Project Gutenberg's Les Pardaillan--Tome 03, La Fausta, by Michel Zevaco This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included with this eBook or online at www.gutenberg.net Title: Les Pardaillan--Tome 03, La Fausta Author: Michel Zevaco Release Date: September 6, 2004 [EBook #13383] Language: French Character set encoding: ASCII *** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LA FAUSTA *** Produced by Renald Levesque MICHEL ZEVACO LES PARDAILLAN La Fausta PROLOGUE DECOR: une nuit de printemps parfumee, mysterieuse et pure. Le parvis de Notre-Dame. La cathedrale accroupie dans l'ombre comme un sphinx et, a l'autre bout, un seigneurial hotel a facade severe. Au balcon gothique, sous la caresse des clartes astrales, une blanche apparition de charme et de grace. Palpitante et radieuse, elle suit des yeux, dans l'obscurite bleuatre, un elegant et fier gentilhomme qui s'eloigne. Cette jeune fille, c'est Leonore, l'unique enfant du baron de Montaigues qui, depuis la tragique journee de la Saint-Barthelemy ou le vieux huguenot fut supplicie,--aveugle des deux yeux!--lui prodigue d'inepuisables consolations. Et ce seigneur, a qui elle jette l'adieu passionne de ses baisers, c'est le fastueux et noble duc Jean de Kervilliers. Son amant! Lentement, a regret, lorsqu'il a disparu, elle rentre dans cette chambre ou ses rendez-vous nocturnes s'ecoulent aussi rapides que les irreelles minutes d'un songe eblouissant et ou, il y a une heure, ici meme, suspendue au cou de Jean, elle a murmure le plus emouvant et le plus redoutable des aveux... Elle va etre mere! Comme elle a tremble alors! car pour le baron de Montaigues, ce pere qu'elle adore, quelle agonie de honte! A son premier mot, Kervilliers est devenu livide de bonheur sans doute; car il l'a enlacee d'une plus ardente etreinte et a balbutie de formelles assurances; le vieillard ne saura pas. La faute reparee a temps sera ignoree de tous. Demain, lui, Jean, parlera! Demain, elle sera sa fiancee! Dans peu de jours sa femme! Tout a coup, un fracas retentit! Une vitre du balcon a saute, une pierre enveloppee d'un papier roule sur le tapis! Leonore demeure d'abord immobile de stupeur et d'effroi... Ce papier alors, la fascine et l'attire. Un billet? Elle se baisse, le saisit, hesite et... elle le deplie C'en est fait d'un trait elle l'a parcouru! Alors elle palit. Son coeur se serre, une plainte d'infinie detresse expire sur ses levres. Qu'a-t-elle lu?... Voici: _Monseigneur l'eveque prince Farnese, qui demain celebrera la Paque dans Notre-Dame, est le seul qui puisse vous dire pourquoi Jean, duc de Kervilliers, ne vous epousera jamais... jamais!_ Qui a jete la pierre? Un jaloux d'amour? Un ennemi de race? Qu'importe! Et pendant que cet etre, quel qu'il soit, ecoute et regarde, pendant que la fille de Montaigues se debat, aux prises avec le desespoir le duc de Kervilliers rentre chez lui, tombe a genoux devant un portrait de Leonore et sanglote: "Qu'a-t-elle dit? qu'elle va etre mere? J'ai bien entendu?... Perdue! oh! perdue!... Et moi! Ah! miserable! pourquoi n'ai-je pas fui quand cette passion m'a mordu au coeur? Que faire?... Fuir! Fuir honteusement..." Au coup de la grand-messe de ce dimanche de Paques 1573, Leonore entre dans cette cathedrale dont, fille de huguenots, elle n'a jamais franchi le seuil. Ce sont des heures d'inoubliables tortures qu'elle vient de vivre. Mille suppositions affolantes ont traverse son esprit. Jean est-il marie a une autre? L'eveque va lui repondre! Dans l'eglise, elle s'arrete, defaillante, consciente a peine de ce qu'elle fait. La-bas, tout au fond, dans la splendeur des cierges, couvert d'or, le prince Farnese, legat du pape, entonne le _Kyrie_. Leonore se met en marche. Par de lents efforts, elle se fraie un passage. Mais, quand enfin elle atteint le choeur, elle est sans forces. Dix pas, au plus, la separent du prince-eveque. Tourne vers le tabernacle, il officie, en des poses empreintes d'une solennelle dignite. Et, maintenant, Leonore a peur. L'approche de l'horrible realite l'epouvante. Elle se raccroche a son reve d'amour, elle veut garder une illusion quelques minutes encore... Soudain la sonnette resonne pour l'elevation! Mgr Farnese a saisi l'ostensoir, et, flamboyant de sa majeste, il se retourne... Une terrible secousse ebranle Leonore des pieds a la tete. Cet eveque!... Cette flamme des yeux!... Cette eclatante beaute!... Elle les connait!... Cet eveque!... Non! l'hallucination est par trop insensee! Il faut qu'elle s'assure, qu'elle voie de pres! Hagarde, rapide, elle franchit la grille, s'elance... et alors!... Pantelante, elle monte les degres de l'autel! Ses deux mains convulsives s'abattent sur les epaules de l'eveque foudroye, et un lamentable cri dechire le silence: "Puissances du Ciel! Jean! mon amant! C'est toi!" Et Leonore inanimee tombe en travers des marches, aux pieds de l'eveque petrifie, blanc comme un marbre. Une tempete de rumeurs se dechaine. Sacrilege! On accourt. On se precipite sur Leonore, on la saisit. Et, tandis qu'on l'entraine, qu'on l'emporte, qu'on la jette au fond d'un cachot, le prince Farnese, duc de Kervilliers, l'eveque, l'amant, rugit dans sa conscience: "Damne! Maudit! Je suis maudit!" Sur la place de Greve, dans la brumeuse matinee de novembre, un flot humain houle et roule autour d'un echafaudage de poutres grossieres. Contre le poteau central est assis un geant silencieux: c'est maitre Claude... le bourreau! Ce sinistre squelette de madriers, c'est le gibet! Et ce peuple accouru des quatre horizons de Paris est la pour voir mourir Leonore, condamnee pour mensonge diabolique et calomnie heresiarque envers l'eveque. Le jour meme ou Leonore a ete arretee dans Notre-Dame, le baron de Montaigues, son pere, s'est tue d'un coup de dague au coeur. Quant a l'accusee, a toutes les questions elle a repondu par des regards sans vie. Neuf heures sonnent. Le glas tinte. On entend le _De Profundis_: c'est le cortege. Les moines, les confreries, les penitents qui psalmodient, le medecin-jure, les gens du guet, le grand prevot... Puis, soutenue par deux pretres, les cheveux epars, les pieds nus, la tete renversee sur l'epaule, c'est Leonore! Et, derriere elle, entoure d'inquisiteurs qui le surveillent, morne, vieilli, decompose, marchant tout eveille dans un reve funebre lui! l'amant!... Ordre implacable venu du Saint-Office de Rome: il faut que sa presence et son indifference prouvent au monde que l'heretique a menti en accusant un eveque au pied meme du trone de Dieu! Soudain, tout s'immobilise dans un effrayant silence: le grand prevot fait le signe fatal! Le bourreau s'avance. Sa large main tombe sur l'epaule nue de la condamnee. L'instant est atroce... A cette supreme seconde, Leonore a un spasme qui l'arrache a la monstrueuse etreinte... Et, coup sur coup, deux clameurs breves, stridentes, font explosion sur ses levres crispees!... Cette femme qui va mourir, la, sous la corde qui se balance, elle se debat dans les douleurs de l'enfantement! Le bourreau recule! Le medecin-jure s'elance, tandis qu'une rafale de fremissements balaie la Greve! Et, lorsqu'il se releve enfin, le peuple, aux cotes de Leonore prostree, inerte, evanouie, apercoit un tout petit etre qui vagit... "Une fille! c'est une fille!" crie une femme. La foule, tout autour de cette nouvelle-nee si faible, si seule, demeure un instant pantelante. Puis, brusquement, la pitie deborde, eclate et gronde. On supplie, on menace, on crie grace et misericorde pour la mere! Le grand prevot hesite... puis, convaincu par l'immense compassion du peuple, il jette un ordre: la condamnee a vie sauve. Leonore, sans connaissance, est emportee sur une civiere, et l'enfant... L'enfant demeure! La condamnee n'a pas le droit de nourrir sa fille en prison! L'innocente creature est abandonnee a la merci publique: une heure durant, elle sera exposee ou elle est nee: sous le gibet! Pauvre toute-petite qui attend qu'on lui fasse la charite d'une mere. Et Farnese! Jean de Kervilliers! Le pere. Il est la, haletant, la sueur aux cheveux, devorant des yeux cette chair de sa chair, courbe, enchaine par l'effroyable obeissance a d'effroyables ordres superieurs. Il veut prendre son enfant, l'emporter... il ne doit pas! Il ne peut pas! Quoi! la mere a ete graciee... et sa fille va donc mourir la! Non! oh! non... car voici quelqu'un, enfin!... quelqu'un qui s'approche d'elle, se penche, se baisse avec un sourire tout mouille de pleurs... Et. avec des precautions delicates et tendres, ce quelqu'un enveloppe la frele abandonnee dans un pan de son manteau. Puis, tandis que l'eveque brise, contenu par les inquisiteurs, eclate en sanglots et tend les bras, l'homme lentement s'en va... emportant la fille du prince Farnese... Et cet homme... c'est le bourreau!... I VIOLETTA Le matin du 12 mai 1588, six gentilshommes montaient a fond de train les hauteurs de Chaillot. Sur le sommet, leur chef s'arreta. Pale de desespoir, il se retourna vers Paris qu'il contempla longuement. Un rauque sanglot dechira sa gorge. Il se raidit, et hurla ces paroles qu'emporta le souffle du vent: "Ville ingrate! Ville deloyale! Toi que j'ai aimee plus que ma propre femme! Tremble, car je ne rentrerai dans tes murs que par la breche!" A cet instant, deux cavaliers apparurent: l'un paraissant avoir depasse la trentaine, admirable de vigueur, avec une de ces, physionomies audacieuses et railleuses, glaciales et geniales, qui laissent d'ineffacables impressions; l'autre dix-huit ans, svelte, gracieux, merveilleux de beaute. Les cinq fideles qui entouraient le fugitif, voyant s'arreter ces deux inconnus, chercherent a l'entrainer. Mais lui, levant les bras au ciel, cria: --Malediction sur moi! Tout m'abandonne. Oh! qui donc a present voudra me prendre en pitie? --Moi! repondit une voix sonore. Le fugitif vit le plus jeune des deux etrangers qui s'avancait... Alors une terreur subite s'empara de lui: --Toi! Toi! Charles! Mon frere, es-tu donc sorti du tombeau pour m'accabler? --Vous vous trompez, repondit l'inconnu. Je ne suis pas celui qu'evoque votre remords, je ne suis pas Charles IX. Je suis son fils. Je suis Charles, duc d'Angouleme. --Ah! gronda le fugitif, c'est toi l'enfant de Marie Touchet et de Charles! C'est toi le batard d'Angouleme! Que viens-tu demander a Henri III, roi de France? --Je vais vous le dire. J'ai quitte Orleans pour vous parler en face! Il y a huit jours, Sire, j'ai atteint ma majorite. Ce jour-la, ma mere m'a conduit dans sa chambre et a decouvert un portrait que j'avais toujours vu voile d'un crepe: j'ai reconnu Charles IX. Alors ma mere s'est agenouillee. Elle m'a raconte comment etait mort l'homme qu'elle avait adore. J'ai su l'effroyable agonie de mon pere! Et je suis parti pour dire au duc de Guise: Traitre et rebelle, qu'as-tu fait de ton roi? Je suis parti pour crier a Catherine de