The Project Gutenberg EBook of Un drame au Labrador, by Eugene Dick This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included with this eBook or online at www.gutenberg.net Title: Un drame au Labrador Author: Eugene Dick Release Date: November 12, 2004 [EBook #14030] Language: French Character set encoding: ASCII *** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK UN DRAME AU LABRADOR *** Produced by Renald Levesque, from files made available by La bibliotheque Nationale du Quebec [Illustration 001.png] UN DRAME AU LABRADOR PAR Le Docteur EUGENE DICK. _(Illustrations de Edmond-J. Massicotte)._ I LES FUGITIFS Il y a un peu plus d'une cinquantaine d'annees,--en face du _Grand Mecatina_, sur la cote du Labrador,--vivait une pauvre famille de pecheurs, composee du pere, de la mere, de deux enfants (un garcon et une fille), et du cousin de ces derniers. Le chef de la famille s'appelait Labarou; le fils, Arthur, et le cousin, Gaspard. Quant aux deux femmes, l'une repondait au nom de mere Helene et l'autre au sobriquet de: Mimie. Tout ce petit inonde vivait en parfaite intelligence, se contentait de peu et n'avait pas la moindre idee que l'on fut plus heureux ailleurs que sur cette lisiere de cote desolee qu'il habitait. Pour peu que la peche allat bien, que la tempete ne vint pas demolir la barque ou abimer les filets et que le hareng, la morue et le maquereau fissent leur migration au temps voulu, on n'en demandait pas davantage. L'automne et le printemps, une goelette de cabotage parcourait cette partie de la cote, approvisionnant les pecheurs echelonnes ca et la, achetait leur poisson et les quittait pour ne revenir qu'a la nouvelle saison navigable. Quelquefois cette goelette avait a son bord un missionnaire, charge des interets spirituels de cette, vaste etendue de pays. Et cette visite bisannuelle, impatiemment attendue, constituait tout le commerce qu'avait avec le reste de l'humanite la petite, colonie de _Kecarpoui_. Car c'etait sur la rive droite de la riviere Kecarpoui, a son embouchure meme dans le fond de la baie du meme nom, que la famille Labarou avait assis son etablissement. Cela remontait a 1840. Un soir de cette annee-la, en juillet, une barque de peche lourdement chargee abordait sur cette plage. Elle portait les Labarou et tout ce qu'ils possedaient: articles de menage, provisions et agres. Le pere,--un Francais des iles Miquelon,--fuyait la justice de la colonie lancee a ses trousses pour le meurtre d'un camarade, commis dans une de ces rixes si frequentes entre pecheurs et matelots, lorsqu'ils arrosent trop largement le plaisir qu'ils eprouvent de se retrouver sur le _plancher des vaches_. Il s'etait dit avec raison que le diable lui-meme n'oserait pas l'aller chercher au fond de ces fiords bizarrement decoupes qui dentellent le littoral du Labrador. Le fait est que les hasards de sa fuite precipitee avaient merveilleusement servi Labarou. Rien de plus etrange d'aspect, de plus sauvage a l'oeil que l'estuaire de cette baie de Kecarpoui, a l'endroit ou la riviere vient y meler ses eaux; rien de plus cache a tous les regards que cette plage sablonneuse ou la barque des fugitifs de Miquelon venait enfin de heurter de son etrave une terre independante de la justice francaise! Les lames du large, longues et presque nivelees par une course de plusieurs milles en eau relativement calme, viennent mourir avec une regularite monotone sur un rivage de sable fin, dessine en un vaste hemicycle qui enserre cette grosse patte du Saint-Laurent allongee sur le torse du Canada. Mais, au-dela de cette lisiere de sable, d'un gris-jaunatre tres doux a l'oeil, quel chaos!... quel entassement monstrueux de collines pierreuses, de blocs erratiques a equilibre douteux, de falaises a pic encaissant l'etroite et profonde riviere qui a fini par creuser son lit,--Dieu sait au prix de quelle suite de siecles!--au milieu de cette cristallisation tourmentee!.... Ca et la, des mousses, des lichens, de petits sapins meme. epais et trapus, s'elancent des fentes qui lezardent ou separent les diverses assises de ce couloir de Titans, au fond duquel la Kecarpoui chemine, tapageuse et profonde, vers la mer. Le thalweg de cette vallee est indique par la ligne sinueuse des coniferes en bordure sur ses cretes, jusqu'a un pate de montagnes tres elevees qui masque l'horizon du nord. A droite et a gauche, le sol, moins tourmente, offre ci et la des bouquets de sapins ou d'epinettes, qui semblent des ilots sureleves au sein d'une mer de bruyeres, d'ou emergent de nombreux rochers couverts de mousse et de squelettes d'arbres foudroyes, ou le feu du ciel a laisse sa patine noiratre.... En somme, s'il plait a l'imagination, le paya semble aride et tout a fait impropre a l'agriculture. Pourtant, Labarou embrassa d'un oeil satisfait ce paysage d'une horreur saisissante.... Bon homme au fond, mais d'humeur taciturne,--surtout depuis cette fatale rixe ou il avait tue un camarade,--le pecheur miquelonnais ne tarda pas a s'eprendre de cette nature bouleversee, si Lien en harmonie avec sa propre conscience. La situation exceptionnelle aussi de cette jolie baie, en pleine region de peche, le decida.... [Illustration: La baie de Kecarpoui, ou reside la famille Labarou.] Il resolut de s'y fixer. L'installation ne fut ni longue, ni difficile. Des sapins et des epinettes, de mediocre futaie sur toute cette partie du littoral, furent abattus, grossierement equarris et superposes pour former les quatre pans du futur logis. Toutes ces pieces de bois, liees a queue d'aronde aux quatre angles, formerent un carre tres solide, que l'on surmonta d'un toit en accent circonflexe, recouvert de planches confectionnees a la diable.... Et la maison etait construite. On s'en rapporta aux jours de chomage a venir pour ameliorer petit a petit cette installation faite a la hate et y ajouter les hangars et autres annexes indispensables. L'essentiel, pour le moment, c'etait de s'organiser pour la peche. Les agres furent inspectes et repares; la barque radoubee et goudronnee de l'etrave a l'etambot; les voiles remises en etat.... Bref, quinze jours apres leur abordage, les Labarou se retrouvaient chez eux et reprenaient leur train de vie ordinaire. Cela devait durer douze annees entieres, pendant lesquelles un incident digne d'etre rapporte vint rompre la monotonie de cette existence patriarcale. II AVENTURE DE CHASSE En juillet 1850,--c'est-a-dire dans la dixieme annee de leur sejour a Kecarpoui,--les jeunes cousins Labarou firent une assez longue expedition en mer. Ages tous deux alors d'un peu plus de vingt ans, tres developpes physiquement et hardis marins, ils ne craignaient guere de s'aventurer en plein golfe, dans la barque a demi pontee qu'ils s'etaient construite eux-memes, sous la direction du vieux Labarou. Cette fois la,--soit hasard de la brise, soit curiosite d'adolescents,--ils avaient pousse une pointe jusque pres de la cote ouest de Terre-Neuve, malgre les recommandations paternelles; et, joyeux comme des galopins qui ont fait l'ecole buissonniere, ils revenaient a pleines voiles vers la baie de Kecarpoui, lorsqu'on remontant le littoral, qu'ils serraient d'assez pres, un spectacle fort attrayant pour des yeux de chasseurs leur fit aussitot oublier qu'ils etaient presses.... Deux caribous,--arretes au bord de la mer, ou ils etaient venus boire sans doute,--se tenaient cote a cote, les pieds dans l'eau et la mine inquiete, regardant cette embarcation voilee qui se mouvait sans bruit, a quelque distance du rivage. La tentation etait vraiment trop forte!.... Un coup de barre, et la barque se dirigea vers le rivage, qu'elle laboura de son etrave et ou elle s'immobilisa. Les deux jeunes gens, le fusil a la main, etaient deja partis en chasse. Mais les gentilles betes,--revenues de leur premier mouvement de surprise et ramenees d'instinct au sentiment de la prudence,-- pirouetterent sur leurs pieds et disparurent sous bois, gagnant la cote voisine. Les chasseurs s'elancerent sur leurs traces et eurent bientot fait d'escalader la cote boisee qui leur masquait l'horizon du nord. Arrives sur la crete, ils s'arreterent un moment pour reprendre haleine et s'orienter. Devant eux s'etendait une large savane, tapissee de bruyeres longues et maigres, emergeant d'une herbe jaunie, haute et clairsemee. Ca et la, des rochers du formes diverses accidentaient cet espace decouvert, que _Jupiter tonnant_ avait du defricher lui-meme S'il fallait en juger par les souches a demi calcinees qui dressaient partout leurs squelettes noircis. Au-dela de cette savane, au pied de la chaine de montagnes qui fermait l'horizon du nord, Se voyait une lisiere de foret epargnee par l'incendie. C'est vers ce bois que se dirigeaient les caribous, quand nos chasseurs les revirent du haut de la cote. La deliberation ne fut pas longue. Nos jeunes Nemrods resolurent de continuer la poursuite. Mais ce fut bien inutilement qu'ils s'essoufflerent a courir au milieu de cette savane pleine de trous et de bosses, car les caribous prirent un galop allonge, qui les porta en quelques minutes au pied des contreforts boises de la chaine de montagnes, ou ils disparurent.... Haletants et penauds, les deux cousins s'arreterent enfin sur une eminence rocheuse, d'ou ils pouvaient embrasser toute la savane, et meme l'immense golfe, dont la nappe bleuatre, echancree par les dentelures de la cote, s'etendait devant leurs yeux jusqu'au littoral ouest de Terre-Neuve. Quel panorama! A droite, le bras oriental de la baie de Kecarpoui s'avancait dans la mer, a demi replie, comme s'il eut voulu retenir les flots qui la baignaient. L'ouverture de la baie, elle-meme, etait visible jusqu'a son milieu, mais, a part ce petit triangle d'azur miroitant au sein des masses sombres qui l'enserraient, ce n'etaient, jusqu'a perte de vue, que le chaos mouvemente de la cote labradorienne s'abaissant avec gradation vers le golfe, dont la surface scintillante se confondait avec l'horizon, dans les lointains du couchant. Tout homme, en presence d'un pareil spectacle, est poete d'instinct; et les jeunes Labarou, sans connaitre un traitre mot des regles de la poesie, ne purent s'empecher de faire entendre des exclamations admiratives: --La belle vue qu'on a d'ici! s'ecria Arthur. --Hum! grommela Gaspard: c'est rudement chiffonne! --Vois donc.... notre fameuse baie Kecarpoui, ce qu'elle est devenue; a peine grande comme le foc de la barque! --Nous en sommes loin!... repliqua Gaspard, que cette reflexion de son cousin arracha aussitot a sa contemplation. Au fait, ajouta-t-il, il est temps de regagner la mer. Filons. --C'est vrai... Ces diables de caribous vont nous faire perdra une maree, et nous ne serons pas chez nous avant ce soir. --A la cote, et courons! Et Gaspard, prenant les devants, s'engagea aussitot sur la pente du monticule qui leur avait servi d'observation, devalant comme un cerf qui aurait eu toute une meute sur les jarrets. Arthur ne fut pas lent a le suivre; et tous deux, prenant la savane en diagonale pour "piquer au plus court", firent ainsi un bon demi-mille, ne s'arretant qu'au pied d'une colline peu elevee, qui leur barrait la route. La, ils firent halte un moment pour souffler, puis reprirent aussitot leur marche en avant. Arrives sur le dos de cette intumescence, absolument depourvue de vegetation, ils s'orienterent un instant et allaient redescendre le versant oppose, lorsqu'un coup de fusil, tire de fort pres, les cloua net sur place. [Illustration: Puis l'ours bondit sur le sauvage et l'ecrasa.] Avant meme d'avoir eu l'opportunite d'echanger une parole, ils entendirent un hurlement de douleur et virent, a une couple d'arpents en face d'eux, un ours blesse qui traversait la savane, par bonds inegaux, et qui finit par se laisser choir au pied d'une souche, ou il demeura immobile. D'ou portait co coup de fusil?.... Qui avait tire?.... Les Labarou eurent a peine le temps de se poser ces questions, qu'elles etaient resolues. Un enfant d'une douzaine d'annees environ,--un patit sauvage, a en juger par son costume et son teint basane,--surgit des broussailles, parut examiner les traces sanglantes laissees par l'animal blesse, puis retournant aussitot sur ses paa, il se prit a crier: --Vite, pere, y a du sang tout plein! Un homme grand, sec, la figure osseuse et brune, parut aussitot, tenant en main un fusil qui fumait encore. Il echangea quelques paroles avec son fila et s'approcha avec precaution jusqu'a quelques pieds de l'endroit ou, gisait l'ours. Ayant apercu ce dernier, il s'arreta et fit mine de recharger son arme. Mais, voyant la bete immobile sur le flanc, il remit en place la baguette, a demi tiree, du fusil qu'il tenait do la main gauche et s'avanca, tout courbe, vers l'animal, en apparence mort. A deux pas de sa victime, le sauvage s'arreta de nouveau et se mit en frais do fourrer le canon de son arme sous le cadavre, pour le retourner, sans doute, et voir la blessure par ou la vie c'etait echappee. Mais il arriva alors quelque chose de bien inattendu et de bien terrible.... D'un coup de patte, l'ours fit voler le fusil au loin; puis bondissant sur le sauvage abasourdi, il l'ecrasa sous sa masse pesante, lui labourant en meme temps la poitrine, de ses longues griffes. Pendant quelques secondes, l'homme et la bete s'agiterent.... Puis l'homme demeura immobile.... Il etait mort! La scene avait deroule ses peripeties si vite, que ni l'enfant, muet et terrifie, ni les deux cousins, frappes de stupeur, n'avaient eu lo temps d'intervenir. Ce fut le petit sauvage qui secoua le premier l'espece de paralysie qui immobilisait les trois spectateurs.... Tirant un couteau d'une gaine de cuir, suspendue a sa ceinture, il se rua sur l'ours avec frenesie et se prit a lui cribler les flancs de blessures profondes. Puis, avec une force musculaire au-dessus de son age, il retourna la bete.