The Project Gutenberg EBook of A se tordre, by Alphonse Allais This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included with this eBook or online at www.gutenberg.net Title: A se tordre Author: Alphonse Allais Release Date: October 22, 2004 [EBook #13834] Language: French Character set encoding: ASCII *** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK A SE TORDRE *** Produced by Ebooks libres et gratuits; this text is also available at http://www.ebooksgratuits.com in Word format, Mobipocket Reader format, eReader format and Acrobat Reader format. Alphonse Allais A SE TORDRE Histoires chatnoiresques (1891) Table des matieres UN PHILOSOPHE FERDINAND MOEURS DE CE TEMPS-CI EN BORDEE UN MOYEN COMME UN AUTRE COLLAGE LES PETITS COCHONS CRUELLE ENIGME LE MEDECIN MONOLOGUE POUR CADET BOISFLAMBARD PAS DE SUITE DANS LES IDEES I II LE COMBLE DU DARWINISME POUR EN AVOIR LE COEUR NET LE PALMIER LE CRIMINEL PRECAUTIONNEUX L'EMBRASSEUR LE PENDU BIENVEILLANT ESTHETIC UN DRAME BIEN PARISIEN CHAPITRE PREMIER CHAPITRE II CHAPITRE III CHAPITRE IV CHAPITRE V CHAPITRE VI CHAPITRE VII MAM'ZELLE MISS LE BON PEINTRE LES ZEBRES SIMPLE MALENTENDU LA JEUNE FILLE ET LE VIEUX COCHON SANCTA SIMPLICITAS UNE BIEN BONNE TRUC CANAILLE ANESTHESIE IRONIE UN PETIT " FIN DE SIECLE " ALLUMONS LA BACCHANTE TENUE DE FANTAISIE APHASIE UNE MORT BIZARRE LE RAILLEUR PUNI EXCENTRIC'S LE VEAU CONTE DE NOEL POUR SARA SALIS EN VOYAGE SIMPLES NOTES LE CHAMBARDOSCOPE UNE INVENTION MONOLOGUE POUR CADET LE TEMPS BIEN EMPLOYE FAMILLE COMFORT ABUS DE POUVOIR UN PHILOSOPHE Je m'etais pris d'une profonde sympathie pour ce grand flemmard de gabelou que me semblait l'image meme de la douane, non pas de la douane tracassiere des frontieres terriennes, mais de la bonne douane flaneuse et contemplative des falaises et des greves. Son nom etait Pascal; or, il aurait du s'appeler Baptiste, tant il apportait de douce quietude a accomplir tous les actes de sa vie. Et c'etait plaisir de le voir, les mains derriere le dos, trainer lentement ses trois heures de faction sur les quais, de preference ceux ou ne s'amarraient que des barques hors d'usage et des yachts desarmes. Aussitot son service termine, vite Pascal abandonnait son pantalon bleu et sa tunique verte pour enfiler une cotte de toile et une longue blouse a laquelle des coups de soleil sans nombre et des averses diluviennes (peut-etre meme antediluviennes) avaient donne ce ton special qu'on ne trouve que sur le dos des pecheurs a la ligne. Car Pascal pechait a la ligne, comme feu monseigneur le prince de Ligne lui-meme. Pas un homme comme lui pour connaitre les bons coins dans les bassins et appater judicieusement, avec du ver de terre, de la crevette cuite, de la crevette crue ou toute autre nourriture traitresse. Obligeant, avec cela, et ne refusant jamais ses conseils aux debutants. Aussi avions-nous lie rapidement connaissance tous deux. Une chose m'intriguait chez lui c'etait l'espece de petite classe qu'il trainait chaque jour a ses cotes trois garcons et deux filles, tous differents de visage et d'age. Ses enfants? Non, car le plus petit air de famille ne se remarquait sur leur physionomie. Alors, sans doute, des petits voisins. Pascal installait les cinq momes avec une grande sollicitude, le plus jeune tout pres de lui, l'aine a l'autre bout. Et tout ce petit monde se mettait a pecher comme des hommes, avec un serieux si comique que je ne pouvais les regarder sans rire. Ce qui m'amusait beaucoup aussi, c'est la facon dont Pascal designait chacun des gosses. Au lieu de leur donner leur nom de bapteme, comme cela se pratique generalement, Eugene, Victor ou Emile, il leur attribuait une profession ou une nationalite. Il y avait le Sous-inspecteur, la Norvegienne, le Courtier, l'Assureur, et Monsieur l'abbe. Le Sous-inspecteur etait l'aine, et Monsieur l'abbe le plus petit. Les enfants, d'ailleurs, semblaient habitues a ces designations, et quand Pascal disait: " Sous-inspecteur, va me chercher quatre sous de tabac ", le Sous-inspecteur se levait gravement et accomplissait sa mission sans le moindre etonnement. Un jour, me promenant sur la greve, je rencontrai mon ami Pascal en faction, les bras croises, la carabine en bandouliere, et contemplant melancoliquement le soleil tout pret a se coucher, la- bas, dans la mer. -- Un joli spectacle, Pascal! -- Superbe! on ne s'en lasserait jamais. -- Seriez-vous poete? -- Ma foi! non; je ne suis qu'un simple gabelou, mais ca n'empeche pas d'admirer la nature. Brave Pascal! Nous causames longuement et j'appris enfin l'origine des appellations bizarres dont il affublait ses jeunes camarades de peche. -- Quand j'ai epouse ma femme, elle etait bonne chez le sous- inspecteur des douanes. C'est meme lui qui m'a engage a l'epouser. Il savait bien ce qu'il faisait, le bougre, car six mois apres elle accouchait de notre aine, celui que j'appelle le Sous- inspecteur, comme de juste. L'annee suivante, ma femme avait une petite fille qui ressemblait tellement a un grand jeune homme norvegien dont elle faisait le menage, que je n'eus pas une minute de doute. Celle-la, c'est la Norvegienne. Et puis, tous les ans, ca a continue. Non pas que ma femme soit plus devergondee qu'une autre, mais elle a trop bon coeur. Des natures comme ca, ca ne sait pas refuser. Bref, j'ai sept enfants, et il n'y a que le dernier qui soit de moi. -- Et celui-la, vous l'appelez le Douanier, je suppose? -- Non, je l'appelle le Cocu, c'est plus gentil. L'hiver arrivait; je dus quitter Houlbec, non sans faire de touchants adieux a mon ami Pascal et a tous ses petits fonctionnaires. Je leur offris meme de menus cadeaux qui les comblerent de joie. L'annee suivante, je revins a Houlbec pour y passer l'ete. Le jour meme de mon arrivee, je rencontrais la Norvegienne, en train de faire des commissions. Ce qu'elle etait devenue jolie, cette petite Norvegienne! Avec ses grands yeux verts de mer et ses cheveux d'or pale, elle semblait une de ces fees blondes des legendes scandinaves. Elle me reconnut et courut a moi. Je l'embrassai: -- Bonjour, Norvegienne, comment vas-tu? -- Ca va bien, monsieur, je vous remercie. -- Et ton papa? -- Il va bien, monsieur, je vous remercie. -- Et ta maman, ta petite soeur, tes petits freres? -- Tout le monde va bien, monsieur, je vous remercie. Le Cocu a eu la rougeole cet hiver, mais il est tout a fait gueri maintenant... et puis, la semaine derniere, maman a accouche d'un petit Juge de paix. FERDINAND Les betes ont-elles une ame? Pourquoi n'en auraient-elles pas? J'ai rencontre, dans la vie, une quantite considerable d'hommes, dont quelques femmes, betes comme des oies, et plusieurs animaux pas beaucoup plus idiots que bien des electeurs. Et meme -- je ne dis pas que le cas soit tres frequent -- j'ai personnellement connu un canard qui avait du genie. Ce canard, nomme Ferdinand, en l'honneur du grand Francais, etait ne dans la cour de mon parrain, le marquis de Belveau, president du comite d'organisation de la Societe generale d'affichage dans les tunnels. C'est dans la propriete de mon parrain que je passais toutes mes vacances, mes parents exercant une industrie insalubre dans un milieu confine. (Mes parents -- j'aime mieux le dire tout de suite, pour qu'on ne les accuse pas d'indifference a mon egard -- avaient etabli une raffinerie de phosphore dans un appartement du cinquieme etage, rue des Blancs-Manteaux, compose d'une chambre, d'une cuisine et d'un petit cabinet de debarras, servant de salon.) Un veritable eden, la propriete de mon parrain! Mais c'est surtout la basse-cour ou je me plaisais le mieux, probablement parce que c'etait l'endroit le plus sale du domaine. Il y avait la, vivant dans une touchante fraternite, un cochon adulte, des lapins de tout age, des volailles polychromes et des canards a se mettre a genoux devant, tant leur ramage valait leur plumage. La, je connus Ferdinand, qui, a cette epoque, etait un jeune canard dans les deux ou trois mois. Ferdinand et moi, nous nous plumes rapidement. Des que j'arrivais, c'etaient des coincoins de bon accueil, des fremissements d'ailes, toute une bruyante manifestation d'amitie qui m'allait droit au coeur. Aussi l'idee de la fin prochaine de Ferdinand me glacait-elle le coeur de desespoir. Ferdinand etait fixe sur sa destinee, _conscius sui fati_. Quand on lui apportait dans sa nourriture des epluchures de navets ou des cosses de petits pois, un rictus amer crispait les commissures de son bec, et comme un nuage de mort voilait d'avance ses petits yeux jaunes. Heureusement que Ferdinand n'etait pas un canard a se laisser mettre a la broche comme un simple dindon: " Puisque je ne suis pas le plus fort, se disait-il, je serai le plus malin ", et il mit tout en oeuvre pour ne connaitre jamais les hautes temperatures de la rotissoire ou de la casserole. Il avait remarque le manege qu'executait la cuisiniere, chaque fois qu'elle avait besoin d'un sujet de la basse-cour. La cruelle fille saisissait l'animal, le soupesait, le palpait soigneusement, pelotage supreme! Ferdinand se jura de ne point engraisser et il se tint parole. Il mangea fort peu, jamais de feculents, evita de boire pendant ses repas, ainsi que le recommandent les meilleurs medecins. Beaucoup d'exercice. Ce traitement ne suffisant pas, Ferdinand, aide par son instinct et de rares aptitudes aux sciences naturelles, penetrait de nuit dans le jardin et absorbait les plantes les plus purgatives, les racines les plus drastiques. Pendant quelque temps, ses efforts furent couronnes de succes, mais son pauvre corps de canard s'habitua a ces drogues, et mon infortune Ferdinand regagna vite le poids perdu. Il essaya des plantes veneneuses a petites doses, et suca quelques feuilles d'un datura stramonium qui jouait dans les massifs de mon parrain un role epineux et decoratif. Ferdinand fut malade comme un fort cheval et faillit y passer. L'electricite s'offrit a son ame ingenieuse, et je le surpris souvent, les yeux leves vers les fils telegraphiques qui rayaient l'azur, juste au-dessus de la basse-cour; mais ses pauvres ailes atrophiees refuserent de le monter si haut. Un jour, la cuisiniere, impatientee de cette etisie incoercible, empoigna Ferdinand, lui lia les pattes en murmurant: " Bah! a la casserole, avec une bonne platee de petits pois! ... " La place me manque pour peindre ma consternation. Ferdinand n'avait plus qu'une seule aurore a voir luire. Dans la nuit je me levai pour porter a mon ami le supreme adieu, et voici le spectacle qui s'offrit a mes yeux: Ferdinand, les pattes encore liees, s'etait traine jusqu'au seuil de la cuisine. D'un mouvement energique de friction alternative, il aiguisait son bec sur la marche de granit. Puis, d'un coup sec, il coupa la ficelle qui l'entravait et se retrouva debout sur ses pattes un peu engourdies. Tout a fait rassure, je regagnai doucement ma chambre et m'endormis profondement. Au matin, vous ne pouvez pas vous faire une idee des cris remplissant la maison. La cuisiniere, dans un langage malveillant, trivial et tumultueux, annoncait a tous, la fuite de Ferdinand. -- Madame! Madame! Ferdinand qui a fichu le camp! Cinq minutes apres, une nouvelle decouverte la jeta hors d'elle- meme: -- Madame! Madame! Imaginez-vous qu'avant de partir, ce cochon-la a boulotte tous les petits pois qu'on devait lui mettre avec! Je reconnaissais bien, a ce trait, mon vieux Ferdinand. Qu'a-t-il pu devenir, par la suite? Peut-etre a-t-il applique au mal les merveilleuses facultes dont la nature, _alma parens_, s'etait plu a le gratifier. Qu'importe? Le souvenir de Ferdinand me restera toujours comme celui d'un rude lapin. Et a vous aussi, j'espere! MOEURS DE CE TEMPS-CI A la fois tres travailleur et tres boheme, il partage son temps entre l'atelier et la brasserie, entre son vaste atelier du boulevard Clichy et les gais cabarets de Montmartre. Aussi sa mondanite est-elle restee des plus embryonnaires. Dernierement, il a eu un portrait a faire, le portrait d'une dame, d'une bien grande dame, une haute baronne de la finance doublee d'une Parisienne exquise. Et il s'en est admirablement tire. Elle est venue sur la toile comme elle est dans la vie, c'est-a- dire charmante et savoureuse avec ce je ne sais quoi d'eperdu. Au prochain Salon, apres avoir consulte un decevant livret, chacun murmurera, un peu trouble: " Je voudrais bien savoir quelle est cette baronne. " Et elle a ete si contente de son portrait qu'elle a donne en l'honneur de son peintre un diner, un grand diner. Au commencement du repas, il a bien ete un peu gene dans sa redingote inaccoutumee, mais il s'est remis peu a peu. Au dessert, s'il avait eu sa pipe, sa bonne pipe, il aurait ete tout fait heureux. On a servi le cafe dans la serre, une merveille de serre ou l'industrie le l'Orient semble avoir donne rendez-vous a la nature des Tropiques. Il est tout a fait a son aise maintenant, et il lache les brides a ses plus joyeux paradoxes que les convives ecoutent gravement, avec un rien d'ahurissement. Puis tout en causant, pendant que la baronne remplit son verre d'un infiniment vieux cognac, il saisit les soucoupes de ses voisins et les dispose en pile devant lui. Et comme la baronne contemple ce manege, non sans etonnement, il lui dit, tres gracieux: -- Laissez, baronne, c'est ma tournee. EN BORDEE Le jeune et brillant marechal des logis d'artillerie Raoul de Montcocasse est radieux. On vient de le charger d'une mission qui, tout en flattant son amour-propre de sous-officier, lui assure pour le lendemain une de ces bonnes journees qui comptent dans l'existence d'un canonnier. Il s'agit d'aller a Saint-Cloud avec trois hommes prendre possession d'une piece d'artillerie et de la ramener au fort de Vincennes. Rassurez-vous, lecteurs pitoyables, cette histoire se passe en temps de paix et, durant toute cette page, notre ami Raoul ne courra pas de serieux dangers. Des l'aube, tout le monde etait pret, et la petite cavalcade se mettait en route. Un temps superbe! -- Jolie journee! fit Raoul en caressant l'encolure de son cheval. En disant jolie journee, Raoul ne croyait pas si bien dire, car pour une jolie journee, ce fut une jolie journee. On arriva a Saint-Cloud sans encombre, mais avec un appetit! Un appetit d'artilleur qui reve que ses obus sont en mortadelle! Tres en fonds ce jour-la, Raoul offrit a ses hommes un plantureux dejeuner a la Caboche verte. Tout en fumant un bon cigare, on prit un bon cafe et un bon pousse-cafe, suivi lui-meme de quelques autres bons pousse-cafe, et on etait tres rouge quand on songea a se faire livrer la piece en question. -- Ne nous mettons pas en retard, remarqua Raoul. Je crois avoir observe plus haut qu'il faisait une jolie journee; or une jolie journee ne va pas sans un peu de chaleur, et la chaleur est bien connue pour donner soif a la troupe en general, et particulierement a l'artillerie, qui est une arme d'elite. Heureusement, la Providence, qui veille a tout, a saupoudre les bords de la Seine d'un nombre appreciable de joyeux mastroquets, humecteurs jamais las des gosiers desseches. Raoul et ses hommes absorberent des flots de ce petit argenteuil qui vous evoque bien mieux l'idee du saphir que du rubis, et qui vous entre dans l'estomac comme un tire-bouchon. On arrivait aux fortifications. -- Pas de blagues, maintenant! commande Montcocasse plein de dignite, nous voila en ville. Et les artilleurs, subitement envahis par le sentiment du devoir, s'appliquerent a prendre des attitudes decoratives, en rapport avec la mission qu'ils accomplissaient. Le canon lui-meme, une bonne piece de Bange de 90, sembla redoubler de gravite. A la hauteur du pont Royal, Raoul se souvint qu'il avait tout pres, dans le faubourg Saint-germain, une