The Project Gutenberg EBook of Les Pardaillan, Tome 05, Pardaillan et Fausta, by Michel Zevaco This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included with this eBook or online at www.gutenberg.net Title: Les Pardaillan, Tome 05, Pardaillan et Fausta Author: Michel Zevaco Release Date: September 25, 2004 [EBook #13524] Language: French Character set encoding: ASCII *** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LES PARDAILLAN, TOME 05, *** Produced by Renald Levesque MICHEL ZEVACO LES PARDAILLAN Tome 05 Pardaillan et Fausta I LA MORT DE FAUSTA A l'aube du 21 fevrier 1590, le glas funebre tinta sur la Rome des papes--la Rome de Sixte-Quint. En meme temps, la rumeur sourde qui deferlait dans les rues encore obscures indiqua que des foules marchaient vers quelque rendez-vous mysterieux. Ce rendez-vous etait sur la place del Popolo. La, se dressait un echafaud. La, tout a l'heure, la hache qui luit aux mains du bourreau va se lever sur une tete. Cette tete, le bourreau la saisira par les cheveux, la montrera au peuple de Rome. Et ce sera la tete d'une femme jeune et belle, dont le nom prestigieux, evocateur de la plus etrange aventure de ces siecles lointains est murmure avec une sorte d'admiration par le peuple qui s'assemble autour de l'echafaud. .................................................... La princesse Fausta etait enfermee au chateau Saint-Ange depuis dix mois qu'elle avait ete faite prisonniere dans cette Rome meme ou elle avait attire le chevalier de Pardaillan... le seul homme qu'elle eut aime... celui a qui elle s'etait donnee... celui qu'elle avait voulu tuer enfin, et que sans doute elle croyait mort. C'est ce que la formidable aventuriere, qui avait reve de renouer la tradition de la papesse Jeanne, attendait le jour ou serait executee la sentence de mort prononcee contre elle. Chose terrible il avait ete sursis a l'execution parce que, au moment de livrer Fausta au bourreau, on avait su qu'elle allait etre mere. Mais, maintenant que l'enfant etait venu au monde, rien ne pouvait la sauver. Et, bientot, l'heure allait sonner pour Fausta d'expier son audace et sa grande lutte contre Sixte-Quint. .......................................................... Ce matin-la, dans une de ces salles d'une somptueuse elegance comme il y en avait au Vatican, deux hommes, debout, face a face, se disaient de tout pres et dans la figure des paroles de haine mortelle. Ils etaient tous deux dans la force de l'age et beaux; tous deux aussi, bien qu'appartenant a l'Eglise, portaient avec une grace hautaine l'harmonieux costume des cavaliers de l'epoque. Et c'etait bien la meme haine qui grondait dans ces deux coeurs, puisque c'etait le meme amour qui les avait faits ennemis. L'un d'eux s'appelait Alexandre Peretti, le nom de famille de Sa Saintete Sixte-Quint. Cet homme, en effet, c'etait le neveu du pape. Il venait d'etre cree cardinal de Montalte. Il etait ouvertement designe pour succeder a Sixte-Quint, dont il etait le confident et le conseiller. L'autre s'appelait Hercule Sfondrato; il appartenait a l'une des plus opulentes familles des Romagnes, et il exercait les fonctions de grand juge avec une severite qui faisait de lui l'un des plus terribles executeurs de la pensee de Sixte-Quint. Et voici ce que les deux hommes se disaient: --Ecoute, Montalte, ecoute! Voici le glas qui sonne... rien ne peut la sauver maintenant, ni personne! --J'irai me jeter aux pieds du pape ralait le neveu de Sixte-Quint, et j'obtiendrai sa grace. --Le pape! Mais le pape, s'il en avait la force, la tuerait de ses mains plutot que de la sauver. Tu le sais, Montalte, tu le sais, moi seul je puis sauver Fausta. Hier, la sentence lui a ete lue. Maintenant l'echafaud est dresse. Dans une heure, Fausta aura cesse de vivre si tu ne me jures sur le Christ, sur la couronne d'epines et sur les plaies que tu renonces a elle... --Je jure... begaya Montalte, ivre de rage et d'horreur. --Eh bien, gronda Sfondrato, que jures-tu? Ils etaient maintenant si pres l'un de l'autre qu'ils se touchaient. Leurs yeux hagards se jeterent une derniere menace et leurs mains tourmenterent les poignees des dagues. --Jure, mais jure donc! repeta Sfondrato. --Je jure, gronda Montalte, de m'arracher le coeur plutot que de renoncer a aimer Fausta, dut-elle me hair d'une haine aussi imperissable que mon amour. Je jure que, moi vivant, nul ne portera la main sur Fausta, ni bourreau, ni grand juge, ni pape meme. Je jure de la defendre a moi seul contre Rome entiere s'il le faut. Et, en attendant, grand juge meurs le premier, puisque c'est toi qui as prononce sa sentence. En meme temps, d'un geste de foudre, le cardinal Montalte, neveu du pape Sixte-Quint, leva sa dague et l'abattit sur l'epaule d'Hercule Sfondrato. Puis Montalte s'elanca au-dehors. Sous le coup, Hercule Sfondrato etait tombe sur les genoux. Mais presque aussitot il se releva, defit rapidement son pourpoint et constata que le poignard de Montalte n'avait pu traverser la cotte de mailles qui couvrait sa poitrine. Hercule eut un sourire terrible: "Ces chemises d'acier que l'on fabrique a Milan sont vraiment de bonne trempe. Je tiens le coup pour recu, Montalte! et je te jure que ma dague a moi saura trouver le chemin de ton coeur!" Montalte s'etait elance dans le passage couvert qui reliait le Vatican au chateau Saint-Ange. Il parvint au cachot ou Fausta vaincue attendait l'heure de mourir et s'approcha en tremblant de la porte que gardaient deux hallebardiers. Les deux soldats eurent un geste comme pour croiser les hallebardes. Mais, sans doute, puissante etait, dans le Vatican, l'autorite du neveu de Sixte-Quint, car les deux gardes reculerent Montalte ouvrit le guichet qui permettait de surveiller l'interieur du cachot. Et voici ce que, a travers ce guichet, vit alors le cardinal Montalte... Fugitive, rapide et effrayante vision. Sur un lit etroit etait etendue une jeune femme... La jeune mere... elle... Fausta... un etre eblouissant de beaute. Dans ses deux mains elle a saisi l'enfant et elle l'eleve d un geste de force et de douceur, et elle le contemple de ses yeux larges et profonds. Au pied du lit se tient une suivante. Et Fausta, d'une voix etrangement calme, prononce: --Myrthis, tu le prendras, tu l'emporteras loin de Rome. N'aie crainte, nul ne s'opposera a ta sortie du chateau Saint-Ange: j'ai obtenu cela que, moi morte, meure aussi la vengeance de Sixte-Quint. --Je n'aurai nulle crainte, repondit Myrthis avec une sorte de ferveur exaltee. Puisque, vous morte, je dois vivre encore, je vivrai pour lui. Fausta esquisse un signe de tete comme pour prendre acte de cette promesse. Une minute, elle garde le silence; puis, les yeux fixes sur l'enfant, elle ajouta: --Fils de Fausta!... Fils de Pardaillan!... que seras-tu?... Ta mere, en mourant, te donne le baiser d'orgueil et de force par quoi elle espere que son ame passera dans ton etre!... C'est fini. Myrthis a pris dans ses bras l'enfant qu'elle doit emporter loin de l'Italie, le fils de Fausta le fils de Pardaillan. Et elle se recule, et elle se detourne comme pour cacher a l'innocent petit etre, a peine entre dans la vie, la vue de sa mere entrant dans la mort. Fausta d'un geste funebrement tranquille, a ouvert un medaillon d'or qu'elle porte suspendu a son cou et a verse dans une coupe preparee d'avance les grains de poison que contient ce medaillon. C'est fini. Fausta a vide d'un trait la coupe et elle retombe sur l'oreiller... Morte. II LE GRAND INQUISITEUR D'ESPAGNE DE l'autre cote de la porte retentit un effroyable cri d'angoisse et d'horreur. C'est Montalte qui clame sa stupeur. Montalte que ce denouement vient de foudroyer et qui rale,: --Morte?... Comment! Elle est morte!... Insense! Comment n'ai-je pas prevu que Fausta, pour se soustraire au contact du bourreau, se donnerait la mort!... Et, presque aussitot, une ruee, toute impulsive, contre cette porte qu'il martele d'un poing furieux en begayant: --Vite! vite! Du secours!... Et devant le neant de cette tentative, s'adressant aux hallebardiers qui assistent, impassibles, a cette crise de desespoir: --Ouvrez! mais ouvrez donc, je vous dis qu'elle se meurt... qu'il faut la sauver! L'un des gardes repond: --Cette porte ne peut etre ouverte que par monseigneur le grand juge. Et Montalte s'abat sur ses genoux. A ce moment une voix calme prononca ces mots: --Moi aussi, j'ai le droit d'ouvrir cette porte... Et je l'ouvre!... Montalte se redressa d'un bond, considera une seconde l'homme qui venait de parler ainsi, et d'un accent de sourde terreur, mele de respect, murmura: "Le grand inquisiteur d'Espagne!" Inigo de Espinosa, cardinal-archeveque de Tolede grand inquisiteur d'Espagne, proche parent et successeur de Diego d'Espinosa, etait un homme de cinquante ans, grand, fort et de physionomie presque douce, mais rusee. L'inquisiteur etait a Rome depuis un mois. Il etait venu y accomplir une mission que nul ne connaissait. Il avait eu avec Sixte-Quint de nombreux entretiens auxquels nul n'avait assiste. Seulement on avait remarque que le vieux pape, naguere encore si robuste dans ses entrevues diplomatiques, etait sorti de ses entretiens avec d'Espinosa de plus en plus brise, de plus en plus vieilli. On savait aussi que l'inquisiteur devait, le lendemain reprendre le chemin de l'Espagne. Sur un geste imperieux d'Espinosa, les deux gardes s'inclinent et vont se placer a l'extremite de l'etroit couloir ou ils reprennent, de loin, leur garde monotone. Sans ajouter une parole, Espinosa, comme il l'a dit ouvre la porte et penetre dans le cachot. Montalte se precipite a sa suite, le coeur debordant dune joie delirante, l'esprit souleve par un espoir aussi puissant qu'irraisonne. Et, soudain, il reste cloue sur place... Ses yeux hagards se fixent avec douleur, avec rage... avec haine sur un tout petit etre, la, dans les bras de la suivante. La vue de cet enfant a suffi, seule, a dechainer dans l'esprit de cet homme robuste un monde de pensees tumultueuses dont le souffle empeste emporte et detruit tout sentiment humain, ne laisse rien... rien qu'une pensee de haine mortelle... car, ce tout petit c'est le fils de Pardaillan! Pas un detail de cette scene rapide, d'une eloquence terrible dans son mutisme meme, n'a echappe a l'oeil observateur du grand inquisiteur. Cependant, d'une voix calme, presque douce, il dit en montrant la porte ouverte a Myrthis. --Vous etes libre, femme. Accomplissez la mission maternelle qui vous a ete confiee... Puis, imperieusement, aux deux gardes toujours immobiles au fond du couloir: --Laissez passer la clemence de Sixte! Et Myrthis, serrant sur son sein le fils de Pardaillan, sans un mot, sans un geste, franchit le seuil de la porte. Quand l'enfant a disparu, le cardinal Montalte se tourne vers Fausta dont la tete, deja pale, aureolee de la splendeur de ses longs cheveux, se detache sur la blancheur de l'oreiller, saisit la main de Fausta qui pend hors du lit, imprime un long baiser sur cette main deja froide et sanglote: --Fausta! Fausta! Est-il vrai que tu sois morte?... Et, soudain, le voila debout, l'oeil injecte, la dague au poing et, cette fois, il hurle: --Malheur a ceux qui me l'ont tuee!... Mais, alors, il se trouve face a face avec l'inquisiteur, et, comme un eclair, la notion de la realite lui revient. Alors, c'est a Espinosa qu'il s'adresse: --Monseigneur! monseigneur! pourquoi m'avez-vous conduit ici? Pourquoi?... Je devine... je sens... je vois que vous etes ici pour y faire un miracle... De grace, parlez, monseigneur!... dit-il suppliant. Alors Espinosa, de sa voix toujours calme, prononce: --Monsieur, le poison que la princesse Fausta a pris sous vos yeux lui a ete vendu par Magni, [1] le marchand d'herbes que vous connaissez... Ce Magni est un homme a moi... Il existe un contrepoison unique... Ce contrepoison, je l'ai sur moi... Le voici! En disant ces mots. Espinosa fouille dans sa bourse et en sort un minuscule flacon. [Note 1: Herboriste connu a Rome, vehementement soupconne d'avoir empoisonne Sixte-Quint, sur l'ordre de l'inquisition d'Espagne.] Une clameur de joie delirante jaillit des levres de Montalte. Il saisit les mains de l'inquisiteur, et d'une voix vibrante: --Ah! monseigneur, sauvez-la!... Sauvez-la et puis prenez ma vie... je vous la livre. --Monsieur le cardinal, votre vie nous est precieuse... Ce que j'ai a vous demander. Dieu merci, est de moindre importance. Montalte eut la sensation tres nette que l'inquisiteur allait lui proposer quelque effroyable marche duquel dependrait la mort de Fausta. Mais il regarda Espinosa bien en face et dit: --Tout, monseigneur! Demandez! Espinosa s'approcha jusqu'a le toucher, presque, et le dominant du regard: --Prenez garde, cardinal!... Prenez bien garde... Je sauve cette femme, puisque sa vie vous est precieuse au-dessus de tout... Mais, en echange, vous, vous m'appartenez... n'oubliez pas cela... --Je n'oublierai pas, monseigneur. Sauvez-la et je vous appartiens... Mais, pour Dieu, hatez-vous, ajoute-t-il en essuyant son front ou perle la sueur. --Je retiens votre engagement, dit Espinosa. Et designant Fausta, rigide: --Aidez-moi. Avec des gestes doux comme des caresses, Montalte prit la tete de Fausta dans ses mains tremblantes, et, frissonnant d'espoir, la souleva doucement pendant que Espinosa versait dans la bouche le contenu de son flacon. Au bout de quelques instants, une legere rougeur vint colorer les joues de Fausta. Enfin un souffle a peine perceptible s'echappe doucement des levres entrouvertes, et Montalte, qui sent sur son visage ce souffle leger, pousse lui-meme un profond soupir, comme s'il voulait aider au travail lent qui se fait dans cet organisme. Il pose sa main sur le sein et se redresse, les yeux etincelants: le coeur bat... tres faiblement, il est vrai, mais enfin il bat. Au meme instant, Fausta ouvre les yeux et les pose sur Montalte qui se penche sur elle. Presque aussitot elle les referme. Un souffle regulier souleve son sein. Alors Espinosa qui, impassible, a considere toute cette scene, dit: --Avant deux heures, la princesse Fausta aura retrouve toute sa conscience. --Vos ordres, monseigneur? --Monseigneur le cardinal, repond l'inquisiteur, je suis venu d'Espagne a Rome tout expres chercher un document portant la signature de Henri III de France, ainsi que son cachet. Ce document est enferme dans le petit meuble place dans la chambre de Sa Saintete. En l'absence du pape, nul ne peut penetrer dans sa chambre... Nul... hormis vous, Montalte!... Ce document, reprend-il apres une legere pause, ce document, il nous le faut. --C'est bien... Je vais le chercher, repond le cardinal. Et il sort aussitot d'un pas rude et violent. Demeure seul, Espinosa parait plonge un moment dans une profonde meditation. Puis il s'approche de Fausta, la touche legerement a l'epaule pour la reveiller, et dit: --Etes-vous assez forte, madame, pour m'entendre et me comprendre? Fausta ouvre les yeux, et les pose, graves et lucides, sur le visage de l'inquisiteur qui se contente de cette reponse muette et reprend: --Avant mon depart, je veux, madame, vous rassurer sur le sort de votre enfant... Il vit... Et votre servante Myrthis doit, a l'heure qu'il est, avoir quitte Rome. Toutefois, ne croyez pas que Sixte-Quint a laisse vivre cet enfant uniquement pour tenir le serment qu'il vous a fait... Si l'enfant vit, madame, c'est que Sixte sait que vous avez cache quelque part une somme de dix millions, que vous les avez legues a votre fils... Si Myrthis a pu quitter Rome sans encombre, c'est que Sixte sait que votre suivante connait l'endroit ou sont enfouis ces millions. Espinosa s'arrete un moment pour juger de l'effet produit par sa revelation. D'un signe, Fausta fait entendre qu'elle a compris. --C'est tout ce que je voulais vous dire, madame. Il s'incline gravement, avec une sorte de