrez rien, ricanait son voisin. Et les escaliers de service, et les portes dérobées! Croyez-vous qu'il en manque dans cette satanée boutique!... Le gros homme roulait des yeux terribles. --Ah! si je savais cela! disait-il d'une langue empâtée par le sang qui lui montait à la tête. Jeter bas une porte, ce n'est pas la mer à boire.... Et il montrait ses épaules d'athlète, et il affirmait qu'il entrerait et qu'il lui passerait quelqu'un par les mains.... Déjà il toisait le valet d'un regard inquiétant, quand un bonhomme à mine discrète s'avança et lui demanda: --Pardon!... Combien avez-vous d'actions? --Trois! répondit l'homme à figure brique. L'autre soupira. --Moi, j'en ai deux cent cinquante, dit-il. C'est pourquoi, étant aussi intéressé que vous, pour le moins, à ne pas tout perdre, je vous conjure de ne vous porter à aucune violence.... Il n'eut pas besoin d'insister. La porte que gardait le domestique s'ouvrit. Un employé se montra, faisant signe qu'il voulait parler. --Messieurs, commença-t-il, M. de Thaller vient d'arriver, mais il est en ce moment avec M. le juge d'instruction.... Des huées ayant couvert sa voix, il se retira précipitamment. --Si la justice s'en mêle, murmura le monsieur discret, adieu paniers, vendanges sont faites!... --C'est vrai, ricana un autre, mais nous aurons le précieux avantage d'entendre condamner ce cher baron de Thaller à un an de prison et à cinquante francs d'amende. C'est le tarif pour cinq cents familles mises sur la paille. Il n'en serait pas quitte à si bon marché, s'il avait volé un pain à la porte d'un boulanger. --Vous croyez donc à cette histoire de juge, vous!... interrompit brutalement le gros homme.... Il fallut bien y croire, quand on le vit paraître suivi d'un commissaire de police et d'un commissionnaire qui portait sur son crochet des registres et des papiers.... On s'écarta pour les laisser passer, mais nulle réflexion n'eut le temps de se produire, car un nouvel employé se présenta, qui dit: --M. le baron de Thaller est à vos ordres, messieurs, veuillez entrer.... Ce fut, alors, une terrible poussée, pour savoir à qui arriverait premier à la salle du conseil, qu'on apercevait, toute grande ouverte.... M. de Thaller s'y tenait, debout contre la cheminée. Il n'était ni plus pâle ni plus troublé que d'ordinaire. On sentait l'homme maître de soi et sûr de ses moyens. Dès que le silence se fut rétabli: --Avant tout, messieurs, commença-t-il, je dois vous dire que le conseil va se réunir, et qu'une assemblée générale sera convoquée.... Pas un murmure. Comme à un coup de baguette, les dispositions des actionnaires semblaient changées. --Je n'ai rien à vous apprendre, poursuivit-il. Ce qui arrive est un malheur, mais non pas un désastre. Il s'agissait, ayant tout, de sauver la société, et j'avais pensé d'abord à un appel de fonds.... --Dame!... firent deux ou trois voix timides, s'il le fallait absolument.... --J'ai reconnu qu'il n'en était pas besoin.... --Ah! ah!... --Et que j'assurerais le fonctionnement de nos services, en ajoutant à notre fonds de réserve, ma fortune personnelle.... Ah! pour le coup, les bravos éclatèrent.... M. de Thaller les reçut en homme qui les mérite, et plus lentement: --C'était un devoir d'honneur, continua-t-il.... Je vous l'avoue, messieurs, le misérable qui nous a si indignement trompés avait toute ma confiance.... Vous comprendrez mon aveuglement, lorsque vous saurez avec quelle infernale adresse a procédé le caissier infidèle.... De tous côtés, des imprécations s'élevaient à l'adresse de Vincent Favoral.... Mais déjà le directeur du _Crédit mutuel_ poursuivait: --Pour le moment, je n'ai à vous demander que du calme, et la continuation de votre confiance.... --Oui! oui!... --La panique d'avant-hier soir n'était qu'une manoeuvre de Bourse, organisée par des établissements rivaux, qui espéraient s'emparer de notre clientèle. Leurs calculs seront déjoués, messieurs.... Ce qui devait nous renverser démontre victorieusement notre solidité.... Nous