brave tante qu'il avait desolee par ses jeunes debordements. -- C'est le moment, se dit-il, de lui montrer que je suis arrive a quelque chose. Au grand galop, avec l'epouvantable tumulte de bronze sur les paves de la rue de l'Universite, on arriva devant le vieil hotel de la douairiere de Montcocasse. Tout le monde etait aux fenetres, la douairiere comme les autres. Raoul fit caracoler son cheval, mit le sabre au clair, et, saisissant son kepi comme il eut fait de quelque feutre empanache, il salua sa tante ahurie -- tels les preux, sans ancetres -- et disparut, lui, ses hommes et son canon, comme en reve. La petite troupe, toujours au galop, enfila la rue de Vaugirard, et l'on se trouva bientot a l'Odeon. Justement, il y avait un encombrement. Un omnibus Pantheon -- Place Courcelles jonchait le sol, un essieu brise. Toutes les petites femmes de la Brasserie Medicis etaient sur la porte, ravies de l'accident. Raoul, qui avait ete l'un de leurs meilleurs clients, fut reconnu tout de suite: -- Raoul! ohe Raoul! Descends donc de ton cheval, he feignant! Sans etre pour cela un feignant, Raoul descendit de son cheval, et ne crut pas devoir passer si pres du Medicis sans offrir une tournee a ces dames. Avec la solidarite charmante des dames du Quartier latin, Nana conseilla fortement a Raoul d'aller voir Camille, au Furet. Ca lui ferait bien plaisir. Effectivement, cela fit grand plaisir a Camille de voir son ami Raoul en si bel attirail. -- Va donc dire bonjour a Palmyre, au Coucou. Ca lui fera bien plaisir. On alla dire bonjour a Palmyre, laquelle envoya Raoul dire bonjour a Renee, au Pantagruel. Docile et tapageur, le bon canon suivait l'orgie, l'air un peu etonne du role insolite qu'on le forcait a jouer. Les petites femmes se faisaient expliquer le mecanisme de l'engin meurtrier, et meme Blanche, du D'Harcourt, eut a ce propos une reflexion que devraient bien mediter les monarques belliqueux: -- Faut-il que les hommes soient betes de fabriquer des machines comme ca, pour se tuer... comme si on ne claquait pas assez vite tout seul! De bocks en fines champagnes, de fines champagnes en absinthes anisettes, d'absinthes en bitters, on arriva tout doucement a sept heures du soir. Il etait trop tard pour rentrer. On dina au Quartier latin, et on y passa la soiree. Les sergents de ville commencaient a s'inquieter de ce bruyant canon et de ces chevaux fumants qu'on rencontrait dans toutes les rues a des allures inquietantes. Mais que voulez-vous que la police fasse contre l'artillerie? Au petit jour, Raoul, ses hommes et son canon faisaient une entree modeste dans le fort de Vincennes. Au risque d'affliger le lecteur sensible, j'ajouterai que le pauvre Raoul fut casse de son grade et condamne a quelques semaines de prison. A la suite de cette aventure, completement degoute de l'artillerie, il obtint de passer dans un regiment de spahis, dont il devint tout de suite le plus brillant ornement. UN MOYEN COMME UN AUTRE -- Il y avait une fois un oncle et un neveu. -- Lequel qu'etait l'oncle? -- Comment, lequel? C'etait le plus gros, parbleu! -- C'est donc gros, les oncles? -- Souvent. -- Pourtant, mon oncle Henri n'est pas gros. -- Ton oncle Henri n'est pas gros parce qu'il est artiste. -- C'est donc pas gros, les artistes? -- Tu m'embetes... Si tu m'interromps tout le temps, je ne pourrai pas continuer mon histoire. -- Je ne vais plus t'interrompre, va. -- Il y avait une fois un oncle et un neveu. L'oncle etait tres riche, tres riche... -- Combien qu'il avait d'argent? -- Dix-sept cents milliards de rente, et puis des maisons, des voitures, des campagnes... -- Et des chevaux? -- Parbleu! puisqu'il avait des voitures. -- Des bateaux? Est-ce qu'il avait des bateaux? -- Oui, quatorze. -- A vapeur? -- Il y en avait trois a vapeur, les autres etaient a voiles. -- Et son neveu, est-ce qu'il allait sur les bateaux? -- Fiche-moi la paix! Tu m'empeches de te raconter l'histoire. -- Raconte-la, va, je ne vais plus t'empecher. -- Le neveu, lui, n'avait pas le sou, et ca l'embetait enormement... -- Pourquoi que son oncle lui en donnait pas? -- Parce que son oncle etait un vieil avare qui aimait garder tout son argent pour lui. Seulement, comme le neveu etait le seul heritier du bonhomme... -- Qu'est-ce que c'est heritier? -- Ce sont les gens qui vous prennent votre argent, vos meubles, tout ce que vous avez, quand vous etes mort... -- Alors, pourquoi qu'il ne tuait pas son oncle, le neveu? -- Eh bien! tu es joli, toi! Il ne tuait pas son oncle parce qu'il ne faut pas tuer son oncle, dans aucune circonstance, meme pour en heriter. -- Pourquoi qu'il ne faut pas tuer son oncle? -- A cause des gendarmes. -- Mais si les gendarmes le savent pas? -- Les gendarmes le savent toujours, le concierge va les prevenir. Et puis, du reste, tu vas voir que le neveu a ete plus malin que ca. Il avait remarque que son oncle, apres chaque repas, etait rouge... -- Peut-etre qu'il etait saoul. -- Non, c'etait son temperament comme ca. Il etait apoplectique... -- Qu'est-ce que c'est apoplectique? -- Apoplectique... Ce sont des gens qui ont le sang a la tete et qui peuvent mourir d'une forte emotion... -- Moi, je suis-t-y apoplectique? -- Non, et tu ne le seras jamais. Tu n'as pas une nature a ca. Alors le neveu avait remarque que surtout les grandes rigolades rendaient son oncle malade, et meme une fois il avait failli mourir a la suite d'un eclat de rire trop prolonge. -- Ca fait donc mourir, de rire? -- Oui, quand on est apoplectique... Un beau jour, voila le neveu qui arrive chez son oncle, juste au moment ou il sortait de table. Jamais il n'avait si bien dine. Il etait rouge comme un coq et soufflait comme un phoque... -- Comme les phoques du Jardin d'Acclimatation? -- Ce ne sont pas des phoques, d'abord, ce sont des otaries. Le neveu se dit: " Voila le bon moment ", et il se met a raconter une histoire drole, drole... -- Raconte-la-moi, dis? -- Attends un instant, je vais te la dire a la fin... L'oncle ecoutait l'histoire, et il riait a se tordre, si bien qu'il etait mort de rire avant que l'histoire fut completement terminee. -- Quelle histoire donc qu'il lui a racontee? -- Attends une minute... Alors, quand l'oncle a ete mort, on l'a enterre, et le neveu a herite. -- Il a pris aussi les bateaux? -- Il a tout pris, puisqu'il etait son seul heritier. -- Mais quelle histoire qu'il lui avait racontee, a son oncle? -- Eh bien! celle que je viens de te raconter. -- Laquelle? -- Celle de l'oncle et du neveu. -- Fumiste, va! -- Et toi, donc COLLAGE Le Dr Joris Abraham W. Snowdrop, de Pigtown (U.S.A.), etait arrive a l'age de cinquante-cinq ans, sans que personne de ses parents ou amis eut pu l'amener a prendre femme. L'annee derniere, quelques jours avant Noel, il entra dans le grand magasin du 37th Square (Objets artistiques en Banaloid), pour y acheter ses cadeaux de Christmas. La personne qui servait le docteur etait une grande jeune fille rousse, si infiniment charmante qu'il en ressentit le premier trouble de toute sa vie. A la caisse, il s'informa du nom de la jeune fille. -- Miss Bertha. Il demanda a miss Bertha si elle voulait l'epouser. Miss Bertha repondit que, naturellement (of course), elle voulait bien. Quinze jours apres cet entretien, la seduisante miss Bertha devenait la belle _mistress_ Snowdrop. En depit de ses cinquante-cinq ans, le docteur etait un mari absolument presentable. De beaux cheveux d'argent encadraient sa jolie figure toujours soigneusement rasee. Il etait fou de sa jeune femme, aux petits soins pour elle et d'une tendresse touchante. Pourtant, le soir des noces, il lui avait dit avec une tranquillite terrible: -- Bertha, si jamais vous me trompez, arrangez-vous de facon que je l'ignore. Et il avait ajoute: -- Dans votre interet. Le Dr Snowdrop, comme beaucoup de medecins americains, avait en pension chez lui un eleve qui assistait a ses consultations et l'accompagnait dans ses visites, excellente education pratique qu'on devrait appliquer en France. On verrait peut-etre baisser la mortalite qui afflige si cruellement la clientele de nos jeunes docteurs. L'eleve de M. Snowdrop, George Arthurson, joli garcon d'une vingtaine d'annees, etait le fils d'un des plus vieux amis du docteur, et ce dernier l'aimait comme son propre fils. Le jeune homme ne fut pas insensible a la beaute de miss Bertha, mais, en honnete garcon qu'il etait, il refoula son sentiment au fond de son coeur et se jeta dans l'etude pour occuper ses esprits. Bertha, de son cote, avait aime George tout de suite, mais, en epouse fidele, elle voulut attendre que George lui fasse la cour le premier. Ce manege ne pouvait durer bien longtemps, et un beau jour George et Bertha se trouverent dans les bras l'un de l'autre. Honteux de sa faiblesse, George se jura de ne pas recommencer, mais Bertha s'etait jure le contraire. Le jeune homme la fuyait; elle lui ecrivit des lettres d'une passion debordante: " ... Etre toujours avec toi; ne jamais nous quitter, de nos deux etres ne faire qu'un etre! ... " La lettre ou flamboyait ce passage tomba dans les mains du docteur qui se contenta de murmurer: -- C'est tres faisable. Le soir meme, on dina a White Oak Park, une propriete que le docteur possedait aux environs de Pigtown. Pendant le repas, une etrange torpeur, invincible, s'empara des deux amants. Aide de Joe, un negre athletique, qu'il avait a son service depuis la guerre de Secession, Snowdrop deshabilla les coupables, les coucha sur le meme lit et completa leur anesthesie grace a un certain carbure d'hydrogene de son invention. Il prepara ses instruments de chirurgie aussi tranquillement que s'il se fut agi de couper un cor a un Chinois. Puis avec une dexterite vraiment remarquable, il enleva, en les desarticulant, le bras droit et la jambe droite de sa femme. A George, par la meme operation, il enleva le bras gauche et la jambe gauche. Sur toute la longueur du flanc droit de Bertha, sur toute la longueur du flanc gauche de George, il preleva une bande de peau large d'environ trois pouces. Alors, rapprochant les deux corps de facon que les deux plaies vives coincidassent, il les maintint colles l'un a l'autre, tres fort, au moyen d'une longue bande de toile qui faisait cent fois le tour des jeunes gens. Pendant toute l'operation, Bertha ni George n'avaient fait un mouvement. Apres s'etre assure qu'ils etaient dans de bonnes conditions, le docteur leur introduisit dans l'estomac, grace a la sonde oesophagienne, du bon bouillon et du bordeaux vieux. Sous l'action du narcotique habilement administre, ils resterent ainsi quinze jours sans reprendre connaissance. Le seizieme jour, le docteur constata que tout allait bien. Les plaies des epaules et des cuisses etaient cicatrisees. Quant aux deux flancs, ils n'en formaient plus qu'un. Alors Snowdrop eut un eclair de triomphe dans les yeux et suspendit les narcotiques. Reveilles en meme temps, Georges et Bertha se crurent le jouet de quelque hideux cauchemar. Mais ce fut bien autrement terrible quand ils virent que ce n'etait pas un reve. Le docteur ne pouvait s'empecher de sourire a ce spectacle. Quant a Joe, il se tenait les cotes. Bertha surtout poussait des hurlements d'hyene folle. -- De quoi vous plaignez-vous, ma chere amie? interrompit doucement Snowdrop. Je n'ai fait qu'accomplir votre voeu le plus cher: Etre toujours avec toi; ne jamais nous quitter; de nos deux etres ne faire qu'un etre... Et, souriant finement, le docteur ajouta: -- C'est ce que les Francais appellent un collage. LES PETITS COCHONS Une cruelle desillusion m'attendait a Andouilly. Cette petite ville si joyeuse, si coquette, si claire, ou j'avais passe les six meilleurs mois de mon existence, me fit tout de suite, des que j'arrivai, l'effet de la triste bourgade dont parle le poete Capus. On aurait dit qu'un immense linceul d'affliction enveloppait tous les etres et toutes les choses. Pourtant il faisait beau et rien, ce jour-la, dans mon humeur, ne me predisposait a voir le monde si morne. -- Bah! me dis-je, c'est un petit nuage qui flotte au ciel de mon cerveau et qui va passer. J'entrai au Cafe du Marche, qui etait, dans le temps, mon cafe de predilection. Pas un seul des anciens habitues ne s'y trouvait, bien qu'il ne fut pas loin de midi. Le garcon n'etait plus l'ancien garcon. Quant au patron, c'etait un nouveau patron, et la patronne aussi, comme de juste. J'interrogeai: -- Ce n'est donc plus M. Fourquemin qui est ici? -- Oh! non, monsieur, depuis trois mois. M. Fourquemin est a l'asile du Bon Sauveur, et Mme Fourquemin a pris un petit magasin de mercerie a Dozule, qui est le pays de ses parents. -- M. Fourquemin est fou? -- Pas fou furieux, mais tellement maniaque qu'on a ete oblige de l'enfermer. -- Quelle manie a-t-il? -- Oh! une bien drole de manie, monsieur. Imaginez-vous qu'il ne peut pas voir un morceau de pain sans en arracher la mie pour en confectionner des petits cochons. -- Qu'est-ce que vous me racontez-la? -- La pure verite, monsieur, et ce qu'il y a de plus curieux, c'est que cette etrange maladie a sevi dans le pays comme une epidemie. Rien qu'a l'asile du Bon Sauveur, il y a une trentaine de gens d'Andouilly qui passent la journee a confectionner des petits cochons avec de la mie de pain, et des petits cochons si petits, monsieur, qu'il faut une loupe pour les apercevoir. Il y a un nom pour designer cette maladie-la. On l'appelle... on l'appelle... Comment diable le medecin de Paris a-t-il dit, monsieur Romain? M. Romain, qui degustait son aperitif a une table voisine de la mienne, repondit avec une obligeance melee de pose: -- La delphacomanie, monsieur; du mot grec delphax, delphacos, qui veut dire petit cochon. -- Du reste, reprit le limonadier, si vous voulez avoir des details, vous n'avez qu'a vous adresser a l'Hotel de France et de Normandie. C'est la que le mal a commence. Precisement l'Hotel de France et de Normandie est mon hotel, et je me proposais d'y dejeuner. Quand j'arrivai a la table d'hote, tout le monde etait installe, et, parmi les convives, pas une tete de connaissance. L'employe des ponts et chaussees, le postier, le commis de la regie, le representant de la Nationale, tous ces braves garcons avec qui j'avais si souvent trinque, tous disparus, disperses, dans des cabanons peut-etre, eux aussi? Mon coeur se serra comme dans un etau. Le patron me reconnut et me tendit la main, tristement, sans une parole. -- Eh ben, quoi donc? fis-je. -- Ah! Monsieur Ludovic, quel malheur pour tout le monde, a commencer par moi! Et comme j'insistais, il me dit tout bas: -- Je vous raconterai ca apres dejeuner, car cette histoire-la pourrait influencer les nouveaux pensionnaires. Apres dejeuner, voici ce que j'appris: La table d'hote de l'Hotel de France et de Normandie est frequentee par des celibataires qui appartiennent, pour la plupart, a des administrations de l'Etat, a des compagnies d'assurances, par des voyageurs de commerce, etc., etc. En general, ce sont des jeunes gens bien eleves, mais qui s'ennuient un peu a Andouilly, joli pays, mais monotone a la longue. L'arrivee d'un nouveau pensionnaire, voyageur de commerce, touriste ou autre, est donc consideree comme une bonne fortune: c'est un peu d'air du dehors qui vient doucement moirer le morne et stagnant etang de l'ennui quotidien. On cause, on s'attarde au dessert, on se montre des tours, des equilibres avec des fourchettes, des assiettes, des bouteilles. On se raconte l'histoire du Marseillais: " Et celle-la, la connaissez-vous? Il y avait une fois un Marseillais... " Bref, ces quelques distractions abregent un peu le temps, et tout etranger tant soit peu aimable se voit sympathiquement accueilli. Or, un jour, arriva a l'hotel un jeune homme d'une trentaine