The Project Gutenberg EBook of L'amour au pays bleu, by Hector France This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included with this eBook or online at www.gutenberg.org Title: L'amour au pays bleu Author: Hector France Release Date: January 22, 2006 [EBook #17573] Language: French Character set encoding: ISO-8859-1 *** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK L'AMOUR AU PAYS BLEU *** Produced by Carlo Traverso, Chuck Greif and the Online Distributed Proofreading Team at http://www.pgdp.net (This file was produced from images generously made available by the Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica) at http://gallica.bnf.fr) L'Amour au Pays Bleu A ma chère Irma, mon amie fidèle dans mes bons et mauvais jours, je dédie cette nouvelle édition du livre qu'elle aime. Hector France * * * * * IL A ÉTÉ TIRÉ 25 EXEMPLAIRES SUR JAPON TOUS NUMÉROTÉS A LA PRESSE PRIX: 20 FRANCS HECTOR FRANCE * * * * * L'Amour au Pays Bleu Eau-forte de A. BALLIN d'après un dessin à la plume de GODEFROY DURAND LONDRES A. Martin et V. Hubert LIBRAIRES-ÉDITEURS Prince's Buildings, Coventry Street, W. * * * * * 1885 Avant-Propos des Éditeurs. _Pour nos débuts, nous avons la bonne fortune d'offrir au public un livre d'Hector France; ce n'est, il est vrai, qu'une réédition, mais nous sommes fermement convaincus qu'en rééditant l'oeuvre saisissante et très originale qu'on va lire, oeuvre pour les délicats, comme l'écrivait M. Octave Uzanne, nous ne pouvions entrer dans l'arène sous de meilleurs auspices. Hector France--et il nous permettra de le lui dire--n'écrit pas d'habitude pour les délicats. Ayant porté pendant dix ans le sabre et le burnous de spahis à travers les smalas d'Afrique, il a introduit dans beaucoup de ses livres la brutale franchise des gens de guerre et les gaillardises des camps. Aussi, considérons-nous comme une curiosité littéraire et comme une haute oeuvre artistique l_'Amour au Pays Bleu. _Notre plume n'a point autorité pour faire ici la biographie de l'auteur qui s'est taillé une large place dans la littérature française; nous rappellerons seulement Le_ Roman du Curé _et l_'Homme qui tue, _ces deux ouvrages qui, du premier coup, comme l'a dit Léon Cladel dans une remarquable préface, placèrent Hector France au rang des écrivains de race._ _Et, sans insister davantage, nous nous contenterons de donner quelques extraits pris au hasard parmi les critiques littéraires de toutes nuances qui signalèrent à l'attention l'_Amour au Pays Bleu. Le _Pays Bleu_, écrivait M. Masseras dans la _Nouvelle Revue_ (15 novembre 1880), c'est l'Afrique, où l'on reconnaît sans peine que l'auteur a vécu longtemps et qu'il l'a étudiée dans sa langue, dans ses moeurs, dans sa vie intime. La couleur particulière, sincèrement locale, qui résulte de cette connaissance, est le caractère distinctif du livre; elle lui fait une place à part au milieu des banalités qui se multiplient en librairie, avec une profusion monotone, sous prétexte de romans. L'action porte un cachet qui n'est plus celui de notre vie européenne; les détails font pénétrer dans cette existence algérienne, dont nous avons eu tant d'esquisses superficielles et si peu de vrais tableaux. Il y a là de curieuses scènes et des descriptions d'après nature comme nous en avons rarement rencontrées et que l'auteur a su ne pas gâter par une touche trop française. Nous l'en félicitons, quoiqu'il soit.... * * * * * Journal du Dimanche (supplément de l'Europe). (_Bruxelles, 16 janvier 1881_). J'ai eu, plus d'une fois déjà, l'occasion de dire tout le bien que je pense du talent d'Hector France. Il est un des rares écrivains d'une réelle valeur qui ne s'embarrassent d'aucune école et suivent droit leur chemin, s'en rapportant uniquement à leurs impressions. Il possède, en un mot, sa manière, qui se reconnaît parmi les autres, et cette manière est faite de grâce et de force. On se souvient de l'âpreté de son premier roman, de celui qui le révéla conteur et poète, ce terrible _Homme qui tue_, et combien pourtant l'effroyable récit était tempéré par des qualités d'émotion pénétrante et délicate. C'est qu'avec une entente très particulière des conditions du roman, il avait su peindre l'homicide dans un beau cadre de nature, et les immolations s'y enveloppaient de splendeurs. Une pente naturelle l'emporte, en effet, vers le drame; dès qu'il touche à l'humanité, il devient effrayant; mais il semble redouter par moments d'y descendre trop avant, et brusquement la grande paix des choses succède aux passions furieuses. Si l'on pouvait étudier un peu longuement ses livres, on y reconnaîtrait la présence d'un esprit à la fois candide et corrompu, demeuré vierge à travers les orages de la pensée, et en qui l'habitude des réalités les plus sombres n'a pas tué le rêve. L'_Amour au Pays Bleu_ en est une preuve nouvelle; je ne connais pas de récit qui, mieux que celui-là, porte le double caractère de rouerie froide et de jeune poésie inaltérée. Il en sort comme un parfum dangereux qui grise la cervelle, l'image troublante d'un paradis d'amour qui crève inopinément et vous laisse, désenchanté, devant d'horribles bestialités. Ici encore, sous les pleurs et la lumière, la brute humaine se déchaîne; l'ogre apparaît, immolant tout à ses convoitises: et, à longs jets, le sang coule sur les paysages. C'est le _Cantique des Cantiques_ du rapt et du viol. D'ailleurs, de fond et de forme, l'_Amour au Pays Bleu_ est bien tout ce qu'on peut rêver de plus oriental: nulle part, l'homme des froides contrées septentrionales ne se décèle; la langue, fleurie et ciselée, garde, même dans la description, la netteté étincelante des centons; et l'on admire ce tour de force d'un esprit très littéraire, en regrettant un peu qu'une si rare virtuosité ne s'applique à des sujets plus rapprochés de nous. En outre, les caractères sont fortement tracés, par grands plans, sans surcharge inutile; et Mansour, dans son âpre concupiscence sénile, a même une grandeur tragique qui le met à part parmi ses pareils. Oeuvre d'art luxuriant et de chaude imagination, toute semée de descriptions exquises, et qui laisse dans l'imagination la nostalgie vague des tendresses mortelles. CAMILLE LEMONNIER. * * * * * Le Soleil (15 novembre 1880). L'éditeur Alphonse Lemerre vient d'ajouter à sa collection de romans, peu nombreux, mais choisis, un livre de M. Hector France, l'_Amour au Pays Bleu_, qui est une sorte de poème en prose d'une intensité de couleurs et de vie remarquable. C'est en même temps, sous une forme très artistique, une histoire amoureuse des plus originales et des plus dramatiques.... Il ne faut pas oublier que nous sommes ici dans le pays de l'Islam, où les moeurs sont faites pour atténuer beaucoup certaines couleurs qui nous paraîtraient trop crues. N'est-il pas curieux qu'un écrivain de cette valeur, un poète pour tout dire, se montre assez peu soucieux de son grand talent pour oser signer quelques-uns de ces feuilletons qui, au rez-de-chaussée de certains journaux, sont des armes de guerre aussi peu sincères que peu loyales, et qui pervertissent l'imagination populaire par l'exposition de tableaux inventés à plaisir pour être mis au service des passions politiques les plus acharnées? Dans la masse de romans dont je ne signale ici que la quintessence, celui-ci tranche par son originalité et par le charme réel de la forme qui revêt la couleur vive et l'ardeur brûlante du pays bleu, c'est-à-dire de l'Algérie, où l'homme a toutes les intempérances du climat imperturbablement beau et où l'on cueille les femmes comme les fleurs, à peine écloses sur leur tige. Ch. Canivet. * * * * * Courrier du Soir _(28 novembre 1880)_. En Algérie, les passions sont violentes; l'amour est fougueux; si nous ne le savions pas, le livre de M. Hector France nous l'apprendrait. Des moeurs âpres, des caractères impétueux, des scènes poignantes, voilà ce que nous offre ce livre, à chaque page. Certains tableaux ont une couleur brutale, toute primitive, dont la Bible seule nous donne l'équivalent. Telle est la vie au désert, au «pays bleu» où M. Hector France nous conduit. L'amour italien, tel que Stendhal le décrit n'est que froideur à côté de celui que respirent les fils du Souf, les enfants de Djenara, la perle des Ksours. Au reste, comme le dit fort bien le Thaleb Ali-bou-Nahr, les gens du Nord ne peuvent rien comprendre à ces amours redoutables. La donnée est dramatique; et elle aboutit à une sévère moralité. M. Hector France a développé son sujet en écrivain qui connaît l'Algérie et qui l'aime profondément. Il n'en parle point avec le sang-froid d'un Occidental; son style se revêt d'une riche couleur orientale; et, vraiment, il nous offre certaines descriptions fort remarquables. Cette histoire touche à la pastorale: par moments, on croit lire les scènes d'une luxuriante et barbare églogue. Si la touche est excessive, il se dégage, de plus d'un tableau, une âpre poésie. Peut-être, pour nous paraître vrai, ce livre ne pouvait-il guère être écrit autrement. Il est fait pour ne point passer inaperçu; il est entraînant et passionné; par le temps qui court, ces défauts doivent servir à appeler l'attention du public. Antony Valabreque. * * * * * Le Livre _(décembre 1880)_. Nous devons à Hector France le _Roman du Curé_, l'_Homme qui tue_ et le _Péché de Soeur Cunégonde_. Ces oeuvres ont obtenu un succès mérité dans la mesure de leur valeur. Le roman que vient de publier la librairie Lemerre surpasse, à notre sens, les précédents ouvrages du même auteur. Sans aucun doute il aura moins de succès, car plus l'art s'élève, moins il est entouré. Les plus grands romanciers modernes ne sont pas plus populaires. L'admirable auteur de la _Vieille Maîtresse_ est connu et apprécié du petit nombre et nous voyons tous les jours des études contemporaines d'une haute supériorité dont l'unique édition s'enlève lentement. Le grand public s'inquiète peu du beau; il veut se distraire et pour son imagination le premier jouet lourdement bâti lui est bon. L'_Amour au Pays Bleu_ est une oeuvre ensoleillée, chaude et vivante. Dans les tableaux que nous trace magistralement M. France, nous retrouvons toute la couleur d'un Fromentin et la poésie d'un Gérome. Ce roman très original nous montre la fatalité orientale d'une façon saisissante.... Canevas superbe, canevas très bien brodé avec des arabesques d'un art infini. Qu'on lise ce volume, ceci est pour les délicats. Octave Uzanne. * * * * * République Française _(17 janvier 1881)_. Il y a beaucoup d'étrange et de pittoresque, beaucoup de prose, même naturaliste, en même temps que de poésie exubérante, dans cette histoire d'un Don Juan arabe débauché, très voleur de femmes et de filles, à qui l'idée vient tout à coup, comme à l'Arnolphe de Molière, d'élever une Agnès toute petite pour l'épouser plus tard, sûrement vierge de corps et de pensée. L'amour jeune, ici comme toujours, déjoue les plans du vieux séducteur, et la vengeance de ses victimes d'autrefois se lève tout à coup devant lui. La peinture des moeurs privées dans ce beau coin d'Algérie, _le pays bleu_, a ici un caractère nouveau et original. Le paysage y est à la fois familier et presque lyrique. On ne peut mieux définir la saveur de ce singulier livre qu'en disant qu'il fait penser à la fois au _Dernier des Abencerages_ et à _Madame Bovary_. On le voit, comme mélange c'est tout à fait neuf. L'unité d'impression et de vérité y est néanmoins. Fabrice W. * * * * * Moniteur Universel _(24 novembre 1880)_. M. Hector France nous a retracé un épisode terrible de la passion sous le ciel africain, ce ciel perpétuellement azuré sous lequel il a longtemps vécu, et jeté à cheval, au milieu des cavaliers rouges, les premières ébauches du roman qu'il publie aujourd'hui sans aucune de ces préoccupations politiques ou sociales qui se remarquent dans ses autres écrits. Ce sont des tableaux de la vie pastorale, les uns riants, les autres plus sombres, mais tous fortement empreints du souvenir des moeurs arabes et des aspects de cette pittoresque contrée, et auxquels un style coloré et vigoureux donne un puissant relief. Eug. Asse. Justice (_12 décembre 1880_). Voici un nouveau livre de l'auteur de l'_Homme qui tue_, qui, lui, ne nous présente pas un Arabe de convention parcourant sur son légendaire coursier un désert brûlant décrit par le romancier, les pieds sur les chenets. C'est en Algérie même, sous la tente, à cheval, que M. France a jeté sur le papier les premières ébauches de son oeuvre. Le lecteur sent, dès les premières lignes, qu'on ne lui offre pas des esquisses faites de chic, mais bien de beaux tableaux que l'auteur a vus et qu'il a reproduits avec une grande puissance d'observation et d'originalité. A la vérité, l'_Amour au Pays Bleu_ est l'oeuvre d'un poète plutôt que celle d'un romancier. A.B. * * * * * Le Pays (_3 novembre 1880_). Le pays bleu, c'est l'Algérie avec son beau ciel. Rien n'y ressemble à ce que nous voyons dans nos contrées changeantes sous les diverses températures qui les éprouvent. A peindre les moeurs et les amours étranges de ce pays qu'il a habité, M. France a déployé beaucoup d'habileté; s'il cherche à passionner ses lecteurs, suivant son habitude, il se tient pourtant dans une mesure convenable et qui le met à l'abri des reproches que lui ont attirés quelques-uns de ses premiers livres. Pellerin. * * * * * Le Panthéon de l'Industrie (_14 novembre 1880_). Voici une oeuvre charmante et originale, roman algérien sauvage et poétique, d'un style moitié biblique, moitié moderne, très châtié et très imagé. C'est l'histoire d'un débauché, Mansour, espèce de Don Juan arabe qui, après avoir séduit la belle Meryem, la jeune femme de son propre père, poursuit jusque dans sa vieillesse l'idéal d'amour, et en vient à adopter une petite fille, Afsia, dont il se réserve la virginité... Toute cette narration, écrite plutôt à la manière d'un poème que d'un roman, est entremêlée de descriptions ravissantes, quelquefois un peu risquées, mais dont l'audace est voilée d'un mysticisme oriental qui les rend pleines de charme. En tout cas, on préférera cette littérature tout idéale aux plates et écoeurantes élucubrations de l'école naturaliste. C. George. * * * * * Le Républicain de Tarn-et-Garonne _(19 décembre 1880)_. ...Le _Pays Bleu_ dont nous parle M. Hector France n'est point le pays des rêves, mais bien celui de tragiques réalités. C'est sous le ciel d'airain de l'Afrique, de cette Afrique qui est nôtre et que par cela même, peut-être, nous connaissons si peu, que se passe l'action du livre. Le héros, un type de Don Juan africain, rusé, patient, brutal, brûlé par tous les feux de la concupiscence, ne recule devant rien pour assouvir ses désirs effrénés.... L'homme tragique du _festin de pierre_ n'a rien de plus saisissant et de plus inattendu. Telle est la donnée du livre. Ajoutez à cela un style chaud, des descriptions superbes d'une couleur toute locale, car l'auteur parle de l'Afrique en réalité, en homme qui a vu et non point en romancier d'imagination, et vous aurez une faible idée de ce livre, reflet de l'Orient dans ses amours naïves, ses emportements féroces et ses ardentes voluptés. A.Z. * * * * * La vie Moderne _(26 février 1881)_. Je ne connais ni le _Roman du Curé_, ni l'_Homme qui tue_, ni le _Péché de Soeur Cunégonde_, et je ne puis que le regretter après la lecture de l'_Amour au Pays Bleu_. C'est l'oeuvre d'un homme qui a déjà un talent robuste et qui en aura bien davantage, quand il se sera défait de quelques brutalités de forme, voulues peut-être, mais inutiles, à mon sens. M. Hector France est, si j'en crois la préface de son livre, un ancien spahis qui a longtemps