sortirons de cette épreuve plus puissants que par le passé. C'était fini. M. de Thaller savait son métier. On lui votait des remercîments. Le sourire s'épanouissait sur toutes les lèvres l'instant d'avant crispées par la colère.... Seul, un actionnaire ne semblait pas partager l'enthousiasme général, et celui-là n'était autre que M. Chapelain, l'ancien avoué. --Décidément, grommelait-il, le Thaller est capable de s'en tirer.... Il faut que je prévienne Maxence.... V On a tous les courages, en France, et à un degré supérieur; tous, hormis, cependant, celui de braver l'opinion des sots. Peu d'hommes eussent osé, à l'exemple de M. de Trégars, offrir leur nom à la fille d'un misérable, accusé de détournements et de faux, et cela au moment même où le scandale du crime était le plus bruyant. Mais lorsque Marius jugeait une chose juste et bonne, il la faisait sans le moindre souci de ce que penseraient les autres. Aussi, avait-il suffi de sa seule présence, rue Saint-Gilles, pour y ramener l'espérance. De ses desseins, il n'avait dit qu'un mot: «J'ai les moyens de vous servir; je prétends, en épousant Gilberte, en acquérir le droit.» Mais ce mot avait suffi. Mme Favoral et Maxence avaient compris que celui qui leur parlait ainsi était un de ces hommes de résolution et de sang-froid que rien ne décourage ni ne déconcerte, et qui savent tirer parti des situations les plus compromises. Et lorsqu'il se fut retiré avec le comte de Villegré: --Je ne sais ce qu'il fera, disait Mlle Gilberte à sa mère et à son frère, mais certainement il fera quelque chose, et soyez sûrs que si réussir est humainement possible, il réussira.... Et avec quelle fierté elle s'exprimait ainsi! Le concours de Marius, c'était la justification de sa conduite. Elle tressaillait de joie en songeant que ce serait, peut-être, à l'homme que, seule, audacieusement, elle avait choisi, que sa famille devrait son salut. Hochant la tête et faisant allusion à des événements dont il gardait le secret: --Je crois, en effet, approuvait Maxence, que M. de Trégars a pour atteindre les ennemis de notre père des moyens puissants.... Et quels ils sont, nous ne tarderons pas à le savoir, puisque j'ai, demain, rendez-vous avec lui.... Il vint enfin, ce lendemain, le lundi, qu'il avait attendu avec une impatience que ne pouvaient soupçonner ni sa mère ni sa soeur. Et sur les neuf heures et demie, il était prêt à sortir, lorsqu'on lui annonça M. Chapelain. Tout irrité encore des scènes dont il venait d'être témoin rue du Quatre-Septembre, l'ancien avoué arrivait avec un visage lugubre. --J'apporte de mauvaises nouvelles, commença-t-il. Je viens de voir le baron de Thaller.... Il avait tant dit, la veille, qu'il ne voulait plus se mêler de rien, que Maxence ne put retenir un mouvement de surprise. --Oh! ce n'est pas en tête-à-tête, que je l'ai vu, reprit M. Chapelain, mais en compagnie d'une centaine, au moins, des actionnaires du _Crédit mutuel_. --Ils se remuent donc? --Non. Ils ont seulement failli se remuer. Il fallait les voir, ce matin, accourir furibonds, rue du Quatre-Septembre! Ils demandaient la tête de M. de Thaller, ils voulaient tout casser, tout briser... c'était terrible! Mais M. de Thaller leur a fait la grâce de les recevoir, et ils sont devenus plus doux que des moutons. Il a daigné parler, et ils lui ont voté des remercîments. C'est simple comme bonjour: on tient l'homme dont on tient l'argent. Que voulez-vous que fassent des actionnaires, si exaspérés qu'on les suppose, quand un gérant vient leur dire: «Eh bien! oui, c'est vrai, vous êtes volés, et vos fonds sont diablement compromis... mais, si vous faites du bruit, si vous portez plainte, tout est définitivement perdu!...» Naturellement les actionnaires se taisent. Il est si connu qu'une affaire qui se liquide judiciairement est une affaire coulée, que les actionnaires volés craignent la justice autant que le gérant voleur. Il n'est pas de financier infime qui ne sache cela et qui n'en profite pour emplir ses