The Project Gutenberg EBook of Ida et Carmelita, by Hector Malot This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included with this eBook or online at www.gutenberg.net Title: Ida et Carmelita Author: Hector Malot Release Date: October 6, 2004 [EBook #13654] Language: French Character set encoding: ASCII *** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK IDA ET CARMELITA *** Produced by Christine De Ryck, Renald Levesque and the PG Online Distributed Proofreading Team. This file was produced from images generously made available by the Bibliotheque nationale de France (BnF/Gallica) at http://gallica.bnf.fr OEUVRES COMPLETES D'HECTOR MALOT [Illustration] IDA ET CARMELITA PAR HECTOR MALOT AVERTISSEMENT _M. Hector Malot qui a fait paraitre, le 20 mai 1859, son premier roman "LES AMANTS", va donner en octobre prochain son soixantieme volume "COMPLICES"; le moment est donc venu de reunir cette oeuvre considerable en une collection complete, qui par son format, les soins de son tirage, le choix de son papier, puisse prendre place dans une bibliotheque, et par son prix modique soit accessible a toutes les bourses, meme les petites._ _Pendant cette periode de plus de trente annees, Hector Malot a touche a toutes les questions de son temps; sans se limiter a l'avance dans un certain nombre de sujets ou de tableaux qui l'auraient borne, il a promene le miroir du romancier sur tout ce qui merite d'etre etudie, allant des petits aux grands, des heureux aux miserables, de Paris a la Province, de la France a l'Etranger, traversant tous les mondes, celui _de la politique, du clerge, de l'armee, de la magistrature, de l'art, de la science, de l'industrie, meritant que le poete Theodore de Banville ecrivit de lui "que ceux qui voudraient reconstituer l'histoire intime de notre epoque devraient l'etudier dans son oeuvre"._ _Il nous a paru utile que cette oeuvre etendue, qui va du plus dramatique au plus aimable, tantot douce ou tendre, tantot passionnee ou justiciaire, mais toujours forte, toujours sincere, soit expliquee, et qu'il lui soit meme ajoute une cle quand il en est besoin. C'est pourquoi nous avons demande a l'auteur d'ecrire sur chaque roman une notice que nous placerons a la fin du volume. Quand il ne prendra pas la parole lui-meme, nous remplacerons cette notice par un article critique sur le roman publie au moment ou il a paru, et qui nous paraitra caracteriser le mieux le livre ou l'auteur._ _Jusqu'a l'achevement de cette collection, un volume sera mis en vente tous les mois._ _L'editeur,_ _E.F._ IDA ET CARMELITA (L'episode qui precede _Ida et Carmelita_ a pour titre _La marquise de Lucilliere_.) I Tout le monde sait que la Suisse est la patrie des hotels, qui poussent spontanement sur son sol comme les pins et les champignons; pas de village, pas de hameau, si pauvre qu'il soit, pas de site, pour peu qu'il offre une curiosite quelconque, qui n'ait son auberge, son hotel ou sa pension. C'est ainsi qu'au hameau du Glion, au-dessus de Montreux, a une altitude de six a sept cents metres, a la pointe d'une sorte de promontoire qui s'avance vers le lac a ete construit l'hotel du _Rigi-Vaudois_. La position, il est vrai, est des plus heureuses, a l'abri des chaleurs comme des froids, au milieu d'un air vif et salubre, en face d'un merveilleux panorama. Si l'on ne veut pas sortir, on a devant soi les sombres rochers de Meillerie, que couronnent les Alpes neigeuses de la Savoie, et, a droite et a gauche, la nappe bleue du lac, qui commence a l'embouchure du Rhone pour s'en aller vers Geneve, jusqu'a ce que ses rives s'abaissent et se perdent dans un lointain confus. Au contraire, si l'on aime la promenade, on n'a qu'un pas a faire pour se trouver immediatement sur les pentes herbees ou boisees qui descendent des dents de Naye et de Jaman. Deux chemins conduisent au Glion: l'un est une bonne route de voiture qui monte du lac par des lacets traces sur le flanc de la montagne; l'autre est un simple sentier qui grimpe a travers les paturages et le long d'un torrent. C'etait a cet hotel du _Rigi-Vaudois_ que le colonel s'etait arrete en venant de Paris; et seduit par le calme autant que par la belle vue, il y avait pris un appartement de trois pieces ouvrant leurs fenetres sur le lac: une chambre pour lui, une salle a manger ou on le servait seul, et une chambre pour Horace. Il sortait le matin de bonne heure, son _alpenstock_ ferre a la main, un petit sac sur le dos, les pieds chausses de bons souliers a semelles epaisses et garnies de gros clous et il ne rentrait que dans la soiree, quand il rentrait; car il arrivait souvent que ses excursions l'ayant entraine au loin, il couchait dans un chalet de la montagne ou dans une auberge d'un village eloigne. On ne le voyait guere, et le soir quand on entendait de gros souliers ferres resonner dans le corridor, on savait seulement qu'il rentrait; le matin, en entendant le meme pas, on savait qu'il sortait. Ceux qui occupaient les chambres situees sous les siennes entendaient aussi parfois, dans le silence de la nuit, la marche lente et reguliere de quelqu'un qui se promenait, et l'on savait que cette nuit-la, ne pouvant rester au lit, il avait arpente son appartement. Enfin ceux des pensionnaires qui, dans la soiree, allaient respirer le frais sur l'esplanade qui domine le lac, apercevaient souvent, en se retournant vers l'hotel, une grande ombre accoudee a une fenetre. C'etait le colonel, qui restait la a regarder la lune brillant au-dessus des montagnes sombres de la Savoie et frappant les eaux tranquilles du lac de sa lumiere argentee. C'etaient la les seuls signes de vie qu'il donnat, et souvent meme on aurait pu penser qu'il etait parti, si l'on n'avait pas vu son valet de chambre promener melancoliquement, dans le jardin de l'hotel et dans les prairies environnantes, son ennui et son impatience. --Cela durera donc toujours ainsi? se disait Horace. Mais ce mot, il le prononcait tout bas et lorsqu'il etait seul. Car, bien qu'il s'ennuyat terriblement au Glion et qu'il regrettat Paris au point d'en perdre l'appetit, il respectait trop son maitre pour se permettre une seule question sur ce sejour. S'il avait pu seulement ecrire a Paris, au moins il aurait ainsi explique son absence, qui devait paraitre incomprehensible. Que devait-on penser de lui? Il avait la religion de sa parole, et c'etait pour lui un vrai chagrin d'y manquer. A vrai dire, meme, c'etait sa grande inquietude; car de croire qu'on pouvait l'oublier ou le remplacer, il ne le craignait pas. Un jour qu'il avait ete s'asseoir sur la route qui monte de Montreux au Glion, a l'entree d'une grotte tapissee de fougeres qui se trouve a l'un des detours de cette route, il vit venir lentement, au pas, une caleche portant trois personnes: deux dames assises sur le siege de derriere, un monsieur place sur le siege de devant. Et tout en regardant cette caleche qui s'avancait cahin-caha, il se dit que les voyageurs qu'elle apportait allaient etre bien desappointes en arrivant, car il n'y avait pas d'appartement libre en ce moment a l'hotel. Ah! comme il eut volontiers cede sa chambre et celles de son maitre, a ces voyageurs, a condition qu'ils lui auraient offert leur caleche pour descendre a la station, ou il se serait embarque pour Paris. Cependant la voiture avait continue de monter la cote et elle s'etait rapprochee. Tout a coup il se frotta les yeux comme pour mieux voir. L'une des deux dames etait vieille, avec des cheveux gris et une figure jaune; l'autre etait jeune, avec des cheveux noirs et un teint eblouissant, qui renvoyait les rayons de la lumiere. Il semblait que ces deux femmes fussent la comtesse Belmonte et sa fille, la belle Carmelita. Il s'etait avance sur le bord de la route pour mieux regarder au-dessous de lui. Mais a ce moment la voiture etait arrivee a l'un des tournants du chemin, et brusquement les deux dames, qu'il voyait de face, ne furent plus visibles pour lui que de dos. Seulement, par une juste compensation de cette deception, le monsieur qui lui faisait vis-a-vis devint visible de face. C'etait un homme de grande taille, avec une barbe noire, mais cette barbe etait tout ce qu'on pouvait voir de son visage; car, en regardant d'en haut, l'oeil etait arrete par les rebords de son chapeau, qui le couvraient jusqu'a la bouche. A un certain moment, il releva la tete vers le sommet de la montagne, et Horace le vit alors en face. Il n'y avait pas d'erreur possible, c'etait le prince Mazzazoli accompagnant sa soeur et sa niece. Pendant que la voiture avancait, Horace se demanda quel effet cette arrivee allait produire sur son maitre. Quelle heureuse diversion cependant pourrait jeter dans leur vie la belle Italienne, si le colonel voulait bien ne pas se sauver au loin comme un sauvage. Quel malheur qu'il n'y eut pas de chambres libres en ce moment a l'hotel du Rigi-Vaudois! Pendant qu'il cherchait a arranger les choses pour le mieux, c'est-a-dire a trouver un moyen de garder le prince et sa niece, la caleche etait arrivee vis-a-vis la grotte. --Comment! vous ici, Horace? s'ecria le prince en se penchant en avant. Horace s'etait avance. --Est-ce que le colonel est en Suisse? demanda la comtesse Belmonte. A cette question de la comtesse, Horace se trouva assez embarrasse; car sans savoir si son maitre serait ou ne serait pas bien aise de voir des personnes de connaissance, il n'avait pas oublie la consigne qui lui avait ete donnee. Comme il hesitait, ce fut mademoiselle Belmonte qui l'interrogea. --Comment se porte le colonel? dit-elle. Il etait ainsi fait, qu'il ne savait ni resister, ni rien refuser a une femme. --Helas! pas trop bien, repondit-il. --Et ou donc etes-vous presentement? demanda le prince. Horace en avait trop dit pour refuser maintenant de repondre. Il dit donc que son maitre et lui etaient a l'hotel du Rigi-Vaudois. --A l'hotel du Rigi-Vaudois, vraiment? Quelle bizarre coincidence! c'etait la justement qu'ils allaient. --Le cocher nous disait qu'il n'y avait pas de chambres vacantes en ce moment, continua la comtesse. Est-ce que cela est vrai? le savez-vous? Helas! oui, il le savait et il fut bien oblige d'en convenir. A l'hotel, le _Kellner_ repeta au prince Mazzazoli ce qu'Horace avait deja dit: --Il n'y avait pas d'appartement disponible en ce moment. Si Son Excellence avait pris la peine d'envoyer une depeche, quelques jours a l'avance, on aurait ete heureux de se conformer a ses ordres; mais on ne pouvait pas deposseder les personnes arrivees depuis longtemps, pour donner leurs appartements a des nouveaux venus, si respectables que fussent ceux-ci. Horace voulut intervenir, mais ce fut inutilement. --La seule chambre libre en ce moment est celle qui sert de salle a manger a votre maitre, et encore n'est-ce pas ce qu'on peut appeler une chambre libre; elle ne le deviendrait que s'il voulait bien la ceder. A ce mot, le prince, qui avait tout d'abord montre un vif mecontentement, se radoucit, et, se tournant vers Horace: --Est-ce que le colonel tient beaucoup a cette chambre? demanda-t-il; en a-t-il un reel besoin? Si je me permets cette insistance, c'est que nous nous trouvons places dans des conditions toutes particulieres. Le sejour de Paris, dans un air mou et vicie, a ete contraire a la sante de madame la comtesse Belmonte; on lui a ordonne, comme une question de vie ou de mort, l'habitation, pendant quelque temps, dans une haute station atmospherique, et c'est la ce qui nous a fait choisir le Glion, ou, nous assure-t-on, son anemie et sa maladie nerveuse disparaitront comme par enchantement, par miracle, dans cet air rarefie. --Nous avons bien en haut, tout en haut, sous les toits, deux chambres ou plus justement deux cabinets, mais qui ne sont pas habitables pour des dames; si Son Excellence tient essentiellement a loger au Rigi, il n'y aurait qu'un moyen, ce serait que M. le colonel cedat la chambre lui servant de salle a manger, en meme temps ce serait que M. Horace Cooper voulut bien abandonner aussi sa chambre et se contenter d'un cabinet sous les toits. Alors les deux dames auraient un appartement convenable. Il est vrai que Son Excellence et M. Horace Cooper seraient horriblement mal loges. Mais comment faire autrement en attendant le depart de quelques pensionnaires, depart prochain d'ailleurs, et qui ne depasserait pas deux ou trois jours? --Il faudrait voir le colonel, dit le prince, car, malgre l'ennui que tout cela pourra lui causer, je suis certain qu'il ne nous refusera pas ce service dans les conditions critiques ou nous nous trouvons. Horace accueillit avec empressement cette idee qui le tirait d'embarras. Car, malgre son envie de retenir mademoiselle Belmonte, et de la voir se fixer au Glion, il n'osait prendre sur lui d'accepter l'arrangement propose par le prince Mazzazoli; il y aurait eu la, en effet, un acte d'autorite un peu violent. Et tandis que le prince Mazzazoli faisait venir ses bagages de Montreux, en homme qui ne doute pas de l'acceptation de ses combinaisons, Horace quittait l'hotel pour aller se poster sur le chemin par lequel il supposait que le colonel devait revenir de sa promenade. Les heures s'ecoulerent sans que le colonel parut. Deja les ombres qui avaient envahi les vallees les plus basses commencaient a monter le long des montagnes et l'air se rafraichissait. Comme Horace se demandait s'il ne devait pas rentrer a l'hotel, il apercut son maitre qui descendait le sentier au bout duquel il l'attendait. Le colonel marchait lentement, le baton ferre sur l'epaule, la tete inclinee en avant, comme un homme preoccupe qui suit sa pensee et ne se laisse pas distraire par les agrements du chemin qu'il parcourt. Il vint ainsi sans lever la tete, jusqu'a quelques pas d'Horace. Mais l'ombre que celui-ci projetait sur le chemin l'arreta et le fit lever les yeux. --Toi? dit-il. --C'est M. le prince Mazzazoli qui est arrive a l'hotel, ainsi que madame la comtesse Belmonte et mademoiselle Carmelita. --Et qui leur a dit que j'habitais cet hotel du Rigi. --Ils ne savaient pas trouver mon colonel. C'est le prince lui-meme qui me l'a dit. Et Horace expliqua comment il avait par hasard rencontre la caleche qui amenait le prince a l'hotel du Rigi, et comment le prince lui avait explique qu'il venait en Suisse pour la sante de la comtesse. Il fallait a celle-ci une habitation a une altitude elevee: c'etait disaient les medecins, une question de vie ou de mort. --Je croyais qu'il n'y avait pas de chambres disponibles en ce moment a notre hotel, interrompit le colonel. --Justement il n'y en a pas. --Eh bien! alors? Horace entreprit le recit de ce qui s'etait passe, comment le sommelier avait ete amene par hasard, par force pour ainsi dire, a parler de la chambre que le colonel transformait en salle a manger, et comment le prince attendait l'arrivee du colonel pour lui demander cette chambre. A ce mot, le colonel frappa fortement la terre de son _alpenstock_. --C'est bien, dit-il, je ne rentre pas; le prince se decidera sans doute a chercher plus loin; tu diras que tu ne m'as pas rencontre. Je ne reviendrai que dans quelques jours. --Ah! mon colonel. Et Horace qui voyait s'evanouir ainsi le plan qu'il avait forme, essaya de representer a son maitre combien cette explication serait peu vraisemblable. Pendant quelques secondes le colonel resta hesitant; puis, tout a coup, comme s'il avait pris son parti: --C'est bien, dit-il, rentrons a l'hotel. --Puis-je prendre les devants pour annoncer votre arrivee? --Non; je desire m'expliquer moi-meme avec le prince. En arrivant a l'hotel, il apercut le prince installe avec sa soeur et sa niece dans le jardin ou ils prenaient des glaces; vivement le prince se leva pour accourir au devant de lui: jamais accueil ne fut plus chaleureux. Apres le depart d'Horace, le prince avait fait monter son bagage dans le cabinet qui lui