--bien morte, cette fois,--degageant ainsi le corps de son pere, sur la poitrine duquel il se jeta, y enfouissant sa figure. C'etait navrant et terrible. III UN REPAS DE GIGOT D'OURS Gaspard, qui arrivait, precede d'Arthur, ne put s'empecher de dire, malgre son flegme: --Triste! Quant a Arthur, il prit doucement l'enfant dans ses bras, tout comm l'aurait fait une mere, et l'arracher a son etreinte pour le transporter plus loin. Il lui disait, tout en le calinant: --Ne pleure pas, petit.... Nous aurons bien soin de toi.... Il y a encore de la place pour un chez le papa Labarou.... Tu vas venir avec nous.... Tu seras de la famille.... L'enfant, adosse a une souche, ne repondait pas. Seulement, il souleva un instant ses paupieres et fixa ses prunelles, tres noires et tres lumineuses, sur Arthur, comme pour s'assurer a'il avait affaire a un ami ou a un ennemi. Puis il courba de nouveau le front, gardant un silence farouche. Sans se decourager, le jeune Labarou lui releva doucement la tete, la forcant ainsi a le regarder. Puis, d'une voix engageante: --Tu me comprends, dis? L'enfant fit un signe affirmatif. --Tu n'as pas peur de nous, n'est-ce pas? Mouvement de tete negatif. --Alors. pourquoi ne parles tu pas? Le petit sauvage mit un doigt dans sa bouche, fit mine de le machonner, puis dit enfin: --Manger! --Tu as faim, petit? s'ecria Arthur. --Moi aussi! dit Gaspard, jusque la spectateur muet. --Ah! ah! je m'explique,... fit en riant le plus jeune des Labarou. Ce garcon-la ne veut pas faire mentir le proverbe: "Ventre affame n'a point d'oreilles!" Eh bien, puisque c'est comme ca, mangeons un morceau.... Seulement, pour manger un morceau, il faut l'voir sous la main. --L'ours! fit laconiquement Gaspard. --Tu deviens fou!.... On ne mange pas de ce gibier-la! se recria Arthur. --Demande a ce moricaud, ton nouvel ami. L'enfant, sans attendre la question, repondit aussitot: --Bon, bon, l'ours. Puis il se prit a macher a vide, de facon si drole, que les deux cousins eurent une folle envie de rire. Ce qua voyant, le petit sauvage sourit a son tour et se leva. Alors, s'armant de son couteau-poignard, avec lequel il s'etait si bien escrime tout a l'heure, il s'approcha de l'ours et se mit en frais de lui fendra le ventre. Gaspard ouvrait la bouche pour l'arreter, dans la crainte qu'il n'abimat la peau, mais il se rassura aussitot en voyant avec quelle dexterite le garconnet operait. Il se contenta de lui venir en aide, afin que la besogne fut plus vite expediee. Arthur, lui, profita d'un moment ou l'enfant, tout occupe a son travail, lui tournait le dos, pour enlever prestement le corps du pere et le dissimuler, quelques pas plus loin, derriere une touffe de bruyere. Le brave garcon avait agi spontanement, sans calcul ni reflexion, mu par un sentiment de pudeur filiale, en presence de cet enfant qu'un drame terrible venait de rendre orphelin. Mais le petit peau-rouge, sans detourner la tete, avait pourtant vu.... ou devine, car il murmura a l'oreille du jeune Labarou, quand celui-ci l'eut rejoint: --Bien fait, ca.... Toi, bon ami. Et il se reprit a ecorcher l'assassin de son pere, sans manifester plus d'emotion. Au bout d'un quart-d'heure, maitre Martin, depouille de sa peau, n'etait plus reconnaissable. Il ressemblait aussi bien a un honnete veau, apprete dans l'etal d'un boucher, qu'a une bete feroce, reputee immangeable. [Illustration: S'armant de son couteau poignard, le petit sauvage se mit en frais de lui fendre le ventre.] Cette metamorphose avantageuse reveilla les estomacs assoupis et fit taire toutes les repugnances. On se unit resolument a l'oeuvre pour organiser un repas serieux. Mais, ici, une difficulte imprevue se presenta: Comment faire du feu! Personne n'avait d'allumette ni du pierre a fusil. D'ailleurs, en supposant meme qu'on put se procurer du feu, de quelle facon l'utiliser pour cuire le morceau de venaison destine au festin?... Ce fut encore le petit sauvage qui tira nos amis d'embarras. Il se mit a fouiller partout, dans les environs, jusqu'a ce qu'il eut trouve un eclat de bois de cedre, dans le centre duquel il pratiqua un trou, avec la pointe de son couteau. Partant de ce trou, il creusa une petite rainure, qui s'en eloignait de quelques pouces et qu'il bourra de mousse, bien seche, saupoudree de charbon de bois ecrase, emprunte a une souche du voisinage. Ayant alors confectionne une legere baguette de cedre, effilee a l'un de ses bouts, il en introduisit la pointe dans le trou qu'il venait de faire et se mit a la tourner aussi rapidement que possible entre les paumes de ses mains.... Quelques etincelles jaillirent bientot, qui enflammerent la mousse et le charbon.... On avait du feu! Restait a confectionner le fourneau ou se rotirait la piece de resistance du festin en perspective. Gaspard s'en chargea. Il mit de champ deux pierres plates, pour former les parois laterales, puis les couvrit d'une troisieme, plus mince et plus large, destinee dans son esprit a servir de.... lechefrite. Alors, fort satisfait de son fourneau, il alluma aussitot au-dessous un bon feu de branchages. Pendant que ce chef-d'oeuvre d'architecture.... culinaire s'edifiait, il va sans dire que le petit sauvage ne demeurait pas inactif. Il avait detache de l'ours un cuissot des plus respectables et, apres l'avoir enveloppe d'herbes, paraissait attendre que l'appareil de Gaspard fut prit a fonctionner. De son cote, celui-ci trouvait le nouveau marmiton bien lent a apporter au fourneau la "piece de resistance" du futur diner. De sorte que tous deux se regarderent d'un air assez drole, qui voulait dire clairement: "Eh bien, qu'est-ce que tu attends?" De toute evidence, nos deux taciturnes ne se comprenaient pas du tout. Heureusement, Arthur,--qui n'avait pas, lui, la langue dans sa poche,--intervint: --Alors, gamin, demanda-t-il a l'enfant, que fais-tu la?.... Te manque-t-il quelque chose? --Cailloux! repondit le marmiton improvise, en deposant son jambon par terre et, designant le feu: --Des cailloux dans le feu! se recria Arthur. Pourquoi faire? Les cailloux de ce pays-ci seraient-ils du charbon de.... pierre, par hasard? Mais Gaspard, lui, avait fini par comprendre. --J'y suis! dit-il.... Des cailloux rougis au feu, un trou dans la terre.... Nous dinerons avec du jambon d'ours cuit a l'etouffee. --Tiens! c'est vrai.... j'ai entendu parler de cette cuisine de voyage.... Laissons notre petit ami preparer la chose a sa guise, et agissons. Moi, je vais chercher des cailloux. Toi, creuse un trou comme tu pourras. En un clin-d'oeil, Arthur eut rempli son chapeau de ces pierres arrondies, a nuances variees, qui abondent dans ces parages. Il les disposa adroitement entre les tisons du foyer et se chargea d'entretenir le feu. Gaspard, de son cote, creusait une fosse dans le sable, se servant, en guise de pioche, d'un bout de branche pointue et, a defaut do beche, de ses mains, pour rejeter la terre au dehors. Bref, nos trois affames y mettant chacun du sien, un lit de cailloux brulants fut etendu au fond de cette fosse, puis recouvert d'une couche d'herbes sur lesquelles le cuissot fut depose. Par-dessus, on ajouta une nouvelle couche d'herbes; puis on remplit la fosse de terre autour d'un baton maintenu verticalement au centre, de facon qu'en le retirant avec precaution, il restat une sorte de cheminee communiquant avec l'exterieur. Ces deux operations terminees, les deux cousins crurent, cette fois, qu'il n'y avait plus qu'a laisser faire et prirent une posture aisee pour fumer une bonne "pipe" de tabac--histoire de tromper la faim canine qui les travaillait. Mais le petit sauvage, lui, songeait bien au repos, vraiment! Il furetait du regard autour de lui, ayant l'air de chercher quelque chose. Tout a coup, il partit comme un trait et disparut dans les broussailles. --Qu'est-ce qui le prend? se demanda Arthur, qui le suivait des yeux avec etonnement. Ce petit bonhomme l'interessait decidement. Il lui trouvait de ces allures, a la fois farouches et gentilles, qu'ont les jeunes chats qui commencent a s'apprivoiser. Cependant le petit bonhomme revint bientot, toujours courant. Il tenait a la main une large ecorce, qu'il venait de detacher d'un bouleau et qu'il faconnait a l'aide de son poignard,--sans s'arreter, du reste. En un tour de main, il eut fabrique un de ces recipients que nos sucriers canadiens appellent cassots et qu'ils destinent a recueillir la seve de l'erable a sucre. Un ruisseau coulait non loin de la. Le cassot y fut empli et rapporte a bras tendus. Tout cela dans le temps de le dire. C'est alors que les Labarou eurent d'explication de l'utilite du batonnet fiche dans la terre recouvrant le jambon. De temps en temps, en effet, le petit sauvage avait le soin de retirer ce batonnet pour vider un peu d'eau dans le trou qu'il laissait. Et, chaque fois, un jet de vapeur montait a l'orifice: --Bravo, garcon!.... s'ecriait Arthur, tout a fait enchante de son protege. Puis a Gaspard, toujours calme ut froid: --Quel luxe, cousin!... Une cuisine a vapeur dans les savanes du Labrador! --Tout cela prend bien du temps... murmurait ce dernier, une main sur l'estomac. Mais non!... Il se trompait, le cousin; car, en moins d'une demi-heure, le gigot fut retire du trou et servi sur une belle ecorce de bouleau. L'appetit aidant, sans doute, il fut trouve mangeable par les Francais, qui lui firent honneur. Quand au "sauvagillon", il en avait la figure toute irradiee. --Ah! mes amis, conclut Arthur en se levant de table, si, pendant la derniere quinzaine, ce jambon, au lieu de courir la savane, se fut tranquillement repose dans une bonne saumure, il serait superbe! --Il ne lui manque, en effet, qu'une chose, appuya Gaspard: du sel. --Nous salerons ceux qui restent, aussitot arrives:--car nous les emportons, tu sais!.... --Et la peau? --Moi porter la peau, dit l'enfant. --Non pas; c'est trop pesant pour toi, protesta Arthur. Je m'en charge. Vous deux, prenez chacun un gigot, et en route!... voici le soleil qui baisse. Avant de partir, toutefois, les jeunes Francais voulurent donner une sepulture sommaire au vieux sauvage, qui gisait la, pres d'eux. Mais l'enfant les genait. Comment l'eloigner? Ce fut lui-meme qui coupa court a l'hesitation de ses nouveaux amis, en allant droit au cadavre et en cherchant du regard un endroit ou il pourrait l'enfouir. Des lors, les autres mirent de cote leurs scrupules. Le corps fut transporte au pied d'un monticule de sable, qui se trouva d'aventure a un arpent de la, et que l'on egrena sur lui. Deux baton" croises, figurant tant bien que mal le signe de la Redemption, furent dresses sur ce tumulus, que l'on recouvrit par mesure de precaution, de cailloux pesants.... Puis, apres avoir adresse mentalement une courte priere au Tout-Puissant a l'intention du pauvre Abenaki, qui attendrait la le jugement dernier, les trois jeunes gens, tres impressionnes, se chargerent des depouille" de l'ours et quitterent la savane, se dirigeant vers le fleuve. Inutile d'ajouter que le petit sauvage s'etait empare de l'attirail de chasse de son defunt pere, et qu'il portait, lui aussi, outre sa nart de venaison, le fusil sur l'epaule.... Sa demarche conquerante le disait assez! Songez donc.... Un fusil a lui! Le reve je son adolescence realise! Il y avait bien de quoi rendre un peu fat, meme un garcon d Quimper, au vieux pays. En moins de deux heures, on atteignit la plage. La barque, couchee sur le flanc, etait a sec. Mais, comme la mer montait, il n'y avait pas lieu de maugreer contre cet element. Toutefois les voyageurs, impatients de rentrer chez eux, ne voulurent pas attendre. Ils glisserent sous la quille de leur embarcation des rouleaux de bois flotte, tres abondant partout sur la greve, et reussirent en peu de temps a la remettre A flot. [Illustration: Ce "este d'Arthur, c'etait une adoption serieuse.] Puis les voiles furent livrees a une brise de "nordet", qui soufflait ferme.... Et vogue la galere vers Kecarpoui! Seulement la "galere", outre son equipage habituel des Francais, avait, cette fois-ci, un passager bien inattendu; un descendant direct des aborigenes du golfe Saint-Laurent. IV WAPWI Le petit sauvage, en effet, n'avait souleve aucune objection quand on lui proposa de l'emmener. Loin de la, peu s'en fallut qu'il ne sautat au cou de son nouvel ami, Arthur en l'entendant lui dire, comme conclusion du dialogue echange entre eux: --C'est entendu, mon petit homme: tu viens avec nous et, sauf empechement imprevu mis par les bonnes gens de Kecarpoui, tu fais de ce jour partie de l'interessante famille Labarou. Et il placa sa main ouverte sur la tete de l'enfant, dont le regard intelligent le remerciait. Ce geste d'Arthur Labarou, c'etait une adoption, une adoption serieuse. L'avenir le prouva bien. Alors, ce fut une avalanche de questions, auxquelles le nouveau "frere" dut repondre le mieux possible,--ou plutot le plus possible, car il n'etait guere babillard, ce gamin de race rouge. Mais, comme le fils des Gaules avait de la langue pour deux, il finit par tirer au clair la biographie de son protege. D'abord, il s'appelait _Wapwi_. Il etait ne de l'autre cote de la mer (le Golfe Saint-Laurent), dans un _ouigouam_ construit sur les borda d'une grande baie qui melait ses eaux a celles du lac sans fin (l'Ocean Atlantique).... par dela une autre baie bien plus etendue devant laquelle il fallait passer.... (la Haie de _Miramichi_, evidemment, qui se trouve plus loin que la Baie des Chaleurs, laquelle est dix fois plus considerable). Ses parents etaient des Abenakis. Ils vivaient assez miserablement de chasse et de peche, lorsqu'un jour des etrangers survinrent qui leur defendirent de prendre du saumon dans la riviere, avec des filets, sous peine de se voir chasser du paya,... Decourages, les parents de Wapwi emigrerent vers le nord, longeant la cote dan" leur canot d'ecorce jusqu'a ce qu'ils atteignissent la Baie-des-Chaleurs.... Pendant des jours et des jours, ils remonterent la rive droite de ce grand bras de mer, qu'ils n'osaient traverser dans sa partie la plus large.... Finalement, croyant qu'il ne verrait jamais se retrecir cette nappe d'eau interminable, le pere prit le parti de la traverser, par un beau temps calme.... Helas! cette tentative devait amener une catastrophe!.... Le leger canot avait a peine depasse le milieu de la baie, que le vent ne prit a souffler avec rage, soulevant des lames hautes comme des _cabanes_ (c'est Wapwi qui parle, ne l'oublions pas) et ballottant l'embarcation comme une simple ecorce.... Il devint evident que le canot allait se faire _coiffer_, d'une minute a l'autre, par les lames qui deferlaient sous la brise.... Cependant, l'Abenaki luttait heroiquement, tenant tete, l'aviron en mains, aux montagnes d'eau qui assaillaient sa pauvre pirogue.... Deja, on distinguait nettement la rive a atteindre. Le bruit du ressac sur le sable retentissait a travers les clameurs du vent.... Encore quelques efforts, et l'on allait pouvoir remercier les manitous d'un salut si cherement gagne, lorsqu'un craquement sinistre fit pousser un gemissement au vieux canotier.... Son aviron s'etait rompu par le milieu! Des lors, le naufrage devint inevitable.... La pirogue, saisie par une vague echevelee, tourna sur elle-meme et, se remplissant d'eau, fut renversee, livrant au gouffre ceux qui la montaient.... Que se passa-t-il ensuite? Wapwi n'en eut point conscience. Tout ce qu'il se rappelait, c'est, qu'il fit nuit dans son cerveau et qu'il lui parut que cent moulins a farine faisaient entendre leur fracas dans ses oreilles.... Il perdit connaissance. Quand il rouvrit les yeux, il etait couche sur le sable du rivage, et son pere, penche sur lui, epiait son reveil. Le vieil Abenaki avait l'air desole, le regard morne. A l'enfant qui demandait sa mere, il montra les flots dechaines. L'enfant comprit, et un grand dechirement se fit dans sa poitrine.... En evoquant ce souvenir, le pauvre petit Wapwi, les yeux dilates, semblait revoir la scene terrible qui le rendit orphelin. Il se tut et demeura reveur, le front penche. Les deux cousins respectaient cette emotion filiale. Mais l'enfant releva bientot la tete et se hata do terminer son recit,--heureux probablement de se debarrasser de souvenirs penibles. Au reste, l'annee qui suivit la mort de sa mere ne fut marquee par aucun incident extraordinaire, a part de continuels deplacements qui amenerent finalement le pere et le fils sur la cote du Labrador, ou ils furent accueillis par un campement de Micmacs.... C'est la,--a quelques milles de l'endroit ou avaient atterri les deux Francais,--que vecurent depuis les fugitifs; la aussi que le pere se remaria a une grande diablesse de veuve Micmaque, qui lui fit la vie dure et battait le pauvre petit Abenaki comme platre. Il etait bien heureux d'etre debarrasse de cette mechante femme et ne demandait qu'a vivre dorenavant avec ses nouveaux amis blancs.... Tel fut le recit qu'a force de questions et de caresses encourageantes, Arthur parvint a arracher a son protege. Toute une vie de misere, de privation, de deuil! Pauvre petit sauvage!... Le jeune Francais, qui avait le coeur excellent, se promit bien de faire tout en son pouvoir pour que, chez ses nouveaux parents de la grande famille blanche, il goutat un peu de ce bonheur passager que le bon Dieu ne refuse pas aux enfants de son age. Et, comme a-compte, il l'embrassa fraternellement.... Ce qui fit lever les epaules a Gaspard, homme peu demonstratif. Mais on arrivait au fond de la baie de Kecarpoui.... Un homme et deux femmes se tenaient sur le rivage, le regard tendu.... Les femmes agitaient leurs mouchoirs.... C'etaient les bonnes gens qui