deference. Mais, avant de franchir la porte, il se retourne et ajoute: --Encore un mot, madame: le sire de Pardaillan a pu echapper a l'incendie du palais Riant... Pardaillan est vivant, madame!... Pardaillan... vivant! Et, cette fois, Espinosa sort tranquillement. III LA VIEILLESSE DE SIXTE-QUINT Une grande table de travail, deux fauteuils, un petit meuble, ca et la quelques escabeaux; une etroite couchette, un prie-Dieu, au-dessus, un magnifique Christ en or massif, seul luxe de ce retrait; une vaste cheminee ou petille un feu clair; un tapis, de lourds rideaux hermetiquement clos: c'etait la chambre de Sa Saintete Sixte-Quint. Use par le temps et le long effort, ce n'est plus le formidable athlete d'autrefois. Mais, a l'eclair qui parfois luit sous les sourcils, on devine encore l'infatigable lutteur. Sixte-Quint etait assis a sa table de travail, le dos tourne a la cheminee. Et le pape songeait: "A cette heure, Fausta a pris le poison. Elle est morte!... La suivante Myrthis a quitte le chateau Saint-Ange, emportant l'enfant de Fausta... le fils de Pardaillan!..." Le pape se leva, fit quelques pas, puis revint s'asseoir dans son fauteuil, qu'il tourna vers le feu; il reprit sa reverie: --Oui, les quelques jours que j'ai a vivre seront paisibles, car l'aventuriere n'est plus!... Il me reste, avant de mourir, a frapper Philippe d'Espagne... Le pape allongea la main vers le petit meuble et y prit un parchemin qu'il parcourut des yeux. "Funeste inspiration que j'ai eue d'arracher cette declaration a la pusillanimite de Henri III... inspiration plus funeste encore que j'ai eue de la garder si longtemps... Maintenant Philippe connait son existence, et le grand inquisiteur est venu ici me menacer de mort!... Moi!..." murmura-t-il. Sixte-Quint haussa les epaules: "Mourir!... ce n'est rien... Mais mourir sans avoir realise mon reve: Philippe chasse d'Italie!... L'Italie unifiee du nord au midi, l'Italie entiere soumise et asservie et la papaute maitresse du monde... Que faire?... Envoyer ce parchemin a Philippe?... Par quelqu'un qui n'arriverait jamais?... Peut-etre... L'aneantir?... Ce serait un coup terrible pour Philippe... Aussi bien j'ai jure a Espinosa qu'il a ete detruit... Oui... un geste et il devient la proie de cette flamme!..." Le pape se pencha et tendit vers le foyer le parchemin ouvert sur lequel s'etale un large sceau... le sceau de Henri III de France. Deja la flamme mordait les bords du parchemin. Un instant encore, et c'en etait fait des reves de Philippe d'Espagne. Brusquement Sixte-Quint mit le parchemin hors d'atteinte et, hochant la tete, repeta: "Que faire?..." A ce moment une main, d'un geste rude, saisit le parchemin. Sixte-Quint se retourna furieusement et se trouva en presence de son neveu, le cardinal Montalte. A l'instant, les deux hommes furent face a face. --Toi!... Toi!... Comment oses-tu!... Je vais... Et le pape allongea la main vers le marteau d'ebene pose sur la table pour appeler, jeter un ordre. D'un bond, Montalte se placa entre la table et lui et froidement: --Sur votre vie, Saint-Pere, ne bougez pas! --Hola! dit le vieux pape en se redressant de toute sa hauteur, oserais-tu porter la main sur le souverain pontife? --J'oserai tout... si je n'obtiens de vous la grace de Fausta. Le pape eut un mouvement de surprise, puis, songeant qu'elle etait morte, un sourire: --La grace de Fausta?... Soit! Le pape choisit un parchemin parmi les nombreux papiers ranges sur la table, et, tres posement, le remplit et le signa d'une main ferme. --Voici la grace, dit Sixte-Quint, grace pleine et entiere. Et, maintenant que tu as obtenu ce que tu voulais, rends-moi ce parchemin, et va-t'en... va-t'en... A toi, fils de ma soeur bien-aimee, je fais grace! --Saint-Pere, avant de vous rendre ce parchemin, un mot: si vous avez signe cette grace, c'est que vous croyez Fausta morte... Eh bien, vous vous trompez, mon oncle, Fausta n'est pas morte! Je l'ai sauvee en lui faisant prendre moi-meme le contrepoison qui l'a rappelee a la vie. Sixte-Quint resta un moment reveur, puis: --Eh bien, soit! Apres tout, que m'importe Fausta vivante?... Elle ne peut plus rien contre moi. Sa puissance religieuse est morte en meme temps que naissait son enfant... Mais toi, qu'esperes-tu donc d'elle?... As-tu fait ce reve insense que tu pourrais etre aime de Fausta?... Triple fou!... Sache donc, malheureux, que tu attendriras le marbre le plus dur avant que d'attendrir le coeur de Fausta. --Il n'y a pas deux Pardaillan au monde! ajouta-t-il gravement. Montalte ferma les yeux et palit. Plus d'une fois, en effet, il avait songe, en grincant, a ce Pardaillan inconnu qui avait ete aime de Fausta. Il avait senti une haine mortelle et tenace l'envahir. Des pensees de meurtre et de vengeance etaient venues le hanter. Et, d'une voix morne, il repondit: --Je n'espere rien. Je ne veux rien... si ce n'est sauver Fausta... Et, quant a ce parchemin, ajouta-t-il rudement, je vais le remettre a Fausta qui ira le porter, elle. a Philippe d'Espagne a qui il appartient... Et, pour plus de surete, j'accompagnerai la princesse. Sixte-Quint eut un geste de rage. La pensee de paraitre ceder a des menaces a peine deguisees lui etait insupportable. Bravant le poignard de Montalte, il allait appeler, lorsqu'il se souvint que ce parchemin, somme toute, il l'avait lui-meme retire de la flamme ou il hesitait a le jeter. Apres tout, qu'importait le messager: Fausta ou comparse, pourvu qu'il n arrivat pas a destination? Sa resolution fut prise. Il repondit: --Peut-etre as-tu raison. Et, puisque j'ai fait grace a toi et a elle, va!... Un quart d'heure plus tard, Montalte rejoignait Espinosa et lui disait: --Monsieur, j'ai le parchemin. --Donnez, monsieur, dit froidement l'inquisiteur. --Monseigneur, avec votre agrement, la princesse Fausta ira le porter a S. M. Philippe d'Espagne... C'est la, je crois, ce qui vous importe le plus. Espinosa fronca legerement les sourcils et: --Pourquoi la princesse Fausta? --Parce que je vois la un moyen de la preserver de tout nouveau danger. --Soit, monsieur le cardinal. L'essentiel, en effet est, comme vous le dites, que ce document parvienne a mon souverain le plus tot possible. --La princesse partira des que ses forces lui permettront d'entreprendre le voyage... Je puis vous assurer que le parchemin parviendra a destination, car j'aurai l'honneur de l'accompagner moi-meme. IV LE REVEIL DE FAUSTA Lorsque Fausta revint a elle, ce fut d'abord, dans son esprit, un prodigieux etonnement. Sa premiere pensee fut que Sixte-Quint n'avait pas permis qu'elle echappat a la hache du bourreau. Le cri de Montalte, clamant sa joie de la voir vivante, etait si vibrant de passion qu'elle voulut savoir quel etait l'homme qui l'aimait a ce point. Elle ouvrit les yeux et reconnut le neveu du pape. Elle les referma aussitot et pensa: "Celui-la a obtenu de Sixte qu'il me fit grace de la vie... Que m'est la vie a present que morte est mon oeuvre et que Pardaillan n'est plus!..." Cependant, elle ecouta et, alors, elle comprit qu'elle s'etait trompee. Non, Sixte-Quint n'avait pas fait grace. Montalte, seul, au prix de quelque infamie heroiquement consentie, avait accompli ce miracle de l'arracher a Sixte et a la mort. Aussitot elle entrevit tout le parti qu'elle pourrait tirer d'un pareil devouement. Mais a quoi bon!... Elle voulait mourir! Elle sentit qu'on la touchait a l'epaule... on lui parlait... Elle ouvrit les yeux et fixa Espinosa. Et, au fur et a mesure, son esprit refutait ses arguments. Son fils?... Oui! Sa pensee s'est deja portee vers l'innocente creature. Il vit... Il est libre... C'est la le point capital... Et, soudain, comme un coup de tonnerre, ces mots repetes dans son esprit eperdu: "Pardaillan vivant!" Deux mots evocateurs d'un passe d'enivrante passion et de luttes mortelles! Ce passe si proche, puisque quelques mois a peine la separaient du moment ou elle avait voulu faire perir Pardaillan, dans l'incendie du palais Riant!.... Ce Pardaillan si hai... et tant adore!... Pardaillan vivant!... Mais alors la mort, pour Fausta, ce serait la fuite devant l'ennemi! Et Fausta n'a jamais fui!... Non, elle ne veut plus mourir... Elle vivra pour reprendre le tragique duel interrompu et sortir enfin triomphante de ce supreme combat. C'est a ce moment que Montalte s'approcha d'elle. Pendant qu'il se courbait, elle l'etudiait d'un coup d'oeil prompt et sur, et, tout de suite, pour bien marquer, des le debut, la distance infranchissable qu'elle entendait etablir entre eux, cette femme etrange, qui semblait echapper a toutes les faiblesses, a toutes les fatigues, se redressa en une majestueuse attitude, et d'une voix qui ne tremblait pas: --Vous avez a me parler, cardinal? Je vous ecoute. En meme temps ses yeux noirs se posaient sur ceux de Montalte, etrangement dominateurs et pourtant graves et doux. Alors Montalte, d'une voix basse et tremblante, lui annonca qu'elle etait libre. --Sixte-Quint me fait donc grace? Montalte secoua la tete: --Le pape n'a pas fait grace, madame. Le pape a cede devant une volonte plus forte que la sienne. --La votre... n'est-ce pas? Montalte s'inclina. --Alors Sixte-Quint revoquera la grace qu'il a signee par contrainte. --Non, madame, car, en meme temps, j'ai obtenu de Sa Saintete un document qui sera votre egide. Le voici. Fausta prit le parchemin et lut: "Nous, Henri, par la grace de Dieu, roi de France, inspire de notre Seigneur Dieu, par la voix de Son Vicaire, notre Tres Saint Pere le Pape; en vue de maintenir et conserver en notre royaume la religion catholique, apostolique et romaine; attendu qu'il a plu au Seigneur, en expiation de nos peches, de nous priver d'un heritier direct; considerant Henri de Navarre incapable de regner sur le royaume de France, comme heretique et fauteur d'heresie; a tous nos bons et loyaux sujets: Sa Majeste Philippe II, roi d'Espagne, est seule apte a nous succeder au trone de France, comme epoux d'Elisabeth de France, notre soeur bien-aimee, decedee, mandons a tous nos sujets le reconnaitre comme notre successeur et unique heritier." --Madame, dit Montalte, lorsqu'il vit que Fausta avait termine sa lecture, la parole du roi ayant en France force de loi, cette proclamation jette dans le parti de Philippe les deux tiers de la France. De ce fait, Henri de Bearn, abandonne par tous les catholiques, voit ses esperances a jamais detruites. Son armee reduite a une poignee de huguenots, il n'a d'autre ressource que de regagner promptement son royaume de Navarre, trop heureux encore si Philippe consent a le lui laisser. Celui qui apportera ce parchemin a Philippe lui apportera donc en meme temps la couronne de France... Celui-la, madame, si c'est un esprit superieur comme le votre, peut traiter avec le roi d'Espagne et se reserver sa large part... Votre puissance est ruinee en Italie, votre existence y est en peril. Avec l'appui de Philippe, vous pouvez vous creer une souverainete qui, pour n'etre pas celle que vous avez revee, n'en sera pas moins de nature a satisfaire une vaste ambition... Ce parchemin, je vous le livre et je vous demande de consentir a le porter a Philippe... Aussitot la resolution de Fausta fut prise et, s'adressant au cardinal, elle dit: --Quand on s'appelle Peretti, on doit avoir assez d'ambition pour agir pour son propre compte... Pourquoi avez-vous impose ma grace a Sixte?... Pourquoi m'avez-vous empechee de mourir?... Pourquoi me faites-vous entrevoir ce nouvel avenir de splendeur? Je vais vous le dire: parce que vous m'aimez, cardinal. Montalte tomba sur les genoux, tendit les mains dans un geste d'imploration. --Taisez-vous, cardinal. Ne prononcez pas d'irreparables paroles... Mais, moi, je ne vous aimerai jamais. --Pourquoi? Pourquoi? begaya Montalte. --Parce que, dit-elle gravement, parce que j'aime, et que Fausta ne peut concevoir deux amours. Montalte se redressa, ecumant: --Vous aimez?... Vous aimez?... et vous me le dites?... --Oui, dit simplement Fausta. --Vous aimez!... Qui?... Pardaillan, n'est-ce pas?... Et Montalte, d'un geste de folie, tira sa dague. Fausta, immobile dans son lit, le regardait d'un oeil tres calme, et, d'une voix qui glaca Montalte, elle dit: --Vous l'avez dit: j'aime Pardaillan... Mais croyez-moi, cardinal Montalte, laissez votre dague... Si quelqu'un doit tuer Pardaillan, ce n'est pas vous, c'est moi... --Pourquoi? hurla Montalte. --Parce que je l'aime, repondit froidement Fausta. V LA DERNIERE PENSEE DE SIXTE-QUINT Apres le depart de son neveu, Sixte-Quint, assis devant sa table de travail, demeura longtemps songeur. Il fut tire de sa reverie par l'entree d'un secretaire qui vint, a voix basse, lui dire que le comte Hercule Sfondrato sollicitait avec instance la faveur d'une audience particuliere, ajoutant que le comte paraissait violemment emu. Le nom d'Hercule Sfondrato, brusquement jete dans sa meditation, fut comme un trait de lumiere pour le pape qui murmura: --Voila l'homme que je cherchais! Faites entrer le comte Sfondrato, ajouta-t-il a haute voix. Un instant apres, le grand juge, les traits bouleverses, entrait d'un pas rude, se campait devant le pape, et attendait dans une attitude de violence. --Eh bien, comte, dit Sixte-Quint en le fixant, qu'avez-vous a nous dire? Pour toute reponse, Sfondrato degrafait son pourpoint, ecartait la cotte de mailles et montrait sur sa poitrine la marque du coup de dague de Montalte. Le pape examina la plaie en connaisseur, et froidement: --Beau coup, par ma foi! et sans la chemise d'acier... --En effet, Saint-Pere, dit Sfondrato avec un sourire livide. Puis, reparant hativement le desordre de sa tenue, avec un haussement d'epaules dedaigneux, les dents serrees, d'un ton tranchant: --Le coup n'est rien... J'eusse peut-etre pardonne a celui qui l'a porte. Ce que je ne lui pardonnerai jamais, ce qui rend ma haine mortelle, c'est que tous deux, nous aimons la meme femme. --Fort bien, dit Sixte paisiblement. Mais pourquoi me dire cela a moi? --Parce que, Saint-Pere, celui-la touche de pres a Votre Saintete, parce que la femme que j'aime s'appelle Fausta et l'homme que je hais s'appelle Montalte! Le pape prit un parchemin sur la table et, d'une main calme, se mit a le remplir. Sfondrato, immobile, songeait: --Il va me faire jeter dans quelque cachot, mais, par l'enfer! celui qui osera toucher au grand juge... Sixte-Quint achevait de remplir le parchemin. --Voici pour panser votre coup de poignard, dit-il. Vous m'avez demande le duche de Ponte-Maggiore et Marciano. En voici le brevet... Stupefait, Sfondrato, d'un geste machinal, prit le parchemin et gronda: --Votre Saintete n'a donc pas entendu?... Celui que je veux tuer, c'est Montalte... votre neveu! celui que vous designez au conclave pour vous remplacer! --Que vous frappiez Montalte, c'est affaire entre lui et vous. Mais frappez-le dans ses entreprises, dans son amour en lui enlevant cette femme... cela vaudra mieux, croyez-moi, qu'un stupide coup de dague! --Oh! haleta Sfondrato, quel crime a donc commis Montalte pour que vous, son oncle, vous parliez ainsi? --Montalte, dit le pape avec un calme effrayant, Montalte n'est plus mon neveu, il est mon ennemi! il a arrache de mes mains l'arme qui peut aneantir la puissance de la papaute et, cette arme, Fausta, graciee par moi!... Fausta libre ira la porter a l'Espagnol maudit... --Fausta graciee! gronda Sfondrato aneanti. --Oui, dit Sixte, Fausta libre!... Fausta qui, dans quelques heures peut-etre, quittera Rome et s'en ira, escortee de Montalte, porter a l'Escurial le document qui donne a Philippe le trone de France. Voila l'oeuvre de Montalte, instrument docile aux mains du grand inquisiteur!... --Fausta libre! grinca Sfondrato, Fausta accompagnee de Montalte! Et, avec une resolution sauvage, posant sur la table le brevet de duc que le pape venait de lui conferer: --Tenez, Saint-Pere, reprenez