Medicis: Mere infame! mere sans entrailles, qu'as-tu fait de ton fils? Je suis parti pour trouver Henri de Valois, roi de France, et lui crier: Qu'as-tu fait de ton frere?... A cette derniere apostrophe, le roi, d'une violente saccade, fit reculer son cheval; puis il s'affaissa sur lui-meme, secoue d'un tremblement mortel. Une clameur alors eclata parmi les cinq gentilshommes. En meme temps, ils degainerent... A cet instant, le compagnon du duc d'Angouleme bondit au milieu du groupe furieux, tira une longue rapiere et, tres calme: --Messieurs, dit-il, ceci est une affaire intime. Laissez l'oncle et le neveu s'expliquer, ou bien je croirai que vous etes de la famille. Et, dans ce cas, je serai force de croire que j'en suis aussi, moi! Les epees allaient s'entrechoquer, lorsque le roi fit un signe imperieux. Les gentilshommes s'arreterent: --On se retrouvera!... si toutefois monsieur ne cache pas son nom! gronderent-ils. --Messieurs, dit froidement l'etranger, je m'appelle le chevalier de Pardaillan! Le chevalier ne parut pas avoir remarque le prodigieux effet produit par son nom. Il se retira a l'ecart, comme si cette scene violente eut cesse de l'interesser. Il se mit a examiner une troupe de cavalerie qui, sortant de Paris, s'approchait de Chaillot, sans trop de hate, d'ailleurs. Le duc d'Angouleme n'avait pas bouge. Sombre comme une figure de remords, Henri III se tourna vers lui. --Jeune homme, dit-il, il manquait a mon malheur de vous rencontrer sur le chemin de l'exil. Priez le Ciel qu'au jour ou je remonterai sur mon trone je puisse oublier que vous avez insulte a ma misere! --Ce jour-la, vous me verrez me dresser sur les marches de ce trone! Je vous arracherai votre manteau royal! Jusque-la, je ne puis vous hair; vous n'avez droit qu'a ma pitie! Paris vous chasse; vous n'etes plus qu'un fantome de roi que hante le fantome d'une victime. Allez donc, Sire! car voici qu'on se met a votre poursuite... Regardez!... Jusqu'a ce que vous soyez redevenu roi de France, le fils de Charles IX vous fait grace! Henri III, bleme de rage, voulut balbutier quelques mots qui se perdirent dans un sanglot. Mais ses fideles, apercevant le gros des cavaliers qui sortait de Paris, saisirent son cheval et l'entrainerent. Charles d'Angouleme demeura songeur, les yeux fixes sur Paris. Que se passait-il dans cette ame? Pourquoi ce jeune homme ne suivait-il pas d'un dernier regard de haine le roi a qui il venait de jeter de tels defis? Peu a peu, par degre, les derniers reflets de sentiments violents qui venaient de l'agiter s'eteignirent sur son visage qui s'eclaira alors d'un sourire tres doux. D'une voix d'extase, il murmura: "Paris!... Oui, je viens y chercher la vengeance... mais je viens y chercher aussi l'amour!... Paris! C'est la que je vais te retrouver, chere inconnue qui emporta mon ame. Violetta... douce violette d'amour. A ce moment, le chevalier de Pardaillan s'approcha de lui et ie toucha a l'epaule. D'un geste large, il enveloppa Paris. Et, regardant le fils de Charles IX dans les yeux: --Un trone a prendre, monseigneur!... prononca-t-il. Charles d'Angouleme eut le tressaillement du reveur qu'on arrache au plus doux songe; et il balbutia: --Pardaillan! Pardaillan! que dites-vous? --Je dis simplement qu'Henri de Valois n'est plus roi de France, qu'Henri de Guise n'est encore que roi de Paris, qu'Henri de Navarre jette par ici son regard de faucon qui cherche une proie, je dis que cela fait trois hommes pour la meme couronne... et que, cette couronne, il serait beau qu'elle puisse me servir en la posant sur votre tete, a payer ma dette de reconnaissance a votre mere! A ces mots, Pardaillan se lanca sur un sentier qui courait autour de Paris et traversait les hameaux du Roule et de Monceaux pour aboutir au village de Montmartre. "Violetta! murmura le jeune homme, que n'ai-je, en effet un trone a t'offrir!..." Et palpant ebloui de ce qu'il entrevoyait des lors, Charles d'Angouleme se jeta a la suite de son compagnon au moment ou le gros des cavaliers qui etaient sortis de Paris montait les pentes de Chaillot. Celui qui marchait en tete de ces poursuivants etait un homme de trente-huit ans, magnifique de costume et de taille, beau de visage, hautain de geste, sombre de physionomie, le front balafre par l'entaille d'une ancienne blessure: c'etait Henri de Lorraine duc de Guise. --Messieurs, dit-il en s'arretant, le roi est deja loin. Il nous faut renoncer a l'espoir de le ramener a ses sujets... --Dites un mot, fit un gentilhomme pres de lui, donnez-moi dix bons chevaux, et je le ramene vif... ou mort! --Maurevert, es-tu fou? dit le duc sur le meme ton. Laissons fuir! Hola, quelle est cette figure d'enfer? A ce moment, en effet, debouchait sur la hauteur une longue et lourde voiture a demi detraquee, poussiereuse, trainee par un squelette de cheval... Et, pres de la bete poussive, marchait d'un pas de spectre une bohemienne masquee de rouge, portant avec une etrange noblesse son costume bariole sur lequel retombaient ses cheveux d'un blond magnifique. --Qui es-tu? demanda le duc de Guise en poussant vers elle son cheval. La bohemienne s'arreta. Mais elle ne dit pas un mot. --Par le Ciel! s'ecria le duc, je crois que cette gitane se moque... Il n'acheva pas: a cette seconde, de l'interieur de cette chose innommable qu'etait la voiture, s'echappait une melodie: une voix d'une incomparable purete chantait doucement. Le duc de Guise, soudain pali, fremissant, ecoutait a demi penche, sous le charme: --Oh! cette voix! C'est la sienne! C'est elle!... Un homme, a cet instant, s'elanca de la voiture et se courba en une pose de respect exorbitant et ironique. --Le bohemien Belgodere! murmura Henri de Guise. Et cherchant a cacher la violente emotion qui l'etreignait: --Dis-moi, boheme: quelle est cette femme masquee, plus silencieuse que la nuit, plus mysterieuse que la tombe?... --Excusez-la, monseigneur! C'est Saizuma, une pauvre folle que j'ai recueillie un jour quelle sortait de prison; sa folie, c'est d'avoir le visage toujours couvert, afin, dit-elle, qu'on ne puisse voir sa honte... quant a moi, d'ou je viens, monseigneur? Du bout du monde! Ou je vais? A Paris, centre du monde! Qui je suis? Belgodere, premier et dernier du nom bateleur, jongleur, avaleur de sabre et bon a tout metier Vous faut-il le spectacle? --Il suffit, boheme!... Dis-moi, n'etais-tu pas a Orleans il v a trois mois? --J'y etais, monseigneur! fit Belgodere qui dissimula un sourire. J'y etais avec toute ma troupe y compris la merveille des merveilles, la chanteuse Violetta qui charme jusqu'aux princes! Monseigneur va la voir! Violetta! Violetta mia! Ah! la voila. Une jeune fille de quinze ans apparut, toute tremblante, sur le devant de la voiture: --Me voici, maitre... me voici!... Un murmure d'admiration parcourut les cinquante cavaliers. Le duc demeura ebloui. "Oui, c'est elle! fit-il en lui-meme. J'eprouve le meme trouble que lorsque je la vis pour la premiere fois. Par les saints! Qu'ai-je donc a m'emouvoir ainsi!... Cette fille de boheme sera a moi, je le veux!" Ah! C'est que cette fille de boheme etait vraiment une merveille. Voyant ces etrangers qui fixaient sur elle des yeux etincelants, elle baissa la tete. Alors son regard rencontra celui du duc de Guise, et un geste de terreur lui echappa. Elle se recula, s'effaca derriere les rideaux de cuir et courut a une femme qui, etendue sur un matelas, la tete pres d'une petite fenetre ouverte au ras du plancher, livide comme une mourante, respirait peniblement. --Mere! Mere! murmura Violetta, l'homme d'Orleans! Il est la! Oh! j'ai peur! Le malheur rode autour de moi! Et ce mot de mere semblait inexact, de cette fille exquise a cette femme aux traits communs quoique pleins de bonte, a peine affines par la phtisie. --Pauvre enfant! rala-t-elle... bientot... je n'y serai plus... Puisse le Ciel... te faire rencontrer... un sauveur... Espere, Violetta... ce jeune homme... qui n'osa jamais t'adresser la parole... je crois avoir lu dans son ame... il t'aime!... --Violetta! Violetta! hurlait le bohemien. Attends! je vais te chercher... --Laisse cette enfant tranquille, ordonna le duc de Guise en se baissant vers Belgodere. Et ecoute-moi. Prends cette bourse, elle contient dix ducats d'or. Dix bourses pareilles, tu entends, si tu executes fidelement tout ce que quelqu'un viendra te dire de ma part. Belgodere s'inclina jusqu'a terre. Quand il se releva, il vit le duc qui, s'etant mis a la tete de ses cavaliers, reprenait au grand trot le chemin de Paris... Alors, il se redressa de toute sa hauteur, jeta un coup d'oeil oblique sur la voiture ou avait disparu Violetta, et gronda: "Je tiens ma vengeance!" II LA PLACE DE GREVE Au fond d'une vaste salle aux majestueuses tentures, aux meubles solennels, dans l'ombre d'un dais de soie brochee d'or, immobile en un fauteuil d'ebene precieusement sculpte, se tenait une femme. Un etre de beaute prodigieuse, eblouissante et fatale: peut-etre une sainte extatique, ou peut-etre une etincelante magicienne, ou peut-etre une somptueuse courtisane orientale. Un homme entra: opulent et severe costume de cavalier tout en velours noir, figure livide, petrifiee lentement par une douleur qui ne pardonne jamais. 11 s'arreta devant la splendide inconnue et flechit le genou. Elle ne parut pas etonnee de cet hommage royal ou religieux et tendit le bras vers une large fenetre ouverte. Le gentilhomme se redressa. L'inconnue, alors, parla. Et aucune epithete ne pourrait traduire la force de sa voix. --Cardinal, dit-elle, je viens de vous donner un ordre. Le cavalier frissonna; et, humblement, comme s'il n'y eut rien eu dans ces paroles d'exorbitant, de stupefiant, de fabuleux, cet homme a cette femme repondit: --J'obeis a Votre Saintete... --Cardinal, reprit-elle sans un tressaillement, vous venez de prononcer un mot terrible. N'oubliez pas que si, dans Rome, je suis celle que vous dites, l'heritiere de la souverainete pontificale de Jeanne, la chevaliere de la grande tradition, ici, dans Paris, je ne suis que la descendante de Lucrece Borgia: la princesse Fausta!... Le gentilhomme a qui elle donnait le titre de cardinal, bien qu'il ne portat pas l'habit religieux et fut arme d'une epee, cet homme qui pourtant semblait cuirasse par l'orgueil des vieilles races, se courba dans une attitude d'obeissance; puis, avec desespoir, il marcha a la fenetre, et, glace par une secrete horreur, s'y appuya, domina la place... C'etait le lendemain de la journee des Barricades. Et Paris, qui venait de chasser son roi, Paris tout herisse, Paris fumant encore des arquebusades de la veille, fetait la violette et la rose; car, de tout temps, Paris adora l'emeute et les fleurs, grondement et sourire de sa rue. Ensoleillee, bruyante, la Greve, en cette radieuse matinee du grand marche annuel de mai, presentait un indescriptible mouvement