d'annees dont l'industrie consiste a louer dans les villes un magasin vacant et a y debiter de l'horlogerie a des prix fabuleux de bon marche. Pour vous donner une idee de ses prix, il donne une montre en argent pour presque rien. Les pendules ne coutent pas beaucoup plus cher. Ce jeune homme, de nationalite suisse, s'appelait Henri Jouard. Comme tous les Suisses, Jouard, a la patience de la marmotte, joignait l'adresse du ouistiti. Ce jeune homme etait pose comme un lapin et doux comme une epaule de mouton. Quoi donc, mon Dieu, aurait pu faire supposer, a cette epoque-la, que cet Helvete aurait dechaine sur Andouilly le torrent impitoyable de la delphacomanie? Tous les soirs, apres diner, Jouard avait l'habitude, en prenant son cafe, de modeler des petits cochons avec de la mie de pain. Ces petits cochons, il faut bien l'avouer, etaient des merveilles de petits cochons; petite queue en trompette, petites pattes et joli petit groin spirituellement trousse. Les yeux, il les figurait en appliquant a leur place une pointe d'allumette brulee. Ca leur faisait de jolis petits yeux noirs. Naturellement, tout le monde se mit a confectionner des cochons. On se piqua au jeu, et quelques pensionnaires arriverent a etre d'une jolie force en cet art. L'un de ces messieurs, un nomme Vallee, commis aux contributions indirectes, reussissait particulierement ce genre d'exercice. Un soir qu'il ne restait presque plus de mie de pain sur la table, Vallee fit un petit cochon dont la longueur totale, du groin au bout de la queue, ne depassait pas un centimetre. Tout le monde admira sans reserve. Seul Jouard haussa respectueusement les epaules en disant: -- Avec la meme quantite de mie de pain je me charge d'en faire deux, des cochons. Et, petrissant le cochon de Vallee, il en fit deux. Vallee, un peu vexe, prit les deux cochons et en confectionna trois, tout de suite. Pendant ce temps, les pensionnaires s'appliquaient, imperturbablement graves, a modeler des cochons minuscules. Il se faisait tard; on se quitta. Le lendemain, en arrivant au dejeuner, chacun des pensionnaires, sans s'etre donne le mot, tira de sa poche une petite boite contenant des petits cochons infiniment plus minuscules que ceux de la veille. Ils avaient tous passe leur matinee a cet exercice, dans leurs bureaux respectifs. Jouard promit d'apporter, le soir meme, un cochon qui serait le dernier mot du cochon microscopique. Il l'apporta, mais Vallee aussi en apporta un, et celui de Vallee etait encore plus petit que celui de Jouard, et mieux conforme. Ce succes encouragea les jeunes gens, dont la seule occupation desormais fut de petrir des petits cochons, a n'importe quelle heure de la journee, a table, au cafe, et surtout au bureau. Les services publics en souffrirent cruellement, et des contribuables se plaignirent au gouvernement ou firent passer des notes dans La Lanterne et Le Petit Parisien. Des changements, des disgraces, des revocations emaillerent L'Officiel. Peine perdue! La delphacomanie ne lache pas si aisement sa proie. Le pis de la situation, c'est que le mal s'etait repandu en ville. De jeunes commis de boutiques, des negociants, M. Fourquemin lui- meme, le patron du Cafe du Marche, furent atteints par l'epidemie. Tout Andouilly petrissait des cochons dont le poids moyen etait arrive a ne pas depasser un milligramme. Le commerce choma, periclita l'industrie, stagna l'administration! Sans l'energie du prefet, c'en etait fait d'Andouilly. Mais le prefet, qui se trouvait alors etre M. Rivaud, actuellement prefet du Rhone, prit des mesures frisant la sauvagerie. Andouilly est sauve, mais combien faudra-t-il de temps pour que cette petite cite, jadis si florissante, retrouve sa situation prospere et sa riante quietude? CRUELLE ENIGME Chaque soir, quand j'ai manque le dernier train pour Maisons- Laffitte (et Dieu sait si cette aventure m'arrive plus souvent qu'a mon tour), je vais dormir en un pied-a-terre que j'ai a Paris. C'est un logis humble, paisible, honnete, comme le logis du petit garcon auquel Napoleon III, alors simple president de la Republique, avait loge trois balles dans la tete pour monter sur le trone. Seulement, il n'y a pas de rameau benit sur un portrait, et pas de vieille grand-mere qui pleure. Heureusement! Mon pied-a-terre, j'aime mieux vous le dire tout de suite, est une simple chambre portant le numero 80 et sise en l'hotel des Trois Hemispheres, rue des Victimes. Tres propre et parfaitement tenu, cet etablissement se recommande aux personnes seules, aux familles de passage a Paris, ou a celles qui, y residant, sont denuees de meubles. Sous un aspect grognon et rebarbatif, le patron, M. Stephany, cache un coeur d'or. La patronne est la plus accorte hoteliere du royaume et la plus joyeuse. Et puis, il y a souvent, dans le bureau, une dame qui s'appelle Marie et qui est tres gentille. (Elle a ete un peu souffrante ces jours-ci, mais elle va tout a fait mieux maintenant, je vous remercie.) L'hotel des Trois Hemispheres a cela de bon qu'il est international, cosmopolite et meme polyglotte. C'est depuis que j'y habite que je commence a croire a la geographie, car jusqu'a present -- dois-je l'avouer? -- la geographie m'avait paru de la belle blague. En cette hostellerie, les nations les plus chimeriques semblent prendre a tache de se donner rendez-vous. Et c'est, par les corridors, une confusion de jargons dont la tour de l'ingenieur Babel, pourtant si pittoresque, ne donnait qu'une faible idee. Le mois dernier, un clown ne natif des iles Feroe rencontra, dans l'escalier, une jeune Armenienne d'une grande beaute. Elle mettait tant de grace a porter ses quatre sous de lait dans la boite de fer-blanc, que l'insulaire en devint eperdument amoureux. Pour avoir le consentement, on telegraphia au pere de la jeune fille, qui voyageait en Thuringe, et a la mere, qui ne restait pas loin du royaume de Siam. Heureusement que le fiance n'avait jamais connu ses parents, car on se demande ou l'on aurait ete les chercher, ceux-la. Le mariage s'accomplit dernierement a la mairie du XVIIIe. M. Bin, qui etait a cette epoque le maire et le pere de son arrondissement, profita de la circonstance pour envoyer une petite allocution sur l'union des peuples, declarant qu'il etait resolument decide a garder une attitude pacifique aussi bien avec les Batignolles qu'avec la Chapelle et Menilmontant. J'ai dit plus haut que ma chambre porte le numero 80. Elle est donc voisine du 81. Depuis quelques jours, le 81 etait vacant. Un soir, en rentrant, je constatai que, de nouveau, j'avais un voisin, ou plutot une voisine. Ma voisine etait-elle jolie? Je l'ignorais, mais ce que je pouvais affirmer, c'est qu'elle chantait adorablement. (Les cloisons de l'hotel sont composees, je crois, de simple pelure d'oignon.) Elle devait etre jeune, car le timbre de sa voix etait d'une fraicheur delicieuse, avec quelque chose, dans les notes graves, d'etrange et de profondement troublant. Ce qu'elle chantait, c'etait une simple et vieille melodie americaine, comme il en est de si exquises. Bientot la chanson prit fin et une voix d'homme se fit entendre. -- Bravo! Miss Ellen, vous chantez a ravir, et vous m'avez cause le plus vif plaisir... Et vous, maitre Sem, n'allez-vous pas nous dire une chanson de votre pays? Une grosse voix enrouee repondit en patois negro-americain: -- Si ca peut vous faire plaisir, monsieur George. Et le vieux negre (car, evidemment, c'etait un vieux negre) entonna une burlesque chanson dont il accompagnait le refrain en dansant la gigue, a la grande joie d'une petite fille qui jetait de percants eclats de rire. -- A votre tour, Doddy, fit l'homme, dites-nous une de ces belles fables que vous dites si bien. Et la petite Doddy recita une belle fable sur un rythme si precipite, que je ne pus en saisir que de vagues bribes. -- C'est tres joli, reprit l'homme; comme vous avez ete bien gentille, je vais vous jouer un petit air de guitare, apres quoi nous ferons tous un beau dodo. L'homme me charma avec sa guitare. A mon gre, il s'arreta trop tot, et la chambre voisine tomba dans le silence le plus absolu. -- Comment, me disais-je, stupefait, ils vont passer la nuit tous les quatre dans cette petite chambre? Et je cherchais a me figurer leur installation. Miss Ellen couche avec George. On a improvise un lit a la petite Doddy, et Sem s'est etendu sur le parquet. (Les vieux negres en ont vu bien d'autres!) Ellen! quelle jolie voix, tout de meme! Et je m'endormis, la tete pleine d'Ellen. Le lendemain, je fus reveille par un bruit endiable. C'etait maitre Sem qui se degourdissait les jambes en executant une gigue nationale. Ce divertissement fut suivi d'une petite chanson de Doddy, d'une adorable romance de miss Ellen, et d'un solo de piston veritablement magistral. Tout a coup, une voix monta de la cour. -- Eh bien! George; etes-vous pret? Je vous attends. -- Voila, voila, je brosse mon chapeau et je suis a vous. Effectivement, la minute d'apres, George sortait. Je l'examinai par l'entrebaillement de ma porte. C'etait un grand garcon, rase de pres, convenablement vetu, un gentleman tout a fait. Dans la chambre, tout s'etait tu. J'avais beau preter l'oreille, je n'entendais rien. Ils se sont rendormis, pensai-je. Pourtant, ce diable de Sem semblait bien eveille. Quels droles de gens! Il etait neuf heures, a peu pres. J'attendis. Les minutes passerent, et les quarts d'heure, et les heures. Toujours pas un mouvement. Il allait etre midi. Ce silence devenait inquietant. Une idee me vint. Je tirai un coup de revolver dans ma chambre, et j'ecoutai. Pas un cri, pas un murmure, pas une reflexion de mes voisins. Alors j'eus serieusement peur. J'allai frapper a leur porte -- _Open the door, Sem! ... Miss Ellen!... Doddy! Open the door..._ Rien ne bougeait! Plus de doute, ils etaient tous morts. Assassines par George, peut-etre, ou asphyxies! Je voulus regarder par le trou de la serrure. La clef etait sur la porte. Je n'osai pas entrer. Comme un fou, je me precipitai au bureau de l'hotel. -- Madame Stephany, fis-je d'une voix que j'essayai de rendre indifferente, qui demeure a cote de moi? -- Au 81? C'est un Americain, M. George Huyotson. -- Et que fait-il? -- Il est ventriloque. LE MEDECIN MONOLOGUE POUR CADET Pour avoir du toupet, je ne connais personne comme les medecins. Un toupet infernal! Et un mepris de la vie humaine, donc! Vous etes malade, votre medecin arrive. Il vous palpe, vous ausculte, vous interroge, tout cela en pensant a autre chose. Son ordonnance faite, il vous dit: " Je repasserai ", et -- vous pouvez etre tranquille -- il repassera, jusqu'a ce que vous soyez passe, vous, et trepasse. Quand vous etes trepasse, immediatement un croque-mort vient lui apporter une petite prime des pompes funebres. Si vous resistez longtemps a la maladie et surtout aux medicaments, le bon docteur se frotte les mains, car ses petites visites et surtout la petite remise que lui fait le pharmacien font boule de neige et finissent par constituer une somme rondelette. Une seule chose l'embete, le bon docteur: c'est si vous guerissez tout de suite. Alors il trouve encore moyen de faire son malin et de vous dire, avec un aplomb infernal: -- Ah! ah! je vous ai tire de la! Mais de tous les medecins celui qui a le plus de toupet, c'est le mien, ou plutot l'ex-mien, car je l'ai balance, et je vous prie de croire que ca n'a pas fait un pli. A la suite d'un chaud et froid, ou d'un froid et chaud -- je ne me souviens pas bien -- j'etais devenu un peu indispose. Comme je tiens a ma peau -- qu'est-ce que vous voulez, on n'en a qu'une! -- , je telephonai a mon medecin, qui arriva sur l'heure. Je n'allais deja pas tres bien, mais apres la premiere ordonnance, je me portai tout a fait mal et je dus prendre le lit. Nouvelle visite, nouvelle ordonnance, nouvelle aggravation. Bref, au bout de quelques jours, j'avais maigri d'un tas de livres... et meme de kilos. Un matin que je ne me sentais pas du tout bien, mon medecin, apres m'avoir ausculte plus soigneusement que de coutume, me demanda: -- Vous etes content de votre appartement? -- Mais oui, assez. -- Combien payez-vous? -- Trois mille quatre. -- Les concierges sont convenables? -- Je n'ai jamais eu a m'en plaindre. -- Et le proprietaire? -- Le proprietaire est tres gentil. -- Les cheminees ne fument pas? -- Pas trop. Etc., etc. Et je me demandais: " Ou veut-il en venir, cet animal-la? Que mon appartement soit humide ou non, ca peut l'interesser au point de vue de ma maladie, mais le chiffre de mes contributions, qu'est-ce que ca peut bien lui faire? " Et malgre mon etat de faiblesse, je me hasardai a lui demander: -- Mais, docteur, pourquoi toutes ces questions? -- Je vais vous le dire, me repondit-il, je cherche un appartement, et le votre ferait bien mon affaire. -- Mais... je n'ai point l'intention de demenager -- Il faudra bien pourtant dans quelques jours. -- Demenager? -- Dame! Et je compris Mon medecin jugeait mon etat desespere, et il ne me l'envoyait pas dire. Ce que cette brusque revelation me produisit, je ne saurais l'exprimer en aucune langue. Un trac terrible, d'abord, une frayeur epouvantable! Et puis, ensuite, une colere bleue! On ne se conduit pas comme ca avec un malade, avec un client, un bon client, j'ose le dire. Ah! tu veux mon appartement, mon vieux? Eh bien, tu peux te fouiller! Quand vous serez malade, je vous recommande ce procede-la: mettez- vous en colere. Ca vous fera peut-etre du mal, a vous. Moi, ca m'a gueri. J'ai fichu mon medecin a la porte. J'ai flanque mes medicaments par la fenetre. Quand je dis que je les ai flanques par la fenetre, j'exagere. Je n'aime pas a faire du verre casse expres, ca peut blesser les passants, et je n'aime pas a blesser les passants: je ne suis pas medecin, moi! Je me suis contente de renvoyer toutes mes fioles au pharmacien avec une lettre a cheval. Et il y en avait de ces fioles, et de ces paquets et de ces boites Il y en avait tant qu'un jour je m'etais trompe -- je m'etais colle du sirop sur l'estomac et j'avais avale un emplatre. C'est meme la seule fois ou j'ai eprouve quelque soulagement. Et puis, j'ai renouvele mon bail et je n'ai jamais repris de medecin. BOISFLAMBARD La derniere fois que j'avais rencontre Boisflambard, c'etait un matin, de tres bonne heure (je ne me souviens plus quelle mouche m'avait pique de me lever si tot), au coin du boulevard Saint- michel et de la rue Racine. Mon pauvre Boisflambard, _quantum mutatus_! A cette epoque-la, le jeune Boisflambard resumait toutes les elegances du Quartier latin. Joli garcon, bien tourne, Maurice Boisflambard s'appliquait a etre l'homme le mieux " mis " de toute la rive gauche. Le vernis de ses bottines ne trouvait de concurrence serieuse que dans le luisant de ses chapeaux, et si on ne se lassait pas d'admirer ses cravates, on avait, depuis longtemps, renonce a en savoir le nombre. De meme pour ses gilets. Que faisait Boisflambard au Quartier latin? Voila ce que personne n'aurait pu dire exactement. Etudiant? En quoi aurait-il ete etudiant et a quel moment de la journee aurait-il etudie? Quels cours, quelles cliniques aurait-il suivis? Car Boisflambard ne frequentait, dans la journee, que les brasseries de dames; le soir, que le bal Bullier ou un petit concert enormement tumultueux, disparu depuis, qui s'appelait le Chalet. Mais que nous importait la fonction sociale de Boisflambard? N'etait-il pas le meilleur garcon du monde, charmant, obligeant, sympathique a tous? Pauvre Boisflambard! J'hesitai de longues secondes a le reconnaitre, tant sa piteuse tenue contrastait avec son dandysme habituel. De gros souliers bien cires, mais faisant valoir, par d'innombrables pieces, de serieux droits a la retraite; de pauvres