etait donne sous les toits, mais il avait voulu que les malles de sa soeur et de sa niece restassent dans le vestibule de l'hotel. Avant de s'installer dans la salle a manger du colonel, il fallait attendre le retour de celui-ci. Il etait convenable de lui demander cette chambre. Seulement, en meme temps, il etait bon de le mettre dans l'impossibilite de la refuser. Ou coucheraient la comtesse et Carmelita? Devant une pareille question, la reponse ne pouvait pas etre douteuse. C'etait donc en costume de voyage que la comtesse et Carmelita avaient dine a table d'hote, ou leur presence avait fait sensation. Pour Carmelita, elle se contenta de tendre la main au colonel et de poser sur lui ses grands yeux, qui s'etaient eclaires d'une flamme rapide. Mais ce n'etait pas seulement pour avoir le plaisir de serrer la main de ce cher colonel que le prince Mazzazoli attendait son retour avec impatience. Il avait une demande a lui adresser, une priere, la plus importune, la plus inconvenante, mais qui lui etait imposee par la necessite. --Je sais par Horace de quoi il s'agit, interrompit le colonel, et je suis heureux de mettre deux de mes chambres a la disposition de ces dames. Je regrette seulement que vous n'en ayez pas deja pris possession en m'attendant, car vous deviez bien penser que je m'empresserais de vous les offrir. Comme le prince se confondait en excuses en meme temps qu'en remerciments, le colonel l'interrompit de nouveau. --Je vous assure que vous ne me devez pas tant de reconnaissance. Au reste le sacrifice que je vous fais est bien petit, et je regrette meme que les circonstances le rende si insignifiant. --Il n'en est pas moins vrai que, pour nous, vous vous privez de vos chambres, dit Carmelita. --Pour une nuit.... --Comment! pour une nuit? s'ecria le prince. --Je pars demain soir. Carmelita attacha sur le colonel un long regards qui fit baisser les yeux a celui-ci. Pour echapper a l'embarras que ce regard de Carmelita lui causait, il se jeta dans des explications sur son depart, arrete depuis longtemps, dit-il, et qui ne pouvait etre differe. Puis presqu'aussitot, pretextant la fatigue, le prince demanda au colonel la permission de conduire la comtesse a sa chambre. Dans son etat, elle avait besoin des plus grands menagements. Et tout bas il dit au colonel que la pauvre femme etait bien mal et qu'un acces de fatigue pouvait la tuer. II Ce que le colonel eut voulu savoir et ce qu'il se demandait curieusement, c'etait pourquoi le prince etait venu au Glion. Il n'avait point oublie, bien entendu, ce que madame de Lucilliere lui avait si souvent repete a propos des projets du prince et de ses esperances matrimoniales. Il se pouvait donc tres bien que ce voyage au Glion n'eut pas d'autre but que l'accomplissement de ces projets et la realisation de ces esperances. Sachant ce qui s'etait passe avec madame de Lucilliere, le prince avait trouve que le moment etait favorable pour mettre Carmelita en avant et la presenter comme une consolatrice. Alors la maladie de la comtesse Belmonte n'etait qu'un pretexte pour expliquer ce voyage. Il faut dire que le colonel n'etait nullement dispose a l'infatuation, et que de lui-meme il n'eut tres probablement jamais imagine qu'on pouvait courir apres lui pour le marier avec une jolie fille. Mais madame de Lucilliere lui avait si souvent parle de ce projet du prince, que le souvenir de ces paroles ne pouvait pas ne pas l'inquieter en presence d'une arrivee si etrange. En tout cas, il n'y avait pour lui qu'une chose a faire. Quitter le Glion. Lorsqu'il monta a sa chambre, il ouvrit sa porte avec precaution et il marchait doucement en evitant de faire du bruit, de peur de deranger ses voisines, lorsqu'il entendit frapper quelques petits coups a la cloison. En meme temps, une voix,--celle de Carmelita,--l'appela. --Colonel, c'est vous, n'est-ce pas! On parlait contre la porte qui mettait les deux chambres en communication interieure et qui, alors qu'il occupait ces deux chambres, restait toujours ouverte. --Oui, c'est moi, dit-il. --Je vous ai bien reconnu aux precautions que vous preniez pour ne pas faire de bruit; ne vous genez pas, je vous prie. C'est moi qui suis votre voisine. J'ai le sommeil bon; quand je dors, rien ne me reveille. Bonsoir. --Bonsoir. Comment? il serait expose tous les soirs a des dialogues de ce genre; a chaque instant dans le jour, il verrait Carmelita! Ah! certes non, et le lendemain il quitterait le Glion. Le lendemain matin, comme il sortait de sa chambre, il trouva dans le vestibule le prince Mazzazoli qui se promenait en long et en large. --Auriez-vous deux minutes a me donner? demanda-t-il en serrant la main du colonel. --Mais tout ce que vous voudrez. --Connaissez-vous Champery? j'entends, y etes-vous alle? --Non. --Et les Diablerets? --Je n'y suis pas alle non plus. --Et le val d'Anniviers? --Je ne le connais que par les livres. --Voila qui est facheux. J'avais compte sur vous pour me tirer d'embarras: les livres, les guides, c'est parfait, mais dans notre situation ce n'est pas suffisant. --Et que vous importe Champery ou le val d'Anniviers? --Il faut etre franc, n'est-ce pas? D'ailleurs je voudrais ne pas l'etre, que cela me serait impossible. Je vous demande des renseignements sur Champery et les Diablerets, parce que mon intention est d'aller aux Diablerets, ou a Champery, ou au val d'Anniviers, enfin dans un pays ou ma pauvre soeur trouvera les conditions atmospheriques qui sont ordonnees; et si je choisis ces pays, c'est parce qu'ils ne sont qu'a une courte distance du Glion. --Mais le Glion lui-meme? --J'avais choisi le Glion, parce que je le connaissais et que je savais que c'etait la station par excellence pour ma malheureuse soeur. Mais nous ne pouvons pas rester au Glion. Vous m'avez demande d'etre franc, je veux l'etre jusqu'au bout. Avec une bonne grace parfaite, avec un elan spontane, vous avez voulu nous ceder vos chambres; mais il est bien evident que notre presence vous gene. --Comment pouvez-vous penser? --Je ne pense pas, je suis certain. Pour des raisons que je n'ai pas a examiner, vous desirez etre seul; notre voisinage vous incommode et vous trouble. Alors vous partez. Eh bien, mon cher colonel, cela ne doit pas etre. Ce n'est pas a vous de partir, c'est a nous de vous ceder la place. --Permettez.... --Je vous en prie, laissez-moi achever. Nous sommes ici dans des conditions tout a fait particulieres. Si vous n'aviez pas habite cet hotel, nous n'aurions pas pu nous y faire recevoir. Nous ne sommes donc ici que par vous, par votre complaisance. Eh bien, mon cher colonel, il serait tout a fait absurde que vous fussiez victime de votre complaisance. Nous vous genons; vous desirez la solitude, que vous ne pouvez plus trouver, nous ayant pour voisins. Nous nous en allons: rien n'est plus simple, rien n'est plus juste. Voila pourquoi je vous demandais des renseignements sur les hotels des environs, pensant que vous les connaissiez et ne voulant pas me lancer a l'aventure avec une malade. --Jamais je n'accepterai ce depart. --Et moi, jamais je n'accepterai le votre. --Mon intention n'etait pas de rester au Glion. --Elle n'etait pas non plus d'en partir aujourd'hui. De cela, je suis bien certain; j'ai interroge Horace, qui ne savait rien, et qui assurement eut ete prevenu si votre depart avait ete arrete avant notre arrivee. Le colonel demeura assez embarrasse. Il ne lui convenait pas en effet de reconnaitre qu'il quittait l'hotel pour fuir la presence du prince et de Carmelita: c'etait la une grossierete qui n'etait pas dans ses habitudes, ou bien c'etait avouer sa faiblesse pour madame de Lucilliere, ce qui le blessait dans sa pudeur d'amant malheureux. --Devant partir un jour ou l'autre, il est bien naturel cependant que je vous cede tout de suite une chambre qui vous est indispensable, car vous ne pouvez pas rester dans le trou ou vous avez passe la nuit. --Un jour ou l'autre, je vous le repete, je comprends cela; ce que je ne comprends pas, c'est aujourd'hui. Ainsi, voila qui est bien entendu: si vous persistez dans votre intention de partir ce soir, c'est nous qui partons ce matin pour les Diablerets ou pour Champery, peu importe; si au contraire vous restez pour quelques jours, nous restons, nous aussi, tout le temps qui sera necessaire pour la sante de ma soeur. Depossede de la chambre dans laquelle il prenait ses repas, le colonel dut dejeuner dans la salle a manger commune. Au moment ou il allait entrer dans cette salle, il se rencontra avec le prince, et celui-ci lui proposa de prendre place a la table qu'il s'etait fait reserver, au lieu de s'asseoir a la grande table. Il se trouva donc place entre la comtesse et Carmelita, et, au lieu de lire tout en mangeant, comme il en avait l'habitude lorsqu'il etait seul, il dut soutenir une conversation suivie. Il avait une crainte assez poignante, qui etait que la comtesse ou Carmelita vinssent a parler de madame de Lucilliere; mais le nom de la marquise ne fut meme pas prononce, et, comme s'il y avait eu une entente prealable pour eviter les sujets qui pouvaient le gener, on ne parla pas de Paris. La comtesse ne s'occupa que de sa maladie, et Carmelita que du pays dans lequel elle allait passer une saison. Elle montra meme tant d'empressement a connaitre ce pays, que le colonel se trouva pour ainsi dire oblige a se mettre a sa disposition pour la guider apres le dejeuner. --Nous commanderons une voiture, dit le prince, et et nous emploierons notre apres-midi a visiter les villages environnants. Pendant que la comtesse et sa fille allaient revetir une toilette de promenade, le prince prit le colonel par le bras et l'emmena a l'ecart. --Est-ce que vous avez recu des lettres de Paris depuis votre depart? demanda-t-il. --Non. --Alors vous ignorez l'effet que ce depart a produit? C'etait la un sujet de conversation qui ne pouvait etre que tres penible pour le colonel; il ne repondit donc pas a cette question. Mais le prince continua: --Personne ne s'est mepris sur les causes qui ont provoque votre brusque determination. Le colonel leva le bras, comme pour fermer la bouche au prince; mais celui-ci parut ne pas comprendre ce geste. --Et tout le monde vous a approuve, dit-il; il n'y a qu'une voix dans tout Paris. Disant cela, le prince Mazzazoli tendit sa main au colonel comme pour joindre sa propre approbation a celle de tout Paris. La situation etait embarrassante pour le colonel. Que signifiaient ces paroles? Pourquoi et a propos de quoi l'avait-on approuve? C'etait une question qu'il ne pouvait pas poser au prince cependant. --Je vous dirai entre nous, continua celui-ci, que madame de Lucilliere elle-meme n'a pas cache son sentiment. Ce nom ainsi prononce le fit palir et son coeur se serra, mais la curiosite l'empecha de s'abandonner a son emotion. --Quel sentiment? demanda-t-il. --Mais celui qu'elle a eprouve en apprenant votre depart. D'abord, quand on a commence a croire que vous aviez veritablement quitte Paris, on a ete fort etonne; tout le monde avait pense qu'il ne s'agissait que d'une excursion de quelques jours. Mais, en ne vous voyant pas revenir, on a compris que c'etait au contraire un vrai depart. Pourquoi ce depart? C'est la question que chacun s'est posee, et, chez tout le monde, la reponse a ete la meme. Sur ce mot, le prince Mazzazoli fit une pause et regarda le colonel en se rapprochant de lui. --Trouvant votre responsabilite trop gravement compromise dans votre association avec le marquis de Lucilliere, vous vouliez bien etablir que vous n'etiez pour rien dans les paris engages sur _Voltigeur_. Le colonel respira: l'esprit et le coeur remplis d'une seule pensee, il n'avait nullement songe a cette explication, et il avait tout rapporte, dans ces paroles a double sens, a madame de Lucilliere. --Un jour que l'on discutait votre depart mysterieux dans un cercle compose des fideles ordinaires de la marquise, le duc de Mestosa, le prince Seratoff, lord Fergusson, madame de Lucilliere affirma tres nettement que vous aviez bien fait de quitter Paris. "Le colonel est un homme violent, dit-elle, un caractere emporte; il eut pu se lacher en entendant les sots propos qu'on colporte sur les gains extraordinaires de _Voltigeur_, et avec lui les choses seraient assurement allees a l'extreme. Il a voulu se mettre dans l'impossibilite de se laisser emporter; je trouve qu'il a agi sagement." Vous pensez, mon cher ami, si ces paroles ont jete un froid parmi nous. Personne n'a replique un mot. Mais la marquise, s'etant eloignee, on s'est explique, et tout le monde est tombe d'accord sur la traduction a faire des paroles de madame de Lucilliere. Evidemment la femme ne pouvait pas accuser le mari franchement, ouvertement; mais, d'un autre cote, l'amie ne voulait pas qu'on put vous soupconner de vous associer aux procedes du marquis. De la ce petit discours assez obscur, en apparence, mais au fond tres clair. Qu'en pensez-vous? Ainsi la marquise n'avait pas craint d'expliquer leur rupture en jetant la suspicion sur son mari. "Ce n'est pas avec moi qu'il a rompu, avait-elle dit; c'est avec M. de Lucilliere." Elle tenait donc bien a menager la jalousie de ses fideles, qu'elle ne reculait pas devant une pareille explication. A ce moment, la comtesse Belmonte et Carmelita descendirent dans le jardin, pretes pour la promenade, et l'on monta en voiture. Le prince s'etant place vis-a-vis de sa soeur, le colonel se trouva en face de Carmelita. Il ne pouvait pas lever les yeux sans rencontrer ceux de la belle Italienne, poses sur les siens. La promenade fut longue et ils resterent plusieurs heures ainsi en face l'un de l'autre. --Est-ce qu'il y a des chemins de voiture pour aller sur les flancs de cette montagne? demanda Carmelita en rentrant a l'hotel et en montrant du bout de son ombrelle les pentes boisees du mont Cubli. --Non, repondit le colonel; il n'y a que des sentiers pour les pietons. --Ne me demande pas de t'accompagner, dit le prince; tu sais que les ascensions sont impossibles pour moi. --Oh! quand je voudrai faire cette promenade, ce ne sera pas a vous que je m'adresserai, mon cher oncle, dit-elle en riant; ce sera au colonel. III Le colonel, le lendemain matin, etait parti en excursion de maniere a n'etre pas expose a refuser Carmelita, ce qui etait presque impossible, ou a l'accompagner, ce qui n'etait pas pour lui plaire dans les conditions morales ou il se trouvait presentement. Il resta absent pendant deux jours, et ne revint qu'assez tard dans la soiree, bien decide a repartir le lendemain matin. Il n'y avait pas deux minutes qu'il etait dans sa chambre, lorsqu'il entendit frapper deux ou trois petits coups a la porte cloison; en meme temps une voix,--celle de Carmelita--l'appela: --Vous rentrez? --A l'instant. --Vous avez fait bon voyage? --Tres bon, je vous remercie. --Est-ce que vous etes mort de fatigue? --Pas du tout. --Ah! tant mieux. Est-ce que la porte est condamnee de votre cote! --Elle est fermee a clef. --Et vous avez la clef? --Elle est sur la serrure. --De sorte que, si vous voulez, voue pouvez ouvrir cette porte? --Mais pas du tout; il y a un verrou de votre cote? --Je sais bien. Je dis seulement que, si vous voulez tourner la clef en meme temps que je pousse le verrou, la porte s'ouvre. --Parfaitement. --Eh bien! alors, si vous n'etes pas mort de fatigue, vous plait-il de tourner la clef? moi, je pousse le verrou. Carmelita apparut, le visage souriant, la main tendue: --Bonsoir, voisin, dit-elle. --Bonsoir, voisine. Et ils resterent en face l'un de l'autre durant quelques secondes. --Ma mere est endormie, et son premier sommeil est ordinairement difficile a troubler; cependant, en parlant ainsi a travers les cloisons, nous aurions pu la reveiller. Voila pourquoi je vous ai demande d'ouvrir cette porte. Elle ne montrait nul embarras et paraissait aussi a son aise dans