de lignes et de couleurs, fouillis de promeneuses en atours, de mendiants en guenilles. Sans doute le cardinal, qui planait sur cette feerie de joie, etait descendu dans les tenebres de son passe, evoquant quelques souvenirs effrayants, car il haletait. Mais sous ses yeux, soudain, aux deux extremites de la place, un double mouvement de foule le fit tressaillir. Sur sa droite, c'etait une fantastique guimbarde que l'imagination surmenee d'une Callot eut donnee pour carrosse a ses equipes de sacripants: le vehicule de Belgodere qui, au pas branlant de sa haridelle fourbue, faisait son entree sur la Greve. Sur sa gauche, c'etait un groupe de jeunes seigneurs cuirasses de buffle, l'epee de guerre aux flancs. Et, au milieu d'eux, les depassant de la tete, plus magnifique et plus sombre encore que la veille sur le plateau de Chaillot, pensif et formidable, le Balafre, le duc Henri de Guise, le roi de Paris! Le redoutable capitaine semblait ne rien voir autour de lui, ni ce respect mele de terreur qui courbait les tetes sur son passage, ni l'angoisse de cette multitude. Il ne voyait que la bohemienne Saizuma qui, une main sur la bride du cheval, s'avancait, lentement, enigme vivante; et, pres d'elle. Belgodere qui vociferait. Du haut de la fenetre, le cardinal avait vu Guise marchant vers Belgodere. Sans quitter son poste, il se tourna alors vers le fauteuil d'ebene, et dit: --Ils sont venus!... La mysterieuse inconnue qui s'appelait princesse Fausta se leva et, d'un pas de deesse, s'approcha: --Violetta! Violetta! clamait a ce moment Belgodere en apercevant le duc de Guise qui venait a lui. L'enfant, pareille a un rayonnement d'aurore, apparut sur le devant de la charrette, ses longs cheveux blonds epars sur ses epaules de neige, timide, craintive, effarouchee. La princesse Fausta darda un regard ou couvait une flamme d'incendie, sur cette vision de charme intense et pur qu'etait Violetta. --Henri, murmura-t-elle, Henri de Guise, tu m'appartiens! Tu seras roi parce que je veux etre reine! Maitresse de la France et de l'Italie, Henri, perisse donc tout ce qui t'empeche de m'aimer... moi, moi seule! Perisse Catherine de Cleves, ta femme! Perisse cette Violetta que tu adores! Et d'une voix breve, soudain devenue metallique et dure: --Cardinal, voici l'heure d'agir... Voyez cet homme sur qui reposent d'immenses esperances. Croyez-vous qu'il pense a ce trone qu'il touche grace a nous? Depuis trois mois, depuis qu'a Orleans il a vu une pauvre fille de Boheme dont il porte partout l'image, Guise hesite: il nous echappe et il est perdu pour nous... si je ne lui arrache du coeur la racine meme de cette passion! Le cardinal regarda l'adorable enfant, et murmura: --Pauvre innocente! --La pitie est un crime souvent, une faiblesse toujours, dit la princesse Fausta, glaciale. Descendez, cardinal, et faites en sorte que le boheme Belgodere m'amene cette petite en mon palais de la Cite... Sans doute, le cardinal savait quelle effroyable sentence cachait cet ordre, car il baissa la tete, et balbutia: --Frappez donc, puisque la mort de cette infortunee creature est necessaire! Mais epargnez-moi l'affreuse besogne de vous la livrer! --Cardinal, reprit-elle avec une terrible froideur, vous previendrez maitre Claude. --Le bourreau! haleta le cardinal. Ne me condamnez pas au hideux supplice de revoir l'homme qui m'arracha l'ame en me volant et en laissant mourir ma... --Silence, cardinal Farnese!... Il y eut cette fois un tel grondement de tonnerre dans l'accent de la princesse que l'homme chancela, haletant, ebloui, dompte. Alors, calmee, soudainement paisible: --Ce sera pour ce soir dix heures. Allez, cardinal. Agissez. Et faites tenir cette lettre au duc de Guise. Le gentilhomme saisit le pli, puis, plus morne encore, il sortit et descendit en ralant au fond de son coeur: --Ah! la malediction pese sur moi, toujours!... Sur la Greve, a travers la foule qui formait cercle, le visage redevenu rigide, il marcha vers Belgodere, Sur l'avant de la voiture attendait Violetta, tremblante. A ce moment, le duc de Guise se penchait vers le sacripant et murmurait: --Tout a l'heure, un gentilhomme t'apportera mes ordres. Execute-les, si tu ne veux avoir les os rompus! --Je suis pret, monseigneur. Ordonnez! --Alors, a toi les ducats... a moi la fille!... Et maintenant fais-la chanter afin que ma presence ait ici un pretexte. --A l'instant meme, Violetta! Violetta! La jeune fille tressaillit, arrachee a un reve d'extase. Au loin, du fond de la place, un jeune seigneur s'avancait, les yeux fixes sur elle. Leur double regard se cherchait, se croisait. Et ce gentilhomme, tout radieux, de sa jeunesse et de son amour, c'etait le fils du roi Charles IX, le duc d'Angouleme! --Violetta! vocifera Belgodere. Un cri terrible l'interrompit... Un cri d'agonie ou d'epouvante, qui jaillissait de la roulotte. --Ma mere! ma mere se meurt! L'agonisante, celle que Violetta appelait sa mere, les mains crispees, tenait son visage colle a la petite fenetre, comme fascinee par une effroyable apparition... --Ma mere! ma mere! sanglota Violetta. --Messeigneurs! criait dehors Belgodere, un instant de patience, et je vous ramene la chanteuse. En attendant, la celebre Saizuma va vous dire la bonne aventure! Saizuma demeurait immobile. Ses yeux flamboyants, du masque rouge, se rivaient sur le cardinal Farnese... Le cardinal avait vu cette femme... Et tous les deux se regardaient. La femme agonisante tourna vers Violetta, que Belgodere injuriait, un visage empreint d'une immense pitie: --Violetta, je vais mourir. Il faut que tu saches... Je ne suis pas ta mere... --Oh! sanglota la jeune fille eperdue, c'est un affreux vertige qui vous saisit. Revenez a vous, mere! --Je ne suis pas ta mere!... Et ton pere, Violetta, tu crois que ce fut maitre Claude? Eh bien, maitre Claude n'est pas ton pere!... Ta mere, je ne sais ou elle est... Mais ton pere. Violetta?... ton pere!... veux-tu le connaitre?... Veux-tu le voir?... Eh bien... tiens.... regarde!... Dans une effrayante convulsion, la mourante essaya de designer l'homme sur qui elle dardait son regard... --Saints et anges! balbutia Violetta eperdue, prenez pitie de ma mere! A cet instant, une sauvage imprecation eclata sur cette scene poignante, et Belgodere apparut, ramasse sur lui-meme. Il se jeta sur la jeune fille, l'empoigna par les deux epaules, et, d'un geste furieux, la remit debout. --Dehors! gronda-t-il. Au travail, la chanteuse! --Regarde! cria l'agonisante. Et souviens-toi!... --Enfer! vocifera le bohemien. Voici la Simonne qui s'en mele maintenant! Attends un peu, toi! Alors, il se rua sur celle qu'il appelait la Simonne: sur la mourante! Il la renversa sur la couchette et lui plaqua une de ses formidables mains sur la bouche, l'autre sur la gorge... La Simonne se debattit deux secondes... Soudain, elle eut un bref soupir et elle se tint immobile, tandis que son bras decharne, tendu vers la fenetre, semblait montrer encore l'homme dans la foule... L'envoye de Fausta! Le prince Farnese! L'amant de Leonore de Montaigues!... Le pere de Violetta! L'enfant, rudement poussee, etait tombee; elle n'avait rien vu de la hideuse tragedie. Lorsqu'elle se releva, deja, le sacripant, debout, sombre, etonne de son crime, grommelait: --J'ai serre un peu fort, peut-etre! Et puis, je n'ai rien tue, moi! La mort etait la, qui rodait, je l'ai aidee... Le premier regard de Violetta fut pour la Simonne, blanche comme cire. --Morte! rala-t-elle. Ma mere est morte!... --Et moi, je te dis qu'elle dort! ricana Belgodere. Dehors, la chanteuse, dehors! Au travail. Violetta s'abattit sur ses genoux et se prit a sangloter: --O pauvre, pauvre maman Simonne, vous n'etes donc plus! Vous abandonnez donc votre petite Violetta! Mere, vous ne me prendrez donc plus dans vos bras? A ce moment, la bohemienne Saizuma apparut a l'entree de la roulotte et, sans paraitre voir Belgodere, ni Violetta, ni la morte, alla s'asseoir dans le fond. Alors, un long frisson l'agita, et elle murmura: --Pourquoi cet homme m'a-t-il regardee?... Pourquoi l'ai-je regarde, moi?... Au fond de quel enfer ai-je deja eprouve la brulure de ses yeux noirs? Oh! dechirer ce voile funebre qui recouvre ma pensee! D'un geste de folie, elle pressa son front a deux mains; et, comme si son masque lui eut pese, elle le denoua, son visage fut visible! Etrange, avec ses traits qui paraissaient petrifies, ses yeux sans vie ou brulait seulement la flamme d'un insondable desespoir, ce visage gardait une beaute avec on ne savait quoi de tragique, de mysterieux, d'infiniment doux et d'inconcevable... Violetta sanglotait doucement, les levres collees sur la main glacee de celle qu'elle nommait sa mere. Belgodere allait et venait, machonnait de sourds jurons, stupefait de sa propre hesitation. Brusquement, il decrocha la guitare dont Violetta s'accompagnait d'habitude et grommela: --En voila assez! Si tu pleures tant, tu ne pourras plus chanter. Allons, la chanteuse, on t'attend! Des seigneurs, des ducs, des princes: noble compagnie, bonne recolte! Violetta se releva, et, revoltee: --Chanter! rala-t-elle. Chanter quand ma mere morte est la encore! Oh! tuez-moi plutot! --Ecoute bien, la chanteuse! Je ne te tuerai pas... car on t'attend... des princes, des ducs, te dis-je! Seulement choisis: ou tu vas prendre ta guitare et faire entendre ta jolie voix, ou je me mets a fouetter... ta mere!... En meme temps, le bandit saisit un fouet a chien... Violetta jeta un cri d'epouvante. Elle jeta autour d'elle un regard de douleur et de desespoir... et ce regard s'arreta sur la morte!... La jeune fille courut a la bohemienne, lui saisit les deux mains, et, d'une voix etranglee: --Madame! Madame! Defendez-la, protegez-la, souvenez-vous qu'elle vous a soignee! Oh! elle ne m'entend pas! allez-vous laisser frapper une morte?... Ma mere... --Qui parle ici de mere? dit la bohemienne, hagarde. Est-ce qu'il y a des meres! Est-ce qu'il y a des enfants!... --Pitie, madame! Cet homme vous ecoute et vous craint! Un mot! dites un mot! --Attention! hurla Belgodere. Decide-toi! --Oh! cria Violetta, se tordant les bras, vous n'avez pas de coeur, bohemienne! --Pas de coeur! dit sourdement Saizuma. Il est perdu, mon coeur... Il est reste la-bas... dans l'immense eglise... Jeune fille, prends garde a l'eveque voleur de coeurs!... --Miserable folle! sanglota l'enfant. Tu ne veux rien faire pour ma mere! Eh bien, ecoute a ton tour! Moi, la fille, je te maudis! Entends-tu? Maudite sois-tu! par moi!... Saizuma eclata de rire!... Et, lentement, elle remit son masque rouge sur son visage... Violetta se tourna vers le bohemien au moment ou il laissait retomber le fouet... Elle bondit... Ce fut elle qui recut le coup sur ses epaules... --Grace, Belgodere! Je t'obeirai... J'irai chanter!... --A la bonne heure! dit froidement le sacripant, qui tendit la guitare a l'enfant. Elle