celebraient le retour des enfants... Il va sans dire que le petit Wapwi fut accueilli avec joie, surtout par les femmes. La suite de ce recit prouvera que les exiles du Labrador venaient de faire la une heureuse acquisition. Puis la petite colonie, composee maintenant de six personnes reprit ses habitudes patriarcales, ameliorant sans cesse ses conditions d'existence materielle et vivant dans une paix profonde. Mais il etait ecrit que le guignon avait suivi cette famille eprouvee jusque sur les rives du Saint-Laurent. La coupe du malheur, encore a moitie pleine, devait etre videe jusqu'au fond. La tranquillite presente n'etait qu'une accalmie. V UNE VOILE A BABORD Un matin de l'annee 1852, Arthur remontait de la greve en courant comme un levrier. Apercevant son cousin pres de l'habitation, il lui cria, avec des gestes d'ancien telegraphe: --Ohe! de la cambuse! --Qu'y a-t-il? repondit l'autre. --Une voile a babord. --C'est la goelette qui remonte, je suppose?.... --Es-tu fou?.... Voila huit jours a peine qu'elle est passee ici! Et, d'ailleurs, il lui faut aller aux iles pour sa petite contrebande.... --Qu'est-ce que c'est, alors? --Allons voir. Les deux cousins s'etaient rejoints. Ils redescendirent ensemble vers le rivage, d'ou l'on apercevait, a moins d'un mille dans l'est, la cote occidentale de la baie. Il y avait la, en effet, une voile. Dans le langage du marin, qui dit une voile dit un vaisseau. Or, cette fois, la voile en question etait une grande barque de peche, bien greee, bien arrimee et paraissant avoir pour cargaison tout le meli-melo qui constitue l'attirail d'une maison de pecheurs. Elle venait justement de jeter l'ancre a une couple d'encablures du rivage. On s'agitait a bord; on allait, on venait,--les hommes carguant et serrant les voiles, les femmes rangeant ci et la de menus objets. Bientot les allees et venues cesserent, et une mince colonne de fumee montant de la barque annonca aux jeunes gens que les nouveaux voisins etaient en train d'appreter leur dejeuner. --Eh bien? fit Arthur. --Pour du nouveau, voila du nouveau.... murmura Gaspard. --Tout un arsenal de peche, et une belle barque! --Ils sont du metier, ca se voit. --Et puis des femmes.... deux! --C'est fait expres pour toi, qui n'avais pas de pretendue a courtiser. --Au fait, tu as raison.... J'oublie toujours que, non content d'etre mon cousin, tu aspires encore a devenir mon beau-frere. --Puisque Mimie le veut, il me faudra bien en passer par la. Et une ombre passa sur le front du jeune homme, connue si quelque inspiration desagreable venait de surgir en son esprit. On remonta vers la maison pour annoncer l'evenement. C'est ici le moment de dire que les deux cousins Labarou, bien qu'ils parussent s'aimer beaucoup, ne se ressemblaient guere, ni au physique, ni au moral. Arthur, grand, mince, les cheveux chatain-clair, les yeux d'un bleu fonce, les membres delicats, mais d'une musculature ferme, pouvait passer pour un fort joli garcon, en depit de son teint bronze et de sa vareuse de matelot. Pas un meilleur gaillard au monde. Le coeur sur la main, gai comme un pinson, narguant l'ennui, a terre; se moquant de la bourrasque, quand il etait au large.... Une vraie alouette de mer. L'autre,--Gaspard,--etait son antipode. Fortement charpente, brun comme un Espagnol, il avait les traits reguliers, mais durs. Il parlait peu et riait encore moins. Bref, c'etait un caractere _en-dessous_, suivant l'expression de la mere Helene. Cependant, malgre ces dissemblances,--et peut-etre meme a cause d'elles,--les deux garcons s'accordaient comme les doigts de la main. Jamais une difficulte serieuse n'avait surgi entre eux. Ils etaient a peu pres du meme age,--Gaspard ayant vingt-trois ans et Arthur vingt-deux. Depuis leur petite connaissance, ils avaient toujours vecu ensemble, et le premier ne se souvenait que vaguement de son pere, qui avait peri sur les Grands Bancs, en 1837. Quant a sa mere, il ne l'avait pas connue, la pauvre femme etant morte alors qu'il n'avait, lui, que quelques mois. Labarou adopta l'enfant de son beau-frere et le considera desormais comme faisant partie de sa propre famille. On vivait heureux la-bas, a Saint-Pierre; la peche rapportait suffisamment pour constituer une honnete aisance. Le pere et la mere jouissaient d'une sante robuste; les enfants grandissaient a vue d'oeil et allaient bientot, eux aussi, contribuer au bien-etre general, lorsque le malheur que l'on sait s'abattit sur cette paisible maison.... Labarou fut attaque, dans un cabaret de la ville, par un camarade dont la violence de caractere n'etait que trop connue.... Les couteaux se mirent de la partie, et l'agresseur tomba, la poitrine ouverte par plus de six pouces de fer.... Labarou etant estime de tout le monde, on le plaignit plutot qu'on ne le blama.... Des amis l'aiderent a s'esquiver, et il put gagner la cote du Labrador, terre anglaise. Seulement, ce n'etait plus Jean Lehoulier,--comme il s'appelait reellement. Il avait cru plus prudent d'adopter le nom de sa femme: Labarou. Mais.... assez de retours en arriere. Reprenons notre recit. VI LE PASSE REVIENT SUR L'EAU Inutile de dire que la nouvelle apportee par les jeunes gens produisit une revolution dans la famille. Songez donc!... Des voisins apres un isolement d'une douzaine d'annees!.... Des visages autres que ceux des Labarou a rencontrer autour de la baie de Kecarpoui!... Pour les vieux de bonnes causeries pres de l'atre, l'evocation du passe et des souvenirs de la-bas!.... Pour les jeunes, la connaissance a faire, l'intimite grandissant a mesure qu'on se connaitrait mieux, la joie de se revoir apres s'etre quittes, les suaves emotions de l'amour partage: quelle porte entr'ouverte sur l'avenir! et, par cet entrebaillement, que de perspectives riantes, vaguement eclairees a la lumiere de l'imagination! Il faut avoir vecu isole sur une cote deserte, ayant sans cesse sous les yeux la majeste vierge de la nature telle que Dieu l'a faite pour comprendre l'insondable melancolie qu'une telle situation amene a la longue dans l'ame humaine. L'Ecriture Sainte l'a dit: _Voe soli!_--malheur a l'homme seul sans cesse replie sur lui-meme et abime dans la contemplation de sa misere! Mais, si l'isolement est fatal a l'homme mur qui a vecu auparavant dans la communaute de ses semblables et a du en maintes circonstances, subir les heurts de la promiscuite, les chocs des passions en lutte--que dire de la solitude constante pour des jeunes gens encore au seuil de la vie et dont l'ame avide a soif d'inconnu, d'epanchement, de satisfaction legitime a une curiosite toujours en eveil! Pour ceux-la, c'est le repos,--un repos trop complet, peut-etre; mais, a ceux-ci, comme la solitude est lourde et quelle inenarrable tristesse elle infiltre goutte a goutte dans les veines de la personnalite morale!.... On en causa longtemps dans la famille. Jamais on ne s'etait vu a pareille fete. Seul, Jean Labarou ne prenait pas part a l'allegresse generale; ce qui mettait bien un peu de gris dans le ciel bleu de la mere Helene.... Mais son Jean avait parfois de si singulieres lubies,--comme tous les hommes, du reste!--que la bonne femme, haussant les epaules, se contenta de penser: Allons! le voila encore qui voyage dans la lune! Et elle se reprit a caqueter,--car elle n'avait pas la langue dans sa poche, la mere Helene, "ma foi juree", non! --Mes gars, dit-elle aux jeunes gens, il faudra "trainer vos gregues" par la, vers la brunante, sans faire semblant de rien.... --Oui, oui.... appuya Mimie, en frappant ses mains l'une contre l'autre et en jetant une tendre oeillade a Gaspard, qui fit un signe de tete approbateur. --Pourquoi ca, la mere? demanda Arthur. --He! mon _fieu_, pour savoir quelque chose. --A quoi bon se cacher?.... C'est metier de loup. Nous irons plutot les visiter demain, au grand jour et comme de bons voisins. --L'un n'empeche pas l'autre, reprit la mere Helene... Allez pecher des truites en bas des chutes, au ruisseau Rouge, tout la-bas, et arrangez-vous pour ne pas les perdre de vue.... Tachez meme de leur parler, s'il y a moyen, sans que ca paraisse.... --Tu entends, Gaspard?.... Il faudra entrer en conversation avec eux, s'ecria la petulante Mimie. D'abord, moi, je ne pourrai dormir si je ne sais rien avant la nuit.... Jean Labarou releva la tete. --Tout doux, tout doux, les femmes, fit-il en retirant sa pipe; ne vous mettez pas si vite martel en tete... Laissez ces gens-la tranquilles. --Mais, Jean.... --La paix, femme. Tu dois savoir ce qu'on gagne au commerce de ses semblables. --Mais, papa.... --Toi Mimie, ne sois pas si pressee de faire de nouvelles connaissances; tu pourrais t'en mordre les pouces plus tard, ma fille. --Moi, pere!.... Comment cela? --Suffit!.... Je me comprends. Mimie ouvrait ses grands yeux bleus et ne comprenait pas, elle. Gaspard etait-il plus avance? Peut-etre bien, car, a cette observation du pere Labarou, il passa sa chique de "tribord a babord", comme disent les matelots, sans toutefois perdre son flegme. On jabota encore une grande heure. Puis la mere Helene, qui avait sur le coeur l'observation de son mari et tenait a avoir le dernier mot, conclut en ces termes aigres-doux: --C'est bon, les enfants.... Puisque _mossieu_ Jean le veut, on attendra que les voisins fassent la premiere visite. C'est plus "huppe"! On n'attendit pas longtemps. Le lendemain dans la matinee, deux solides gars, montant une petite chaloupe, abordaient en face de l'habitation Labarou. Gaspard se trouvait la, d'aventure. --Venez, camarades, dit-il aux etrangers, qu'il semblait deja, connaitre... Mais ne parlez a personne de notre rencontre d'hier soir; mon cousin m'en voudrait de l'avoir devance.... --Ni vu, ni connu! firent les jeunes gens en riant. Arthur accourait. Mimie derriere sa mere, regardait par l'entrebaillement de la porte. Jean Labarou etait invisible. Sans faire attention a Gaspard, qui ouvrait la bouche pour parler, Arthur donna une bonne poignee de main aux nouveaux arrives, tout en leur disant: --Soyez mille fois les bienvenus, mes amis.... Savez-vous que ca devenait furieusement ennuyeux de ne voir toujours que nos figures, qui ne sont pas deja si avenantes, jugez-en!.... --He! he! il y en a de pires aux Iles.... repliqua galamment le plus vieux des visiteurs. --Ah! dame! je plains ceux qui les possedent.... Mais, dites donc.... jetez le grappin et allons voir les bonnes gens.... Je les sens qui grillent d'impatience. --Allons! firent les gars, se laissant conduire do bonne grace. On penetra pele-mele dans la maison, le bouillant Arthur tenant la tete. --Pere et mere, et toi Mimie, voici nos voisins.... annonca-t-il sans plus du ceremonie.--A propos, comment vous appelez-vous?.... Nous autres, notre nom est Labarou: le pere Jean Labarou, la mere Helene Labarou, le garcon que je suis, Arthur Labarou, la fille Euphemie Labarou,--plus connue sous la petit nom de _Mimie_; enfin ce garcon discret et sage que vous avez vu tout d'abord s'appelle, lui, Gaspard Labarou.... Voila! Arthur, ayant ainsi designe chaque membre de la famille par ses noms et prenoms, mit les poings sur ses hanches et reprit baleine. Ce n'etait pas sans besoin! On se donna la main a la ronde, comme de vieux amis qui se retrouvent. Apres quoi, l'aine des deux freres, sans repondre directement, dit; --Ca nous fait plaisir, tout de meme, nom d'un loup marin, de rencontrer des _pays_ sur cette bigre de cote,--car vous etes de Saint-Pierre n'est-ce pas? --De Saint-Malo! se hata de rectifier Jean Labarou. --C'est tout comme. Notre pere aussi etait de la. --Ah!... et son nom? --Pierre Noel. --Pierre Noel!.... Vous etes les fils de Pierre Noel? s'ecria Jean Labarou, palissant affreusement. --Oui. L'auriez-vous connu, par hasard? Jean fut quelques secondes sans repondre. Puis il dit d'une voix changee: --Non, pas precisement.... Mais j'en ai entendu parler aux Iles. --Vous savez alors comment il a fini, ce pauvre pere? --Dans une rixe, n'est-ce pas? begaya Jean. --Malheureusement, oui: d'un coup de couteau en pleine poitrine. --Le pauvre homme! murmura, Labarou, qui se remettait peu a peu. --Nous etions bien jeunes alors, dit le fils aine de Pierre Noel, et c'est a peine si nous nous rappelons vaguement cette terrible affaire. [Illustration: L'auriez-vous connu, par hasard?] --Vous a-t-on dit le nom de... celui qui a tait le coup? --Oui, c'est un nomme Jean Lehoulier. --Il a sans doute ete puni? --On n'a jamais pu mettre la main dessus.... Il disparut avec sa famille dans la nuit qui suivit l'affaire et, depuis, on ne sait pas ce qu'il est devenu. --Il aura peri en mer, sans doute! --C'est, probable, car il luisait, cette nuit-la, au dire de ma mere, un temps de chien; et sa barque qui n'etait pas grande, n'a pas du resister a la bourrasque. Que Dieu ait pitie de lui et des siens! dit gravement Jean Labarou. Lui seul est le juge des actions des hommes. Puis, changeant brusquement de sujet: --Comme ca, vous venez pour vous etablir ici? --S'il y a moyen d'y vivre!--Ca ne va plus la-bas. --On vit partout, mon garcon, quand on n'est pas trop exigeant. --Ah! pour ca, la misere nous connait... Il n'y a pas toujours eu du pain blanc dans la huche. --Je concois.... fit Jean avec une emotion contenue. On vous aidera, mes enfants. Vous n'aurez qu'un signe a faire, vous savez.... N'allez pas au moins vous gener avec nous: ca me ferait de la peine, la, vrai.... Et, pour commencer par le commencement, mes fils, vous allez tout de suite donner un coup de main a vos amis pour qu'ils se construisent sans retard une maisonnette.... C'est le plus presse. --Bravo, pere! s'ecria Arthur. --Bien parle, mon oncle! appuya Gaspard. --Vous etes trop bon.... Merci, tout de meme.... Ca n'est pas de refus... murmurerent les jeunes Noel, enchantes. --Allez, mes enfants... Ah! mais non; il faut diner tout d'abord. --C'est ce que j'allais dire, put enfin articuler la mere Helein;, jusque la muette, contre son habitude. --C'est que les femmes... voulut objecter l'aine des Noel, qui s'appelait Thomas. --Nous attendent... acheva le cadet, Louis. --Vous les rejoindrez tous ensemble, aussitot la derniere bouchee avalee. --Dame! puisque vous etes assez honnetes.... --C'est dit. Allons, femme, attise le feu. --Dans un quart-d'heure, tout sera pret. Point n'est besoin de dire si le repas fut anime. Toute cette jeunesse avait soif de confidences. Chacun fit sa biographie, qui n'etait pas longue, heureusement. On echangea, force propos, souvent sans a propos.... On fit des projets pour l'avenir.... Des chasses qui resteraient legendaires furent organisees seance tenante. On extermina, autour de cette table primitive, tout le gibier a poil et a plume des forets et des savanes labradoriennes; on retira du golfe Saint-Laurent des milliers et des milliers de poissons de toutes grosseurs; on depeupla l'atmosphere de tous les volatiles qui s'y promenent... Bref, le repas termine, il ne restait plus de vivant, dans cette partie du Canada, que les hommes et les animaux domestiques a qui l'on fit grace,--faute de munitions, sans doute! Puis toute cette jeunesse emoustillee prit place dans la chaloupe des Noel et traversa la baie, faisant retentir les echos de Kecarpoui de ses joyeuses chansons. VII LA JOLIE SUZANNE En moins de quinze minutes, la petite embarcation heurtait, de son etrave, le talus de la rive gauche. On avait passe pres de la barque, mouillee en eau profonde, sans s'y arreter. Ce qui fit dire a Arthur, surpris: --Ah! ca.... mais ou allons-nous? --Chez la maman Noel, donc! repondit Thomas. --Deja installes a terre?.... --Oh! installes! C'est beaucoup dire. Nous sommes campes, et encore!.... repliqua en riant le jeune etranger. --Les femmes grillaient de se retrouver sur le _plancher des vaches_. Elles