cette chambre qu'en plein jour, au milieu d'un salon. --Depuis plus d'une heure je guettais votre retour, dit-elle, et je croyais deja qu'il en serait aujourd'hui comme il en avait ete hier. --Hier j'ai ete surpris par la nuit a une assez grande distance, et je n'ai pas pu rentrer. --Et ou avez-vous couche? --Sur un tas de foin dans un chalet de la montagne. --Mais c'est tres amusant, cela. --Cela vaut mieux que de coucher a la belle etoile, car les nuits sont fraiches dans la montagne; mais il y a quelque chose qui vaut encore beaucoup mieux qu'un tas de foin, c'est un bon lit. --Vous aimez ces courses dans la montagne. --J'aime la vie active, la fatigue; ces courses me delassent de la vie sedentaire que j'ai menee en ces derniers temps. --Ah! vous etes heureux. Comme il ne repondait pas, elle continua: --J'entends que vous etes heureux de faire ce que vous voulez, d'aller ou vous voulez, sans avoir a consulter personne. Savez-vous que depuis que je ne suis plus une toute petite fille, je n'ai pu faire un pas sans la permission de mon oncle, et il faut dire que presque toutes les fois que je lui ai demande d'aller a gauche il m'a permis d'aller a droite. Elle s'avanca dans la chambre, et, prenant une chaise, elle s'assit. --Je vous donne l'exemple, dit-elle, car je ne veux pas tenir sur ses jambes un homme qui a marche toute la journee. Il s'assit alors pres d'elle, assez intrigue par la tournure que prenait cet entretien bizarre. --Quel but pensez-vous que j'aie eu en vous priant d'ouvrir cette porte? demanda-t-elle. --Dame!... je n'en sais rien... a moins que ce ne soit pour causer un instant. --Vous n'y etes pas du tout: j'ai une priere a vous adresser. --A moi? --Et qui me rendra tres heureuse si vous ne la repoussez point. --Alors il est entendu d'avance que ce que vous souhaitez sera fait. --Non, rien a l'avance: ecoutez-moi d'abord, et puis, selon que ce que je vous demanderai vous plaira ou ne vous plaira point, vous me repondrez. Vous souvenez vous d'un mot que j'ai dit l'autre jour, a notre retour de notre promenade en voiture? --A propos de quoi ce mot? --A propos d'une excursion dans la montagne. --Parfaitement. --Eh bien! ce mot m'a valu une vive remontrance de mon oncle, et, quand je dis remontrance, c'est pour ne pas employer une expression plus forte. Cependant cela ne m'a pas fait renoncer a mon idee, et plus mon oncle m'a dit que j'avais commis une sottise et une inconvenance en manifestant le desir de vous accompagner dans une de vos excursions, plus ce desir a ete ardent. Cet aveu va peut-etre vous donner une assez mauvaise idee de mon caractere, mais au moins il vous prouvera que je suis franche. Et puis ce desir n'est-il pas bien justifiable, apres tout? Je suis enfermee dans cet hotel; ma mere est empechee de sortir par sa maladie, mon oncle est retenu par son horreur de la fatigue et de la marche. Moi, qui ne suis pas malade et qui n'ai pas horreur de la marche, j'ai envie de voir ce qu'il y a derriere ces rochers qui se dressent du matin au soir devant mes yeux comme des points d'interrogation. N'est-ce pas tout naturel? Et voila pourquoi je veux vous demander de vous accompagner quelquefois. Voila ma priere. Enfin voila comment j'ai ete amenee a pousser ce verrou. --Je vous ai dit que d'avance ce que vous souhaitiez serait fait, je ne puis que vous le repeter. Maintenant, quand vous plait-il que nous entreprenions cette promenade? --Oh! ce n'est pas ainsi que les choses doivent se passer. Le grand grief de mon oncle, ca ete que je venais me jeter a travers vos projets d'une facon importune et genante. Si demain matin je lui dis que je pars avec vous pour cette promenade, il comprendra que son discours n'a pas ete tres efficace, et il le recommencera en l'accentuant. Le moyen d'echapper a ce nouveau discours, c'est que vous demandiez vous-meme a mon oncle de me faire faire cette promenade; comme cela, il ne pourra plus parler de mon importunite. Le voulez-vous? Il fut convenu que, la lendemain matin, le colonel adresserait sa demande au prince. Carmelita, ordinairement impassible comme si elle etait insensible a tout, se montra radieuse. --Maintenant, dit-elle, je ne veux pas abuser plus longtemps de votre hospitalite. Bonsoir, voisin; a demain. Et, apres lui avoir tendu la main, elle rentra dans sa chambre. Mais presque aussitot rouvrant la porte: --Comment! dit-elle, vous n'avez pas tourne la clef? --Mais.... --Mais il le faut, de meme qu'il faut que je pousse le verrou pour mon oncle. Le lendemain matin, il adressa au prince Mazzazoli sa demande ou plutot la demande de Carmelita. --C'est cette grande enfant, s'ecria le prince, qui j'en suis certain, vous a tourmente pour vous accompagner dans vos excursions? --Elle a manifeste le desir de parcourir la montagne, et je suis heureux de me mettre a sa disposition. --Vous etes heureux d'aller ou bon vous semble, librement voila qui est certain, et c'est bien assez que nous soyons venus vous chasser de votre appartement, sans encore vous prendre votre liberte. Excusez-la, je vous prie; elle n'a pas pris garde a ce qu'elle vous demandait. --Refusez-vous de me la confier? --Je refuse de vous ennuyer. L'entretien ainsi engage ne pouvait finir que par la defaite du prince. Un quart d'heure apres, Carmelita etait prete a partir: elle avait revetu un costume bizarre: une robe courte, serree a la taille par un ceinturon de cuir et modulant sa taille et ses epaules; aux pieds, des souliers pris dans les guetres; sur la tete un petit chapeau de feutre, sans plumes, mais avec un voile gris flottant au vent; a la main, une longue canne. --M'acceptez-vous ainsi? dit-elle en posant sur lui ses grands yeux clairs. Je vous promets de vous suivre sans demander grace, et de passer partout ou vous passerez; le pied est solide et je ne sais pas ce que que c'est que le vertige. Ils partirent sans qu'il pensat a se demander comment, en un quart d'heure, elle avait pu improviser ce charmant costume de montagne, qui etait un vrai chef-d'oeuvre longuement medite par l'illustre Faugeroles, et sans qu'il se dit qu'il etait assez etrange, alors qu'elle ne devait pas faire d'excursion, qu'elle eut dans ses bagages des objets aussi peu appropries a une toilette ordinaire que des guetres et une canne. --Et ou vous plait-il que nous allions? demanda-t-il apres avoir marche pendant quelques minutes pres d'elle. --Mais ou vous voudrez, dans la montagne, droit devant nous. Quand vous viendrez, dans l'Apennin, si jamais vous nous faites le plaisir de nous visiter a Belmonte, je vous guiderai; ici guidez-moi vous-meme, car je ne connais rien. Tout ce que je desire, c'est aller le plus loin possible, le plus haut que nous pourrons monter. Ils quitterent bientot le chemin pour prendre un sentier qui courait sur le flanc de la montagne en cotoyant le ravin et en coupant a travers des paturages et des bois de sapins. Personne dans ce sentier, personne dans les bois; sur les pentes des paturages, quelques vaches qui paissaient l'herbe verte ou qui venaient boire a des auges creusees dans le tronc d'un pin et qui, en marchant lentement, faisaient sonner leurs clochettes. Ils avancaient, cote a cote, et quand le sentier devenait trop etroit pour deux, il prenait la tete, se retournant alors de temps en temps pour voir si elle le suivait. Elle marchait dans ses pas, sur ses talons, et quand un filet d'eau rendait les pierres du sentier glissantes, il n'avait qu'a etendre le bras pour lui prendre la main et l'aider a sauter de caillou en caillou, ce qu'elle faisait d'ailleurs legerement, surement, sans hesitation, en riant lorsqu'elle eclaboussait l'eau du bout de son baton. La journee etait radieuse, et le soleil, qui s'etait deja eleve dans un beau ciel sans nuage, avait dissipe les vapeurs du matin, qui ne persistaient plus que dans quelques vallons abrites, ou elles rampaient le long des rochers et des arbres comme des fumees legeres. Devant eux, la montagne se dressait comme une barriere de rochers pour former l'amphitheatre de Jaman et des monts de Vevey; derriere eux, le lac brillait comme un immense miroir. En marchant, ils devisaient du spectacle qu'ils avaient sous les yeux, et Carmelita comparait ces montagnes a celles au milieu desquelles s'etait ecoulee son enfance. De la un inepuisable sujet de conversation. Ils monterent ainsi pendant pres de deux heures sans qu'elle se plaignit de la fatigue ou demandat a se reposer. Mais la matinee s'avancait et l'heure du dejeuner approchait. Il avait emporte dans son sac du pain et de la viande froide, et il comptait sur une source qu'il connaissait pour leur donner de l'eau. Bientot ils arriverent a cette source, et pour la premiere fois ils s'assirent sur l'herbe. --L'endroit vous deplait-il? --Bien au contraire, et choisi a souhait non seulement pour dejeuner, mais encore pour causer librement en toute surete. Et precisement j'ai a vous parler. C'est meme dans ce but, si vous voulez bien me permettre cet aveu, que je vous ai propose cette promenade. Alors elle se mit a sourire. --Je vous etonne, dit-elle. --Je l'avoue. --Vous avez donc cru que je voulais tout simplement faire une excursion dans ces montagnes? --J'ai cru ce que vous me disiez. --Ce que je vous disais etait la verite, mais ce n'etait pas toute la verite: oui, j'avais grande envie de faire cette excursion pour le plaisir qu'elle pouvait me donner; mais aussi j'avais grand desir de me menager un tete-a-tete avec vous, dans lequel je pourrai vous adresser une demande pour moi tres importante. --Je vous ecoute. --Ah? maintenant rien ne presse, car je ne crains pas que notre tete-a-tete soit trouble; dejeunons donc d'abord, ensuite je vous ferai mes confidences. N'ecouterez-vous pas mieux? Pour moi, je parlerai plus facilement quand j'aurai apaise mon appetit, car je meurs de faim. Ouvrant son sac, il en tira les provisions et les ustensiles de table qu'il renfermait. Ces provisions et ces ustensiles etaient des plus simples: du pain, un poulet froid et du sel; deux couteaux, deux verres et deux petites serviettes; dans une gourde recouverte d'osier, du vin blanc d'Yverne. Le couvert fut bien vite mis sur un quartier de rocher et ils s'assirent en face l'un de l'autre. --Pour le plaisir que je me promettais, dit-elle, je suis servie a souhait. Et, tout en mordant du bout des dents un os de poulet elle promena lentement les yeux autour d'elle. Assurement il y a en Suisse beaucoup de montagnes plus celebres que ces pentes des dents de Naye et de Jaman, cependant il en est peu ou la vue puisse embrasser un panorama plus vaste, et surtout plus varie! tout se trouve reuni, arrange, dispose, compose, pour le plaisir des yeux: les eaux, les bois, les champs, les prairies, les villages et les villes. Au loin, se confondant dans le ciel, les pics sauvages des Alpes, couverts de neiges et qui, de quelque cote qu'on se tourne, vous entourent, et vous eblouissent; a ses pieds, au contraire, le spectacle de la vie civilisee: les toits des villages qui reflechissent les rayons du soleil, les bateaux a vapeur qui tracent des sillons blancs sur les eaux bleues du lac, et, dans les vallees, la fumee des locomotives qui court et s'envole a travers les maisons et les arbres. Les bruits de la plaine et des vallees ne montent point jusqu'a ces hauteurs, et dans l'air tranquille on n'entend que les clochettes des vaches ou le chant des bergers qui fauchent l'herbe sur les pentes trop rapides pour les pieds des troupeaux. --Quel malheur que ces bergers ne nous chantent pas le _Ranz des vaches_! dit Carmelita en souriant. Et elle se mit elle-meme a chanter a pleine voix cet air, tel qu'il se trouve ecrit dans _Guillaume Tell_. --Comment trouvez-vous ma voix! demanda-telle. --Admirable. --Ce n'est pas un compliment que je vous demande, mais une reponse sincere; vous comprendrez tout a l'heure l'importance de cette sincerite. --Tout a l'heure? --Oui, quand je vous ferai mes confidences; mais le moment n'est pas encore venu, car ma faim n'est pas assouvie. J'accepte un nouveau morceau de poulet, si vous voulez bien me l'offrir. Il se levait de temps en temps pour aller emplir leurs verres au filet d'eau qui, par un conduit en bois, tombait dans le tronc d'un pin creuse en forme d'auge. Bientot il ne resta plus du poulet que les os, et la gourde se trouva vide. Alors, a son tour, elle se leva et, s'eloignant de quelques pas, elle se mit a cueillir dans l'herbe des violettes bleues et jaunes, des anemones printanieres, des saxifrages et d'autres fleurs alpines, dont elle forma une petite botte. Puis, revenant vers le colonel, qui pendant ce temps avait referme son sac, elle jeta toutes ces fleurs sur l'herbe et, s'asseyant, elle commenca a les arranger en bouquet. --Il faut que je commence par vous avouer, dit-elle, que j'ai pour vous une grande estime et que vous m'inspirez une entiere confiance. --Pourquoi --Pourquoi? Ce serait bien long a expliquer et difficile aussi. Je vous demande donc a affirmer seulement cette estime et cette confiance pour vous faire comprendre comment j'ai ete amenee a vous prendre pour confident. Le colonel eut voulu repondre; mais, ne trouvant qu'une fadaise, il se contenta d'un signe de main pour dire qu'il ecoutait. --Vous savez, continua-t-elle, comment j'ai ete elevee. Mon oncle a concu le projet de me faire faire un grand mariage, et il a voulu me rendre digne des hautes destinees qu'il ambitionnait pour moi..., et aussi un peu pour lui, il faut bien le dire. Ai-je ou n'ai-je pas profite de ses lecons! C'est une question que je n'ai pas a examiner, et sur laquelle je ne veux pas vous interroger; car vous ne pourriez me repondre que poliment, et c'est a votre sincerite que je fais appel. Quoi qu'il en soit, le grand mariage desire ne s'est pas fait, et les reves de mon oncle ne se sont point realises. Je suis sans fortune, cela explique tout. --Ne croyez pas que tous les hommes ne recherchent que la fortune dans la femme qu'ils epousent. --Je ne crois rien; je constate que je ne suis pas mariee, et je l'explique par une raison qui me parait bonne. Cependant j'avoue volontiers qu'elle n'est pas la seule. Pour que ces grands mariages reussissent, pour qu'une jeune fille qui n'a rien que quelques avantages personnels se marie, il faut, n'est-ce pas, que cette jeune fille travaille elle-meme habilement a ce mariage, qu'elle trouve elle-meme son mari, et qu'avec plus ou moins d'adresse, de diplomatie, de rouerie, de coquetterie, de perseverance, elle oblige elle-meme ce mari a l'epouser. C'est au moins ainsi que se sont accomplis les beaux mariages qui ont servi d'exemples a mon oncle, et lui ont mis en tete l'idee de me donner pour mari un prince ou un empereur. Il avait eu d'illustres exemples sous les yeux et il avait cru que je pourrais les suivre. Par malheur pour le succes de son plan, je n'ai pas voulu, dans cette comedie du mariage, accepter mon role tel qu'il me l'avait dessine. Il etait tres important, ce role, tres brillant et assurement interessant a jouer; je l'ai transforme en un role muet. Elle s'arreta et, le regardant: --Est-ce vrai? demanda-t-elle. --Tres vrai. --Mais ce role, je n'ai pu l'accepter que par une sorte d'obeissance, sans reflexion pour ainsi dire, sans avoir conscience de ce que je faisais. Mon oncle me demandait de le remplir, je le remplissais en l'appropriant a ma nature; j'obeissais a son ordre, et par cette soumission il me semblait que je m'acquittais de la reconnaissance que je lui devais. Il faut remarquer, si vous ne l'avez deja fait, que je ne suis precoce en rien: mon esprit, mon intelligence, ne se sont ouverts que tardivement, peu a peu, si tant est qu'ils se soient ouverts. Je suis donc restee assez longtemps sans comprendre ce role, et surtout sans voir le resultat auquel j'arriverais, si je reussissais dans son denoument: c'est-a-dire