poches de l'argent des autres.... D'un mot, je vous résumerai la situation: Il n'y a pas une heure de cela, devant moi, les actionnaires de M. de Thaller lui ont offert des fonds pour combler le déficit.... Après un moment de silence: --Mais ce n'est pas tout, reprit l'ancien avoué. La justice est saisie de l'affaire de votre père, et M. de Thaller a passé la matinée avec le juge d'instruction.... --Eh bien? --Eh bien! j'ai assez d'expérience pour vous affirmer que vous n'avez pas à compter sur la justice plus que sur les actionnaires. A moins de preuves trop évidentes pour qu'il en existe, M. de Thaller ne sera pas inquiété.... --Oh! --Pourquoi? Parce que, mon cher, dans toutes ces grosses affaires de finance, la justice, le plus qu'elle peut, se bouche les yeux. Non par corruption, grand Dieu! ni par une connivence coupable, mais par des considérations d'ordre public et d'intérêt général. Elle a peur d'épouvanter les capitaux et d'ébranler le crédit. Si elle poursuivait, le gérant serait condamné à quelques années de prison, mais les actionnaires seraient du même coup condamnés à perdre ce qu'on ne leur a pas pris, de sorte que les volés seraient plus durement punis que le voleur. Désolée de son impuissance, la justice laisse faire.... Et cela vous explique l'impudence et l'impunité de cette quantité de gredins de haut vol que vous voyez se promener le front haut, la poche pleine de l'argent d'autrui et la boutonnière chamarrée de décorations. Maxence était abasourdi. --Et alors? fit-il. --Alors, il est évident que votre père est perdu. Qu'il ait ou non des complices, il sera sacrifié seul. Il faut un bouc émissaire, n'est-ce pas, à égorger sur l'autel du crédit? Eh bien! on donnera cette satisfaction aux actionnaires dépouillés. Les douze millions seront perdus, mais les actions du _Crédit mutuel_ remonteront et la morale sera sauve.... Un peu ému de l'accent de l'ancien avoué: --Que me conseillez-vous donc, monsieur? interrogea Maxence. --Le contraire précisément de ce que, sur le premier moment, je vous ai conseillé.... C'est pour cela que je suis venu. Je vous disais hier: Faites du tapage, agissez, criez.... Il est impossible que votre père soit seul coupable, attaquez M. de Thaller.... Aujourd'hui, après mûre délibération, je vous dis: Taisez-vous, cachez-vous, laisser tomber le scandale.... Un sourire amer crispa la lèvre de Maxence. --Ce n'est pas un conseil de brave que vous me donnez, dit-il. --C'est le conseil d'un ami.... --Cependant.... --C'est le conseil d'un homme qui mieux que vous connaît la vie. Pauvre jeune homme!... Vous ignorez le péril de certaines luttes. Tous les gredins se tiennent et se soutiennent. En attaquer un, c'est les attaquer tous. Vous ne pouvez soupçonner les influences occultes dont disposent les hommes qui manient des millions, et qui, en échange d'une complaisance, ont toujours un pot-de-vin à offrir ou une bonne opération à proposer. Si du moins je vous voyais une chance de succès! Mais vous n'en avez pas une. Jamais vous n'arriverez jusqu'à M. de Thaller, désormais soutenu par ses actionnaires. Vous ne réussirez qu'à vous faire un ennemi puissant, dont la rancune pèsera sur votre vie entière.... --Que m'importe!... M. Chapelain haussa les épaules. --Si vous étiez seul, reprit-il, je dirais comme vous: qu'importe! Mais vous n'êtes plus seul, vous allez avoir à votre charge votre mère et votre soeur. Il faut songer à manger, avant de penser à se venger. Combien gagnez-vous par mois? Deux cents francs. C'est peu, pour trois personnes. Certes, je ne vous engagerai jamais à solliciter la protection de M. de Thaller, mais il ne serait, peut-être, pas inutile de lui faire savoir qu'il n'a rien à craindre de vous. Pourquoi ne le lui donneriez-vous pas à entendre, en lui reportant les quinze mille francs que vous avez à lui. Si, comme il y a tout lieu de le croire, il est le complice de votre père, il sera certainement ému de la détresse de votre famille, et s'il lui reste un peu de