n'aiment pas la mer, ajouta le petit Louis. Tout en causant, on avait retire les rames, jete le grappin et saute sur le rivage. Aucune installation, si primitive qu'elle put etre, n'apparaissait encore. Il est vrai qu'un rideau de saules feuillus bordait la rive en cet endroit. Les Noel prirent les devants, suivis de pres par les Labarou, La muraille de verdure franchie, on se trouva tout a coup en face d'une grande tente carree, faite avec des voiles de rechange, et supportee par de nombreux piquets. Un feu de branches seches flambait entre de grosses pierres, tout pres de la, tandis qu'une marmite, bulbeuse comme le ventre d'un clocheton russe, posee d'aplomb sur ces pierres, contenait un pot-au-feu qui mijotait ferme et sentait bon. Thomas ne put s'empecher, en passant, de soulever le couvercle et de renifler comme un marsouin. --Hum! hum! fit-il, quel dommage de ne pouvoir diner deux fois en une heure!.... il a la de quoi se gaver jusqu'a en etre malade! --L'appetit te viendra bien assez vite, ricana Louis, qui connaissait le defaut mignon de son grand frere. En effet, cet efflanque de Thomas etait aussi gourmand qu'une demi-douzaine d'Esquimaux.... Il avait toujours faim.... Avec cela, paresseux comme un ane, quelque peu enclin a.... "maltraiter" la verite et dissimuler, cafard, sournois, poltron.... comme on ne l'est plus. Bon comme la vie, du reste, a ces petits defauts pres! Mais il ne fallait pas le chicaner, par exemple, sur l'article _nourriture_, car ca le faisait sortir de ses gonds, en un rien de temps. Thomas eut un regard severe pour son frere cadet et s'appretait a repliquer vertement, lorsque la portiere de la tente se souleva pour livrer passage a une grande femme brune, dont les cheveux gris attestaient la cinquantaine. C'etait la veuve do Pierre Noel. --Ah! vous voila enfin, les gars! dit-elle.... Il est temps, car nous allions nous mettre a table. --C'est fait, la mere!... cria joyeusement le petit Louis. On nous a lestes, chez nos voisins, comme des barques qui reviennent du Grand-Banc. --Tout de meme, si vous tenez absolument.... grommela Thomas... L'air est vif sur la baie, et si les camarades,... --Y songez-vous? se recria Arthur... Nous en avons jusqu'a la flottaison. Si bon que soit le vaisseau, il ne faut pas lui mettre double charge. Et d'ailleurs... Il avala le reste de sa phrase et resta bouche bee, sa casquette a la main. Une jeune fille de dix-sept ou dix-huit ans venait de se montrer dans l'ouverture de la tente... Un bon et franc sourire ecartait ses levres rouges, laissant a decouvert deux rangees de petites dents d'une blancheur d'ivoire. Sa chevelure, d'un chatain fonce et tres abondante, negligemment enroulee sur la nuque d'une tete fine et fort bien portee, encadrait l'ovale raccourci de la plus sympathique figure du monde. La belle enfant s'arreta rougissante en apercevant les deux etrangers, puis instinctivement se rapprocha de sa mere. Le presentations se firent alors, sans plus de ceremonie que chez les Labarou,--c'est-a-dire que les mains se serrerent cordialement, comme si l'on se fut retrouve apres une longue absence. Et la conversation s'engagea de part et d'autre; les propos de toutes sortes se croiserent; des promesses d'eternelle amitie furent echangees; bref en quelques dizaines de minutes, on en vint a sceller une de ces solides confraternites qui resistent a tous les assauts de la vie.... Tant et si bien que le feu s'eteignit et que la marmite cessa de "chanter"! Thomas, qui s'en apercut le premier, s'ecria avec une douleur comique: --Bon, la mere! pendant que vous jabotez tous a la fois comme des pies, voila votre diner qui _prend au fond_.... Il ne sera plus mangeable, et vous verrez qu'il faudra que ce soit ce goinfre de Thomas qui vous en debarrasse. La veuve de Pierre Noel se leva vivement et alla soulever le couvercle. --Rassure-toi, mon pauvre Thomas, dit-elle apres un rapide examen, il n'est qu'a point; mais si le feu eut continue de flamber.... --Oui, si le feu eut continue de flamber....? --Eh bien, tout serait a recommencer. --La! je vous le disais bien!.... Voyez-vous mes amis, dans ce bas-monde, il faut toujours avoir un oeil ouvert sur le pot-au-feu et l'autre.... ailleurs. --C'est entendu, camarade, repliqua Gaspard en se levant. Mais, assez cause. Si vous voulez m'en croire, pendant que ces dames prendront leur diner, nous autres, allons un peu voir s'il y a encore des arbres bons a abattre dans la foret. En un clin-d'oeil nos quatre gaillards se munirent de haches et se mirent en frais d'attaquer toute epinette ou sapin des alentours qui payait de mine. Comme le bois etait abondant, bien que de mediocre futaie la quantite abattue dans le cours de l'apres-midi fut declaree suffisante pour la maison projetee. On remit au lendemain l'equarrissage. Les bucherons improvises, trempes de sueur et la chemise bouffante autour des reins, regagnerent la tente, ou un repas substantiel les attendait. Inutile de dire que les convives y firent honneur,--Thomas surtout, qui mastiqua et engloutit une demi-heure durant, sans souffler mot. Les autres, moins voraces quoique passablement affames aussi, deviserent gaiement tout en ne perdant pas un coup de fourchette. Les femmes, naturellement, n'etaient pas les dernieres a fournir leur quote-part dans ces conversations a batons rompus. En effet, Suzanne, car la jeune fille s'appelait ainsi,--semblait avoir vaincu sa timidite habituelle pour faire fete aux hotes genereux qui mangeaient a la table maternelle. Avec un tact parfait, inne, intuitif chez la femme, elle partageait egalement ses attentions entre les deux cousins; mais un observateur attentif aurait probablement decouvert que celles portees a Arthur se nuancaient d'un peu plus d'interet. Un incident qui se produisit vers la fin du repas eut, d'ailleurs, leve tout doute a cet egard. Arthur avait le poignet droit enveloppe d'un linge assez grossier. Or, en gesticulant suivant son habitude, lorsqu'il avait le coeur en liesse, il se heurta contre la chaise de son voisin.... Il fit aussitot une grimace de douleur, et sa chemise se teignit de sang. Suzanne vit et le geste de souffrance et le sang rouge qui suintait assez abondamment a travers la manche de la chemise. Elle devint toute pale et s'ecria: --Ah! mon Dieu, M. Arthur, vous vous etes fait mal! --Ce n'est rien, repondit le jeune Labarou, dont la figure un peu contractee par la douleur dementait les paroles. --Mais vous saignez!.... Voyez-donc! --Je suis un maladroit.... J'ai derange mon appareil. Suzanne se leva vivement et courut a lui. Puis, a'emparant de son bras et deboutonnant avec prestesse le poignet de la chemise: --Laissez-moi voir et tout remettre en place. --De grace, mademoiselle, balbutia Arthur devenu rouge comme un coquelicot, ne vous donnez pas cette peine: ce n'est qu'une egratignure que je me suis faite gauchement tout a l'heure. --Une egratignure! goguenarda le petit Louis.... C'est-a-dire que c'est bel et bien une affreuse entaille, longue de trois ou quatre pouces.... Regarde ca, "un peu voir", Suzanne, si tu en es capable. Suzanne ne repondit pas. D'une main febrile, elle releva la chemise et deroula le linge, macule de sang, qui enveloppait le poignet d'Arthur. Une eraflure tres respectable beait a l'extremite inferieure de l'avant-bras. Il y avait du sang coagule dans la plaie et tout a l'entour. La pansement n'avait pas ete fait avec soin. C'etait laid, mais peu dangereux. Cependant, Suzanne et sa mere, qui s'etait aussi approchee, jeterent les hauts cris. [Illustration: D'une main febrile, Suzanne releva la manche.] --Ah! Seigneur... Mais c'est affreux!... gemit la tendre Suzanne, en joignant les mains avec une detresse sincere. --Pauvre jeune homme! dit a son tour la mere Noel, comment vous etes-vous abime de la sorte! --Oh! le plus sottement du monde.... J'ai degringole du haut d'un sapin, et c'est en cherchant a me retenir qu'un coquin de noeud m'a arrange le poignet de cette facon. --Vous etes trop imprudents aussi, mes chers enfants, et vous finirez par vous rompre le cou, avec vos tours d'agilite. Tout de meme, puisque vous vous etes blesse a notre service, nous allons vous soigner de notre mieux. De la vieille toile, Suzanne! --Oh! madame, ce n'est pas la peine.... murmurait Arthur, tout confus. --Voulez-vous vous taire, mechant entant! gronda maternellement la bonne dame. Et tout en lavant delicatement a l'eau tiede la blessure mise a nu, elle continua: --Voyez-vous mon jeune ami, on n'est pas femme de marin sans connaitre un tantinet tous les metiers.... Et, tenez, moi qui vous parle je suis un peu medecin, un peu apothicaire et meme assez bonne rebouteuse. Pas vrai, les enfants? --Comme le soleil nous eclaire! dit gravement Thomas. --Sans compter que maman possede un gros livre tout plein de recettes plus merveilleuses les unes que les autres... ajouta Louis avec une parfaite conviction. --Voila, qui est bon a savoir! fit remarquer Gaspard, jusque la, silencieux. S'il arrive malheur a quelqu'un de nous, madame trouvera a exercer son talent. --Plaise a Dieu que l'occasion ne se presente jamais ou du moins que je n'aie que des bagatelles a guerir!.... murmura la veuve, en regardant avec tendresse ses deux fils et sa fille. --Puis, un peu honteuse de ce regard compromettant, ou il y avait bien une certaine dose d'egoisme maternel,--que personne ne songea, a blamer, d'ailleurs,--elle ajouta en terminant le pansement: --Surtout, mes enfants, ne vous avisez pas de compter trop sur la mere Noel pour reparer les suites de vos imprudences. La vue du sang m'enerve, et je ne sais trop si je ne m'evanouirais pas, rien qu'a jeter un coup-d'oeil sur une blessure faite avec une hache ou une arme a feu.... Quant aux coups de couteaux, ah! Jesus! je n'en puis voir depuis.... --...Depuis le meurtre de notre pere, n'est-ce pas, maman? acheva etourdiment le petit Louis. --Vas-tu finir toi! gronda Thomas, en regardant son frere avec un froncement severe de ses sourcils en broussailles. Tu sais bien, ajouta-t-il, que la mere n'aime pas qu'on rappelle ce souvenir-la! --Au contraire! riposta avec energie le garcon ainsi interpelle. Maman n'a pas oublie que papa a ete tue mechamment et que son meurtrier est peut-etre encore de ce monde, se moquant de la justice des hommes, en attendant celle de Dieu. --La paix! mes enfants, commanda Mme Noel. Votre mere n'oublie rien; mais elle laisse faire la Providence, qui saura bien choisir son heure. Puis, secouant la tete comme pour chasser une pensee importune, elle detourna brusquement le cours de la conversation, en disant, a son patient, avec une feinte severite: --Maintenant, mon jeune ami, vous voila condamne au repos pour plusieurs jours... --Quoi, madame! vous voulez qu'a cause de cette egratignure, je reste la-bas, pendant que?... --Votre bras ne pourra frapper coup avant une dizaine de jours, au moins. --Dix jours, madame! fit Arthur d'un ton pitoyable.... Mais je vas perir d'ennui!... La fievre va me prendre, c'est sur. --Mieux vaut la fievre que la mort!.... murmura Gaspard, entre haut et bas. --Mais je ne vous oblige pas a rester de l'autre cote de la baie, mon jeune ami!. Au contraire, je compte bien vous avoir tous les jours sous les yeux, ne serait-ce que pour vous empecher de commettre quelque imprudence.... --A la bonne heure; fit gaiement Arthur. Ainsi, je.... --Vous viendrez si vous le desirez.... Mais il faudra vous contenter de regarder faire les autres ou de tenir compagnie a vos nouvelles voisines. --Oh! alors la besogne serait bien trop agreable, madame.... Il me reste un bras valide, et je saurai bien l'utiliser a votre service. --Convenu, voisin... approuva Thomas. Nous ne nous separerons plus pendant la construction de ce chateau qui doit etre l'ornement de cette baie, un peu solitaire avant nous.... Et, tenez, pour qu'on ne vous accuse pas de faineantise, je vous nomme l'architecte de nos travaux. C'est vous qui ferez les plans, et c'est nous qui les executerons". --Bravo! fit Suzanne gaiement. Pour une fois que ca t'arrive, Thomas, tu parles comme un sage. --C'est vrai, appuya Mme Noel: Thomas a resolu la difficulte. --Hein! toussa le grand garcon avec un serieux comique, quand je veux m'en donner la peine, je ne suis pas plus bete qu'un autre, allez! Chacun rit,--moins toutefois l'austere Gaspard, dont un grand pli coupait transversalement le front, devenu soucieux. Et l'on se leva de table bruyamment. Comme il se faisait tard et que le crepuscule envahissait la baie,--malgre la longueur du jour a cette epoque de l'annee,--les deux cousins prirent conge des dames et furent reconduits chez eux dans la meme embarcation qui les avait emmenes, le matin. On se dit: Au revoir! apres etre convenus ensemble que la chaloupe des Noel ferait de nouveau, le lendemain matin, la navette a travers la baie, pour venir prendre les charpentiers auxiliaires. Et, pondant que le bruit cadence des rames allait s'affaiblissant dans l'ombre du soir, les deux cousins, silencieux, preoccupes, regagnerent le logis, sans echanger une seule parole. VIII COUP D'OEIL DES DEUX COTES DE LA BAIE Si nous nous sommes un peu etendu sur les evenements de cette premiere journee passee en commun par les jeunes membres des deux familles de Kecarpoui, c'est qu'elle sert de jalon pour indiquer la marche future de notre drame. Il fallait bien mettre en relief cette jolie Suzanne, qui va jouer le role de pomme de discorde entre les freres ennemis de la region labradorienne. Et cette veuve energique, gardant toujours au fond de son coeur le souvenir de la scene terrible qui la priva de son unique soutien, ne fallait-il pas aussi la montrer ce qu'elle etait: bonne chretienne, mais aussi femme a ne pas reculer devant la tache vengeresse de punir, le cas echeant, le meurtrier de son mari. Hatons-nous d'ajouter cependant qu'elle etait a cent lieues de se croire dans le voisinage do Jean Lehoulier, encore moins de se douter qu'elle venait d'heberger le fils et le neveu de son plus mortel ennemi. [Illustration: Bravo, Suzanne! cria Louis.] Quant a Suzanne et aux garcons, ils etaient tout bonnement enchantes de leurs nouvelles connaissances et ne tarissaient pas d'eloges sur leur compte:--concert de louanges auquel, du reste, la maman melait volontiers sa note grave. --Ce sont de braves garcons, disait-elle, apres le retour de ses fils. --Et qui ne boudent pas a l'ouvrage! ajoutait Louis. --Ni a table non plus!.... rencherissait Thomas, fort porte sur sa bouche, comme on s'en souvient. --C'est un titre de plus a ton amitie, intervint malicieusement Suzanne. --Oui-da! mademoiselle, lui repartit avec un grand serieux Thomas. Tu crois peut-etre m'avoir embroche avec tu pointe?.... Eh bien, ma soeur, apprends qu'un bon caractere et un bon estomac, ca voyage toujours ensemble, et mets-moi cette grande verite dans ton cahier de notes, ma petite Suzette. --Tu preches pour ta paroisse, mon grand frere. Ainsi donc, suivant-toi, les meilleurs garcons de notre petite colonie seraient? --Thomas Noel et Gaspard Labarou. --Parce que?... --Parce que ces deux respectables citoyens sont les plus beaux mangeurs. --Tout doux! tout doux! monsieur mon frere, intervint Louis au milieu des eclats de rire: il me semble que vous avez une morale un peu egoiste...