a un mariage peut-etre riche ou puissant, mais a coup sur malheureux; car, a vos yeux, n'est-ce pas, comme aux miens, un mariage sans amour ne peut etre que malheureux? --Assurement. --Je comptais sur votre reponse. Quand j'ai compris ou je marchais, ou plutot quand je l'ai senti, car je l'ai senti avant de le comprendre,--disant cela, elle posa la main sur son coeur,--j'ai resolu de ne pas aller plus loin et de m'arreter. Jamais position n'a ete plus delicate que la mienne: je devais beaucoup a mon oncle, et, d'un autre cote, je me devais a moi-meme de ne pas poursuivre des projets de mariage qui ne pouvaient faire que mon malheur, ainsi que celui du mari que j'epouserais. Comment sortir de cette difficulte? J'y reflechis longtemps. Mais, si difficile que soit une position, on trouve toujours moyen d'en sortir lorsqu'on le veut fermement. Il ecoutait, se demandant ou allait aboutir cette etrange confidence et surtout pourquoi elle la lui faisait. Elle continua: --Vous savez qu'en ces derniers temps, j'ai beaucoup travaille la musique et que j'ai pris des lecons de chant. "Si je n'avais pas du etre une grande dame, j'aurais ete une grande artiste", me disait chaque jour mon professeur. Eh bien! grande dame, je ne la serai point; au contraire, je serai artiste. Dans quelques jours, je partirai d'ici, seule, pour l'Italie, et, sous un faux nom, je debuterai au theatre. --Vous? --Oui, moi. Voila pourquoi j'ai voulu vous faire cette confidence. C'est pour vous prier d'etre, au moment de mon depart, aupres de mon oncle et de ma mere, pour leur adoucir le coup que je leur porterai. J'ai cru que personne mieux que vous ne pouvait remplir cette mission, et c'est le service que je vous demande. Vous ne me le refuserez point, n'est-ce pas? --Comedienne! --Je vois que je vous surprends, dit-elle en le regardant. Et pourquoi? Que voulez-vous que je fasse? Quelle position ai-je dans le monde? Je suis d'une noble famille, cela est vrai; mon oncle est prince, cela est vrai encore. Mais apres? Ma famille est ruinee, et mon oncle est sans fortune; voila qui est non moins vrai. Dans cette situation, quelle esperance m'est permise? --Mais celle qu'a eue le prince, celle qu'il a toujours, et qui me parait,--laissez-moi le dire, sans mettre aucune galanterie dans mes paroles,--tout a fait legitime et parfaitement fondee. --Vous voulez dire celle d'un mariage, d'un grand, d'un beau mariage? --Sans doute, qui plus que vous fut jamais digne de ce mariage? --Quoi qu'il en soit, dit-elle en continuant le developpement de son idee, ce mariage, ce beau mariage, ne s'est pas realise jusqu'a present. --Pouvez-vous croire qu'il ne se realisera pas un jour ou l'autre? est-ce a votre age qu'il est permis de desesperer? --Ou est-il ce mari? Depuis un an; nous avons vecu dans le meme monde, l'un pres de l'autre, de la meme vie pour ainsi dire. Ou l'avez-vous vu ce mari? Nulle part, n'est-ce pas? Il ne s'est pas presente. --De ce qu'il ne s'est pas presente jusqu'a present, s'ensuit-il qu'il ne doive pas se presenter un jour? --Assurement, je crois qu'il ne se presentera pas: mais je vais plus loin et j'affirme qu'il ne devait pas se presenter. C'etait a moi de l'aller chercher. Ce que je n'ai pas fait, alors que je ne me rendais pas bien compte de ma position, je le ferai encore bien moins maintenant, que je sais ce qu'elle est et que je raisonne. Je vous l'ai dit et je vous le repete, je veux mon independance; je veux celle de la vie; je veux aussi, je veux surtout celle du coeur. Si je me marie jamais, je veux choisir mon mari, non parce qu'il a un grand nom ou une grande position, mais parce qu'il m'aime et que je l'aime. Cela, je l'espere, ne vous parait pas trop romanesque; je vous assure que je ne suis pas romanesque. --Mais je n'ai jamais pense qu'on devait s'excuser d'etre romanesque; trop peu de gens, helas! mettent le sentiment dans leur existence. --C'est precisement cela que je veux: mettre le sentiment au-dessus des interets, et non les interets au-dessus du sentiment. Voila pourquoi je tiens a etre libre, Je sais que l'on me reprochera mon coup de tete. Comedienne! quelle bassesse! Appartenir a l'une des premieres familles de l'Italie et se faire chanteuse, quelle folie! Et cependant j'ai une excuse. Puisque je suis destinee a jouer la comedie en ce monde, j'aime mieux la jouer au theatre que dans la vie. Le role qu'on veut m'imposer et que je devrais accepter pour reussir me pese et m'humilie, de sorte que je le joue aussi mal que possible et que je ne reussirai jamais; tandis que celui que je veux prendre n'a rien qui m'effraye. --Cependant.... --Oui, vous avez raison, ce que je dis la est inexact. Il y a une chose qui m'effraye et beaucoup, c'est de quitter mon oncle et ma mere. Elle parut tres emue et s'arreta un moment. --C'est cette consideration qui pendant longtemps m'a arretee, dit-elle en reprenant. J'ai hesite, j'ai ete d'une resolution a une autre, decidee un jour a partir, le lendemain a rester pres d'eux et a laisser les choses aller sans m'en meler: car je sens, croyez-le bien, le chagrin que je vais leur causer. Pour ma pauvre mere, cette separation sera terrible; pour mon oncle, elle ne le sera pas moins, puisqu'elle sera l'aneantissement de projets auxquels depuis sept annees il a tout sacrifie: son temps, sa peine, sa fortune, ses plaisirs. On ne sait pas, on ne saura jamais ce qu'ont ete les soins de mon oncle; songez que ce qu'il ne savait pas, il a eu le courage, a son age, de l'apprendre pour me l'enseigner. Et quel courage non moins admirable dans cet enseignement donne a une fille telle que moi! Certes, bien des fois ses lecons m'ont ete penibles et cruelles, mais je sens maintenant qu'elles n'ont pas pu l'etre moins pour lui que pour moi. De nouveau elle fit une pause pour se remettre. --Et voila de quelle recompense je vais le payer. Ah! cela est affreux. Qu'il sache au moins que je ne me separe pas de lui, le coeur leger, par un coup de tete, sans ressentir les angoisses de cette separation et sans compatir a son chagrin. Voila le service que je reclame de vous, et voila pourquoi j'ai tenu si vivement a nous menager cette promenade, qui devait me permettre de m'expliquer librement et de bien vous dire tout ce que je desire qui soit repete a mon oncle, ainsi qu'a ma mere, je ne veux pas qu'ils m'accusent injustement et je remets ma cause entre vos mains: voulez-vous la plaider non seulement pour moi, de facon qu'ils ne me condamnent pas, mais encore pour eux, de facon a adoucir leur douleur? --J'aurais bien des choses a vous opposer, mais les raisons par lesquelles je vous combattrais, vous vous les etes donnees vous-meme, j'en suis sur. Je suis a vous. Elle lui prit la main et la serra en le regardant. Puis tout a coup, s'arrachant a l'emotion qui l'oppressait: --Vous plait-il que nous nous remettions en route? dit-elle. En avant! et ne pensons plus qu'au plaisir de la promenade. IV Eh quoi! c'etait la Carmelita! Quelle difference entre la realite et ce qu'il savait ou plutot ce qu'il croyait savoir d'elle! Que de fois lui avait-on repete le mot de la fable: "Belle tete, mais point de cervelle!" Assurement ceux qui parlaient ainsi ne la connaissaient point, ou bien c'etait la jalousie et l'envie qui les inspiraient. Non seulement il y avait quelque chose dans cette cervelle, mais encore il y avait de nobles sentiments dans ce coeur. Si l'on s'etait trompe sur son intelligence, ne pouvait-on pas aussi s'etre trompe de meme sur son caractere? Pour lui, qui venait d'eprouver combien cette intelligence etait differente de ce qu'il avait cru tout d'abord et de ce qu'on lui avait dit, il etait tout porte a ne pas admettre un jugement plus que l'autre. En raisonnant ainsi, il marchait derriere Carmelita, et, depuis qu'ils avaient quitte la place ou ils avaient dejeune, il ne lui avait pas adresse d'autres paroles que quelques mots insignifiants pour la guider. Tout a coup il la rejoignit et lui prenant la main il la posa sur son bras. Ce mouvement s'etait fait si vite et d'une facon si brusque, si imprevue, qu'elle s'arreta et le regarda avec stupefaction. --Le chemin devient difficile, vous pourriez glisser. Appuyez-vous sur moi. Elle fit ce qu'il demandait et doucement elle se serra contre lui, mais sans bien comprendre a quel sentiment il avait obei. Bien entendu, il ne lui donna pas d'explications, car il etait assez difficile de dire que quelques instants auparavant, il etait en defiance contre elle, tandis que maintenant il etait rassure. Artiste, elle ne lui inspirait que de la sympathie. Jeune fille a marier, elle lui faisait peur. Desormais il pouvait, pendant le temps qu'elle passerait au Glion, vivre librement pres d'elle. Il n'avait plus besoin d'abreger son sejour en Suisse. Pendant tout le reste de la journee et tant que dura leur promenade, c'est-a-dire jusqu'au soir, Carmelita fut frappee du changement qui s'etait fait en lui, dans son humeur, dans ses manieres, comme dans ses paroles. Jamais elle ne l'avait vu si aimable, en prenant ce mot dans le bon sens. Il parlait de toutes choses, au hasard, librement, sans eviter certains sujets et sans reticences. Lorsque leurs regards se croisaient, il ne detournait point la tete, mais il restait les yeux leves sur elle. En tout il la traitait comme une amie, comme une camarade. Ce fut seulement quand la nuit commenca a monter le long des montagnes qu'ils penserent a rentrer. Peu a peu ils s'etaient rapproches de l'hotel; mais sans souci de l'heure du diner, ils etaient restes assis dans un bois de sapins, causant, devisant, jouissant a deux du spectacle du soleil couchant. Jusque-la il y avait un mot qui s'etait presente plusieurs fois sur ses levres et qu'il avait toujours retenu, mais qu'il se decida alors a risquer. Comme l'ombre avait commence a brouiller les choses et a rendre le sentier qu'ils suivaient incertain, il lui avait de nouveau pris la main, et de nouveau elle avait marche pres de lui en s'appuyant sur son bras. --Et quand voulez-vous mettre votre projet a execution? demanda-t-il. --Je ne sais trop. Tout est bien arrete dans mon esprit, la date seule de mon depart n'est point fixee; car vous pensez bien que je n'ai pas d'engagement signe qui me reclame, et puis la saison n'est pas bonne pour les theatres, qui, la plupart, sont fermes. Enfin il m'en coute de me dire: Tel jour, a telle heure, je ne verrai plus ma mere ni mon oncle. A ce mot, elle s'arreta, la voix troublee par l'emotion. Et il la sentit fremissante contre lui. Mais bientot elle reprit: --Je balancerai peut-etre assez longtemps encore ce depart; en tout cas, il aura lieu certainement avant celui de mon oncle. Quand je verrai ma mere retablie,--car j'espere qu'ici elle va se retablir promptement,--quand on parlera de rentrer a Paris, alors je partirai, et bien entendu, on ne rentrera pas a Paris. C'etait pour moi, pour mon mariage, que mon oncle et ma mere habitaient Paris; quand ils n'auront plus le souci de ce mariage, ils retourneront a Belmonte, et j'aurai la satisfaction de penser que ma fuite a, de ce cote, ce bon resultat encore d'assurer la sante de ma mere. Seulement, pour que tout cela s'arrange dans la realite, comme je le dispose en imagination, il faut que vous soyez au Glion vous-meme, au moment ou je me separerai de mes parents. En me demandant quand je partirai, vous devez donc commencer par me dire, quand vous comptez partir vous-meme. --Mais je n'en sais rien. --Alors je ne sais moi-meme qu'une chose, c'est que mon depart precedera le votre de quelques jours. Prevenez-moi donc quand vous serez pret. --Et d'ici la? --Quoi! d'ici la? --Je veux dire: ne continuerons-nous pas ces promenades commencees aujourd'hui? --Oh! avec bonheur; avec bonheur pour moi, je veux dire. Seulement ne vont-elles pas vous ennuyer? Je vous ai demande deja un assez grand service pour ne pas abuser de vous. Mon oncle pretend que vous aimez la solitude; est-ce vrai? --Cela depend. --De quoi? --Du moment, et surtout de ceux qui rompent cette solitude. Il y a des heures ou j'aime mieux etre avec moi-meme qu'avec certaines personnes, et il y en a d'autres ou j'aime mieux etre avec certaines personnes que seul avec moi-meme. --Alors nous sommes dans une de ces heures! --Vous etes de celles qui.... --Comment! s'ecria-t-elle en riant, vous me feriez un compliment, vous? Ils arrivaient a l'hotel. --Vous plait-il que demain nous fassions l'ascension de la dent de Naye? dit-il. --Mais volontiers, puisque je suis une de ces personnes qui... et que nous sommes dans une de ces heures ou.... --Alors a demain. --C'est entendu, seulement demandez-moi a mon oncle. Quand le prince Mazzazoli entendit parler de cette nouvelle promenade, il poussa les hauts cris et s'indigna contre sa niece. --Mais cette enfant est l'indiscretion meme; je vous en prie, mon cher ami, ne cedez pas a ses caprices. Puis tout a coup s'interrompant: --Quand quittez-vous le Glion? --Mais je ne sais trop. --Alors je refuse mon consentement a cette promenade je ne veux pas que ma niece vous gate vos derniers jours passes au Glion et arrive ainsi a abreger votre sejour, ce qu'elle ferait assurement. La discussion continua; mais, comme la premiere fois, le prince finit par se rendre aux raisons du colonel ou plutot par ceder a ses instances. La promenade du lendemain eut lieu. Puis apres celle-la ils en firent une troisieme, apres cette troisieme, une quatrieme, une cinquieme, et il devint de regle que chaque jour ils sortaient tous deux pour aller faire une excursion dans la montagne tantot avant le dejeuner, tantot apres. Il n'y avait plus de discussion a engager, une convention tacite s'etait etablie a ce sujet entre le prince et le colonel, et s'ils parlaient de ces promenades, c'etait au retour et non au depart. Jamais le prince ne proposa de les accompagner; les ascensions, ainsi qu'il l'avait dit, etaient impossibles pour lui. Lorsqu'ils rentraient maintenant le soir a l'hotel revenant de leur excursion, ils ne se suivaient point, marchant l'un derriere l'autre, dans l'etroit sentier; elle s'appuyait sur le bras du colonel, et, la tete legerement inclinee vers lui, serree contre lui, elle semblait ecouter avec plaisir ou meme avec bonheur ce qu'il lui disait. Elle-meme parlait peu, mais souvent elle relevait la tete, et, sans avoir souci des pierres ou des trous de la route, elle restait les yeux fixes sur lui, comme si elle etait suspendue a ses levres. Il avait plaisir a l'emmener avec lui dans ses promenades, elle etait une distraction; elle l'empechait de retourner par l'esprit a Paris et de penser a celle qui l'avait trompe. Si malgre tout un souvenir lui revenait et s'imposait a lui, il n'en etait plus obsede pendant toute la journee, sans pouvoir le chasser de devant ses yeux et l'arracher de son coeur; elle lui adressait la parole, elle le regardait, elle lui tendait la main pour lui demander son appui, et le souvenir s'envolait. Et c'etait a elle qu'il pensait maintenant plus souvent, non pas que de parti pris il allat la chercher, mais l'impression immediate la lui imposait. A vivre du matin au soir ensemble, une sorte d'accoutumance materielle s'etait etablie, et, lorsqu'il s'eloignait d'elle un moment, il la voyait encore, comme si son image etait empreinte dans ses yeux; de meme qu'il entendait sa voix, comme si quelques-unes de ses paroles lui etaient repetees par un echo interieur longtemps apres qu'il les avait recues. Combien differente etait-elle de ce qu'il l'avait jugee tout d'abord! C'etait le mot qu'il se repetait sans cesse, et qui, a son insu, sans qu'il en eut bien conscience, le ramenait a elle. L'aimer, l'aimer d'amour? Jamais cette idee n'avait effleure son esprit. Elle etait pour lui une amie, une camarade, rien de plus; une admirable creature, une belle statue, voila tout. Cependant leurs promenades