coeur, il s'arrangera de façon à vous faire obtenir, sans paraître s'en mêler, une situation plus en rapport avec vos besoins. Je ne me dissimule pas ce que cette démarche peut avoir de pénible, mais je vous le répète, mon cher enfant, vous n'avez plus à penser qu'à vous seul, et ce qu'à aucun prix on ne ferait pour soi, on le fait pour une mère et pour une soeur.... Maxence se taisait. Non qu'il fût, en aucune façon, touché des considérations que lui soumettait l'ancien avoué, mais parce qu'il se demandait s'il devait lui confier les événements qui s'étaient succédé depuis vingt-quatre heures et qui avaient si brusquement modifié la situation. Il ne s'y crut pas autorisé. Marius de Trégars n'avait pas demandé le secret, mais une indiscrétion pouvait avoir de funestes conséquences. Et après un moment de réflexion: --Je vous remercie, monsieur, répondit-il évasivement, de l'intérêt que vous nous témoignez, et vos avis nous seront toujours précieux.... Mais pour le moment, je vous demanderai la permission de vous laisser avec ma mère et ma soeur. J'ai un rendez-vous avec... un ami. Et sans attendre une réponse, glissant dans sa poche les quinze mille francs de M. de Thaller, il se hâta de sortir. Mais ce n'est pas chez M. de Trégars, c'est à l'_Hôtel des Folies_ qu'il courut tout d'abord. --Mademoiselle Lucienne vient de rentrer, avec un gros paquet, dit, de son air le plus gracieux, la Fortin à Maxence, lorsqu'elle le vit sortir de l'ombre du corridor. Depuis vingt-quatre heures, l'honorable hôtesse guettait son locataire avec l'espoir d'en obtenir quelques renseignements à communiquer aux voisins. Il ne daigna même pas lui répondre: merci! impolitesse dont elle fut violemment froissée. Il traversa d'un bond l'étroite cour de l'hôtel et s'élança dans l'escalier.... La chambre de Mlle Lucienne était ouverte; il entra. Et tout essoufflé de sa course: --Heureusement je vous trouve! s'écria-t-il. La jeune fille achevait de disposer sur son lit une robe de soie très-claire, garnie de ruches et de passementeries, un pardessus pareil, de coupe bizarre, et un chapeau de forme risquée, surchargé de plumes et de fleurs éclatantes. --Vous voyez pourquoi je suis ici, répondit-elle. Je rentre m'habiller. A deux heures, la voiture de Brion viendra me prendre, pour me conduire au bois, où je dois exhiber cette toilette, une des plus ridicules assurément dont m'ait affublée M. Van-Klopen.... Un sourire effleura les lèvres de Maxence. --Qui sait, dit-il, si ce n'est pas la dernière fois que vous avez à subir cette corvée odieuse. Ah! mon amie, depuis que je ne vous ai vue, que d'événements!... --Heureux! --Vous allez en juger. Il ferma soigneusement la porte, et revenant se placer devant Mlle Lucienne: --Connaissez-vous le marquis de Trégars? interrogea-t-il. --Pas plus que vous. C'est hier, chez le commissaire de police, que, pour la première fois, j'ai entendu prononcer son nom. --Eh bien! avant un mois, M. de Trégars sera le mari de Mlle Gilberte Favoral! La plus vive surprise se peignit sur les traits charmants de la jeune fille. --Est-ce possible? fit-elle. Mais au lieu de lui répondre: --Vous m'avez raconté, reprit Maxence, qu'autrefois, en un jour de détresse suprême, vous trouvant sans asile et sans pain, vous vous êtes présentée à l'hôtel de Thaller, sollicitant un secours, alors que légitimement une indemnité vous était due, puisque la voiture de la baronne vous avait renversée et blessée grièvement.... --C'est la vérité. --Pendant que vous attendiez dans le vestibule la réponse à votre lettre qu'un domestique était allé porter, le baron de Thaller est entré, et en vous apercevant, il n'a pu maîtriser un mouvement de stupeur, presque d'effroi.... --C'est encore vrai. --Ce trouble de M. de Thaller est toujours resté pour vous une énigme.... --Inexplicable. --Eh bien! je crois que moi, aujourd'hui, je puis vous l'expliquer. --Vous?... Baissant la voix, car il savait qu'à l'_Hôtel des Folies_ il y avait toujours à redouter quelque