--Qu'en pensez-vous, maman? --Il y a du vrai et du faux dans ce que dit Thomas. J'ai connu des coquins qui avaient un bien bel appetit.... --Bon, Thomas, prends note de cela.... --Et de fort bonnes gens qui avaient toujours faim, acheva la veuve. --Exemple: Thomas Noel! glissa Thomas, avec une emphase comique. --Oh! le sournois! fit Suzanne.... Si tu n'as que ta voracite pour te faire pousser des ailes d'ange, tes grands bras resteront longtemps deplume". --Bravo, Suzanne! cria Louis, buttant des mains. Voila qui s'appelle couler proprement un homme. Attrape, espece de baliveau. Ceci s'adressait a Thomas, lequel repondit philosophiquement: --Dame! si vous vous mettez deux contre moi, je n'ai plus rien a dire. Si, pourtant, un mot: pourquoi, Suzanne, m'appelles-tu sournois? Est-ce parce que, de nos deux nouveaux amis, je m'accommode mieux du moins bavard, ou, si tu veux, de celui qui ne rit jamais? --C'est un peu pour cela, mon grand frere.... Au reste, c'est pur badinage, tu sais.... --Non, non! a'ecria Louis. Pas de concession, Suzanne! Thomas est un pince-sans-rire qui ne tire pas a consequence. Mais son copain Gaspard vous a une binette d'oiseau de proie qui ne me dit rien qui vaille. N'est-ce pas, maman? --Le fait est qu'il est bien grave pour un jeune homme! --C'est la timidite, peut-etre.... hasarda Suzanne. --Lui timide?.... Allons donc ma soeur, tu n'y penses pas! Le gaillard ne navigue pas dans ces eaux-la. C'est un sournois, te dis-je. Vous verrez.--Un bon luron, par exemple, c'est mon nouvel ami a moi.... Qu'on me parle d'Arthur Labarou! C'est celui-la qui vous regarde bien en face, avec ses grands yeux bleus, et qui rit de l'abondance du coeur.--Pas vrai, maman? Le petit Louis eprouvait toujours le besoin d'avoir l'approbation de sa mere. Neanmoins, pour cette fois, ce fut Suzanne qui repondit avec beaucoup de vivacite: --Oui, oui, frere.... Et, avec cela, si bon, si complaisant, si aimable! --Tiens, tiens, fillette!... fit madame Noel, tu as deja trouve le moyen de remarquer chez lui toutes ces qualites-la? La jeune fille rougit et murmura, un peu confuse: --Dame, mere, vous avez du vous-meme.... --Si, si, ma fille. Jusqu'a plus ample informe, je le tiena pour un excellent garcon. --Et un bon camarade! rencherit Louis. --Comme son cousin.... pas moins, mais pas plus rectifia l'entete Thomas. La conversation en resta la sur ce sujet, et, apres d'autres propos sans interet pour le lecteur, la famille Noel s'alla coucher. Pendant ce temps, chez les Labarou, une scene analogue sa passait. Le pere, distrait et songeur, fumait sa pipe pres d'une croisee ouverte. La mere et la fille, toujours occupees, tricotaient et cousaient autour d'une grande table de bois blanc, dressee au milieu de la piece servant a toutes fins: cuisine, salle a manger et salon de reception. En face d'elles, Arthur, la main droite enveloppee et le coude appuye sur la table, avait fort a faire pour repondre aux questions multiples des deux femmes. Quant a Gaspard, dissimule dans l'ombre projetee par l'abat-jour de la lampe, il fumait, silencieusement, repondant seulement par monosyllabes quand on lui adressait la parole. Inutile de se demander de quoi l'on parlait et qui tenait le de de la conversation! C'etaient les femmes, naturellement, mais surtout la plus interessee des deux: Euphemie, ou plutot Mimie,--car on ne l'appelait pas autrement dans la famille. Cette jeune fille, quand on ne lui voyait que la tete, etait vraiment delicieuse.... Elle avait le teint clair des femmes normandes et la chevelure crepee d'une bohemienne. Avec cela,--autre contraste,--de beaux grands yeux d'un bleu tres tendre et la bouche meublee de dents fort blanches, quoique un peu espacees. Mais l'ensemble de la figure respirait plutot l'energie que la grace. La grace; lumiere ou vernis, qui est a la figure humaine ce qu'une bonne exposition est au tableau,--voila ce qui reellement lui manquait. Enfin,--pour achever de brosser cette esquisse en deux tours de main,--bien qu'elle fut, en realite, une jolie fille, Euphemie Labarou manquait completement de seduction feminine, d'attirance, comme disent les bonnes gens. D'ailleurs, la suite de ce recit vous montrera qu'elle etait fort tyrannique en amour. Le cousin Gaspard, sur qui elle avait jete son devolu, en savait quelque chose, probablement plus qu'il n'en eut voulu dire. Mais, outre ce defaut moral,--si toutefois c'en est bien un,--Euphemie Labarou avait une imperfection physique tres apparente, du moins quand elle se tenait debout: elle n'avait pas de jambes.... ou si peu! Ce buste parfait, de longueur normale jusqu'aux hanches, etait supporte par des jambes si courtes, qu'en depit de ses robes longues, la pauvre "Mimie", lorsqu'elle marchait, avait l'allure disgracieuse et pesante d'une oie grasse. Aussi ne sortait-elle guere et, comme toutes les personnes sedentaires, aimait-elle fort a caqueter! D'ou il suit qu'elle etait a la fois joliment bavarde et passablement hargneuse dans ses appreciations. Pour le quart-d'heure elle s'employait a "deshabiller" de la belle facon sa voisine de l'autre cote de la baie, Suzanne Noel,--qu'elle n'avait pas meme entrevue, du reste. Et elle paraissait avoir ses raisons pour en agir ainsi, car, a chaque trait lance contre la nouvelle venue, elle dirigeait du cote de Gaspard un regard en coulisse, charge de.... pronostics peu equivoques. Celui-ci, d'ailleurs, faisait mine de ne pas remarquer ce manege, se contentant de fumer comme un pacha. --Nous etions si bien, seuls! dit la jeune fille, en conclusion.... Pourquoi ces etrangeres viennent-elles, comme cela, se fourrer dans nos jambes? --Elles ne t'ont guere encombree jusqu'a cette heure!.... murmura Gaspard, en poussant des levres une grosse bouffee de fumee. --Je le crois bien! repliqua Mimie, avec un petit ricanement sec. D'ailleurs, elles ne font que d'arriver, et vous avez passe tout votre temps avec elle, les deux garcons. --Il fallait bien leur aider, comme le voulait mon oncle. --Elles ont leurs hommes: qu'elles nous laissent les notres! --Prends patience, ma fille, intervint la mere. Sitot qu'ils auront mis leurs voisines a couvert, les enfants reprendront leur train de vie ordinaire. En attendant, contentons-nous de ton pere et de Wapwi. --Pere?.... Il n'est guere rejouissant, surtout depuis quelques jours. On dirait vraiment que cette invasion le contrarie encore plus que moi. Jean Labarou, jusque la silencieux, releva la tete en entendant sa fille parler ainsi. --Tu ne te trompes qu'a demi, mon enfant, repliqua-t-il gravement. Je suis heureux que les garcons puissent rendre service a nos voisins, mais mon opinion sur leur compte n'a pas change: leur presence ici nous causera peut-etre des ennuis serieux. --C'est bien possible, tout de meme... murmura la jeune fille qui eut un rapide coup-d'oeil du cote de son voisin. --Puis, reprenant avec vivacite: --Quant a Wapwi, dit-elle eu riant aux eclats, parlons-en. Ce petit oiseau-la,--car c'est un vrai oiseau, bien gentil tout de meme,--passe la plus grande partie de son temps sur la baie ou dans les bois, a pecher du poisson ou colleter des lievres. --C'est sa maniere a lui de se rendre utile, expliqua Arthur. Manques-tu de gibier ou de matelotes, depuis que nous l'avons enleve a sa micmaque de belle-mere? --Oh! pour ca, non. Aussi n'est-ce pas pour lui faire des reproches, le cher petit, que je me plains de ses absences continuelles. Mais s'il nous tenait un peu plus compagnie, en votre absence, les journees seraient moins longues. --Et! bon Dieu, petite soeur, cours les bois avec mon protege,--je lui en donne la permission; ca te distraira. --C'est une idee, cela, Arthur! et, a moins que pere et mere n'y mettent empechement, je pourrais bien en profiter l'un de ces quatre matins.... Et, comme les "bonnes gens" ne souleverent aucune objection, Mimie eut bientot fait d'organiser dans sa tete une belle et bonne reconnaissance en "pays ennemi," c'est-a-dire du cote oppose de la baie. IX WAPWI SUR LE SENTIER DE.... L'AMOUR Deux mois se sont ecoules depuis l'installation de la famille Noel sur la rive orientale de la baie. La maison construite par les jeunes gens de la petite colonie, bien que ne presentant certes pas l'apparence d'une de ces couteuses bonbonnieres que l'on admire aux places d'eaux en vogue, offre cependant un assez joli coup d'oeil. Avec ses chevrons depassant de plusieurs pieds l'alignement du carre, elle vous a un certain air de coquetterie agreste dont ne s'enorgueillissent pas mediocrement les ouvriers improvises qui l'ont batie. Si nous ajoutons que de ce larmier tres large partent d'elegantes colonnes de fines epinettes bien ecorcees, mais pas autrement travaillees, qui vont s'appuyer sur le trottoir entourant la maison, nous aurons une idee de ce que peuvent faire quatre hommes de bonne volonte, lorsque la necessite et l'isolement leur tiennent lieu d'experience. Aussi n'etonnerons-nous personne en disant que les jeunesses de la colonie Kecarpouienne ont l'intime conviction d'avoir edifie un palais. Tout est relatif en ce monde. Aussi l'ont-ils baptise le _Chalet_, sans epithete--comme s'il ne pouvait en exister d'autre dans le monde entier. Les travaux sont donc finis.... Finie aussi, helas!--ou, du moins, bien entravee,--cette promiscuite de toutes les heures du jour, ces coups-d'oeil echanges furtivement, ces chaudes poignees du mains donnees et recues, ces rencontres fortuites... qui sont le menu du festin des amoureux!... Ainsi le pense du moins, en son ame attristee, notre jeune ami Arthur Labarou, au moment ou nous le retrouvons. Il est en compagnie de son protege,--ou plutot de son fils adoptif,--le petit sauvage Wapwi. [Illustration: Ecoute, petit, et surtout comprends-moi bien.] Wapwi a aujourd'hui pres de quinze ans. Il est souple, elance, grand pour son age, et surtout tres intelligent. Quant a son devouement pour petit pere,--comme il appelle Arthur,--c'est du fetichisme tout pur. Nous sommes dans la premiere quinzaine du mois d'aout. C'est le matin. Il est a peine six heures. Arthur et Wapwi sont assis sur un quartier de roc dominant la rive droite, tres escarpee a cet endroit, de la riviere Kecarpoui. En face d'eux, une grande epinette, a peine ebranchee sur un de ses cotes et jetee en travers du torrent, sert de pont pour communiquer entre les deux bords. Vers la droite, a une couple d'arpents de distance, une buee de vapeurs blanches monte de l'abime ou se precipite la riviere, dans sa derniere chute, avant de meler ses eaux a celles de la baie. Le soleil du matin irise cette vapeur et lui prete tour a tour les nuances diverses de l'arc-en-ciel. --Ecoute, petit, et surtout comprends-moi bien.... dit Arthur a, son compagnon, penche vers lui. Wapwi ne repond rien; mais il s'approche davantage, et ses yeux noirs, intelligents, se fixent sur son "pere" adoptif. Celui-ci reprend, en baissant encore la voix: --Tu vas traverser la riviere sur la passerelle et te diriger sous bois vers le Chalet. Si tu ne rencontres pas Suzanne en chemin et que les jeunes Noel ne soient pas dans les environs, approche-toi de la maison et fais en sorte que la jeune fille te voie. Comprends-tu? [Illustration: Gaspard commence l'ascension du cap.] Au lieu de repondre, Wapwi s'eloigne vivement, courbe en deux, fait mine de se couler au milieu du feuillage, se dissimule derriere chaque obstacle; rocher ou arbuste, et se livre a une pantomime des plus rejouissantes, s'adressant a un etre imaginaire. Puis, il revient sans, bruit, riant silencieusement. Arthur aussi rit de bon coeur, tout en evitant d'eclater... --Tres bien, mon fils! dit-il. Mais ce n'est pas tout.... Wapwi redevient soudain serieux comme un manitou. --Quand tu seras parvenu a t'approcher d'elle, tu lui diras: "Petite mere Suzanne, petit pere Arthur vous attend. C'est, presse. Rejoignez-le sur le bord de la riviere, en face de la passerelle. Il sera la sur le plateau que vous connaissez, tout en haut, au milieu des rocher". Tu vois cela d'ici, tout droit. Et le jeune Labarou montre de la main, sur l'autre rive, un escarpement assez eleve, couronne par un plateau ou verdissent des masses de sapins touffus. Wapwi fait signe qu'il a compris et n'ajoute qu'un mot: --C'est tout? --Oui... N'oublie pas ce qu'elle te repondra. --Petit pere sera content. Et l'enfant, leger comme un papillon, s'elance sur la passerelle tremblante, sans eprouver l'ombre d'un vertige a l'aspect du torrent qui bondit a vingt pieds au-dessous. Arthur demeure un instant songeur; puis, s'emparant de son fusil, compagnon inseparable de ses courses matinales dans la foret, il traverse a son tour la passerelle et se dirige vers le rendez-vous assigne. A peine a-t-il disparu, qu'une tete emerge d'un fouillis de broussailles masquant une anfractuosite de la rive a pic, a quelques pieds de l'endroit ou s'est tenue la conversion rapportee plus haut. Cette tete, livide et haineuse, est suivie d'un corps musculeux et, trapu,--le tout appartenant a Gaspard Labarou. --Ah! c'est comme ca!.... murmure-t-il avec un ricanement amer On verra bien si la fille de la victime va faire des mamours au fils de l'assassin.... Malheur a eux si!... Le reste de la phrase est ponctue par un geste sinistre. Et Gaspard s'elance dans la direction du nord, ne s'ecartant pas toutefois de la riviere, qu'il a sans doute l'intention de franchir a gue dans quelque endroit connu de lui seul. En effet, une dizaine d'arpents plus haut, il rencontre une mince epinette penchee au-dessus d'un endroit ou la Kecarpoui, profonde et retrecie, coule avec la rapidite d'un torrent. Agile et fort, le sombre personnage, mettant son fusil en bandouliere, grimpe comme un chat jusqu'aux deux-tiers de sa hauteur. L'arbre, mince et flexible, se courbe, se penche.... Gaspard, suspendu par les mains, lache prise.... Il est sur l'autre rive. Alors, il redescend vers la passerelle, mais cette fois en s'ecartant legerement de la riviere. Arrive au pied du cap, couronne d'un plateau boise, ou doivent se rencontrer les amoureux, Gaspard s'arrete. Il est en nage. Ses tempes battent la chamade. Le vertige le menace. Il parait chercher a reconquerir son calme et fait mine meme de cacher la son fusil.... Ses mains a plat pressent son front brulant.... Mais bientot un eclair de rage froide passe dans ses yeux durs et, remettant son fusil en bandouliere, il commence l'ascension du cap! C'est comme un sauvage, avec des precautions infinies, qu'il met on pied devant l'autre. Pas une pierre ne roule. Pas une motte de terre ne s'egrene. Parvenu au niveau du plateau superieur, Gaspard risque un coup-d'oeil a travers les rameaux epais. Arthur est la, ecartant le feuillage et interrogeant le versant adouci de son observatoire qui regarde la mer. Se trouvant poste a, sa convenance la ou il est, Gaspard ne bouge plus et attend. Une demi-heure se passe. Puis une heure. Le soleil monte. L'ombre decroit. Mais rien ne bouge, rien ne bruit, si ce n'est la rumeur eternelle des chutes et le vol rapide des oiseaux. Soudain, a deux pas d'Arthur, le feuillage s'entr'ouvre et Wapwi parait. --Petit diable! fait le guetteur en sursautant, je ne t'ai pas entendu venir.... Eh bien, l'as-tu vue? --Elle vient!.... repondit l'enfant. Wapwi a couru fort, fort... pour avertir petit pere, qui sera content. Oui, oui, bien content.... Merci! Maintenant, laisse-nous, petit. Retraverse la passerelle et va m'attendre de l'autre cote de la riviere. Si tu vois quelque chose de suspect, imite le chant du merle tu sais! --Wapwi veillera et sifflera.. Et, devalant avec une adresse de singe par la pente qu'il venait de gravir, le jeune Abenaki disparut en un clin-d'oeil. Eut-il pris la direction oppose qu'il se fut heurte a Gaspard! Mais le dieu des amoureux regardait ailleurs, probablement. L'espion, remis de cette alerte, se dit k lui-meme: --Decidement, le diable est pour moi. Tenons bon! X LE RENDEZ-VOUS Une vingtaine de minutes s'ecoulerent, pendant lesquelles l'amoureux Arthur pietina sur place, bouillant a la fois d'impatience et de crainte. L'entrevue qu'il allait avoir avec Suzanne acquerait, grace aux evenements des derniers jours, une importance capitale a ses yeux. Depuis une semaine entiere, en effet, la