continuaient, longues ou courtes, selon les hasards de la journee, et Carmelita parlait souvent de son prochain depart, mais pourtant sans partir: ce sejour au Glion faisait tant de bien a sa mere, et, puisque le colonel ne partait pas lui-meme, elle n'avait pas besoin de se presser. Un matin, qu'ils s'etaient mis en route de bonne heure, ils avaient ete surpris de la transparence et de la purete de l'air, qui etaient si grandes qu'on apercevait des montagnes situees a une distance de dix ou douze lieues, comme si elles eussent ete a quelques kilometres seulement. Comme ils regardaient ce spectacle, un montagnard, passant pres d'eux, les salua et entrant en conversation avec eux, leur dit que cette purete de l'air annoncait un orage prochain. --Et pour quel moment cet orage? demanda Carmelita. --Oh! cela, je ne peux pas le dire; mais surement aussitot que le vent se sera etabli au sud-ouest. --Est-ce que vous voulez que nous retournions a l'hotel? demanda la colonel lorsque le paysan se fut eloigne, marchant devant eux de son grand pas, lent, mais regulier. --Pourquoi retourner? --Mais de crainte de l'orage. --J'avoue que j'ai peur de l'orage, mais d'un autre cote j'ai envie aussi de voir un orage dans ces montagnes, de sorte que quand meme je serais certaine que le tonnerre dut eclater avant une heure, je crois que je continuerais notre promenade. --Alors continuons-la quand meme puisque nous ne sommes certains de rien; nous verrons bien. --C'est cela, nous verrons bien. Apres avoir rencontre le paysan qui leur avait predit la prochaine arrivee d'un orage, ils avaient continue de gravir lentement le sentier, qui, a travers des prairies et des bois, courait en des detours capricieux sur le Banc de la montagne. A vrai dire, rien, pour des personnes qui n'etaient pas du pays, n'annoncait que cet orage fut prochain. --Je crois que ce paysan a voulu nous faire peur, dit Carmelita. --Et pourquoi? --Pour rien, pour s'amuser, pour le plaisir de nous faire retourner sur nos pas et de nous voir pris de panique. Cependant il me semble que nous ne sommes pas dans des conditions atmospheriques ordinaires. Il est vrai que j'ai des raisons pour respirer difficilement aujourd'hui. --Mais si vous etes souffrante il faut rentrer. --Souffrante, je ne le suis point vraiment; je suis oppressee, voila tout. Il s'arreta pour la regarder, et il vit qu'en effet elle paraissait sous le poids d'une emotion assez vive ou tout au moins d'un trouble. --Vous avez envie de me questionner? dit-elle. --Il est vrai. --Pourquoi ne le faites-vous pas franchement? Je n'ai rien a vous cacher, et je puis tres bien vous dire ce qui me cause cette oppression: ce n'est point une souffrance physique, c'est un tourment moral. N'etes-vous pas mon confident? Hier j'ai recu une lettre de mon maitre de chant, dans laquelle il me dit qu'il m'a trouve un engagement en Italie, et que je dois me hater de partir, sinon pour debuter, au moins pour me mettre a la disposition de mon directeur. Je n'ai donc plus que quelques jours a passer ici, et j'avoue qu'au moment de prendre cette grave determination, je suis emue, tres emue. Il m'en coute, il m'en coute beaucoup de me separer de ma mere, d'abandonner mon oncle, et, je dois le dire aussi, pour etre sincere, il m'en coute de renoncer a cette vie tranquille, heureuse que je menais ici, pour me jeter dans l'inconnu. --Et pourquoi renoncez-vous a cette vie tranquille? --Puis-je faire autrement et pensez-vous que je sois revenue sur ma resolution? Elle est aujourd'hui ce qu'elle etait au moment ou je vous l'ai fait connaitre; seulement, prete a la mettre a execution, je la trouve plus cruelle plus penible que lorsque j'avais quelques jours devant moi, qui semblaient devoir se prolonger jusqu'a une epoque indeterminee. Maintenant cette epoque est fixee; ce ne sont plus quelques jours que j'ai devant moi, c'est seulement quelques heures. --Quelques heures? --Demain j'aurai quitte le Glion; apres demain je serai en Italie. --Vous partez demain? --Cette promenade est la derniere que nous ferons ensemble... au moins dans ce pays, dont je garderai un si bon, un si doux souvenir. Disant cela, elle se retourna et promena lentement ses regards sur la plaine et sur le lac qui derriere eux s'etendait a leurs pieds. Une larme semblait rouler dans ses paupieres et mouiller ses yeux, qui brillaient d'un eclat extraordinaire. --Voila la maison ou j'ai passe les meilleurs jours de ma vie, dit-elle en montrant le toit de l'hotel, qu'on apercevait tout au loin, confusement, au milieu de la verdure. Puis se tournant de nouveau et regardant du cote de la montagne: --Voila la fontaine ou nous avons dejeune, dit-elle en levant la main, et ou vous avez si patiemment ecoute mes plaintes. Alors, secouant la tete comme pour chasser une pensee opportune: --Vous plait-il que nous dejeunions la encore aujourd'hui, dit-elle, pour la derniere fois? --Je vous conduisais a cette fontaine. --C'est cela, allons-y, et vienne l'orage pour que la journee soit complete. Ils continuerent de gravir le sentier qu'ils suivaient, marchant lentement tous deux, silencieux et recueillis. Carmelita paraissait sous le poids d'une vive et penible emotion. Lui-meme, comme il l'avait dit, se sentait l'esprit moins libre, le corps moins dispos que de coutume. A mesure que la matinee s'ecoulait, le temps devenait de plus en plus lourd. Pas un souffle de vent, le feuillage des hetres immobile, sans un bruissement; pas d'autre bruit que celui de l'eau des sources qui s'ecoulait en clapotant sur les cailloux qui barraient son passage; au loin, quelques faibles tintements des clochettes des vaches. Cependant, rien, si ce n'est cette pesanteur de l'air n'annoncait qu'un orage fut prochain; le ciel etait bleu, sans nuages, et le soleil dardait ses rayons avec une intensite peu ordinaire. Ils arriverent enfin a la fontaine, ou Carmelita avait appris au colonel qu'elle etait decidee a abandonner sa mere et son oncle pour entrer au theatre. Ils s'assirent sur les pierres ou ils s'etaient assis le jour de cette confidence, et, de temps en temps seulement, le colonel se leva pour aller chercher l'eau qu'ils melaient a leur vin. Mais leur entretien fut moins libre, moins facile; il semblait que Carmelita fut embarrassee de parler, ou tout au moins qu'elle eut peur d'aborder certains sujets, et souvent elle garda le silence, s'enfermant dans ce mutisme qui autrefois lui etait habituel. Cependant, lorsqu'elle se taisait ainsi, elle ne detournait point ses yeux, au contraire, elle les tenait attaches sur le colonel, et lorsque celui-ci levait la tete, il la voyait muette, immobile, le regardant avec cette puissance de fascination enigmatique, si bizarre chez elle, avec ce sourire etrange des levres et des yeux, si attrayants, si seduisants, si inquietant. Pendant leur dejeuner, la chaleur etait devenue plus pesante, quelques nuages se montraient ca la dans le ciel, et, de temps en temps, soufflait un vent chaud qui arrivait du sud. Puis cette rafale passee, tout rentrait dans le calme et le silence. En traversant un bois de sapins, ils furent suffoques par la chaleur; l'air qu'ils respiraient leur brulait la gorge, leurs levres se sechaient; les aiguilles tombees sur la terre, qu'elle feutrait d'un epais tapis, etaient glissantes au point que, deux fois, Carmelita faillit tomber. Alors il s'approcha d'elle et, lui prenant le bras, il le mit sous le sien. Elle s'appuya sur lui, et ils marcherent d'un meme pas, sans que leurs pieds fissent de bruit sur ce tapis moelleux. Lorsqu'ils sortirent de ce bois de sapins dont les hautes branches, formant un couvert epais et sombre au-dessus de leurs tetes, leur avaient cache le ciel, ils virent que de gros nuages noirs arrivaient rapidement du cote du sud. Presqu'aussitot une rafale s'abattait sur la montagne avec un bruit sourd; tout ce qui etait immobile et mort s'anima et entra en mouvement; les feuillas arrachees des branches passerent dans l'air, emportees par le vent. Au loin on entendit les roulements sourds du tonnerre. Et dans la montagne, a des distances plus ou moins rapprochees de l'endroit ou ils se trouvaient, eclaterent des sonneries de cloches se melant a des mugissements de vache et des cris de berger. Regardant autour d'eux, ils apercurent sur les pentes des paturages inclines de leur cote, des vaches qui couraient ca et la, la queue dressee, la tete basse, galopant sans savoir ou elles allaient. --Enfin voici l'orage, dit Carmelita. --Et trop tot pour nous, je le crains bien: aurons-nous le temps de gagner la hutte? --Pressons le pas. --Appuyez-vous sur mon bras. --Ne craignez rien, je vous suivrai; marchez aussi vite que vous voudrez. Il allongea le pas et elle l'allongea egalement. Mais, a marcher ainsi cote a cote, dans ce sentier assez, mal trace, il y avait des difficultes; souvent ils etaient obliges de s'eloigner l'un de l'autre pour eviter les quartiers de roche qui barraient le chemin; d'autres fois, au contraire, ils devaient se rapprocher, et alors ils s'arretaient forcement durant quelques secondes. --Voulez-vous que j'abandonne votre bras? dit Carmelita, je crois que nous marcherons plus vite separement. --Si vous voulez. --Vous prenez trop souci de moi. Il etait evident que s'ils ne voulaient pas etre surpris par l'orage, dans ce sentier au milieu des pres ou il n'y avait pas un abri, pas un creux de rocher, pas un chalet, pas une hutte, ils devaient se hater. Les nuages noirs qui venaient du sud avaient envahi tout le ciel, et cache le soleil quelques instants auparavant si radieux. Maintenant c'etait des sommets neigeux que venait la lumiere, une lumiere blafarde; du ciel, au contraire, tombait l'obscurite que des eclairs dechiraient de temps en temps pour jeter sur la terre des lueurs fulgurantes. Lorsque subitement un des ces eclairs eclatait sur les pentes herbees de la montagne, on voyait des vaches bondir, affolees, au milieu des rochers, et le bruit grele de leurs clochettes, succedant aux roulements du tonnerre, produisait un effet etrange et fantastique. D'autres vaches, au contraire, reunies aupres de leur berger et formant cercle autour de lui, tandis qu'il allait de l'une a l'autre pour les flatter, restaient immobiles, rassurees, montrant ainsi toute leur confiance dans la protection imaginaire qu'elles trouvaient aupres de leur maitre. Repercutees, repetees, renvoyees par les parois des montagnes contre lesquelles elles venaient eclater, les detonations du tonnerre produisaient un vacarme assourdissant: ce n'etaient pas quelques coups roulant l'un apres l'autre, c'etaient des eclats repetes, qui semblaient se heurter, pour aller se perdre dans les profondeurs des vallees ou bien pour remonter des vallees au ciel, comme s'ils ne trouvaient pas un espace libre pour se repandre en vagues sonores. Alors, dans leur sentier ou ils se hataient, ils etaient secoues par ces vagues qui les enveloppaient et tourbillonnaient autour d'eux. Pour lui, il restait assez calme au milieu de ce bouleversement; mais, a chaque coup de tonnerre, Carmelita baissait la tete et levait les epaules. --Je suis servie a souhait, dit-elle dans un intervalle de silence, et peut-etre trop bien servie. --Vous avez peur? --Dame... oui. --Nous approchons de la hutte. --Combien de temps encore? --Cinq minutes en marchant vite. Un eclat de tonnerre lui coupa la parole; en meme temps une nappe de feu les enveloppa et les eblouit. Instinctivement Carmelita s'etait rapprochee du colonel. Elle lui tendit la main. --Voulez-vous me conduire? Je n'y vois plus. Il prit cette main dans la sienne, et une sensation brulante courut dans ses veines, de la tete aux pieds, des pieds a la tete. Ils se remirent en marche, lui le premier, elle venant ensuite, se laissant mener docilement comme une enfant. Il fallait se hater, car les rafales se succedaient presque sans interruption, et la pluie ou la grele allait fondre sur eux d'une minute a l'autre. Quand un coup de tonnerre eclatait, le colonel sentait la main de Carmelita serrer la sienne; puis, apres cette pression, il sentait ses fremissements. Sans les eclairs qui les eblouissaient et qui faisaient danser le sentier devant leurs yeux, ils auraient pu marcher plus vite; mais il y avait des moments ou ils devaient s'arreter, ne sachant ou mettre le pied, n'ayant plus devant eux que des nappes de feu ou des trous noirs. Alors les doigts de Carmelita, agites par des contractions electriques, se crispaient dans sa main. Le vent les frappait dans le dos et les poussait en avant. Tout a coup ils sentirent quelques gouttes tiedes leur piquer le cou: c'etait la pluie qui arrivait. --Heureusement voici la hutte, dit-il. Son bras etendu en avant, il designa une masse sombre, qu'un eclair presque aussitot vint illuminer. Encore une centaine de metres et ils trouvaient un abri. Lui serrant la main, il l'entraina rapidement. La rafale qui avait apporte ces quelques gouttes de pluie passa, et il y eut une sorte d'accalmie. Cette hutte etait une sorte de construction en pierres seches, recouverte d'un toit en planches chargees de quartiers de rocher pour les maintenir en place et faire resistance au vent. Ce n'etait point un chalet, habite pendant la saison ou les vaches frequentent la montagne; c'etait une simple grange, dans laquelle on abritait le foin que les vachers allaient couper a la faux sur les pentes trop rapides pour etre paturees par leurs bestiaux. Point de porte a cette grange, point de fenetre; une seule ouverture, qui n'etait fermee par aucune cloture. Ils n'eurent donc pas l'embarras de chercher comment entrer en arrivant devant cette grange, l'ouverture donnait sur le sentier; ils se jeterent a l'abri. Il etait temps: la pluie commencait a tomber en grosses gouttes larges et serrees, bientot ce fut une veritable cataracte qui fondit sur le toit de la grange; mais ils n'avaient plus rien a craindre de l'eau, ils pouvaient respirer. Il est vrai que ce n'etait pas de la pluie que Carmelita avait peur, c'etait du feu, c'est-a-dire du tonnerre; et l'orage precisement venait de se dechainer en plein sur eux. Jusque-la ils n'avaient eu affaire qu'a l'avant-garde des nuages, maintenant c'etait le centre de la tempete qui les enveloppait. Se heurtant contre la montagne, qui s'opposait a leur libre passage, les nuages s'etaient divises; tandis que les uns s'envolaient par-dessus les sommets, les autres s'etaient abattus dans les vallees. De sorte que, dans leur hutte, ils etaient veritablement au milieu de l'orage; tantot les detonations eclataient au-dessus de leur tete et semblaient devoir ecraser leur toit, tantot au contraire elles eclataient au-dessous d'eux et semblaient soulever les planches qui les abritaient. Les nappes de feu se succedaient sans interruption, eblouissantes, aveuglantes, comme s'ils avaient ete en plein dans les flammes du ciel. Tout d'abord Carmelita avait voulu rester a l'entree de la grange pour jouir du spectacle splendide des eclairs embrassant les montagnes; mais bientot elle avait abandonne cette place, plus peureuse que curieuse, pour aller s'asseoir sur le foin, et se cacher la tete entre ses mains. Pour le colonel, il s'etait appuye contre le mur, et il regardait les eclairs ne fermant les yeux que lorsque leur clarte trop vive l'eblouissait. Dans un court intervalle de silence, il entendit Carmelita l'appeler. Il s'approcha d'elle. --Je suis comme ces pauvres betes que nous regardions tout a l'heure et que la voix de leur maitre rassurait; il me semble que si vous me parliez, j'aurais moins peur, car, je l'avoue, j'ai tres peur. Il s'assit pres d'elle sur le foin parfume, et voulut la rassurer par quelques mots plus ou moins raisonnables. Mais une detonation formidable lui coupa la parole la grange, secouee du haut en bas, semblait prete a s'ecrouler; des lueurs fulgurantes