oreille indiscrète: --Oui, moi, répondit-il, et par cette raison qu'hier, quand M. de Trégars est entré dans le salon de ma mère, je n'ai pu retenir un cri d'étonnement.... Par cette raison, Lucienne, qu'entre Marius de Trégars et vous, une ressemblance existe, dont il est impossible de n'être pas frappé.... La jeune fille était devenue fort pâle. --Que supposez-vous donc? demanda-t-elle. --Je crois, mon amie, que nous sommes bien près de pénétrer, du même coup, le mystère de votre naissance et le secret de cette haine obstinée qui vous poursuit depuis le jour où vous avez mis le pied à l'hôtel de Thaller.... Si admirablement maîtresse de soi que fût, ordinairement, Mlle Lucienne, le tremblement de ses lèvres trahissait, en ce moment, l'intensité de son émotion. Après plus d'une minute de méditation profonde: --Jamais, reprit-elle, le commissaire de police ne m'a dit que très-vaguement ses espérances.... Il m'en a dit assez, toutefois, pour que j'aie lieu de penser qu'il a déjà eu quelques-uns de vos soupçons. --Parbleu! M'eût-il, sans cela, questionné au sujet de M. de Trégars?... La jeune fille hocha la tête. --Et cependant, fit-elle, même après vos explications, c'est vainement que je cherche en quoi et comment je puis troubler la sécurité de M. de Thaller jusqu'à ce point qu'il ait cherché à se défaire de moi.... Maxence eut un geste d'insouciance superbe. --J'avoue que je ne le vois pas non plus, dit-il, mais qu'importe! Sans pouvoir en expliquer le pourquoi, je sens que le baron de Thaller est l'ennemi commun, le vôtre, le mien, celui de mon père et de M. de Trégars. Et quelque chose me dit, qu'avec l'aide de M. de Trégars, nous triompherons. Vous partageriez ma confiance, Lucienne, si vous le connaissiez. Celui-là est un homme, et ma soeur n'a pas fait un choix vulgaire. S'il a dit à ma mère qu'il a les moyens de la servir, c'est qu'il les a certainement.... Il s'arrêta, et après un instant de silence: --Peut-être, reprit-il, le commissaire de police serait-il à même de comprendre ce que je ne fais que soupçonner vaguement, mais jusqu'à nouvel ordre, il nous est interdit de recourir à lui. Ce n'est pas mon secret que je viens de vous dire, et si je suis accouru vous le confier, c'est qu'il me semble que c'est un grand bonheur qui nous arrive, et qu'il n'est pas de joie pour moi, si vous ne la partagez.... Mlle Lucienne eût eu bien des détails encore à demander. Mais, tirant sa montre: --Dix heures et demie! s'écria-t-il. Et M. de Trégars qui m'attend.... Et répétant une fois encore à la jeune fille: --Allons, à ce soir, bon espoir et bon courage! Il s'élança dehors.... Dans la cour, deux hommes de mauvaise mine causaient avec les époux Fortin. Mais les époux Fortin causaient souvent avec des hommes de mauvaise mine. Il n'y prit garde et gagna le boulevard. Un fiacre vide passait, il s'y élança en criant au cocher: --Rue Laffitte, 70, et bon train, je paye la course trois francs. C'est rue Laffitte, en effet, qu'était allé s'installer Marius de Trégars, le jour où sa détermination avait été bien arrêtée de faire rendre gorge aux audacieux gredins qui avaient dépouillé son père. Il y occupait à l'entre-sol un petit appartement, simplement meublé,--le pied-à-terre de l'homme d'action, la tente où on s'abrite la veille de la bataille,--et il avait, pour le servir, un vieux valet de sa famille, qu'il avait retrouvé sur le pavé, et qui lui était dévoué de ce dévouement obtus et têtu des serviteurs bretons. C'est ce brave homme qui, au premier coup de sonnette de Maxence, vint ouvrir. Et dès que Maxence lui eût dit son nom: --Ah! monsieur, s'écria-t-il, monsieur vous attend avec une fière impatience!... C'était si vrai, que M. de Trégars parut au même moment et que ce fut lui qui introduisit Maxence dans la petite pièce qui lui servait de cabinet de travail. Et tout en lui serrant la main: --Sans reproche, lui dit-il, vous êtes en retard de près d'une heure.... Maxence avait, entre autres, ce détestable défaut, indice