ce brevet, otez-moi les fonctions de grand juge, et, en echange, nommez-moi chef de votre police. Avant une heure, je vous rapporte ce document, cette arme redoutable... L'echafaud est pret, le bourreau attend. Eh bien, j'en mourrai de douleur peut-etre, mais cette femme appartient au bourreau et sa tete tombera!... Montalte, je le saisis, je le condamne comme rebelle et sacrilege; quant au grand inquisiteur, un coup de dague vous en delivre... Un mot, Saint-Pere, un ordre! --Oui, dit le pape d'une voix sombre. Et avant trois jours, j'aurai, moi, cesse de vivre! Et comme Sfondrato le considerait avec stupeur: --Croyez-vous donc que Montalte, Fausta, le grand inquisiteur lui-meme pesent d'un grand poids dans la main de Sixte-Quint?... Par le sang du Christ, je n'aurais qu'a fermer cette main, pour les broyer! Mais, au-dessus du grand inquisiteur, il y a l'Inquisition!... Et l'Inquisition me tient!... Si j'essaie de reprendre ce document, l'Inquisition m'assassine... Et je ne veux pas mourir encore... J'ai besoin de deux ou trois annees d'existence pour assurer le triomphe de la papaute!... Le nouveau duc de Ponte-Maggiore avait ecoute avec attention. Quand le pape eut termine: --Eh bien, soit, Saint-Pere, qu'ils partent... Mais, quand ils seront hors de vos Etats, moi, je les rejoins, et Je vous jure que, de ce moment, leur voyage est termine. --Oui! Mais on sait que vous m'appartenez... et alors... Et puis, duc, etes-vous sur de vous? --Dix Montalte! Cent Montalte! Je ne les crains pas, gronda le duc. --Et le grand inquisiteur? --Un ordre... il meurt! --Et Fausta? Oui! Fausta, malheureux! elle vous tuera! Et, sur un geste du duc: --Non, non, reprit Sixte avec autorite, apres moi, je ne connais qu'un seul homme au monde capable de tenir tete a Fausta... et de la vaincre... Et, cet homme, c'est le chevalier de Pardaillan! Le duc tressaillit, rougit et palit tour a tour. Mais, surmontant son emotion, il demanda: --Vous croyez, Saint-Pere, que celui-la reussira la ou je serais brise, moi? --Je l'ai vu mener a bien des entreprises autrement redoutables. Oui, si Pardaillan voulait... si quelqu'un avait assez d'intelligence a la tete, assez de haine au coeur pour aller trouver cet homme, et le decider... oui, ce serait le seul moyen d'arreter Fausta et Montalte en leur voyage! --Eh bien, j'aurai cette intelligence et cette haine, moi! Je consens a m'effacer. Et, puisqu'il y a au monde un dogue de taille a les broyer d'un coup de machoire, je vais le chercher, je vous l'amene, et vous le lachez sur eux, tonna Ponte-Maggiore.--Quitte a lui briser les crocs apres, s'il est necessaire... ajouta-t-il en lui-meme. --Lachez! Lachez... C'est bientot dit!... Sachez, duc, que Pardaillan n'est pas un homme qu'on peut lacher sur qui on veut et comme on veut... --Saint-Pere, est-ce d'un homme que vous parlez ainsi? --Duc, dit gravement le pape, Pardaillan est peut-etre le seul homme qui ait force l'admiration de Sixte-Quint... Puisque vous le voulez, allez, duc, essayez de decider Pardaillan. --Ou le trouverai-je? --Au camp du Bearnais. Vous allez vous rendre aupres de Henri de Navarre. Vous lui ferez connaitre la teneur exacte du document que Fausta porte a Philippe. Votre mission se borne a cela. Le reste vous regarde... c'est a vous de trouver Pardaillan. Et, quand vous l'aurez trouve, vous lui direz simplement ceci: --Fausta est vivante! Fausta porte a Philippe un document qui lui livre la couronne de France... --Quand faut-il partir? --A l'instant. VI LE CHEVALIER DE PARDAILLAN Hercule Sfondrato, duc de Ponte-Maggiore, sortit de Rome et se lanca au galop sur la route de France. Les passions grondaient dans son coeur. A une demi-lieue de la Ville Eternelle, il s'arreta court et, longtemps, sombre, muet, le visage convulse, il contempla la lointaine silhouette du chateau Saint-Ange. Son poing se tendit et il murmura: --Montalte, Montalte, prends garde, car, a partir de ce moment, je suis pour toi l'ennemi que rien ne desarmera... Ponte-Maggiore traversa la France, ayant creve plusieurs chevaux, et ne s'arretant, parfois, que lorsque la fatigue le terrassait. A quelques lieues de Paris, il rejoint un gentilhomme qui s'en allait, lui aussi, vers la capitale, et Ponte-Maggiore aborda cet inconnu en lui demandant si on savait vers quel point de l'Ile-de-France le Bearnais se trouvait alors. --Monsieur, repondit le cavalier inconnu, S. M. le roi a pris ses logements dans le village de Montmartre, a l'abbaye des Benedictines de Mme Claudine de Beauvilliers. Ponte-Maggiore considera plus attentivement l'etranger qui parlait avec cette sorte d'irreverence moqueuse et il vit un homme d'une quarantaine d'annees, au visage fin, au profil de medaille, vetu sans aucune recherche, mais avec cette elegance qui tenait a sa maniere de porter le pourpoint et le manteau. --Si vous le desirez, monsieur l'inconnu, je vous conduirai jusqu'au roi, qui m'a donne rendez-vous pour ce soir. Ponte-Maggiore, etonne, jeta un regard presque dedaigneux sur le costume simple et sans aucun ornement. --Oh! continua l'inconnu en souriant, vous serez bien plus etonne quand vous verrez le roi qui porte un costume si rape que vraiment vous lui ferez honte, vous, avec toutes vos broderies reluisantes, avec la plume mirifique de votre chapeau, avec vos eperons d'or, avec... --Assez, monsieur, interrompit Ponte-Maggiore, ne m'accablez pas, ou je vous montrerai que, si je porte de l'argent a mon pourpoint et de l'or aux talons de mes bottes, je porte aussi de l'acier dans ce fourreau. --Vraiment, monsieur? Eh bien, je ne vous accablerai donc pas et me bornerai a vous tirer mon chapeau, car il serait malseant qu'un illustre cavalier, venu en droite ligne du fond de l'Italie... --Comment savez-vous cela? interrompit furieusement Ponte-Maggiore. --Eh! monsieur, si vous ne vouliez pas qu'on le sache, vous auriez bien du laisser votre accent de l'autre cote des monts. En disant ces mots, le gentilhomme salua d'un geste gracieux et reprit paisiblement son chemin. Ponte-Maggiore porta la main a la poignee de sa dague. Mais, considerant la silhouette vigoureuse de l'inconnu, il se calma. --Eh! monsieur, fit-il, ne vous fachez pas, je vous prie, et permettez-moi d'accepter l'offre bienveillante que vous m'avez faite tout a l'heure. --En ce cas, monsieur, suivez-moi, dit l'inconnu du bout des levres. Les deux cavaliers allongerent le trot, et, vers le soir, au moment ou le soleil allait se coucher, ils se trouverent sur les hauteurs de Chaillot. Le gentilhomme francais s'arreta, etendit le bras et prononca: --Paris!... Tandis que Ponte-Maggiore considerait le spectacle de la grande ville assiegee, son compagnon semblait rever a des choses lointaines. Sans doute le lieu meme ou il se trouvait lui rappelait quelque episode heroique ou charmant de sa vie. --Eh bien, monsieur, dit Ponte-Maggiore, je suis a vous. L'inconnu tressaillit, parut revenir du pays des songes et murmura: --Allons... Ils descendirent vers Paris en obliquant du cote de Montmartre. Sur les remparts, quelques lansquenets indifferents. Quantite de pretres et de moines, la robe retroussee, le capuchon renverse; quelques-uns avaient la salade en tete, quelques autres portaient des cuirasses; tous etaient armes de piques, de hallebardes, de dagues, de vieux mousquets, ou tout uniquement de solides gourdins. Tous avaient le crucifix a la main ou pendu a la ceinture. Autour des religieux, une foule de miserables, deguenilles, se trainaient peniblement et revenaient sans cesse, avec l'obstination du desespoir, occuper les creneaux d'ou ils criaient, avec des voix lamentables: --Du pain!... du pain!... --Il parait, dit Ponte-Maggiore en ricanant, que les Parisiens accepteraient volontiers une invitation a diner. --C'est vrai, murmura l'inconnu, ils ont faim. Pauvres diables!... --Vous les plaignez? dit Ponte-Maggiore. --Monsieur, dit l'inconnu, j'ai toujours plaint les gens qui ont faim et soif. --C'est ce qui ne m'est jamais arrive, fit dedaigneusement Ponte-Maggiore. L'inconnu le parcourut du haut en bas d'un etrange regard, et, avec un sourire, repondit: --Cela se voit. Si simple que fut cette reponse, elle sonna comme une insulte, et Ponte-Maggiore palit. Sans doute, il allait cette fois repondre par une provocation, lorsqu'au loin s'eleva une clameur: --Le roi!... le roi!... Vive le roi!... Comme par enchantement, une foule hurlante et delirante envahit les parapets en criant: --Sire!... sire!... Du pain!... --Me voici, mes amis! criait Henri IV. Eh! Ventre-saint-gris! pourquoi diable ne m'ouvrez-vous pas vos portes? Alors, l'inconnu et Ponte-Maggiore virent une de ces choses emouvantes que l'histoire enregistre. Henri IV venait de mettre pied a terre. Les deux ou trois cents cavaliers qui l'entouraient l'imiterent et alors, on vit toute une theorie de mulets charges de pain. Henri IV, le premier, prit un de ces pains, le fixa au bout d'une immense perche et le tendit aux affames des remparts. En un clin d'oeil, le pain fut partage. En meme temps, les cavaliers de l'escorte suivaient l'exemple du roi. De tous cotes, par des moyens divers, on faisait passer aux assieges quantite de pains accueillis avec transport, et les cris de joie, les benedictions eclataient sur les remparts. --Bravo, sire! cria l'inconnu. Henri se tourna vers celui qui manifestait si hautement son approbation, et, avec un bon sourire: --Ah! enfin!... Voici donc M. de Pardaillan! --Pardaillan! gronda Ponte-Maggiore... --Monsieur de Pardaillan, continuait Henri IV. je suis bien heureux de vous voir. --Votre Majeste sait que je lui suis tout acquis. Henri IV posa un moment son oeil ruse sur la physionomie souriante du chevalier et dit: --A cheval, messieurs, nous rentrons au village de Montmartre. Monsieur de Pardaillan, veuillez vous placer pres de moi. --Monsieur, dit Pardaillan a Ponte-Maggiore, s'il vous plait de dire votre nom, j'aurai l'honneur, en arrivant a Montmartre, de vous presenter a Sa Majeste, selon ma promesse... --Vous voudrez donc bien presenter Hercule Sfondrato, duc de Ponte-Maggiore et Marciano, ambassadeur de S. S. Sixte-Quint aupres de S. M. le roi Henri! Un leger tressaillement agita Pardaillan. Mais son naturel insoucieux et narquois reprenait le dessus: --Peste, je ne m'attendais pas a un tel honneur! Lorsque le roi s'eloigna, a la tete de son escorte, une immense acclamation partit du haut des remparts. Se tournant vers Pardaillan qui chevauchait a son cote, Henri IV dit avec un soupir: --Quel dommage que de si braves gens s'entetent a ne pas m'ouvrir leurs portes! --Eh! sire, dit le chevalier en haussant les epaules, ces portes tomberont d'elles-memes quand vous le voudrez. --Comment cela, monsieur? --J'ai deja eu l'honneur de le dire a Votre Majeste: Paris vaut bien une messe! --Nous verrons... plus tard, dit Henri IV avec un fin sourire. Bientot, l'escorte s'arretait devant l'abbaye ou le roi penetra, suivi de Pardaillan, de Ponte-Maggiore, et de quelques gentilshommes. Le roi ayant mis pied a terre, Pardaillan qui, sans doute, l'avait avise de la venue d'un envoye du pape, presenta le duc. --Monsieur, dit le roi, veuillez nous suivre. Monsieur de Pardaillan, quand vous aurez recu la communication que monsieur le duc est charge de vous faire, n'oubliez pas que nous vous attendons. --He! Sancy, avez-vous enfin trouve un acquereur pour notre merveilleux diamant, et nous apportez-vous quelque argent pour garnir nos coffres vides? --Sire, j'ai en effet trouve, non pas un acquereur, mais un preteur qui, sur la garantie de ce diamant, a consenti a m'avancer quelques milliers de pistoles que j'apporte a mon roi. --Merci, mon brave Sancy. Et, avec une pointe d'emotion: --Je ne sais quand, ni si jamais je pourrai vous les rendre, mais ventre-saint-gris! argent n'est pas pature pour des gentilshommes comme vous et moi! Et, a Ponte-Maggiore stupefait: --Venez, monsieur. Quand il fut dans la salle qui lui servait de cabinet et ou travaillaient encore deux de ses secretaires, Ruse de Beaulieu et Forget de Fresne: --Parlez, monsieur. --Sire, dit Ponte-Maggiore en s'inclinant, je suis charge par Sa Saintete de remettre a Votre Majeste cette copie d'un document qui l'interesse au plus haut point. Henri IV lut avec la plus extreme attention la copie de la proclamation de Henri III que l'on connait. Quand il eut termine, impassible: --Et l'original, monsieur? --Je suis charge de dire a Votre Majeste que l'original se trouve entre les mains de Mme la princesse Fausta, laquelle, accompagnee de S. E. le cardinal Montalte, doit etre, a l'heure presente, en route vers l'Espagne pour la remettre aux mains de Sa Majeste Catholique. Le souverain pontife a cru devoir donner a Votre Majeste ce temoignage de son amitie en l'avertissant. Quant au reste, le Saint-Pere connait trop bien la vaste intelligence de Votre Majeste pour n'etre pas assure que vous saurez prendre telles mesures que vous jugerez utiles. Henri IV inclina la tete en signe d'adhesion. Puis, apres un leger silence, en fixant Ponte-Maggiore: --Le cardinal Montalte n'est-il pas parent de Sa Saintete? Alors? --Le cardinal Montalte est en etat de rebellion ouverte contre le Saint-Pere! dit rudement Ponte-Maggiore. Et, s'adressant a un des deux secretaires, le roi dit: --Ruse, conduisez M. le duc aupres de M. le chevalier de Pardaillan, et faites en sorte qu'ils se puissent entretenir librement. Puis, quand ils auront termine, vous m'amenerez M. de Pardaillan. Allez, monsieur l'ambassadeur, et n'oubliez pas qu'il m'est agreable de vous revoir avant votre depart, ajouta-t-il avec un gracieux sourire. Quelques instants apres, Ponte-Maggiore se trouvait en tete-a-tete avec le chevalier de Pardaillan, assez intrigue au fond, mais dissimulant sa curiosite sous un masque d'ironie et d'insouciance. --Monsieur, dit le chevalier d'un ton tres naturel, vous plairait-il de me dire ce qui me vaut l'honneur de recevoir un personnage illustre tel que M. le duc de Ponte-Maggiore et Marciano? --Monsieur, Sa Saintete m'a charge de vous faire savoir que la princesse Fausta est vivante... et libre. Le chevalier eut un imperceptible tressaillement, et tout aussitot: --Tiens! tiens! Mme Fausta est vivante!... Eh bien, mais... en quoi cette nouvelle peut-elle m'interesser? --Vous dites, dit Ponte-Maggiore abasourdi. --Je dis: qu'est-ce que cela peut me faire que Mme Fausta soit vivante? repeta le chevalier, d'un air si ingenument etonne que Ponte-Maggiore murmura: "Oh! mais!... il ne l'aime pas?... Mais, alors, ceci change bien des choses!" Pardaillan reprit: --Ou se trouve la princesse Fausta, en ce moment? --La princesse est en route pour l'Espagne. --L'Espagne! songea Pardaillan, le pays de l'Inquisition!... Le genie tenebreux de Fausta devait se tourner vers cette sombre institution de despotisme... --La princesse porte a Sa Majeste Catholique un document qui doit assurer le trone de France a Philippe d'Espagne. --Le trone de France?... Peste! monsieur. Et qu'est-ce donc, je vous prie, que ce document qui livre ainsi tout un pays? --Une declaration du feu Henri troisieme, reconnaissant Philippe II pour unique heritier. --Est-ce tout ce que vous aviez a me dire de la part de Sa Saintete? --C'est tout, monsieur. --En ce cas, veuillez m'excuser, monsieur. S. M. le roi Henri m'attend. Veuillez transmettre a Sa Saintete l'expression de ma reconnaissance pour le precieux avis qu'elle a bien voulu me faire passer. Henri IV avait accueilli la communication de Ponte-Maggiore avec une impassibilite toute royale, mais, en realite, le coup etait terrible et, a l'instant, il avait entrevu les consequences funestes qu'il pouvait avoir pour lui. Il avait aussitot convoque en conseil secret ceux de ses fideles qu'il avait sous la main, et, lorsque le chevalier fut introduit, il trouva aupres du roi Rosny du