la saisit lentement, d'un mouvement de desespoir concentre et, le visage ruisselant de larmes, murmura: "Chanter!... Pres du corps de ma mere!... O ma pauvre maman, pardonne-moi ce sacrilege... Obeir!... Elle s'inclina rapidement, baisa la morte au front, et s'elanca au-dehors. Belgodere, lui jetant un regard de terrible joie, grinca entre ses dents: --Va, fille de bourreau! Guise t'attend! Demain, tu seras infame! Nul autre que moi ne le dira a ton pere!... Et, alors, il descendit les marches branlantes du petit escalier en hurlant: --Messeigneurs, voici la chanteuse! Place, manants! Place a l'illustre chanteuse Violetta! Et vous, monsieur Picouic! Et vous, monsieur Croasse! Faineants! Deux hercules, qui completaient la troupe de Belgodere, se mirent a distribuer au menu peuple force horions et bourrades, et, bientot, un grand cercle se forma, au centre duquel la pauvre creature accordait sa guitare sur laquelle tombaient des larmes silencieuses. A deux pas de la petite chanteuse, un groupe de gentilshommes, favoris de Guise, et, en avant d'eux, le duc, pale, agite, l'oeil rive sur cette enfant qui le faisait trembler... Sur sa gauche, le prince Farnese, sombre et muet; pres de la roulotte a laquelle s'appuyait le duc Charles d'Angouleme, plus tremblant, plus agite peut-etre qu'Henri de Guise... Et la-haut, a la fenetre, a demi cachee dans les rideaux, la princesse Fausta. Violetta ne voyait rien; son ame etait restee pres de la morte; ses yeux demeuraient baisses sur l'instrument; et ses doigts fins se mirent a voltiger sur les cordes; une ritournelle d'une grande douceur s'exhala dans l'air embaume par les eventaires du marche aux fleurs. Et sa voix d'or commenca une naive complainte d'amour... mais, des la premiere strophe, elle s'arreta, brisee par un sanglot... Le duc de Guise s'avanca vivement. --Vous pleurez? demanda-t-il d'une voix alteree. La chanteuse leva sur lui son regard noye de douleur. --Vous, balbutia-t-elle frissonnante. Laissez-moi! --Tu pleures, reprit le duc, haletant. Si tu voulais... jamais plus tu ne pleurerais... car, tu serais la plus fetee, la plus choyee dans Paris. Ecoute-moi, gronda-t-il avec plus de menacante ardeur, ne te recule pas ainsi... Par le Ciel! il faut que tu saches que je t'aime... il faut... A ce moment, comme Charles d'Angouleme, livide, la main a la garde de l'epee, s'avancait en fremissant, une eclatante fanfare de trompettes resonna sur la place de Greve... Des clameurs furieuses, aussitot, s'eleverent de la multitude qui reflua, tourbillonna... --Les gardes du roi! Les Suisses de Crillon! A mort!... A l'eau!... Ces gardes, c'etaient ceux qui, la veille, avaient essaye d'enlever les barricades elevees par le peuple!... Le duc de Guise s'elanca en poussant une imprecation. Ses gentilshommes le suivirent, l'epee a demi tiree... Le peuple, a la vue de ses ennemis de la veille, poussait des vociferations de rage... En un instant, la place, si paisible et joyeuse, fut remplie de hurlements, bousculades de bourgeois courant s'armer. --Aux armes! A mort les suppots d'Herode!... --A l'eau, les gardes! A l'eau, Crillon!... Et ce fut dans ce tumulte de prise d'armes, a cette minute ou les arquebusades allaient peut-etre recommencer, qu'eut lieu la premiere rencontre de Charles d'Angouleme et de Violetta... En voyant Guise se precipiter sur Crillon, Charles avait renfonce son epee et s'etait arrete pres de l'enfant... Ils etaient l'un devant l'autre, tous deux d'un charme intense dans la grande rumeur d'orage qui se dechainait. --De grace, dit-il doucement, ne craignez rien... Vous pleuriez... Est-ce que cet insolent gentilhomme... --Non! oh! non, dit-elle avec effroi. Je pleurais... voyez-vous... parce que... ma mere est morte!... Elle est la... toute seule!... Et nul ne se penche sur ce pauvre corps pour lui faire l'aumone d'une priere... --Votre mere est la... morte! fit Charles en palissant de pitie, comme il avait pali d'amour. Et vous, pauvre enfant, on vous forcait a chanter!... cela est horrible!... --Non! non! dit-elle en jetant un regard de terreur sur Belgodere qui rodait autour d'eux, en grondant. Je chantais... pour acheter des fleurs a ma mere... Charles prit une main de Violetta qui, a ce contact, tressaillit... Il la conduisit a la roulotte, la fit monter et entra lui-meme. Alors, il apercut le corps de la Simonne etendu sur sa couchette, et il s'inclina, la tete nue. --Veillez votre mere, dit-il avec une expression d'immense pitie. Et, quant a son cercueil, c'est moi qui le fleurirai, si vous daignez le permettre... Violetta leva sur lui un regard eperdu de reconnaissance... --Ce n'est ni le lieu ni l'heure de vous parler, dit alors Charles d'Angouleme. Mais, des maintenant, cessez de craindre quoi que ce soit... Il est impossible que vous demeuriez avec ces bohemiens... Demain matin, je viendrai parler au maitre de cette voiture... --Qui est tout pret a vous entendre, monseigneur, et a vous repondre, dit pres de Charles une voix ironique. Le jeune duc toisa le sacripant courbe devant lui. --Ou pourrai-je te parler, mon maitre? demanda-t-il. --Ici pres, monseigneur: rue de la Tissanderie, a l'auberge de l'Esperance. --C'est bien. Attends-moi donc des demain matin. Charles d'Angouleme jeta un dernier regard sur Violetta, prosternee, le visage dans les deux mains. A la vengeance, maintenant! murmura-t-il. O mon pere, regarde ce que va faire ton fils! Et il sortit, se dirigeant droit vers le duc de Guise!... Belgodere, les bras croises, ricanait: --Viens demain, oui, je t'attendrai de pied ferme, imbecile!... Demain!... Ou sera demain Violetta? Il haussa les epaules et descendit en grognant: --Il faut pourtant que j'aille prevenir qu'on me debarrasse du cadavre. Le plus tot sera le mieux. Aujourd'hui meme, tu seras partie, la Simonne. Bon voyage!... Et il allait s'elancer, lorsque au bas des marches il vit se dresser devant lui un homme vetu de velours noir, dont le visage livide semblait celui d'un mort. --C'est toi, demanda-t-il, qui es Belgodere, maitre de cette voiture? --Voila une infernale figure, songea le bohemien qui fremit malgre lui. Oui, mon gentilhomme, ajouta-t-il tout haut, je suis celui que vous dites. --C'est donc toi, reprit-il lentement, qui es le maitre de cette jeune chanteuse... Violetta? Belgodere. tressaillit, s'inclina plus profondement. --J'y suis! songea-t-il. C'est le gentilhomme que le duc de Guise devait m'envoyer pour me transmettre ses decisions! Ah! ah! je te tiens enfin, Claude! Tu vas savoir de mes nouvelles! Et des nouvelles de ta fille! Il se redressa, se drapa, et dit brusquement: --J'attends ce que vous avez a me communiquer. --Je te suis envoye par un puissant personnage. Cette enfant... cette Violetta... dit le gentilhomme sourdement. --Violetta et moi, nous sommes au service de celui qui vous envoie, dit Belgodere. Vos ordres? --Ecoute, il y a dans la Cite une maison delabree, presque en ruine. La porte est en fer, avec un marteau de bronze; c'est la... C'est la que ce soir, a neuf heures, tu devras amener cette jeune fille. --Ce soir! A neuf heures! On y sera, par l'enfer! Le gentilhomme noir demeura un instant abime dans une lointaine reverie. Puis, avec un tressaillement: --Cette femme masquee de rouge... qui etait la tout a l'heure... dis-moi, qui est-ce?... --Une bohemienne de ma tribu. Elle s'appelle Saizuma. Celui que le bohemien appelait une infernale figure se redressa. Il parut soulage de quelque secrete epouvante. Alors, il fit un signe d'adieu au bohemien. Puis tirant de son pourpoint la lettre que Fausta lui avait remise pour le duc de Guise, le prince Farnese se glissa parmi la multitude ou il disparut sans bruit. III PARDAILLAN Tandis que se decidait ainsi la destinee de Violetta dans ce rapide et sinistre entretien de Belgodere et du prince Farnese, Charles d'Angouleme marchait au duc de Guise. Le fils du roi Charles IX etait bouleverse d'une terrible colere. Lorsque Guise avait parle a voix basse a la jeune fille, il avait senti se lever dans son coeur un sentiment qui n'y etait pas encore: la haine d'amour, la plus implacable des haines... Ce fut les poings serres qu'il fonca dans les rangs presses de la multitude silencieuse, attentive aux gestes et aux paroles de Guise, son heros, son idole! Tout a coup, il se sentit saisi par le bras. Il se retourna vivement: --Le chevalier de Pardaillan! fit-il avec joie. --Oui, j'arrive a temps pour vous empecher de faire une folie! fit Pardaillan. Ou courez-vous de ce pas? Insulter monseigneur le duc?... Peste! vous etes gourmand... Ils sont ici une armee de guisards!... Il n'y avait qu'un homme au monde capable de tenir tete a dix mille bourgeois qui enragent du desir de massacrer n'importe quoi... Cet homme est mort, mon prince: c'etait mon pere. Tout en cherchant a etourdir Charles de ses paroles, Pardaillan essayait de l'entrainer hors de la foule. --Pardaillan, gronda le jeune duc d'un ton de desespoir concentre, je veux parler a cet homme. --Eh! par Pilate, la vie est bonne, au bout du compte! Je ne veux pas me faire egorger, moi!... Du moins, pas avant d'avoir dit ma facon, de penser a ce digne sire de Maurevert! Allons, venez, mordieu!... --Allez donc, Pardaillan! murmura Charles, des larmes de rage aux paupieres. Allez! Moi, je vais a Guise! Le chevalier jeta sur le jeune homme un regard ou il y avait comme une tendresse de grand frere. --Vous le voulez absolument! dit-il en saisissant une main de Charles. --Je hais Guise! Malheur a lui, puisque je le trouve sur mon chemin! --Amour! Amour! Folie et misere! grommela le chevalier. Tachons de sauver ce jeune fou! Allons donc, ajouta-t-il tout haut, puisque vous le voulez! Mais, vrai Dieu, la conversation va etre drole! Giboulee, ma bonne vieille rapiere, a toi la parole!... Pardaillan se haussa sur la pointe des pieds, embrassa d'un rapide regard circulaire la foule enorme qui les enveloppait et se mit en marche!... A coups de coude, il se fraya un passage. En quelques instants, le chevalier et son jeune compagnon atteignirent le premier rang, et ils virent alors le duc de Guise, le roi de Paris, qui, hautain, livide, se tenait devant Grillon, et hurlait quelques mots qui se perdaient dans une furieuse acclamation de la foule... La minute etait tragique... Voici ce qui venait de se passer: Crillon--celui-la meme que Charles IX, au siege de Saint-Jean-d'Angely, avait surnomme _le brave_--Crillon, brave et fidele jusqu'a la mort, venait d'apprendre qu'Henri III avait fui de Paris. Et il etait sorti de l'Hotel de Ville ou il etait renferme avec mille gardes et deux mille Suisses, pour rejoindre son roi! Guise venait d'accourir! D'un signe, il enchainait la foule idolatre et la muselait. Et, alors, le duc s'avancait au-devant de Crillon. Le vieux capitaine, trapu, le visage sanglant, arreta sa troupe, et, d'un geste rude, salua