jeune fille etait invisible pour lui. Que s'etait-il passe! Pourquoi madame Noel, apres avoir paru encourager ses amours avec Suzanne et meme s'etre pretee de bonne grace aux projets de mariage edifies par les deux jeunes gens, avait-elle tout a coup, du soir au lendemain, change completement sa maniere d'agir?.... Pourquoi Suzanne elle-meme, l'air triste et les paupieres rougies, lui avait-elle fait un geste d'adieu desespere, la derniere fois qu'il l'avait apercue dans une fenetre du Chalet?... D'ou venait la mine soucieuse de sa mere, a lui, et la sombre preoccupation de son pere, surtout depuis ces jours derniers?.... Autant de mysteres a penetrer. Autant de problemes a resoudre. Arthur avait bien l'intuition que quelque chose se passait hors de sa connaissance et qu'il etait le pivot autour duquel s'enroulait le fil de certains petits evenements se succedant coup sur coup depuis quelques jours. Mais quelle etait la tete d'ou sortait tout cela, la main mysterieuse qui tissait autour de son bonheur cette toile d'araignee dont les mille mailles guettaient chacun de ses pas?.... La veille au soir, seul avec sa soeur et ses parents, il avait ouvert son coeur a deux battants, narre par le menu l'histoire courte et naive de ses amours; il leur avait fait part de son ardent desir d'epouser Suzanne, aussitot la venue du missionnaire, en septembre prochain.... Mimie avait battu des mains.... La mere Helene s'etait detournee pour essuyer une larme.... Quant au pere Labarou, plus sombre que jamais, il s'etait promene longtemps dans la cuisine, sans repondre, puis avait fini par faire un geste resolu et dire: --Il faut que cette situation s'eclaircisse et que la lumiere se fasse! Pas plus tard que demain, mon fils, je me rendrai chez la veuve de Pierre Noel, et ton sort se decidera! Arthur avait remercie son pere et, au petit jour, couru sur le plateau boise, dominant la passerelle, dans l'espoir d'avoir plus tot des nouvelles, ou du moins de faire part a Suzanne de ses esperances. Il en etait la!.... Suzanne allait venir!! Elle venait!!! En effet, un pas leger froissait les feuilles seches tapissant le flanc du cap.... La ramure s'agitait;... Une minute encore, et Suzanne parut! Elle semblait fort animee, la belle Suzanne. Ses joues rougies, l'eclat de ses yeux et la sueur qui perlait a son front disaient haut qu'elle avait couru et que l'emotion la dominait. --Arthur! cher Arthur, fit-elle en tendant ses deux mains au jeune homme. --Oh! Suzanne! ma Suzanne! vous voila enfin! repondit Arthur, s'emparant des mains qui s'offraient et y collant ses levres. --Quelle imprudence vous me faites commettre! --Je ne vivais plus, Suzanne. Songez-y; ne plus vous voir! --Et moi donc, est-ce que j'etais aux noces?... Ah! comme j'ai souffert! --Pauvre Suzette! La, vrai, vous avez pense un peu a l'abandonne? --Toujours, a chaque heure, a chaque minute.... --Et, cependant, vous vous cachez!.... Je ne puis vous voir! Votre mere me repond, a chacune de mes visites, que vous etes souffrante, que vous naviguez sur la baie, avec vos freres, ou bien qu'elle ne sait pas.... Enfin, elle n'est plus la meme, votre mere.... --Helas! --Vous voyez bien que j'ai raison, puisque vous en convenez.... --Il le faut bien, mon Dieu! --Mais, enfin, Suzanne, pourquoi ce revirement complet?.... Qu'avons-nous fait de reprehensible?.... Vous savez comme nos intentions sont pures et quel respect accompagne notre mutuelle tendresse. --Oh! Arthur, ce n'est pas la que vous trouverez la source de tout ce qui arrive. --Vous savez quelque chose, Suzanne? --Peut-etre bien. Mais je ne suis pas sure.... je pourrais me tromper. --Parlez, parlez. --Eh bien, ma mere a recu une visite il y a une dizaine de jours. --Une visite!.... D'ici, de la cote? --Non, de Miquelon. --Par quelle voie? --Ce doit etre par notre barque, car l'etranger accompagnait Thomas. Vous savez que mon frere a ete toute une semaine au large, en compagnie de votre cousin Gaspard?.... --Je ne sais rien, Suzanne. En effet, Gaspard s'est absente pendant de longs jours, sous pretexte d'une excursion de chasse au loin. Mais il est si bizarre, mon taciturne cousin, qu'on ne remarque plus, chez nous, ses frasques. --Vous avez tort, Arthur. Quelque chose me dit que vous devriez, au contraire, ne pas le perdre entierement de vue et meme vous defier un peu de lui. --De Gaspard!.... Qui peut vous faire croire?.... --Ecoutez, Arthur.... Et Suzanne, baissant instinctivement la voix, se rapprocha davantage. Puis elle detourna soudain la tete et preta l'oreille. --Avez-vous entendu? dit-elle. --Non. --On dirait quelqu'un s'agitant dans le feuillage. Arthur jeta un rapide coup-d'oeil vers l'endroit ou son cousin, dans sa cachette, avait sans doute fait quelque mouvement involontaire. Puis, haussant aussitot les epaules: --Comme vous etes nerveuse, Suzanne!.... Vous voyez du danger partout. --C'est vrai, fit la jeune fille, reprenant sa position premiere. Moi, si vaillante d'habitude, je tremble, depuis quelque temps, a la moindre alerte. --Cette fois, du moins, ce n'est rien: quelque ecureuil qui prend ses ebats. --Je vous disais donc: Defiez-vous de votre cousin; il a les yeux mechants.... --Ah! ah! --.... Et je n'aime pas sa facon de me regarder. --Vous etes si belle!.... --Ne riez pas, Arthur. Ces jours derniers, me voyant les yeux rouges, il me dit avec un mauvais rire: --Qu'avez-vous, Suzanne? --"Rien qui vous concerne!" ai-je repondu brusquement. --"Vous etes-vous querelle avec votre amoureux?" a-t-il ajoute d'un air moqueur. --"Ca ne vous regarde pas!" Et je lui ai tourne le dos. Mais je l'ai vu, dans une vitre de la fenetre ou je me trouvais, serrant les poings et faisant un geste de menace. --Une vitre est un mauvais miroir, Suzanne! --C'est possible, mon ami. N'en parlons plus et soyez prudent. --Pour vous faire plaisir, je le serai. Mais revenons a votre visite de l'autre jour. --De l'autre nuit!--car c'etait la nuit. --Soit.. Et qu'a fait ce visiteur nocturne? --Il s'est enferme avec ma mere pendant une heure et j'ai ete emmenee dehors par mon frere, sous pretexte de ne pas troubler la conversation qu'ils eurent ensemble. --Ah! diable! fit Arthur, tres interesse. --Puis l'etranger est reparti, accompagne toujours de Thomas et de l'inseparable Gaspard. --De sorte que vous ne savez pas quel etait cet homme? --Si... Ma mere m'a dit que c'etait un vieil ami de mon defunt pere. --Que venait donc faire chez vous ce mysterieux personnage? --Voila precisement ce que je demande en vain a tous les miens, sans pouvoir obtenir d'autre reponse que celle-ci: C'est un parent eloigne, un ami de la-bas. Il faut le croire. --Mais votre mere, elle,--votre mere qui vous aime tant, bonne Suzanne,--a du vous donner quelques mots d'explications avant de vous soustraire a mes recherches.... je veux dire a ma vue. --Pauvre mere, elle est toute bouleversee de ce qui arrive.... Mes questions semblent lui faire tant de mal!.... Elle se contente de repondre: "Chere Suzette, j'en suis chagrine autant que toi; mais tu ne dois plus voir ce jeune homme.... Un mariage est impossible entre vous.... Quelque chose de terrible vous separe a jamais!" --Qui ou quoi peut donc nous separer, Suzanne?. --Helas! --Votre mere vous l'a dit? --Il l'a bien fallu; je l'ai tant suppliee! --Et c'est?.... --Du sang! Arthur, foudroye, chancela. Un moment, la tete penchee, les bras battants, il demeura immobile. Mais il se secoua aussitot. --Adieu! Suzanne, fit-il virilement. Quand nous nous reverrons, je saurai s'il m'est permis de vous aimer. --Et ce sera?... fit Suzanne, anxieuse. --Demain matin, ici, a la meme heure. --Adieu donc! Arthur.... Ne desesperons pas. Le jeune Labarou la vit disparaitre par le sentier qu'elle avait pris pour revenir. Un instant plus tard, lui-meme redescendait la pente opposee, tout en murmurant: --Puisse mon pere effacer cette tache de sang qui nous separe! --Oui, comptes-y, mon bonhomme! disait en meme temps, _in petto_, le cousin Gaspard, tout en se tirant, non sans peine, de sa cachette embroussaillee. Puis le traitre ajouta: --Nom d'une baleine! quelle posture fatigante j'avais la! Tout de meme, si j'ai mal aux jambes, mon cher cousin doit avoir mal au coeur, lui! Et il se glissa derriere Suzanne, evitant avec soin de se laisser voir. XI LE MEURTRIER ET LA VEUVE Environ vers six heures de cette meme matinee, une legere embarcation traversait la baie, de l'ouest a l'est. Elle atterrit en face du Chalet. Un homme d'une cinquantaine d'annees, barbe et teint bruns, chevelure grisonnante, sauta sur le rivage, ou il s'occupa aussitot a fixer solidement le grappin de l'embarcation. Puis, cela fait, il se dirigea lentement, le front penche, vers le chalet, dont les murs blanchis a la chaux ressortaient, a une couple d'arpents du rivage, au milieu des arbres. Arrive en face de la porte d'entree, regardant l'ouest, il frappa deux coups... Une voix de l'interieur repondit.... L'homme entra. --Jean Lehoulier! s'ecria la maitresse du logis, en reculant de deux pas. --Moi-meme, Yvonne Garceau! --Que voulez-vous?.... Que venez-vous faire ici?.... --Je viens dire a la veuve de Pierre Noel: Oublions tous deux la scene du 15 juin 1840 et ne faisons pas porter a nos enfants le poids des fautes de leurs peres. La veuve etendit tres haut son bras amaigri et s'ecria avec une sombre energie: --Moi, pardonner au meurtrier de mon epoux, du pere de mes enfants!.... Jamais! --Ecoutez-moi.... --Pourquoi vous ecouterais-je?... Quelle justification pouvez-vous m'offrir?... Allez-vous rendre la vie a mon homme, que vous avez tue a coups de couteau? [Illustration: Arthur, fit-elle en tendant les mains au jeune homme.] Et la veuve, les yeux flamboyants, les poings serres, fit un pas vers son interlocuteur. Celui-ci, calme et triste, ne bougea pas et reprit de sa meme voix humble: --Yvonne, je pourrais ici faire appel aux souvenirs de notre jeunesse, a tous deux, de cette epoque ou, libres encore, nous nous aimions et avions decide de nous unir par les liens sacres du mariage; je pourrais evoquer ces jours de larmes ou l'on nous forca de renoncer l'un a l'autre,--vous parce qu'un pretendant, plus riche s'offrait, moi parce que le service maritime me reclamait dans les cadres.... Mais ce n'est pas a la generosite de vos sentiments que je viens livrer assaut, par surprise: c'est a votre conscience d'honnete femme, c'est a votre coeur de mere que je veux frapper. --Une mere peut-elle pardonner a celui qui rendit ses enfants orphelins? --Une mere pardonne tout pour le bonheur de ses enfants.... Et, d'ailleurs, Yvonne Garceau, le Fils de Dieu lui-meme n'a-t-il pas demande a son Pere la grace de ses bourreaux? --Le Fils de Dieu avait la force d'En-Haut. Moi, faible femme, je suis impuissante.... Cette scene de meurtre me poursuit, me hante nuit et jour, depuis douze ans.... Et, tenez, au moment meme ou je vous parle, je la vois; j'y assiste; je vous entends vous ecrier: --Ah! miserable traitre, apres m'avoir pris la femme que j'aimais, tu voudrais encore me voler ma reputation d'homme d'honneur, en m'accusant de tricher au jeu!.... Eh bien, meurs donc, et puisse ta femme ne pas te survivre!.... Car ce sont la vos propres paroles, Jean Lehoulier! Celui-ci ne broncha pas. Elevant seulement la main avec solennite: --Femme, dit-il, on vous a trompee, odieusement trompee!.... Quelques-unes des paroles rapportees sont vraies,--les premieres! Les autres n'ont pas le sens commun. La veuve fit un geste pour protester. Mais Jean continua, sans le remarquer: --La querelle entre nous n'a pu commencer comme vous dites, puisque jamais je n'ai touche une carte de ma vie.... Nous ne jouions donc pas. Mais nous etions un peu gris,--Pierre surtout,--et vous vous souvenez comme il etait jaloux, le pauvre homme, une fois dans les vignes.... --Oh! bien a tort, vous ne l'ignorez pas.... murmura la veuve, en jetant un rapide regard a son premier amoureux. --Sans doute, Yvonne; mais, comme tous ses pareils, il n'en etait pas moins intraitable sur ce chapitre, quand il avait son _plumet!_ Si bien que, ce soir-la, il m'accusa devant tous les camarades de ne rechercher son amitie que pour mieux le tromper....; de profiter de ses absences pour m'introduire nuitamment chez vous; bref, de le deshonorer ni plus ni moins.... Etait-ce vrai, cela? --Vous savez bien que non. --C'est ce que je cherchai a faire penetrer dans sa cervelle en feu. Mais, "va te faire lan-laire!" il n'entendait plus rien, gesticulant, criant, me mettant le poing devant la face et pietinant autour de moi, comme un furieux. Jamais je ne l'avais vu ainsi. Je faisais mille efforts pour conserver mon sang-froid, reculant, tournant en cercle, afin de l'empecher de me frapper. "Les camarades regardaient, chuchotant entre eux, sans toutefois intervenir. "Je protestais toujours, evitant a dessein de hausser ma voix au diapason de la sienne. Mais tout de meme, la moutarde me montait au nez. J'avais des bouffees de colere, des envies folles de cogner. "Il vint un moment ou, fou de rage, ivre de vin, Jean se rua sur moi, son couteau au poing. "Je tirai aussitot le mien de sa gaine, tout en parant machinalement du bras gauche. "C'est en cherchant ainsi a me proteger, que j'eprouvai a, l'avant-bras cette sensation inoubliable de froid, bien connue de tous ceux oui ont recu des coups de couteau. "La lame avait passe entre les deux os et ne s'etait arretee qu'au manche. "Je poussai un cri de rage et frappai a mon tour, sans voir,--car un nuage de sang faisait tout danser autour de moi. "Mon adversaire tomba, et il se fit une grande rumeur dans l'auberge. "Des amis m'entrainerent.... "Vous savez le reste. La veuve ne disait plus rien. Le front penche, les yeux sombres, elle semblait evoquer, par la puissance du souvenir, cette scene d'auberge ou son homme fut couche sanglant sur le carreau. Deux ou trois minutes durant, elle garda ce silence farouche. Puis elle releva la tete et, regardant son interlocuteur bien en face: --Jean Lehoulier, dit elle avec une froide energie, vous mentez! --Madame!.... --Vous mentez, vous dis-je!.... --Yvonne! --Et, la preuve que vous mentez, je vais vous la donner. Attendez une minute. Pierre ouvrait des yeux ebahis. Mais la veuve avait disparu par la porte d'une chambre a coucher,--la sienne,--ouvert un vieux bahut et y fouillait avec ardeur. Au bout de quelques instants, elle reparaissait, tenant un papier plie en forme de lettre. Elle courut aussitot a la signature et la mettant sous les yeux de son ancien fiance de la-bas: --Reconnaissez-vous ce nom? --Sans doute: Robert Quetliven! --Eh bien, ecoutez bien ce qu'il m'ecrit: SAINT-PIERRE ET MIQUELON, ce 26 juillet 1852. MADAME VEUVE PIERRE NOEL, Cote du Labrador, _Madame et vieille amie,_ J'apprends que vous etes sur le point de marier votre fille Suzanne avec le fils de Jean Labarou, votre voisin de la baie Kecarpoui. Je le regrette beaucoup pour les deux jeunes gens, mais ce mariage ne peut se faire. Votre defunt mari, _assassine mechamment_, il n'y a pas encore une eternite, se leverait de sa tombe pour se jeter entre les deux futurs conjoints. Vous ne comprenez pas!... Eh bien, apprenez, ma pauvre amie, que ce Jean Labarou dont le fila courtise votre fille Suzanne n'est autre que Jean Lahoulier, qui tua votre mari, par pure rancune, dans l'auberge des Mathurins Sales, sur le port de Saint-Pierre, il y aujourd'hui douze ans et quelques semaines... Mon devoir est fait. Que Dieu vous donne la force de ne pas faillir au votre, ROBERT QUETLIVEN. --Cette lettre est une infamie! s'ecria Jean Labarou,--a qui nous conserverons ce nom, comme lui le porta toujours, du reste. --Quoi! ne dit-elle pas la verite? riposta la veuve. --Sur ce point seulement: que c'est bien ma main qui a tue Pierre Noel! Mais c'est dans le cas de legitime defense, apres avoir use de tous les moyens de persuasion pour l'apaiser, apres avoir subi patiemment toutes sortes d'injures.... Encore, quoique abime par sa langue mechante, j'aurais patiente, je serais sorti, sans ce traitre coup de couteau qui me fit voir rouge.... Mon bras a frappe, mais ma volonte n'y etait pour rien. C'est la douleur physique, produite par l'horrible blessure recue sans m'y attendre, qui est cause du malheur arrive.... Voyez, femme!.... J'en porterai les marques toute ma vie! Et, retroussant la manche de son habit, Labarou montra a la veuve son avant-bras nu ou deux cicatrices indelebiles tranchaient, par leur blancheur livide, sur le ton bruni de la peau. La veuve ouvrit de grands yeux et fit un geste. Jean Labarou rabattit sa manche et continua: --Ah! Yvonne, comme j'ai regrette ce fatal moment d'oubli, ce mouvement involontaire qui poussa ma main armee droit au coeur de mon ami, Yvonne, vous le savez, en depit de ses defauts!