Bartas, Sancy et Agrippa d'Aubigne. Des que le chevalier eut pris place, le roi, qui n'attendait que lui, fit un resume de son entretien avec Ponte-Maggiore. Pardaillan, qui savait a quoi s'en tenir, n'avait pas bronche. Mais, chez les quatre conseillers, ce fut un moment de stupeur indicible aussitot suivi de cette explosion: --Il faut detruire le parchemin!... Seul, Pardaillan ne dit rien. Alors, le roi, qui ne le quittait pas des yeux: --Et vous, monsieur de Pardaillan, que dites-vous? --Je dis comme ces messieurs, sire: il faut le reprendre, ou c'en est fait de vos esperances, dit froidement le chevalier. Le roi approuva d'un signe de tete, et, fixant le chevalier comme s'il eut voulu lui suggerer la reponse qu'il souhaitait, il murmura: --Quel sera l'homme assez fort, assez audacieux, assez subtil, pour mener a bien une telle entreprise? D'un commun accord, comme s'ils se fussent donne le mot, Rosny, Sancy, du Bartas, d'Aubigne, se tournerent vers Pardaillan. Et cet hommage muet fut si spontane, si sincere que le chevalier se sentit doucement emu. --Je serai donc celui-la, dit-il avec simplicite. --Vous consentez donc? Ah! chevalier, s'ecria le Bearnais, si jamais je suis roi... roi de France... je vous devrai ma couronne! --Eh! sire, vous ne me devrez rien... Le roi reflechit un instant, et: --Pour faciliter autant que possible l'execution de cette mission forcement occulte, mais qui doit aboutir coute que coute, il est necessaire que vous soyez couvert par une autre mission, officielle, celle-la. En consequence, vous irez trouver le roi Philippe d'Espagne, et vous le mettrez en demeure de retirer les troupes qu'il entretient dans Paris. Et, se tournant vers son secretaire: --Ruse, preparez des lettres accreditant M. le chevalier de Pardaillan comme notre ambassadeur extraordinaire aupres de S. M. Philippe d'Espagne. Preparez, en outre, des pleins pouvoirs pour M. l'ambassadeur. Combien d'hommes desirez-vous que je mette a votre disposition? demanda-t-il alors a Pardaillan. --Des hommes?... Pour quoi faire, sire?... fit Pardaillan, avec son air naivement etonne. --Comment, pour quoi faire?... s'ecria le roi stupefait. Vous ne pretendez pourtant pas entreprendre cette affaire-la seul? --Ma foi, sire, repondit le chevalier avec un flegme imperturbable, je ne pretends rien!... Mais il est de fait que, si je dois reussir dans cette affaire, c'est seul que je reussirai... C'est donc seul que je l'entreprendrai, ajouta-t-il froidement, en fixant sur le roi un oeil etincelant. --Ventre-saint-gris! s'ecria le roi suffoque. Puis, considerant Pardaillan un moment avec une admiration qu'il ne chercha pas a cacher, il lui demanda, tres calme: --Quand comptez-vous partir? --A l'instant, sire. --Ouf!... Voila un homme, au moins!... Touchez la, monsieur. Pardaillan serra la main du roi et sortit aussitot, suivi de pres par Sancy. Au moment ou le chevalier se disposait a monter a cheval, Sancy lui remit ses lettres de creance et son pouvoir, et: --Monsieur de Pardaillan, dit-il. Sa Majeste m'a charge de vous remettre ces mille pistoles pour vos frais de route. Pardaillan prit le sac rebondi avec une satisfaction visible, et, toujours gouailleur: --Vous avez bien dit mille pistoles, monsieur de Sancy? Et, tout en disant ces mots, il enfouissait soigneusement le sac au fond de son portemanteau. Lorsque cette operation importante fut terminee, il sauta en selle, et, en serrant la main de Sancy: --Dites au roi qu'il se montre, a l'avenir, plus menager de ses pistoles... Sans quoi, mon pauvre monsieur de Sancy, vous en serez reduit a engager jusqu'aux aiguillettes de votre pourpoint. Et il rendit la main, laissant de Sancy ebahi, ne sachant ce qu'il devait le plus admirer: ou son audace intrepide, ou sa folle insouciance. VII BUSSI-LECLERC Vers le moment ou le roi attendait le chevalier de Pardaillan, l'abbesse Claudine de Beauvilliers entra dans une cellule voisine du cabinet du Bearnais. L'abbesse s'en fut droit a la muraille, deplaca un petit guichet dissimule dans la tapisserie, et par cette etroite ouverture, ecouta, sans en perdre un mot, tout ce qui se dit dans le cabinet. Lorsque Pardaillan sortit du cabinet du roi, Claudine de Beauvilliers referma le guichet et sortit a son tour. L'instant d'apres, elle etait en tete-a-tete avec le roi, qui, remarquant l'expression serieuse de sa physionomie habituellement enjouee, s'ecria galamment: --He la! ma douce maitresse, d'ou vient ce nuage qui assombrit votre beaute? --Helas! sire, les temps sont durs! et les soucis de notre charge ecrasent nos faibles epaules. Ayant ainsi aiguille la conversation dans le sens ou elle le voulait, Claudine se lanca dans un long expose des devoirs de sa charge d'abbesse et des embarras financiers dans lesquels elle se debattait. --Cent mille livres, sire! Avec cette somme, je sauve votre maison de la ruine. Me les refuserez-vous? L'humeur galante du Bearnais se refroidit considerablement a l'enonce de cette somme plus que rondelette. Et, comme Claudine insistait: --Helas! ma vie, ou voulez-vous que je prenne cette somme enorme?... Ah! si les Parisiens m'ouvraient enfin leurs portes!... si j'etais roi de France!... --S'il ne s'agit que d'attendre, sire, peut-etre pourrai-je m'arranger!... Si au moins vous me faisiez la promesse d'une abbaye plus importante... celle de Fontevrault, par exemple... --He! mon coeur, vous n'y pensez pas! L'abbaye de Fontevrault est la premiere du royaume. Il faut etre de sang royal pour pretendre a la diriger. Tant et si bien que Claudine de Beauvilliers quitta son royal amant, n'ayant obtenu que des promesses tres vagues. Aussi, en rentrant dans ses appartements, elle murmurait: --Puisque Henri ne veut rien faire pour moi, je vais donc me tourner du cote de Fausta, qui, elle, au moins, sait reconnaitre les services qu'on lui rend. L'abbesse reflechit longtemps, ensuite elle fit appeler une soeur converse, a qui elle donna des instructions minutieuses, et la congedia par ces mots: --Allez, soeur Mariange, et faites vite. Une heure n'etait pas ecoulee encore, que soeur Mariange introduisait aupres de l'abbesse un cavalier soigneusement enveloppe dans un vaste manteau. --Monsieur Bussi-Leclerc, dit Claudine, veuillez vous asseoir... Vous etes ici en surete. Bussi-Leclerc s'inclina et, sur un ton farouche: --Madame, pour amener dans ce logis Bussi-Leclerc proscrit, il a suffi de prononcer devant lui un nom... --Pardaillan... --Oui, madame. Pour rejoindre cet homme, Bussi-Leclerc passerait au travers des armees reunies du Bearnais et de Mayenne... --Bien, monsieur, dit Claudine avec un sourire. M. de Pardaillan vient de partir avec l'intention d'entraver les projets d'une personne que j'aime... Il faut que cette personne soit avisee du danger qu'elle court, et, connaissant votre haine contre M. de Pardaillan, je vous ai fait appeler. Voulez-vous vous defaire de celui que vous haissez et vous assurer en meme temps un puissant protecteur? --Le nom de ce puissant protecteur? dit Bussi, qui reflechissait. --Fausta! --Fausta!... Elle n'est donc pas morte? --Elle est vivante et bien vivante, Dieu merci! --Mais... excusez-moi, madame... quel interet avez-vous, vous, a aviser Fausta du danger qu'elle court? --Monsieur, de la reussite des projets de la princesse depend l'avenir de l'abbaye... Celle que j'ai si longtemps appelee ma souveraine saura reconnaitre royalement le service que je lui aurai rendu... --Bon! gronda Bussi, voila une raison que je comprends!... Il s'agit donc, madame, d'aviser Fausta que le sire de Pardaillan est a ses trousses et la veut contrecarrer un peu dans ses entreprises... Mais quels sont, au juste, ces projets? --Placer la couronne de France sur la tete de Philippe d'Espagne. Bussi-Leclerc bondit, et, stupefait: --Et vous voulez aider Fausta dans cette entreprise, vous... vous? Claudine comprit le sens de ces paroles. Elle n'en parut pas autrement choquee. --Monsieur, j'ai sonde les intentions du roi Henri. S'il devient roi de France, l'abbaye de Montmartre et son abbesse n'en seront pas plus riches. Alors... --Parfait! madame, c'est encore une raison que je comprends admirablement. J'accepte donc d'etre votre messager. Veuillez, maintenant, me mettre au courant. --En peu de mots, monsieur, voici: il s'agit d'une declaration de Henri III, reconnaissant Philippe comme son seul heritier... Cette declaration, la princesse la porte au roi d'Espagne, M. de Pardaillan doit s'en emparer pour le compte de Henri de Navarre, et, vous, vous devez avertir Fausta, l'aider et la defendre... Et ceci me fait penser qu'il serait peut-etre utile que... vous fussiez seconde par quelques bonnes epees. --J'y pensais aussi, madame, dit Bussi en souriant. Je vais donc partir et tacherai de recruter quelques solides compagnons. Que devrai-je dire a la princesse de votre part? --Simplement que c'est moi qui vous ai envoye a elle et que je suis toujours son humble servante. --Madame, je vous dis adieu, dit Bussi en s'inclinant. Au point du jour, il trottait sur la route d'Orleans et, tout en trottant, songeait: "Bussi, vous avez ete un des piliers de la Ligue... un des plus fermes soutiens des ducs de Guise et de Mayenne... un des chefs les plus actifs et les plus influents du conseil de l'Union... gouverneur de la Bastille ou vous avez su amasser une fortune honorable... Vous avez ete en correspondance directe avec les principaux ministres de Philippe et un des premiers a accueillir et soutenir les pretentions de ce souverain au trone de France... Pour tout dire, vous avez ete un personnage avec lequel il fallait compter. Et maintenant? Que suis-je maintenant? La deconvenue s'est appesantie sur le pauvre Leclerc! Il a fallu rendre le gouvernement de la Bastille, quitter precipitamment Paris, se cacher, se terrer, tete et ventre! moi, Bussi! Avec la perspective d'etre pendu si je tombe aux mains de Mayenne, ecartele si je suis pris par le Bearnais! "Donc, l'effondrement de ma situation politique est complet... Il est vrai que j'ai la consolation d'avoir sauve une partie de ma fortune que j'avais eu la prevoyante idee de mettre a l'abri. Et voila que, au moment precis ou tout croule sous moi, au moment ou je n'ai plus d'autre solution que de me retirer a l'etranger et d'y vivre obscur et oublie, a ce moment survient cette brave, cette excellente, cette digne abbesse qui me remet le pied a l'etrier, qui me donne le moyen de me refaire une situation magnifique aupres de Philippe, car je n'aurai pas la naivete de m'attacher a Fausta, non, par l'enfer! Et, par surcroit, cette sainte abbesse me donne le moyen de me venger du sire de Pardaillan!... Tous les bonheurs a la fois, et, du coup, ma fortune est assuree, si je ne suis pas un niais..." VIII TROIS ANCIENNES CONNAISSANCES L'auberge solitaire dressait son perron delabre au bord de la route defoncee. L'aspect de ce logis, perdu au fond de la campagne, etait si engageant que le voyageur aise doublait le pas en passant devant lui. Ils etaient trois compagnons, surgis d'on ne sait ou. Jeunes tous les trois--l'aine paraissait avoir vingt-cinq ans a peine--mais dans quel etat! Depenailles, fripes, rapes. Et, cependant, il y avait comme une sorte d'elegance native dans la maniere de porter le manteau, et ils gardaient une allure degagee, une aisance de manieres qui n'etaient pas celles de malandrins vulgaires. Ils s'arretaient, hesitants, devant le perron. --Quel coupe-gorge! murmura le plus jeune. --Toujours delicat, ce Montsery! dit le plus age. --Ma foi! dit le troisieme, nous sommes extenues de fatigue, nos estomacs crient famine, ne faisons pas les fines bouches--nos ressources d'ailleurs ne nous le permettent pas--entrons! Passez, Chalabre! Les trois marches branlantes du perron franchies, ils se trouverent dans une vaste salle deserte. --Du feu! cria Montsery en montrant l'immense cheminee au fond de laquelle quelques tisons achevaient de se consumer. Voyez, Sainte-Maline! Et, saisissant une poignee de sarments secs, poses a terre, il la jeta dans l'atre, et, bientot, une flamme claire s'eleva en ronflant. --Hola! he! l'hote! appela Chalabre en frappant la table du pommeau de sa rapiere. Sans se presser, l'hote apparut. C'etait un colosse qui les toisa d'un coup d'oeil exerce et qui, sans empressement, sans amenite, grogna: --Que voulez-vous? --A boire!... a boire et a manger. L'hote tendit une patte large et velue. --On paie d'avance... --Maroufle! s'ecria Montsery. En meme temps, son poing se detendit et s'abattit sur la face du colosse, qui roula sur le sol. Il se releva aussitot d'ailleurs, et, dompte, sortit, l'echine basse, apres avoir murmure: --Je vais vous servir, messeigneurs! L'instant d'apres, il posait sur la table trois gobelets, un broc, un pain et un pate. Les trois contemplerent silencieusement la maigre pitance, puis se regarderent tristement. --Enfin! soupira Sainte-Maline, les beaux jours reviendront peut-etre... Melancoliques et resignes, ils attaquerent les provisions trop maigres pour leurs estomacs affames. --Ah! soupira Montsery, ou est le temps ou, loges et nourris au Louvre, nous faisions nos quatre repas par jour, comme tout bon chretien qui se respecte! --C'etait le bon temps! dit Chalabre. Nous etions gentilshommes de Sa Majeste. --Et notre service?... Toujours aupres du roi, charges de veiller sur sa personne... --Enfin, mort diable! ce jour-la, le jour ou nous avons occis Guise, nous avons sauve la royaute. --Notre fortune etait assuree du coup. --Oui, mais le coup de poignard du moine, en frappant le roi a mort, aneantit en meme temps toutes nos esperances, murmura Sainte-Maline reveur. Le roi mort, on nous fit bien voir que nous n'existions que pour lui. --De tous cotes, on nous tournait le dos, grinca Montsery. --J'enrage, quand je pense que le temps des franches lippees n'est plus et ne reviendra peut-etre jamais! --Si seulement nous avions la bonne aubaine de rencontrer quelque voyageur isole qui consentirait a nous venir en aide, de bon gre... ou de force... A ce moment, sur la route, au loin, le galop d'un cheval se fit entendre. Les trois compagnons se regarderent sans prononcer une parole. Enfin, Sainte-Maline prit son manteau, tira la dague et l'epee hors des fourreaux et se dirigea vers la porte qu'il franchit. --Allons! dit resolument Chalabre. Sainte-Maline en tete, Montsery fermant la marche, les anciens "ordinaires" de Henri III se defilerent sous les grands peupliers qui bordaient la route. Le voyageur avancait au trot cadence de son cheval, sans soupconner le danger qui le menacait, et meme, quand les trois spadassins, le jugeant assez pres, occuperent la chaussee, il mit son cheval au pas. Quand il ne fut plus qu'a quelques pas, dissimulant les armes sous les manteaux, les trois s'arreterent, et Sainte-Maline, mettant le chapeau a la main, dit tres poliment du reste: --Halte! monsieur, s'il vous plait! Le voyageur s'arreta docilement. Les trois essayerent de le devisager, mais le voyageur avait le visage enfoui dans les plis de son manteau. Neanmoins, Sainte-Maline prit la parole: --Monsieur, je vois a votre equipage que vous etes un gentilhomme fortune. Mes amis et moi sommes gentilshommes de haute naissance et n'ignorons rien des egards qu'on se doit entre gens de qualite. Ici, legere pause. Coup d'oeil scrutateur sur le voyageur pour juger de l'effet produit. Impassibilite et immobilite de celui-ci. Savante reverence de Sainte-Maline et reprise de la harangue: --Sans doute, monsieur, vous ignorez que les chemins sont sillonnes par des bandes armees qui maltraitent et pillent ceux qui ne sont pas, et meme ceux qui sont de leur parti. Vous ignorez cela, monsieur, sans quoi vous n'auriez pas commis l'imprudence de voyager seul, avec, pendu a l'arcon, un portemanteau d'apparence aussi respectable que celui que je vois la. Nouvelle