vieux gants noirs erailles; une chemise de toile commune irreprochablement propre, mais gauchement taillee et mille fois reprisee; une cravate plus que modeste et semblant provenir d'une lointaine bourgade; le tout complete par un chapeau haut de forme rouge et une redingote verte. Je dois a la verite de declarer que ce chapeau rouge et cette redingote verte avaient ete noirs tous les deux dans des temps recules. Et a ce propos, qui dira pourquoi le Temps, ce grand teinturier, s'amuse a rougir les chapeaux, alors qu'il verdit les redingotes? La nature est capricieuse: elle a horreur du vide, peut-etre eprouve-t-elle un vif penchant pour les couleurs complementaires! Je serrai la main de Boisflambard; mais, malgre toute ma bonne volonte, mon regard manifesta une stupeur qui n'echappa pas a mon ami. Il etait devenu rouge comme un coq (un coq rouge, bien entendu). -- Mon ami, balbutia-t-il, tu dois comprendre, a mon aspect, qu'un malheur irreparable a fondu sur moi. Tu ne me verras plus: je quitte prochainement Paris. Je ne trouvai d'autre reponse qu'un serrement de main ou je mis toute ma cordialite. De plus en plus ecarlate, Boisflambard disparut dans la direction de la rue Racine. Depuis cette entrevue, je m'etais souvent demande quel pouvait etre le sort de l'infortune Boisflambard, et mes idees, a ce sujet, prenaient deux tours differents. D'abord une sincere et amicale compassion pour son malheur, et puis un legitime etonnement pour le brusque effet physique de cette catastrophe sur des objets inanimes, tels que des souliers ou une chemise. Qu'un homme soit foudroye par une calamite, que ses cheveux blanchissent en une nuit, je l'admets volontiers; mais que cette meme calamite transforme, dans la semaine, une paire d'elegantes bottines en souliers de roulier, voila ce qui passait mon entendement. Pourtant, a la longue, une reflexion me vint, qui me mit quelque tranquillite dans l'esprit: peut-etre Boisflambard avait-il vendu sa somptueuse garde-robe pour la remplacer par des hardes plus modestes? Quelques annees apres cette aventure, il m'arriva un malheur dans une petite ville de province. Grimpe sur l'imperiale d'une diligence, je ne voulus pas attendre, pour en descendre, qu'on appliquat l'echelle. Je sautai sur le sol et me foulai le pied. On me porta dans une chambre de l'hotel et, en attendant le medecin, on m'entoura le pied d'une quantite prodigieuse de compresses, a croire que tout le linge de maison servait a mon pansement. -- Ah! voila le docteur! s'ecria une bonne. Je levai les yeux, et ne pus reprimer un cri de joyeuse surprise. Celui qu'on appelait le docteur, c'etait mon ancien camarade Boisflambard. Un Boisflambard un peu engraisse, mais elegant tout de meme et superbe comme en ses meilleurs temps du Quartier latin. -- Boisflambard! -- Toi! -- Qu'est-ce que tu fais ici? -- Mais, tu vois... Je suis medecin. -- Medecin, toi! Depuis quand? -- Depuis... ma foi, depuis le jour ou nous nous sommes vus pour la derniere fois, car c'est ce matin-la que j'ai passe ma these... Je t'expliquerai ca, mais voyons d'abord ton pied. Boisflambard medecin! Je n'en revenais pas, et meme -- l'avouerai- je? -- j'eprouvais une certaine mefiance a lui confier le soin d'un de mes membres, meme inferieur. -- M'expliqueras-tu enfin? lui demandai-je, quand nous fumes seuls. -- Mon Dieu, c'est bien simple: quand tu m'as connu au Quartier, j'etais etudiant en medecine... -- Tu ne nous l'as jamais dit. -- Vous ne me l'avez jamais demande... Alors j'ai passe mes examens, ma these, et je suis venu m'installer ici, ou j'ai fait un joli mariage. -- Mais, malheureux! a quel moment de la journee etudiais-tu l'art de guerir tes semblables? -- Quelques jours avant mon examen, je piochais ferme avec un vieux docteur dont c'est la specialite, et puis... et puis... j'avais decouvert un truc pour etre recu. -- Un truc? -- Un truc epatant, mon cher, simple et bien humain. Ecoute plutot... -- Lors du premier examen que je passai a l'Ecole de medecine, j'arrivai bien vetu, tire a quatre epingles, reluisant! Inutile de te prevenir que j'ignorais les premiers mots du programme. Le premier bonhomme qui m'interrogea etait un professeur d'histoire naturelle. Il me pria de m'expliquer sur... et il prononca un mot qui n'avait jamais resonne dans mes oreilles. Je lui fis repeter son diable de mot, sans plus de succes pour mes souvenirs. Etait- ce un animal, un vegetal ou un mineral? Ma foi, je pris une moyenne et repondis: "C'est une plante... -- Vous m'avez mal entendu, mon ami, reprit doucement le professeur, je vous demande de parler de..." " Et toujours ce diable de mot. Alors j'optai pour un animal, et, sur un signe d'impatience de l'interrogateur, je declarai vivement que c'etait un caillou. Pas de veine, en verite: le professeur d'histoire naturelle interrogeait egalement sur la physique, et ce mot terrible que je ne connais pas, c'etait les lois d'Ohm. Dois- je ajouter que je fus impitoyablement recale?... " En meme temps que moi se presentait un pauvre diable aussi piteusement accoutre que j'etais bien vetu. Au point de vue scientifique, il etait a peu pres de ma force. Eh bien! lui, il fut recu! J'attribuai mon echec et son succes a nos tenues differentes. Les examinateurs avaient eu pitie du pauvre jeune homme. Ils avaient pense, peut-etre, aux parents de province, besogneux, se saignant aux quatre veines pour payer les etudes du garcon a Paris. Un echec, c'est du temps perdu, de gros frais qui se prolongent, de plus en plus couteux. Evidemment, de bonnes idees pitoyables leur etaient venues, a ces examinateurs, qui sont des hommes, apres tout, et voila pourquoi le pauvre bougre etait recu, tandis que moi, le fils de famille, j'etais invite a me representer a la prochaine session. " Cette lecon, comme tu penses bien, ne fut pas perdue. Je me composai, avec un soin, un tact, une habilete dont tu n'as pas idee, une garde-robe plus que modeste que je ne revetais qu'aux jours d'examen: ce costume, tu l'as vu precisement le dernier jour ou je l'ai porte, le jour de ma these. Tu me croiras si tu veux, j'ai vu un vieux dur a cuire de professeur essuyer une larme a la vue de mon minable complet. Il m'aurait fait blanchir une boule a son compte, plutot que de me refuser, cet excellent homme. -- Tout cela est fort joli, objectai-je, mais ce n'est pas en enfilant une vieille redingote, tous les ans, au mois de juillet, qu'on apprend a guerir l'humanite de tous les maux qui l'accablent. -- La medecine, mon cher, n'est pas une affaire de science: c'est une affaire de veine. Ainsi, il m'est arrive plusieurs fois de commettre des erreurs de diagnostic, mais, tu sais, des erreurs a foudroyer un troupeau de rhinoceros; eh bien! c'est precisement dans ces cas-la que j'ai obtenu des guerisons que mes confreres eux-memes n'ont pas hesite a qualifier de miraculeuses. PAS DE SUITE DANS LES IDEES I Il la rencontra un jour dans la rue, et la suivit jusque chez elle. A distance et respectueusement. Il n'etait pourtant pas timide ni maladroit, mais cette jeune femme lui semblait si vertueuse, si paisiblement honnete, qu'il se serait fait un crime de troubler, meme superficiellement, cette belle tranquillite! Et c'etait bien malheureux, car il ne se souvenait pas avoir jamais rencontre une plus jolie fille, lui qui en avait tant vu et qui les aimait tant. Jeune fille ou jeune femme, on n'aurait pas su dire, mais, en tout cas, une adorable creature. Une robe tres simple, de laine, moulait la taille jeune et souple. Une voilette embrumait la physionomie, qu'on devinait delicate et distinguee. Entre le col de la robe et le bas de la voilette apparaissait un morceau de cou, un tout petit morceau. Et cet echantillon de peau blanche, fraiche, donnait au jeune homme une furieuse envie de s'informer si le reste etait conforme. Il n'osa pas. Lentement, et non sans majeste, elle rentra chez elle. Lui resta sur le trottoir, plus trouble qu'il ne voulait se l'avouer. -- Nom d'un chien! disait-il, la belle fille! Il etouffa un soupir: -- Quel dommage que ce soit une honnete femme! Il mit beaucoup de complaisance personnelle a la revoir, le lendemain et les jours suivants. Il la suivit longtemps avec une admiration croissante et un respect qui ne se dementit jamais. Et chaque fois, quand elle rentrait chez elle, lui restait sur le trottoir, tout bete, et murmurait: -- Quel dommage que ce soit une honnete femme! II Vers la mi-avril de l'annee derniere, il ne la rencontra plus. -- Tiens! se dit-il, elle a demenage. -- Tant mieux, ajouta-t-il, je commencais a en etre serieusement toque. -- Tant mieux, fit-il encore, en maniere de conclusion. Et pourtant, l'image de la jolie personne ne disparut jamais completement de son coeur. Surtout le petit morceau de cou, pres de l'oreille, qu'on apercevait entre le col de la robe et le bas de la voilette, s'obstinait a lui trottiner par le cerveau. Vingt fois, il forma le projet de s'informer de la nouvelle adresse. Vingt fois, une piece de cent sous dans la main, il s'approcha de l'ancienne demeure, afin d'interroger le concierge. Mais, au dernier moment, il reculait et s'eloignait, remettant dans sa poche l'ecu seducteur. Le hasard, ce grand concierge, se chargea de remettre en presence ces deux etres, le jeune homme si amoureux et la jeune fille si pure. Mais, helas! la jeune fille si pure n'etait plus pure du tout. Elle etait devenue cocotte. Et toujours jolie, avec ca! Bien plus jolie qu'avant, meme! Et effrontee! C'etait a l'Eden. Elle marcha toute la soiree, et marcha dedaigneuse du spectacle. Lui, la suivit comme autrefois, admiratif et respectueux. A plusieurs reprises, elle but du champagne avec des messieurs. Lui, attendait a la table voisine. Mais ce fut du champagne sans consequence. Car, un peu avant la fin de la representation, elle sortit seule et rentra seule chez elle, a pied, lentement, comme autrefois, et non sans majeste. Quand la porte de la maison se fut refermee, lui resta tout bete, sur le trottoir. Il etouffa un soupir et murmura: Quel dommage que ce soit une grue! LE COMBLE DU DARWINISME Je n'ai pas toujours ete le vieillard quinteux et cacochyme que vous connaissez aujourd'hui, jeunes gens. Des temps furent ou je scintillais de grace et de beaute. Les demoiselles s'ecriaient toutes, en me voyant passer: " Oh! le charmant garcon! Et comme il doit etre comme il faut! " Ce en quoi les demoiselles se trompaient etrangement, car je ne fus jamais comme il faut, meme aux temps les plus recules de ma prime jeunesse. A cette epoque, la muse de la Prose n'avait que legerement effleure, du bout de son aile vague, mon front d'ivoire. D'ailleurs, la nature de mes occupations etait peu faite pour m'impulser vers d'aeriennes fantaisies. Je me preparais, par un stage pratique dans les meilleures maisons de Paris, a l'exercice de cette profession tant decriee ou s'illustrerent, au XVIIe siecle, M. Fleurant, et, de nos jours, l'espiegle Fenayrou. Dois-je ajouter que le seul fait de mon entree dans une pharmacie determinait les plus imminentes catastrophes et les plus irremediables? Mon patron devenait rapidement etonne, puis inquiet, et enfin insane, dement parfois. Quant a la clientele, une forte partie etait fauchee par un trepas premature; l'autre, manifestant de vehementes mefiances, s'adressait ailleurs. Bref, je tramais dans les plis de mon veston le spectre de la faillite, la faillite au sourire vert. Je possedais un scepticisme effroyable a l'egard des matieres veneneuses; j'eprouvais une horreur instinctive pour les centigrammes et les milligrammes, que j'estimais si miserables! Ah, parlez-moi des grammes. Et il m'advint souvent d'ajouter copieusement les plus redoutables toxiques a des preparations reputees anodines jusqu'alors. J'aimais surtout faire des veuves: une idee a moi. Des qu'une cliente un peu gentille se presentait a l'officine, porteuse d'une ordonnance: -- Qui est-ce que vous avez donc de malade, chez vous, madame? -- C'est mon mari, monsieur... Oh! ce n'est pas grave... Un petit enrouement. Alors je me disais: " Ah! il est enroue, ton mari? Eh bien! Je me charge de lui rendre la purete de son organe. " Et il etait bien rare, le surlendemain, de ne pas rencontrer un enterrement dans le quartier. C'etait le bon temps! Dans une pharmacie ou je me trouvais vers cette epoque ou a peu pres, j'etais doue d'un patron qui aurait pu rendre des points a madame Benoiton. Toujours sorti. J'aimais autant cela, n'ayant jamais ete friand de surveillance incessante. Chaque jour, dans l'apres-midi, une espece de vieux serin, rentier dans le quartier, ennemi du progres, clerical enrage, venait tailler avec moi d'interminables bavettes, dont Darwin etait le sujet principal. Mon vieux serin considerait Darwin comme un grand coupable et ne parlait rien moins que de le pendre. (Darwin n'etait pas encore mort, a ce moment-la.) Moi, je lui repondais que Bossuet etait un drole et que, si je savais ou se trouvait sa tombe, j'irais la souiller d'excrements. Et des apres-midi entiers s'ecoulaient a causer adaptation, selection, transformisme, heredite. -- Vous avez beau dire, criait le vieux serin, c'est la Providence qui cree tel ou tel organe pour telle ou telle fonction! -- C'est pas vrai, repliquais-je passionnement, votre Providence est une grande dinde. C'est le milieu qui transforme l'organe, et l'adapte a la fonction. -- Votre Darwin est une canaille! -- Votre Fenelon est un singe! Pendant nos discussions pseudo scientifiques, je vous laisse a penser comme les prescriptions etaient consciencieusement executees. Je me rappelle notamment un pauvre monsieur qui arriva au moment le plus chaud, avec une ordonnance comportant deux medicaments: 1 deg. une eau quelconque pour se frictionner le cuir chevelu; 2 deg. un sirop pour se purifier le sang. Huit jours apres, le pauvre monsieur revenait avec son ordonnance et ses bouteilles vides. -- Ca va beaucoup mieux, fit-il, mais, nom d'un chien! C'est effrayant ce que ca poisse les cheveux, cette cochonnerie-la! Et ce que ca arrange les chapeaux! Je jetai un coup d'oeil sur les bouteilles. Horreur! Je m'etais trompe d'etiquettes. Le pauvre homme avait bu la lotion et s'etait consciencieusement frictionne la tete avec le sirop. -- Ma foi, me dis-je, puisque ca lui a reussi, continuons. J'appris depuis que ce pauvre monsieur, qui avait une maladie du cuir chevelu reputee incurable, s'etait trouve radicalement gueri, au bout d'un mois de ce traitement a l'envers. (Je soumets le cas a l'Academie de medecine.) Le vieux serin dont j'ai parle plus haut possedait un chien mouton tout blanc dont il etait tres fier et qu'il appelait Black, sans doute parce que _black_ signifie noir en anglais. Un beau jour, Black eprouva des demangeaisons, et le vieux serin me demanda ce qu'on pourrait bien faire contre cet inconvenient. Je conseillai un bain sulfureux. Justement, il y avait dans le quartier un veterinaire qui, un jour par semaine, administrait un bain sulfureux collectif aux chiens de sa clientele. Le vieux serin conduisit Black au bain et alla faire un tour pendant l'operation. Quand il revint, plus de Black. Mais un chien mouton, d'un noir superbe, de la taille et de la forme de Black, s'obstinant a lui lecher les mains d'un air inquiet. Le vieux serin s'ecriait: " Veux-tu fiche le camp, sale bete! Black, Black, psst! " Et, en effet, c'etait bien lui, le Black, mais noirci; comment? Le veterinaire n'y comprenait rien. Ce n'etait pas la faute du bain, puisque les autres chiens gardaient leur couleur naturelle. Alors quoi? Le vieux serin vint me consulter. Je parus reflechir, et, subitement, comme inspire -- Nierez-vous, maintenant, m'ecriai-je, la theorie de Darwin? Non seulement