couraient partout, comme si les planches et le foin venaient de s'allumer. Elle jeta brusquement ses deux bras autour des epaules du colonel, et, fremissante, eperdue, elle se serra contre lui. Il se pencha vers elle. Mais dans ce mouvement leurs bouches se rencontrerent et leurs levres s'unirent dans un baiser. V Huit jours s'etaient ecoules depuis l'orage qui avait ravage les bords du Leman, et le colonel Chamberlain avait disparu, sans que personne sut au Glion ce qu'il etait devenu. Le soir meme de cet orage, il etait rentre a l'hotel avec mademoiselle Belmonte, et le lendemain matin, au petit jour, un garcon, en faisant les chaussures, l'avait vu sortir. Contrairement a son habitude, le colonel n'avait pas pris le chemin de la montagne; mais, tournant a gauche, il avait suivi la route qui descend a Montreux. Cette disparition avait provoque, bien entendu, de nombreux commentaires. --Comment! le colonel Chamberlain avait quitte l'hotel, et son valet de chambre lui-meme n'avait pas ete averti de ce depart? Mais, a cote des commentaires des indifferents et des curieux, s'etait manifestee l'inquietude des interesses. Le prince Mazzazoli, Carmelita; la comtesse Belmonte avaient a tour de role, interroge Horace en le pressant de questions. --Ou etait le colonel? --Quand devait-il revenir? A toutes ces questions Horace etait reste sans reponses, stupefait lui-meme de ce depart, que rien ne faisait prevoir. Et alors il etait entre dans des explications desquelles resultait la presomption, pour ne pas dire la certitude, que le colonel etait, la veille meme de son depart, decide a prolonger son sejour au Glion. Alors il allait revenir d'un instant a l'autre. C'etait ce que Carmelita s'etait dit, bien qu'elle ne put guere s'expliquer ce brusque depart, alors qu'elle avait de si puissantes raisons personnelles, pour croire qu'il allait rester pres d'elle. C'etait donc une separation. C'etait une fuite! Mais Horace, comment restait-il a l'hotel? Comme sa niece, le prince s'etait demande ce qui avait determine ce brusque depart. Mais il avait trop l'experience des choses de ce monde pour rester court devant cette question. Le colonel avait voulu echapper a un mariage avec Carmelita, et en laissant Horace au Glion, le colonel avait voulu apprendre ce qui se passerait apres son depart, et comment ce depart serait supporte. Et si Horace paraissait stupefait de ce depart, s'il disait ne rien savoir, il n'etait pas sincere. En realite, il savait parfaitement ou son maitre etait, ce qui expliquait qu'il eut deploye si peu de zele a le chercher dans les precipices de la montagne, et chaque jour, sans doute, il lui ecrivait. De sa retraite, le colonel suivait donc l'effet produit par sa fuite. C'etait un homme logique que le prince Mazzazoli, et qui poussait les raisonnements jusqu'au bout. Arrive a cette conclusion, il ne s'arreta donc pas en chemin, et il se dit que cette precaution, ce besoin de savoir, indiquait surement une resolution indecise aussi bien qu'une conscience troublee. S'il avait ete parfaitement decide a fuir Carmelita, le colonel ne se serait point inquiete de ce qui arriverait apres son depart. Il serait parti et il aurait emmene son valet de chambre avec lui. De ce que celui-ci restait au Glion avec mission d'observer ce qui s'y passait pour en avertir son maitre, on devait conclure que le colonel pouvait revenir. Ce retour dependait donc des lettres d'Horace. En consequence, il fallait que ces lettres fussent telles que le colonel, ebranle dans son indecision et atteint dans sa conscience, fut oblige de revenir, qu'il le voulut ou ne le voulut pas. Pour obtenir ce resultat, deux moyens se presentaient. Acheter Horace. Ou bien le tromper. Le prince, quoiqu'il n'eut qu'un parfait mepris pour la conscience humaine, n'osa pas proposer d'argent a Horace pour le mettre dans ses interets; ce negre, qui etait un animal primitif, serait capable de refuser l'argent et d'avertir son maitre. Il aima mieux recourir a l'habilete, ce qui d'ailleurs etait plus economique. Le lendemain, Carmelita garda le lit et l'on annonca qu'elle etait malade; on dut meme aller chercher un medecin, et, comme le prince etait sans domestiques, il pria Horace de lui rendre le service d'aller a Montreux. Horace ne se serait jamais permis d'interroger le medecin; mais, lorsque celui-ci sortit de la chambre de Carmelita, il entendit sans ecouter une partie de la conversation qui s'engagea entre le prince et le medecin dans le vestibule. --Eh bien! demanda le prince, comment trouvez-vous notre malade? Elle me parait bien serieusement prise. --Ses plaintes denotent en effet un etat tres douloureux. --La tete surtout, c'est de la tete qu'elle souffre; la nuit a ete des plus mauvaises. --Je n'ai rien remarque de particulier de ce cote; pas de fievre; et cependant une grande agitation. Quelques questions et leurs reponses echapperent a Horace, mais bientot il entendit le prince qui disait: --Ne craignez-vous pas une fievre cerebrale? La reponse n'arriva pas jusqu'a lui, au moins telle qu'elle fut formulee par le medecin, mais le prince voulut bien la lui faire connaitre. On craignait une fievre cerebrale, et le medecin etait tres inquiet. Horace se montra emu, et le prince fut certain que cette emotion allait se communiquer au colonel. Il n'y avait qu'a attendre en entretenant cette emotion. Le temps s'ecoulait, et la maladie de Carmelita prit un caractere de plus en plus inquietant. Le prince paraissait accable, et, toutes les fois qu'il parlait de sa niece a Horace, c'etait avec des tremblements dans la voix et des larmes dans les yeux, de plus en plus convaincu que ces larmes et ces tremblements passeraient dans les lettres du negre. --Vous aussi, disait-il, vous avez vos tourments, mon pauvre garcon, et je vous plains sincerement d'etre sans nouvelles de votre maitre, que vous aimez tant. Il y avait deja dix jours qu'Horace "etait sans nouvelles de son maitre", lorsqu'un matin on lui remit une lourde enveloppe portant le timbre de Paris, et dont l'adresse etait ecrite de la main du colonel. Dans cette enveloppe, se trouvaient quatre lettres: une pour lui, dans laquelle le colonel lui disait de venir le rejoindre a Paris; une pour le prince Mazzazoli, une pour la comtesse Belmonte, la quatrieme enfin pour mademoiselle Carmelita Belmonte. Ces lettres recues, il ne perdit pas son temps a se demander quel pouvait etre leur contenu. Vivement il monta a la chambre du prince, tenant les trois lettres dans sa main. --Je viens de recevoir une lettre de mon maitre, dit Horace, dans laquelle etaient incluses trois lettres que voici: une pour M. le prince, une pour madame la comtesse, une pour mademoiselle Carmelita. --Donnez, dit le prince en avancant vivement la main. Mais aussitot, se contenant et ne voulant pas laisser paraitre l'angoisse qui lui serrait les entrailles: --Quelles nouvelles du colonel? dit-il d'une voix qu'il tacha d'affermir. --Bonnes; mon colonel me dit de l'aller rejoindre a Paris, et, comme il ne me parle pas de sa sante, je pense qu'elle est bonne. --Je le pense aussi et je m'en rejouis; au reste le colonel aura peut-etre ete plus explicite dans la lettre qu'il m'adresse, et c'est ce que je vais voir. Et, prenant les lettres qu'Horace lui tendait, il congedia celui-ci d'un mouvement de main plein d'amabilite. Mais, au lieu de prendre la lettre qui portait son nom, le prince ouvrit celle qui etait adressee a Carmelita, pensant sans doute qu'il verrait la plus clairement ce qu'il voulait apprendre. Il fit cela vivement, sans hesitation, comme la chose la plus naturelle du monde. Carmelita ne lui appartenait-elle pas? Que serait-elle sans lui? Une declassee, une pauvre fille qui n'aurait jamais pu se marier. N'etait-il pas juste que le premier, il recueillit le fruit de ses efforts? Il lut: "Mon brusque depart a du vous bien surprendre, chere Carmelita, et quand le lendemain de notre journee passee dans la montagne, on vous a dit que j'avais quitte le Glion, je ne sais ce que vous avez du penser. "En tous cas, quelles qu'aient ete les accusations que vous avez pu porter contre moi ou contre ma conduite, elles etaient fondees, puisque vous ignoriez a quel mobile j'obeissais en partant. "Aujourd'hui, l'heure est venue de vous donner les explications de cette conduite etrange qui, une fois encore, a du justement vous indigner, et je veux le faire franchement, loyalement, comme il convient a un homme d'honneur qui croit devoir se justifier. "Pourquoi suis-je parti sans vous avertir? "Tout d'abord c'est a cette question que je veux repondre, car c'est la premiere, n'est-ce pas, que vous vous etes posee? "En effet, n'etait-il pas tout simple et tout naturel que, voulant partir, je prisse la peine de vous le dire. Pour cela qu'avais-je a faire? A frapper deux coups a notre porte de communication, qui se serait ouverte devant moi et qui m'eut donne toute facilite pour m'expliquer. "Je ne l'ai pas fait, cependant, et je dois vous dire pourquoi, avant d'aller plus loin. "La facilite materielle de m'expliquer, je la trouvais par ce moyen; mais je ne trouvais pas en meme temps la liberte morale, et c'etait cette liberte morale que je voulais, que j'ai cherchee, que j'ai trouvee dans ce brusque depart. "Lorsque nous nous sommes separes, en rentrant de notre promenade, je ne pensais nullement a ce depart; bien au contraire, je n'avais qu'une idee, qu'un but rester pres de vous. "Je ne sais ce qu'a ete cette nuit pour vous apres les sensations et les emotions de notre journee. "Pour moi elle a ete une nuit de reflexions les plus graves; car c'etait ma vie que j'allais decider, c'etait en meme temps la votre. "Dans des conditions pareilles, direz-vous encore, pourquoi n'avoir pas frappe a la porte de communication? "Ma reponse sera franche. "Parce j'aurais subi votre influence toute-puissante, irresistible, et, au lieu de voir par mes propres yeux, au lieu de sentir par mon propre coeur, au lieu de raisonner avec ma propre raison, je me serais laisse entrainer, j'aurais vu par vos yeux, j'aurais senti par votre coeur, je n'aurais pas raisonne. "J'ai voulu m'assurer cette liberte d'examen et de decision. "Voila comment je suis parti, sans vous parler de ce depart, convaincu a l'avance que, si je vous disais un seul mot, je ne partirais point. "Or il fallait, il fallait absolument que je partisse, pour avoir toute ma liberte de conscience. "En vous quittant, en vous serrant dans mes bras une derniere fois, je ne m'imaginais guere que le lendemain matin nous ne nous verrions plus; mais, dans le calme et le silence de la nuit, la reflexion a remplace les emportements tumultueux de la journee, et, peu a peu, j'ai ete amene a faire l'examen de ma situation morale dans le present aussi bien que dans le passe. "En commencant cette lettre, je vous ai promis une entiere franchise et une absolue sincerite; je dois donc, quant a cette position morale, entrer dans des details qui, jusqu'a un certain point, seront des aveux. "Je sens combien ces aveux sont delicats entre nous, je sens combien ils sont difficiles; mais je m'imputerais a crime de ne pas les faire. "En ces derniers temps j'ai eprouve, chere Carmelita, une terrible douleur qui m'a laisse aneanti, et j'ai cru que mon coeur etait mort pour la tendresse, si bien mort que personne ne le ressusciterait jamais. "Cet aveu vous fera comprendre comment, dans cette vie d'intimite qui a ete la notre, jamais un mot de tendresse n'est sorti de mes levres; jamais un regard passionne, jamais un geste n'est venu troubler la confiance que vous aviez en moi. "Vous aimai-je? "Je ne me posais pas cette question, et l'idee que je pouvais encore aimer ne se presentait meme pas a mon esprit. "La surprise qui nous a mis dans les bras l'un de l'autre a ete l'eclair qui a dechire la nuit qui m'enveloppait." Arrive a ce passage de la lettre qu'il lisait, le prince s'arreta un moment et haussa doucement les epaules avec un sourire de pitie; mais il ne s'attarda pas dans des reflexions oiseuses, et bien vite il reprit sa lecture au point ou il l'avait interrompue. "Les eclairs, vous avez vu, dans cette journee d'orage, les effets qu'ils produisent, ils eblouissent, et, lorsqu'ils s'eteignent, l'obscurite qu'ils ont pour une seconde dechiree et illuminee reprend plus sombre et plus noire. "Il en est des choses morales comme des choses materielles. "L'eclair qui m'avait ebloui s'etait eteint, je restai aveugle. "Sans doute il m'etait facile de faire jaillir de nouveau les lueurs qui avaient projete leur lumiere dans mon ame. Pour cela, je n'avais qu'a venir pres de vous: du choc de nos regards naitraient de nouveaux eclairs. "Mais l'effet ne serait-il pas toujours le meme, et l'aveuglement ne succederait-il pas encore a l'eblouissement? "Ce n'etait point ainsi que je devais tenter l'examen que je voulais; ce n'etait point pres de vous, sous votre influence, sous votre charme. "C'etait dans la solitude, dans le calme, seul en face de moi-meme, que je devais m'interroger franchement, et franchement me repondre. "Voila pourquoi je suis parti. "Ce que je voulais savoir, ce n'etait point si j'etais capable d'etre heureux pres de vous. "Cela je le savais, je le sentais, et m'eloignant le matin de l'hotel ou vous dormiez, regardant les fenetres de votre chambre, pensant a notre journee de la veille, je retrouvais encore dans mes veines des frissonnements de bonheur. "Mais etais-je capable de vous rendre heureuse? Pouvais-je vous aimer comme vous devez etre aimee? Cela, je ne le savais pas d'une maniere certaine et je voulais le chercher. "Cet examen, je l'ai fait en toute franchise, en toute conscience. "Depuis que je me suis eloigne du Glion, il ne s'est point ecoule une heure, une minute, qui ne vous ait ete consacree, et aujourd'hui je viens vous dire que j'ecris a votre oncle, et a votre mere, pour leur demander votre main. "Voulez-vous de moi pour votre mari, chere Carmelita? "Vous prierez votre oncle de me faire connaitre votre reponse." Le prince s'arreta de nouveau et, posant la lettre sur la table qui etait devant lui, se renversant dans son fauteuil, il se mit a rire silencieusement. Quelqu'un qui l'eut observe se fut assurement demande s'il devenait fou: sans une parole, sans un eclat de voix, il riait toujours, la bouche largement ouverte, la machoire inferieure tremblante, les yeux remplis de larmes. Tout a coup il s'arreta et haussant les epaules: --Le remords des honnetes gens, dit-il a mi-voix. Huit jours... lutte... reparation obligee... enfin! Puis, son acces de joie s'etant un peu calme, il reprit et acheva sa lecture: "Soyez assuree que vous trouverez en moi un mari qui vous aimera loyalement, et qui tiendra fidelement un engagement qu'il n'a voulu prendre qu'en connaissance de cause." Venaient ensuite quelques phrases de tendresse qui n'etaient que le developpement de cette idee, mais le prince ne les lut que d'un oeil distrait puis il passa a la lettre qui lui etait adressee: en gros, il savait ou tout au moins il croyait savoir comment le colonel avait ete amene a cette demande en mariage, et pour le moment cela suffisait. Maintenant il etait curieux de voir comment sa lettre etait redigee. Elle l'etait de la facon la plus simple et en termes aussi brefs que possible. Mon cher prince, Je n'ai pu vivre dans l'intimite de votre charmante niece, sans me prendre pour elle d'un sentiment de tendresse qui peu a peu est devenu de l'amour. J'ai l'honneur de vous demander sa main et je vous prie d'etre mon interprete aupres de madame la comtesse Belmonte, a laquelle d'ailleurs j'ecris directement, pour appuyer ma demande. Je ne veux aujourd'hui presenter que la question de sentiment; quant a ce qui est affaire, nous nous en occuperons, si vous le voulez bien, de vive voix, lorsque nous aurons le plaisir d'etre reunis. Croyez, mon cher