pause, et peroraison: --Croyez-moi, monsieur, le meilleur moyen d'eviter toute mauvaise rencontre est d'aller en tres modeste equipage... De cette facon, on n'excite pas la convoitise des mauvais routiers et on ne les expose pas a la tentation de vous casser la tete afin de vous depouiller. Or, monsieur, c'est ce qui vous arriverait inevitablement si votre bonne etoile ne nous avait places sur votre route a point nomme... En consequence, par pure bonte d'ame, si vous voulez nous faire l'honneur de nous confier votre bourse, mes amis et moi accepterons volontiers de la dissimuler sous nos hardes et... --Et, ajouta Chalabre en demasquant son pistolet avec le plus gracieux sourire, soyez assure, monsieur, qu'avec ceci nous saurons defendre la bourse que vous nous aurez confiee. Et que nous nous ferons un devoir de vous restituer... plus tard. Comme s'il eut ete terrifie, le voyageur laissa tomber quelques pieces d'or que les trois compagnons compterent, pour ainsi dire, au sol. Mais ils ne firent pas un geste pour les ramasser. --Oh! monsieur, fit Sainte-Maline, vous me peinez. --Cinq pistoles seulement!... ---Mordieu! dit Chalabre en armant son pistolet d'un air feroce, je suis tres chatouilleux sur le point d'honneur, monsieur! --Tripes et ventre! appuya Montsery en precipitant le moulinet de sa rapiere, je ne permettrai pas... De plus en plus effraye, sans doute, le voyageur laissa tomber quelques nouvelles pieces qui, pas plus que les premieres, ne furent ramassees. --La! la! messieurs, dit Sainte-Maline, calmez-vous. Et, se tournant vers le voyageur: --Mes compagnons ne sont pas aussi mauvais diables qu'ils en ont l'air. Ils se declareront satisfaits pourvu que vous veuillez bien ajouter aux excuses que vous venez de laisser tomber la bourse entiere d'ou vous les avez extraites. Et, cette fois, Sainte-Maline appuya sa demande par une attitude menacante. Mais alors, le voyageur, muet jusque-la, cria: --Assez, assez, monsieur de Sainte-Maline! --Bonjour, monsieur de Chalabre. Serviteur, monsieur de Montsery. --Bussi-Leclerc! crierent les trois. --Lui-meme, messieurs! Et, avec une ironie feroce: --Alors, depuis que ce pauvre Valois n'est plus, nous nous sommes faits detrousseurs de grand chemin? --Fi! monsieur, dit doucement Sainte-Maline, fi!... Sommes-nous pas en guerre?... Vous etes d'un parti, nous d'un autre; nous vous prenons, vous payez rancon, tout est dans l'ordre! Et n'est-ce pas ainsi que les choses se passent? --N'avons-nous pas un compte avec monsieur?... On pourrait le regler sur l'heure, dit Montsery en aiguisant sa dague a la lame de son epee. --La! la! ne vous fachez pas, dit Bussi narquois. Vous savez bien que je suis de force a vous embrocher tous les trois!... Causons plutot d'affaires... C'est de l'argent que vous voulez? Eh bien, je puis vous faire gagner mille fois plus que les quelques centaines de pistoles que vous trouveriez dans ma bourse. Les trois hommes se regarderent un moment, visiblement deconcertes. Enfin, Sainte-Maline rengaina et: Ma foi! monsieur, s'il en est ainsi, causons. --Il sera toujours temps de revenir au present entretien si nous ne nous entendons pas, ajouta Chalabre. Bussi-Leclerc approuva de la tete, et: --Messieurs, j'ajouterai cent pistoles si vous vous engagez a vous trouver demain a Orleans, a l'hotellerie du Coq-Hardy, montes et equipes. La, je vous ferai connaitre quel sera votre service. Mais je vous avertis qu'il y aura des coups a recevoir et a donner. Puis-je compter sur vous? --Une question, monsieur, avant d'accepter ces cent pistoles; si le service que vous nous proposez ne nous convient pas... --Rassurez-vous, monsieur de Sainte-Maline, il vous conviendra. --Mais enfin, monsieur?... --En ce cas, vous serez libres de vous retirer, et ce que j'aurai donne vous restera acquis. Est-ce dit, messieurs? --C'est dit, foi de gentilshommes. --Bien, monsieur de Sainte-Maline. Voici les cent pistoles... Et ce n'est qu'une avance... Au revoir, messieurs; a demain, a Orleans, hotellerie du Coq-Hardy. --Soyez tranquille, monsieur, on y sera. Tant que Bussi-Leclerc fut visible, les trois anciens bravi de Henri III resterent immobiles. Lorsque la silhouette de Bussi disparut a un tournant de la route, alors, alors seulement, Sainte-Maline se baissa et ramassa les pieces d'or restees a terre. --He! fit-il en se redressant, ce Bussi-Leclerc gagne a etre connu ailleurs qu'a la Bastille!... Vive Dieu! nous voici riches a nouveau, messieurs! Mais qui m'eut dit qu'apres avoir ete les ennemis de Leclerc, apres avoir ete ses prisonniers, nous deviendrions compagnons d'armes!... --Tout arrive, dit sentencieusement Montsery. Le lendemain, a Orleans, trois cavaliers s'arretaient avec grand tapage dans la cour de l'hotellerie du Coq-Hardy. --Hola! mort diable! il n'y a donc personne dans cette hotellerie de malheur! criait le plus jeune. Deja, l'hote apparaissait, criant: --Voila! voila! messeigneurs! Les trois cavaliers avaient mis pied a terre. L'aine dit aux valets qui accouraient: Surtout, maroufles, veillez a ce que ces braves betes soient bien traitees et bien pansees. --Soyez sans inquietude, monseigneur... Alors, les trois cavaliers se regarderent en souriant et se firent des reverences aussi raffinees que s'ils eussent ete a la cour et non dans une cour d'auberge. --Peste! monsieur de Sainte-Maline, quelle superbe mine vous avez sous ce pourpoint cerise! --Mortdiable! monsieur de Chalabre, les merveilleuses bottes, et comme elles font ressortir la finesse de votre jambe! --Vivedieu! monsieur de Montsery, vous avez tout a fait grand air dans ce magnifique costume de velours gris souris. Vous etes un fort galant gentilhomme! Et, riant, parlant haut, se bousculant, les trois compagnons penetrerent dans la salle, a moitie pleine, precedes par l'hote, le bonnet a la main, multipliant les courbettes. Deja, les servantes s'empressaient, et l'hote criait: --Madelon! Jeanneton! Margoton! hola! coquines, vite! Le couvert pour ces trois seigneurs qui meurent de faim... En attendant, je vais moi-meme chercher a la cave une bouteille de certain vin de Vouvray, bien frais, dont Vos Seigneuries me donneront des nouvelles... --Tu entends, Montsery? Messeigneurs par-ci. Vos Seigneuries par-la... Ah! il n'est plus question de nous faire payer d'avance! --Mortdiable! ca rechauffe le coeur de se voir traiter avec le respect auquel on a droit. --C'est que, maintenant, les pistoles tintent dans nos bourses. --Vienne Bussi-Leclerc, il faudra que le service qu'il veut nous proposer soit bien detestable pour qu'on le refuse. --Eh! justement, le voici, Bussi-Leclerc! C'etait en effet Bussi-Leclerc; il s'avanca. --Bonjour, messieurs! Que je vous voie un peu... Parfait!... Vive Dieu! vous avez repris vos allures de gentilshommes. Avouez que cela vous sied mieux que le piteux equipage dans lequel je vous rencontrai. Mais prenez votre repas... Je boirai un verre de ce petit vin blanc avec vous. Et, quand Bussi-Leclerc se fut assis devant le verre plein: --Maintenant, monsieur de Bussi-Leclerc, nous attendons que vous nous fassiez connaitre a quel service vous nous destinez, fit Montsery. --Messieurs, avez-vous entendu parler de la princesse Fausta? --Fausta! s'exclama Sainte-Maline d'une voix etouffee. Celle qui, dit-on, faisait trembler Guise? --Celle qui etait, chuchotait-on, la Papesse. --Fausta! qui concut et crea la Ligue... Fausta, qu'on appelait la Souveraine... Eh bien, messieurs, c'est a son service que j'entends vous faire entrer... Acceptez-vous? --Avec joie, monsieur! Nous etions au service d'un souverain, nous serons au service d'une souveraine. --Quel sera notre role aupres de la princesse? --Le meme qu'aupres de Henri de Valois... Vous etiez charges de veiller sur la personne du roi; vous veillerez sur celle de Fausta. --Nous acceptons ce role, monsieur de Bussi-Leclerc... Mais la princesse a donc des ennemis si puissants, si terribles, qu'il lui faut trois gardes du corps tels que nous? --Ne vous ai-je pas prevenus?... Il y aura bataille. --Il vous reste a nous designer ces ennemis. --La princesse n'a qu'un ennemi, dit Bussi. --Un ennemi!... Et on nous engage tous les trois! Vous voulez plaisanter? --Non monsieur de Chalabre. Et j'ajoute: malgre tous nos efforts reunis, je ne suis pas sur que nous en viendrons a bout! fit Bussi d'un ton grave. --C'est donc le diable en personne? --C'est celui qui, detenu a la Bastille, a enferme le gouverneur a sa place, dans son cachot; c'est celui qui, ensuite, s'est empare de la forteresse et a delivre tous les prisonniers. Et vous le connaissez comme moi, car, si j'etais le gouverneur, vous etiez, messieurs, au nombre de ces prisonniers. --Pardaillan! Ce nom jaillit des trois gorges en meme temps, et, au meme instant, les trois furent debout, se regardant, effares. --Je vois, messieurs, que vous commencez a comprendre qu'il n'est plus question de plaisanter. --Pardaillan! C'est lui que nous devons tuer?... --C'est lui!... Pensez-vous encore que nous serons trop de quatre? --Pardaillan!... Oh! diable!... Nous lui devons la vie, apres tout. --Oui, mais tu oublies que nous avons acquitte notre dette... --Decidez-vous, messieurs. Etes-vous a Fausta? Marchez-vous contre Pardaillan? --Eh bien, mortdieu! oui, nous sommes a Fausta! --Je retiens cet engagement, messieurs. Et, maintenant, je bois au triomphe de Fausta et au succes de ses "ordinaires"! --A Fausta! aux "ordinaires" de Fausta! reprit le trio en choeur. --Et maintenant, messieurs, en route pour l'Espagne! IX CONJONCTION DE PARDAILLAN ET DE FAUSTA Bussi-Leclerc et ses compagnons franchirent les Pyrenees sans encombre, et penetrerent dans la Catalogue. Ils s'arreterent a Lerida, autant pour y prendre un peu de repos que pour se renseigner. A l'auberge, avant meme de mettre pied a terre, Bussi s'informa et l'aubergiste repondit: --L'illustre princesse dont parle Votre Seigneurie a daigne s'arreter dans notre ville. Elle est partie, voici une heure environ, se dirigeant sur Saragosse pour, de la, gagner Madrid. La princesse voyage en litiere. Vous n'aurez pas de peine a la rejoindre. Ces renseignements precieux etant acquis, ils mirent pied a terre, et: --Mes compagnons et moi, nous sommes fatigues et nous etranglons de soif... Y a-t-il a manger chez vous?... --Dieu merci! nous avons des provisions, seigneur! repondit l'aubergiste, non sans orgueil. L'instant d'apres, l'hote posait sur une table: du pain, une outre rebondie, une epaule de mouton bouillie et un grand plat rempli de pois chiches cuits a l'eau, et, se tournant vers les voyageurs: --Vos Seigneuries sont servies... Et, par Dieu! ce n'est pas souvent que nous servons pareil festin! --Mortdiable! bougonna Montsery, c'est cette maigre pitance qu'il appelle un festin! --Ne soyons pas trop exigeants, dit Bussi-Leclerc, et tachons de nous habituer a cette cuisine, car c'est a peu pres ce que nous rencontrerons partout... Au bout d'une heure, les quatre compagnons enfourcherent leurs montures, se lancerent sur les traces de Fausta, et, bientot, ils eurent la satisfaction d'apercevoir sa litiere que des mules, richement caparaconnees, trainaient d'un pas nonchalant, mais sur. Bordee de bruyere brulee par les rayons implacables d'un soleil eblouissant, la route pierreuse cotoyait le flanc de la montagne, plongeait brusquement et, sinueuse, s'en allait traverser la plaine qui s'etendait a perte de vue. Fausta et son escorte apparurent sur la route et s'immobiliserent, dans un flamboiement de lumiere. Devant elle, tres loin, un cavalier, lance a toute allure, semblait accourir a sa rencontre. Mais Fausta venait de reconnaitre Bussi-Leclerc et elle songeait: --Bussi-Leclerc ici! Que vient-il faire en Espagne? Au meme instant, elle faisait un signe, et Montalte, qui se tenait a cheval pres de la litiere, se courba sur l'encolure du cheval pour ecouter: --Cardinal, vous laisserez approcher ces cavaliers... Et Fausta s'immobilisa, sur les coussins de la litiere, en une pose de grace et de majeste et cependant, irresistiblement, comme attires par quelque fluide mysterieux, ses yeux se porterent sur le cavalier, dans la plaine, la-bas, point noir qui grossissait peu a peu. Bussi-Leclerc et les "ordinaires" s'arreterent devant la litiere et, le chapeau a la main, attendirent que Fausta les interrogeat. Alors: --Est-ce donc apres moi que vous courez, monsieur de Bussi-Leclerc, qu'avez-vous donc a me dire? --Je vous suis envoye par Mme l'abbesse des Benedictines de Montmartre. --Claudine de Beauvilliers n'a donc pas oublie Fausta? --On ne saurait oublier la princesse Fausta quand on a eu l'honneur de l'approcher, ne fut-ce qu'une fois. --Que me veut Mme l'abbesse? --Vous faire connaitre que S. M. Henri de Navarre est au courant des moindres details de la mission que vous allez accomplir aupres de Philippe d'Espagne... Prenez garde, madame! Henri de Navarre ne reculera devant aucune extremite pour vous arreter. --C'est Claudine de Beauvilliers qui vous a charge de me donner cet avis? dit Fausta, songeuse. --J'ai l'honneur de vous le dire, madame. --On m'a assure que le roi Henri avait pris ses logements a l'abbaye de Montmartre... On dit le roi tres inflammable... Claudine est jeune, elle est jolie, et son caractere d'abbesse ne la met pas a l'abri de la tentation. --Je comprends, madame... Entre le roi Henri et vous, madame, l'abbesse n'a pas hesite pourtant... Vous le voyez. --Bien! dit gravement Fausta. Est-ce tout ce que vous avez a me dire? --Pardonnez-moi, madame, Mme de Beauvilliers m'a expressement recommande d'engager a votre service quelques gentilshommes braves et devoues et de vous les amener, pour vous proteger... --Nous sommes en Espagne, ou nul n'oserait manquer au respect du a celle qui voyage sous la sauvegarde du roi et de son inquisiteur... Pour le reste, monsieur le cardinal Montalte, que voici, suffit. --Mais, madame, il n'est pas question du roi Philippe et de ses sujets!... Il s'agit du roi Henri et de ses emissaires, qui sont Francais, eux, et qui, croyez-moi, se soucient de la sauvegarde d'un grand inquisiteur comme Bussi-Leclerc se soucie d'un coup d'epee. A ce moment, le voyageur de la plaine, que Fausta ne perdait pas de vue tout en s'entretenant avec Leclerc, etait arrive au bas de la montagne et avait disparu a un tournant. --Je crois que vous avez raison, monsieur, dit enfin Fausta. J'accepte donc le secours que vous m'amenez. Qui sont ces braves gentilshommes? --Trois des plus braves et des plus intrepides parmi les Quarante-Cinq: M. de Sainte-Maline, M. de Chalabre, M. de Montsery. Fausta connaissait-elle ces trois noms?... Savait-elle le role que la rumeur publique leur attribuait dans la mort tragique du duc de Guise?... C'est probable. Aussi, au salut profondement respectueux des trois, elle repondit avec un sourire: --Je tacherai, messieurs, que le service de la princesse Fausta ne vous fasse pas trop regretter celui de feu S. M. le roi Henri III. Et, a Bussi-Leclerc: --Et vous, monsieur? Entrez-vous aussi au service de Fausta? S'il y avait une ironie dans cette question, Bussi-Leclerc ne la percut pas, tant elle fut faite naturellement. --Veuillez m'excuser, madame, je desire reserver mon independance pour quelque temps. Toutefois, j'aurai l'honneur de vous accompagner a la cour du roi Philippe, ou j'ai affaire moi-meme. --Oh! oh! dit Fausta, d'ailleurs tres calme, le roi de Navarre enverrait-il contre nous un corps d'armee?... Le pauvre sire n'a pourtant pas trop de troupes pour conquerir ce royaume de France qui lui fait si fort envie! --Plut a Dieu qu'il en fut ainsi, madame! Non, ce n'est pas un corps d'armee qui marche contre vous!... C'est un homme, un homme seul... qui va fondre sur vous... c'est Pardaillan!... --Le voici! dit Fausta, froidement. Et, du doigt elle designait le cavalier qui s'avancait a leur