--Mais il est des instants, dans la vie humaine, ou la chair se revolte contre l'esprit, ou le nerf est plus prompt que la volonte. J'ai subi les consequences de ce reveil intermittent de la bete dans l'homme.... Suis-je donc si coupable, apres tout? La veuve ne repondit pas, tout d'abord. Elle se calmait. Elle paraissait ebranlee. L'homme qui lui parlait, elle l'avait connu jadis. Jeune et bon, plein d'honneur, incapable de deguiser la verite. Les annees en blanchissant sa tete en avaient-elles fait un menteur et un lache? C'etait impossible. Le mensonge, dans la bouche d'un coupable, n'a pas de ces accents emus qui vont au coeur; la parole, non appuyee d'une conviction chaleureuse, ne saurait arriver au plus intime de l'etre, comme la voix do Jean Lehoulier l'avait fait. Au fond de son coeur, elle sentait se reveiller, pour l'homme d'honneur incline devant elle sous le poids d'un souvenir bien malheureux, mais non coupable, cette indulgence attendrie qu'eprouvent les gens murs lorsqu'en fouillant dans les cendres du passe, il leur arrive d'en voir quelque etincelle non encore eteinte.... Relevant enfin la tete, elle regarda Jean Lehoulier bien en face et dit d'un ton tres calme: [Illustration: La veuve ouvrit de grands yeux et eut un geste.] --Jean Lehoulier je vous crois!.... Les choses ont du se passer comme vous les racontez.... --Merci, Yvonne! Merci pour nos enfants qui s'aiment, interrompit le pere d'Arthur. --.... Mais, continua la veuve, si je vous crois, moi, d'autres feront-ils comme je fais? Mes fils, que vont-ils penser?... Ma fille, elle-meme.... --C'est juste, voisine: vous voulez des preuves? Songez, Jean, que Robert Quetliven ne m'a pas ecrit de Saint-Pierre meme. --Et d'ou vous a-t-il donc ecrit, Yvonne? --D'ici meme. --D'ici?.... Il est donc venu? --Ne le saviez-vous pas? --Je savais que quelqu'un de la-bas est, en effet, debarque, il y a une quinzaine de jours, en compagnie de votre fils Thomas et de mon neveu Gaspard. C'etait donc lui? --C'etait lui; et c'est apres une longue conversation sur le malheureux evenement qui a divise nos deux familles, que nous en sommes arrives a la decision qu'il m'ecrirait cette lettre... "Avec ce papier, disait-il, vous n'aurez aucune difficulte a convaincre votre voisin qu'une alliance est impossible entre les Noel et les Lehoulier." --En effet, madame, les choses se fussent-elles passees comme ce Quetliven les arrange,--pour un but que je ne devine pas bien encore,--que je serais le premier a dire a mon fils: "Embarque-toi, mon gars, et va un peu la-bas faire ton tour de France." "Mais je ne veux pas que cet enfant souffre a cause de moi.... Aussi, prevoyant ce qui allait arriver, ai-je pris mes precautions.... Le missionnaire qui doit nous visiter cet automne,--c'est-a-dire dans un mois au plus,--vous apportera la preuve que les choses se sont bien passees telles que je viens de les raconter. --Et cette preuve?.... --Ce sera le temoignage du mort lui-meme! La-dessus, Jean Lehoulier salua respectueusement la veuve de Pierre Noel et se retira. XII OU GASPARD EPROUVE UNE SURPRISE DESAGREABLE Cette journee devait etre fertile en evenements. On eut dit vraiment que Cupidon essayait un arc nouveau et des fleches dernier modele, faisant des blessures incurables. Vers le milieu de la traversee de la baie, Jean Labarou croisa, a quelques arpents de distance, un canot d'ecorce, a la fois solide et leger, qu'une jeune fille "pagayait" avec une surete de main incomparable. --Mais c'est Mimie! se dit le pere, un peu etonne. Puis, mettant les deux; mains autour de sa bouche pour mieux diriger sa voix, il hela: --Ohe! la, du canot! --C'est vous, pere?.... repondit-on, pendant que l'aviron s'immobilisait, appuye sur le plat-bord. --Oui, c'est moi. Ou vas-tu, comme cela, toute seule, dans cette coquille de noix?.... Ce n'est guere prudent! --Oh! soyez tranquille, pere: je reviendrai tout a l'heure saine et sauve. Je vais voir seulement si ce galopin de Wapwi n'est pas quelque part par la.... --Je ne l'ai pas vu. D'ailleurs, je parierais un beau trois-mats contre un mechant "sabot" de Quimper, en Bretagne, que ce n'est pas Wapwi qui te fait courir la haie. Les deux embarcations s'etaient; rapprochees. Aussi la jeune mariniere put-elle repondre en baissant la voix: --Vous gagneriez, pere.... Ne parions pas. C'est a Gaspard que j'en ai.... Oh! une toute petite surprise que je veux lui causer! Mais il faut que je mettre la main dessus, d'abord, et, pour cela, on a besoin de se lever matin, vous le savez.... --Tu me dis cela d'un air drole, petite Mimie! Que se passe-t-il donc?.... Serais-tu mecontente de ton cousin, ma fille?... Est-ce qu'il te ferait des _traits_, par hasard? Et Jean Labarou, malgre ses propres preoccupations, jeta un long regard sur le beau et pale visage de sa fille. [Illustration--Ohe! la du canot, cria Jean Labarou.] Un double eclair jaillit des yeux de Mimie, qui se contenta de dire: --Peut-etre!.... Mais laissons la Gaspard et parlons un peu de mon frere Arthur.--Vous avez vu Mme Noel? --Oui.... Nous nous sommes expliques.... Tout ira bien de ce cote-la, j'espere. Nous en causerons avec ta mere. --Ah! que je suis contente, petit pere!.... Ce pauvre Arthur, il me faisait tant pitie avec son gros chagrin!.... Allons! puisque c'est comme ca, je me sauve vite, pour revenir encore plus vite. Bonjour, pere. A tantot! --A tout a l'heure, ma fille. Chaloupe et canot reprirent leur course en sens contraire et ne tarderent pas a se trouver hors de portee de la voix. La chaloupe traversa en ligne directe et s'en alla prendre terre a son petit havre accoutume, pres de l'habitation Labarou. Quant au canot, au lieu de poursuivre sa course dans la direction du Chalet, qui lui faisait face, il obliqua vers le nord, longeant la rive surelevee, toute enguirlandee de frondaisons touffues, qui trainaient jusque dans la mer, et disparut tout a coup au fond d'une petite anse, rendue invisible par les rameaux epais entre-croises en voute a quelques pieds de la surface de l'eau. Une fois la, plus rien! Gens de mer et gens de terre eussent ete bien empeches de denicher l'embarcation et son capitaine enjuponne. Mimie Labarou attacha son esquif a une branche de saule et attendit, debout, fouillant de ses grands yeux bleus tout remplis d'eclairs la saulaie bordant la rive. Quoique fort epais a hauteur d'homme, ce rideau d'arbustes, depourvu de feuillage a quelques pouces du sol, permettait au regard de penetrer jusqu'au Chalet des Noel, a deux ou trois cents pieds de la. Pendant une dizaine de minutes, la jeune fille demeura ainsi immobile, les yeux fixes dans la meme direction. La demeurait sa rivale,--celle qui, tout en etant fiancee d'Arthur, n'en menacait pas moins son bonheur, a elle. Car Mimie le sentait bien, Gaspard lui echappait insensiblement.... Un magnetisme etrange l'attirait de ce cote de la baie.... En depit de ses protestations d'amour, des ses elans passionnes, de ses serments meme, quelque chose de vague semblait paralyser la langue de son cousin.... Ils ne se parlaient plus avec le meme abandon.... Les querelles surgissaient a propos de tout et de rien.... Bref, Mimie etait deja assez femme, pour deviner que le coeur de son amoureux n'allait pas tarder a lui glisser entre les doigts, si elle n'y mettait bon ordre. Et elle se sentait vraiment de caractere a le faire, l'indolente mais energique Mimie! Voila pourquoi, secouant enfin son apathie, elle etait entree, ce matin-la, sur le sentier de la guerre. Wapwi, prevenu des la veille, devait la rejoindre, aussitot libre. C'est lui qu'attendait donc la jeune fille. Une demi-heure s'ecoula. Les coqs chantaient pres de l'habitation des Noel, et les oiseaux prenaient leurs ebats a travers la saulaie. Mais, de voix humaines, point. Tout semblait dormir. Soudain, un bruit leger se fit dans le feuillage, une respiration rapide haleta aux oreilles de la guetteuse, et Wapwi encadra sa face cuivree entre deux rameaux doucement ecartes, a deux pouces au plus de son oreille. --Tante Mimie, dit-il rapidement, ne bougez pas, ne parlez pas; il vient! --Ah! C'est toi.. petit sauvage!... On n'arrive pas de pareille facon,... m'as fait une peur! Effectivement etait toute transie, la pauvre fille. Mais, se remettant aussitot: --Tu l'as vu? --Je le suis depuis tantot. --D'ou vient-il? --Il espionne petite mere Noel.--Il est mechant l'oncle Gaspard. --Ainsi c'est pour cette fille qu'il court les bois du matin au soir? dit amerement Mimie, sans relever la derniere observation. Wapwi fit un haut-le-corps qui voulait dire clairement: "Dame, tu devais bien t'en douter!" Puis pretant un instant l'oreille, il saisit le bras de sa compagne: --Chut! fit-il, les voila tous deux! --Je veux voir et entendre. Et la jeune fille, aidee du petit sauvage, sauta aussitot sur la berge de la saulaie, tres epaisse a cet endroit de la rive, et fit quelques pas a travers l'enchevetrement de la vegetation. Puis Wapwi, qui servait de guide, s'arreta et se blottit derriere un gros hallier, invitant, par une pression energique de la main, sa compagne a l'imiter. Le sentier, conduisant des chutes au Chalet, passait a quelques pieds de la. Deux voix, l'une railleuse et claire, l'autre suppliante et sourde, alternaient dans le silence environnant. --Ainsi, disait la voix railleuse, cette belle passion vous est venue comme cela tout d'un coup, en apprenant ce que vous appelez mon malheur?.... --Ne riez pas, Suzanne!... repliquait l'organe funebre,--celui de maitre Gaspard,--quand je vous ai vue, vous si belle, courir ainsi vers une destinee terrible, j'ai tremble pour vous, d'abord; puis la pitie m'est venue.... Et, comme de la pitie a l'amour il n'y a qu'un pas, je l'ai vite fait ce pas.... --Vous avez de si bonnes jambes, monsieur Gaspard! --Avez-vous le courage de rire en un pareil moment? --En verite, je devrais plutot pleurer, peut-etre? Le fait est, futur cousin, que si reellement un ruisseau de sang me separait, comme vous l'affirmez, de mon fiance Arthur, je n'aurais pas, moi, la jambe assez longue pour le franchir. Mais, tranquillisez-vous, monsieur Gaspard, votre ruisseau de sang n'est qu'un tout petit filet, que beaucoup d'amour et de foi chretienne effaceront bien vite.... --Ce serait une horreur, Suzanne, une alliance entre bourreau et victime! --La! la! monsieur Gaspard, ne faites pas tant de zele et laissez-nous mener notre barque a notre guise. Quant a votre amour si desinteresse et si charitable, gardez-le pour ma belle-soeur, cette chere Mimie, qui le merite bien plus que moi. --C'est la votre dernier mot, mademoiselle? fit Gaspard menacant. --C'est mon dernier mot, monsieur! --Peut-etre changerez-vous d'avis bientot... --Que voulez-vous dire? --Rien autre que ce que je dis, Suzanne Noel. Sur ce, je voua souhaite le bonsoir. --Adieu, monsieur. Gaspard fit un pas pour s'eloigner. Mais il avait encore une vilenie sur le coeur: --A propos, dit-il en persiflant, je ne veux pas, vous savez, que mon cousin vous donne mon nom de Labarou, qui est un nom honnete, celui-la. C'est madame Lehoulier, entendez-vous,--un nom tache du sang de votre defunt pere,--que vous vous appellerez, une fois mariee. --Mechant! murmura Suzanne avec degout. --Canaille! cria une autre voix, eclatante celle-ci, qui fit tressaillir Gaspard. Et, avant qu'il eut eu le temps de se reconnaitre, Euphemie Labarou, ses beaux cheveux crepes flottant sur le cou, ses grands yeux bleu d'acier etincelants, tombait debout devant lui. --Mimie! s'ecria Gaspard, reculant d'un pas. --Et bien, oui, c'est moi!.... Repete un peu ce que tu viens de dire, grand lache! Et, comme le cousin ahuri ne desserrait plus les dents, Euphemie Labarou, se retournant vers Suzanne, lui dit en lui prenant les mains: --Mademoiselle Suzanne, c'est ma sainte patronne, a coup sur, qui m'a conduite ici.... Je ne vous aimais pas beaucoup; j'avais dea preventions contre vous, a cause de ce garnement-la... Mais, maintenant que je vous ai vue, et surtout entendue, je vais vous cherir comme une soeur.--Le voulez-vous? Pour toute reponse, Suzanne se jeta dans les bras de Mimie, et les deux jeunes filles s'embrasserent plusieurs fois. Ce qui provoqua chez Wapwi un tel sentiment de plaisir, que le petit sauvage se prit a pirouetter sur les mains et les pieds, comme un vrai clown de cirque. Gaspard seul ne prit aucune part, cela se concoit, a l'allegresse commune. Il fit meme mine de s'eloigner. Mais Mimie le cloua net sur place, en disant d'un ton qui n'admettait pas de replique: --Gaspard, ne t'avise pas de te sauver.... Je t'emmene avec moi, tu sais! Et tel etait l'etrange magnetisme exerce par cette singuliere fille, que le cousin courba la tete, sans meme repliquer. Il est vrai qu'un eclair de fureur, aussitot reprime, illumina un instant ses traits durs. Mais personne ne s'en apercut, car les jeunes tilles echangeaient leurs adieux. --Ne vous preoccupez de rien, Suzanne, disait Euphemie Labarou.... J'ai rencontre mon pere, tout a l'heure, sur la baie.... Il revenait d'une entrevue avec votre mere.... --Vraiment? interrompit l'autre. --Et il m'a dit, continua Mimie: "Tout ira bien!" --Il a vu ma mere: ah! que je suis heureuse! --Esperons, Suzanne, et au revoir! --Oui, petite soeur, au revoir! Euphemie et Gaspard se dirigerent vers le canot, sans echanger une parole. Gaspard s'etendit nonchalamment a l'avant, laissant a la capitaine Mimie le soin de manier l'aviron. Quant a Wapwi, avant de retenir par la passerelle, en haut des chutes, il voulut prendre conge a sa facon de Mlle Noel,--c'est-a-dire en frottant la main de la jeune fille contre sa joue. Mais Suzanne le dispensa de ce ceremonial abenaki, en lui donnant tout bonnement deux gros baisers, bien retentissants, sur les joues et lui disant: --Va, cher petit, vers ton maitre, et raconte-lui ce que tu as vu. --Oui, petite mere; et Wapwi lui dira aussi que tu as embrasse un.... sauvage. Cela dit, Wapwi, tout fier de son esprit, detala en riant silencieusement. Suzanne fit de meme, mais avec moins de retenue. Elle riait encore en arrivant au Chalet. XIII LE GUET-APENS ORGANISE Tout dormait chez les Labarou. La nuit, faiblement eclairee par un mince croissant de lune, etait sonore,--si l'on peut employer ces deux mots pour rendre le grand silence de la nature endormie, traverse seulement par le monotone mugissement des cataractes. Deux heures venaient de sonner. La fenetre d'une sorte d'appentis, adosse au mur d'arriere de la maison, s'ouvrit doucement, et une tete brune, coiffee d'une casquette de loup-marin, surgit de l'entre-baillement. Cette tete tourna a droite, tourna a, gauche et se dressa meme en l'air, inspectant, ecoutant, se rendant compte enfin de tout ce qui pouvait tomber sous deux de