vécu en Algérie. Je n'ai jamais rien lu de plus coloré que cet ardent poème d'amour qui se déroule au milieu des riches paysages du Tell, parmi ces paisibles habitants aux moeurs pastorales, dont, en qualité de sabre civilisateur, il a jadis été troubler la paix par de sanglantes chevauchées. M. Hector France est un écrivain de race et un conteur très attachant. J'ai lu l'_Amour au Pays Bleu_ tout d'une traite, et je gage que vous en ferez autant, cher lecteur. d'Artois. _C'est aussi notre avis et nous pensons que ces divers extraits, pris dans la presse parisienne, dans celle de province et de l'étranger, disent assez que nous rééditons l'oeuvre d'un maître. Cette nouvelle édition ne le cède en rien comme exécution typographique à la première et, grâce au concours de M. Godefroy Durand, le célèbre dessinateur du_ Graphic, _nous avons pu l'illustrer d'une magnifique eau-forte. Nous croyons donc faire à la fois oeuvre utile et agréable, persuadés que le succès ne nous fera pas défaut._ Londres, le 25 mai 1885. Préface DE LA PREMIÈRE ÉDITION A Camille Delthil _A cheval, au milieu des cavaliers rouges, j'ai jeté les premières ébauches de ce livre. Et ces feuilles volantes, roussies par le soleil, maculées par la pluie et les nuits humides, froissées sur la selle, lacérées, perdues dans les camps, je les avais oubliées. Mais un soir de décembre, alors que le brouillard de Londres, pesant sur les poitrines, glissait avec le_ spleen _par les fissures des portes et des fenêtres mal closes, j'ai voulu aussi oublier et l'exil et l'heure et l'inexorable temps. Et ainsi qu'une cavale que l'amour talonne, ma pensée, brisant ses entraves, s'est échappée dans les espaces, remontant les jours écoulés, jusqu'aux rives lointaines où le ciel est bleu. Ah! les joyeuses gambades au fond des vallées, que bordent les coteaux où poussent drus, oliviers, grenadiers et cactus; les courses dans la plaine, le long des rubans de lauriers roses, gracieux festons de la rivière aux bords effrités et crayeux, les longues haltes sous les tamariniers touffus, près de la source fraîche où, dans une amphore étrusque, vient puiser la fille aux yeux noirs. Puis, à l'entrée des solitudes où s'aventurent les caravanes, les furieux galops derrière les gazelles, tandis qu'au fond des ardents horizons, la blanche silhouette du minaret du ksour et la tête chevelue des dattiers de l'oasis tremblent dans l'air diaphane! J'ai rassemblé les pages éparses, et pendant les longues heures de nuit, alors que la froide bise heurtait à ma porte, je me bouchais les oreilles, et, capitonné dans mes rêves, caressé des rayons d'or des souvenirs, j'ai effacé le présent et j'ai vécu du passé...._ * * * * * _Que les âmes pudibondes, scandalisées par mes précédents livres, se rassurent! Elles ne trouveront ici aucun sujet dangereux._ _Ce sont des tableaux de la vie pastorale, et je vous les dédie, cher poète; j'y parle de la nature, que vous aimez, des grands horizons, des filles brunes et des moissons blondes, et aussi des primitifs et naïfs amours, chantés dans vos _Poèmes Rustiques,_ et que votre compatriote et notre ami _Léon Cladel_ a jetés, comme des fleurs sauvages, sur le socle de granit de ses rudes _Paysans._ Mais ce n'est pas dans les frais sentiers «tout baignés d'aurore», où Près de vous passe parois, En chantant, un clair minois De brune fillette, Portant l'amphore de grès, Ignorante du progrès, Et pourtant coquette. que je veux vous conduire; mais par les grandes plaines chauves, non loin des palmiers, là où la rustique fillette, vêtue de la tunique de Rébecca, offre, insoucieuse, ses seins, ses bras et ses jambes nus aux baisers du soleil; là-bas, sous la maison de poil des paysans du _Tell_, plus majestueux sous leurs burnous en loques que jamais ne le furent les plus nobles patriciens, chez les paisibles pasteurs _bédouis_ enfin, que le sabre civilisateur a été, tant de fois, réveiller brusquement de leurs tranquilles rêves et arracher à leurs bibliques amours._ Hector FRANCE. _Charlton villa, Kent, mai 1880._ * * * * * L'Amour au Pays Bleu _PROLOGUE_ Derrière les molles ondulations bleues qui festonnaient le rideau du couchant, le ciel flamboyait comme une gigantesque Sodome, empourprant des ardents reflets de ses fournaises les hautes crêtes de l'Orient. Nous étions encore enveloppés de cette lumière fauve, et déjà la plaine se noyait sous les larges couches d'ombre. Les bizarres crevasses sombres, les taches calcinées, les touffes vertes, les bosselures du sol, la nappe foncée des marais d'_Ain-Chabrou_, la bordure de lauriers accrochés aux flancs crayeux du torrent aux eaux rousses, le long ruban gris du chemin déroulant ses zigzags jusqu'aux palmiers du _Ksour_, tout s'effaçait sous le noir uniforme et profond. Le Ksour! _Djenarah_, la perle du Souf! Des pentes élevées du _Djebel_, mon guide m'avait montré son haut minaret, dressé comme un frêle mât d'albâtre dans les vagues azurées de l'horizon. Longtemps nous vîmes la blanche aiguille étinceler aux feux de l'Occident; puis, peu à peu, elle disparut à mesure que nous descendions la montagne et que nous nous enfoncions dans la nuit. * * * * * Des formes indécises traversèrent brusquement le chemin, et de grandes chauves-souris, s'élançant des crevasses, tournoyaient autour de nos têtes. Parfois deux étincelles ardentes luisaient dans un noir fourré, et des épaisseurs des broussailles se levaient de vagues frémissements. Nous allions dans cette solitude peuplée d'invisibles, dans ce silence coupé de bruissements. J'écoutais machinalement le pas de nos chevaux frappant le sol pierreux d'un pied fatigué et lourd, et la note grêle des hôtes du marais qui arrivait, par intervalle, du fond de la vallée, lorsque la voix du spahis éclata gaiement dans cette tristesse: De Skikdad à Constantine, De Constantine à Bathna, Quelle est donc la plus mutine Des filleules de Fathma? C'est Kreira! C'est Kreira! C'est Kreira, la jolie fille, C'est la rose de Ouargla! C'était un de ces poèmes lascifs que les Arabes affectionnent et chantent dans le chemin monotone, quand, pendant de longues heures, la plaine succède à la plaine et que l'oeil n'a pour se reposer des teintes grises du sol brûlé que le bleu de l'horizon fuyant sans cesse devant lui. * * * * * A peine au bas de la montagne, je sommeillais, l'oreille caressée par le chant et le corps bercé par le mouvement du cheval, lorsque, dans les profondeurs silencieuses, il me sembla entendre des accents de détresse. --Tais-toi! dis-je à Salah. Je ne m'étais pas trompé; une seconde fois la voix retentit grave, douloureuse, lamentable. Nul mot n'arrivait distinct, mais la note désolée déchirait lugubrement la nuit. Puis tout se tut; un silence profond s'étendit dans la plaine. On eût dit que les fauves et les reptiles, l'armée des rôdeurs nocturnes, écoutaient. --As-tu entendu? --Oui, répondit le spahis. Et il continua: Dans ses seins quand je me plonge, L'oeil perdu au paradis, Je m'enivre, sans mensonge, Des caresses des houris, Par Kreira! Par Kreira! Par Kreira, la jolie fille, Par la rose de Ouargla! --Tais-toi donc! répétai-je indigné. Quelqu'un appelle au secours. --Je sais ce que c'est. Il n'y a rien à faire: c'est la voix de _Sidi-Messaoud_ (Monseigneur l'Heureux). * * * * * _Monseigneur l'Heureux!_ Quelle dérision! J'étais tout remué par cette clameur sinistre qui vibrait à travers la distance comme les derniers échos d'un désastre. Quel est donc l'_heureux_ qui gémit ainsi? Nous allions, et plus d'une heure s'était écoulée, que ma pensée, encore arrêtée là-bas où j'avais entendu le cri lugubre, s'y cramponnait et ne voulait plus revenir. Salah continuait ses couplets avec une infatigable ardeur, mais soudain il se tut. La voix venait de retentir plus rapprochée, et nous entendîmes distinctement, par trois fois, ce nom jeté comme un sanglot: --Afsia! Afsia! Afsia! L'appel déchirant remuait douloureusement le coeur. Il sembla pour un moment avoir touché celui du spahis, perçant comme une vrille la rude écorce de soldat, car il arrêta son cheval. Dans les teintes grises du chemin, je voyais sa grande silhouette noire, son fusil posé en travers sur le _Kerbouk_ de la selle, et, sous la cuisse, son sabre, dont le fourreau d'acier et la poignée de cuivre scintillaient dans la nuit. La tête enveloppée du capuchon pointu, les burnous serrés au corps, il restait incliné, immobile et pensif. --Qu'est-ce donc? lui demandai-je, lorsque, pour la troisième fois, les accents désespérés furent éteints; qui appelle ainsi, à pareille heure et dans ce désert? --Rien qui puisse t'inquiéter, me répondit-il en riant. C'est Sidi-Messaoud qui demande sa fiancée. Et il reprit le chant d'amour: Ses lèvres sont une coupe Où je bois la volupté. Et sur sa divine croupe J'irais dans l'éternité Sur Kreira! Sur Kreira! Sur Kreira, la jolie fille, Sur la rose de Ouargla! * * * * * Je ne pus rien tirer de lui, et pendant mon passage au Ksour les hommes de Djenarah évitèrent de me répondre; puis, devant les incidents si multiples de la vie d'un soldat d'Afrique, ce souvenir s'effaça. Ce ne fut que plusieurs années après, de retour à Constantine, que j'appris par hasard, du _Thaleb_ El-Hadj-Ali-bou-Nahr, la dramatique histoire de Monseigneur l'Heureux. Ce Thaleb, Ali-bou-Nahr, décoré du titre d'El Hadj comme tous les musulmans ayant fait le pèlerinage de la Mecque, il est peu de spahis français qui ne l'aient connu. Je parle de ceux qui ont séjourné à Constantine vers 1860, alors que nous habitions la caserne _Sidi-Nemdil_, au centre du quartier arabe, en face d'une petite mosquée pittoresque depuis longtemps tombée sous la pioche des niveleurs de rues. Le thaleb avait ouvert boutique à quelques pas de notre porte; là, il louait sa plume et son style aux amants illettrés, calligraphiait d'une main magistrale des versets du Koran, posait des ventouses et vendait des amulettes. C'est dire qu'il était à la fois écrivain public, barbier, chirurgien et quelque peu sorcier. Homme juste et jouissant d'une grande réputation de sagesse, philosophe et lettré, il avait, de la Mecque, voyagé dans l'Europe. Citateur enthousiaste du Koran, qu'il interprétait à sa façon comme les Puritains interprètent la Bible, il observait ostensiblement le Ramadan et ne buvait du vin que la nuit. --Les lois du Prophète, disait-il, sont faites pour le vulgaire imbécile. Pour nous, les sages, notre loi, c'est notre conscience. Mais il faut sauvegarder les apparences, à cause des ignorants. Si le Koran autorisait le vin, toute la canaille se soûlerait. * * * * * J'ai dit qu'il vendait des amulettes. Cette branche d'affaires était la plus lucrative. C'est à lui qu'on s'adressait de préférence quand on avait, au lever de la lune, rencontré un gros crapaud embusqué au bord du chemin, ou un petit serpent à demi caché sous l'herbe, qui vous avait regardé avec des yeux jaunes. Il n'est pas de bonne-femme de Philippe-ville à Tuggurt, ni de pâtre du Tell, ni de chamelier du Souf, ni d'ânier de Constantine, qui ne sache que les _djenouns_[1] prennent de préférence ces formes pour lancer plus aisément leur fluide sur le passant sans défiance. Alors, malheur à celui-ci, s'il ne se hâte de courir chez le marabout le plus proche ou, à son défaut, chez son voisin le _tebib_, acheter un talisman, unique remède contre l'esprit du mal. [Note 1: Démons de nuit.] Sur un petit carré de papier, de toile ou de parchemin de la grandeur et de la forme de nos vénérés scapulaires, est tracée la formule magique. On se l'attache dévotement au cou, et pour peu qu'on ait la foi, la guérison est certaine. Il y en a pour tous les maux et tous les maléfices. Ils préservent de la gale ou de la peste, de la mort subite ou des ophtalmies, des femmes malpropres ou du cocuage, des balles ou de la vermine. Tout dépend du prix qu'on y met. --Quoi! disais-je, toi qu'on appelle le savant et le sage, n'as-tu pas honte de spéculer sur l'imbécillité publique? --O mon fils! tu parles bien comme les infidèles, qui jettent de grands mots pour couvrir le vide des pensées. Est-ce moi qui ai créé l'imbécillité publique? Non; elle existe, et, comme toute infirmité humaine, elle doit profiter au savant et au sage. Est-ce le médecin qui crée les fièvres et les ophtalmies? Non, il en vit. Il vit des poudres qui tuent et des eaux qui rendent borgnes. Moi, je vis de mes amulettes, qui, si elles ne guérissent pas de l'imbécillité, guérissent du mal que cause l'imbécillité. Nous sommes tous plus ou moins charlatans, mon fils. Le médecin est un charlatan de science, le magistrat un charlatan de morale, le soldat un charlatan de bravoure, le prêtre un charlatan de vertu. Chacun vit de son état: permets que je vive du mien. Le soleil luit pour tous; mais tant que la foule restera stupide et ignorante, elle sera la proie des habiles. * * * * * Comme tout vrai musulman, il enveloppait les chrétiens dans un profond mépris, non parce qu'ils étaient chrétiens, mais parce qu'il trouvait leur religion puérile, _étriquée_ et ridicule... et s'il daigna m'honorer de son estime, c'est que je déclarai un jour être fataliste et priser le Koran fort au-dessus de l'Évangile, à cause des joies de son paradis. --Oui, me disait-il, il y aura pour les justes des beautés éternellement vierges, des sources éternellement pures, des ombrages éternellement frais; cela ne vaut-il pas mieux que chanter éternellement des hymnes. Le fils d'Abdallah était plus pratique que le fils de Meryem. Mais hymnes ou houris, tout cela est bon pour la foule misérable. Tu es fataliste, dis-tu? Mais le fort peut tracer sa voie à travers la fatalité. Et il me cita ces paroles du Livre: «A ceux qui feront le bien, le bien sera un surplus. Ni la noirceur ni la honte ne terniront l'éclat de leurs visages. A ceux qui feront le mal, la rétribution sera pareille au mal, l'ignominie les couvrira et leurs visages seront comme un lambeau de nuit.» Quelquefois le vulgaire myope, qui ne voit que la surface des choses, dira: Regarde cet homme, il adore ses passions, il fait le mal pour le mal, son coeur est fermé comme sa main, la misère d'autrui est pour lui un bénéfice, et cependant il est gras, il est florissant, il a un beau vêtement et une belle demeure, il est heureux! Qu'il attende, le vulgaire myope, et ses yeux s'ouvriront, et à pas de géant il verra venir le châtiment vengeur, le malheur qui guette cette tête orgueilleuse et la courbera comme celle du coupable en prière. Car le Destin, Maître de l'heure, n'attend pas pour punir que la chair se détache des os, il frappe celui qui est debout. Je connais un homme que les gens du Tell et ceux du Souf, et ceux du Sahara ont, pendant de longues années, appelé _Monseigneur l'Heureux_, et il fait pitié aux plus misérables. --Oh! m'écriai-je, je me souviens. Une fois, non loin de Djenarah, sa voix frappa mon oreille: «Afsia! Afsia! Afsia!» Ce nom m'a longtemps poursuivi. Et pendant que je racontais il m'écoutait d'un air sombre, m'interrompant par ses exclamations: --_Allah Kebir! Allah Kebir!