le duc. --Je vois avec plaisir, dit Guise sur un ton mordant, que Louis de Crillon ramene ses gardes a Sa Majeste... C'est donc au Louvre que vous vous rendez? --Vous faites erreur! C'est au roi que je me rends! eclata Crillon. --Prenez garde, capitaine! gronda le Balafre, vous avez deja commis une folle imprudence en sortant de l'Hotel de Ville! --Et vous voudriez m'en faire commettre une autre en m'y faisant rentrer! Le roi est hors de Paris, monsieur le duc: je sortirai de Paris! Le chemin est-il libre? --Il l'est pour tous les vrais fideles, eclata Guise. Et le roi... --Vive le roi! monsieur! hurla Crillon. Prenez garde vous-meme, monseigneur! Prenez garde a la forfaiture! Nous avons tous deux l'ordre du Saint-Esprit; en le recevant, nous avons jure fidelite au roi, notre grand maitre! Que faites-vous de votre serment? Un grondement de tonnerre roula sur la place de Greve demontee, agitee de furieuses vagues humaines. Guise, devenu affreusement pale, jetait autour de lui des ordres rapides. Et ses gentilshommes s'elancaient sur tous les points ou les troupes de la Ligue etaient disseminees. Crillon leva son epee... Ce fut a cet instant que Charles d'Angouleme et le chevalier de Pardaillan parvinrent au premier rang de cette foule tumultueuse. Guise, l'idole de Paris, Guise eut alors un grand geste large et superbe. Et la foule s'apaisa, ecouta, avide de l'entendre, de l'admirer encore. A ce moment, le colonel des Suisses, qui jusqu'ici s'etait tenu en arriere de Crillon, s'avanca rapidement vers le duc et dit a haute voix: --Ni moi ni mes Suisses ne sortirons de Paris! --Colonel! hurla Crillon, a votre rang! Ou, par le sang du Christ, il faut vous battre avec moi jusqu'a ce qu'un de nous deux tombe! --Monseigneur, dit le colonel, je me rends a la Ligue!... Suisses! sortez des rangs!... A ce moment, une voix jeune, sonore, vibrante, eclata. --Traitre! tu te rends a un traitre!... Le colonel gronda une furieuse imprecation. Guise, la figure bouleversee de rage, tira a demi son epee et chercha l'audacieux qui le souffletait de ce nom de traitre! Et il vit alors un jeune homme qui bondissait au milieu du cercle vide, repoussait le colonel des Suisses d'un geste de souverain mepris, et se plantait devant lui. --Henri de Lorraine, duc de Guise! dit encore ce jeune homme, meurtrier de mon pere, deux fois traitre! moi, Charles d'Angouleme, fils de Charles IX, roi de France, je te declare felon et te defie en champ clos, a l'heure, au jour, au lieu qui te plairont!... A l'instant, vingt gentilshommes se ruerent sur Charles, le poignard leve. Mais Guise les contint d'un signe. Il haletait. Sa bouche ecumait. Il cherchait une insulte avant de faire le geste qui livrerait le jeune homme a sa meute... --Fils de Charles! dit-il enfin, j'accepte ton defi... Mais, comme la lachete est hereditaire dans ta famille, comme tu pourrais essayer de fuir, je vais te faire precieusement garder jusqu'au jour ou moi, le Balafre... --Vous ne vous appelez pas le Balafre, monseigneur! cria un homme qui, a son tour, s'avanca, calme, la levre ironique, les yeux petillants de malice, de joie. C'etait Pardaillan!... D'un coup d'oeil, il avait juge la situation. Il venait de comprendre que Guise allait jeter un ordre d'arrestation. "Sauvons mon petit louveteau!" grommela-t-il. Il marcha sur le duc de Guise a qui, d'une voix cinglante, il jeta ces mots: --Pardon; vous ne vous appelez pas le Balafre!... --Votre nom, a vous! rugit Guise. Qui etes-vous?... --Ce n'est pas mon nom qui importe, c'est le votre, monseigneur! Il y a seize ans, dans la cour d'un hotel de la rue de Bethisy... --La rue de Bethisy! murmura Guise dont les yeux exorbites se poserent avec epouvante sur Pardaillan. Oh! si tu es celui que je crois... malheur a toi! continue!... --Je continue! Donc, vous veniez d'assassiner l'amiral Coligny... Au moment ou vous posiez le pied sur la face sanglante du cadavre, cette main que voila, monseigneur... Pardaillan ouvrit sa main toute large... --Cette main s'appesantit sur votre face, a vous, et, depuis lors, vous vous appelez le Soufflete!... --C'est toi! rugit Guise... A moi! A moi! Arretez-les tous deux! Prenez-les! Vivants! Il me les faut vivants!... Alors, un effroyable tumulte se dechaina. Les digues de l'ocean populaire se rompirent... Crillon recula jusque sur ses gardes, emporte comme par un mascaret. Le colonel des Suisses, le premier, mit rudement la main sur l'epaule du duc d'Angouleme... Au meme instant, il s'abattit comme une masse: Pardaillan venait de tirer sa rapiere, et, d'un coup de pommeau, lui avait fracasse le crane... --Guise! Guise! cria Charles, souviens-toi que tu as accepte mon defi! --A mort! A mort! hurlait la foule. --Vivants! Je les veux vivants! vociferait Guise. Au moment ou, d'un coup de pommeau, le chevalier abattait aux pieds de Guise le colonel des Suisses, il saisit Charles, son louveteau! a pleins bras et se mit a bondir vers Crillon, vers la troupe des gardes immobiles et pales... Il tenait sa rapiere par la lame, et se servait du pommeau comme d'une massue. Ce fut ainsi qu'il se fraya un passage jusqu'a la troupe de Crillon, parmi les gentilshommes de Guise rues sur lui. Pardaillan se dressa sur la pointe des pieds et leva tres haut, de son bras tendu, sa rapiere vers le ciel. Et alors, d'une voix qui resonna comme du bronze, a l'instant ou Crillon, eperdu, se voyait deborde, ou les gardes allaient se debander, ou Guise, deja, poussait un rugissement de triomphe, Pardaillan tonna: --Trompettes! sonnez la marche royale!... Electrises, souleves par l'enthousiasme des grands chocs, les hommes d'armes hurlerent dans un grand elan: --Vive le roi!... Et ils se mirent en marche, tandis que la fanfare royale eclatait et dominait l'epouvantable tumulte... Et, en avant, l'epee haute, pres de Charles qu'il entrainait, pres de Crillon, stupefait, qui l'admirait, le chevalier de Pardaillan marchait, foncant dans la foule, entrainant les hommes d'armes, creusant un sillage a travers les masses des ligueurs et les infernales clameurs de mort... Maintenant, devant la troupe de Crillon, devant ces blesses qui s'avancaient d'un pas pesant et regulier, la hallebarde croisee, les multitudes de bourgeois s'ouvraient, fuyaient, les uns courant s'armer, les autres dechargeant leurs pistolets au hasard. Pardaillan avait remis sa rapiere au fourreau. Il marchait en tete, d'un pas rude, et criait: "Place au roi! Place au roi!..." Et il y avait une telle ironie dans ce cri que ceux qui l'entendaient ne savaient de quel roi le chevalier voulait parler, ni si c'etait vraiment pour le service d'un roi que flamboyait le regard de cet homme! A ce moment, mille ligueurs, commandes par Bussi-Leclerc, armes d'arquebuses toutes chargees, deboucherent au pas de course sur la place de Greve, venant de la Bastille. --Enfin! rugit le duc de Guise, triomphant. Il allait s'elancer vers Bussi-Leclerc; une main, tout a coup, se posa sur son bras. --Que voulez-vous! gronda-t-il d'une voix rauque a celui qui venait d'arreter son elan--un gentilhomme, vetu de velours noir, silencieux et sinistrement paisible. --Lisez ceci, monseigneur duc, dit le gentilhomme qui tendit un pli ferme. --He! monsieur! vocifera Guise. Tout a l'heure... --Il sera trop tard! dit l'homme vetu de noir. Cette lettre est de la princesse Fausta!... Le duc qui s'elancait s'arreta court, avec un profond tressaillement. Il saisit la lettre, brisa le cachet... Et lut!... L'effet de cette lecture fut foudroyant. Le duc chancela... Son visage devint couleur de cendres. --Vos ordres, monseigneur? cria Bussi-Leclerc. --Mes ordres! balbutia le duc. Il jeta sur tout ce qui l'entourait un regard ou luisait une folie de meurtre; puis, d'une voix basse: --A l'hotel, messieurs! Suivez-moi a l'hotel de Guise!... Et il s'elanca, suivi de ses gentilshommes stupefaits, oubliant Bussi-Leclerc et ses mille ligueurs, Grillon, Pardaillan et le duc d'Angouleme, oubliant tout au monde. Pardaillan avait continue sa marche foudroyante, entrainant Grillon et ses hommes d'armes. A travers des foules de ligueurs hurlants, mais qui, sans chefs, sans armes, n'osaient attaquer, la troupe de Crillon atteignit la Porte Neuve au moment ou, des deux Chatelets, du Temple, de l'Arsenal, s'elancaient en courant vers la Greve les compagnies prevenues... La porte fut franchie... Alors Crillon se jeta dans les bras de Pardaillan. --Partez vite, si vous m'en croyez! fit le chevalier. --Oui! mais de quel cote?... J'ignore ou est le roi!... --Je l'ai vu hier, fuyant et fort pale... un triste Sire, entre nous, monsieur de Grillon! Quoi qu'il en soit, il prit la route de Chartres... --Venez avec moi, monsieur, s'ecria Crillon, le roi vous fera colonel! --Eh! monsieur! fit tranquillement Pardaillan, je suis deja marechal! marechal de moi-meme, et c'est enorme. Pourquoi me faire colonel des autres? Crillon secoua sa criniere: --Vous etes un rude compagnon. Si le roi avait dix serviteurs tailles sur votre modele, il serait demain sur son trone!... Allons, adieu!... Votre nom?... --Chevalier de Pardaillan! Adieu, monsieur de Crillon! Le brave Crillon, ebahi, se tourna vers ses troupes et se mit en route, en saluant une derniere fois de son epee cet homme dont l'intrepidite l'avait emerveille. Pardaillan prit le duc d'Angouleme par le bras et, simplement, comme si rien d'extraordinaire ne se fut passe: --Rentrons par la porte Montmartre et allons nous reposer en vidant un broc de Suresnes a la Deviniere, chez cette bonne dame Huguette Gregoire... Laissons Pardaillan et Charles d'Angouleme rentrer dans Paris, et revenons un instant au duc de Guise qui venait de s'elancer vers son hotel. Sous ses allures de magnifique gentilhomme, sous l'ambition effrenee qui surchauffait son cerveau, sous cette passion meme qui le brulait pour une pauvre petite fille de Boheme, Henri de Lorraine, duc de Guise, roi de Paris par la force, presque roi de France par l'immense desir de la Ligue, cet homme, qui faisait trembler des rois, portait au coeur un mal terrible, un ulcere rongeur: la jalousie! Guise avait lu la lettre de la princesse Fausta, que le cardinal Farnese lui remettait. Elle contenait ces lignes: "Le comte de Loignes n'est pas de ceux qui sont sortis de Paris a la suite d'Herode. La duchesse de Guise, que vous croyez sur la route de Lorraine et que vous avez conduite vous-meme, il y a deux jours jusqu'a Lagny, vient de rentrer dans Paris. Quelqu'un vous attend en votre hotel pour vous expliquer ce double evenement." IV LE BOURREAU Le soir de ce jour, sous la serenite pale du crepuscule Paris gardait encore de profonds tressaillements, il ne faisait plus jour, pas encore nuit; peu a peu les bruits s'eteignaient, et, du ciel, melees aux dernieres clartes, tombaient les premieres ombres qui allaient envelopper la silhouette capricieuse et tourmentee