les animaux s'adaptent a leur fonction, mais encore au nom qu'ils portent. Vous avez baptise votre chien Black, et il etait ineluctable qu'il devint noir. Le vieux serin me demanda si, par hasard, je ne me fichais pas de lui, et il partit sans attendre la reponse. Je peux bien vous le dire, a vous, comment la chose s'etait passee. Le matin du jour ou Black devait prendre son bain, j'avais attire le fidele animal dans le laboratoire et, la, je l'avais amplement arrose d'acetate de plomb. Or, on sait que le rapprochement d'un sel de plomb avec un sulfure determine la formation d'un sulfure de plomb, substance plus noire que les houilles a Taupin. Je ne revis jamais le vieux serin, mais, a ma grande joie, je ne cessai d'apercevoir Black dans le quartier. Du beau noir du a ma chimie, sa toison passa a des gris malpropres, puis a des blancs sales, et ce ne fut que longtemps apres qu'elle recouvra son albe immaculation. POUR EN AVOIR LE COEUR NET Ils s'en allaient tous les deux, remontant l'avenue de l'Opera. Lui, un gommeux quelconque, aux souliers plats, releves et pointus, aux vetements etriques, comme s'il avait du sangloter pour les obtenir; en un mot, un de nos joyeux retrecis. Elle, beaucoup mieux, toute petite, mignonne comme tout, avec des frissons fous plein le front, mais surtout une taille... Invraisemblable, la taille! Elle aurait certainement pu, la petite blonde, sans se gener beaucoup, employer comme ceinture son porte-bonheur d'or massif. Et ils remontaient l'avenue de l'Opera, lui de son pas bete et plat de gommeux idiot, elle, trottinant allegrement, portant haut sa petite tete effrontee. Derriere eux, un grand cuirassier qui n'en revenait pas. Completement meduse par l'exiguite phenomenale de cette taille de Parisienne, qu'il comparait, dans son esprit, aux robustesses de sa bonne amie, il murmurait, a part lui: -- Ca doit etre postiche. Reflexion ridicule, pour quiconque a fait tant soit peu de l'anatomie. On peut avoir, en effet, des fausses dents, des nattes artificielles, des hanches et des seins rajoutes, mais on concoit qu'on ne peut avoir, d'aucune facon, une taille postiche. Mais ce cuirassier, qui n'etait d'ailleurs que de 2e classe, etait aussi peu au courant de l'anatomie que des artifices de toilette, et il continuait a murmurer, tres ahuri -- Ca doit etre postiche. Ils etaient arrives aux boulevards. Le couple prit a droite, et, bien que ce ne fut pas son chemin, le cuirassier les suivit. Decidement, non, ce n'etait pas possible, cette taille n'etait pas une vraie taille. Il avait beau, le grand cavalier, se rememorer les plus jolies demoiselles de son chef-lieu de canton, pas une seule ne lui rappelait, meme de loin, l'etroitesse inouie de cette jolie guepe. Tres trouble, le cuirassier resolut d'en avoir le coeur net et murmura: -- Nous verrons bien si c'est du faux. Alors, se portant a deux pas a droite de la jeune femme, il degaina. Le large bancal, horizontalement, fouetta l'air, et s'abattit, tranchant net la dame, en deux morceaux qui roulerent sur le trottoir. Tel un ver de terre tronconne par la beche du jardinier cruel. C'est le gommeux qui faisait une tete! LE PALMIER J'ai, en ce moment, pour maitresse, la femme du boulanger qui fait le coin du faubourg Montmartre et de la rue de Maubeuge. Un bien brave garcon, ce commercant! Doux et serviable comme pas un. Quand il voyage en chemin de fer et qu'on arrive au bas d'une rampe un peu raide, il descend de son wagon et suit le train en courant jusqu'au haut de la pente: Ca soulage la locomotive, dit-il avec son bon sourire. Nous avons fait nos vingt-huit jours ensemble, et c'est de cette periode d'instruction que datent nos relations. Il n'eut rien de plus presse, rentre dans ses foyers, que de me presenter a sa femme. Ce qui devait arriver arriva: sa femme m'adora et je gobai sa femme. (Contrairement a l'esthetique des gens delicats, je prefere les femmes d'amis aux autres: comme ca, on sait a qui on a affaire.) Vous la connaissez tous, o Parisiens de Montmartre (les autres m'indifferent)! Mille fois, en regagnant la Butte, vous l'avez contemplee, tronant a son comptoir, dans l'or incomptable de ses pains, sous l'azur de son plafond, ou s'eperdent les hirondelles. Sa jolie petite tete, coiffee a la vierge, fait un drole d'effet sur sa poitrine trop forte: mais, moi, j'aime ca. Au moral, Marie (car elle s'appelle Marie, comme vous et moi) represente un singulier melange de candeur et de vice, d'ignorance et de machiavelisme. Ingenue comme un ver et roublarde comme une pelote de ficelle. Avec ca, tres donnante, mais mettant dans ses presents une delicatesse bien a elle. -- Comment! tu n'as pas de montre? me dit-elle un jour, donne-moi trente francs, je vais t'en acheter une a un petit horloger que je connais. Et, le lendemain, elle m'apportait un superbe chronometre en un metal qui me parut de l'or, avec une chaine lourde comme le cable transatlantique. -- Et tu as paye ca... -- Vingt-huit francs, mon cheri. -- Vingt-huit francs! -- Mais oui, mon ami; c'est un petit horloger en chambre... Tu comprends, il n'a pas tant de frais que dans les grands magasins, alors... -- C'est egal, ca n'est vraiment pas cher. Elle tint a me remettre les deux francs qui me revenaient. A quelques jours de la, entierement denue de ressources, je portai, rue de Buffault (la maison ou il y a un drapeau si sale), ma montre, dans l'espoir de toucher dessus quelque chose comme cent sous. L'homme soupesa l'objet et me demanda timidement si j'aurais assez avec trois cents francs. Sans qu'un muscle de ma physionomie tressaillit, j'acquiescai. Mais, le soir, je ne pus me defendre de gronder doucement Marie de sa folie. Un autre jour, elle arriva tout essoufflee, me sauta au cou, m'embrassa a tour de bras, en disant: -- Regarde par la fenetre le beau petit cadeau que j'apporte a mon ami. Dans la rue, des hommes descendaient d'un camion un palmier qui me parut demesure. -- Hein! fit-elle, je suis sure qu'il y a longtemps que tu revais d'avoir un palmier chez toi. Je ne m'etais pas trompe: ce palmier, y compris la caisse, ne mesurait pas moins de 4, 20 m, alors que mon plafond n'etait eloigne du plancher que de 3, 15 m. -- Et puis, tu sais, ajouta-t-elle, je considere ce palmier comme le symbole de ton amour. Tant qu'il sera vert, tu m'aimeras. Si les feuilles jaunissent, C'est que tu me tromperas. -- Mais pourtant... -- Il n'y a pas de pourtant! Rien n'etait plus etrange que ce pauvre palmier, force, pour tenir dans mon appartement, de garder une attitude oblique. On aurait pu croire a quelque simoun courbant eternellement ce pauvre vegetal. Un jour, rentrant a Paris apres une absence de quelques semaines, je passai a la boulangerie avant de monter chez moi. Marie etait seule. -- Va chez toi tout de suite... Tu verras la belle petite surprise que je t'ai faite. Je reintegrai mon domicile, en proie a un vague trac, relativement a la belle petite surprise. Marie avait loue l'appartement au-dessus, et fait pratiquer dans le plancher un trou circulaire par ou pouvait passer a son aise la tete du fameux palmier. Une petite balustrade fort elegante entourait l'orifice. Tous ces travaux, bien entendu, avaient ete executes sans que le concierge ou le proprietaire en eussent eu le moindre vent. A quelques jours de la, rentrant chez moi tout a fait a l'improviste, je trouvai, relativement peu vetus, Marie et une maniere de grand Egyptien malpropre, que je reconnus pour un anier de la rue du Caire. Marie ne se deconcerta pas. -- Monsieur, me dit-elle en montrant le sale Oriental, est jardinier dans son pays. Je l'ai prie de venir voir notre palmier pour qu'il nous donne quelques conseils sur la maniere de l'entretenir. J'invitai poliment le fils des Pyramides a aller soigner des monocotyledones en d'autres parages. Un regard, muet reproche, foudroya l'inconstante. -- Tu ne me crois pas, cheri? -- ... -- C'est pourtant comme ca... Et puis, tu m'embetes avec tes jalousies continuelles. Et prenant ses cliques, n'oubliant pas ses claques, Marie sortit. J'eus un gros chagrin de cette separation. Pour tacher d'oublier l'infidele, je fis la noce. On ne vit que moi aux Folies Bergere, aux Folies Hippiques, et dans d'autres folies, et dans tous les endroits dements ou l'on peut rencontrer les creatures qui font metier de leur corps. Chaque soir, je rentrais avec une nouvelle creature et j'aimais Marie plus fort que jamais. Pendant ce temps, le palmier devenait superbe, faisait de nouvelles pousses et verdoyait comme en plein Orient. Un matin, je rencontrai Marie qui faisait son marche dans le faubourg Montmartre. Nous fimes la paix. Elle s'informa de son palmier. -- Viens plutot le voir, dis-je. Elle fut, en effet, emerveillee de sa bonne tenue, mais une pensee amere obscurcit son bonheur. -- Parbleu! dit-elle de sa voix la plus triviale, ca n'est pas etonnant. Tous ces chameaux que tu as amenes ici, pendant que je n'y etais pas, ca lui a rappele son pays, et il a ete content. Je lui fermai la bouche d'un baiser derriere l'oreille. Cette histoire se passait au moment de l'Exposition universelle de 1889. LE CRIMINEL PRECAUTIONNEUX Avec un instrument (de fabrication americaine) assez semblable a celui dont on se sert pour ouvrir les boites de conserve, le malfaiteur fit, dans la tole de la devanture, deux incisions, l'une verticale, l'autre horizontale et partant du meme point. D'une main vigoureuse, il amena a lui le triangle de metal ainsi determine, le tordant aussi facilement qu'il eut fait d'une feuille de papier d'etain. (C'etait un robuste malfaiteur.) Il penetra dans le petit vestibule rectangulaire qui precede la porte d'entree. Maintenant la glace avec une ventouse en caoutchouc (de fabrication americaine), il la coupa a l'aide d'un diamant du Cap. Rien ne s'opposait plus a son entree dans le magasin. Alors, tranquillement, methodiquement, il entassa dans un sac ad hoc toutes les pierres precieuses et les parures qui reunissaient au merite du petit volume l'avantage du grand prix. Il etait presque a la fin de sa besogne, quand, au fond de la boutique, le patron, M. Josse, fit son apparition, une bougie d'une main, un revolver de l'autre. Tres poli, le malfaiteur salua et, avec affabilite: -- Je n'ai pas voulu, dit-il, passer si pres de chez vous sans vous dire un petit bonjour. Et tandis que, sans mefiance, l'orfevre lui serrait la main, le malfaiteur lui enfonca dans le sein un fer homicide (de fabrication americaine). Le sac ad hoc fut rapidement rempli. Le malfaiteur allait rentrer dans la rue, quand une pensee lui vint. Alors, s'asseyant a la caisse, il traca sur une grande feuille de papier quelques mots en gros caracteres. A l'aide de pains a cacheter, il colla cet ecriteau sur la devanture du magasin, et les passants matineux purent lire a l'aube: Ferme pour cause de deces. L'EMBRASSEUR La principale occupation entre les repas consistait, pour mon ami Vincent Desflemmes, en longues flaneries par les rues, par les boulevards, par les quais et plus generalement par toutes les arteres de la capitale. Les bras ballants, a moins qu'il n'eut les mains dans ses poches, Desflemmes s'en allait, toujours seul, sans canne, sans chien, sans femme. Attentif aux mille petits episodes de la rue, Vincent se rejouissait de tout: propos discourtois entre cochers mal eleves, esclaves ivres suivis par une nuee de petits polissons hurleurs, pickpockets interrompus, noces bourgeoises avec la jeune epouse rougissante, le mari bien frise, le papa sanguin, la grosse maman en soie noire, la demoiselle d'honneur heliotrope, le garcon d'honneur mal a l'aise en son inhabituelle redingote, le militaire (jamais de noce a Paris sans un militaire, parfois caporal). Les chapeaux hauts de forme des noces bourgeoises ne recelaient plus aucun mystere pour Vincent. Petits chapeaux a grands bords, grands chapeaux a petits bords, troncs de cone, cylindres, hyperboloides, il les connaissait tous et se trouvait ainsi le seul homme de France qui put ecrire un essai serieux sur le haut- de-forme a travers les ages. Desflemmes adorait les noces; il les suivait jusqu'a l'eglise, entrait dans le saint lieu, penetrait meme jusque dans la sacristie et assistait, a la faveur du brouhaha, aux petites scenes touchanto-comiques qui sont l'apanage des ceremonies nuptiales. A force d'assister a cette orgie de noces, Vincent avait fini par remarquer un monsieur aussi amateur que lui de fetes hymeneennes: un monsieur pas beau, ma foi, avec de vilains yeux, une sale bouche, et un nez surabondamment eczemateux. Ce monsieur devait posseder des relations sans nombre, car Desflemmes le rencontrait a chaque instant, distribuant des poignees de main et n'oubliant jamais d'embrasser la mariee. -- Qui diable est-ce, ce bonhomme-la? monologuait Vincent. Dans tous les cas, il a une sale gueule. (Mon ami Desflemmes ne prend pas de gants pour se parler a lui- meme.) Un beau jour, le hasard le renseigna sur le monsieur a relations. Le suisse de Saint-Germain-des-Pres causait avec le bedeau. Tu as vu? disait le suisse; il est la... -- Qui ca? demanda le bedeau. -- L'embrasseur. -- Ah! -- Oui... Tiens, tu peux le voir d'ici, dans le choeur, a droite. Vincent regarda dans la direction indiquee: l'embrasseur, c'etait son bonhomme. Avec beaucoup d'obligeance, et sur le glissement discret d'une piece de quarante sous, le suisse paracheva ses renseignements. L'embrasseur etait un maniaque, relativement inoffensif, dont le faible consistait a embrasser le plus possible de jeunes mariees en blanc. Muni d'un aplomb imperturbable, l'embrasseur s'introduisait dans la sacristie. Les parents du marie se disaient: " Ce doit etre un ami de la famille de la petite. " La famille de la petite se tenait un raisonnement parallele. L'embrasseur serrait la main du jeune homme, embrassait la petite, et le tour etait joue. Desflemmes se divertit fort de cette etrange manie, mais se jura bien, au cas ou il se marierait, de ne pas laisser effleurer les joues virginales de l'adoree par un aussi deplaisant museau. A quelques jours de la, Vincent tomba eperdument amoureux d'une jeune fille de Fontenay-aux-Roses. Bien que la dot fut derisoire, il n'hesita pas a obtenir la main de la personne. D'ailleurs, il y avait des esperances, un oncle fort riche, entre autres, ancien avocat, nomme N. Herve (de Jumieges). -- Tous mes compliments! fis-je a Desflemmes, qui m'annoncait la grave nouvelle. Et la petite... gentille? -- Tu ne peux pas t'en faire une idee, mon vieux! Ah! oui, qu'elle est gentille! Et drole donc! Imagine-toi un front et des yeux a la facon des vierges de Botticelli, un petit nez spirituel, bon garcon, rigolo. Madone et ouistiti meles! Et avec ca, sur la joue, la, pres du menton, un grain de beaute d'ou emergent quelques poils fins, longs, frises et qui lui donne une apparence de Simily-Meyer tout a fait amusante. Bref, a sa vue, mon coeur, vieille poudriere eventee, a saute comme une jeune cartouche de dynamite. Le grand jour arriva. L'oncle a heritage, M. N. Herve (de Jumieges) s'excusa par telegramme de ne pouvoir assister au mariage civil. Inutile de l'attendre, il se rendrait directement a l'eglise. La benediction nuptiale tirait a sa fin. Le digne pretre prononcait les paroles qui lient les epoux devant Dieu, comme le maire (ou son adjoint) a prononce les paroles qui les lient devant la loi. A ce moment, mu par un mouvement machinal, Desflemmes se retourna. Son visage passa rapidement, d'abord au rouge brique de la colere, puis au blanc blafard de la suffocation, et enfin au vert pomme pas mure des resolutions viriles. Derriere lui, au dernier rang des assistants, Desflemmes venait de reconnaitre qui? Ne faites pas les etonnes, vous l'avez