_ Puis il ajouta: --Apporte ce soir deux peaux de bouc pleines de ce vin d'Espagne qui met la gaieté au coeur, et loin des sots qui médisent, des curieux qui envient et des femmes qui troublent, dans ma boutique bien close, je te raconterai l'histoire du _Thaleb El Messaoud_. PREMIÈRE PARTIE MERYEM I «Il n'y a de Dieu que Dieu et Mohamed est le Prophète de Dieu.» «A lui appartiennent le levant et le couchant; de quelque côté que vous vous tourniez, vous rencontrez sa face.» Telles sont les paroles écrites dans le Livre, mais je puis te dire ce qui n'est pas écrit et que répètent ceux d'entre nous, nommés les sages. Entre Dieu et le Prophète, est un Maître tout-puissant; il fait et défait; il éclaire et éteint. Les uns l'appellent l'universelle Vie, mais son vrai nom, c'est l'universel Amour. De l'homme au ciron, de la forêt de palmiers superbes à l'humble brin d'alpha, rien n'existe et ne vit que par lui. Il courbe tout ce qui est, comme l'ouragan courbe les roseaux de la source, il jette les races sur la surface du globe, comme le semeur jette les grains dans le champ. Son temple est l'univers et la femme son autel, car, sous notre soleil, c'est ce qu'il y a de plus parfait. Et nous disons à la place des paroles du Prophète: «A lui appartiennent le levant et le couchant et de quelque côté que vous vous tourniez, vous rencontrez sa puissance.» De lui tout découle, peines et joies, la mort et la vie. Il fait les sages et les fous, les heureux et les misérables, les héros et les criminels. Sans lui l'homme est eunuque, et va châtré dans la vie comme les nègres dans le sérail. S'il fait dévoyer le faible, il montre la route au fort et dit: «Pour moi, taille ta destinée.» Car à moins d'être harcelé par une fatalité maudite, conséquence des crimes ou des imbécillités de ceux dont il a le sang dans les veines, le fort, ici-bas, doit faire son destin. Il tient son heur et son malheur. Et si aux portes de la vieillesse, les soucis, comme les ténèbres, s'amoncellent sur son front, qu'il n'en accuse que lui et cherche la cause en fouillant les vomissements de son passé. II Si ceux de Djenarah ne t'ont pas raconté l'histoire du Thaleb _El-hadj-Mansour El-Messaoud_, c'est qu'il se trouve encore dans le Ksour des hommes et des femmes que ce nom fait rougir. L'infortune qui pèse sur lui n'a pas éteint toutes les colères. Les meilleurs pardonnent, mais ne peuvent oublier. Moi, j'estime _Sidi-Mansour_ et je respecte sa misère, et si le Maître de l'heure prolonge mes jours, alors que les siens seront effacés, j'irai déposer sur le coin de terre où sa chair se transformera les offrandes dues à un grand marabout. Cependant, celui qui sera peut-être après sa mort honoré à l'égal de _Sidi-Ibrahim_ ou de _Sidi-Abd-el-Kader_, fut dans sa jeunesse un homme comme il n'en faut pas. On le disait plein d'esprit, car il avait la sagesse du diable. Tout lui réussissait parce qu'il était habile, mais il entreprenait trop souvent le mal. Il fit de l'amour un jeu où il mit toutes ses audaces. Ah! combien il a dupé de maris et de pères, combien il a trompé de femmes, combien il a pris de virginités de filles! Qui le sait? les gens même de Djenarah ne pourraient les compter tous, car nul n'est juge dans son propre malheur; mais on raconte que non seulement Djenarah la Perle, mais les douars de Nememchas et des Ouled-Abid, les oasis du Souf jusqu'à Ouargla et Rhadamés étaient remplis des scandales de ses amours. Il disait: «Il n'y en a pas un qui me vaille!» Et, en effet, personne ne le valait, car personne ne put l'arrêter dans ses débordements. Et quand les vieillards lui adressaient des reproches: «O Mansour, celui qui prend Satan pour compagnon choisit un mauvais voisin de route», ou bien: «Un jour viendra où l'opprobre s'étendra comme une tente au-dessus de ta tête.» Enflé d'orgueil ainsi qu'Eblis le Maudit[2], il répondait: «Je lèverai la tête et je crèverai l'opprobre, car je ne suis pas de ceux qui courbent le front.» [Note 2: Le diable.] Alors ils lui disaient: «Prends garde! Il sera trop tard quand tu crieras: Je me repens. Implorerais-tu le pardon soixante-dix fois, comme il est écrit dans le Livre; invoquerais-tu Dieu par ses quatre-vingt-dix-neuf noms, ce sera trop tard.» Et ils ajoutaient: «Souviens-toi des paroles du Prophète: «Ame pour âme, oeil pour oeil, nez pour nez, oreille pour oreille, dent pour dent.» La justice du talion est la saine justice.» Mais il répondait, en riant: «Dieu seul connaît demain!» Sous les tentes du _Beled-el-Djerid_[3] comme sous les toits des Ksours, on raconte bien des aventures de sa jeunesse et je veux te dire la première, parce qu'elle influa sur toute sa vie. [Note 3: Pays des dattes.] O Dieu! ôte le regard du méchant de ses yeux, ôte lui la langue des lèvres; taille-le entre les jambes pour qu'il ne puisse engendrer des méchants comme lui. Mais pour celui qui a expié avant l'heure, sois plein de miséricorde! III Il avait à peine seize ans, et déjà il savait habiller le mensonge de la robe de la vérité. C'est dire qu'il était homme. Et comme il avait de l'audace et que les filles des tribus le trouvaient beau, il profitait de ces avantages pour semer le désordre. Il se glissait entre les coeurs et les séparait. Longtemps on ignora ses intrigues, car il fut assez habile pour les tenir secrètes: seulement de vagues soupçons planaient. C'est sur ces entrefaites que son père, _Ahmed-ben-Rahan_, cheik aux _Ouled-Ascars_, fraction des _Ouled-Sidi-Abid_, prit sa quatrième épouse. La deuxième et la troisième étaient mortes depuis plus d'un an, et la première, la mère de Mansour, restée seule, avait dit au cheik: --Seigneur, je suis fatiguée; je me fais vieille car j'ai bientôt trente-cinq ans et depuis vingt je te sers, fidèle, laborieuse et soumise; je t'ai toujours gardé précieusement ce que Dieu ordonne à la femme de garder à son époux et tu n'eus jamais contre moi un sujet de plainte. Dieu a béni ma couche, car je t'ai donné pour fils le plus beau et le plus fier garçon des Ouled-Ascars. Maintenant, voici: j'ai besoin de repos. Je serai toujours ta servante et ton épouse. Mais je te prie, prends-en une autre qui m'aide à aplanir ta vie. Prends-la belle, pour qu'elle réjouisse ta vue; jeune et forte, pour qu'elle puisse longtemps te servir. Et le cheik choisit une toute jeune fille du pays des _Beni-Mzab_ aux plaines sablonneuses, qui n'avait pas encore vu quatorze fois fleurir les palmiers. Ses lèvres avaient la couleur des grenades rouges et ses yeux le reflet des lames des yatagans tirés au soleil. Elle s'appelait _Meryem_. IV Dès qu'il vit cette douce étoile briller sous la tente paternelle, Mansour sentit son coeur s'amollir; et quand pour la première fois elle laissa tomber devant lui le voile de sa face, il crut contempler une des houris que le Prophète promet aux élus. Il sortit tout agité de la tente et s'en alla, marchant sans savoir où. Il voulait cacher à tous son trouble, car il craignait qu'on ne lût sur son front les pensées qui l'agitaient. Le lendemain, il dit à _Kradidja_, sa mère: --Mère, il faut que je parte d'ici. --Pourquoi? tu ne peux quitter la tente au moment où vient d'entrer une hôtesse nouvelle. Les noces ne sont pas finies et tu parles de partir? Veux-tu donc irriter ton père, qui supposera que l'étrangère s'est attiré ta malveillance? --Qui pourrait croire une telle chose! Oh! plut à Dieu, ma mère, que tu me trouves une pareille épouse. --Je te trouverai mieux, dit-elle. Mais il secoua la tête. Alors elle le regarda attentivement. Ce fils, elle l'aimait et l'admirait; c'était sa joie et son orgueil et elle avait pour lui toutes les coupables faiblesses des mères. Déjà plus d'une fois, elle avait entendu quelques propos des équipées de Mansour, lorsque les femmes vont à la fontaine et se racontent les choses que les maris doivent ignorer; elle écoutait les récits et les plaintes et souriait. Elle pensait dans son maternel égoïsme: --Qu'il n'arrive rien de fâcheux à l'enfant; les autres, c'est leur affaire. Dieu veille sur tous; chacun veille sur soi. Et jamais à son fils elle n'adressa un reproche; jamais elle ne dit au père: «Ton aîné suit une mauvaise voie.» Mais cette fois, elle eut peur et, prenant la tête du jeune homme dans ses mains, l'attira sous ses lèvres: --Enfant, oui, je le vois, il faut que tu partes. Tu iras t'asseoir sous la tente de mon frère, le caïd Abdallah; il t'inscrira au nombre des cavaliers de son _goum_ et s'il plaît à Dieu, tu reviendras avec une épouse. Ce jour même, j'en parlerai à Ahmet; en attendant, veille sur toi, veille sur tes actes et sur tes regards. Le Prophète a dit: «Ne prenez pas les femmes qui ont été les épouses de vos frères, c'est une turpitude.» Mais il n'a pas parlé de celui qui volerait l'épouse de son père, tant est grande l'abomination. Mansour troublé et confus voulut se récrier; alors Kradidja mit un doigt sur ses lèvres et répéta: --Une abomination! V Mais quand Kradidja parla d'éloigner Mansour, le cheik répondit qu'il ne consentirait pas, à l'heure présente, de se séparer de l'aîné de ses fils. Il en avait besoin pour surveiller ses troupeaux et surtout pour la moisson prochaine. La femme n'osa pas insister et Mansour resta sous la tente. En apprenant la décision du cheik, il ne put éteindre l'éclair qui alluma son regard. --O pervers, lui dit sa mère, à quoi penses-tu? --Je pense que dans toutes les tribus du Souf, il n'en est pas de plus folle que toi. Que vas-tu imaginer? Et en supposant que ce que tu imagines soit réel, est-ce que jamais Meryem consentirait? --La femme est comme le jonc qui croît au bord des sources, répondit Kradidja; elle se plie aux caprices de celui qui la tient. --Je ne la tiens pas, puisqu'elle est à mon père. --La femme n'a qu'un coeur, et son coeur n'est qu'à celui qui sait le prendre.... Paix! enfant, et veille sur toi. Mais ces paroles, loin de l'effrayer, semblaient un encouragement. Il en est ainsi qui, par leur criminelle complaisance, poussent leurs fils à toutes les folies. Quoi qu'il en fut, lorsqu'un matin le cheik s'éloignait de la tente, il s'y glissait sans bruit et, caché derrière les hamals de grains qui contiennent la provision de l'année pour les gens et les bêtes, immobile et silencieux, il feignait de dormir. Mais il regardait Meryem à travers les interstices et les ouvertures, et parfois même, s'enhardissant, il soulevait du doigt le bas du tag bariolé qui divise en deux les maisons de poil et assistait, invisible, à la toilette de la nouvelle épousée. Elle avait la peau brune aux reflets dorés et de grands cheveux noirs ondoyant jusqu'au bas des reins. Il y plongeait ses regards et noyait ses pensées en une mer de désirs, tandis que les capiteuses odeurs, particulières aux brunes, mélangées aux parfums de la rose et du musc troublaient son cerveau. Il comprenait alors qu'il n'aurait plus la force de rien respecter et se levait sans bruit, courant rejoindre ses troupeaux dans la plaine, croyant respirer encore, bien qu'il fut loin, les senteurs enivrantes et laissant son âme attachée où s'étaient attachés ses yeux. VI Il n'allait plus attendre les femmes, quand elles vont chercher les branches sèches des genêts et du chich ou la provision d'eau dans les peaux de bouc noires; on ne le voyait plus, comme autrefois, diriger son troupeau du côté de la rivière à l'heure où, demi-nues, elles font la grande ablution. Alors les jeunes filles rougissaient et chuchotaient entre elles, lorsqu'elles apercevaient tout à coup près d'une touffe de lauriers roses les yeux ardents du fils du cheik. Quelques-unes, feignant de ne pas le voir, continuaient l'aspersion des flancs, tandis que les plus modestes se relevaient vivement en baissant leur gandourah, effrayées et honteuses. Mais les vieilles, entraient dans de grandes colères et criaient: --Que regardes-tu, enfant du mal? --Pas vous, ripostait-il. Vous pouvez vous laver sans crainte. --Va, va; tu te laverais pendant l'éternité que tu ne parviendrais pas à effacer tes abominations. --Ni vous, vos laideurs. Cachez-les, elles salissent ma vue. --Tu deviendras vieux à ton tour; les jeunes ne voudront plus de toi et cracheront sur ta barbe. --Est-ce parce qu'ils ne veulent plus de vous que vous crachez sur les jeunes? Elles bavaient de rage et lançaient leur salive dans sa direction en signe de mépris, et lui s'en allait en les narguant, poursuivi par leurs furieuses menaces: --Oh! le fils de chien! oh! le juif maudit! tes femmes te feront cocu cent fois et mettront des montagnes d'ignominie sur ta tête. Tu fais honte aux croyants! Tu ne passeras jamais le _Sirak!_ Tu rouleras d'abîmes en abîmes! Juif! cocu! proxénète! chien! D'autres fois, caché dans les buissons de genévriers, il guettait les jeunes filles au passage et lorsqu'elles étaient près de lui, qu'il voyait leur légère tunique onduler sous le souffle du soir, il les appelait tout bas par leur nom: --Fathma, je t'aime! --Embarka, je meurs d'amour! --Yamina, tout pour toi. --Mabrouka, ma vie pour ton regard. Et ainsi à toutes, car il les aimait toutes, selon l'habitude des adolescents qui se sentent pousser le duvet au menton. VII Maintenant les filles des Ouled-Ascars ne le rencontraient plus. Elles, ne sentaient plus ses regards s'attacher à elles, les déshabiller et les suivre; elles n'entendaient plus les propos dont elles aimaient à rire, ni la grande colère des vieilles qui les mettaient en joie. Et on dit à Kradidja: --Ou le génie des bons conseils a soufflé à l'oreille de ton fils, ou bien l'amour l'a pris. Elle connaissait bien la passion qui l'étreignait, mais n'eût osé le dire. Pour le plaisir de ce fils, elle aurait tout sacrifié: les filles de la tribu, l'honneur des familles, Meryem, sa co-épouse, et son époux Ahmet. Elle fit cependant une nouvelle tentative. --O cheik, lui dit-elle, une nuit qu'il vint la trouver dans sa couche,--car la bienséance exige que l'homme donne également à chacune de ses femmes la part qui lui est due, et il est écrit: «Celui qui a deux femmes et qui se penche vers l'une plutôt que vers l'autre, paraîtra au Jugement avec des fesses inégales.»