du vieux Paris. Ce fut a cette heure indecise que quatre hommes portant une civiere s'approcherent de la voiture de Belgodere demeuree sur la place de Greve. Sur la civiere, il y avait un cercueil vide. Dans la roulotte une torche de resine etait allumee; ses lueurs fuligineuses jetaient de vagues reflets rouges sur le corps de la Simonne, etendue toute raide sur sa couchette: Violetta agenouillee, affaissee, les yeux fixes sur la figure aimee de celle qu'elle appelait sa mere, ne pleurait pas, n'ayant plus de larmes... Pres d'elle, debout, les bras croises, la levre crispee par la haine satisfaite, Belgodere guettait. Les quatre hommes entrerent et deposerent le cercueil au long de la morte. --Voila! fit l'un; nous venons enlever cette heretique de Boheme... --Bien entendu, ajouta un autre, il n y a pas de pretre; la defunte s'en est passee pendant sa vie: elle s'en passera pour sa derniere promenade. Violetta, secouee d'un long frisson, s'etait jetee sur la Simonne, et doucement, a mots imperceptibles, brises de sanglots, lui disait l'eternel adieu... Rudement, Belgodere l'arracha a la funebre etreinte: Violetta se releva, le coeur defaillant. Lorsqu'elle osa regarder, la Simonne etait dans le cercueil!... Alors l'enfant eut un grand cri. La Simonne avait disparu a jamais. Et le secret que son agonie avait voulu crier, le secret de la naissance de Violetta, etait cloue avec elle dans la biere!... --Viens, dit alors Belgodere d'une voix etrange. Tu ne veux pas laisser ta mere s'en aller toute seule!... Allons, je te permets de l'accompagner... Pour la premiere fois depuis de longues annees, Violetta leva sur Belgodere un regard ou il y avait une aube de reconnaissance etonnee... Accompagner sa mere jusqu'au cimetiere! Pour cette pauvre enfant, c'etait une consolation...! Et les patrouilles qui sillonnaient Paris purent voir ce pauvre cercueil fleuri comme un cercueil de princesse, qui s'en allait par les rues deja obscures, suivi lentement par une jeune fille qui marchait en pleurant... Belgodere avait quitte la roulotte en disant a ses deux hercules assis sur les marches: --Ramenez la voiture a l'auberge, peut-etre ne rentrerai-je pas cette nuit... Et, quant a Violetta, ajouta-t-il plus sourdement, elle ne rentrera jamais!... Il s'eloigna alors a grandes enjambees, et, d'assez loin, se mit a suivre Violetta qu'il couvait de son oeil luisant. Au moment ou Violetta se mit en marche derriere la lugubre civiere, un homme, abrite sous l'auvent d'une maison de la place, la suivit d'un morne regard. La victime est en route, murmura-t-il alors. Il me reste a prevenir le sacrificateur! Effroyable besogne! Pauvre infortunee! Le hideux bohemien te mene... et, la-bas, t'attend Fausta, l'implacable Fausta!... Cet homme frissonna comme s'il eut fait grand froid. Alors il quitta le recoin d'ou il avait guette le depart de Belgodere et de Violetta et penetra dans le dedale de la Cite. ......................................... Pres de la cathedrale, vers le milieu de la rue Calandre, dans un terrain vague en bordure du Marche Neuf acheve depuis deux mois, s'elevait une maison basse, honteuse, en quarantaine parmi les logis voisins. Le jour, les hommes s'ecartaient de cette demeure en grondant une imprecation. Les femmes palissaient et faisaient un signe de croix. En ce logis, dans une piece froide, aux meubles severes, aux murailles nues qui s'ornaient seulement d'une croix d'ebene, une sorte de colosse pensif etait assis dans un large fauteuil, le front dans la main, tandis qu'une vieille servante allait et venait a pas furtifs. --Vous ne mangez donc pas, maitre Claude? demanda la femme en s'arretant. Le geant fit un geste d'indifference et de lassitude. --Toujours ces affreux souvenirs de votre ancien metier, reprit-elle, au bout d'un silence. --Non, dit sourdement Claude en secouant la tete. Oh!... alors, c'est que vous pensez a l'enfant!... --Toujours! soupira Claude comme s'il se fut parle a lui-meme. Les minutes ou les spectres de mes victimes ne viennent pas m'assieger sont encore, peut-etre, les plus terribles pour moi... Car alors, c'est son image, a elle, qui se dresse devant mes yeux... Huit ans, dame Gilberte! huit ans ecoules presque jour pour jour depuis qu'elle disparut comme un beau songe qui s'evanouit... Maitre Claude, qui semblait l'incarnation de la force animale, reprit avec une etrange douceur: --Il parait que je n'etais pas fait pour tant de bonheur, et que j'etais condamne aux solitudes maudites! --Allons, allons, maitre Claude, fuyez ces souvenirs! --Avec quel enivrement, continua Claude sans entendre, je courais a Meudon!... La bonne Simonne venait au-devant de moi... Et l'enfant? Ah! la voici! Elle accourt, elle me serre le cou, elle grimpe sur mes epaules en riant et en criant comme une petite folle: Mere Simonne! voici papa!... Ah! quel bon rire... Maitre Claude couvrit son visage de ses deux mains... Il pleurait doucement, sans bruit... --Un matin... jour d'epouvante! C'etait un jeudi... il faisait beau... j'arrive a Meudon, j'appelle... pas de reponse... J'entre dans le jardin! Pas de Simonne! Encore moins d'enfant! Je penetre dans la maison... tout est bouleverse comme par une lutte... je me sens devenir fou... je sors, je crie... rien, toujours rien!... L'effroyable journee! Je tombe, le soir, sans connaissance... et, lorsque je reviens a moi, je vois une femme qui me soigne... Mon enfant! Ou est mon enfant?... Nul ne sait!... Tout ce qu'on sait dans le voisinage, c'est que, la veille, on a vu passer une troupe de bohemiens... Comment ne suis-je pas mort! Un coup frappe a la porte reveilla de longs echos dans la maison. Gilberte demeura immobile, saisie de stupeur... --Depuis huit ans, nul n'a frappe a cette porte! gronda Claude. Qui cela peut etre, sinon le malheur qui passe?... Un deuxieme coup plus rude du heurtoir retentit sourdement. Maitre Claude fit un signe imperieux a la servante qui sortit. Tout a coup, dans l'encadrement de la porte, un homme parut, la tete couverte d'une cape noire... Claude se leva, et, d'un ton raide et craintif a la fois, demanda: --Qui etes-vous?... Que voulez-vous de moi?... L'inconnu demeura une minute sans parler; puis, d'une voix basse et rauque, il prononca: --Maitre, je viens requerir les services de ta profession... Claude fut secoue d'un tressaillement et dit: --Du temps que j'exercais mon sinistre metier, l'Official et le grand prevot seuls pouvaient me requerir. Vous n'etes ni l'Official ni le grand prevot... sans quoi vous sauriez que, depuis huit ans, je me suis fait relever de mes fonctions... L'inconnu demeura une minute sans parler; puis, d'une voix rauque, il laissa tomber ces mots: --Pour moi, pour celle a qui tu dois obeissance, tu es encore le bourreau... regarde! Alors il sortit de dessous son manteau sa main droite. Au medius de cette main, il y avait un large anneau couronne par un enorme chaton de fer sur lequel etaient traces des signes mysterieux. Claude jeta un coup d'oeil sur ces signes. Alors un fremissement le fit chanceler! --Tu obeis?... demanda l'inconnu. --J'obeis, monseigneur!... --Bien. Rends-toi a la maison du bout de l'ile, derriere Notre-Dame. L'execution est pour dix heures... Y seras-tu? --J'y serai, monseigneur!... fit Claude dans un soupir qui ressemblait a un rale. Mais dites a ceux qui vous envoient de ne plus compter sur moi... cette execution sera la derniere! --La derniere! fit l'homme. Soit!... Maintenant, Claude, je vais te montrer ce visage que tu sembles me reprocher de tenir cache... D'un geste rapide, il fit tomber, sa cape et son visage apparut, pale, d'une paleur spectrale. Claude recula haletant et murmura avec un indicible accent: --L'eveque!... Le prince Farnese!... Le pere de de l'enfant!... --De l'enfant que tu me volas! gronda Farnese. --Oui, c'est moi! Moi qui t'ai maudit! Moi qui viens de te maudire encore, puisque tu n'as pas eu pitie de mon malheur! Ou plutot, non! je ne te maudis pas. C'est en suppliant que je viens... Ecoute! dis-moi la verite! Sois homme une fois dans ta vie! Claude hesita un instant... puis secoua la tete. --La verite! gronda enfin Claude. Je vous l'ai dite le jour que vous etes venu, il y a pres de quinze ans! Elle est morte! Morte trois jours apres que je la recueillis au pied du gibet... Le cardinal-prince Farnese ne dit plus rien. Il ramena sa cape sur sa tete et, avec un lugubre gemissement, se dirigea vers la porte. Claude, rapidement, jeta un manteau sur ses epaules, suivit Farnese et le rejoignit au moment ou il mettait le pied dans la rue. --Vous ne m'avez pas dit qui je dois executer ce soir!... --J'ignore!... dit Farnese, morne et glace. --Est-ce un homme?... Une femme?... --Une femme!.. Une jeune fille!... Le bourreau essuya la sueur qui inondait son front... Et il s'elanca vers l'extremite de l'ile, vers la mysterieuse maison de la princesse Fausta, en grondant: "La derniere execution... La derniere victime!..." V LA MAISON DE LA CITE La Simonne fut enterree dans le plus proche cimetiere, c'est-a-dire aux Innocents. Lorsque le cercueil eut ete mis en terre, et que le fossoyeur commenca a rejeter les premieres pelletees, Belgodere saisit Violetta par la main et l'entraina. La jeune fille le suivit sans resistance. Elle marchait sans se rendre compte du trajet qu'elle accomplissait. Pourtant au fond de son coeur rayonnait doucement une image consolatrice qui semblait lui murmurer qu'elle n'etait pas seule au monde. Ce jeune seigneur au regard limpide, a la voix caressante... reviendrait-il? Elle ignorait jusqu'a son nom... Oui, il reviendra! puisqu'il l'a dit!... Demain matin, elle le reverra!... Et les presque dernieres paroles de la Simonne murmurant a son coeur une consolation: "Ce jeune homme... ce sera ton sauveur... car il t'aime!..." Tout a coup, elle s'apercut que Belgodere ne se dirigeait ni vers la place de Greve ni vers la rue de la Tissanderie ou se trouvait l'auberge de l'Esperance. --Ou me conduisez-vous? balbutia-t-elle. Le bohemien, sans rien dire, serra plus fort la main de Violetta et marcha plus vite. Il passa entre la double rangee des maisons d'un pont, et, le fleuve franchi, tourna a gauche. A l'est, derriere Notre-Dame et le palais archiepiscopal, se dressaient cote a cote deux constructions pareilles a deux soeurs se tenant par la main... mais deux soeurs dont l'une etait mignonne creature et l'autre un monstre de hideux. Belgodere, tenant toujours Violetta par la main, marcha droit au formidable portail de la construction monstrueuse. --Ou sommes-nous? begaya Violetta en jetant autour d'elle un regard eperdu. Belgodere ne repondit pas. Il heurta le lourd marteau de bronze. La porte de fer s'ouvrit sans bruit. Violetta voulut se rejeter en arriere; le bohemien la harponna solidement: dans la seconde qui suivit, elle se vit dans un vaste vestibule dalle, aux hautes