certain d'un caractère faible, de ne jamais vouloir avoir tort et de tenir toujours une excuse toute prête. L'excuse ici était trop tentante pour qu'il la laissât échapper, et bien vite il se mit à raconter comment il avait été retenu par M. Chapelain, et comment il avait appris de l'ancien avoué, ce qui venait de se passer rue du Quatre-Septembre, au _Crédit mutuel_. --Je savais la scène, dit M. de Trégars.... Et fixant Maxence, d'un air d'amicale raillerie: --Seulement, ajouta-t-il, j'attribuais votre inexactitude à une autre raison, brune, celle-là, et très-jolie.... Un nuage de pourpre s'étendit sur les joues de Maxence. --Quoi? balbutia-t-il, vous savez?... --Je pensais que vous aviez eu hâte d'aller raconter à une... personne de vos connaissances, pourquoi, en m'apercevant hier, vous avez laissé échapper un cri. Pour le coup, Maxence perdit contenance. --Comment, fit-il, vous savez aussi?... M. de Trégars souriait. --Je sais beaucoup de choses, mon cher monsieur Maxence, répondit-il, et cependant, comme je ne veux pas que vous me soupçonniez de sorcellerie, je vais vous dire d'où me vient ma science. Au temps où votre maison m'était fermée, après avoir longtemps cherché un moyen de me procurer des nouvelles de votre soeur, je finis par découvrir qu'elle avait pour maître de musique un vieil Italien, le signer Gismondo Pulci. J'allai demander des leçons à ce brave homme, et je devins son élève. Mais dans les commencements, il me regardait avec une persistance singulière. Je lui en demandai la cause, et il me répondit que cela tenait à ce qu'autrefois il avait eu pour voisine une jeune ouvrière qui me ressemblait prodigieusement.... --Aux Batignolles, n'est-ce pas? --Oui, aux Batignolles. Je ne fis point attention à cette circonstance, et je l'avais même totalement oubliée, lorsque tout dernièrement Gismondo me dit qu'il venait de voir son ancienne voisine, de la voir à votre bras, qui plus est, et que vous étiez entrés tous deux à l'_Hôtel des Folies_. Comme il me reparla encore, et avec plus d'insistance que jamais, de cette fameuse ressemblance, je voulus en avoir le coeur net: j'épiai, et je constatai _de visu_, que mon vieil Italien n'avait pas tout à fait tort, et que je venais, peut-être, de trouver enfin l'arme que je cherchais.... La bouche béante et les yeux démesurément écarquillés, Maxence semblait un homme qui tombe des nues. --Ah! vous avez épié!... fit-il. D'un geste insouciant, M. de Trégars fit claquer ses doigts. --Il est certain, répondit-il, que je fais, depuis un mois, un singulier métier. Mais ce n'est pas en restant dans mon fauteuil à déclamer contre la corruption du siècle, que j'atteindrai mon but. Qui veut la fin veut les moyens. C'est une duperie des honnêtes gens, que de laisser triompher effrontément les gredins, sous le prétexte sentimental de ne pas daigner employer leurs armes.... Mais un honorable scrupule tourmentait Maxence. --Et vous vous croyez bien renseigné, monsieur? interrogea-t-il. Vous connaissez Lucienne?... --Assez pour savoir qu'elle n'est pas ce qu'elle paraît être, ce que toute autre probablement serait, à sa place. Assez pour être sûr que si deux ou trois fois par semaine elle se montre en voiture, autour du lac, ce n'est pas pour son plaisir. Assez encore pour être persuadé, qu'en dépit des apparences, elle n'est pas votre maîtresse, et que, bien loin d'avoir troublé votre vie et compromis votre avenir, elle vous a remis dans le droit chemin au moment où, peut-être, vous alliez vous jeter dans la traverse.... Décidément, dans l'esprit de Maxence, Marius de Trégars prenait des proportions fantastiques. --Comment avez-vous fait, balbutia-t-il, pour arriver ainsi à la vérité? --A qui a du temps et de l'argent, tout est possible.... --Pour vous préoccuper ainsi de Lucienne, il vous fallait de bien graves raisons.... --Très-graves, en effet. --Vous savez qu'elle a été lâchement abandonnée lorsqu'elle était toute enfant.... --Parfaitement. --Et qu'elle a été élevée par