--O mon cher époux, je ne demande rien de mes droits, tu es mon seigneur et mon maître, conserve ta vigueur pour Meryem, car je sais ce que le Prophète a dit: «Tu peux donner de l'espoir à celle que tu voudras, et recevoir dans ta couche celle que tu voudras, et celle que tu désires de nouveau après l'avoir négligée. Qu'elles ne soient jamais affligées, que toutes soient satisfaites de ce que tu leur accordes.» Je suis satisfaite de ta bonne volonté; car que peuvent être pour toi mes charmes flétris, après l'enivrement des charmes de la belle Meryem. Je ne suis pas jalouse; j'ai eu ma part et ce fut la plus belle, puisque j'ai eu ta jeunesse et ta pleine virilité. Mais écoute un conseil de ta vieille et première épouse: Éloigne ton fils d'ici. Dans les plaines paisibles des Ouled-Ascars, les jeunes gens s'endorment dans l'oisiveté. Envoie-le aux Ksours chez le caïd des Nememchas; qu'il apprenne la science des _tolbas_ ou qu'il entre dans ses _mokalis_, car ici il se perd avec les filles de la tribu et nous attirera quelque fâcheuse affaire. Le cheik réfléchit un instant, puis répondit: --Kradidja, bien-aimée, toi qui fus la fraîcheur de ma vue et qui es maintenant le repos de ma tête, ne sais-tu pas que tous les jeunes gens sont ainsi? C'est aux mères à garder leurs filles et non aux pères à garder leurs fils. Mais puisque tu tiens à ce que ton fils s'éloigne, ce ne peut être que pour son bien. Donc, plus tard, nous en reparlerons, quand la moisson sera faite. Viens donc, la nouvelle amie ne peut faire oublier l'ancienne. --Hélas! pensa Kradidja, c'est pour éviter qu'il ne moissonne dans ton champ que je voudrais voir l'enfant partir. Maintenant, fais ce que tu veux. Mais elle n'osait donner des paroles à ses pensées, de peur d'attirer sur la tête chérie du fils la malédiction du père. VIII Les vieux maris sont soupçonneux et la jalousie cruelle les talonne sans relâche. C'est un _dijn_ malfaisant et moqueur qui se plaît à harceler le coupable; car il est coupable celui qui glace de ses froids hivers les doux bourgeons du printemps. Déjà le cheik marchait à grands pas vers la quarantaine, que celle qu'il devait prendre pour femme sortait à peine du ventre de sa mère; aussi il la surveillait et la gardait comme l'avare qui ayant empilé ses douros dans un _fondouk_, se couche dessus nuit et jour, et crève en disant: «Nul ne me volera.» Alors quelqu'héritier jette en bas la carcasse, force le coffre et dissipe le _magot_. Il ne pouvait la garder dans un sac, ni la tenir cousue à son burnous, mais il avait l'oeil constamment ouvert. Elle n'allait pas à la fontaine avec les autres femmes, ni dans la plaine arracher les tiges desséchées des herbes dures, ni casser les branches mortes des genêts qui servent à alimenter les feux; mais, au lever de l'aurore, elle tournait le moulin de pierre qui broie le blé du jour. Elle avait soin de relever un pan de la tente pour que son époux pût la voir, et celui-ci, étendu sur les toisons épaisses du lit conjugal, suivait dans un demi-sommeil les mouvements gracieux et lents de la jeune femme, dont la blanche silhouette se dessinait toute radieuse dans les molles clartés du matin. Rassuré par cette douce vue, endormi par le monotone grincement de la meule, il se berçait dans sa quiétude de trop heureux époux. Puis le douar s'éveillait, le jour était venu, et la belle Meryem vaquait aux soins de la tente; c'était sa besogne allouée, celle que les femmes laissent d'ordinaire, d'un commun accord, à la nouvelle venue, afin que l'époux puisse pleinement en jouir. Peut-être pensent-elles aussi que par l'incessant contact il en sera plus vite lassé. Il restait assis près de là, immobile et silencieux, le regard dans le vide, laissant couler les heures, jouissant de la vie. IX Il était rare que Mansour trouvât un instant où il pût être seul avec elle; cependant il en trouvait. Pour lui, le père n'avait aucune méfiance; et un jour même, forcé de s'absenter quand les autres femmes étaient dehors, il l'appela et dit: --Reste près de Meryem. Mansour s'assit en silence, ému et troublé; il n'osa parler ni lever les yeux, de crainte que la jeune femme ne reconnût son trouble et ne lût ses convoitises; aussi, au retour du cheik, Meryem s'écria: --Ton fils est timide comme une fiancée. Mais Kradidja lui ayant rapporté en plaisantant ces paroles, il s'enhardit, et un soir, comme il ramenait les troupeaux et que Meryem fit quelques pas à sa rencontre pour s'emparer d'une chèvre rétive, il lui jeta une fleur dans le sein. Elle la retira en riant et l'attacha dans ses cheveux. Le lendemain, il lui dit: --Je voudrais une femme comme toi, Meryem, où la trouverai-je? --Va, répondit-elle, va chez les Beni-Mzab, où ton père est allé, et tu en trouveras. --Ont-elles tes grands cheveux soyeux et tes yeux qui étincellent? Ont-elles ta jolie bouche et ta voix qui fait sauter le coeur? --Elles ont tout cela et encore autre chose. --O Meryem, il sort de tous tes gestes des parfums qui brûlent. --Tais-toi, petit garçon, ton père va venir. Elle l'appelait petit garçon, bien qu'il eût deux ans de plus qu'elle; mais elle voulait arrêter ses paroles indiscrètes, et nos soeurs cadettes sont déjà femmes que nous sommes encore des enfants. Il rougit et se tut, mais le soir il dit au cheik: --Père, c'est après-demain le grand marché des Beni-Mzab; je serais désireux d'y aller. --Va, mais que ton absence soit courte. Il resta absent plus d'une semaine et dit à son retour avoir été retenu par le père de Meryem. Celle-ci sourit, et lorsqu'ils furent seuls, elle lui demanda: --A quand la noce, fils d'Ahmet? --Pour moi, répondit-il, il n'y aura jamais de noce. --Quoi! n'as-tu pas trouvé là-bas de jolies filles? Es-tu donc si difficile, que celles de ma tribu ne te plaisent pas? J'en connais cependant de plus vives et de plus gracieuses que la gazelle, avec des yeux aussi grands et aussi doux que ceux de la vache blanche qui nous donne tant de lait. --Peut-être, dit-il; je ne les ai pas regardées. Oui, j'en ai vu qui devant moi se plaisaient à entr'ouvrir leur voile, mais ma pensée n'accompagnait pas mes yeux. Je me suis assis sous la tente de ton père; j'ai parcouru la plaine où tu es née; je me suis couché sous les lauriers de la rivière où tu allais jouer quand tu étais petite; j'ai suivi les ondulations des collines de l'horizon où tes yeux s'arrêtaient le matin à ton réveil: j'ai regardé longtemps tout cela et je suis revenu. Elle feignit de ne pas comprendre et haussa les épaules: --Mansour-ben-Ahmed est fou, dit-elle. Elle comprenait trop bien quelle était cette folie et se tenait sur ses gardes. Cependant les propos d'Ahmet lui plaisaient. De quelque part qu'elle vienne, la flatterie est douce à l'oreille des femmes. Peut-être aussi se disait-elle que dans les bras de cet adolescent elle se fût trouvée plus doucement bercée que dans ceux de son vieil époux? «Pourquoi ne nous est-il pas permis de choisir selon notre coeur et sommes-nous obligées de prendre des mains d'un père celui qui veut nous acheter?» La plainte était juste, et c'est là ce qu'on nous reproche. Chez vous autres, Roumis, n'en est-il pas de même? Nous payons la femme pour sa valeur réelle, mais vous, vous l'appréciez d'après sa dot. Et c'est pourquoi parmi les enfants des hommes, chez les croyants comme chez les infidèles, il y a tant d'unions mal assorties. Les jeunes aux jeunes, c'est la loi. Car le vieillard qui achète une jeune épouse commet une abomination. Le père et la mère qui vendent la virginité de leur fille à un mari chargé d'années commettent une abomination. Qu'importe que le cadi ou le prêtre ait consacré cette prostitution; les paroles qu'il lit dans le livre sur la tête des époux n'effacent ni la souillure ni la honte du trafic. Il commet une abomination, celui qui se prête à ce scandale, et plus le vieillard est riche, plus de témoins festoient au repas de noce, plus la prostitution est publique et le scandale abominable. Et si la jeune épouse, livrée ainsi, de par la loi, à l'assouvissement des appétits d'un vieux, se lasse des caresses immondes et prend en dégoût le mari et le mariage, il y aura pour elle un lac de miséricorde; car elle a racheté d'avance, dans les répugnances des attouchements qui souillent, les turpitudes que forcément elle commettra plus tard. Ainsi il est écrit, ou à peu près, dans le livre de Monseigneur Ali le Sublime, fils d'Abou-Taleb, 4e calife, l'époux de Fathma, la Porte de la Science et le Lion de Dieu, au chapitre de la _Kouffa_: «O croyants, répétez souvent le nom d'Allah, célébrez-le matin et soir.» X Mais depuis qu'il avait osé parler, les désirs et l'audace débordant de son coeur arrivaient constamment sur ses lèvres. --Meryem, lui dit-il, s'il te fallait choisir entre mon père et moi, qui préférerais-tu? Elle répondit en rougissant, mais sans colère: --Tais-toi, fils d'Ahmet, il n'est pas bienséant de parler ainsi. Il se tut par obéissance ou par crainte, et la jeune femme, qui s'étonnait en elle-même de ne pas s'irriter de telles paroles, se promit d'éviter d'être seule avec son dangereux beau-fils. Mais en même temps, les yeux fixés sur les immenses étendues de la plaine, elle resta toute pensive, n'entendant rien, ne voyant rien, perdue dans une pensée unique qui l'obsédait depuis quelques jours: --Pourquoi le jeune n'est-il pas venu me demander à mon père à la place du vieux? Pourquoi? C'est ce que seul aurait pu dire le Maître de l'heure. La marche de bien des vies eût été changée. Le faible dans l'inconnu erre à l'aventure, et chaque minute qui passe peut faire dévier l'aiguille de son destin. Si le fils d'Ahmet avait devancé son père au pays des Beni-Mzab et pris dans son lit la belle Meryem, les grandes solitudes de Djenarah ne retentiraient pas, après trente années, de cet appel désespéré que tu as entendu dans la nuit: --Afsia! Afsia! Afsia! XI Cependant les petits de l'alouette se montraient en couvées joyeuses dans les blés déjà grands, l'air se chargeait de chauds parfums, et de toutes parts, autour des garçons et des filles, s'émanaient des bouffées langoureuses. Kradidja appréhendait ce moment; c'est la saison bénie des amours illicites partout où la plaine devient blonde. Quand l'herbe de vie prend force et commence à cacher la terre brune, les amants se regardent, et soupirant se disent: «Bientôt!» Car bientôt les champs mûrs leur ouvriront de faciles cachettes. Partant chacun de son côté, ils pourront se glisser le long des sillons, s'allonger dans les épis, pour se rencontrer au bon endroit, entre les molles ondulations des vagues dorées. Que de baisers volés, repris, donnés, rendus! Et le ciel bleu rit au-dessus de leurs têtes: la vie luxuriante et en liesse bourdonne, chante, siffle, gazouille autour d'eux; des frissons courent sur les hautes tiges; les bleuets et les coquelicots s'épanouissent, tandis que les nichées babillardes, un instant effarouchées par la fougue première de la rencontre, se rassurent et chantent gaiement leurs amours: Va, bon drille Au larcin! Doux butin! Pille, pille! Loin du larron L'époux surveille, Mais il ne veille Que sa moisson; Et du pillage De tout son bien Il ne voit rien, Plaisant mirage! Que du blé mûr La tige haute, La blonde côte, Le ciel d'azur; Du babillage Tout haletant, Rien il n'entend, Plaisant ramage! Que les gais chants Que l'alouette Dans les blés jette Aux deux amants. Va, bon drille, Au larcin! Doux butin! Pille, pille! Et quand demain viendra le moissonneur, il relèvera du bout de sa faucille les gerbes foulées, maugréant ou riant, suivant l'âge, sans songer que c'est là peut-être qu'est, pour toujours, couché son honneur. XII Donc les petits de l'alouette se culbutaient dans les blés et Kradidja devenait plus pensive. Le souci se logeait au fond de sa pensée, car elle craignait non pour la tête de l'époux, mais pour celle du fils. Il ne quittait plus le douar. On le rencontrait errant près des tentes et tous l'observaient. On chuchotait et bientôt on parlerait tout haut. Elle prit Mansour à part et, s'étant assurée que nul ne pouvait l'entendre: --O mon fils, fruit béni et trop aimé de mes entrailles, je t'en supplie, éloigne de toi, de moi, de nous, le désastre. Retourne, comme tu le faisais, à la rivière, et attends dans les genêts le passage des jeunes filles; que toutes te voient, et t'entendent leur parler d'amour. Eh quoi! ne peux-tu fixer ton choix sur aucune? De jolies et de douces, rougissent à ton aspect.... Pourquoi désirer le seul fruit qui te soit défendu, quand tu as sous la main une savoureuse récolte? Écoute ta mère, enfant. Il est deux hommes ici que la nuit enveloppe, car ils semblent ne pas voir ce qui se passe et ignorer ce qui se dit: Ahmed et le fils d'Ahmed. O imprudente jeunesse! ô sourde vieillesse! ô aveugle amour! Elle dit et pleura; et ses larmes et ses craintes firent réfléchir le jeune homme. Pour donner un démenti aux médisances, il reprit ses folies d'autrefois. Il alla attendre les filles de la tribu et leur tint des propos lascifs. Elles recommencèrent à rire et les vieilles à crier: --Oh! le maudit! le voici revenu! N'as-tu donc pas fait la récolte espérée? Que prends-tu tant de soucis pour satisfaire ta chair damnée; c'est de la pâture pour les vers! De son côté, Khradidja, redoublant de surveillance, disait au cheik: --Ne laisse jamais Meryem seule. Et comme il s'étonnait de ces paroles, elle ajouta: --La solitude n'est pas une saine compagne pour les jeunes cervelles. Lorsque la femme est seule, Satan l'attire et fait glisser son pied. Veille, seigneur, Meryem est une enfant. XIII Sur ces entrefaites, deux cavaliers des Nememchas arrivèrent un matin. Ils avaient chevauché toute la nuit, car les nouvelles étaient d'une nature grave. Le cheik et les hommes du douar allèrent à leur rencontre pour leur souhaiter la bienvenue et les conduire à la tente des hôtes. Les femmes avaient préparé le _dar-diaf_, étendu les larges tapis à laine épaisse et soulevé sur leurs piquets les coins de la tente pour établir des courants d'air et entretenir la fraîcheur. Des alcarasas à terre poreuse contenant une eau limpide se balançaient aux cordes de poil de chameau, réjouissant la vue des voyageurs altérés. Ils s'étendirent à l'ombre, et quand ils se furent abreuvés d'eau et du lait qu'on leur présenta dans des _settlas_ de fer étamé, qu'ils eurent cassé quelques galettes de dattes et de farine d'orge, en attendant le couscous qui cuisait, les hommes s'assirent en cercle autour d'eux et ils parlèrent. Mauvaise nouvelle; il s'éleva de douloureuses exclamations. Le caïd Hasseim, beau-frère d'Ahmed-ben-Rahan, envoyait prévenir de l'approche des Roumis. Déjà ils campaient dans la plaine de la _Meskiana_ et en tel nombre que les envoyés affirmaient qu'un grain d'orge n'aurait pu tomber du ciel sans rencontrer une de leurs têtes maudites, et que leurs tentes blanchissaient la plaine comme la neige dans les rigoureux hivers. C'était la grande malédiction. --Qu'avons-nous fait aux Roumis, s'écria le cheik; que nous veulent-ils? Nous sommes des hommes de paix et ne demandons qu'à vivre tranquilles avec nos troupeaux. Nous ne devons rien à personne; nous ne voulons rien de personne. Ceux du Souf qui ont dix fois conduit nos moutons vers le Nord, peuvent encore se souvenir de l'année où le nom des Roumis a frappé leurs oreilles; et avant cela nous ignorions qu'au-delà de la mer bleue il existât des Francs; et maintenant les voilà établis en maîtres sur le sol de nos pères. Ils détruisent nos moissons, volent nos troupeaux, brûlent nos palmiers, ruinent nos douars, sous prétexte que des Turcs d'Alger, inconnus de nous, ont, il y a vingt ans, attaqué leurs navires. Que demandent-ils? Leur pays est, dit-on, riche et fertile, leurs plaines produisent en abondance du blé et de l'orge, ils possèdent des jardins magnifiques, des cités opulentes et nombreuses; nous, nous sommes pauvres. Nous n'avons rien que la grande plaine nue. Que viennent-ils donc chercher dans nos sables? De l'argent! Nous n'en avons guère, mais afin de les éloigner nous leur enverrons nos épargnes, car ils sont les plus forts. Qu'ils nous laissent en paix! --Est-ce là l'opinion des hommes de ta tribu? --Oui, répondit le cheik; si l'un d'eux pense autrement, qu'il parle. Mais tous gardèrent le silence. Alors, irrités, les cavaliers d'Hasseim s'écrièrent: --O hommes pusillanimes; sont-ce là vos pensées? Sont-ce bien là les paroles des fils de l'Islam; et le caïd, notre seigneur, s'est-il trompé en comptant sur votre concours? Il a dit: «Les _Ouled-Sidi-Abid_ sont des hommes.» Que répondra-t-il, quand nous lui rapporterons ce que nous rougissons d'avoir entendu? Déjà les tribus du nord du Tell sont debout. Seuls resterez-vous couchés avec vos femmes, enveloppés de votre honte et isolés dans votre opprobre? O cheik, es-tu donc de ceux qui disent: «La peste est arrivée dans le pays; Allah, fais qu'elle épargne ma tribu!» «La peste est arrivée dans la tribu; Allah, fais qu'elle épargne mon douar!» «La peste est arrivée dans le douar; Allah, fais qu'elle épargne ma tente!» «La peste est arrivée dans la tente; Allah, fais qu'elle épargne ma tête!» De l'argent aux Roumis! O déshérités de Dieu! A quoi songez-vous? Le seul métal que nous leur devions, c'est le plomb. --C'est le plomb, c'est le plomb! répétèrent plusieurs voix. --Et vos femmes? Y avez-vous pensé? Que diront-elles de vous, lorsque les guerriers des tribus du Tell vous auront inscrits au rang des hésitants et des lâches? --Nous marcherons avec vous, crièrent les jeunes hommes. Mais les vieux réfléchissaient et secouaient la tête. Longtemps ils discutèrent, et le cheik, plein de sombres appréhensions, écoutait et donnait son avis d'une voix grave, oubliant la belle Meryem. XIV Midi. C'est l'heure où le cheval marche sur son ombre. Pas un nuage ne flotte dans le bleu limpide, pas un souffle