murailles nues, faiblement eclaire, ou se tenaient deux hommes masques, la dague nue a la ceinture. --Voici la petite que moi, Belgodere, devais amener. C'est bien ici? fit le bohemien. --C'est ici! dit l'un des deux gardes. Au meme instant, cet homme jeta sur la tete de Violetta un sac de toile noire qu'il serra au cou par un cordon. Sans un cri, sans un souffle, paralysee, Violetta se sentit soulevee, entrainee, emportee elle ne savait ou!... L'autre geant masque tendit a Belgodere une bourse bien gonflee: --Voici les cent ducats que tu as demandes... Un instant, l'ami: si tu veux avoir la langue arrachee, si tu veux etre ecorche vif, tu n'as qu'a souffler a ame qui vive un mot de ce que tu viens de faire... Le bohemien s'inclina jusqu'a terre, avec un sourire narquois, et sortant a reculons s'evanouit dans la nuit. Dix heures sonnerent a Notre-Dame. Belgodere avait disparu depuis longtemps. Ce fut a ce moment que maitre Claude s'approchant a son tour de la terrible maison, heurta le marteau de bronze. Encore une fois la porte de fer s'ouvrit sans bruit. Apres la victime, le bourreau! Sans doute les deux hommes masques le reconnurent, car l'un d'eux, lui faisant signe de le suivre, se mit a le preceder dans l'interieur de la maison. Des le vestibule franchi, cette maison hideuse devenait un fabuleux palais, une succession de pieces ornees avec magnificence, aboutissant a une salle immense au fond de laquelle, sous un dais, s'elevait un trone d'or, merveille de sculpture. Dans la salle du trone, douze torcheres en or massif supportant chacune douze flambeaux de cire rose, des colonnes alternativement de jaspe et de marbre, d'enormes vases de porphyre, des tapisseries d'Arabie, soixante fauteuils aux dossiers tres hauts, tous surmontes d'une tiare sculptee, tous portant une F brodee sous laquelle se croisaient deux clefs symboliques que semblaient garder vingt-quatre hommes d'armes vetus d'acier, silencieux, immobiles, hallebardes au poing. Le bourreau passa parmi ces merveilles sans un fremissement, suivant son conducteur muet. Il parvint ainsi, de salle en salle, jusqu'a une piece nue, froide, humide, avec des murs en pierre grise, sans un meuble; seulement, au long des murailles, il y avait des chaines accrochees a des anneaux de fer. La se tenait une femme vetue de noir, la tete couverte d'une mantille en dentelle noire. On ne voyait pas son visage; mais a sa main etincelait un anneau pareil a celui du prince Farnese. Seulement, tandis que l'anneau du cardinal etait en fer, celui qui brillait a cette main de femme etait en or pur; et les caracteres du chaton etaient traces par des diamants qui fulguraient dans la penombre. Cette femme, c'etait Fausta! Alors Claude frissonna et tomba a genoux en murmurant: "La souveraine!..." Fausta prononca avec une etrange et glaciale solennite: --Bourreau! Nous, grande pretresse de l'Ordre auquel vous avez jure obeissance, avons juge et condamne a mort une creature humaine de qui la vie etait une menace pour les projets sacres dont nous sommes la depositaire. Bourreau! vous avez accepte d'etre l'executeur de secretes sentences qui ne relevent que de la divine justice... Entrez donc dans la chambre des executions ou la condamnee attend et accomplissez votre oeuvre... Claude releva le front et tendit les mains vers Fausta. Vous avez a Nous parler!... Nous vous le permettons..., dit Fausta. --Souveraine, dit Claude avec un tremblement convulsif, j'ose adresser une supplique a l'eblouissante Majeste aux pieds de laquelle je me prosterne... --Parlez, bourreau: Nous sommes sur cette terre pour punir, mais aussi pour consoler. --Consoler!... Oui! C'est de consolation dont j'ai besoin... Le vent qui passe m'apporte les larmes et les maledictions de ceux que j'ai tues... En vain je me crie que je fus seulement un instrument de la justice humaine! En vain j'implore le Dieu tout-puissant de rendre un peu d'apaisement a mon coeur! J'ai peur de mourir sans cette absolution supreme qui me fut promise par votre envoye!... Depuis deux ans que j'ai jure obeissance, par trois fois j'ai du venir ici exercer mon terrible ministere... et la Seine n'a redit a personne le secret des trois cadavres que je lui ai jetes!... J'ai implore la pitie de plus de cent pretres; et aucun n'a voulu tracer sur ma tete le signe redempteur qui m'eut rendu le repos!... A votre envoye. Souveraine, j'ai refuse l'or qu'il m'offrait... mais, lorsqu'il m'a promis la sainte absolution, j'ai signe le pacte!... Par trois fois, j'ai obei, Souveraine! Maintenant, je ne peux plus. Souveraine, ayez pitie de moi!... --Vous avez bien fait de m'ouvrir votre ame, dit Fausta d'un accent de douceur penetrante. Bourreau, l'epreuve est terminee. Allez demain dans Notre-Dame. Apres la messe, vous serez entendu en confession generale, mais par un prince de l'Eglise, muni, a votre intention, des pleins pouvoirs de Sa Saintete... Et d'une voix de commandement supreme: --Maintenant bourreau, va! Eteins cette vie encore!... A ce prix, demain, tu seras absous de tous tes meurtres, et delivre de tous tes spectres... Claude se releva d'un bond, le visage resplendissant d'une epouvantable extase. --Vous dites, gronda-t-il, que je serai absous de tout mon passe?... --Tu seras absous!... --Et que cette execution est la derniere... qu'apres cette femme je ne tuerai plus personne?... --Cette femme sera ta derniere victime! --Qu'elle meure donc, rugit maitre Claude, en se dirigeant vers la chambre des executions. C'etait une large piece au plancher mal equarri, au milieu duquel apparaissaient les rainures d'une trappe fermee. Il y avait un anneau a cette trappe. Une corde y etait adaptee; elle montait droit au plafond, puis, par un systeme de poulies, descendait le long d'une paroi ou elle etait fixee a un gros clou par un noeud. Il n'y avait qu'a defaire ce noeud: la corde glissait dans ses poulies, et le couvercle de la trappe, n'etant plus soutenu par elle, s'abaissait, retombait... Quiconque se trouvait alors sur ce couvercle etait precipite... En bas, la Seine coulait avec de sourdes lamentations, des clapotis pareils a des maledictions. En entrant, le bourreau apercut au milieu de la salle, dans la livide clarte diffuse, celle qu'il allait tuer. Elle etait etendue sur le plancher, evanouie de terreur sans doute. Il frissonna longuement. Puis il se dirigea vers le clou auquel etait accrochee la corde qui soutenait la trappe!... Mais, pour y aller, il fit un long detour, sans regarder la victime... La sueur coulait a grosses gouttes sur son visage... Et ce fut ainsi qu'il atteignit la corde. Sans oser se retourner, il porta une main tremblante sur le noeud, qu'il commenca a defaire... A ce moment, la condamnee, la victime, poussa un soupir. "Elle se reveille... Il faut que je la tue avant de la precipiter... Elle pourrait se sauver!.. Et puis... elle souffrirait trop... je dois tuer, non faire souffrir!..." ajouta-t-il grelottant. Alors il se retourna, bondit jusqu'a la condamnee, et s'agenouilla ou plutot s'accroupit pres d'elle disposant les cordelettes de l'etranglement!... La victime fit un mouvement... Des paroles a peine begayees parvinrent jusqu'a l'oreille du bourreau. "Adieu, mere... ma mere cherie... Pere! Ou es-tu?..." "Elle appelle sa mere, haleta le bourreau. Comme sa voix est douee et comme elle me remue le coeur!..." Une irresistible curiosite s'emparait de lui! Voir! oh! voir le visage de cette victime... Lire peut-etre sur sa figure le crime qui la condamnait. Il resistait encore a la tentation que, deja, ses doigts avaient delie le cordon qui maintenait le sac noir autour du cou. Deja lui apparaissait l'adorable visage de Violetta... Il la contempla une longue minute, avec un indicible effarement. Puis, a force de la regarder, il sentit comme un battement sourd et profond de son coeur, un bouleversement de son ame. "Ah ca! gronda-t-il en saisissant sa criniere de ses deux mains crispees, mais je deviens fou, moi!... Que vais-je imaginer la!... Vais-je sombrer dans la folie!... ce visage... il me rappelle... non!... c'est insense!... l'enfant aurait cet age-la! oh si je pouvais voir ses yeux! Si c'etait elle!... Ma fille! hurla-t-il dans un cri terrible!... Violetta! Violetta!... Violetta ouvrit les yeux, les posa, timides et craintifs, sur le bourreau... Elle tendit les bras et murmura: --Mon pere!... Bon, bon petit papa Claude!... Claude jeta une dechirante clameur: --Seigneur Dieu! c'est elle! c'est mon enfant!... Il se redressa et recula, ses mains enormes, secouees d'un tremblement convulsif, se tendaient vers elle. Il riait et pleurait. Puis, avec une sorte de rudesse, il empoigna la jeune fille dans ses bras puissants, l'emporta dans l'angle le plus eloigne de la trappe, s'assit sur le plancher, et la mit sur ses genoux. Il pleurait a grosses larmes, begayant des choses incomprehensibles, et il y avait sur son visage monstrueux une irradiation de bonheur. Violetta souriait et repetait: --Mon pere... mon bon pere Claude... c'est vous!... Et, quand elle put comprendre quelques mots de ce qu'il balbutiait, elle l'entendit qui disait: --Oui... c'est ca... appelle-moi encore ainsi... encore... Ah ca! que s'est-il passe? Non, tais-toi, tu me diras ca plus tard... Dire que c'est toi?... Je ne reve pas, dis!... Ah ca! fit-il en riant avec delices, rentrons chez nous... --Oh! pere... qu'est-ce donc, ici... murmura Violetta reprise d'epouvante. Claude repeta en grelottant d'angoisse: --Ici!... Nous sommes ici!... --Pere, pere! quelle horrible angoisse vous saisit! Oh! j'ai peur! Qu'est-ce donc que cette maison?... --Ce que c'est! gronda Claude. Oh!... je me souviens!... Il se releva d'un bond, saisit la jeune fille terrifiee... A ce moment la porte s'ouvrit. Fausta parut, voilee de noir. Fausta fixa sur Violetta un regard d'ardente curiosite. --C'est donc la, murmura-t-elle, l'enfant que recueillit le bourreau! C'est donc la fille de Farnese! Nouvelle raison plus puissante encore pour qu'elle disparaisse!... Claude s'etait arrete, petrifie. Fausta tendit les bras et dit avec une funebre simplicite: --Qu'attendez-vous?... Claude eut un recul de bete sauvage a l'instant de regorgement. Fausta, de sa meme voix affreusement simple, repeta: --Qu'attendez-vous? Alors Claude repoussa derriere lui Violetta comme pour une protection supreme. Puis il joignit ses mains enormes et, la tete perdue, balbutia d'une voix tres basse: --Madame, c'est mon enfant... Je l'avais perdue... et je la retrouve ici... Vous ne voudriez pas, n'est-ce pas? maintenant que vous savez. Allons... laissez-nous passer... --Bourreau, dit Fausta, qu'attends-tu pour executer la condamnee? A ce mot de bourreau, un cri d'angoisse et d'horreur jaillit de la gorge de Violetta. --Mon pere!... Bourreau!... Mon pere est bourreau!... Claude entendit ce cri. Alors, il se tourna vers la jeune fille. Une