devine: l'embrasseur! On allait passer a la sacristie. Apres avoir prie sa jeune femme de l'excuser un instant, Vincent piqua droit sur le maniaque. -- Vous, fit-il, sans affabilite apparente, si vous ne voulez pas sortir de l'eglise a coups de pied dans le cul, vous n'avez qu'une ressource: c'est de vous en aller a reculons, et plus vite que ca. -- Mais, monsieur... -- A moins que je vous prenne par la peau du cou... -- Mais, monsieur ... -- Vieux cochon! -- Mais, monsieur ... -- Comment, espece de saligaud, Paris ne vous suffit donc plus? Comme bien vous pensez, cet intermede n'avait pas passe inapercu des gens de la noce. -- Qu'est-ce qu'il y a donc? soupira tres inquiete la petite Simily-Meyer. -- Je ne sais pas, repondit la maman, mais ton mari a l'air de se disputer fort avec ton oncle Herve. Cependant la discussion continuait sur le ton du debut. Tout a coup Vincent empoigna par le bras l'oncle Herve, car c'etait bien lui, et l'entraina vers la sortie a grand renfort de coups de pied dans le derriere. -- Vincent est devenu fou! s'ecria la mariee en s'effondrant dans son fauteuil. Et toute la noce de repeter: " Vincent est devenu fou! " Vincent n'etait pas devenu fou, mais en apprenant le nom de l'embrasseur, il etait devenu tres embete. Avec une philosophie charmante, il prit son chapeau, son pardessus et le premier train pour Paris. Peu de jours apres cette regrettable scene, il recut des nouvelles de Fontenay sous la forme d'une demande de divorce. Vincent Desflemmes ne constitua meme pas d'avoue. L'avocat de la partie adverse eut beau jeu a demontrer sa folie subite, sa demence incoercible, son insanite degoutante, son alienation redoutable. Le divorce fut prononce. Vincent en a ete quitte pour reprendre ses occupations qui consistent a s'en aller flaner, entre les repas, tout seul, sans canne, sans chien, sans femme. Il a toujours conserve un vif penchant pour les noces des autres, mais il n'y rencontre plus l'embrasseur. LE PENDU BIENVEILLANT Aussi loin derriere lui qu'il reportat ses souvenirs, il ne se rappelait pas une seule minute de veine dans sa pauvre vie. La guigne, toujours la guigne! Et pourtant, chose etrange, jamais de cette serie obstinement noire n'etait resultee pour lui, l'ombre d'une jalousie ou d'une rancune. Il aimait son prochain, et de tout son coeur le plaignait de la triste existence a laquelle il etait voue. Un beau jour, ou plutot un fort vilain jour, il en eut assez de cette vie, par trop bete vraiment. Tranquillement, sans phrases, sans correspondance posthume, sans attitude de melodrame, il resolut de mourir. Non pas pour se tuer, mais tres simplement pour cesser de vivre, parce que vivre sans jouir lui semblait d'une inutilite flagrante. Les differents genres de mort defilerent dans son imagination, lugubres et indifferents. Noyade, coup de pistolet, pendaison... Il s'arreta a ce dernier mode de suicide. Puis, au moment de mourir, il lui vint une immense pitie pour ceux qui allaient continuer a vivre... Une immense pitie et un vif desir de les soulager. Alors, il s'enfonca dans la campagne, arriva dans des champs de colza, bordes de hauts peupliers. Du plus haut de ces peupliers, il choisit la plus haute branche. Avec l'agilite du chat sauvage -- l'infortune n'avait pas abattu sa vigueur -- il y grimpa, attacha une longue corde, combien longue! Et s'y pendit. Ses pieds touchaient presque le sol. Et le lendemain, quand, devant le maire du village, on le decrocha, une quantite incroyable de gens purent, selon son desir supreme, se partager l'interminable corde, et ce fut pour eux tous la source infinie de bonheurs durables. ESTHETIC _If it's not true, it's well found._ SIR CORDON SONNETT Il y a peu d'annees, l'edilite de Pigtown (Ohio, U.S.A.) eut l'idee d'organiser une exposition de peinture, sculpture, gravure, et generalement, tout ce qui s'ensuit. On lanca, par la libre Amerique, des invitations aux artistes de deux sexes, et l'on construisit, en moins de temps qu'il ne faut pour l'ecrire, un vaste hall, aupres duquel la galerie des Machines semblerait une humble mansarde. Le nombre des adhesions depassa les plus flatteuses esperances. Tout ce qui portait un nom dans l'art americain tint a se voir represente a l'exposition de Pigtown. Quelques peintres et sculpteurs de l'ancien continent annoncerent leurs envois par cable; mais l'edilite de Pigtown ayant decide que l'exposition serait exclusivement nationale (_exclusively national_), on ne repondit meme pas a ces faquins d'Europe. La Pigtown National Picture and Sculpture Exhibition obtint tout de suite un prodigieux succes. Le vaste hall ne desemplissait pas, et bientot les organisateurs ne surent plus ou fourrer les dollars de leurs recettes. D'ailleurs la chose en valait la peine; la sculpture, surtout, interessait les visiteurs au plus haut point. Il y a longtemps qu'en matiere de statues, les Americains ont deserte les errements surannes de la vieille Europe. Plus de ces groupes inanimes! Assez de ces marbres froids et insensibles! Foin de ces lions de bronze devorant des autruches de meme metal, sans que les autruches y perdent une seule de leurs plumes! Les statuaires americains ont compris que, dans l'Art, la Vie seule interesse, et qu'il n'y a pas de Vie sans Mouvement. Aussi, a l'exposition de Pigtown, les statues, les groupes, meme les bustes, tout etait-il articule. Les narines battaient, les seins haletaient, les bouches s'ouvraient, et, quand un groupe representait un Boa devorant un boeuf, on n'avait qu'a demeurer cinq minutes devant cette oeuvre capitale, le boeuf se trouvait effectivement devore par le boa. Le boeuf etait en gutta-percha et le boa en celluloid, dites-vous; o poncifs vieux jeu! Qu'importe la substance, l'idee est tout! Dans cet amoncellement d'art anime, deux oeuvres surtout se disputaient l'engouement public. La premiere, due au genie si inventif du grand animalier K.W. Merrycalf, representait un Cochon taquine par des mouches. Et l'on se demandait ce qu'il fallait admirer le plus, dans ce gracieux ensemble: le cochon? Les mouches? Le cochon, un cochon en bronze, trente-six fois grandeur naturelle, se vautrait sur un fumier egalement trente-six fois nature. Une nuee de mouches, dans la meme proportion, s'ebattaient, petites folles, autour du monstrueux groin. Le cochon, comme tout bon cochon qui se respecte, etait immobile, mais les mouches, mues par un petit appareil des plus ingenieux (patent), voletaient reellement, tourbillonnaient et ne touchaient la hure du porc que pour se charger d'electricite et repartir de plus belle. C'etait charmant. Cette jolie piece eut ete certainement le clou de la National Exhibition, sans l'envoi d'un jeune sculpteur ignore jusqu'a ce jour, et portant le nom de Julius Blagsmith. Le groupe de Julius Blagsmith portait cette indication au livret: _The death of the brave general George-Ern. Baker_. L'intrepide officier etait represente au moment ou, frappe d'une balle en plein coeur, il s'affaissa sur une mitrailleuse voisine. A l'interet historique de cet episode emouvant venait s'adjoindre l'attrait d'une ingenieuse application du phonographe. Dans l'interieur de George-Ern. Baker etait adroitement place un appareil, et, toutes les cinq minutes, le vaillant general, portant sa main au coeur, s'ecriait (en americain, bien entendu): " Je meurs pour le principe! " La mitrailleuse, surtout, recueillit les suffrages universels des artilleurs et armuriers americains. Pas une vis, pas un boulon, pas un rivet dont on put constater l'absence ou le mal placement. Une merveille. C'etait bien le cas de le dire: il ne lui manquait que la parole. Des les premiers jours de l'exposition, ce ne fut qu'un cri par les clans artistiques. Le diplome d'honneur de la sculpture est pour le Cochon de Merrycalf, a moins qu'il ne soit pour le Baker de Blagsmith. De leur cote, les deux artistes s'etaient pris, l'un pour l'autre, d'une vive hostilite. Ils se saluaient, se serraient la main, s'informaient de leur sante reciproque, mais on sentait que ces rapports courtois cachaient une glacialite polaire. Le matin du jour ou le jury devait proclamer les recompenses, Blagsmith invita poliment son confrere Merrycalf a lui consacrer quelques instants d'entretien. Il l'amena devant son groupe. -- Franchement, demanda-t-il, comment trouvez-vous cela? -- A la verite, repondit Merrycalf, je trouve cela parfait. La mitrailleuse est d'une exactitude! ... -- Cette mitrailleuse n'a aucun merite a etre exacte, attendu que c'est une vraie mitrailleuse. Voyez plutot. Et Blagsmith, grattant legerement de la pointe de son canif un fragment de platre, fit apparaitre l'acier luisant, et, vous savez, pas de l'acier pour rire. -- Oui, poursuivit-il, cette mitrailleuse est une reelle mitrailleuse en parfait etat, avec cette circonstance aggravante qu'elle est chargee et prete a faire feu. -- Diable! ... et dans quel but? -- Dans le but tres simple de vous mitrailler tous si je n'obtiens pas le grand diplome d'honneur. -- Vous n'y allez pas par quatre chemins, vous -- Jamais! Un seul, c'est plus court. -- Laissez-moi au moins le temps de prevenir le jury. -- Comme il vous plaira. Et, se debarrassant de sa jaquette, Blagsmith arbora la tenue si commode dite en bras de chemise. Sur une splendide estrade drapee de peluche et ornee de plantes tropicales, le jury se reunissait. Apres un grand morceau execute par l'Harmonie des abattoirs de Pigtown, le president du jury se leva et proclama le nom des heureux laureats. On commenca par la peinture. A part quelques coups de revolver echanges entre une mention honorable et une medaille d'argent, la proclamation des laureats peintres se passa assez tranquillement. Puis le president annonca: " Sculpture, grand diplome d'honneur decerne a Mathias Moonman, auteur de... " Auteur de quoi? je ne saurais vous dire, car, a. ce moment precis, il se produisit un vif desordre parmi les gentlemen qui garnissaient l'estrade et ceux qui l'entouraient. Cent milliards de demons se seraient acharnes a dechirer cent milliards d'aunes de toile forte, que le tapage n'eut pas ete plus infernal, cependant que des projectiles meurtriers semaient la mort et l'effroi parmi le jury et le public. L'estrade ne fut bientot qu'un amas confus de draperies rouges, d'arbustes verts et de jures de toutes couleurs. La-bas, dans le fond, Blagsmith tournait sa manivelle avec autant de quietude que s'il eut joue le Yankie Doodle sur un orgue de Barbarie. Quand les gargousses etaient brulees, il en tirait d'autres du socle de son groupe et continuait tranquillement l'oeuvre de destruction. Comme tout prend une fin, meme les meilleures plaisanteries, les provisions s'epuiserent. Dois-je ajouter que le public n'avait pas attendu plus longtemps pour deserter le vaste hall? Sortis de la poussiere, les marbres et les platres retournaient en poussiere. Seuls les bronzes s'en tiraient avec quelques renfoncements negligeables. C'etait fini. Blagsmith endossait sa jaquette, radieux comme un monsieur qui n'a pas perdu sa journee, quand, a sa grande stupeur, il vit s'avancer vers lui qui? son concurrent Merrycalf. Merrycalf, souriant, affable, lui tendit la main. -- Hurrah! _my dear_. Vous etes un homme de parole... et d'action. -- Vous n'aviez donc pas averti le jury? -- Jamais de la vie, par exemple. Bien plus drole comme ca. -- Et vous, ou etiez-vous, pendant mes salves? -- Dans mon cochon, parbleu! Vous pensez bien que je n'ai pas fait un cochon trente-six fois nature en bronze massif. J'y ai fait menager une logette tres confortable, et je vous prie de croire que je ne m'y embetais pas, tout a l'heure, pendant votre petite seance d'artillerie. -- Ce qui prouve que, comme disent les Francais, dans le cochon tout est bon, meme l'interieur. -- Surtout quand il est creux. Enchantes de cette excellente plaisanterie, Blagsmith et Merrycalf allerent dejeuner avec un appetit qui frisait la voracite. UN DRAME BIEN PARISIEN CHAPITRE PREMIER Ou l'on fait connaissance avec un monsieur et une dame qui auraient pu etre heureux, sans leurs eternels malentendus. _0 qu'il ha bien sceu choisir, le challan!_ RABELAIS. A l'epoque ou commence cette histoire, Raoul et Marguerite (un joli nom pour les amours) etaient maries depuis cinq mois environ. Mariage d'inclination, bien entendu. Raoul, un beau soir, en entendant Marguerite chanter la jolie romance du colonel Henry d'Erville: _L'averse, chere a la grenouille,_ _Parfume le bois rajeuni._ _... Le bois, il est comme Nini._ _Y sent bon quand y s'debarbouille._ Raoul, dis-je, s'etait jure que la divine Marguerite (diva Margarita) n'appartiendrait jamais a un autre homme qu'a lui-meme. Le menage eut ete le plus heureux de tous les menages, sans le fichu caractere des deux conjoints. Pour un oui, pour un non, crac! une assiette cassee, une gifle, un coup de pied dans le cul. A ces bruits, Amour fuyait eplore, attendant, au coin du grand parc, l'heure toujours proche de la reconciliation. Alors, des baisers sans nombre, des caresses sans fin, tendres et bien informees, des ardeurs d'enfer. C'etait a croire que ces deux cochons-la se disputaient pour s'offrir l'occasion de se raccommoder. CHAPITRE II Simple episode qui, sans se rattacher directement a l'action, donnera a la clientele une idee sur la facon de vivre de nos heros. _Amour en latin faict amor._ _Or donc provient d'amour la mort_ _Et, par avant, soulcy qui mord,_ _Deuils Plours, Pieges, forfaitz, remord..._ (Blason d'amour.) Un jour, pourtant, ce fut plus grave que d'habitude. Un soir, plutot. Ils etaient alles au Theatre d'Application, ou l'on jouait, entre autres pieces, L'Infidele, de M. de Porto-Riche. -- Quand tu auras assez vu Grosclaude, grincha Raoul, tu me le diras. -- Et toi, vitupera Marguerite, quand tu connaitras Mlle Moreno par coeur, tu me passeras la lorgnette. Inauguree sur ce ton, la conversation ne pouvait se terminer que par les plus regrettables violences reciproques. Dans le coupe qui les ramenait, Marguerite prit plaisir a gratter sur l'amour-propre de Raoul comme sur une vieille mandoline hors d'usage. Aussi, pas plutot rentres chez eux, les belligerants prirent leurs positions respectives. La main levee, l'oeil dur, la moustache telle celle des chats furibonds, Raoul marcha sur Marguerite, qui commenca, des lors, a n'en pas mener large. La pauvrette s'enfuit, furtive et rapide, comme fait la biche en les grands bois. Raoul allait la rattraper. Alors, l'eclair genial de la supreme angoisse fulgura le petit cerveau de Marguerite. Se retournant brusquement, elle se jeta dans les bras de Raoul en s'ecriant: -- Je t'en prie, mon petit Raoul, defends-moi! CHAPITRE III Ou nos amis se reconcilient comme je vous souhaite de vous reconcilier souvent, vous qui faites vos malins. "_Hold your tongue, please!_" CHAPITRE IV Comment l'on pourra constater que les gens qui se melent de ce qui ne les regarde pas feraient beaucoup mieux de rester tranquilles. _C'est epatant ce que le monde devient rosse depuis quelque temps!_ (Paroles de ma concierge dans la matinee de lundi dernier.) Un matin, Raoul recut le mot suivant: " Si vous voulez, une fois par hasard, voir votre femme en belle humeur, allez donc, jeudi, au bal des Incoherents, au Moulin- Rouge. Elle y sera, masquee et deguisee en pirogue congolaise. A bon entendeur, salut! " UN AMI. Le meme matin, Marguerite recut le mot suivant: " Si vous voulez, une fois par hasard, voir votre mari en belle humeur, allez donc, jeudi, au bal des Incoherents, au Moulin- Rouge. Il y sera, masque et deguise en templier fin de siecle. A bonne entendeuse, salut! " UNE AMIE. Ces billets ne tomberent pas dans l'oreille de deux sourds. Dissimulant admirablement leurs desseins, quand arriva le fatal jour: -- Ma chere amie, fit Raoul de son air le plus innocent, je vais etre force de vous quitter jusqu'a demain. Des interets de la plus haute importance m'appellent a Dunkerque. -- Ca tombe bien, repondit Marguerite, delicieusement candide, je viens de recevoir un telegramme de ma tante Aspasie, laquelle, fort souffrante, me mande a son chevet. CHAPITRE V Ou l'on voit la folle jeunesse d'aujourd'hui tournoyer dans les plus chimeriques et passagers plaisirs au lieu de songer a l'eternite. _Mai voueli vieure pamens:_ _La vida es tant bello!