ne courbe les épis mûrissants des orges et des blés. L'_alpha_ sous les rayons ardents tord ses tiges blanches, et ça et là, la terre trop sèche se fend. C'est l'heure du grand silence; l'alouette se tait, la perdrix se tient immobile sous les asphodèles, le lièvre roux sommeille dans le sillon. Seules, quelques cigales jettent, dans les herbes brûlées, leur note stridente et grêle; et l'on entend dans les broussailles le bruit sec des graines de genévrier qui éclatent au soleil. Les femmes sont allées remplir leurs outres à la petite rivière et, assises sur les bords, à l'ombre des lauriers, elles attendent pour le retour le premier souffle dans la plaine. Enfants, vieilles et chiens dorment accablés sous les tentes et, à part les hommes réunis dans le _dar-diaf_, le douar semble désert. C'est alors que Mansour, ayant laissé ses troupeaux à la garde de ses plus jeunes frères, revenait à grands pas. Il avait vu de loin arriver les cavaliers et il voulait connaître les nouvelles. Peut-être n'était-ce pas cela qui le rappelait, mais le désir, pendant qu'il savait son père occupé, de se rapprocher de Meryem? L'amour avait grandi dans cette nature indomptable et en était venu à ce point où il n'y a d'autre apaisement que l'assouvissement, et d'autre remède que la fuite. Mais au lieu de fuir, il venait; il venait hâtivement, imprudent et troublé. Il avait remarqué que la jeune femme l'évitait, et ce nouvel obstacle irritait ses désirs. Sans doute, il ne se rendait pas compte de la monstruosité d'un pareil amour, ni de l'énormité du crime médité. Peut-être encore ne méditait-il rien, si ce n'est de s'approcher de la bien-aimée, d'en abreuver ses yeux, de se repaître de son sourire, de voir sa robe légère serrée sur ses belles hanches et flotter sur ses jambes nues. Je ne le juge pas, je raconte et je dis: «L'amour est fort! L'amour est fort!» XV Il se glissa dans les orges hautes, se traçant un sillon jusqu'en face de la tente de son père, et là, étendu sur la terre chaude, il attachait sur la belle Meryem ses regards ardents. Il suivait ses mouvements lents et onduleux, et dans la pénombre, sous le haik de soie blanche, elle lui semblait, dépouillée de sa robe, vêtue de lumière. Bientôt il la vit se coucher sur la fraîche natte d'alpha, il distingua vaguement, sous le frêle tissu de gaze, les harmonieux contours embellis et ensoleillés par la surexcitation de ses désirs. Le dur et chaud contact de la vieille nourrice lui caressait la poitrine, tandis que les rayons du père de l'universelle vie tombaient comme des flammes sur sa tête exaltée. Des atomes embrasés scintillaient dans l'air et des fourmillements silencieux s'agitaient dans les gerbes. Les pierres qu'il touchait brûlaient ses jambes et il lui semblait entendre autour de lui des tressaillements et des soupirs. La terre en rut se fécondait sous les embrassements du soleil. L'incendie gagnait ses sens, il se dressa tout d'un coup, et, après avoir hésité quelques secondes, son long bâton de pasteur à la main, il marcha vers la tente. Au bruit, si léger qu'il fût, de son pied nu sur la terre sèche, Meryem releva brusquement la tête et, ramenant en toute hâte ses haiks sur le moustiquaire qui seul la couvrait, lui cria courroucée: --Que viens-tu faire? Va-t-en! Va-t-en! --Pourquoi te fâches-tu, Meryem? dit-il, humilié d'être de la sorte reçu. J'ai soif et je venais prendre une _settla_ de lait aigre. --Il n'y a pas de lait; va-t-en! Il regarda ses épaules, ses bras, son cou, avec de furieuses envies d'y rassasier ses lèvres; mais l'oeil brillant de colère l'arrêta et il sortit se dirigeant vers la tente des hôtes. Les hommes étaient toujours là, discutant sur la redoutable question subitement dressée comme un cauchemar dans leur vie paisible et calme. On avait relevé les bords de la grande tente jusqu'à hauteur de poitrine, afin que l'air pénétrât de tous côtés et que chacun eût sa part d'ombre. Mais beaucoup restaient au soleil. La sueur coulait de leur front cuivré, descendant par les plis profonds des joues sur leur barbe noire et symétriquement taillée. Mais ils ne sentaient ni la chaleur ni la soif, tout entiers à la funeste menace. Mansour s'approcha silencieusement du groupe et s'assit sur ses talons. XVI Le cheik Ahmed-ben-Rahan était de mauvaise humeur. L'annonce d'une guerre prochaine lui répugnait à double titre, et comme homme paisible et comme nouvel époux. Ce n'est pas qu'il ne fût vaillant et n'eût, ainsi que tous les fils de l'Islam, un sang généreux et chaud. Mais l'âge avait refroidi sa première ardeur; puis, quand on court les hasards des batailles, on n'aime pas être exposé aux autres hasards suspendus sur les fronts des vieux maris. Comme l'amour, la guerre est pour les jeunes. Il est difficile d'être à la fois père de famille et bon soldat. Au moment du danger, l'image des enfants et de l'épouse vient se placer entre les périls et la valeur. Elle paralyse le bras des plus braves. Les hommes qui mettent la famille la patrie sont en petit nombre; le plus grand nombre, et c'est celui-là qui pèse dans les batailles, pense, s'il n'ose l'avouer: La famille, puis la patrie! Le cheik, en outre, venait d'écouter des paroles désagréables. Comme on énumérait le nombre de cavaliers que pouvait fournir la tribu et qu'il avait prononcé le nom de son fils, un des anciens du douar dit avec mépris: --Celui-là, ne le comptons pas; sa place est dans les jupes de nos filles. Le père, indigné, demanda l'explication de cette parole injurieuse, et tous avaient répondu: --Il dit vrai, cheik! Es-tu donc le dernier à connaître les déportements de l'aîné de tes fils? Et pendant que pères et époux se plaignaient le cheik aperçut Mansour. --Que fais-tu ici? s'écria-t-il. Comment n'es-tu pas à la rivière à guetter les femmes? Je viens d'apprendre de honteuses choses. Tous t'accusent et puisque te voilà, tu recevras le châtiment devant tous. --Un châtiment! répéta le jeune homme. --Oui, un châtiment, que je vais t'infliger avec mon bâton, en attendant mieux. Prends garde! ne sais-tu pas que ta tête branle sur tes épaules. --Non, répondit Mansour, voulant cacher sous le rire, l'affront qu'il recevait. Ma tête est solide sur mon cou et il faudra pour l'en détacher un _flissa_ tenu par une main vigoureuse. Mais nul dans le groupe ne répondit à son rire, et les envoyés du caïd Hasseim fixaient sur lui un regard sévère et froid. Une voix grave se leva: --Il y a de vigoureuses mains chez les _Sidi-Abid_. --Oui, ajouta un autre, quelque jour un d'entre nous ira trouver Ahmed-ben-Rahan et lui dira: «Cheik Ahmed, je t'aime et te respecte, mais ton fils Mansour a insulté ma soeur ou ma fille; je l'ai tué. Vois-tu, là-bas, les chiens du douar qui lèchent le sang de sa nuque.» Et Ahmed-ben-Rahan sera contraint de se courber et de répondre: «Tu as fait un acte juste. C'était écrit.» --Certes, je le dirai; j'en jure par le tombeau du Prophète. Mais assez parlé de ces choses mal sonnantes à l'oreille d'un père. Et toi, écoute ceci. Les Roumis approchent. Ils avancent, détruisant tout comme un nuage de sauterelles. Ils ont brûlé les villages, les moissons dans le Tell; ils ont détruit les oliviers, les grenadiers et les vignes et les voilà qui coupent les palmiers; les palmiers, ces dons de Dieu qui demandent vingt étés pour donner leurs fruits. C'est la grande malédiction. Les hommes que voici affirment que la plaine de la Meskiana est couverte de leurs tentes comme le firmament d'étoiles, et que dans tous les points où fouille le regard on n'aperçoit que des capotes bleues. On fait appel aux tribus du Beled-el-Djerid, pour qu'elles s'unissent à celles du Tell afin de chasser les maudits. Mais, tandis que les jeunes gens monteront à cheval, tu resteras au seuil de la tente avec les petites filles et tu les regarderas partir. Oui, tous te jugent indigne d'entendre parler la poudre, toi qui ne te plais qu'à écouter les propos des femmes. Car il y a en ceci des signes certains pour ceux qui réfléchissent, et les hommes des Sidi-Abid commencent à dire en te voyant: «Celui-là ne sera jamais le cavalier des jours noirs.» --Ils ont menti, répondit le jeune homme frémissant de colère; oui, ils ont menti et je le leur prouverai. Tous, devant cette bravade, restèrent impassibles et un sourire erra sur les lèvres de plusieurs. --Tu parles comme une nouvelle épousée qui se vante et dit à ses compagnes: «je suis la plus belle;» mais ce n'est pas en s'habillant de paroles qu'on se pare. Il faut des actes pour prouver ce qu'on sait faire et tes actes ont été jusqu'ici ceux d'un esclave de la chair. Comme les filles de Fathma livrées au péché, tu seras traité ainsi qu'elles. Pourquoi te raser la tête? Laisse croître tes cheveux. Je te donnerai des anneaux pour tes bras et tes jambes, des boucles pour tes oreilles. En attendant, prends une cruche et cours à la fontaine rejoindre tes soeurs. --Cheik, cria Mansour, plein de honte et de colère, je saurai te prouver quelque jour que tu as tort de me compter parmi les femmes, et à vous tous aussi. Je ne coucherai pas une nuit de plus dans ce douar où les hommes me repoussent de leur goum. Sur votre tête à tous, si vous avez dit cette parole, vous vous en repentirez et vous voudrez ne pas l'avoir dite, le jour où vous viendrez baiser mon étrier et m'appeler seigneur. Tous ricanaient, et il continua: --Cheik, donne-moi un cheval et un fusil, j'irai chez le caïd Hasseim. Il me prendra dans son goum et, puisque vous m'avez renié, je serai désormais des siens. Par le tombeau du Prophète, vous pouvez dès aujourd'hui effacer mon nom des Ouled-Sidi-Abid.... Cavaliers des Nememchas, je vous suivrai où vous irez, et pendant qu'ils délibéreront encore sur ce qui leur reste à faire, les jeunes et les vieux d'ici entendront parler de Mansour-ben-Ahmed. Tous continuaient à rire et l'un des anciens murmura: --Il a une peau de lion sur un dos de vache. --Tu as la langue dorée, comme celle d'un Thaleb, dit un autre, et nous consentons dès aujourd'hui à t'appeler Sidi. Sidi-Thaleb-Mansour-ben-Ahmed, je te salue! --Oui, ajouta le cheik; mais les tolbas[4] ne sont que les chiens des batailles; le bruit qu'ils font les empêche de se mettre en besogne. Ils aboient et ne mordent pas. [Note 4: Pluriel de thaleb.] --Je mordrai, dit le jeune homme. --Mon fils, je lis la fureur dans tes yeux comme je l'entends sortir de ta bouche. Cela me fait plaisir; car quiconque est sensible à l'outrage doit apprendre à le punir. Je prends acte de tes paroles et te donne mon consentement; ta mère depuis longtemps m'en prie. Tu peux devancer nos jeunes hommes. Tu confirmeras de ta bouche ce que nous venons de dire aux envoyés d'Hasseim: «Aussitôt qu'il le demandera, il aura notre _goum_.» Va, et selle le poulain noir. C'est le premier-né de ma jument _Naama_ et puisse-t-on dire un jour qu'il t'a désaltéré de joies. Qu'après la bataille la femme que tu auras choisie le prenne par la tête, et détache son haik pour essuyer la sueur de sa face. Va, que le salut t'accompagne. Et comme il s'éloignait, le cheik lui cria: --Que Meryem ouvre le fondouk, qu'elle te donne deux douros et vingt-cinq cartouches. Au reste, Dieu pourvoiera. XVII Mansour s'éloigna, et derrière lui éclatèrent quelques rires. Les hommes du douar disaient: «A sa vue les Roumis fuiront!» Il se retourna et vit son père le sourire aux lèvres. Ce fut comme un coup de verge cinglé sur le coeur, et, de nouveau, y fit jaillir la colère, car il n'entendit pas ce que le père ajoutait: «Patience, il est de bonne race et lorsque le poil de son menton aura cru, il saura tenir sa place au rang des guerriers.» Sur le seuil de la tente, il jeta son bâton de pasteur qui roula aux pieds de Meryem. --Quoi! te voilà encore? s'écria-t-elle. Mais, effrayée du feu sombre de son regard, elle se recula jusqu'au milieu de la maison de poils, s'adossant à l'un des piquets. Elle venait d'achever sa toilette et elle était toute fraîchement peinte. Ses grands yeux noirs, encore agrandis par le koheul, buvaient l'âme, et ses sourcils, arcs gracieux, descendaient jusqu'aux tempes et se joignaient par une ligne délicate. Elle avait mâché la plante qui colore les lèvres d'un rouge grenat et collé sur ses joues de petites paillettes d'or; Mansour les regardait et brûlait de les prendre à sa bouche. Le large turban des filles du Souf enveloppait sa jolie tête encadrée par les anneaux lourds de ses tresses noires, d'où se détachaient pleins d'éclat ses larges anneaux d'argent. Par la fente de la gandourah de soie rayée, on entrevoyait les dures mamelles que les baisers de l'époux et les fatigues de la vie n'avaient pas eu le temps de flétrir; elles soulevaient harmonieusement le léger corsage que serrait à la taille une ceinture brochée d'or. Bras et jambes nus, elle avait teint avec le _henné_ ses mains jusqu'aux poignets et ses pieds jusqu'à la cheville, de sorte que le bout de ses doigts ressemblait aux fruits du jujubier. Il est écrit: «Quand une femme s'est orné les yeux de koheul, paré les doigts de henné, et qu'elle a mâché la branche du souak qui parfume l'haleine, fait les dents blanches et les lèvres de pourpre, elle est plus agréable aux yeux de Dieu, car elle est plus aimée de son mari.» Et comme elle levait le bras droit pour saisir le piquet de la tente, en y appuyant nonchalamment la tête, l'oeil ravi de Mansour s'arrêta sur l'aisselle soigneusement épilée et les harmonieuses attaches du cou et des seins. Non, jamais il ne l'avait vue si charmante, jamais, depuis le jour de ses noces, elle ne l'avait autant ébloui. Et tout frémissant devant ce poème de beauté, il demeura sans parole. XVIII Elle rougit sous ce regard plus éloquent que les phrases mélodieuses et se sentit délicieusement flattée d'être trouvée si belle. --Toi encore! Toi encore! je t'avais pourtant chassé. Meryem voulait donner à sa voix une intonation de colère; mais elle ne le pouvait pas. Les mots commencés avec éclat mouraient en syllabes douces, et plutôt étonnée que mécontente, elle vit Mansour tirer de sa ceinture une petite bague d'argent et s'emparer de sa main. Son regard était si suppliant qu'elle n'osa refuser cette offrande. Elle se laissa faire, toute rougissante, et riait pour cacher son trouble. --Sont-ce nos fiançailles? demanda-t-elle. Lui, n'avait d'autre dessein que de la prier de garder ce souvenir en lui disant adieu. Peut-être rêvait-il aussi de prendre un baiser sur sa bouche, le rire de sa belle-mère l'enhardit et il répondit aussitôt: --Oui, ce sont nos fiançailles. N'es-tu pas parée pour la noce? --Ah! la noce, elle est depuis longtemps passée; tu le sais bien: ton père ne m'a pas répudiée encore et je ne suis plus à marier. Il y eut un soupir à la fin de ces paroles et le jeune homme avança les lèvres pour le recueillir. Mais il n'osa; il se saisit seulement de la petite main qu'il avait abandonnée après y avoir glissé la bague et la pressa dans les siennes. Puis il s'assit aux pieds de l'idole et dans cette douce main, pleura. Émue, elle se pencha sur son épaule: --Pourquoi pleures-tu? Il ne répondit pas, et elle sentait glisser dans ses doigts les larmes. --Pourquoi pleurer comme un enfant que sa mère gronde? Tu n'es plus un enfant, je ne suis pas ta mère et je ne te gronde pas. Relève-toi, Mansour! Que penserait le cheik, s'il te voyait ainsi? Que penserait la soupçonneuse Kradidja? Mansour! Mansour! Que diraient les hommes du douar? --Et que m'importe? laisse-moi à tes pieds, je suis bien. --Mansour, je t'en supplie, relève-toi. --Tu demandes ce qu'on dirait, reprit-il, Eh! que ne dirait-on pas qu'on ait déjà dit: Le fils d'Ahmed se meurt d'amour pour la Rose des _Ouled-Sidi-Abid!