rencontre. --Pardaillan! rugit Bussi-Leclerc. --Pardaillan! enfin!... gronda Montalte. Ils etaient la cinq gentilshommes, braves tous les cinq, ayant fait leurs preuves en maint duel, en maint combat. Pardaillan apparaissait et ils se regarderent et se virent livides... Lui, cependant, seul, droit sur la selle, un sourire narquois aux levres, s'avancait paisiblement. Et, quand il ne fut plus qu'a deux pas de Fausta, d'un meme mouvement, les cinq mirent l'epee a la main et se disposerent a charger. --Arriere!... Tous!... cria Fausta. Et sa voix etait si dure, son geste si imperieux, qu'ils resterent cloues sur place, se regardant, effares. Pardaillan s'inclina avec cette grace altiere qui lui etait propre, et, le visage petillant de malice: --Madame, dit-il, je vois avec joie que vous vous etes tiree saine et sauve du gigantesque brasier que fut l'incendie du Palais Riant. Fausta fixa sur lui son oeil profond et repondit doucement: --Je vois que vous avez su vous en tirer, vous aussi. --A propos, madame, savez-vous quelle main scelerate... ou simplement maladroite, alluma le formidable incendie ou j'ai longtemps cru que vous aviez laisse votre precieuse existence? C'est que je n'ai pas perdu le souvenir d'une certaine nasse... Vous souvient-il, madame, de cette jolie nasse, au fond de la Seine, dans laquelle je dus bien passer toute la nuit? Fausta eut un imperceptible battement de cils qui n'echappa pourtant pas a Pardaillan, car il dit: --C'est pour vous repeter qu'il est assez dans mes habitudes de me tirer d'affaire... Mais vous?... Croiriez-vous qu'on m'avait assure que vous aviez trouve une mort horrible dans cet incendie?... Croiriez-vous que j'ai eprouve une angoisse mortelle a cette nouvelle? Fausta posait sur lui ses yeux de diamants noirs dont l'eclat se voilait d'une douceur attendrie et, sous son masque d'impassibilite, elle haletait, car ces paroles que Pardaillan prononcait d'un air lointain, comme s'il se fut parle a lui-meme ces paroles venaient de faire naitre un espoir insense dans son coeur agite. Il se mit a rire a nouveau, et: --J'avais oublie qu'une femme de tete comme vous ne pouvait avoir manque de prendre des mesures infaillibles pour sortir indemne d'une aussi perilleuse Situation... ce dont je vous felicite! Fausta sentit son coeur se contracter a ces paroles qui la cinglerent comme une insulte. --Est-ce pour me dire ces choses que vous m'avez abordee? dit-elle d'un ton altier. --Non, pardieu! Et je vous demande pardon de vous tenir ainsi sous ce soleil torride, pour ecouter les fadaises que je viens de vous debiter. --Comment se fait-il donc que je vous rencontre chevauchant sous le ciel rayonnant d'Espagne? --Je vous cherchais, repondit simplement Pardaillan. --Eh bien, maintenant que vous m'avez trouvee. --Madame, S. M. le roi Henri m'a charge de lui rapporter certain parchemin qui est en votre possession et que vous destinez au roi d'Espagne. Et je vous cherchais pour vous dire: "Madame, voulez-vous me remettre ce parchemin?" Tandis qu'il parlait, Fausta semblait comme perdue dans quelque reve lointain, et, quand il se tut, fixant sur lui ses yeux de flamme: --Chevalier, je vous ai propose, il n'y a pas bien longtemps, de vous tailler un royaume en Italie et vous avez refuse parce qu'il vous aurait fallu combattre un vieillard... Bien que ce vieillard s'appelat Sixte-Quint, venant d'un esprit chevaleresque comme le votre, ce refus ne m'a pas surprise. Les plans que j'avais elabores et que votre refus d'alors aneantissait, je puis les reprendre en les modifiant... Il s'agit de faire alliance avec un souverain... le plus puissant de la terre... Fausta fit une pause. Alors, d'une voix calme, sans impatience, comme il n'eut rien entendu: --Madame, voulez-vous me remettre le parchemin? Une fois encore, Fausta sentit les etreintes du doute et du decouragement. Mais elle le vit si paisible, si attentif--en apparence--qu'elle reprit: --Ecoutez-moi, chevalier... Contre la remise de ce parchemin, vous devez obtenir le commandement en chef de l'armee que Philippe enverra en France. Et cette armee sera formidable. Sous le commandement d'un chef tel que vous, cette armee est invincible... A la tete de vos troupes, vous fondez sur la France, vous battez le Bearnais sans peine, on le juge, on le condamne, on l'execute comme fauteur d'heresie... Philippe II est reconnu roi de France, et on cree pour vous un gouvernement special, quelque chose comme la vice-royaute de France!... Vous vous en contentez... jusqu'au jour ou, raccourcissant le titre d'un mot, vous pourrez, par droit de conquete, placer sur votre tete la couronne royale... Dites un mot, et ce parchemin que vous me demandez pour Henri de Navarre, je vous le remets a l'instant a vous, chevalier de Pardaillan. Pardaillan, glacial, repeta: --Madame, voulez-vous me remettre le parchemin que j'ai promis de rapporter a S. M. Henri? Fausta le fixa un instant, et, d'une voix morne: --Je vous ai offert pour vous ce precieux parchemin, et vous l'avez refuse... Je le porterai donc a Philippe. --A votre aise, madame, dit Pardaillan en s'inclinant. --Alors, qu'allez-vous faire? --Moi, madame... J'attendrai... Et, puisque vous etes decidee a aller a Madrid, j'irai aussi. --Au revoir, chevalier, repondit Fausta, sur un ton etrange. Pardaillan salua d'un geste large et, paisiblement, reprit le chemin par ou il etait venu. Alors, quand il eut disparu au premier coude de la route, Bussi-Leclerc, Chalabre, Montsery, Sainte-Maline, Montalte entourerent la litiere, avec des jurons et des imprecations, et Montalte gronda: --Pourquoi, madame, pourquoi nous avoir empeches de charger ce truand? Fausta les considera un instant avec dedain, et: --Pourquoi?... Parce que vous trembliez de peur, messieurs. --Madame, il en est encore temps!... Un mot et cet homme n'arrive pas au bas de la montagne. --Oui? Eh bien, essayez... Et, du doigt, elle leur designait Pardaillan, qui reapparaissait au pas sur la route en lacet. Humilies par le dedain qu'elle leur manifestait, exasperes jusqu'a la fureur par le dedain, encore plus outrageant de celui qui s'en allait la-bas, sans avoir meme paru remarquer leur presence, ils se ruerent en se bousculant, grondant de sourdes menaces. Cependant, Fausta, avec un sourire etrange, prenait les attitudes de quelqu'un qui se dispose a assister commodement a un spectacle interessant. Les cinq gardes du corps de Fausta s'etaient elances pele-mele, a la poursuite de Pardaillan. La route, en se retrecissant, les obligea a se mettre en file, et voici quel etait l'ordre de marche etabli par le hasard. En tete, Bussi-Leclerc, puis Sainte-Maline, Chalabre, Montsery, et, fermant la marche, Montalte. Pardaillan, lui, se trouvait a un angle de la route ou il y avait une minuscule plate-forme. Lorsqu'il entendit derriere lui le pas des chevaux, il se retourna: --Tiens! c'est ce brave Bussi-Leclerc, et les trois mignons que j'ai tires de la Bastille, et celui-la que je ne connais pas!... Pourquoi diable Fausta les a-t-elle empeches de me charger la-haut? Ils y avaient de la place, au moins, tandis qu'ici... Posement, il fit faire volte-face a son cheval et l'accula contre la paroi du chemin, la croupe presque appuyee contre d'enormes quartiers de roches eboules. Ainsi place, il avait devant lui le sentier par ou venait Bussi; derriere, les roches qui lui faisaient un rempart; a sa gauche, il avait le flanc de la montagne et, a sa droite, le precipice. On ne pouvait donc l'attaquer que de front et un a un. Son epee degagee, il attendit, et, lorsque Bussi-Leclerc ne fut plus qu'a quelques pas de lui: --Eh! monsieur Bussi-Leclerc, ou courez-vous ainsi?... Est-ce apres la lecon d'escrime que je vous promis voici quelques mois? --Miserable fanfaron! hurla Leclerc, en chargeant, attends, je vais te donner la lecon que tu merites, moi! --Je ne demande pas mieux, fit Pardaillan en parant. --Tue! tue! crierent les trois "ordinaires". --La! la! messieurs... Si vous vouliez me tuer, il ne fallait pas mettre en avant cet ecolier. --Mort de ma mere! un ecolier, moi, Bussi!... --Et un mauvais ecolier encore... qui ne sait meme pas tenir son epee... la!... hop! sautez! Et l'epee de Bussi sauta, alla tomber dans le precipice. Derriere lui, Sainte-Maline criait: --Place! faites-moi place, mordieu! Bussi, hebete, ne bougeait pas, continuait de barrer la route aux autres. Et, comme il jetait des regards de fou autour de lui, il vit Montalte qui avait mis pied a terre, et lui tendait son epee. Bussi s'en saisit avec un rugissement de joie et, sans hesiter, fonca de nouveau, tete baissee. --Encore! fit Pardaillan. Ma foi, monsieur, vous etes insatiable! Il achevait a peine que l'epee de Bussi decrivait une courbe dans l'air et allait rejoindre la premiere au fond du precipice. --La! fit Pardaillan, etes-vous plus satisfait maintenant? Si je sais compter, c'est la cinquieme fois que je vous desarme... Bussi leva les poings au ciel, etouffa une imprecation, et s'affaissa, terrasse par la rage et la honte. C'en etait fait de lui si Pardaillan--supreme humiliation et supreme generosite--ne l'avait saisi de sa poigne de fer et maintenu, evanoui, sur la selle. Sainte-Maline s'efforcait vainement de passer et de prendre la place de Bussi, lorsque Montalte, se dressant devant lui, d'une voix basse et sifflante: --Sur votre vie, monsieur, ne bougez pas! Cet homme est un demon! Si nous le laissons faire, il nous tuera les uns apres les autres, ou nous desarmera. Emmenez Bussi et retournez aupres de la princesse... Pardaillan, ayant assujetti Bussi, se tourna vers les "ordinaires", et, de son air le plus aimable: --A qui le tour, messieurs? Mais Sainte-Maline, Chalabre et Montsery obeissaient en grommelant a l'ordre du cardinal, et, en jetant des regards furieux qui s'adressaient autant a Montalte qu'a Pardaillan, mettaient pied a terre, s'emparaient de Bussi, s'efforcaient de le faire revenir a lui. Pendant ce temps, Montalte se campait devant Pardaillan, et pale de rage contenue: --Monsieur, dit-il, sachez que je vous hais. --Bah! Mais je ne vous connais pas, monsieur. Qui etes-vous?... --Je suis le cardinal Montalte, dit l'autre en se redressant. --Le neveu de cet excellent M. Peretti?... --Je vous hais, monsieur... --Vous l'avez deja dit, monsieur, dit froidement le chevalier. --Et je vous tuerai! --Ah! ah! ceci, c'est autre chose!... Cependant, les "ordinaires" s'eloignaient, emmenant Bussi-Leclerc, qui, revenu a lui, pleurait sur sa defaite, suivis d'assez loin par Montalte, pensif. --A vous revoir, messieurs!, leur cria Pardaillan. Et, haussant les epaules, il reprit sa route, en fredonnant un air de chasse du temps de Charles IX. Il n'avait pas fait cinquante pas qu'il entendait un coup de feu. La balle venait s'aplatir a quelques toises de lui, sur le versant qu'il cotoyait. Il leva vivement la tete. Montalte, seul, penche sur l'abime, au-dessus de lui, tenait a la main le pistolet qu'il venait de decharger. Le cardinal, voyant son coup manque, sauta sur son cheval, et, avec un geste de menace, se lanca a la poursuite de ses compagnons. X DON QUICHOTTE Le cavalier, tout en poursuivant son chemin, songeait: "Diable! s'il avait mieux calcule la portee, c'en etait fait de M. l'ambassadeur et de sa mission." Et, avec un froncement de sourcils: "Bussi-Leclerc et les autres m'ont attaque en gentilshommes, epee contre epee... Celui-la tente de m'assassiner... Celui-la est a surveiller de pres! Il me hait, m'a-t-il dit, mais pourquoi? Je ne le connais pas, moi..." Il se retourna et apercut Fausta et son escorte parvenus au bas de la montagne. Il hocha la tete, et: "Me voici, une fois de plus, pique de la tarentule de me meler de ce qui ne me regarde pas!... Me voici, une fois de plus, jete au milieu d'une partie ou je n'avais que faire, et ou ma presence vient tout brouiller... Et j'aurais la sottise de m'ebahir que des gens que je ne connais pas me veulent la malemort? Mais c'est precisement le contraire qui devrait m'etonner!..." En monologuant de la sorte, il arriva a Madrid sans avoir apercu une seule fois l'escorte de Fausta, et sans aventure digne d'etre notee. Au bord du Mancanares, sur une eminence, a l'endroit meme ou se dresse aujourd'hui le palais royal, s'elevait alors l'Alcazar, residence du roi. Pardaillan s'y rendit tout droit. Le premier officier aupres duquel il se renseigna lui repondit: --Sa Majeste a quitte Madrid, voici quelques jours. --Et ou le roi se rend-il? --Le roi se rend a Seville a la tete d'un corps d'armee castillan pour soumettre les heretiques: juifs, musulmans et bohemes. --C'est la une entreprise digne de ce grand roi, dit Pardaillan, avec son air figue et raisin. Et, tournant bride, Pardaillan reprit sa course. Passe Cordoue, apres avoir traverse de veritables forets d'orangers et d'oliviers, en longeant les bords du Guadalquivir, dont le cours etait barre par des milliers de moulins a huile, il arriva a Carmona, village situe a quelques lieues de Seville, ou il fut tout surpris de voir l'armee royale occupee a dresser ses tentes. Et il se remit en route encore une fois. Vers le soir, il apercut enfin l'escorte du roi, herissee de piques et de bannieres, qui deroulait lentement ses anneaux sur la route poudreuse. Peu soucieux de la suivre a pareille allure, il se lanca sous bois, ou il eut tot fait de la depasser. Mais, alors, il s'arreta, et: "Mordieu! pendant que je le puis, voyons un peu de pres la figure de ce valeureux prince!" Montes sur des chevaux magnifiquement caparaconnes, une centaine de seigneurs, bardes de fer et la lance au poing, precedaient une vaste et somptueuse litiere trainee par des mules parees de housses aux couleurs eclatantes. Dans un opulent et severe costume de soie et de velours noirs, le roi etait a demi etendu sur des coussins de velours broche. Front chauve, joues creuses, barbe et cheveux courts et gris, oeil froid, d'une fixite peu ordinaire, taille plutot petite, de la morgue hautaine plutot que de la majeste, physionomie sombre et glaciale... un spectre!... Tel fut le signalement que Pardaillan etablit de S. M. Catholique Philippe II, alors age de soixante-trois ans. Derriere la litiere, deuxieme rempart vivant de fer et d'acier. "Cordieu! fit Pardaillan en s'eloignant a toute bride, la sombre figure que voila!... Et c'est la le triste sire que Mme Fausta reve d'imposer au peuple de France, si vivant, si joyeux!... Par Pilate! la seule vue de ce glacial despote suffirait a figer a jamais le rire sur les jolies levres des filles de France." Seville, capitale de l'Andalousie, etait autrement importante que de nos jours. Situee dans la plaine, depourvue de toute defense naturelle, si ce n'est du cote du Guadalquivir, elle etait protegee par une enceinte crenelee, et quinze portes gardaient l'entree de la ville. Au moment ou le soleil se couchait dans un flamboiement de pourpre et d'or, Pardaillan fit son entree par la porte de la Macarena, situee au nord de la ville. Avisant un cavalier dont la physionomie lui plut de prime abord, le chevalier le pria de lui indiquer une hotellerie convenable pres du palais royal. Le cavalier fixa sur lui un oeil penetrant et le considera un moment avec une attention et une insistance qui eussent fait bondir Pardaillan s'il n'avait reconnu dans le regard et le sourire de cet inconnu une sympathie manifeste, et comme une sorte d'admiration. Si bien que Pardaillan, qui n'etait pourtant pas d'un naturel tres patient, voyant qu'il ne repondait pas, reprit doucement, et avec un sourire: --Monsieur, j'ai eu l'honneur de vous prier de m'indiquer une auberge. L'inconnu sursauta, et: --Oh! excusez-moi, seigneur... Une hotellerie?... dans les environs de l'Alcazar? Eh bien, mais... l'hotellerie de la Tour me parait tout indiquee... Elle est tres confortable et l'hotelier est un de mes amis... Mais, vous