_ AUGUSTE MARIN. Les echos du Diable boiteux ont ete unanimes a proclamer que le bal des Incoherents revetit cette annee un eclat inaccoutume. Beaucoup d'epaules et pas mal de jambes, sans compter les accessoires. Deux assistants semblaient ne pas prendre part a la folie generale: un Templier fin de siecle et une Pirogue congolaise, tous deux hermetiquement masques. Sur le coup de trois heures du matin, le Templier s'approcha de la Pirogue et l'invita a venir souper avec lui. Pour toute reponse, la Pirogue appuya sa petite main sur le robuste bras du Templier, et le couple s'eloigna. CHAPITRE VI Ou la situation s'embrouille. _-- I say, don't you think_ _the rajah laughs at us?_ _-- Perhaps, sir._ HENRY O'MERCIER. -- Laisse-nous un instant, fit le Templier au garcon du restaurant, nous allons faire notre menu et nous vous sonnerons. Le garcon se retira et le Templier verrouilla soigneusement la porte du cabinet. Puis, d'un mouvement brusque, apres s'etre debarrasse de son masque, il arracha le loup de la Pirogue. Tous les deux pousserent, en meme temps, un cri de stupeur, en ne se reconnaissant ni l'un ni l'autre. Lui, ce n'etait pas Raoul. Elle, ce n'etait pas Marguerite. Ils se presenterent mutuellement leurs excuses, et ne tarderent pas a lier connaissance a la faveur d'un petit souper, je ne vous dis que ca. CHAPITRE VII Denouement heureux pour tout le monde, sauf pour les autres. _Buvons le vermouth grenadine,_ _Espoir de nos vieux bataillons._ GEORGE AURIOL. Cette petite mesaventure servit de lecon a Raoul et a Marguerite. A partir de ce moment, ils ne se disputerent plus jamais et furent parfaitement heureux. Ils n'ont pas encore beaucoup d'enfants, mais ca viendra. MAM'ZELLE MISS L'ainee des trois, miss Grace, etait une grosse fille commune comme le sont les Anglaises quand elles se mettent a etre communes. La petit Lily, la plus jeune, faisait un effet comique avec ses cheveux flamboyants, mais flamboyants comme le sont les cheveux des Anglaises quand ils se mettent a etre flamboyants. Celle que j'aimais par-dessus tout le reste, c'etait la moyenne, miss Emily, que j'appelais, pour m'amuser, Mam'zelle Miss. A cette epoque-la, miss Emily, pouvait avoir dans les quinze ans, mais elle avait quinze ans comme ont les Anglaises quand elles se mettent a avoir quinze ans. Elle allait a la meme pension que mes cousines, et il arrivait souvent que, le soir, j'accompagnais les fillettes. Au moment de se separer, elles s'embrassaient. Moi, de l'air le plus innocent, je faisais semblant d'etre de la tournee, et j'embrassais tout ce joli petit monde-la. Mam'zelle Miss se laissait gentiment faire, bien que je fusse deja un grand garcon. Et je me souviens que la place de mes baisers apparaissait toute rouge sur ses joues, tant sa peau rose etait delicate et fine. Des fois je la pressais un peu trop fort, alors elle me faisait de gentils reproches, des reproches ou son " britishisme " natif mettait comme un gazouillis d'oiseau. Pour peu qu'elle rit, sa levre superieure se retroussait et laissait apercevoir la nacre humide de ses affriolantes quenottes. C'etaient surtout ses cheveux que j'aimais, des cheveux fins comme Lin, cheveux d'un or si pale qu'on croyait rever. Leur pere, un fort joli homme, joli comme le sont les Anglais quand ils se mettent a etre jolis, adorait ces trois petites et remplacait, a force de tendresse, la mere morte depuis longtemps. Quand je partis pour Paris, j'eus, a travers la peine de quitter mon pays et mes parents, un grand serrement de coeur en pensant que je n'allais plus voir Mam'zelle Miss, et je ne l'oubliai jamais. A mes premieres vacances, je n'eus rien de plus presse que de m'informer de ma petite amie. Helas! que de changements dans la famille! Le pere mort noye dans une partie en mer. (On ne put jamais retrouver la moindre trace de sa fortune et ce resta toujours un mystere de savoir comment il avait vecu, jusqu'a present, dans une aisance relativement considerable.) Miss Grace partie aux Indes, comme gouvernante dans la famille d'un major ecossais; Lily adoptee par un pasteur, qui rougissait d'avoir seulement quatorze filles sur dix-sept enfants. Quant a Mam'zelle Miss, je ne voulus pas croire a sa nouvelle situation. Et pourtant, c'etait vrai. Mam'zelle Miss, caissiere chez un boucher. Vingt fois dans la journee, je repassai devant la boutique. C'etait Justement jour de marche. Le magasin s'encombrait sans relache de paysans, de cuisinieres et de dames de la ville Les garcons, affaires, coupaient, taillaient dans les gros tas de viande, tapaient fort, livraient la marchandise avec des commentaires ou ne reluisait pas toujours le bon gout. Et c'etaient des discussions sans fin a propos du choix des morceaux, du poids et des os. Dans tout ce brouhaha, Mam'zelle Miss, tranquille, executait de petites factures vertigineusement rapides et sans nombre. Severement vetue de noir, un col droit, des manchettes blanches etroites, elle avait, malgre sa figure restee enfantine, un air, amusant comme tout, de petite femme raisonnable. De temps en temps, elle s'interrompait de son travail pour lisser, d'un geste furtif, des frisons qui s'envolaient sur son front. A la fin, elle leva la tete et jeta dans la rue un regard distrait. Elle m'apercut plante la et me fixa pendant quelques secondes avec cette insolence candide, mais genante, des jeunes filles myopes. A son pale sourire, je compris que j'etais reconnu et je fus tout a fait heureux. Vers la fin des vacances, un jour, je ne l'apercus plus dans la boutique. Ni le lendemain. Je m'informai d'elle, le soir, a un jeune garcon boucher, qui me dit: -- Depuis longtemps le patron se doutait de quelque chose. Avant- hier, la nuit, en revenant du marche de Beaumont, il est monte dans sa chambre, et il l'a trouvee couchee avec le premier garcon, tous les deux saouls comme des grives. Alors, il les a fichus a la porte. LE BON PEINTRE Il etait a ce point preoccupe de l'harmonie des tons, que certaines couleurs mal arrangees dans des toilettes de provinciales ou sur des toiles de membres de l'Institut le faisaient grincer douloureusement, comme un musicien en proie a de faux accords. A ce point que pour rien au monde il ne buvait de vin rouge en mangeant des oeufs sur le plat, parce que ca lui aurait fait un sale ton dans l'estomac. Une fois que, marchant vite, il avait pousse un jeune gommeux a pardessus mastic sur une devanture verte fraichement peinte (Prenez garde a la peinture, S.V.P.) et que le jeune gommeux lui avait dit: " Vous pourriez faire attention... ", il avait repondu en clignant, a la facon des peintres qui font de l'oeil a la peinture -- De quoi vous plaignez-vous?... C'est bien plus japonais comme ca. L'autre jour, il a recu de Java la carte d'un vieux camarade en train de chasser la panthere noire pour la Grande Maison de fauves de Trieste. Un attendrissement lui vint que quelqu'un pensat a lui, si loin et de si longtemps, et il ecrivit a son vieux camarade une bonne et longue lettre, une bonne lettre tres lourde dans une grande enveloppe. Comme Java est loin et que la lettre etait lourde, l'affranchissement lui couta les yeux de la tete. L'employe des Postes et Telegraphes lui avanca, hargneux, cinq ou six timbres dont la couleur variait avec le prix. Alors, tranquillement, en prenant son temps, il colla les timbres sur la grande enveloppe, verticalement, en prenant grand soin que les tons s'arrangeassent -- pour que ca ne gueule pas trop. Presque content, il allait enfoncer sa lettre dans la fente beante de l'Etranger, quand un dernier regard cligne le fit rentrer precipitamment. -- Encore un timbre de trois sous. -- Voila, monsieur. Et il le colla sur l'enveloppe au bas des autres. -- Mais, monsieur, fit sympathiquement remarquer l'employe, votre correspondance etait suffisamment affranchie. -- Ca ne fait rien, dit-il. Puis, tres complaisamment: -- C'est pour faire un rappel de bleu. LES ZEBRES -- Ca te ferait-il bien plaisir d'assister a un spectacle vraiment curieux et que tu ne peux pas te vanter d'avoir contemple souvent, toi qui es du pays? Cette proposition m'etait faite par mon ami Sapeck, sur la jetee de Honfleur, un apres-midi d'ete d'il y a quatre ou cinq ans. Bien entendu, j'acceptai tout de suite. -- Ou a lieu cette representation extraordinaire, demandai-je, et quand? -- Vers quatre ou cinq heures, a Villerville, sur la route. -- Diable! nous n'avons que le temps! -- Nous l'avons... ma voiture nous attend devant le Cheval-Blanc. Et nous voila partis au galop de deux petits chevaux atteles en tandem. Une heure apres, tout Villerville, artistes, touristes, bourgeois, indigenes, averti qu'il allait se passer des choses peu coutumieres, s'echelonnait sur la route qui mene de Honfleur a Trouville. Les attentions se surexcitaient au plus haut point. Sapeck, vivement sollicite, se renfermait dans un mysterieux mutisme. -- Tenez, s'ecria-t-il tout a coup, en voila un! Un quoi? Tous les regards se dirigerent, anxieux, vers le nuage de poussiere que designait le doigt fatidique de Sapeck, et l'on vit apparaitre un tilbury monte par un monsieur et une dame, lequel tilbury traine par un zebre. Un beau zebre bien decouple, de haute taille, se rapprochant, par ses formes, plus du cheval que du mulet. Le monsieur et la dame du tilbury semblerent peu flattes de l'attention dont ils etaient l'objet. L'homme murmura des paroles, probablement desobligeantes, a l'egard de la population. -- En voila un autre! reprit Sapeck. C'etait en effet un autre zebre, attele a une carriole ou s'entassait une petite famille. Moins elegant de formes que le premier, le second zebre faisait pourtant honneur a la reputation de rapidite qui honore ses congeneres. Les gens de la carriole eurent vis-a-vis des curieux une tenue presque insolente. -- On voit bien que c'est des Parisiens, s'ecria une jeune campagnarde, ca n'a jamais rien vu! -- Encore un! clama Sapeck. Et les zebres succederent aux zebres, tous differents d'allure et de forme. Il y en avait de grands comme de grands chevaux, et d'autres, petits comme de petits anes. La caravane comptait meme un cure, grimpe dans une petite voiture verte et traine par un tout joli petit zebre qui galopait comme un fou. Notre attitude fit lever les epaules au digne pretre, onctueusement. Sa gouvernante nous appela tas de voyous. Et puis, a la fin, la route reprit sa physionomie ordinaire: les zebres etaient passes. -- Maintenant, dit Sapeck, je vais vous expliquer le phenomene. Les gens que vous venez de voir sont des habitants de Grailly-sur- Toucque, et sont reputes pour leur humeur acariatre. On cite meme, chez eux, des cas de ferocite inouie. Depuis les temps les plus recules, ils emploient, pour la traction et les travaux des champs, les zebres dont il vous a ete donne de contempler quelques echantillons. Ils se montrent tres jaloux de leurs betes, et n'ont jamais voulu en vendre une seule aux gens des autres communes. On suppose que Grailly-sur-Toucque est une ancienne colonie africaine, amenee en Normandie par Jules Cesar. Les savants ne sont pas bien d'accord sur ce cas tres curieux d'ethnographie. Le lendemain, j'eus du phenomene une explication moins ethnographique, mais plus plausible. Je rencontrai la bonne mere Toutain, l'hotesse de la ferme Simeon, ou logeait Sapeck. La mere Toutain etait dans tous ses etats -- Ah! il m'en a fait des histoires, votre ami Sapeck! Imaginez- vous qu'il est venu hier des gens de la paroisse de Grailly en pelerinage a Notre-Dame-de-Grace. Ces gens ont mis leurs chevaux et leurs anes a notre ecurie. M. Sapeck a envoye tout mon monde lui faire des commissions en ville. Moi, j'etais a mon marche. Pendant ce temps-la, M. Sapeck a ete emprunter des pots de peinture aux peintres qui travaillent a la maison de M. Dufay, et il a fait des raies a tous les chevaux et a tous les bourris des gens de Grailly. Quand on s'en est apercu, la peinture etait seche. Pas moyen de l'enlever! Ah! ils en ont fait une vie, les gens de Grailly! Ils parlent de me faire un proces. Sacre M. Sapeck, va! Sapeck repara noblement sa faute, le lendemain meme. Il recruta une dizaine de ces lascars oisifs et mal tenus, qui sont l'ornement des ports de mer. Il empila ce joli monde dans un immense char a bancs, avec une provision de brosses, d'etrilles et quelques bidons d'essence. A son de trompe, il pria les habitants de Grailly, detenteurs de zebres provisoires, d'amener leurs betes sur la place de la mairie. Et les lascars mal tenus se mirent a dezebrer ferme. Quelques heures plus tard, il n'y avait pas plus de zebres dans l'ancienne colonie africaine que sur ma main. J'ai voulu raconter cette innocente, veridique et amusante farce du pauvre Sapeck, parce qu'on lui en a mis une quantite sur le dos, d'idiotes et auxquelles il n'a jamais songe. Et puis, je ne suis pas fache de detromper les quelques touristes ingenus qui pourraient croire au fourmillement du zebre sur certains points de la cote normande. SIMPLE MALENTENDU Angeline (vous ai-je dit qu'elle se nommait Angeline?) rappelait d'une facon frappante la Vierge a la chaise de Raphael, moins la chaise, mais avec quelque chose de plus reserve dans la physionomie. Grande, blonde, distinguee, Angeline ne descendait pourtant pas d'une famille cataloguee au Gotha, ni meme au Bottin. Son pere, un bien brave Badois, ma foi! balayait municipalement les rues de la ville de Paris (_Fluctuat nec mergitur_). Sa mere, une rougeaude et courtaude Auvergnate, etait attachee, en qualite de porteuse de pain, a l'une des plus importantes boulangeries du boulevard de Menilmontant. Quant a Angeline, au moment ou je la connus, elle utilisait ses talents chez une grande modiste de la rue de Charonne. Son teint petri de lis et de roses m'alla droit au coeur. (Je supplie mes lecteurs de ne pas prendre au pied de la lettre ce petrissage de fleurs. Un jour de l'ete dernier, pour me rendre compte, j'ai petri dans ma cuvette des lis et des roses. C'est ignoble! et si l'on rencontrait dans la rue une femme lotie de ce teint-la, on n'aurait pas assez de voitures d'ambulance urbaine pour l'envoyer a l'hopital Saint-Louis.) Comment ce balayeur et cette panetiere s'y prirent-ils pour engendrer un objet aussi joliment delicat qu'Angeline? Mystere de la generation! Peut-etre l'Auvergnate trompa-t-elle un jour le Badois avec un peintre anglais? (Les peintres anglais, comme chacun sait, sont reputes dans l'univers entier pour leur extreme beaute.) Il etait vraiment temps que je fisse d'Angeline ma maitresse, car, le lendemain meme, elle allait mal tourner. Son ravissement de n'avoir plus a confectionner les chapeaux des elegantes du XIe arrondissement ne connut pas de bornes, et elle manifesta a mon egard les sentiments les plus flatteurs, sentiments que j'attribuai a mes seuls charmes. Je n'eus rien de plus presse (pauvre idiot) que d'exhiber ma nouvelle conquete aux yeux eblouis de mes camarades. -- Charmante! fit le choeur. Heureux coquin! Un seul de mes amis, fils d'un richissime pharmacien d'Amsterdam, Van Deyck-Lister, crut devoir me blaguer, avec l'accent de son pays, ce qui aggravait l'offense: -- Oui, cette