_ Elle retira brusquement sa main et le regarda tout interdite. --Quoi! on s'est aperçu que tu m'aimais? --Ah! s'écria-t-il en lui saisissant les jambes et lui baisant les pieds, je t'aime, je t'aime; tu le savais! --Je ne sais rien, je ne veux rien savoir. Relève-toi, Mansour! es-tu fou? --Oui, je suis fou, je le vois bien, car j'ai fait tout ce que j'ai pu pour arracher ta pensée de mon coeur. Je me suis roulé dans les épines des genêts; j'ai passé de longues heures pleurant caché dans les lauriers-roses, mais en dépit de moi-même, mes lèvres murmuraient: «Meryem! Meryem!» J'ai essayé d'aimer les filles du douar, je n'ai pas pu, je n'ai pas pu. C'était toi que j'aimais quand je leur murmurais des mots d'amour; et quand je soupirais près d'elles, c'était vers toi que volaient mes soupirs. Meryem! Meryem! oui, je suis fou. --Tais-toi, enfant, tais-toi. --Depuis le jour où tu es venue, hôtesse cent fois bénie et cent fois maudite, t'asseoir sous la tente de mon père, et où je t'ai vue soulever ton voile de ta main gracieuse et montrer l'éblouissement de ta face; depuis le jour où les cavaliers de la tribu ont fait éclater autour de toi la joyeuse fantasia, et que toute pensive tu regardais devant toi, n'entendant ni la voix de la poudre, ni les hennissements des chevaux impatients, ni les cris de joie des femmes, ne voyant rien, alors que tous ne voyaient que toi; depuis l'abominable nuitée d'amour où je t'ai entendue pousser tes premières plaintes, que les baisers de mon père ne pouvaient étouffer, oui, je suis devenu fou! --Tu me fais mourir de honte. --Ne m'interromps pas, Meryem. Je les ai comptées, toutes tes plaintes. Et tandis que j'entendais les autres femmes chuchoter et rire tout bas, je me déchirais la poitrine de mes ongles. Vois, Meryem, tu peux savoir combien de fois, car c'est à peine si depuis, les dattes des oasis ont eu le temps de mûrir. Il se leva et, ouvrant sa _gandourah_, montra sur sa poitrine de grandes rayures rouges. --Va-t-en, aie pitié de moi. Je ne peux plus, je ne dois plus t'entendre; va-t-en! Elle voulut s'échapper, mais il se plaça devant elle, les bras ouverts, essayant de la saisir. --Oh! disait-il, je veux les fleurs de ton sein, je veux y boire, je veux y mourir. XIX L'indomptable passion s'était ruée sur lui avec ses fureurs et le rendait sourd à tout cri de la conscience. Les femmes ont dit pour son excuse qu'il était jeune et n'avait pas réfléchi; elles ont rejeté la faute sur Meryem, l'accusant de coquetterie et de faiblesse. Mais les femmes sont les pires ennemies des femmes; si les laides s'érigeaient en tribunal, elles condamneraient toutes les belles à mort. Les hommes, plus froids et plus sages, ont jeté la malédiction sur Mansour. Ainsi, la justice humaine a deux manières d'envisager les actes; l'Immuable seul lit au fond des coeurs. Vous autres, gens du Nord, vous ne comprenez pas ces amours redoutables. Chez vous, la passion est chétive; elle fait des esclaves humbles à tête basse, au regard soumis; on vous voit, papillons ridicules, voltiger autour des femmes, roucouler comme des tourtereaux ou des courtisanes pâmées; on se demande quel est le plus féminin d'elles ou de vous, et il n'est pas étonnant que de mâles fils du Prophète, à la vue de vos petits jeunes gens presqu'imberbes, au visage peint, à la chevelure parfumée et onduleuse se soient trompés de sexe et se soient pris d'amour. Sous les froids rayons de votre soleil pâle, avec votre vie sans dangers et sans fatigues, votre coeur s'est affadi. Aussi vos femmes peuvent impunément essayer la puissante artillerie de leurs gestes, de leurs toilettes, de leurs paroles et de leurs regards; elles découvrent à tous, non-seulement leurs visages, qu'elles embellissent pour mieux vous séduire, mais dans vos fêtes, elles étalent leurs grasses épaules, l'appétissante raie de leur dos velouté où la pensée se laisse couler jusqu'en bas comme un filet d'eau qui suit une rigole, leur sein où l'oeil aime à fouiller et qu'elles rehaussent par de secrets apprêts; et ce qu'elles n'osent laisser voir, elles le font deviner avec art et complaisance pour mieux exciter les désirs. Mais, qu'est-ce que vos désirs? Si, séduits par tout ce que vous avez vu, effleuré ou senti, tout ce qu'on vous a montré ou laissé entrevoir, vous murmurez humble--ment: «Je t'aime», elles vous répondent offensées et le dédain aux lèvres: «J'ai un époux». Et alors, comme un enfant que sa mère menace du fouet, vous vous en allez honteux. Et que m'importe? Si tu as un époux, pourquoi t'étale-t-il comme une étoffe à vendre? Qu'il garde ta nudité et tes chairs pour lui seul et n'aille pas, repu épanoui, promener devant la faim des maigres, ses plantureuses victuailles. Cacher son bien, c'est le moyen le plus sûr que nul ne le volera. Mais on sait que parmi vous, ces étalages sont sans grandes conséquences. Vous soupirez et tout est dit. Chez les enfants de l'Arabie, où le simoun souffle dans le sang ses bouillantes ardeurs, il n'en est pas de même. Je ne parle ni des _Chaouias_ ni des _Bedouis_ dont on voit dans les champs du Tell les femmes demi-nues exposer à l'étranger leur corps de jument efflanquée et leur mamelles de chèvre. Ce ne sont que des femelles que la misère a prises au ventre de leur mère pour les livrer au travail trop rude et qu'une hâtive débauche a rapidement souillées et abruties. Mais nul ne peut, sans danger, se trouver en face des belles filles du Souf. Blanches ou dorées, leurs grands yeux noirs boivent l'âme et celui de nos jeunes hommes que son destin appelle à entrevoir les éblouissantes clartés, se dit en jurant sur la tête du Prophète: Baiser sa bouche et mourir! C'est ce que jura Mansour lorsque, l'oeil brillant de délire, il cherchait à enlacer Meryem. XX Elle le repoussait, affolée. --A quoi songes-tu? disait-elle; Mansour, écoute-moi. Non, tu n'as pas ton bon sens. Les vieilles de la tribu t'ont-elles jeté un sort? Oh! je vais crier! Ne me fais pas violence! Ne m'oblige pas à appeler! Songe qu'au moindre bruit ton père accourra, que tous viendront et qu'il y aura un grand scandale. Oublies-tu à qui j'appartiens? Mansour! Mansour! Il vit que la force serait inutile et qu'il était préférable de ruser. --Écoute, Meryem. Ce que je vais te dire, je crois devoir le faire. Les hommes que tu vois là-bas sont des cavaliers du caïd Hasseim; ils viennent appeler la tribu à la guerre sainte. Tous sont prêts. Mais l'un d'eux a dit en raillant: «Le cheik Ahmed ne l'est pas, car il a épousé une jeune femme et il préfère l'odeur de sa jupe à celle de la poudre.» Mon père s'est récrié avec indignation; alors le cheik des Ouled-Rabah a pris la parole: «--D'après ce qu'on m'en a raconté, Ahmed, cette fleur du Souf s'épanouirait mieux aux lèvres de ton fils que plantée dans ta barbe grise. Chacun est libre; mais c'est un grand mal quand une jeune femme s'attache au bras d'un vieux guerrier. Elle l'empêche de porter des coups sûrs, car sa pensée le suit jusque dans la bataille. «--Tu dis vrai, a répondu mon père, le diable m'a tenté le jour où j'ai eu envie de la trouver dans ma couche. Ce n'est qu'une petite fille qui n'a d'autre préoccupation que de peindre ses sourcils et les doigts de ses pieds. J'eus mieux fait de dire à mon fils: «Prends-la!» --Il a dit cela? s'écria la jeune femme. --Sur ma tête! Et le cheik des Ouled-Rabah a ajouté: «Tu as raison; les jeunes aux jeunes!» --Si ce sont là ses paroles, je demanderai le divorce; mais tu mens, je sais que tu mens. --Tu vas savoir que je dis vrai, car moi qui me tenais à l'écart, je me suis alors avancé. --Je t'ai vu. --Et j'ai dit: «Mon père, il n'est pas trop tard, et si tu es las... me voici.» Tous se sont mis à rire. --Imprudent! s'écria Meryem. Ah! j'ai entendu les rires. --Et mon père a répondu: «La loi le défend.» --Et c'est la seule raison donnée? demanda la naïve épouse. --La seule. N'est-ce pas assez? Oh! Meryem, Meryem, as-tu donc supporté sans répugnance les caresses de cet homme plus que mûr? Ne sens-tu pas que les draps de ton lit d'amour ne sont qu'un froid linceul? Moi, je suis jeune comme toi. Écoute la fantasia de mon coeur et goûte comme mes lèvres brûlent. --Que je sois maudite avant de commettre ce crime. Pervers! maudit sois-tu, qui veux souiller la couche de celui qui t'a engendré! --Rose du paradis, il n'y a pas souillure, puisque de lui-même il se repent de t'avoir pour épouse. --Tu mens, enfant du mal. Ce que tu racontes est impossible. Tu es semblable aux chrétiens qui déplacent les phrases, les dénaturent et les embrouillent à dessein avec leurs langues perfides. --Que le Prophète me confonde, si ce n'est la vérité. Honteux de la raillerie du cheik des Ouled-Rabah, voilà mot pour mot les paroles du père devant tous: «Nous divorcerons quelque jour, et je te la donnerai pour servante, comme notre seigneur Soliman reçut de la couche de son père sa servante Abisag.» --Il n'a pu dire cela. Tu mens! --Oserais-je ainsi mentir, quand tu peux à l'instant me confondre? --Tu mens. --O Meryem, plus belle que la gazelle, mais plus entêtée que la chèvre, assure-toi donc de la vérité. Et sans lui laisser le temps de réfléchir, il la saisit par le bras et, l'entraînant hors de la tente, appela le bonhomme qui pérorait au milieu du groupe: --O cheik! ô cheik! Ahmed-ben-Rahan. --Quoi? demanda le vieillard impatienté. --Meryem refuse de me croire. Elle dit que je mens. Le vieillard, furieux de ce que sa jeune épouse se montrât sans voile à des étrangers, cria tout en colère: --L'enfant dit vrai. Sur ta tête, écoute-le. Et qu'on ne m'importune plus. Humiliée de ces brusques paroles devant tous, humiliée surtout de l'affront bien plus grand qu'elle croyait avoir reçu, elle se rejeta sous la tente, indignée et stupéfaite. --Tu le vois, dit Mansour, tôt ou tard tu m'appartiendras. Laisse-moi donc toucher à mon bien. Et il avait déjà baisé son cou et ses bras et ses lèvres, lorsqu'elle revint à elle. --Je me plaindrai au cadi, dit-elle. Mansour, ton père est un maudit. Laisse-moi. --Oui, douce fleur du matin, que la malédiction retombe sur sa tête. Il avait glissé à ses pieds et, la fit choir près de lui. --Laisse-moi, répétait-elle, je me plaindrai au cadi. Mais sa résistance plus molle faiblissait à mesure que croissait l'audace de l'amant; elle cessa bientôt tout à fait, et Mansour n'entendit plus qu'un murmure s'échapper de la bouche de la jeune femme éperdue: --Je me plaindrai au cadi.... XXI L'abomination accomplie, le mal sans remède, à quoi les plaintes eussent-elles servi? Lorsque Meryem connut le subterfuge qui avait aidé à sa défaite, elle ne cria, ni ne s'arracha les cheveux. Elle ne dit pas: --«Tu m'as perdue!» Elle ne dit pas: --«Tu es un infâme!» Elle se sentait aussi coupable, et, posant un doigt sur sa bouche, regarda l'incestueux en face: --Maintenant, c'est fini. Il faut partir. Ta présence est une souillure. Nous ne devons plus nous revoir. Jure-moi, jure-moi que tu ne reviendras plus. --Je ne reviendrai plus, répéta Mansour. --Quelle foi puis-je ajouter à tes paroles, toi qui t'es servi si habilement du mensonge? Mais Mansour répéta simplement: --Je jure que je ne reviendrai plus. Alors elle l'aida à seller le poulain noir. Dans l'intérêt du jeune homme autant que dans le sien, elle voulait l'éloigner. Elle savait que le premier pas serait, s'il restait, suivi de bien d'autres, jusqu'à ce que le châtiment frappât les têtes criminelles. Car il vient toujours, et plus sa marche est lente, plus il est redoutable. Et quand elle le vit monter sur le poulain noir, elle pleura. Mais Kradidja qui surprit plus d'une fois après ces larmes, n'aurait pu dire si elle pleurait sa faute, ou le départ précipité de celui qui emportait son coeur. Les cavaliers du caïd Hasseim l'attendaient. Ils partirent. --Va-t-en avec la bénédiction de Dieu et la mienne! lui dit le cheik. --Reviens avec le bien, lui crièrent les autres. Mais il ne put répondre. Déjà le remords lui montait à la gorge et lui coupait la voix. --Il faut lui pardonner, dit le père, il est encore sous le poids de l'affront reçu. Mais nous entendrons parler de lui. Je connais le sang de ses veines. Les autres souriaient. Meryem, sur le seuil de la tente, le suivit longtemps des yeux, la main pressée sur son sein, rouge encore des furieuses caresses, et ne sentant plus rien y battre, elle se dit avec angoisse: --Mon coeur s'en va rivé au sien. Et je lui ai fait jurer de ne plus revenir! Lorsqu'il fut au loin, prêt à disparaître derrière la première ondulation de la plaine, il arrêta son cheval et, se retournant, resta un moment immobile, éclairé par les feux du couchant. Alors les hommes du douar, qui tous s'étaient levés, lui crièrent en riant: --_Sidi-Thaleb! Sidi-Thaleb!_ Salut. Mais lui ne les vit pas et ne les entendit pas; il ne vit même pas son père qui secouait convulsivement son burnous, ni sa mère qui pleurait en lui criant: «Que ton ventre n'ait jamais faim!», ni les filles du douar qui l'accompagnaient de leurs voeux; il ne vit qu'un coin de haik de soie agité par une petite main à la porte de la tente paternelle, et deux larmes coulèrent sur ses joues. Et quand il eut disparu, la belle Meryem reporta ses regards sur l'époux qui, debout, les yeux fixés sur l'horizon, semblait chercher l'image évanouie du fils. --Oh! murmura-t-elle, que celui-là ignore à jamais le crime! Qu'il n'ait pas ce deuil étendu sur ses heures. Oui, il vaut mieux que l'autre ne revienne plus! XXII Il rejoignit les goums, et dans les heures rouges où le sabre boit le sang, où l'oeil rencontre l'oeil, il se conduisit de telle sorte que les vieux guerriers lui dirent après la bataille: «C'est bien.» Il augmenta le renom de sa tribu. On disait: «Celui-là est des _Ouled-Sidi-Abid!_» et le vieux cheik Ahmed tressaillit d'orgueil, car un jour il entendit ces paroles: «Voici le père de Mansour le Brave.» Mais il ne le revit plus; et Meryem non plus ne devait le revoir. Elle cherchait à oublier, mais longtemps elle attendit. Bien souvent elle interrogea la plaine du côté où le soleil se lève et du côté où il se couche, au Midi et au Nord, se demandant: «D'où donc et quand viendra-t-il?» Et lorsqu'à l'extrémité de l'horizon elle voyait poindre un groupe de cavaliers ou se lever un petit nuage de poussière, tout son être tressaillait et elle disait: «C'est lui!» --C'est lui! répétait le cheik, qui fouillait aussi la plaine, et une larme de joie perlait au bord de sa paupière ridée. --C'est lui! répétait la vieille Kradidja, toute frémissante; Dieu m'a entendue, je ne mourrai pas sans revoir le premier et le plus beau fruit de mes entrailles. Et les serviteurs et les servantes, et les hommes du douar regardaient aussi et disaient: «C'est lui!» Mais jamais ce ne fut lui. Les semaines, les mois, les années passèrent sans ramener ni le fils aîné du cheik ni le fils aîné de Naama. Une fois cependant, tous crurent l'apercevoir, et une grande joie et un grand trouble emplirent leur coeur. On vit venir un cavalier monté sur un cheval que le douar entier reconnut pour le fils de la Buveuse d'Air. --C'est lui! c'est lui! Kradidja! Meryem! Qu'on tue le plus gros mouton. C'est lui! Femmes, déroulez le vieux tapis de Tunis. O mes enfants, je vais pouvoir mourir. C'est Mansour! mon fils! ô mon fils! Et tous couraient agités, disant: --Holà! jeunes hommes! Debout! Fête au douar! Que la poudre salue le Brave! Voilà Mansour-ben-Ahmed! Ils ne l'appelaient plus par dérision le _Thaleb_, mais ils criaient tous à la fois: --Le Brave! le Brave! _Marhababek! Marhababek!