etes etranger, seigneur. Francais?... Oui, je le vois!... Si vous voulez bien me le permettre, j'aurai l'honneur de vous conduire moi-meme a l'hotellerie de la Tour et de vous recommander aux bons soins de l'hote. --Monsieur, je vous rends mille graces, repondit le chevalier qui, a son tour, detailla son guide d'un coup d'oeil rapide. C'etait un homme qui paraissait un peu plus de quarante ans. Il etait grand et maigre: il avait un front superbe, le front vaste d'un penseur, surmonte d'une chevelure abondante, naturellement bouclee, re jetee en arriere, legerement grisonnante aux tempes; des yeux vifs, percants; un nez long et crochu; les pommettes saillantes, les joues creuses, une petite moustache brune, relevee sur les cotes, et une barbiche taillee en pointe. Le chevalier remarqua que son costume, quoique rape, etait d'une proprete meticuleuse; que l'inconnu paraissait se servir peniblement de son bras gauche. Enfin, il portait au cote une large et solide rapiere. Ils se mirent en route cote a cote, et, chemin faisant, avec une complaisance inlassable et une competence qui frappa Pardaillan, l'inconnu lui fournit des renseignements clairs et precis sur tout ce qu'il pensait devoir interesser un etranger. En approchant du fleuve, il lui dit en designant une tour encastree dans l'enceinte du palais royal: --L'hotellerie de la Tour, ou je vous conduis, se denomme ainsi a cause de son voisinage avec cette tour, qui s'appelle la tour de l'Or... C'est le coffre ou notre sire le roi enferme les richesses qui lui viennent d'Afrique. --Peste! le coffre est de taille! A ce compte-la, je me contenterais d'un coffret! fit Pardaillan. --Je me contenterais de moins encore! Vous pouvez le voir a ma mise, repondit l'inconnu en riant aussi. --Monsieur, dit gravement Pardaillan, peu importe la mise et que l'escarcelle soit vide... Je vois a votre air que vous possedez ce que votre roi ne pourra jamais acquerir avec tous ses tresors. --Diable! seigneur, fit l'inconnu d'un air narquois, qu'ai-je donc de si precieux, selon vous? --Vous avez ceci et cela, repondit Pardaillan en posant son doigt tour a tour sur son front et sa poitrine. L'inconnu dedaigna de jouer la modestie, ce qui confirma Pardaillan dans la bonne opinion qu'il commencait a s'en faire. Il se contenta de murmurer, mais, cette fois, le chevalier l'entendit: --Merveilleux! Tout comme don Quichotte! Et, arretant son cheval, le chapeau a la main, tres gravement, il dit: --Seigneur, je m'appelle Miguel de Cervantes de Saavedra, gentilhomme castillan, et je me tiendrai pour honore au-dessus de tout si vous me permettez de me proclamer votre ami. --Moi, monsieur, je suis le chevalier de Pardaillan, gentilhomme francais, et j'ai vu, du premier coup, que nous etions faits pour nous entendre a merveille. Touchez la donc, monsieur, et croyez bien que, si quelqu'un se trouve honore, c'est moi. Et les deux nouveaux amis echangerent une franche etreinte. Cependant, ils etaient arrives a l'auberge, et avant de mettre pied a terre: --Monsieur de Cervantes, dit Pardaillan, ne vous semble-t-il pas que nous ne pouvons en rester la, et que la connaissance ainsi ebauchee ne peut dignement continuer qu'a table, et en choquant nos verres? --C'est aussi mon avis, seigneur, dit Cervantes en souriant. --Vraidieu! monsieur, vous me rejouissez l'ame! Vous ne sauriez croire combien cela repose de rencontrer de temps en temps un homme qui fait fi des simagrees, et avec qui on peut parler en toute loyaute de coeur. --Oui, dit Cervantes, reveur. Je vois que ce plaisir doit etre plutot rare pour vous. C'est que, pour apprecier une nature aussi simple et aussi droite que la votre, il faut etre doue soi-meme d'un coeur tres simple et tres droit. Or, chevalier, en notre epoque effroyablement tortueuse et compliquee, la droiture et la simplicite sont considerees comme des crimes impardonnables. Le malheureux afflige de cette tare monstrueuse, qui commet l'imprudence de la montrer, voit aussitot les honnetes gens dont se compose l'immense troupeau de ce que l'on est convenu d'appeler la societe, se ruer sur lui le fer a la main, pret a le dechirer; et, le moins qui puisse lui arriver, c'est de passer pour un fou... J'ai idee que vous devez en savoir quelque chose... --C'est, par Dieu! vrai. Je n'ai, jusqu'a ce jour, rencontre que des loups qui m'ont montre les crocs... Mais vous voyez que je ne m'en porte pas plus mal. En devisant de la sorte, ils penetrerent dans l'auberge, et il faut croire que la recommandation de Cervantes n'etait pas sans valeur, car l'hotelier se montra tres accueillant, et s'empressa de preparer le festin que Pardaillan voulait offrir a son nouvel ami. --Nous causerons; a table, avait-il dit a Cervantes, et en buvant des vins de mon pays. Vous me direz qui vous etes, je vous dirai qui je suis. En attendant que le diner fut a point, ils s'attablerent dans le patio, au milieu d'autres consommateurs assez nombreux, devant une bouteille de vieux Xeres. La nuit etant venue, le patio etait eclaire par une demi-douzaine de lampes a huile posees sur des appliques en fer forge. --Vous voyez, chevalier, dit Cervantes, le jour, lorsque le soleil darde trop violemment ses rayons, on peut s'etendre a l'abri sous les arcades que supportent ces minces colonnettes. Enfin, le diner fut servi par une delicieuse jeune fille de quinze ans, la propre fille de l'hotelier, que son pere envoyait pour honorer ses hotes de marque. Et, tout en devorant a belles dents, tout en entonnant force rasades de vins du Bordelais alternes avec les meilleurs crus d'Espagne, ils causaient; et Cervantes ayant raconte son histoire: --Ainsi donc, disait Pardaillan, apres avoir ete soldat et vous etre vaillamment battu a cette glorieuse bataille de Lepante, d'ou vous etes revenu a peu pres estropie, si j'en juge par votre bras gauche dont vous vous servez si peniblement, vous voila maintenant commis au gouvernement des Indes, et pique du desir de vous immortaliser, en ecrivant quelques imperissables chefs-d'oeuvre. Mordieu! vous l'ecrirez, ce chef-d'oeuvre! --Voulez-vous que je vous dise. Chevalier? Eh bien, jusqu'ici, j'etais en proie aux affres du doute. Maintenant, je crois qu'en effet j'ecrirai, sinon le chef-d'oeuvre dont vous parlez, du moins une oeuvre digne d'etre remarquee. --La! j'en etais sur!... Mais, dites-moi, pourquoi ne doutez-vous plus, maintenant? --Parce que j'ai enfin trouve le modele que je cherchais, repondit Cervantes, avec un sourire enigmatique. --Le patio s'etait vide peu a peu. Il ne restait plus qu'un groupe de consommateurs assez bruyants, reunis a la meme table, a l'autre extremite de la cour, Cervantes, d'un coup d'oeil circulaire, s'etait assure qu'on ne pouvait les entendre, et, baissant la voix: --Et vous, seigneur, dit-il, vous m'avez parle d'une mission... Excusez-moi, et ne voyez, dans la question que je veux vous poser, rien autre que le desir de vous etre utile... --Je le sais, fit Pardaillan. Voyons la question. --Cette mission, donc, vous mettra-t-elle en contact avec le roi? --En contact... et en conflit! dit nettement Pardaillan, en le regardant en face. Cervantes soutint le regard du chevalier, puis, se penchant sur la table, a voix basse: --En ce cas je vous dis: gardez-vous, chevalier, gardez-vous bien!... Si vous etes venu ici dans l'intention de contrarier la politique du roi, laissez de cote cette loyaute qui eclate dans vos yeux... Si vous etes venu en ennemi, ne vous fiez pas a votre force, a votre courage, a votre intelligence!... Tremblez, chevalier; et regardez non devant vous, mais a droite, a gauche, derriere, derriere surtout, car c'est derriere que vous serez frappe. --Diable, mon cher, vous m'impressionnez. Il appela la servante. Dites-moi, ma belle enfant, comment vous appelez-vous? --Juana, seigneur. --Eh bien, ma jolie Juana, allez donc me chercher de ces gelees d'oranges que vous avez emportees, elles sont delicieuses, par ma foi!... Deux minutes plus tard, Juana posait sur la table les confitures et se retirait de son pied leger. --Vous disiez donc, cher monsieur de Cervantes?... dit Pardaillan en etalant soigneusement sa confiture sur un gateau de miel. Cervantes le considera une seconde avec ebahissement et hocha doucement la tete. --Savez-vous ce que c'est que le roi Philippe? reprit Cervantes, toujours a voix basse. --Je l'ai vu passer dans sa litiere, il n'y a pas bien longtemps, et, ma foi, l'impression qu'il m'a produite n'est guere a son avantage. --Le roi, chevalier, c'est l'homme qui a fait trancher la tete a un de ses ministres, coupable d'avoir ose parler devant lui avant d'y etre invite... C'est l'homme qui note minutieusement l'ordre dans lequel il laisse ses papiers sur la table de travail afin de s'assurer que nulle main indiscrete n'est venue les toucher... C'est l'homme qui poursuit d'une haine implacable la femme qu'il a cesse d'aimer et la laisse lentement mourir dans le cachot ou il l'a fait jeter... C'est l'homme qui vient ici a la tete d'une armee pour meurtrir d'inoffensifs savants, de paisibles commercants, coupables seulement d'adorer un autre dieu que le sien... et dont le veritable crime est de posseder d'immenses richesses, bonnes a confisquer... C'est l'homme enfin qui, par jalousie, a fait saisir et mourir dans les tortures son propre fils, l'infant don Carlos! Voila ce que c'est que le roi d'Espagne contre lequel vous venez vous heurter, vous, chevalier de Pardaillan. --Dans ma carriere, deja longue, dit paisiblement Pardaillan, il m'a ete donne de combattre quelques monstres... J'avoue, toutefois, n'en avoir jamais rencontre d'aussi magnifique dans sa hideur que celui dont vous venez de me tracer le portrait. Celui-la manquait a ma collection, et tout ce que vous me dites me donne une furieuse envie de le voir de pres... dusse-je etre broye. --Exactement ce que dirait don Quichotte! fit Cervantes avec admiration. Et, pourtant, s'il n'y avait que le roi seul... ce ne serait rien... --Comment! cher monsieur, il y a pis encore?... --L'Inquisition! dit Cervantes dans un souffle. --Bah! fit Pardaillan en eclatant de rire... Fi! vous, un gentilhomme, vous tremblez devant des moines! --He! chevalier, ces moines font trembler le roi et le pape lui-meme! --Bon! Qu'est-ce que votre roi?... Une facon de faux moine couronne... Qu'est-ce que le pape? un ancien moine mitre!... D'ailleurs, le pape, et meme la papesse--vous ignorez sans doute qu'il y a eu une papesse--je les ai tenus dans la main que voici, et je vous jure qu'ils ne pesaient pas lourd!... et j'ai dedaigne de la fermer, cette main, sans quoi ils eussent ete broyes!... --Merveilleux! s'exclama Cervantes en frappant dans ses mains, vous parlez tout a fait comme don Quichotte! --Je ne connais pas ce don Quichotte, mais, s'il parle comme moi, c'est un homme sage, mordieu, a moins que ce ne soit un fou... --Ah! chevalier, dit Cervantes assombri, ne plaisantez pas! --Et, avec un accent de sourde terreur: --Vous ne savez pas, vous, ce que c'est que cet effroyable tribunal qu'on appelle le Saint-Office... car tout est saint dans cette redoutable institution de bourreaux... Vous ne savez pas que ce pays, si magnifiquement dote par la nature, naguere encore debordant de vie, resplendissant de la gloire de ses artistes et de ses savants que l'on massacre en masse, ce pays, aujourd'hui, agonise lentement, sous l'impitoyable etreinte d'un regime d'epouvante... et l'epouvante est telle que, devenus dements, oui, fous de peur! des milliers de malheureux sont alles se denoncer eux-memes, se livrer eux-memes aux flammes des autodafes!... Et c'est a ce monstre que vous voulez vous heurter?... Prenez garde! vous serez brise, comme je brise cette coupe! Et, d'un coup sec, Cervantes brisait la coupe placee devant lui. --Juana! appela Pardaillan. Mon enfant, apportez une autre coupe a M. de Cervantes. Et, quand la coupe fut remplacee et remplie, Pardaillan se tourna vers Cervantes et: --Mon cher ami, dit-il de cette voix speciale qu'il avait dans ses moments d'emotion, vous me voyez ravi et tout emu de la belle amitie que vous voulez bien temoigner a l'etranger que je suis. Quand vous me connaitrez mieux, vous saurez que j'ai du deja etre brise, je ne sais combien de fois dans ma vie, et, au bout du compte, j'ai toujours vu que ce sont ceux qui pensaient me pulveriser qui ont ete brises. --Ce qui veut dire que, malgre ce que Je vous ai dit, vous persistez? --Plus que jamais! dit simplement Pardaillan. Je dois a votre amitie une explication. La voici: tout ce que vous venez de me dire, je le savais aussi bien que vous, mais, une chose que vous ignorez peut-etre et que je sais, c'est que mon pays est menace de ce double fleau: Philippe II et son Inquisition... et je sais encore qu'il est impossible que la France soit lentement etranglee comme votre malheureux pays. --Pourquoi? --Parce que je ne le veux pas! dit froidement Pardaillan. --Vous parlez encore comme don Quichotte! exulta Cervantes qui, a de certaines reponses de Pardaillan, perdait la notion de la realite. --S'il en est ainsi, ce don Quichotte dont vous me rebattez les oreilles, votre ami don Quichotte est fou! --Fou? Peut-etre bien!... oui... c'est une idee que vous me donnez la... Il faudra voir... murmura Cervantes. Et, tout a coup, revenant a la realite, il se leva, s'inclina profondement devant Pardaillan ebahi, et: --En tout cas, dit-il, c'est un brave homme et un brave... Et je veux vous faire une proposition, chevalier. --Voyons la proposition, fit Pardaillan, qui le considerait avec un commencement d'inquietude. --C'est, dit Cervantes, l'oeil petillant de joyeuse malice, de porter avec moi la sante de l'illustre chevalier don Quichotte de la Manche! --Mordieu! fit Pardaillan qui se leva avec un soupir de soulagement, je le veux de tout mon coeur, bien que je ne connaisse pas ce digne seigneur... --A la gloire de don Quichotte! dit Cervantes avec une emotion etrange. --A l'immortalite de votre ami don Quichotte! rencherit le chevalier en choquant son verre contre celui de Cervantes, qui mit la main sur son coeur en signe de remerciement. XI DON CESAR ET GIRALDA Apres avoir vide leurs coupes d'un trait, ils se rassirent en face l'un de l'autre, et: --Chevalier, dit Cervantes avec simplicite, je n'ai pas besoin de vous dire que je vous suis tout acquis. --J'y compte bien, mordieu! repondit Pardaillan avec la meme simplicite. Cependant le patio s'etait de nouveau garni. Plusieurs cavaliers d'assez mauvaise mine causaient bruyamment entre eux, en attendant les boissons rafraichissantes qu'ils venaient de commander. --Par la Trinite sainte! disait l'un, savez-vous, seigneurs, que Seville, depuis quelque temps, ressemblait a un cimetiere? --El Torero, don Cesar, disparu... retire dans les ganaderias de la Sierra!... en proie a un de ces acces d'humeur noire qui le prennent parfois! disait un autre. --La Giralda invisible... --Heureusement, notre sire le roi vient d'arriver. Tout cela va changer enfin. --Nous allons retrouver le sourire de la Giralda. --El Torero ne nous boudera plus et nous donnera quelque magnifique corrida. --Sans compter les petits profits que nous retirerons de l'expedition! Toutes ces repliques claquaient, entremelees d'enormes eclats de rire, soulignes de rudes coups de poing sur la table. --En somme, dit Pardaillan a mi-voix, d'apres ce que j'entends, cette nouvelle croisade entreprise par votre roi, comme toute croisade qui se respecte, n'est qu'une vaste curee dont chacun, depuis le roi jusqu'aux derniers de ces... braves, espere tirer un honnete profit. --N'est-ce pas toujours ainsi? repondit Cervantes en haussant les epaules. --Qu'est-ce que ce Torero dont ils parlent? Les traits mobiles de Cervantes prirent une expression de gravite et de melancolie. --Il s'appelle don Cesar, sans autre nom, dit-il, car