petite, elle n'est pas mal, mais je ne vous conseille pas de vous y habituer. -- Pourquoi cela? -- Parce que j'ai idee qu'elle ne moisira pas dans vos bras. -- Allons donc! je la conserverai aussi longtemps que je voudrai! Fat! -- Je vous parie cinquante louis qu'elle sera ma maitresse avant la fin de l'annee. (Nous etions alors au commencement de decembre.) Cinquante louis, c'etait une somme pour moi, a cette epoque! Mais que risque-t-on quand on est sur? Je tins le pari. Sur? Oui, je croyais bien etre sur, mais avec les femmes est-on jamais sur? _Donna e mobile._ Je ne manquai pas de rapporter a mon Angeline les propos impertinents de Van Deyck-Lister. -- Eh bien! il a du toupet, ton ami! Apres un silence: -- Cinquante louis, combien que ca fait? -- Ca fait mille francs. -- Matin! Nous ne reparlames plus de cette ridicule gageure, mais moi je ne cessai de penser aux cinquante beaux louis que j'allais palper fin courant. Un soir je ne trouvai pas Angeline a la maison comme d'habitude. Elle ne rentra que fort tard. Plus caline que jamais, elle me jeta ses bras autour du cou, m'embrassa a un endroit qu'elle savait bien et de sa voix la plus sireneenne: -- Mon cheri, dit-elle, jure-moi de ne pas te facher de ce que je vais te dire... -- Ca depend. -- Non, ca ne depend pas. Il faut jurer. -- Pourtant... -- Non, pas de pourtant! Jure. -- Je jure. -- Eh bien! tu sais que nous ne sommes pas riches, en ce moment... -- Dis plutot que nous sommes dans une puree visqueuse. -- Justement. Eh bien! j'ai pense que lorsqu'on peut gagner cinquante louis si facilement, on serait bien bete de se gener... -- Comprends pas. -- Alors, je suis allee chez ton ami Van Deyck-Lister, et comme ca, il te doit cinquante louis. La malheureuse! Voila comment elle comprenait les paris! Etait-ce jalousie! Etait-ce la fureur de perdre mille francs aussi betement? Je ne me souviens pas, mais toujours est-il qu'a ce moment, je ressemblai beaucoup plus a un obus en fonction qu'a un etre doue de raison. -- Tu n'as donc pas compris, espece de dinde, hurlai-je, que puisque ce sale Hollandais a couche avec toi, c'est moi qui lui dois cinquante louis? -- Mon Dieu, mon Dieu! Faut-il que je sois bete! eclata-t-elle en sanglots. Et afin qu'elle ne gemit pas pour rien, je lui administrai une paire de calottes ou deux. Il y a des gens qui rient jaune; Angeline, elle, pleurait bleu, car je vis bientot luire a travers l'onde mourante de ses larmes l'arc-en-ciel de son sourire. -- Veux-tu que je te parle, mon cheri? -- ... -- J'ai une idee. Tu verras, tu ne perdras pas ton argent. -- ... -- Demain je retournerai chez Van Deyck-Lister, et je lui dirai de ne rien te dire. Comme ca, c'est lui qui te devra les cinquante louis. J'acquiescai de grand coeur a cette ingenieuse proposition. (Je dois dire, pour mon excuse, que ces faits se passaient dans le courant d'une annee ou, a la suite d'une chute de cheval, j'avais perdu tout sens moral.) Tres loyalement, Van Deyck-Lister, le 31 decembre, a minuit, me remit la somme convenue. J'empochai ce numeraire sans qu'un muscle de mon visage tressaillit, et j'offris meme un bock au perdant. Souvent, par la suite, Angeline retourna chez Van Deyck-Lister. Chaque fois, elle en revenait munie de petites sommes qui, sans constituer une fortune importante, mettaient quelque aisance dans notre humble menage. LA JEUNE FILLE ET LE VIEUX COCHON Il y avait une fois une jeune fille d'une grande beaute qui etait amoureuse d'un cochon. Eperdument! Non pas un de ces petits cochons jolis, roses, espiegles, de ces petits cochons qui fournissent au commerce de si exquis jambonneaux. Non. Mais un vieux cochon, depenaille, ayant perdu toutes ses soies, un cochon dont le charcutier le plus devoye de la contree n'aurait pas donne un sou. Un sale cochon, quoi! Et elle l'aimait... fallait voir! Pour un empire, elle n'aurait pas voulu laisser aux servantes le soin de lui preparer sa nourriture. Et c'etait vraiment charmant de la voir, cette jeune fille d'une grande beaute, melangeant les bonnes pelures de pommes de terre, le bon son, les bonnes epluchures, les bonnes croutes de pain. Elle retroussait ses manches et, de ses bras (qu'elle avait fort jolis), brassait le tout dans de la bonne eau de vaisselle. Quand elle arrivait dans la cour avec son seau, le vieux cochon se levait sur son fumier et arrivait trottinant de ses vieilles pattes, et poussant des grognements de satisfaction. Il plongeait sa tete dans sa pitance et s'en fourrait jusque dans les oreilles. Et la jeune fille d'une grande beaute se sentait penetree de bonheur a le voir si content. Et puis, quand il etait bien repu, il s'en retournait sur son fumier, sans jeter a sa bienfaitrice le moindre regard de ses petits yeux miteux. Sale cochon, va! Des grosses mouches vertes s'abattaient, bourdonnantes, sur ses oreilles, et faisaient ripaille a leur tour, au beau soleil. La jeune fille, toute triste, rentrait dans le cottage de son papa avec son seau vide et des larmes plein ses yeux (qu'elle avait fort jolis). Et le lendemain, toujours la meme chose. Or, un jour arriva que c'etait la fete du cochon. Comment s'appelait le cochon, je ne m'en souviens plus, mais c'etait sa fete tout de meme. Toute la semaine, la jeune fille d'une grande beaute s'etait creuse la tete (qu'elle avait fort jolie), se demandant quel beau cadeau, et bien agreable, elle pourrait offrir, ce jour-la, a son vieux cochon. Elle n'avait rien trouve. Alors, elle se dit simplement: " Je lui donnerai des fleurs. " Et elle descendit dans le jardin, qu'elle degarnit de ses plus belles plantes. Elle en mit des brassees dans son tablier, un joli tablier de soie prune, avec des petites poches si gentilles, et elle les apporta au vieux cochon. Et voila-t-il pas que ce vieux cochon-la fut furieux et grogna comme un sourd. Qu'est-ce que ca lui fichait, a lui, les roses, les lis et les geraniums! Les roses, ca le piquait. Les lis, ca lui mettait du jaune plein le groin. Et les geraniums, ca lui fichait mal a la tete. Il y avait aussi des clematites. Les clematites, il les mangea toutes, comme un goinfre. Pour peu que vous ayez un peu etudie les applications de la botanique a l'alimentation, vous devez bien savoir que si la clematite est insalubre a l'homme, elle est nefaste au cochon. La jeune fille d'une grande beaute l'ignorait. Et pourtant c'etait une jeune fille instruite. Meme, elle avait son brevet superieur. Et la clematite qu'elle avait offerte a son cochon appartenait precisement a l'espece terrible clematis cochonicida. Le vieux cochon en mourut, apres une agonie terrible. On l'enterra dans un champ de colza. Et la jeune fille se poignarda sur sa tombe. SANCTA SIMPLICITAS Il y a, dans le monde, des gens compliques et des gens simples. Les gens compliques sont ceux qui ne sauraient remuer le petit doigt sans avoir l'air de mettre en branle les rouages les plus mysterieux. L'existence de certaines gens compliques semble un long tissu de ressorts a boudin et de contrepoids. Voila ce que c'est que les gens compliques. Les gens simples, au contraire, sont des gens qui disent oui quand il faut dire oui, non quand il faut dire non, qui ouvrent leur parapluie quand il pleut (et qu'ils ont un parapluie), et qui le referment des que la pluie a cesse de choir. Les gens simples vont tout droit leur chemin, a moins qu'il n'y ait une barricade qui les contraigne a faire un detour. Voila ce que c'est que les gens simples. Parmi les gens les plus simples que j'aie connus, il en est trois dont l'un entra en relation avec les deux autres dans des conditions de simplicite telles que je vous demande la permission de vous conter cette histoire, si vous avez une minute. Le premier de ces gens simples est un jeune gentilhomme, fort joli garcon et riche, qui s'appelle Louis de Saint-Baptiste. Les deux autres se composent de M. Balizard, important metallurgiste dans la Haute-Marne, et de Mme Balizard, jeune femme pas jolie, si vous voulez, mais irresistible pour ceux qui aiment ce genre-la. Un soir, Mme Balizard demanda simplement a son mari: -- Est-ce que nous n'irons pas bientot a Paris voir l'Exposition? -- Impossible, repondit simplement le metallurgiste; j'ai de tres gros interets en jeu, et je serais plus fourneau que tous mes hauts fourneaux reunis, si je quittais mon usine en ce moment. Bien, repliqua simplement Mme Balizard, nous attendrons. Mais, qui t'empeche d'y aller seule, si tu en as envie? -- Bien, mon ami. Et le lendemain meme de cette conversation (la simplicite n'exclut pas la prestesse) Mme Balizard prenait l'express de Paris, tres simplement. Peu de jours apres son arrivee, elle se trouvait au Cabaret roumain, tres emue par la musique des Lautars (la simplicite n'exclut pas l'art), quand un grand, tres joli garcon vint s'asseoir pres d'elle. C'etait Louis de Saint-Baptiste. Il la regarda avec une simplicite non demunie d'interet. Elle le regarda dans les memes conditions. Et il dit: -- Madame, vous avez exactement la physionomie et l'attitude que j'aime chez la femme. Je serais curieux de savoir si votre voix a le timbre que j'aime aussi. Dites-moi quelques mots, je vous prie. -- Volontiers, monsieur. De mon cote, je vous trouve tres seduisant, avec votre air distingue, vos yeux bleus qui ont des regards de grand bebe, et vos cheveux blonds qui bouclent naturellement, et si fins. -- Je suis tres content que nous nous plaisions. Dinons ensemble, voulez-vous? Ils dinerent ensemble ce soir-la, et, le lendemain, ils dejeunerent ensemble. Le surlendemain, ce n'est pas seulement leur repas qu'ils prirent en commun. Mais tout cela, si simplement! Les meilleures choses prennent fin, ici-bas, et bientot Mme Balizard dut regagner Saint-Dizier. Pas seule. Dieu avait beni son union passagere et coupable (socialement) avec M. de Saint-Baptiste. Ce dernier fut immediatement informe des que la chose fut certaine, et il en fremit tout de joie dans son coeur simple. Ce fut une petite fille. Un beau matin du mois suivant, Saint-Baptiste se dit simplement: -- Je vais aller chercher ma petite fille. Et il prit l'express de Saint-Dizier. -- M. Balizard, s'il vous plait? -- C'est moi, monsieur. -- Moi, je suis M. Louis de Saint-Baptiste, et je viens prendre ma petite fille. -- Quelle petite fille? -- La petite fille dont Mme Balizard est accouchee la semaine derniere. -- C'est votre fille? -- Parfaitement. -- Tiens! ca m'etonne que ma femme ne m'ait pas parle de ca. -- Elle n'y aura peut-etre pas songe. -- Probablement. Et, d'une voix forte, M. Balizard cria: -- Marie! (Marie, c'est le nom de Mme Balizard, un nom simple.) Marie arriva et, tres simplement: -- Tiens, fit-elle, Louis! Comment allez-vous? Mais M. Balizard, qui etait un peu presse, abregea les effusions. -- Ma chere amie, M. de Saint-Baptiste affirme qu'il est le pere de la petite. -- C'est parfaitement exact, mon ami, j'ai des raisons speciales pour etre fixee sur ce point. -- Alors il faut lui remettre l'enfant... Occupe-toi de ca. Je vous demande pardon de vous quitter aussi brusquement, mais une grosse affaire de fourniture de rails... A tout a l'heure, Marie... Serviteur, monsieur. Bonjour, monsieur. UNE BIEN BONNE Notre cousin Rigouillard etait ce qu'on appelle un drole de corps, mais comme il avait une rondelette petite fortune, toute la famille lui faisait bonne mine, malgre sa maniere excentrique de vivre. Ou l'avait-il ramassee, cette fortune, voila ce qu'on aurait ete bien embarrasse d'expliquer clairement. Le cousin Rigouillard etait parti du pays, tres jeune, et il etait revenu, un beau jour, avec des colis innombrables qui recelaient les objets les plus heteroclites, autruches empaillees, pirogues canaques, porcelaines japonaises, etc. Il avait achete une maison avec un petit jardin, non loin de chez nous, et c'est la qu'il vieillissait tout doucement et tout gaiement, s'occupant a ranger ses innombrables collections et a faire mille plaisanteries a ses voisins et aux voisins des autres. C'est surtout ce que lui reprochaient les gens graves du pays: un homme de cet age-la s'amuser a d'aussi pueriles faceties, est-ce raisonnable? Moi qui n'etais pas un gens grave a cette epoque-la, j'adorais mon vieux cousin qui me semblait resumer toutes les joies modernes. Le recit des blagues qu'il avait faites en son jeune temps me plongeait dans les delices les plus delirantes et, bien que je les connusse toutes a peu pres par coeur, j'eprouvais un plaisir toujours plus vif a me les entendre conter et raconter. -- Et toi, me disait mon cousin, as-tu fait des blagues a tes pions, aujourd'hui? Helas, si j'en faisais! C'etait une dominante preoccupation (J'en rougis encore), et une journee passee sans que j'eusse berne un pion ou un professeur me paraissait une journee perdue. Un jour, a la classe d'histoire, le maitre me demande le nom d'un fermier general. Je fais semblant de reflechir profondement et je lui reponds avec une effroyable gravite -- Cincinnatus! Toute la classe se tord dans des spasmes fous de gaiete sans borne. Seul, le professeur n'a pas compris. La lumiere pourtant se fait dans son cerveau, a la longue. Il entre dans un acces d'indignation et me congedie illico, avec un stock de pensums capable d'abrutir le cerveau du gosse le mieux trempe. Mon cousin Rigouillard, a qui je contai cette aventure le soir meme, fut enchante de ma conduite, et son approbation se manifesta par l'offrande immediate d'une piece de cinquante centimes toute neuve. Rigouillard avait la passion des collections archeologiques, mais il eprouvait une violente aversion pour les archeologues, tout cela parce que sa candidature a la Societe d'archeologie avait ete repoussee a une enorme majorite. On ne l'avait pas trouve assez serieux. -- L'archeologie est une belle science, me repetait souvent mon cousin, mais les archeologues sont de rudes moules. Il reflechissait quelques minutes et ajoutait en se frottant les mains: -- D'ailleurs, je leur en reserve une... une bonne... et bien bonne meme! Et je me demandai quelle bien bonne blague mon cousin pouvait reserver aux archeologues. Quelques annees plus tard, je recus une lettre de ma famille. Mon cousin Rigouillard etait bien malade et desirait me voir. J'arrivai en grande hate. -- Ah! te voila, petit, je te remercie d'etre venu; ferme la porte, car j'ai des choses graves a te dire. Je poussai le verrou, et m'assis pres du lit de mon cousin. -- Il n'y a que toi, continua-t-il, qui me comprenne, dans la famille; aussi c'est toi que je vais charger d'executer mes dernieres volontes... car je vais bientot mourir. -- Mais non, mon cousin, mais non... -- Si, je sais ce que je dis, je vais mourir, mais en mourant je veux faire une blague aux archeologues, une bonne blague! Et mon cousin frottait gaiement ses mains decharnees. -- Quand je serai claque, tu mettras mon corps dans la grande armure chinoise qui est dans le vestibule en bas, celle qui te faisait si peur quand tu etais petit. -- Oui, mon cousin. -- Tu enfermeras le tout dans le cercueil en pierre qui se trouve dans le jardin, tu sais..., le cercueil gallo-romain! -- Oui, mon cousin. -- Et tu glisseras a mes cotes cette bourse en cuir qui contient ma collection de monnaies grecques: c'est comme ca que je veux etre enterre. -- Oui, mon cousin. -- Dans cinq ou six cents ans, quand les archeologues du temps me deterreront, crois-tu qu'ils en feront une gueule, hein! Un guerrier chinois avec des pieces grecques dans un cercueil gallo- romain? Et mon cousin, malgre la maladie, riait aux larmes, a l'idee de la gueule que feraient les archeologues, dans cinq cents ans. -- Je ne suis pas curieux, ajoutait-il, mais je voudrais bien lire le rapport que ces imbeciles redigeront sur cette decouv