_ Sois le bienvenu! Sois le bienvenu! Meryem pâlissait et tremblait comme si la fièvre d'_El-Meridj_ avait passé dans ses veines, et la vieille Kradidja la gourmanda en la secouant avec rudesse: --Eh bien, femme! eh bien, du courage! ou ta honte va se trahir! Mais le cavalier s'était arrêté à une portée de fusil et restait immobile. Il voyait les préparatifs faits en son honneur et il ne bougeait plus. Alors le vieillard s'avança à sa rencontre, suivi d'un groupe d'hommes, et comme il s'étonnait de le voir arrêté à la même place, retenant son cheval qui piétinait d'impatience, saluant de ses hennissements joyeux les tentes des _Ouled-Ascars_, il agita son burnous et cria d'une voix forte: --Mais viens donc! Mais viens donc! Et il lut tendait les bras, puis montrait son coeur. Les hommes du douar agitaient aussi leurs burnous et criaient: --Mansour! Mansour! _Marhababek! Marhababek!_ Soudain ils virent le cavalier lever sa main droite. Il la tint longtemps étendue dans la direction du douar; ensuite, la portant à sa bouche, il semblait envoyer toute son âme dans un baiser. C'était le premier salut et le dernier adieu de Mansour, à la face vénérable et à la barbe blanchie de son père, à sa mère qui l'appelait, à une lumineuse et légère silhouette debout à ses côtés, à la grande tente brune rayée de jaune qui le vit naître et pendant tant d'années abrita son sommeil, aux jeunes filles à qui il avait parlé d'amour, maintenant épouses et mères, aux hommes, aux femmes, aux troupeaux, à tous, et il cria: --Salut à tous, gens de bénédiction, je ne veux pas apporter le malheur sur vos têtes, car je suis le maudit! le maudit! Et saisis d'étonnement, ils le virent faire brusquement volte-face, éperonner son cheval avec rage, et disparaître, sans regarder en arrière, dans un nuage de poussière dorée. Il avait failli violer son serment, mais le remords le saisit. Il n'osa pas dormir sous la tente qu'il avait souillée et qui était celle de son père, ni revoir la femme qu'il avait souillée et qui était celle de son père, ni affronter le regard de celui qu'il avait trahi. Et ce fut son châtiment. Dieu décide comme il lui plaît. XXIII Le temps s'écoula; on espérait toujours. Par moment le bruit des batailles apportait son nom jusqu'au douar. C'était tout. Mais on attendait encore, lorsqu'un matin le douar fut emporté comme par un tourbillon du simoun. Au jour levant, à l'heure où l'on trouve l'homme sans fusil, la jument sans bride et la femme sans ceinture, les Roumis passèrent; et le soleil n'était pas encore haut dans le ciel qu'il ne restait plus rien dans la plaine. Du douar aux soixante-dix tentes, des troupeaux que jadis gardait Mansour, de la belle Meryem, de l'altière Kradidja, du vieux cheik et de la fraction des _Ouled-Sidi-Abid_, il n'y eut plus que le souvenir. Au crépuscule, les rôdeurs de nuit se jetèrent sur les cadavres. Ils virent des femmes éventrées qu'avaient violées les cavaliers du _Magzen_. C'est la guerre. Elles avaient été dépouillées de leurs anneaux d'argent, de leurs bracelets et de leurs bagues. A chaque peine son salaire; le soldat, qui vend sa vie, doit jouir après le combat. Cependant on trouva sur le coeur de l'une d'elles une amulette qui cachait un petit anneau d'argent. Il n'y avait plus à _razer_ que des burnous sanglants, des tentes trouées, des lambeaux de haik; ils les volèrent, laissant le reste aux chacals. Il faut bien que le pauvre vive. XXIV Mansour se jeta au plus épais des batailles. Il voulait venger les siens et voulait oublier. La mort, qui saisit à la nuque ceux qui ont peur, s'efface devant ceux qui la bravent. Il la chercha le fusil à l'épaule et le sabre au poignet. Les Roumis n'ont pu compter les poitrines crevées par sa lame, et sa balle, dit-on, ne toucha jamais le sol. Mais qu'était pour lui la gloire? Il n'aspirait qu'à l'oubli. Quand nous fûmes vaincus par la force, le nombre, la discipline de l'ennemi, et, il faut l'avouer, aussi par la trahison, il courba comme les autres la tête devant le grand désastre. Pourquoi lutter contre le destin? C'est le torrent furieux qui se précipite tout à coup de la montagne. Les sages s'écartent; seuls, les insensés se jettent devant lui, et bientôt leurs cadavres vont grossir le tas des débris de la plaine. Il s'écarta et laissa se ruer la tempête. Mais dans les épreuves se trempe l'âme des forts, et celui qui reste assis au seuil de sa tente écoutant couler les heures, satisfait de ce que Dieu lui donne, celui-là n'aura jamais pour compagnes la Fortune et la Renommée. Elles sont femmes et ne se livrent qu'aux audacieux, et Mansour, âme inquiète, les trouva l'une et l'autre, en courant après l'oubli par les grands chemins de la vie. Il les rencontra au pays de la Soif, à travers les vastes solitudes, et sut saisir les robes diaphanes de ces divines houris. Il les força comme des filles dans la route hérissée de périls, suivie par les caravanes qui vont chercher au-delà du Sahara les peaux de buffle et la poudre d'or, les dents d'éléphant et les belles négresses. Et de même qu'il avait acquis un renom parmi les braves, il s'en fit un autre parmi les riches et les marchands hardis. Tout lui réussissait, et on le surnomma _Sidi-Messaoud_, Monseigneur l'Heureux; car chez les croyants comme chez les infidèles, la foule s'incline devant le succès. L'Heureux! Il aurait pu l'être, s'il avait pu oublier. Il aurait pu être heureux, car, plus sage que beaucoup de riches dont le premier souci est d'entasser _douros_ sur _douros_ pour ne plus y toucher, il employait le fruit noblement gagné de ses fatigues et de ses audaces à s'acheter des plaisirs, ces miettes de bonheur que nous jette le Maître pour nous attacher à la vie. Pour quelques instants alors, le souvenir implacable ne le tourmentait plus: la vipère attachée à ses flancs ne lui faisait plus sentir ses morsures; il oubliait qu'il était maudit. XXV À son retour des solitudes où l'on voyage de longs mois sans en découvrir les limites, lorsqu'aux approches du Souf il rencontrait les caravanes des Sahariens qui, vers l'été, s'arrêtent au Nord pour y faire paître les troupeaux et y échanger contre les grains du Tell les plumes d'autruche et les dattes des oasis, il demandait à mêler sa caravane à la leur. Fatigués de la longue monotonie de la marche, ils acceptaient avec joie, car on savait qu'il organisait des chasses et des fêtes. Alors la poudre, dont il n'était pas avare, éclatait tout à coup dans les grands silences; du haut des palanquins, les femmes, frappant du bout de leurs doigts leur bouche rieuse, jetaient dans l'air sonore les bruyantes saccades de leur joie, gamme mélodieuse qui émeut le coeur des hommes et grise autant que le vin proscrit; les chameaux, dressant la tête, allongeaient leurs grands cous fauves; les troupeaux effarés galopaient en avant, tandis que sur les flancs de la colonne, les nobles étalons du _Haymour_, au vigoureux poitrail, et les juments à large croupe, frémissantes d'impatience, piétinaient le sol. Fantasia! Fantasia! Les coups de feu se précipitent; les cavaliers s'ébranlent; les longs _chelils_ de soie aux franges d'or flottent sur les croupes; les fusils lancés retombent dans les mains habiles; jeunes et vieux, courbés sur les encolures, partent au galop et suivis des éclats stridents des femmes, disparaissent dans les tourbillons de sable jaune. Et dans les grandes lignes dorées de la plaine, on voit fuir les couples d'autruches et bondir les troupeaux de gazelles. «Beau pays aimé de Dieu, loin des Roumis et des sultans! Où es-tu? où es-tu?» XXVI Mais la principale affaire était la chasse à l'amour. Là encore, on le voyait au premier rang des braves, et comme il avait l'audace, il avait le succès. Les noires esclaves du Soudan venaient de le saouler de leurs furieuses caresses, et il sentait le besoin de se rafraîchir sur le sein parfumé des blanches filles du _Souf_, l'oreiller le plus doux que l'homme ait reçu de Dieu. O merveilles des merveilles, filles du Souf et du _Beled-el-Djerid_, dont les yeux boivent les coeurs et ont l'éclat des yatagans, votre vue ranime comme le brasier des grand'gardes, quand l'aube commence à blanchir les collines, aux premiers frissons du matin! Entre tous il savait, à l'heure où le ciel prend la couleur de l'airain rougi, guetter pendant la marche les timides filles d'Agar qui curieuses passaient la tête par la _taka_ de leur litière, et leur montrer, de façon à n'être vu que d'elles, les foulards rayés d'or, ou les colliers de corail, ou les anneaux ciselés, au les amulettes magiques, toutes les clefs qui, comme le _Sésame_ de nos contes, ouvrent les serrures et les portes verrouillées par l'époux. Quand la longue caravane glissait sans bruit dans les horizons bleus, que le soleil touchant les mamelons rayait l'espace de larges bandes d'or, et que les cavaliers en avant, le fusil sur l'épaule, poussaient les troupeaux fatigués, en fouillant les lointains pour y découvrir les palmiers de la source, Mansour avait fait son choix. C'est le moment où l'on peut, derrière le mari, escalader la litière rouge huchée sur le chameau docile. Et la fille des Oasis, tremblante et toute chargée de parfums amoureux, l'aidait de son bras potelé où les bracelets d'argent s'entrechoquent avec un joyeux cliquetis, et, fermant le rideau jaune, le recevait entre ses seins. Ainsi il augmenta le nombre de ces heures, dont le ciel est si parcimonieux et qui passent si rapides qu'elles ne comptent pas dans la marche du temps. Et dans les longues journées fatigantes et arides, sous le soleil qui embrase et sur le sable qui brûle, dans la poussière épaisse que soulèvent les chameaux sous leurs pas lents et lourds, au milieu des périls et des veilles, par la soif ardente, il sut se verser à lui-même ces gouttes de rosée de la vie qu'on appelle l'amour. Il oubliait. Il oubliait. Les instants sont dans les mains du fort. Après Dieu, c'est le maître de l'heure. XXVII Combien de fois aussi, dans les nuits sans lune, alors que seuls, les chiens gardaient le douar endormi, il a rôdé, hardi larron, convoitant le bien de l'époux. Il avait la magie des braves; il savait les signes qui rendent les aboyeurs silencieux, les mots qu'on dit aux _djinns_ invisibles pour les forcer à balayer la voie. Nu comme le père des hommes et le _flissa_ aux dents, il se glissait dans la tente où l'attendait, effrayée, celle qu'il avait choisie. Alors près de l'époux, dont il entendait le souffle, il volait sur la bien-aimée tremblante sa large part d'amour. Puis il partait pour ne plus revenir. Car c'était ainsi: jamais deux fois il ne buvait à la même coupe. La cruche ébréchée ne lui servait plus. Il l'avait juré sur la mémoire de Meryem. Et les jeunes gens l'enviaient et disaient, quand ils le voyaient passer sur la belle Oureka, la fille du poulain noir que jadis lui donna son père: --Le voilà, le voilà, celui qui commande aux _djinns_. XXVIII Mais l'âge vint, hôte non convié; il vint un matin frapper à sa porte. Mansour se réveilla en sursaut, rêvant de son vieux père, et se soulevant sur le coude, il se trouva les membres roidis. Il s'étonna et dit: «Qu'est-ce?» Alors il remarqua pour la première fois que sa barbe n'était plus noire; et comme ses poils, un à un, se vêtissaient de blanc, ses heures se vêtirent de deuil. Sous le haik qui couvrait son front, il n'avait pas songé encore à compter les rides. La fantaisie lui prit de les voir, et, devant sa glace muette et brutale, il se demanda, soucieux, quelle lourde charrue creusait ces sillons. C'était la charrue de la débauche, celle que ne suit pas le semeur et qui laisse les sillons stériles. Et une femme, qu'il convoitait depuis longtemps, lui dit en face: --Va-t'en, tu es vieux! Ainsi donc, il était vieux, lui qui croyait sa jeunesse éternelle; il était vieux, puisqu'une femme osait le lui dire. L'amour qui l'avait tant gorgé lui faisait enfin banqueroute. Ce fut le coup de massue. Son cerveau en resta fêlé. Lui, «l'Heureux», n'allait donc plus l'être; lui, accoutumé à plier la fortune à ses caprices, allait-il à son tour devenir le jouet des caprices? Il ne le croyait pas; ne voulait pas le croire; il essaya ailleurs; mais partout on lui dit: --Tu es vieux! --Elles se sont donné le mot, pensa-t-il. Car il se sentait jeune, en dépit de ses poils gris et de la roideur de ses membres. Si le corps avait vieilli, le coeur, resté le même, n'avait que vingt ans. Cependant le vide se faisait autour de lui, car tous le haïssaient; ses anciens compagnons et ses admirateurs d'autrefois, devenus époux et pères, le tenaient avec soin, depuis longtemps, à l'écart. Célibataire stérile et jaloux, il se voyait entouré de défiance et de haine. Qu'allait-il faire? Après s'être si longtemps repu aux frais et aux dépens des autres, il ne lui restait plus qu'à se repaître à son propre compte et à ses propres risques. Certes, malgré les larges brèches creusées dans son avoir par les vingt années de jouissance, il était assez riche pour acheter une femme et la choisir parmi les belles; mais c'était une affaire grave. Il avait joué tant de maris! ne serait-il pas joué à son tour? Lui, si audacieux et si habile, trouverait-il enfin son maître? C'est écrit: «Celui qui a trompé sera trompé; celui qui a battu sera battu; celui qui a volé sera volé; et celui qui a souillé la femme de son voisin, s'endormira enveloppé de souillures. Le mal doit être rétribué par le mal.» XXIX Cependant, plus que jamais, la solitude lui pesait. Il était las de la vie vagabonde. Et si les femmes ne voulaient pas de lui, il voulait au moins une femme. L'homme ne peut rester seul. Il faut qu'une douce main passe sur lui pour assouplir sa dure écorce. Il faut le rayon d'une prunelle de femme pour chauffer son foyer et éclairer sa vie. De tous temps l'ont dit les sages: «L'homme sans compagne marche à tâtons; il s'égare, trébuche et roule dans la boue.» Car dans la rude et sombre route, c'est elle qui tient le flambeau, tandis que lui, ouvre la marche. Ceux qui ne réfléchissent pas ont dit: «L'épouse se ceinture avec des vipères, elle s'épingle avec des scorpions.» «La femme, c'est le mal.» Elle n'est le mal que parce que l'homme a jeté sur elle ses souillures, et les vipères de sa ceinture sont celles dont son maître l'a enlacée. Non; l'homme ne doit pas rester seul. Il ne doit pas non plus, muet envieux, s'asseoir en parasite près de la joie des autres. Il lui faut son foyer à lui, sa femme à lui, ses enfants à lui. C'est encore la grande loi. L'intrus dans le foyer éteint le foyer. Mansour le comprit, mais trop tard. Lui qu'on appelait l'heureux et l'habile, il se trouva misérable et reconnut qu'il n'était que fou. Avec le vide de sa maison, il sentit le vide de sa vie. Les amours d'une heure n'y avaient pas laissé plus de traces que n'en laisse dans l'air où il passe le reflet des sabres tirés. Oui, il lui fallait prendre femme. Il l'aimerait de l'amour des jeunes, avec un coeur de jeune, une force et une énergie de jeune; il l'aimerait jusqu'à la fin, jusqu'à ce que son heure ait sonné, et alors il partirait en disant: --J'ai goûté à tout! XXX Mais chaque jour il hésitait, assailli d'appréhensions. Ce qu'il redoutait, c'était de ne pas humer les premiers parfums de la fleur qu'il cueillerait pour embaumer le reste de ses ans. Être dupé pendant le mariage est une honte--du moins d'après les préjugés des hommes qui attachent la honte à un acte auquel ils sont étrangers,--mais dupé avant! quelle misère! Payer comme neuve une marchandise avariée; acheter une orange déjà sucée par un autre; fouiller dans une pastèque vide; ouvrir une grenade où il n'y a plus de pépins; verser son bonheur dans un vase et trouver une fissure au fond! Voilà ce qu'il ne voulait pas. Il le jura sur les cendres de son père, oubliant son compte avec l'éternelle