ses sens principaux: la vue et l'ouie. Satisfait en apparence de son investigation, le proprietaire de la susdite,--maitre Gaspard, s'il vous plait,--mit un pied sur l'appui de la fenetre et, fort legerement, ma foi, sauta au dehors, sur le gazon. Puis il referma silencieusement la fenetre et s'eloigna a pas de loup. Arrive pres d'un hangar, servant de remise pour les agres, seines a peche, outils de charpentier, etc., notre homme y penetra, pour en sortir aussitot avec une hache et une _egohine_. Puis jetant un dernier coup-d'oeil sur l'habitation plongee dans le sommeil, il partit d'un pas releve, courbant le dos, se faisant petit comme un malfaiteur. Une fois sous bois, loin de toute oreille indiscrete, Gaspard se departit un peu de sa rigidite habituelle, ou plutot il releva son masque. Dans la foret, il etait chez lui, et les sapins a aspect de saules pleureurs devenaient ses confidents. [Illustration:--Mimie! s'ecria Gaspard, reculant d'un pas.] -Nom de nom--de nom--d'une vieille baleine morte de la pituite!.... grommelait-il, en voila une journee pour toi, mon vieux Gaspard!... Tes plans dejoues!.... Un voyage aux Iles pour rien, l'oncle Jean devenu un petit saint aux yeux de la mere Noel, et, par-dessus tout, toi, vieille bete, surpris comme un ecolier en flagrant delit de trahison amoureuse par cette infernale Mimie, a qui le diable.... ou moi tordrons le cou un de ces jours!... Voila, ton bilan, mon bonhomme! Et, courbant la tete, Gaspard se rememorait les desastres subis la veille, en ce jour marque d'une pierre noire. --Oh! cet Arthur, grommelait-il, quel obstacle dans mon chemin!... S'il n'etait pas la, Suzanne m'aimerait, peut-etre! Oui, elle finirait par m'aimer, a coup sur.... J'en ferais tant pour elle!... Je braverais les coleres du Golfe: le vent, la mer, la foudre, n'importe quoi!... J'irais lui tuer des ours jusqu'a la baie d'Hudson, pour le seul plaisir de lui en offrir les peaux.... [Illustration: Couche a plat-ventre, Gaspard scia la surface de la passerelle.] Mais il y a Arthur, le fils de mes bienfaiteurs.... Mes bienfaiteurs!.... He! qu'est-ce qu'ils ont donc tant fait pour moi, apres tout, cet oncle et cette tante?.... Est-ce que je ne leur rends pas cent fois, en travail, le pain que je mange a leur table? Quant a Arthur, parlons-en de ce mignon, de ce prefere pour qui rien n'est trop bon!....--"Arthur, prends garde a ceci, prends garde a ca!.... Ne va pas attraper une fluxion par ce brouillard humide!.... Laisse ton cousin porter ce fardeau: c'est trop pesant pour toi!.... Gaspard, mon garcon, veille bien sur lui; il est si delicat!"....--Voila les recommandations que j'entends tous les jours. J'en ai assez!.... J'en ai trop!.... L'ai-je un peu ronge, mon frein, depuis des annees!.... Un orphelin, un enfant sans pere ni mere, ca ne compte pas!.... Trop heureux quand on ne le laisse pas crever de faim!... Et le malheureux, ingrat et lache, prenait ainsi plaisir a se forger des griefs imaginaires contre ses parents adoptifs, dans l'espoir d'endormir sa conscience et de colorer de pretextes trompeurs le sinistre projet qu'il allait accomplir! Il marchait toujours, cependant. Le bruit des chutes grandissait, s'enflant des echos prolonges qui roulaient dans la vallee de la Kecarpoui. Bientot, ce fut un tonnerre ininterrompu et tres impressionnant, par une nuit comme celle-la. Gaspard, apres avoir gravi diagonalement la pente douce des premiers contreforts de la masse montagneuse, venait de deboucher sur la rive droite de la Kecarpoui. Devant lui, mais bien plus bas, le tronc d'arbre servant de passerelle laissait trainer dans l'eau tourbillonnante l'extremite des branches de sa face inferieure.... Au-dela du torrent, le cap du Rendez-Vous,--ainsi baptise par l'amoureux jaloux lui-meme,--dressait ses hautes assises, herisses de buissons de sapins et couronne de coniferes epais. Le premier regard du nocturne visiteur fut pour la passerelle; le second pour le plateau. --C'est la qu'ils viendront, au petit-jour,--se dit-il avec rage,--se moquer de ce pauvre Gaspard, enleve hier par une jeune fille contrefaite Car elle l'est, Contrefaite, cette infernale Mimie, en depit de son beau visage!.... Quelle humiliation, tonnerre de Brest!... et comme j'ai du paraitre sot aux yeux de la fiere Suzanne!.... Ah! mademoiselle Mimie, que vous allez donc me payer cher ce triomphe d'une heure et cet ascendant, aussi ridicule qu'inexplicable, qui fait de Gaspard Labarou un petit garcon craintif quand vous etes la!.... Aujourd'hui, fiere Mimie,--que dis-je? dans quelques heures,--"vos beaux yeux vont pleurer", comme dit la chanson de Malbrough; le cadavre de votre frere, broye dans les chutes, ira peut-etre s'echouer devant votre porte, a moins que ce ne soit en face du chalet de sa fiancee!.... Ici, Gaspard, tout en se disposant a s'engager sur la passerelle, parut avoir reellement sous les yeux le spectacle des deux femmes au desespoir contemplant un corps sans vie. Et cette vision au lieu de le taire revenir sur une decision infernale, l'affermit au contraire dans son projet. --Allons! fit-il avec une sombre resolution, c'est dit!.... Un quartier de roc, comme j'en vois un, la, dans le lit de la riviere, aura roule du haut du cap et fele le tronc d'arbre, pendant la nuit. Ce sera un accident, du reste. A l'oeuvre, Gaspard: il ne faut pas que la belle Suzanne appartienne a un autre que toi. Non, cela.... Plutot la mort! Et, resolument, il gagna le milieu de la passerelle. Arrive la, il deroula de sa ceinture une longue ficelle, armee d'un plomb de sonde a l'une de ses extremites. Laissant tomber le plomb dans un remous, ou l'eau ne faisait que tourner en cercle, il mesura exactement la distance entre le fond solide et la passerelle. Puis, faisant un noeud a la ficelle, il revint sur ses pas. Cherchant alors des yeux autour de lui, il avisa bientot une jeune et mince epinette, haute d'une vingtaine de pieds, qu'il abattit et ebrancha avec sa hache. Il la coupa a la longueur voulue, apres avoir pris ses mesures sur sa ficelle. Puis il regagna le milieu du tronc d'arbre. Plongeant alors un des bouts de la perche, preparee un instant auparavant, dans l'eau du torrent, il assujettit l'autre sous la passerelle, comme un pilotis. --Comme cela, dit-il, je ne serai pas expose a ce que ce maudit pont se rompre sous mon propre poids, pendant que je serai a la besogne. Enfin commenca l'oeuvre infernale. Couche a plat-ventre, Gaspard scia avec son _egohine_ la face de la passerelle regardant l'eau, ne laissant intacte qu'une epaisseur suffisante pour empecher l'arbre de se rompre par son seul poids. Puis, revenant en arriere, il contempla son travail. Rien n'etait visible, naturellement. Le mince trait de scie disparaissait completement aux regards, a quelques pieds de distance. Quant au pilotis protecteur, il avait disparu dans le cousant aussitot que le poids du sinistre ouvrier eut cesse de faire peser la passerelle sur lui. Tout allait bien. Le guet-apens etait superieurement organise. L'oeuvre de mort allait reussir! Gaspard Labarou eut un sourire de demon et reprit le chemin de son lit, disant: --Maintenant, mon tourtereau, tu peux aller rejoindre, ta tourterelle. Seulement, tu n'en reviendras pas! XIV DANS LE TORRENT Au petit jour,--c'est-a-dire vers six heures environ,--un jeune homme a l'air eveille, a la mine joyeuse, suivi d'un gamin d'une quinzaine d'annees, escaladait les pentes rocheuses et maigrement boisees qui servent d'arriere-plan a la baie de Kecarpoui. Les deux promeneurs se dirigeaient vers la passerelle. C'etait Arthur Labarou, flanque de l'inseparable Wapwi. Tous deux paraissaient de fort bonne humeur et devisaient gaiement. La matinee etait belle; les oiseaux chantaient; le soleil, d'un beau rouge-feu, repandait sur le paysage cette clarte douce des premieres heures du jour, tiedissant a peine la fraicheur balsamique emanee, pendant la nuit, des arbres resineux de la foret. --Petit, la vie est bien belle parfois! disait Arthur. --Oui, oui, bonne, la vie, le matin, quand il fait soleil!.... repliquait l'innocent Wapwi. --Enfant!.... tu ne vois, toi, que par les yeux de la tete. Mais, moi, c'est par les yeux du coeur que je regarde en ce moment, et je vois de bien jolies choses, va! Wapwi, un peu etonne, promenait sa vue percante tout autour de lui: sur les croupes des collines mouchetees de verdure, sur le vaste golfe ou le roi de la lumiere jetait une poussiere d'or et jusque dans les gorges sinueuses de la riviere, d'ou montaient lentement des brouillards irises. Il n'apercevait que le panorama accoutume, qui valait certes bien la peine d'etre admire, mais qui ne l'emouvait pas autrement, l'ayant eu tant de fois sous les yeux. De guerre lasse, il se resigna a garder le silence et a s'avouer que "petit pere" Arthur etait bien mieux doue qu'un enfant abenaki, puisqu'il possedait deux jeux d'organes visuels: l'un en dehors, l'autre en dedans. Le jeune Labarou observait, en souriant, le travail d'esprit auquel se livrait son compagnon. Voyant que celui-ci n'arrivait a aucun resultat et ne comprenait toujours pas, il lui dit, en lui tapant legerement sur la joue: --C'est inutile, petit, ne cherche plus: tu ne trouveras rien, etant trop jeune pour avoir eprouve le sentiment qui me fait voir tout en beau grace aux yeux de mon coeur: cela s'appelle l'amour! --L'amour! l'amour! repeta l'enfant. C'est donc ca, petit pere, que tu as dans le coeur pour petite mere? --Justement, mon fils! Tu y es! s'ecria Arthur, riant cette fois tout de bon. --Wapwi aussi l'aime bien, mere Suzanne! dit entre haut et bas l'enfant: elle a mis sa bouche couleur de rose sur les joues d'un petit sauvage.... Bonne, bonne, petite mere Suzanne! --Oh! oui, va! fit chaleureusement l'amoureux Arthur: bonne autant que belle! Puis il ajouta, songeur: --C'est drole, tout de meme.... Cet enfant aime reellement Suzanne autant que je l'aime moi-meme.... Seulement, ce n'est pas comme moi! Ainsi devisant, les deux promeneurs arriverent a la passerelle. Tout y etait en ordre ou, du moins, paraissait tel. Mais, au-dessous, le torrent, grossi par les pluies de quelques jours auparavant, avait les allures desordonnees d'une veritable cataracte. Les basses branches du tronc de sapin couche en travers trempaient dans le courant, qui leur imprimait un mouvement de va-et-vient regulier, quoique assez inquietant. Pour le quart-d'heure, Arthur se moquait bien de ces oscillations! Ayant leve les yeux vers la cime du cap, en face, il avait entrevu un mouchoir blanc agite par une main de femme.... En avant donc! Il s'elanca.... Mais il n'avait pas fait la moitie du trajet, que la passerelle se rompit par le milieu et s'abima dans le torrent. Deux cris dominerent un instant le tapage des eaux heurtees: l'un pousse par une voix de femme,--cri de terreur! l'autre par un organe masculin,--clameur d'agonie! Puis... l'eternelle chanson des chutes! Les voix humaines s'etaient tues. Le gouffre entrainait sa victime. Ou etait donc Wapwi, le devoue enfant des bois? Allait-il laisser, perir son maitre, sans tenter un effort pour le sauver! Nous allons bien voir.... Wapwi avait recu l'ordre d'attendre, sur la rive droite, le retour de son compagnon. Il etait donc la, le suivant des yeux, au moment ou la passerelle "'effondra, et, chose singuliere, a l'instant precis de la catastrophe, il pensait justement a la possibilite d'un accident de cette nature. Dire qu'il n'eut pas une seconde d'emotion terrible serait conraire a la verite. Affirmer absolument aussi qu'il fut pris par surprise, en voyant le tronc d'arbre se rompre, ne rendrait pas, non plus, exactement son etat d'ame.... Nous dirions presque qu'il s'y attendait,--ou du moins que son instinct de sauvage l'avertissait que quelque evenement imprevu allait arriver,--si nous pouvions analyser une sensation aussi vague, un pressentiment aussi rapide, que celui qui l'etreignit soudain au moment ou Arthur mettait le pied sur la maudite passerelle. Domine par ce singulier pressentiment, il avait jete un rapide coup d'oeil en aval, dans la direction de la plus prochaine chute, a deux arpents au plus de distance. Et c'est justement a ce qu'il pourrait faire, en cas d'accident, que pensait le jeune Abenaki, lorsque l'evenement redoute eut lieu. Sans meme pousser un cri, il prit sa course du cote de la chute, cassa en un tour de main une longue gaule de frene, devala sur le flanc escarpe de la rive et se trouva,--Dieu sait par quel miracle d'adresse!--sur une etroite corniche a fleur d'eau, saillant de quelques pouces en dehors de la muraille a peine declive qui endiguait le torrent, un peu en haut de la courbe formee par la nappe d'eau tombante. La riviere, en cet endroit, avait bien une cinquantaine de pieds de largeur; mais, comme elle taisait un leger coude vers l'est, le courant portait naturellement du cote ou se tenait Wapwi, et l'enfant pouvait esperer que son maitre passerait a portee d'etre secouru. C'est, en effet, ce qui arriva. Retarde dans sa marche par ses branches qui grattaient le lit du torrent, le troncon d'arbre, qu'heureusement Arthur avait pu saisir en tombant, n'avancait que par bonds et en executant une serie de mouvements giratoires, qui rapprochaient le naufrage tantot d'une rive, tantot de l'autre. A une dizaine de pieds de la corniche ou se tenait Wapwi, Arthur se trouva, pendant quelques secondes, a portee de saisir la perche tendue a bout de bras... --Prends, petit pere! cria Wapwi, et ne tire pas trop fort, si tu ne veux pas m'entrainer a l'eau. Arthur saisit machinalement la perche et se laissa glisser de son epave... Dix secondes apres, il etait dans les bras de Wapwi, sur l'etroite corniche. Au meme instant, ce qui restait de la passerelle s'abimait dans la chute... La premiere pensee du jeune Labarou fut de jeter vers le ciel un regard de reconnaissance; mais sa seconde, assurement, fut pour son jeune sauveur. Il le serra dans ses bras, comme une mere eut fait pour son enfant. --Mon petit Wapwi, lui dit-il en meme temps, tu m'as sauve la vie!.... Sans toi, sans ton courage intelligent, je serais la, dans l'abime creuse par la chute!.... Desormais, c'est entre nous a la vie a la mort,--souviens-toi de cela! Wapwi, les yeux etincelants de plaisir, frotta son front sur les mains du "petit pere". Cette naive caresse exprimait, dans l'idee du petit Abenaki, le comble du bonheur. Mais, soudain, la figure de Wapwi changea d'expression.... Ses yeux s'agrandirent.... Son bras se dirigea du cote de l'est.... --Petite mere Suzanne! dit-il. Arthur regarda. Dominant d'une vingtaine de pieds le torrent dechaine, un enorme rocher se dressait a pic sur la rive gauche, en face; et, sur ce socle geant, une blanche statue de femme, les bras et les yeux leves vers le ciel, semblait lui adresser une fervente action de grace. Nous disons: _statue!...._ Et elle en avait bien l'air, cette jeune fille agenouillee dans une immobilite en quelque sorte hieratique, les cheveux en desordre et pale comme une morte, laissant monter, elle, la vierge mortelle, l'ardente reconnaissance de son coeur jusqu'aux pieds de la Vierge immortelle!.... Tres emu le jeune homme la contemplait, n'osant parler, comme s'il eut craint de troubler quelque mystique incantation. Suzanne s'etant relevee, il lui cria: --Merci, merci, Suzanne!.... Mais ne restez pas la!.... Je tremble pour vous!.... Retournez la-bas! Et il lui indiquait la direction du Chalet. La "statue" s'anima, et un blanc mouchoir s'agita dans ses mains. Mais ses paroles n'arriverent point jusqu'aux naufrages, a cause du fracas des eaux. Elle fit un dernier geste d'adieu et disparut au milieu des sapins. Quant a Arthur et son sauveur, ils escaladerent, non sans peine, la berge a pic et reprirent,