prince, a mes meilleurs sentiments. EDOUARD CHAMBERLAIN. Autant le prince avait ete satisfait de la lettre ecrite a Carmelita, autant il fut mecontent de celle-la. Vraiment ce marchand de petrole le prenait de haut et d'un ton degage avec le dernier representant des Mazzazoli. Il prit la lettre adressee a la comtesse et l'ouvrit. Elle etait a peu pres la repetition de celle qu'il venait de lire, avec plus de politesse seulement et moins de sans-gene. Alors, reunissant ces trois lettres, il passa dans la chambre de Carmelita, ou se trouvait la comtesse. --Je viens de recevoir une lettre du colonel Chamberlain, dit-il. --Ah! s'ecria la comtesse. Carmelita ne dit rien; mais, se soulevant sur le fauteuil ou elle etait etendue, elle regarda son oncle fixement. --Voici deux lettres qui vous sont adressees, continua le prince. Et il remit ces lettres, l'une a sa soeur, l'autre a sa niece. --Ne me faites pas mourir d'impatience, s'ecria la comtesse, les mains tremblantes, parlez donc. --Lisez, dit-il. Carmelita n'avait point attendu ce conseil, prenant la lettre des mains de son oncle, elle en avait commence vivement la lecture, sans faire d'observation a propos du cachet brise. Mais la comtesse tremblait tellement qu'elle ne pouvait lire; alors, le prince, s'approchant d'elle, lui reprit la lettre et la lui lut a mi-voix. --Ah! le bon garcon, s'ecria la comtesse. Et elle joignit les mains en marmottant quelques mots inintelligibles. Cependant Carmelita avait acheve la lecture de sa lettre, beaucoup plus longue que celle de sa mere. Le prince, qui l'observait, n'avait pas vu son visage palir ou rougir. Mais, lorsqu'elle fut arrivee a la derniere ligne, elle se leva vivement et lancant a son oncle un regard triomphant: --Eh bien! dit-elle, suis-je une oie? Le prince flechit un genou devant elle, et lui prenant la main avec un geste d'humble adoration: --Un ange! dit-il. Respectueusement il lui baisa la main. A son tour la comtesse vint devant sa fille, et lui prenant la main, comme l'avait fait le prince, elle la baisa aussi avec une genuflexion. Ainsi sa mere et son oncle se prosternaient devant elle. L'elan de fierte qu'elle avait eu en lisant la lettre de son mari ne tint pas contre cette humilite; elle prit sa mere dans ses bras et l'embrassa tendrement, de meme elle embrassa son oncle. VI Bien que le prince Mazzazoli eut pleine confiance dans le colonel et le jugeat incapable de ne pas tenir un engagement pris, il eut desire que le mariage de Carmelita ne se fit point a Paris. Sans doute, au point ou les choses etaient arrivees, il n'y avait guere a craindre que ce mariage manquat. Cependant il etait dans la nature du prince de craindre toujours et de rester quand meme sur ses gardes. Dans les circonstances presentes, il lui semblait que, si un danger devait surgir, c'etait du cote de Paris qu'il fallait l'attendre. Il paraissait peu probable que le colonel retombat sous l'influence de madame de Lucilliere, au moins avant le mariage. Apres, cela etait possible, et le prince, qui avait l'experience de la passion, admettait ce retour jusqu'a un certain point; mais ce qui arriverait apres le mariage, il n'avait pas presentement a en prendre souci. Le baron Lazarus ne voudrait-il pas se venger de la duperie dont il avait ete victime? Cela etait a presumer. Mais que pouvait-il? Ni lui ni Ida n'etaient maintenant bien redoutables. Enfin pouvait-on etre pleinement rassure du cote de cette jeune cousine du colonel, cette petite Therese Chamberlain, qu'il avait eu un moment l'intention de prendre pour femme? Quel que fut le plus ou moins de gravite de ces trois dangers, et a vrai dire le plus grand de tous paraissait bien peu serieux, il y avait une chose certaine, qui etait que le simple sejour a Paris du colonel et de Carmelita donnait tout de suite a ces craintes un caractere plus imminent. Que le colonel ne rentrat pas en France et tres probablement aucun de ces dangers n'eclatait. Au contraire, que le mariage se fit a Paris, precede et accompagne de toute la publicite qui fatalement devait se manifester d'une facon bruyante, et aussitot ils pouvaient devenir menacants. Qui pouvait savoir a l'avance les fantaisies qui passeraient par la tete de la marquise de Lucilliere, lorsqu'elle apprendrait que son ancien amant allait se marier? En voyant a qui avait profite la rupture, qu'on avait eu l'habilete d'amener entre elle et cet amant ne devinerait-elle pas quel avait ete l'auteur de cette rupture? Que ne devait-on pas craindre d'un homme tel que le baron Lazarus, decu dans ses esperances les plus cheres, et de plus battu avec les armes memes qu'il avait eu la simplicite de donner? Enfin qui pouvait prevoir ce que ferait cette Therese Chamberlain, alors surtout qu'on ne la connaissait pas, et qu'on ne savait rien de ce qui s'etait passe entre elle et son cousin le colonel? Ce que M. Le Mehaute, le juge d'instruction, avait raconte du frere de cette jeune fille, lors de la tentative d'assassinat commise sur le colonel, devait donner a reflechir. Il etait evident qu'on avait la main hardie, dans cette famille, et un Italien, si brave qu'il soit, compte toujours dans la vie avec les mains hardies qui savent manier un couteau ou un poignard. Or, si le recit du juge d'instruction etait exact, on ne se faisait pas scrupule, dans la famille Chamberlain, de mettre en mouvement les couteaux et les poignards; la poitrine du colonel etait la pour le prouver. Il valait donc mieux, a tous les points de vue et aussi au point de vue des interets personnels du prince, que le mariage ne se fit pas a Paris. --Mais ou le celebrer? --Ah! si on avait commence les reparations indispensables dans le chateau de Belmonte! Si on s'etait occupe activement de meubler quelques pieces! Si.... Le prince avait hausse les epaules, ce n'etait pas en quelques semaines ou en quelques mois qu'on pouvait restaurer Belmonte. Comment celebrer un mariage entre les quatre murailles croulantes d'un chateau chancelant, sans un toit sur la tete des invites, sans vitres aux fenetres, au milieu des oiseaux de nuit effrayes et des betes immondes qui cherchent leur abri dans les decombres? La vue seule de cette misere ne ferait-elle pas fuir le colonel, peu sensible sans doute a la poesie des ruines? Il fallait donc renoncer a Belmonte, et le prince y renonca, mais non pourtant sans tenter d'ecarter Paris. Il proposa Venise, Florence, Naples, trois villes charmantes pour une lune de miel. Mais le colonel n'accueillit point cette proposition. Le prince Mazzazoli avait-il une habitation a Venise? En avait-il une a Florence? une a Naples? Non, n'est-ce pas? Alors pourquoi aller a Venise ou a Naples? et pourquoi plutot ne pas aller a Paris, ou il possedait, lui, un hotel pret a le recevoir? Paris etait aussi une ville charmante pour une lune de miel. Le prince resista, mais le colonel tint bon et de telle sorte que, finalement, le prince ceda. Quelles raisons valables lui opposer pour refuser Paris? Aucune en realite; et un refus persistant pourrait le surprendre et l'inquieter, peut-etre meme donner de mauvaises pensees. Le temps n'etait pas encore venu ou l'on pourrait impunement ne pas le menager. Il fut donc convenu qu'on rentrerait a Paris, et que ce serait a Paris que se ferait le mariage. D'ailleurs, en veillant attentivement, on pourrait ecarter les dangers, s'ils se presentaient. Et le colonel etait dans des dispositions qui ne permettaient pas de croire que ces dangers, quels qu'ils fussent pussent etre bien redoutables. On pourrait risquer des efforts pour empecher ce mariage, mais a coup sur ils n'auraient aucun resultat. Cependant, malgre cette confiance dans le succes, le prince aurait voulu tenir le mariage de sa niece autant que possible cache, ayant pour cela de puissantes raisons qui lui etaient inclusivement personnelles. Mais cela ne fut pas possible. Le colonel se serait demande ce que signifiait cet etrange mystere. Et d'un autre cote lui-meme revenant a Paris, apres une assez longue absence, etait oblige de donner des explications a ses creanciers pour les faire patienter. Quelle meilleure assurance pour eux d'etre surement payes que l'annonce du prochain mariage de Carmelita avec le colonel Chamberlain? Cette fois, il ne s'agissait plus d'un mariage plus ou moins probable; c'etait un mariage arrete, decide, et le plus etonnant, le plus merveilleux, le plus miraculeux, le plus etourdissant, le plus triomphant, le plus beau, le plus grand, le plus riche, le plus extraordinaire, le plus brillant, le plus eblouissant, le plus digne d'envie qu'on put rever. Le mari, on pouvait le nommer: c'etait... pour tout dire d'un seul mot, c'etait l'homme le plus riche, le plus en vue, le plus a la mode de Paris, c'etait le colonel Chamberlain. Et le prince l'avait nomme tout bas, en cachette, avec priere de ne pas ebruiter cette nouvelle. Non seulement il l'avait nomme, mais avec quelques creanciers qui avaient paye cher le droit d'etre incredules, il avait fait plus; il avait montre la lettre ecrite par le colonel pour lui demander la main de Carmelita. Le premier creancier a qui le prince avait montre la lettre du colonel etait son bijoutier, qu'il avait interet a menager. Le bijoutier avait promis le secret, mais, en rentrant chez lui, il avait joyeusement annonce a sa femme que la creance du prince Mazzazoli serait payee, attendu que mademoiselle de Belmonte epousait le colonel Chamberlain. A ce moment etait entree une des principales clientes de la maison, la charmante comtesse d'Ardisson, amie et rivale de la marquise de Lucilliere. Naturellement, on lui avait conte cette grande nouvelle, qui, en consequence de ses relations avec madame de Lucilliere, devait avoir un certain interet pour elle. C'etait un secret, un grand secret, que personne ne connaissait encore a Paris; car le prince et sa famille venant de Suisse avec le colonel Chamberlain, etaient arrives le matin meme. Une fois en possession de ce secret, la comtesse d'Ardisson n'eut qu'un desir, l'apprendre elle-meme a madame de Lucilliere, pour voir comment celle-ci recevrait cette nouvelle. Precisement c'etait jour d'Opera de la marquise de Lucilliere, l'occasion etait vraiment heureuse. A huit heures, la comtesse d'Ardisson s'etait installee dans sa loge, qui faisait face a celle de madame de Lucilliere. La marquise n'etait point encore arrivee et sa loge etait restee vide jusqu'a la fin du premier acte de Robert, qu'on donnait ce soir-la. La toile etait a peine tombee, que la comtesse d'Ardisson entrait dans la loge de madame de Lucilliere pour lui faire une visite d'amitie. La marquise etait gaie, souriante, de belle humeur comme a l'ordinaire, et prenait plaisir pour le moment a plaisanter le prince Seratoff, qui l'avait accompagnee. Elle accueillit la comtesse d'Ardisson avec des demonstrations de joie affectueuse, comme une amie dont on a ete trop longtemps separee. Apres quelques minutes, le prince Seratoff sortit de la loge, les laissant en tete a tete. --Vous savez la nouvelle? demanda aussitot la comtesse. --Quelle nouvelle --La grande, l'incroyable, la merveilleuse nouvelle: le colonel Chamberlain, qui avait disparu si brusquement, il y a quelques mois est retrouve. --Etait-il donc perdu? demanda la marquise de Lucilliere en palissant legerement. --Je ne sais s'il l'etait pour vous,--la comtesse appuya sur le mot.--mais il l'etait pour le monde parisien; heureusement le voici revenu, et je crois que son retour va faire un joli tapage. Elle attendit un moment pour que madame de Lucilliere lui demandat a propos de quoi allait eclater ce tapage; mais celle-ci, tout d'abord surprise en entendant prononcer le nom du colonel, s'etait bien vite remise et maintenant elle se tenait sur ses gardes. Evidemment ce n'etait pas pour avoir le plaisir de lui faire une simple visite que sa chere amie, madame d'Ardisson, etait venue dans sa loge. Madame de Lucilliere avait trop l'habitude de ces sortes d'attaques pour se livrer maladroitement; il fallait attendre et laisser venir. --Il y a longtemps que vous n'avez eu de nouvelles du prince Mazzazoli et de mademoiselle Belmonte? demanda la comtesse d'Ardisson. --Tres longtemps. --Ils etaient en Suisse; ils sont revenus aussi. --La comtesse est retablie? --Est-ce que vous croyez vraiment qu'elle a ete malade? --Je crois toujours ce qu'on me dit, quand je n'ai pas de motifs pour me defier de ceux qui parlent. --Et vous n'avez pas de motifs pour vous defier de la comtesse ou du prince? --Pas le moindre. Ne sont-ils pas mes amis? Je ne me defie jamais de mes amis. --Eh bien! dans cette circonstance, vous avez ete dupe de votre confiance. --Vraiment? --Ce n'etait pas pour cause de maladie que la comtesse allait en Suisse. En realite, ce n'etait pas elle qui faisait ce voyage; c'etait Carmelita. Devinez-vous? --Pas du tout; vous parlez, chere amie, comme le sphinx. --Je voulais vous menager cette nouvelle pour qu'elle ne vous... surprit pas trop brusquement. Carmelita allait en Suisse pour rejoindre le colonel Chamberlain, qui s'etait retire sur les bords du lac de Geneve en quittant Paris; ils ont passe tout le temps de cette absence ensemble, et de ce long tete-a-tete il est resulte ce qui fatalement devait se produire: le colonel Chamberlain epouse mademoiselle Carmelita Belmonte. Bien que madame de Lucilliere eut pu se preparer pendant les savantes lenteurs de cette attaque, elle tressaillit, et sa main, qui jouait nerveusement avec son eventail se crispa. Madame d'Ardisson, qui l'observait, remarqua tres bien l'effet qu'elle avait produit. --Vous ne me croyez pas? dit-elle. --Pourquoi ne vous croirais-je pas? --Je n'en sais vraiment rien, car rien n'est plus explicable que ce mariage entre deux etres qui semblent faits l'un pour l'autre: le colonel est un homme charmant malgre l'excentricite de sa tenue, et Carmelita est la belle des belles. Ils devaient s'aimer, cela etait ecrit et cela s'est realise: il parait qu'ils s'adorent. En tous cas, le certain est qu'ils s'epousent. Il fallait bien dire quelque chose. --Et pour quand ce mariage? demanda madame de Lucilliere d'une voix qu'elle tacha d'affermir. --Ah! cela je n'en sais rien, car ce n'est ni le colonel ni le prince Mazzazoli qui m'ont donne cette nouvelle; je la tiens d'une personne tierce, en qui j'ai toute confiance et qui a vu, de ses yeux vu, ce qui s'appelle vu, la lettre par laquelle le colonel Chamberlain demande au prince Mazzazoli la main de sa niece, mademoiselle Carmelita Belmonte. Le mariage n'est donc plus douteux, seulement j'ignore la date; il est meme probable que cette date vous la connaitrez avant moi. Vous avez avec le colonel Chamberlain des relations beaucoup plus intimes que personne a Paris, et sa premiere visite sera assurement pour vous. Mais, grace a mon indiscretion, vous ne serez pas surprise. Vous ne me remerciez pas? --Au contraire; mais j'attendais que vous eussiez fini, afin de vous remercier une bonne fois pour toutes. Puis, apres quelques paroles insignifiantes, madame d'Ardisson regagna vivement sa loge, et, se placant dans l'ombre de maniere a se cacher autant que possible, elle braqua sa lorgnette sur madame de Lucilliere. Elle s'etait observee pendant cet entretien, dont toutes les paroles portaient; maintenant, sans doute qu'elle se croyait libre elle allait se livrer.... Et de fait, elle se tenait la tete appuyee sur sa main, immobile, le visage contracte, les sourcils rapproches, les levres serrees, les narines dilatees. Elle aimait donc toujours le colonel? Et complaisamment, en souriant, madame d'Ardisson prit plaisir a rappeler les coups qu'elle venait de porter: "Carmelita allait en Suisse pour rejoindre le colonel; ils s'adorent, ils se marient." Et cette allusion aux relations intimes qui existaient entre le colonel et la marquise?... Vraiment tout cela avait ete