charité.... --Par de braves maraîchers de Louveciennes, oui, je sais tout cela.... Maxence tressaillait de joie, il lui semblait que ses plus éblouissantes espérances allaient se réaliser, là, à l'instant. Saisissant les mains de Marius de Trégars: --Ah! vous connaissez la famille de Lucienne! s'écria-t-il. Mais M. de Trégars secoua la tête. --J'ai des soupçons, répondit-il, mais jusqu'ici, je vous l'affirme, je n'ai que des soupçons.... --Cette famille existe, cependant; c'est elle évidemment qui, à trois reprises déjà, a essayé de se défaire de la pauvre fille.... --Je le pense comme vous, seulement il faut des preuves.... Oh! soyez tranquille, nous en trouverons. La recherche de la maternité n'est pas interdite en France. Il eut la parole coupée par le bruit de la porte qui s'ouvrait. Son vieux domestique entra, et s'avançant jusqu'au milieu de la pièce, d'un air mystérieux et à voix basse: --Madame la baronne de Thaller... dit-il. Marius de Trégars tressauta. --Là? interrogea-t-il. --Elle est en bas, dans sa voiture, répondit le domestique, c'est son valet de pied qui est là, et qui demande si Monsieur est chez lui et si elle peut monter.... Les sourcils de M. de Trégars se fronçaient. --Aurait-elle eu vent de quelque chose? murmura-t-il. Et après une seconde de réflexion: --Raison de plus pour la voir, ajouta-t-il vivement. Qu'elle monte, qu'on la prie de me faire l'honneur de monter.... Ce dernier incident bouleversait de fond en comble toutes les idées de Maxence. Il ne savait plus qu'imaginer. --Vite, lui dit M. de Trégars, vite, disparaissez, et quoi que vous entendiez, pas un mot. Et il le poussa dans sa chambre à coucher, séparée du cabinet de travail par une simple portière de tapisserie. Il était temps, on entendait déjà dans l'antichambre un grand froissement de soie et de jupons empesés. Mme de Thaller parut. C'était toujours la même femme, d'une beauté provocante et brutale, que seize ans plus tôt, Mme Favoral avait vue à sa table. Le temps avait passé, sans presque l'effleurer de son aile. Ses chairs avaient gardé leur blancheur éblouissante, ses cheveux d'un noir bleu leur merveilleuse opulence, ses lèvres leur carmin, et ses yeux leur éclat. Sa taille seulement s'était épaissie, ses traits s'étaient empâtés, et sa nuque et son col avaient perdu leurs ondulations et la pureté de leurs contours. Mais ni les années, ni les millions, ni l'intimité des femmes les plus à la mode, n'avaient pu la parer de ces dons qui ne s'acquièrent pas: la grâce, la distinction et le goût. S'il était une femme accoutumée à la toilette, c'était elle. On eût monté un magasin de nouveautés splendide rien qu'avec ce qui lui était passé sur les épaules de soie et de velours, de satin et de cachemire, de dentelles, et enfin de tous les tissus connus. Elle était d'une élégance citée et copiée. Et cependant, quand même, et toujours, il se dégageait d'elle comme un parfum de parvenue. Son geste restait trivial, sa voix commune et vulgaire.... Se laissant, dès son entrée, tomber dans un fauteuil, et éclatant de rire: --Avouez, mon cher marquis, dit-elle, que vous êtes furieusement étonné de me voir comme cela; tomber chez vous, sans crier gare, à onze heures du matin.... Le sourire aux lèvres, M. de Trégars s'inclinait. --Je suis surtout furieusement flatté, répondit-il. D'un rapide regard, elle examinait le cabinet de travail, les meubles modestes, les papiers entassés sur le bureau, comme si elle eût espéré que le logis allait lui révéler quelque chose des idées et des projets du maître. --Je sors de chez Van-Klopen, reprit-elle. Passant devant chez vous, fantaisie m'a pris de monter vous relancer... et me voilà. Homme du monde, et du meilleur, le marquis de Trégars avait trop l'habitude de garder le secret de ses impressions pour qu'on en pût rien lire sur son visage. Et cependant, à quelqu'un qui l'eût bien connu, une certaine contraction de ses paupières eût révélé une vive contrariété et une grande préoccupation. --Comment se po