il n'a jamais connu ni son pere ni sa mere. On l'appelle El Torero et on dit El Torero comme on dit le roi. Il s'est rendu celebre dans toute l'Andalousie par sa facon de combattre le taureau, inconnue jusqu'a ce jour. Il ne descend pas dans l'arene comme font tous les autres toreadors, barde de fer, couvert de la rondache, la lance au poing, monte sur un cheval caparaconne... Il vient a pied, vetu de soie et de satin, sa cape enroulee autour de son bras gauche, il tient une epee, il enleve le flot de rubans place entre les cornes de la bete, qu'il ne frappe jamais, et, ce flot de rubans conquis au peril de sa vie, il va le deposer aux pieds de la plus belle... C'est un brave que vous aimerez quand vous le connaitrez. --Ainsi, dit Pardaillan, revenant a son idee premiere, le roi est tellement presse d'argent qu'il ne dedaigne pas de se mettre a la tete d'une armee de detrousseurs? --La question d'argent, la repression de l'heresie, les executions en masse... s'il n'y avait que cela, le roi laisserait faire ses ministres et generaux... Tout cela n'est que pretexte pour masquer le veritable but que nul ne connait en dehors du roi et du grand inquisiteur... et que, seul, je devine, murmura Cervantes. --Par Dieu! je me disais aussi qu'il devait y avoir autre chose de plus grave, la-dessous! s'ecria Pardaillan. Et, avec une sorte de curiosite: --Voyons, est-ce qu'Elisabeth d'Angleterre menacerait d'envahir l'Espagne?... --Ne cherchez pas, chevalier, vous ne trouveriez pas!... Cette expedition formidable, dans laquelle des milliers d'innocentes victimes seront sacrifiees, est dirigee contre... un seul homme! C'est un jeune homme de vingt-deux ans environ, qui n'a pas de nom, pas de fortune--car, s'il gagne largement sa vie dans le perilleux metier qu'il a choisi, ce qu'il gagne appartient plus aux malheureux qu'a lui-meme. C'est un homme qui, lorsqu'il ne descend pas dans l'arene, passe son existence dans les ganaderias ou il dompte le taureau pour son propre plaisir. Vous voyez que ce n'est ni un conspirateur ni un personnage. --C'est le toreador dont vous me parliez avec tant de chaleur... --Lui-meme, chevalier. --Je comprends maintenant que vous me disiez que je l'aimerais quand je le connaitrais... Mais dites-moi, il est donc d'une, illustre famille, ce jeune homme sans nom? Cervantes jeta un coup d'oeil soupconneux autour de lui, vint s'asseoir tout pres de Pardaillan, et dans un souffle: --C'est, dit-il, le fils de l'infant don Carlos, mort assassine, il y a vingt-deux ans. --Le petit-fils du roi Philippe!... L'heritier, alors, de la couronne d'Espagne, au lieu et place de don Philippe, l'infant actuel?... Silencieusement, Cervantes approuvait de la tete. --C'est le grand-pere, monarque puissant, qui organise et dirige une expedition contre son petit-fils, obscur, pauvre, faible... Il y a la-dessous quelque sombre secret de famille, murmura Pardaillan reveur. --Si le prince voulait... l'Andalousie, qui l'adore sous sa personnalite de toreador, l'Andalousie se souleverait demain; il aurait des milliers de partisans; l'Espagne, divisee en deux clans, se dechirerait elle-meme... Comprenez-vous maintenant? L'expedition est a deux fins, on se debarrassera de quelques heretiques, on enveloppera le prince dans ce vaste coup de filet, et on s'en debarrassera sans que nul ne soupconne la verite. --Et lui?... --Rien!... il ne sait rien. --Et s'il savait, voyons, vous qui paraissez le connaitre, que ferait-il? Cervantes haussa les epaules: --Le roi va se charger la conscience bien inutilement, dit-il. D'abord parce que le prince ignore tout de sa naissance, ensuite parce que, meme s'il savait, il se soucierait fort peu de la couronne. Il a une nature d'artiste, ardente et genereuse, et, de plus, il est amoureux fou de la Giralda. --Corbleu! Il me plait votre prince!... Mais, s'il est si feru d'amour pour cette Giralda, que ne l'epouse-t-il? --He! il ne demande que cela!... Malheureusement, la Giralda, on ne sait pourquoi, ne veut pas quitter l'Espagne. --Eh bien, qu'il l'epouse ici... Ce ne sont pas les pretres qui manquent pour benir cette union, et, quant au consentement de la famille, puisqu'il ne se connait ni pere ni mere... --Mais, fit Cervantes, vous ignorez que la Giralda est bohemienne... --Qu'est-ce que cela fait? --Comment? Et l'Inquisition?... --Ah, ca! cher ami, voulez-vous me dire ce que l'Inquisition vient faire la-dedans? --Comment! fit Cervantes stupefait... La Giralda est bohemienne... C'est-a-dire que, demain, ce soir, l'Inquisition peut la faire saisir et jeter au bucher... Et, si ce n'est deja fait, c'est que la Giralda est adoree des Sevillans et qu'on craint un soulevement en sa faveur. --Mais le prince n'est pas bohemien, lui, dit Pardaillan qui ne voulait pas en demordre. --Non!... Mais, s'il epouse une heretique, il devient passible de la meme peine: le feu. --Oh! vous m'en direz tant!... Au diable l'Inquisition! La vie n'est plus tenable avec cette institution la!... et je vous avertis que la bile commence a me travailler singulierement a ce sujet!... Quant a votre petit prince, eh bien, j'eprouve une furieuse envie de me meler un peu de ses affaires... sans quoi il ne s'en tirera jamais! Contez-moi plutot l'histoire de ce fils de l'infant don Carlos; vous me paraissez la connaitre a fond. --C'est une sombre et terrible histoire, chevalier, murmura Cervantes, dont le front se rembrunit. D'un coup d'oeil circulaire, il s'assura que nul ne pouvait l'entendre, et: --Sachez d'abord que tous ceux qui ont ete meles de pres ou de loin a cette histoire sont morts de mort violente... Tous ceux qui l'ont simplement connue et qui ont commis l'imprudence de montrer qu'ils savaient quelque chose ont disparu mysterieusement, sans qu'on ait jamais pu savoir ce qu'ils etaient devenus. --Bon! comme nous ne voulons pas avoir le meme sort, nous ferons en sorte que nul ne se doute que nous la connaissons. A cet instant, sans qu'ils y prissent garde, un couple entra discretement dans le patio. L'homme avait son feutre rabattu et sa cape lui couvrait une partie du visage. La femme etait non moins soigneusement enveloppee dans une mante dont le capuchon rabattu cachait entierement sa figure. Silencieusement, ils passerent comme des ombres et vinrent s'asseoir sous les arcades ou une demi-obscurite les mettait a l'abri de tout regard indiscret: evidemment, c'etaient deux amoureux desireux de solitude. Les deux nouveaux venus n'etaient plus tot assis qu'un autre personnage, entre sur leurs pas, se faufilait prudemment et, sans que nul ne fit attention a lui, venait se dissimuler entre deux palmiers, a quelques pas des deux amoureux qu'il paraissait guetter. Mais, si habile qu'eut ete sa manoeuvre, elle n'avait pas echappe a l'oeil de Pardaillan toujours en eveil. --Ouais! songea-t-il, on dirait quelque vilaine araignee tapie au fond de son trou, prete a fondre sur sa proie!... Mais qui diable guette-t-il ainsi?... J'y suis!... C'est a ces deux amoureux, la-bas, qu'il en a... Je ne les avais pas remarques, ces deux-la... C'est un jaloux... Allez, mon cher, je vous ecoute, dit-il a Cervantes. --Vous savez, chevalier, qu'une des clauses du traite de Cateau-Cambresis stipulait le mariage de l'infant don Carlos, alors age de quinze ans, avec Elisabeth de France, fille ainee du roi Henri II, agee elle-meme de quatorze ans. Et que le roi Philippe epousa lui-meme la femme qu'il destinait a son fils... Ce que vous ne savez pas, parce que ceux qui l'ont su ont disparu comme je vous ai dit, c'est que l'infant Carlos s'etait pris pour sa jolie fiancee d'une passion irresistible... Une de ces passions foudroyantes, sauvages, tenaces, comme seuls sont capables de les concevoir les tout jeunes gens et les vieillards... Le prince etait beau, elegant, spirituel et il etait follement epris... La princesse l'aima. Pouvait-il en etre autrement? Et ne devait-il pas etre son epoux?... La fatalite voulut que le roi, veuf depuis peu de Marie Tudor, vit a ce moment la fiancee de son fils... --Et il en devint amoureux... c'est dans l'ordre. --Malheureusement oui, reprit Cervantes. Des l'instant ou il sentit la passion gronder en lui, planant au-dessus des sentiments et des lois qui regissent le vulgaire, le roi, avec une superbe impudence, reclama pour lui celle qu'il avait destinee a son fils... La princesse aimait don Carlos... Mais c'etait une enfant... et Catherine de Medicis etait sa mere... Elle refoula ses sentiments et ceda sans trop de difficultes. Mais le prince supplia, pleura, cria, menaca... Il parla de son amour en termes qui eussent attendri tout autre que son rival, car c'etaient deux rivaux qui, maintenant, se trouvaient aux prises, et, glorieusement, comme un argument decisif, il confia a son pere que son amour etait partage. Inspiration qui devait lui etre fatale... Dans son orgueil prodigieux, le roi n'avait meme pas ete effleure par cette pensee que son fils pouvait lui etre prefere. La naive confidence de l'infant, en le frappant brutalement dans son orgueil, vint dechainer en lui toutes les fureurs d'une sombre jalousie qui se changea en haine implacable... Il y eut alors entre les deux rivaux des scenes terribles, dont le secret est jalousement garde par les grands arbres des jardins d'Aranjuez, qui en furent, seuls, les temoins muets... Et la princesse Elisabeth devint la reine Isabelle, comme nous disons ici... mais le pere et le fils resterent a jamais deux ennemis. Cervantes s'arreta un moment, vida d'un trait la coupe que Pardaillan venait de remplir, et reprit: --L'infant don Carlos fut mysterieusement ecarte des affaires du gouvernement et de la cour. Il etait preferable, d'ailleurs, qu'il en fut ainsi, car, chaque fois que le roi et l'infant se trouvaient face a face, c'etait, de part et d'autre, le meme regard sanglant ou se lisaient des pensees de meurtre, le meme dechainement de passions furieuses qui menacait de les precipiter l'un contre l'autre, la dague au poing. Et les choses marcherent ainsi durant des mois, durant des annees, lorsqu'un jour, comme un coup de tonnerre, eclata cette nouvelle: l'infant est arrete, juge, condamne a mort... --Il y eut reellement jugement? --Oui! Trois hommes se trouverent qui, se faisant les instruments de basse vengeance du pere, oserent condamner le fils a mort: le cardinal Espinosa, grand inquisiteur; Ruy Gomez de Sylva, prince d'Eboli, et le licencie Birviesca, membre du conseil prive. --Sous quel pretexte? --Connivence avec les ennemis de l'Etat, machinations dans les Flandres, voila ce qui fut proclame bien haut. La verite, autrement terrible, la voici: l'infant Carlos avait une nuee d'espions a ses trousses. La reine n'etait pas moins surveillee, et, cependant, les deux amoureux, que la passion du roi avait separes, trouverent moyen de se rencontrer et de se temoigner leur amour. Ou?... Comment? Ce sont la des miracles qu'un amour ardent et sincere parvient a realiser sans qu'on puisse les expliquer. Tant il y a que don Carlos etait devenu l'amant de la reine, que la reine allait etre mere et que l'enfant qu'elle attendait avait pour pere l'amant et non l'epoux. Commirent-ils quelque imprudence a ce moment-la?... Furent-ils trahis par quelque comparse?... Nul n'a jamais su... Toujours est-il qu'un jour la reine avisa son amant que le roi, pris de soupcons, la faisait mysterieusement conduire dans un couvent. Elle voyait dans la soudaine et imprevue decision de son royal epoux une menace pour la vie de l'enfant a venir. Don Carlos prit aussitot ses dispositions pour sauver son enfant, et, lorsque les emissaires du roi se presenterent pour se saisir du petit prince qui venait de naitre, il avait disparu... Le lendemain, l'infant etait arrete. --Pauvre diable! murmura Pardaillan apitoye. --L'infant fut juge et condamne, comme je vous ai dit. Mais ce proces n'etait qu'une comedie destinee a masquer le drame qui se deroulait dans l'ombre. Et ce drame depassait en horreur tout ce que l'imagination peut concevoir. Le roi, dans son orgueil, ne pouvait pas croire qu'il eut ete bafoue a ce point... Il doutait encore et cependant il voulait savoir... et pour savoir il ne recula pas devant la question. --La question?... a son fils?... il a ose!... --Oui, cette chose hideuse, inimaginable: un pere faisant torturer son enfant. Voyez-vous ce cachot sombre, dont les murailles epaisses etouffent les plaintes du patient. Sur le chevalet, la victime est etendue. A ses cotes, le bourreau fait placidement chauffer ses fers, dispose ses instruments de torture. Et, en face, le roi, seul temoin... juge et bourreau tout a la fois... Et, tandis que les membres se brisent sous les coups du maillet, tandis que les chairs gresillent sous la morsure des tenailles rougies, l'infame pere, penche sur la victime pantelante, repete d'une voix qui n'a plus rien d'humain: --Parle... Avoue!... Avoue donc, miserable!... --Et la victime, dans un spasme d'agonie, coupant elle-meme, d'un coup de dents furieux, un morceau de sa langue et crachant, avec son mepris, ce lambeau sanglant au visage de son pere comme pour lui dire: "Je ne parlerai pas!" --Et le pere bourreau, vaincu peut-etre par ce courage surhumain, essuyant d'un geste machinal son visage souille, arretant d'un geste le supplice... Voila ce qui se passa dans ce cachot, chevalier. --Mordieu! l'epouvantable histoire!... Mais d'ou tenez-vous ces details si precis?... Comme s'il n'avait pas entendu, Cervantes reprit: --On annonca que le roi avait fait grace et que la peine de mort etait commuee en prison perpetuelle. Et, quelques jours plus tard, en juillet 1568, on annonca que l'infant etait mort. On ajoutait que ce malheureux prince menait une vie fort dereglee, qu'il mangeait enormement de fruits et autres choses contraires a sa sante, qu'il buvait a jeun de grands verres d'eau glacee, dormait decouvert, au serein, pendant les fortes chaleurs, et que tous ces exces avaient mine sa sante. --Et, la reine, fut-elle epargnee? --On ne touche pas a la reine, en Espagne... La reine ne fut pas inquietee. Seulement, deux mois apres la mort de don Carlos, elle mourait, elle-meme, a vingt-deux ans... des suites de couches... dit-on. --Oui, c'est une coincidence assez eloquente, en effet. Dites-moi, vous qui etes poete, avez-vous remarque comme, parfois, le silence parle plus eloquemment que la parole? dit Pardaillan sans transition. Et, du coin de Foeil, il designait les cavaliers qui, l'instant d'avant, menaient si grand tapage. --En effet, ces braves sont devenus bien soudainement muets. --Silence! fit Pardaillan a voix basse, il se trame quelque chose ici qui sent le guet-apens d'une lieue. Tandis que Cervantes contait a Pardaillan la tragique histoire de l'infant Carlos, le personnage, tapi entre les deux palmiers, se glissait furtivement jusqu'a la table des bruyants cavaliers. La, il prononcait quelques paroles en montrant un objet dans le creux de sa main. Aussitot, ces consommateurs se courbaient dans une attitude de respect melee de sourde terreur. L'homme alors, sur un ton imperatif, donnait rapidement des instructions, et tous, sans hesitation, s'inclinaient en signe d'obeissance... Tous, moins deux cependant, qui parurent faire des objections, d'ailleurs plutot timides. Alors, l'homme se redressa avec un air terrible, et, le doigt leve vers le ciel, il prononca quelques mots sur un ton menacant, et, domptes, ces deux-la se courberent comme les autres. Sans plus s'occuper d'eux, l'homme saisit au passage la servante qui allait et venait, et lui glissa un ordre a l'oreille. Et la servante, comme ses clients, s'inclina avec les memes marques de terreur et de respect, sortit vivement, revint presque aussitot poser un paquet de cordelettes sur la table et disparut avec une rapidite qui denotait une frayeur intense. Impassible, l'homme s'assit pres