Justice. Le Prophète a dit: «La femme doit être obéissante et soumise. Elle doit conserver, en l'absence du mari, ce qui n'appartient qu'au mari. Celle-là est vertueuse, elle fait la joie de l'époux, l'orgueil de la famille, et ses actes sont inscrits au livre des bonnes oeuvres. Honore-la à l'égal des anges.» --Mais celle-là, se demandait-il, où est-elle? Il avait longtemps cherché, bravant la loi du Koran qui punit l'adultère. Il avait cherché du Midi au Nord, dans le Sahara et dans le Tell, sous la maison de poil du _bedoui_ ou dans la maison de pierre du _hadar_, et partout trouvé des épouses faciles. Avec les plus farouches, le succès avait été une question d'adresse, de _douros_ et de temps. Peut-être frappait-il aux mauvaises portes, mais cependant il entendait chacun dire: --Mes femmes, à moi, sont fidèles. Et pour les filles, mêmes banalités. Coeurs et corps prêts à s'ouvrir au premier qui se présente, et il fallait arriver de bonne heure pour s'y trouver le premier. Comment compter sur une fille sage, lui qui vit de jeunes hommes prendre pour épouses plus d'une dont il avait acheté l'honneur et qui disaient le lendemain des noces: --Le ventre de ma bien-aimée était vierge, comme celui de Lalla-Fathma[5]. [Note 5: Voir l'_Homme qui tue_.] L'heureux époux parlait avec conviction, mais Mansour pensait, en souriant, que par les tribus aussi bien que dans les cités, il est d'habiles matrones. Il songeait alors et se rappelait; ce n'est pas impunément que l'on fouille dans les cendres du passé. --Meryem! Meryem! Ce nom revenait à lui, triste et doux, radieux et lamentable. Il avait cru parfois l'effacer dans les étourdissements de sa jeunesse et les mâles passions de l'âge mûr. Il avait cru lui creuser une fosse, l'enfouir comme un cadavre et jeter dessus les pelletées de noms de toutes ses maîtresses d'un jour; il le croyait bien enterré et bien oublié, mais voilà maintenant que l'âge viril s'en allait et qu'il frappait aux portes de la vieillesse, le souvenir enseveli se dressait tout à coup et, se dépouillant de son linceul d'oubli, étalait, vivante et vengeresse, cette terrible épave de jadis: --Meryem! Meryem! XXXI Meryem! Meryem! Nom fatidique qui le poussa dans tous les orages de la vie. Inceste et adultère! Trahison et rapt! Meryem! Laquelle? Car il y en avait deux, et toutes deux perdues par lui, toutes deux jetées par lui hors de la voie droite, se confondaient dans sa pensée en ce radieux nom de vierge. Il ne pouvait arrêter son souvenir sur l'une, sans que l'autre vint aussitôt présenter son image. Commencement et fin, premier et dernier amour, première et dernière page du livre de son coeur. Le reste ne lui semblait que boue. Le dernier amour! Alors il était vigoureux et fort, il s'en souvenait; sa barbe était encore noire et son jarret musculeux; il avait déjà bien vécu, mais les yeux des femmes lui souriaient et nulle ne songeait à lui dire: Tu es vieux. Y avait-il donc si longtemps? Sa mémoire en était toute fraîche. Hier! c'était d'hier, et cependant dix fois déjà les palmiers du _Beled-el-Djerid_ avaient donné à ses paisibles habitants leur double moisson de dattes. Dix ans! un abîme dans la vie! une seconde dans le souvenir! Oui, il s'en souvenait. Et la douce vision, évanouie comme un rêve, revenait distincte se placer devant lui. XXXII C'était un soir. Assis contre un des petits murs qui séparent les uns des autres les jardins de _Msilah_, il rêvait solitaire et soucieux dans le chemin désert. La voix grave, lente et solennelle du muezzin vibra tout à coup dans l'air, et il écouta machinalement le prêtre crier du haut du minaret aux quatre coins de l'horizon: «--A Dieu appartiennent le levant et le couchant; de quelque côté que vous vous tourniez, vous rencontrerez sa face; »Dieu est un; »Élevez vos âmes et adorez!» Alors il s'agenouilla et, le front dans la poussière, fit, tourné vers l'Orient, la prière prescrite, puis il se rassit, le dos appuyé aux pierres, et regarda entre les palmiers les petits nuages pourpres flotter dans un bain d'or au-dessus des mamelons bleus de l'occident. Le grand calme planait tout autour. Les bruits du Ksour s'étaient peu à peu éteints, et dans les jardins de l'oasis, il entendait le bruissement des chacals qui, se glissant par les brèches des murs, commençaient leur maraude nocturne. A quoi songeait-il? Peut-être à la fille du muezzin _El-Ketib_, dont la voix venait d'évoquer l'image. On l'appelait _la Perle du Ksour_, et l'avant-veille il l'avait aperçue sur la terrasse, sans voile, avec ses grands yeux noirs et ses seins de houri. Elle arrosait des grenadiers en fleurs et, pendant plus d'un quart d'heure, caché derrière le treillis d'une fenêtre de la maison de son hôte, il suivit ses mouvements gracieux. Tantôt accroupie près des vases, émondant délicatement l'arbuste, tantôt debout, la tête inclinée sur l'épaule, elle laissait tomber d'une urne de terre rouge un mince filet d'eau. Puis, de ce pas nonchalant et avec cette voluptueuse ondulation des hanches de la jouvencelle qui sent venir l'amour, elle allait remplir sa _djouna_. Il s'y connaissait bien, à ces délicieux symptômes, et ce n'est pas lui qui, en cette matière, pouvait se laisser tromper. Aussi comme il se sentait pris! «Celle-là, disait-il, je l'aimerai plus que les autres; elle fixera mon coeur.» Car c'est toujours ainsi qu'il parlait, quand il convoitait une proie nouvelle. Et dès le jour même, stratégiste habile en ces genres de batailles, il étudiait la place qu'il voulait assiéger. Le muezzin vieillard avare, borgne, pieux et sévère, gardait sa fille comme son oeil unique. C'était la plus jeune, et, selon toute probabilité, il n'en aurait plus d'autre. Aussi, ayant grossi ses revenus par les riches sadoukas des amoureux époux de ses premières filles, il comptait avec la dernière, la plus belle de toutes, arrondir définitivement son bien. Il veillait donc sur elle comme on veille sur un sac d'écus. Mais Mansour n'était pas homme à s'étonner et à se rebuter devant les obstacles, et dans ses équipées d'autrefois, il avait rompu de plus puissantes barrières et bravé de plus redoutables dangers. XXXIII Il calculait dans le petit chemin jusqu'à quel prix l'une des servantes de la fille pourrait élever la vente de sa conscience en lui facilitant les moyens d'approcher de sa jeune maîtresse, lorsqu'il entendit un léger bruit de pas, et vit s'avancer un homme que malgré l'obscurité il crut reconnaître. C'était le fils d'_El-Arbi-ben-Souafa_, l'ancien caïd des _Ouled-Amdou_, dont les troupeaux avaient été rasés par les Roumis, dans l'affaire de Tuggurt, et qui, du soir au matin, d'homme riche et puissant, s'était trouvé pauvre entre les pauvres. Ce jeune homme lui plaisait; il avait une figure sympathique et douce, et le malheur récent tombé sur sa famille le rendait encore plus digne d'intérêt. A peine âgé de vingt ans il se proposait, n'ayant nulle ressource, d'entrer dans les mokalis du caïd de Msilah. Mansour se préparait à l'interpeller au passage, mais le jeune homme s'arrêta, regarda sans le voir dans les jardins d'alentour, puis escalada le mur. --Oh! oh! se dit Mansour, la misère le pousse-t-elle à ce point qu'il va voler des grenades dans le jardin du muezzin? Il reconnut bientôt son erreur et quelle était la grenade que venait voler Lagdar, car il entendit un chuchotement confus, puis distinctement ces paroles: --Quatre cents douros! Il demande quatre cents douros, ma blanche gazelle. Certes, tous les palmiers des oasis et les grands troupeaux qui paissent dans les plaines du Tell et les juments des _Ouled-Nayl_ ne pourraient payer seulement un de tes regards; si j'étais le maître de l'Univers, je retendrais comme un tapis devant toi, en échange d'un sourire; mais où veut-il donc, le vieillard au coeur de roche, que moi, le fils d'El-Arbi le ruiné, je ramasse quatre cents douros? --Je ne sais pas compter, dit une douce voix qui fit tressaillir Mansour; c'est donc une bien grosse somme? --C'est le prix de quatre juments du Haymour! --Qu'Allah nous protège!... Quatre juments du Haymour!... --Et je n'ai même pas de quoi acheter un âne de Biskara. --Eh bien, Lagdar, je veux être à toi pour rien. --Oh! joie de mes yeux, lune de mon âme, soleil de mon coeur, rose et parfum de ma vie, j'attendais cela de toi.... Eh bien, nous fuirons! Je te conduirai au ksour d'_El-Djema_, chez ma mère, et le muezzin El-Ketib viendra, s'il le peut, t'arracher de mes bras. Oui, nous irons. Dussé-je faire la route à genoux dans les sables avec toi dans les bras, je trouverais le chemin court et le fardeau léger. --Elle est encore vierge, se dit Mansour. --Mais il faut se hâter, continua Lagdar; peut-être demain ton père acceptera les offres d'un riche. Chaque heure qui passe jette une pierre entre nous, et bientôt il y aurait un mur. Il faut partir demain. Que dit ton coeur? --Mon coeur tremble, mais il dit oui. --Et la tête? --Ma tête veut ce que tu veux. Il y eut un moment de silence. Mais les lèvres l'une sur l'autre, continuèrent à s'agiter. --Alors demain, à la même heure, je serai ici avec un homme du _Djebel-Sahari_, un ami dévoué. Il amènera pour toi une mule grise dont le pas est rapide et sûr, et au lever du soleil, s'il plaît à Dieu, nous aurons atteint le Ksour. --Qu'il plaise à Dieu! --Et maintenant, laisse-moi encore goûter à tes lèvres. Ils restèrent longtemps embrassés, puis chacun s'enfuit en se jetant cette promesse: --A demain! --A demain! Mansour, immobile dans l'ombre, laissa passer l'amant heureux. --Ça n'a pas un _boudjou_ et ça aime! murmura-t-il. Attends donc que tu aies gagné de l'argent pour connaître le prix d'une femme. Et moi, ajouta-t-il avec amertume, je suis venu trop tard. La _Perle du Ksour_ appartient à un autre. Maudit soit le jeune drôle! Comme pour Meryem, l'épouse de mon père, je suis venu trop tard! XXXIV Le lendemain, de grand matin, il se trouvait sur la place. Déjà elle était toute ensoleillée, et il s'assit à l'ombre de l'auvent de la boutique de ton serviteur _Ali-bou-Nahr_. Je débutais alors dans l'art divin de la médecine, triste métier dans le Souf, où les barbiers et les maréchaux se partagent la clientèle! Aussi, pour utiliser mes trop nombreux loisirs j'écrivais des amulettes et je calligraphiais des copies du Koran. Mansour me demanda du feu pour allumer son chibouk, et après avoir suivi quelque temps les spirales bleues qui montaient lentement et se perdaient dans l'air diaphane, il me dit: --Vends-tu des philtres pour se faire aimer, thébib?[6] [Note 6: Médecin.] --Je vends de tout; l'amour comme la haine. J'écris les mots magiques qui préservent des balles et ceux qui garent du _flissa_ du mari outragé. La foi guérit. Mais quoi! Mansour, toi qu'on surnomme l'Heureux, as-tu besoin de pareilles amulettes? Il se mit à rire et répondit: --Quelquefois. --Le meilleur talisman est d'être beau et bien fait. --J'en connais un meilleur encore: c'est l'audace. En ce moment un jeune homme passa d'un air effaré près de nous; Mansour l'appela: --Lagdar-ben-El-Arbi, je te croyais déjà enrôlé dans le Mag'zen. --Pas encore, dit Lagdar. --Tu as peut-être raison d'attendre. Ton père était mon ami et je te veux du bien. --Parle, homme. Tes paroles sont comme toi, les bienvenues. --Tu me connais sans doute de nom, quoique je sois étranger au Ksour. Je m'appelle Mansour-ben-Ahmed, mais le thaleb Ali-bou-Nahr te dira que les gens du Tell et ceux du _Beled-el-Djerid_ ont ajouté à mon nom celui de _Messaoud_, parce qu'ils prétendent que tout me réussit. --Je le sais, répondit Lagdar. --Alors, écoute. Je vais faire un nouveau voyage au pays des nègres. Tu n'ignores pas que c'est une périlleuse et dure entreprise; aussi, j'ai besoin de jeunes hommes, braves et solides. J'ai pensé à toi. Veux-tu m'accompagner? --Ta proposition m'honore, Mansour, je t'en remercie. Et quand veux-tu partir? --Tu me vois attendant mes chameaux qui doivent arriver de Constantine avec un chargement d'étoffes de soie, de chechias, de burnous et de haiks. S'ils sont ici demain, je les ferai reposer un jour et nous partirons. --C'est impossible, répondit le jeune homme, et je le regrette, tout en étant plein de gratitude pour ton offre, mais j'ai une affaire sérieuse. --Sérieuse! Qu'est-ce qui peut être plus sérieux que la fortune dans cette vie? Car c'est la fortune, la belle fortune toute ruisselante de douros et de séquins que te procurera ce voyage. Qu'est-ce qui peut être plus sérieux quand on a vingt ans, si ce n'est la misère des misères: l'amour! Lagdar jeta sur ce blasphémateur un regard d'indignation et de pitié. --Tu t'indignes et tu me méprises, parce que je méprise l'amour, jeune présomptueux. O ignorance bénie! Mais crains que la science trop tôt ne t'arrive. Oui, l'amour pauvre; entends-tu? _pauvre_, est la misère des misères et il te vaudrait mieux coucher toute nue ta bien-aimée, sous le soleil brûlant et les piqûres des moustiques, que l'exposer aux froides morsures de la pauvreté. Elle y perdra son amour, sa beauté et son coeur; ses mains glacées n'auront plus de caresses. Et, quand tu voudras baiser sa bouche maigrie, tu ne sentiras que ses dents et l'odeur de son estomac vide.... Allons, jeune homme, sois des miens, et tu sauras bien trouver au Soudan les quatre cents douros exigés par le père avide. --Par les quatre-vingt-dix-neuf noms d'Allah, qui t'a parlé de ceci? s'écria le jeune homme. --Bah! je sais tout et bien d'autres choses encore, Lagdar-ben-El-Arbi. Les gens d'ici m'appellent l'_Heureux_, mais il y a longtemps que ceux de ma tribu m'ont salué du nom de _Thaleb_. Non, je n'avais pas encore ton âge, quand les vieillards des _Ouled-Sidi-Abid_ m'ont crié à mon départ: «Sidi-Thaleb, je te salue.» Ah! c'est loin! c'est loin! Et, penchant la tête sur sa poitrine, sa bouche, sans qu'il y prît garde, laissa échapper le nom de _Meryem_. XXXV Ladgar le recueillit comme une perle qui tombe. Il eût voulu le prendre avec ses lèvres. --Qui t'a dit son nom? s'écria-t-il, furieux qu'un autre osât le prononcer. Parle, je veux savoir qui s'occupe ainsi de mes secrets. Mansour releva la tête. --Ai-je dit son nom? Alors, je te le jure, c'est sans le vouloir; il m'a échappé comme un oiseau qui s'envole. Ah! s'il pouvait ne jamais revenir! Mais, puisque tu t'emportes et que tu insistes, je te dirai encore autre chose. Viens ici et parlons à voix basse: tu dois l'enlever ce soir au moment de l'_eucha_[7]. [Note 7: _Lalat-el-eucha_, prière de huit heures du soir.] N'ouvre pas ainsi les yeux comme un Roumi à qui l'on a coupé les paupières, écoute plutôt un conseil: n'escalade plus le mur du jardin du Muezzin, car à la place de la fille aux doux yeux, tu pourrais ne rencontrer que la pointe d'un _flissa_. J'ai dit. --On m'a trahi. Maudit soit celui qui a pu me surprendre et saisir mes paroles. Je saurai me venger! Mansour, voyant ces lèvres presqu'imberbes proférer des menaces, sourit: --Songes plutôt à devenir riche, dit-il. Et alors tu achèteras la fille le prix que le père en demande.... Si tu l'aimes encore et si tu crois qu'elle vaille quatre cents douros. --Elle en vaut quatre mille et je l'aimerai toujours. --Quatre mille, c'est beaucoup; et _toujours_ en amour est un mot ridicule. --Dix mille douros ne pourraient la payer. --Arrêtons-nous à quatre cents, dit froidement Mansour, c'est déjà une somme. Cela fait deux mille francs, comme comptent les Roumis, et l'on ne donne plus guère ce prix pour une fille dont on a goûté les primeurs. --Homme, s'écria Ladgar, frémissant de colère, tu mens! Qui t'a dit qu'elle s'était livrée à moi? Qui t'a dit que j'avais fait autre chose que baiser le velours de sa joue rougissante et le bas de