bien file. A ce moment, la porte de la loge de la marquise s'ouvrit de nouveau, et le prince Seratoff parut; mais la marquise ne le laissa pas s'asseoir. Elle lui fit un signe, et il se pencha vers elle; puis, apres avoir dirige ses regards vers les fauteuils d'orchestre du cote gauche, il sortit. Abandonnant la loge de la marquise, madame d'Ardisson braqua sa lorgnette vers la porte de l'orchestre, ou bientot se montra le prince Seratoff. Au quatrieme fauteuil, etait assis le baron Lazarus, qui venait d'arriver. Le prince se dirigea vers lui, et apres quelques paroles l'emmena avec lui. Deux minutes apres, ils entrerent dans la loge de la marquise de Lucilliere, et le prince en sortit aussitot, laissant le baron seul avec la marquise. VI Madame de Lucilliere avait indique de la main au baron Lazarus un fauteuil dans le fond de la loge, et elle-meme, reculant autant que possible celui qu'elle occupait, avait tourne le dos a la scene. --Vous avez desire me voir? demanda le baron, qui paraissait assez mal a l'aise. --Oui, monsieur, et j'ai cru remarquer que vous n'accueilliez pas tres favorablement la demande de mon ambassadeur. --Mais, madame.... --Oh! je comprends tres bien que vous ayez eu une certaine repugnance a revenir dans cette loge qui doit vous rappeler de mauvais souvenirs. Le baron prit l'air d'un homme qui cherche vainement a comprendre ou a se rappeler ce dont on lui parle. Bons ou mauvais, il etait evident que les souvenirs auxquels on faisait allusion etaient sortis de sa memoire. --Cette loge? dit-il enfin (car il ne pouvait pas rester bouche ouverte sans rien dire), cette loge? --N'est-ce pas dans cette loge, a cette place meme, peut-etre sur ce fauteuil, continua la marquise, que vous avez eu avec M. de Lucilliere un entretien dont je faisais le sujet. --Un entretien, avec M. le marquis, dont vous faisiez le sujet? Mon Dieu! c'est possible, cependant je ne me rappelle pas du tout de quoi il etait question. --D'une certaine lettre anonyme. --Une lettre anonyme? Et le baron Lazarus parut faire un appel desespere a sa memoire. Mais ce fut en vain, il ne trouva rien a propos de cette lettre anonyme. --Ne cherchez pas, dit madame de Lucilliere avec dedain; je vois que vous ne trouveriez pas; je vais vous aider. Cette lettre anonyme parlait d'une petite porte de la rue de Valois. --Comment? vous savez.... --Le marquis m'a tout dit; il est inutile de paraitre ignorer ce que vous savez parfaitement. De mon cote, je trouve inutile de vous laisser croire plus longtemps que le pretexte mis en avant pour rompre nos relations etait fonde; la vraie raison de cette rupture etait cette lettre anonyme. Cela ne doit pas vous surprendre, et je presume que vous le saviez deja; cependant j'ai tenu a vous le dire. --Avez-vous pu supposer que je connaissais l'auteur de cette infamie? --J'ai cru et je crois que l'auteur de cette infamie, comme vous dites, etait vous. --Madame! --Oh! pas d'indignation; vous devez sentir que je ne m'y laisserais pas prendre. Menagez-vous, reservez vos forces, ne prodiguez pas votre eloquence en pure perte; vous en aurez besoin bientot, et vous trouverez a les employer plus utilement qu'avec moi. Elle parlait avec une vehemence que le baron ne lui avait jamais vue, en contenant sa voix cependant de maniere a n'etre pas entendue distinctement par les personnes qui se trouvaient dans les loges voisines; mais la violence meme qu'elle se faisait pour se contenir rendait son emotion plus evidente. Decidement le baron avait eu tort de se rendre a l'invitation du prince Seratoff, et il aurait ete beaucoup plus sage a lui d'ecouter son inspiration premiere, qui lui conseillait de rester tranquillement dans son fauteuil. Comment n'avait-il pas devine, apres la rupture qui avait eu lieu entre lui et madame de Lucilliere, qu'une invitation de celle-ci ne pouvait etre que dangereuse! Maintenant qu'il avait commis la sottise de se rendre a cette invitation et de venir dans cette loge, quand et comment en sortir? Comme il se posait cette question, la porte de la loge s'ouvrit, et le duc de Mestosa s'avanca vivement vers la marquise, en homme heureux de voir la femme qu'il adore. Cette visite redoubla l'embarras du baron, car il connaissait madame de Lucilliere et ses habitudes: c'etait toujours publiquement qu'elle s'expliquait avec les gens dont elle croyait avoir a se plaindre, et elle le faisait avec un esprit diabolique qui lancait des allusions et les mots aceres d'une facon cruelle. Qu'elle eut tort ou raison elle arrivait toujours a mettre les rieurs de son cote, et l'on ne sortait de ses jolies griffes roses que dechire aux endroits les plus sensibles, avec des blessures ridicules. Que de fois n'avait-il pas ri lui meme de ses pauvres victimes! Maintenant c'etait son tour de recevoir ces blessures sans pouvoir les rendre. Il se leva pour ceder la place au duc. Mais de la main elle le retint. --J'ai a peine commence la confidence que j'ai a vous faire, dit-elle. Puis s'adressant au duc de Mestosa, qui restait indecis: --J'ai une affaire importante a traiter avec le baron, dit-elle; voulez-vous nous donner quelques minutes encore? Au moins l'explication n'aurait pas de temoin. Ce fut ce que le baron se dit avec satisfaction. --Sachant la verite au sujet de cette lettre anonyme, continua madame de Lucilliere, vous devez vous demander comment l'idee m'est venue d'avoir une entrevue avec vous. J'avoue qu'en arrivant ce soir a l'Opera, je ne me doutais guere que je vous ferais appeler dans ma loge, et je croyais bien que toutes relations entre nous etaient rompues. A vrai dire et pour ne pas m'en cacher, je vous considerais comme mon ennemi, et pour vous je n'avais d'autre sentiment que ceux d'une ennemie. Vous voyez que je suis franche. --Je vois que vous ressentez comme une sorte de joie a affirmer cette hostilite. --Parfaitement observe; mais ce n'est pas seulement la joie qui me fait affirmer cette hostilite; j'obeis encore, en agissant ainsi, a d'autres considerations plus importantes. Je veux, en effet que cette hostilite soit bien constatee, bien reconnue par vous, afin que vous ne vous trompiez pas sur le traite d'alliance que je vais vous proposer. Cette hostilite d'une part et cette alliance d'une autre, paraissaient tellement contradictoires que le baron laissa paraitre un mouvement de surprise. --Quand je me serais expliquee, continua madame de Lucilliere, votre etonnement cessera, et ce qui vous parait obscur en ce moment s'eclaircira. Ecoutez donc cette explication, qui vous interesse plus que vous ne pouvez le supposer, et revenons a la lettre, a votre lettre anonyme. Vous devez penser qu'il ne m'a pas fallu de grands efforts d'esprit pour deviner le mobile qui vous a pousse a faire usage de cette lettre: vous avez voulu amener une rupture entre nous et le colonel Chamberlain. --Laissez-moi vous dire, interrompit-il, que vous vous trompez. --Je ne me trompe nullement. Vous desiriez cette rupture parce que, interpretant notre intimite selon vos craintes, vous vous figuriez que, cette intimite rompue, le colonel Chamberlain deviendrait un mari possible pour votre fille. L'occasion etait trop bonne pour que le baron ne la mit pas a profit: on attaquait sa fille, il dedaignait de repondre et quittait la place. Il se leva pour sortir. Mais la marquise semblait avoir prevu ce mouvement; car, avant qu'il eut pu faire un pas en arriere, elle lui jeta vivement quelques mots qui l'arreterent. --Ce mari impossible alors est possible aujourd'hui, si vous voulez ecouter ce que j'ai a vous dire. Le baron hesita un moment. --Si injustes que soient vos accusations, dit-il enfin, notre ancienne amitie me fait une loi de les ecouter jusqu'au bout, pour m'en defendre et vous montrer combien elles sont fausses. C'etait la une etrange reponse, mais la marquise ne s'en preoccupa pas autrement. Ce qu'elle voulait, c'etait que le baron demeurat, et il demeurait; le reste lui importait peu. Elle continua: --L'histoire de cette lettre anonyme prouve que vous etes doue de qualites... est-ce bien qualites qu'il faut dire? enfin peu importe. Vous etes donc doue de qualites, puisque qualites il y a, que je ne possede pas; de plus vous avez, dans le choix des moyens auxquels vous recourez, une hardiesse d'esprit et une independance de... coeur qui, j'en conviens, peuvent rendre de tres utiles services. En un mot, vous etes un homme pratique, et voulant le succes, vous ne vous laissez point empetrer dans toutes sortes de considerations sentimentales ou morales, qui sont un fardeau pour quiconque ne sait pas s'en debarrasser. Vous voyez que je vous rends justice. Le baron fit la grimace. --C'est cette... j'allais dire estime, poursuivit madame de Lucilliere, c'est ce cas que je fais de vos qualites pratiques qui m'a donne l'idee de revenir sur notre rupture et de vous proposer une alliance dans un but commun, certaine a l'avance que personne n'etait capable comme vous d'atteindre un resultat que je desire et que vous desirerez peut-etre encore plus vivement que moi, quand vous le connaitrez. Bien entendu, l'alliance dont je vous parle n'est point une alliance cordiale; c'est une alliance utile, voila tout. Vous pouvez me servir, je m'adresse a vous; je puis vous aider, vous venez a moi. Les sentiments n'ont rien a voir dans ce pacte, ils restent ce qu'il sont. --Mais je vous assure.... --Je vous en prie, ne revenons point sur cette question: nos sentiments personnels n'ont rien a voir ni a faire dans l'oeuvre commune que je veux vous proposer, ou plutot c'est parce qu'ils sont ce qu'ils sont que precisement je vous la propose. --J'avoue encore une fois, madame, que je ne comprends rien a ces paroles; aussi avant de savoir si je puis vous preter mon concours, je vous prie de me dire ce que vous attendez de moi et quel but vous poursuivez. --Le but, empecher le colonel Chamberlain de devenir le mari de mademoiselle Belmonte; le concours, chercher les moyens, les trouver, de rompre ce mariage, qui est a la veille de se faire. Vous voyez que rien n'est plus simple. --Ce mariage est a la veille de se faire! s'ecria le baron. --A la veille est une facon de parler pour dire prochainement: l'epoque a laquelle il doit avoir lieu, je ne la connais pas. Tout ce que je sais, c'est que le prince Mazzazoli, accompagne de sa niece, a ete rejoindre le colonel en Suisse, ou celui-ci s'etait retire en quittant Paris; que la Carmelita ou le prince, je ne sais lequel des deux, tous deux peut-etre, ont trouve moyen d'obtenir une promesse de mariage du colonel, et qu'ils sont revenus tous ensemble a Paris. Existe-il des moyens pour rompre ce mariage, je n'en sais rien; mais, comme j'ai de bonnes raisons pour etre convaincue que vous desirez cette rupture non moins vivement que moi, je m'adresse a vous pour que vous les cherchiez de votre cote, tandis que je les chercherai du mien. Sans doute j'aurais pu agir seule, mais je vous ai explique tout a l'heure que je vous reconnaissais des qualites que je n'ai pas, de sorte que je n'ai pas hesite a vous demander votre concours, en meme temps que je vous proposais le mien. Il est certain que nous n'agirons pas de la meme maniere; voila pourquoi, a deux, nous serons beaucoup plus forts. Acceptez-vous. Le baron hesita assez longtemps avant de repondre. --Il est evident, dit-il enfin, qu'il serait tout a fait regrettable de voir un homme tel que le colonel epouser mademoiselle Belmonte. --N'est-ce pas? J'etais sure que ce serait la votre cri. --J'ai pour ce cher colonel la plus vive amitie; je l'aime comme un fils, et il me semble que c'est un devoir d'empecher, si cela est possible, un mariage qui certainement le rendrait malheureux. Ce brave colonel vient de loin, de tres loin; il ne connait pas les dessous de la vie parisienne. --Il faudrait les lui montrer. --Tout en reconnaissant le merite du colonel, on peut dire qu'il y a en lui une certaine naivete qui l'expose a etre dupe quelquefois de ceux qui l'entourent. J'ai ete temoin de sa confiance et de sa foi. Ce fut a la marquise de faire un mouvement qui prouva que le coup du baron avait porte. --Il se laisse facilement tromper par son coeur: c'est une qualite sans doute, mais qui nous expose souvent a de facheuses deceptions. Je crois donc que dans les circonstances qui nous occupent, il aura ete victime de sa confiance et de son coeur. Mademoiselle Belmonte n'est pas du tout la femme qui lui convient, lui si droit, si franc, si tendre, car il est tres tendre. --Mille raisons rendent ce mariage impossible. --Ce n'est pas avec des raisons qu'on ouvre les yeux d'un homme aveugle par la passion, et sans doute le colonel aime passionnement la belle Carmelita. Savez-vous s'il l'aime passionnement? Le baron posa cette question avec sa bonhomie ordinaire, en regardant la marquise. --Je ne sais pas. --Vous ne savez pas? Moi non plus; mais je trouve cette passion probable. Carmelita est assez belle pour l'avoir inspiree; pour moi, je ne connais pas de femme plus belle, et vous? --Peu importe. --Il me semble qu'il importe beaucoup; car c'est tres probablement cette beaute qui fait sa toute-puissance. Sur cette beaute, nous ne pouvons rien, ni vous ni moi. --Ce n'est pas avec sa beaute qu'une femme retient un homme. --Je n'ai aucune experience dans les choses de la passion, et je m'en remets pleinement a vous; je veux dire seulement qu'il est bien difficile de detruire l'influence que Carmelita doit a sa beaute, surtout avec un homme tel que le colonel, qui est fidele dans ses attachements. Croyez-vous qu'il soit fidele? --Je ne sais pas. --Moi, je crois, et il me semble qu'il n'y aurait qu'une arme qui pourrait agir efficacement sur lui. --Laquelle? --Celle qui sert toujours dans ces sortes de situations si epris que soit un amant, il s'eloigne de celle qu'il aime lorsqu'on lui donne la preuve qu'il est trompe. Quelque chose vous fait-il supposer que le colonel serait homme a s'obstiner dans sa passion, malgre une preuve de ce genre? Decidement le baron prenait se revanche, et la marquise sentit que, par le fait seul de l'association qu'elle venait de lui proposer, elle lui avait permis de redresser la tete: il etait utile, il profitait de sa position. --Avant de savoir si le colonel s'obstinerait ou ne s'obstinerait pas dans sa passion, sittelle apres un court moment de reflexion, il faudrait savoir si cette preuve dont vous parlez peut etre fournie, et pour moi je l'ignore. --Je l'ignore aussi. --C'est donc ce qu'il faudrait chercher tout d'abord, il me semble. --Et comment le decouvrir? Une jeune fille qui aurait un amant ne conduirait pas ses amours comme certaines femmes qui se font un piedestal de leurs fautes. Car il y a de ces femmes, n'est-ce pas, dans le monde parisien, meme dans le meilleur? --Je n'ai jamais dit que mademoiselle Belmonte pouvait se trouver dans ce cas, bien au contraire. --Et moi non plus, je vous prie de le bien constater. --J'ai dit qu'il pouvait exister certaines raisons de nature a rompre son mariage; j'ai dit qu'on pouvait, en cherchant habilement, trouver peut-etre des moyens pour arriver a ce resultat, et c'est ce que je repete, sans vouloir entrer dans le detail de ces raisons ou de ces moyens. Si vous en trouvez qui vous conviennent, je crois que vous en userez, sans qu'il soit besoin de nous entendre; si de mon cote j'en trouve qui ne soient pas en desaccord avec mes sentiments ou mes habitudes, j'en userai aussi. Cependant, puisque nous formons une association en vue de ce resultat, il peut etre bon que nous nous concertions quelquefois; ma porte vous sera ouverte quand vous vous presenterez. Le baron se leva: --J'aurai donc l'honneur de vous revoir, madame la marquise. --Au revoir, monsieur le baron. Il sortit de la loge. Le duc de Mestosa attendait sans doute ce depart dans le corridor, car la porte n'etait pas fermee qu'