sublime expression de desespoir s'etendit sur sa physionomie. Et d'un accent indiciblement navre: --Ne t'effraie pas... je ne te toucherai plus, si tu veux... je ne te parlerai plus... je ne t'appellerai plus ma fille... mais ne t'effraie pas. Je t'en supplie, n'aie pas peur... Madame, gronda-t-il soudain en se retournant vers Fausta, vous venez de commettre un crime; vous avez brise le lien d'affection qui rattachait cette enfant a l'infortune que je suis. Et je vous le declare: prenez garde, maintenant... --Prends garde toi-meme, bourreau! interrompit Fausta sans colere, Es-tu en rebellion? Obeis-tu? --Obeir! Ah ca! Je vous dis que c'est ma fille!... Ne crains rien, ma petite Violetta. Sortons d'ici! --Bourreau! dit Fausta d'une voix eclatante, choisis: de mourir avec elle, ou d'obeir!... --Obeir, moi! hurla Claude d'un accent sauvage. Assassiner ma fille, moi!... Vous etes folle, ma Souveraine! Place! place, par l'enfer! Ou ta derniere heure est venue!.. De son bras gauche, il entoura la taille de Violetta qu'il emporta... Et, levant son bras, balancant dans l'espace son poing formidable, il marcha sur Fausta... Fausta vit venir sur elle l'homme, effroyable. Elle ne recula pas, mais d'un sifflet qu'elle portait a la ceinture elle tira un son bref et aigu... A l'instant meme, quinze gardes armes d'arquebuses firent irruption dans la funebre salle. Claude, portant Violetta a demi evanouie dans ses bras, recula en grondant: --Venez-y donc! Touchez-la, si vous osez... Mais les gardes n'avancaient pas: sans doute, Fausta leur avait donne ses ordres avant d'entrer. Ils n'avancaient pas!... Mais Claude les vit appreter leurs armes! --Attention! commanda une voix rude. A cet instant, les quinze gardes entendirent un hurlement, ils virent une ombre geante qui bondissait; dans la meme seconde, ils firent feu! Le tonnerre des quinze arquebuses eclata! La sinistre chambre s'emplit d'une fumee noire!... Et les gardes, alors, sortirent... Fausta demeura seule, immobile, un mysterieux sourire aux levres. Lentement, les volutes de fumee se dissiperent... Alors, elle chercha les cadavres de Claude et de Violetta... Et elle ne les vit pas!... Violetta et Claude avaient disparu!... Les yeux de Fausta errerent, fouillerent les coins sombres... et enfin... s'arreterent sur la trappe, au milieu de la piece... la trappe etait ouverte!... Fausta s'approcha, se pencha, ecouta et demeura la, inclinee sur ce gouffre noir, au fond duquel, sans doute, tournoyaient maintenant les cadavres enlaces... VI LA BONNE HOTESSE En se separant de Crillon dans la plaine des Tuileries, le chevalier de Pardaillan et le duc d'Angouleme longerent les fosses et rentrerent dans Paris par la porte Montmartre. Ils traverserent la ville, parvinrent dans la rue des Barres situee entre la Seine et Saint-Paul, et penetrerent dans une maison de bourgeoise apparence ou, la veille, apres leur rencontre avec Henri III, ils etaient descendus tout droit. Cette maison appartenait a Marie Touchet, mere du jeune duc, et lui avait ete donnee par Charles IX. Elle etait donc toute pleine des souvenirs de ce roi mort si jeune, d'une mort si effrayante, apres la sanglante tragedie de la Saint-Barthelemy. Charles, qui avait pour camarades une foule de jeunes seigneurs dans l'Orleanais et l'Ile-de-France, ne se savait qu'un ami: Pardaillan. Et, pourtant, ce Pardaillan, il ne le connaissait que depuis une dizaine de jours: un soir, le chevalier etait passe par Orleans et avait fait visite a l'amante du feu roi Charles IX. Marie Touchet avait raconte a son fils ce qu'elle savait de Pardaillan, et le jeune duc l'avait ecoutee comme on ecoute quelque heroique passage d'un poeme de chevalerie. Puis, lorsque le lendemain, apres la scene ou fut decide son depart, Charles d'Angouleme s'etait mis en route. Marie avait leve ses yeux suppliants sur le chevalier, comme pour lui dire: --J'hesitais a laisser partir mon enfant... mais je n'aurai plus peur si vous lui accordez votre amitie. --Madame, avait dit Pardaillan, je vais a Paris. J'espere que Mgr le duc d'Angouleme voudra bien me compter parmi ses amis... La mere de Charles avait compris ce qu'il pouvait y avoir de promesse dans ces mots et avait repondu par un regard ou elle avait mis toute sa reconnaissance. Pendant la route, le duc s'etait pris d'une sorte de passion pour son compagnon, dont il ne pouvait se lasser d'admirer l'allure insoucieuse, enfin tout cet ensemble qui frappait du premier coup, qui faisait de Pardaillan un etre a part, un de ces hommes qu'il est impossible de ne pas remarquer. Enfin, la bagarre de la place de Greve, les restes de la defaite des Barricades avaient inspire au jeune duc un sentiment qui tenait de l'etonnement emerveille, du respect, et aussi de la reconnaissance --puisque, sans le chevalier, il eut ete purement et simplement occis. Or, lorsque, apres avoir longtemps rumine, il se decida le soir, a table, a parler de Violetta, lorsqu'il eut chante son amour, il se trouva que Charles rencontra dans Pardaillan le plus parfait des amis que puisse rever un amoureux. --Aimez-la, morbleu! s'exclama le chevalier, et faites-vous aimer! Et soyez heureux, tous deux! Bohemienne ou princesse, du moment que vous l'aimez, elle est l'etoile qui vous guidera! Sur ces mots, Pardaillan s'alla coucher, non sans avoir annonce a Charles qu'il se rendrait le lendemain matin a la Deviniere, rue Saint-Denis, ou il l'attendrait pour savoir le resultat de sa demarche aupres de Belgodere. Le lendemain, a l'aube, le jeune duc etait debout, il sentait son coeur battre: "La revoir! murmura-t-il en s'elancant enivre, la revoir et lui dire... oserai-je?... Pardaillan, lui, dormit comme un homme qui n'a rien de mieux a faire. Et au matin, vers neuf heures, il se rendit comme il l'avait dit, a la Deviniere, celebre rotisserie qui etait alors le rendez-vous de la haute societe galante. Lorsque le chevalier de Pardaillan gravit, non sans une sourde emotion, les quatre marches du perron de la Deviniere et qu'il s'assit dans un coin obscur de la grande salle commune, l'hotesse, les bras nus jusqu'aux coudes, le visage tout rose devant la haute flamme claire de la cuisine, surveillait deux ou trois rangs de becassines et de sarcelles des marais de la Grange-Bateliere qui tournoyaient gravement et se doraient au feu. Huguette, la patronne de la Deviniere, avait a cette epoque un peu plus de trente-trois ans, sa taille avait garde de la ligne, ses traits avaient une finesse que plus d'une grande dame leur eut enviee. Tout a coup, un chien roux leva le nez, avec un tressaillement; il se dressa subitement sur ses pattes en reniflant... puis bondit dans la salle. Huguette s'arreta net, ses yeux agrandis, fixes sur un etranger, qui le caressait. Elle palit. --Jesus! murmura-t-elle, est-ce que ce serait... A l'instant, le chevalier leva la tete et elle le reconnut. --Mon Dieu! monsieur le chevalier... est-ce bien vous?... Pardaillan se leva vivement, contempla une seconde l'hotesse avec un sourire attendri, puis lui saisit les mains, et, au grand ebahissement des servantes qui n'avaient jamais vu leur patronne permettre a personne une pareille familiarite, l'embrassa sur les deux joues. --Et comment va ce bon Gregoire? demanda le chevalier pour essayer de donner le change a l'emotion visible de l'hotesse. --Dieu ait son ame, le pauvre cher homme! il est mort, voici tantot sept ans... Et, avec cette speciale hypocrisie qu'on pardonne aux jolies femmes, Huguette profita de ce souvenir pour donner un libre cours aux larmes qui pointaient a ses paupieres. --Et de quoi diable a-t-il pu mourir? demanda le chevalier. Il avait une sante si florissante... --Justement, dit Huguette en essuyant ses yeux. Il est mort de trop bien se porter... Elle examinait le chevalier a la derobee; et elle constatait, peut-etre avec une arriere-pensee de satisfaction inavouee, qu'il n'avait pas du faire fortune: a certains details perceptibles seulement au coup d'oeil sur de la femme qui aime, elle jugeait que, si Pardaillan n'etait plus le pauvre here qu'elle avait connu jadis, il etait loin d'etre le magnifique seigneur qu'il etait devenu, croyait-elle encore une heure auparavant. --Vous rappelez-vous, monseigneur le chevalier, dit-elle, la derniere visite que vous fites a la Deviniere?... Quinze ans presque... vous etiez triste... oh! si triste!... Pardaillan avait souleve le rideau de la fenetre pres de laquelle il etait place, et, un peu pale, avait leve les yeux vers la facade d'une vieille maison sise vis-a-vis de l'auberge. --C'est la que je la connus, dit-il avec une grande douceur! C'est la que je la vis pour la premiere fois... --Loise!... murmura l'hotesse en elle-meme. Pardaillan laissa retomber le rideau, et se mettant a rire: --Ah ca! dame Huguette, vous n'avez donc plus de ce vin si clair et si traitre qu'affectionnait mon pere?... L'hotesse fit un signe; une servante se precipita; bientot Huguette remplit un gobelet que le chevalier lampa d'un trait. Coup sur coup, il vida ainsi trois ou quatre verres, tandis que l'hotesse, de sa voix caline, multipliait les questions, poussee par la curiosite... L'oeii de Pardaillan se troublait, ce front d'une si insoucieuse audace se voilait. --Tenez, Huguette, dit-il soudain, je n'ai plus personne qui m'aime... que vous... Je ne vois pas pourquoi je vous cacherais mon coeur. Sachez donc, dame Huguette, que, si j'etais si triste a mon dernier passage a Paris, c'est que je venais de perdre Loise... --Morte! fit l'hotesse avec une sincere et profonde douleur! Morte, Loise de Montmorency!.. --Loise de Pardaillan, comtesse de Margency, dit gravement le chevalier. Car elle etait ma femme. Et moi, on m'avait fait comte de Margency. Oui, elle est morte... Le jour ou nous quittames Paris, en ce jour d'horreur ou nous marchions dans le sang... --La Saint-Barthelemy! --Oui... Ce fut ce jour-la que mon pere succomba a ses blessures. Et ce fut a ce moment, a cette minute d'angoisse ou je me penchais sur mon pere, ce fut alors qu'un demon bondit et frappa Loise d'un coup de poignard... Versez-moi donc a boire, ma jolie Huguette... --Oh! c'est affreux! fit l'hotesse. Voir mourir le meme jour votre pere et... celle que vous adoriez!... --Non! dit Pardaillan, elle ne mourut pas ce jour-la. La blessure etait insignifiante. Et Loise en guerit rapidement... Alors, Je l'epousai... a Montmorency. Alors je crus que le paradis etait descendu sur terre expres pour moi. Car, vous l'avez dit, j'adorais Loise comme j'adorerai jusqu'a mon dernier souffle le radieux souvenir que je garde d'elle... Pardaillan disait ces choses-la avec un leger tremblement, les yeux perdus au loin, dans son passe... --Pauvre chevalier! Pauvre Loise! dit Huguette. --Oui!... Trois mois apres notre union, l'ange s'envola... Un soir, une fievre ardente la prit... Le lendemain matin, elle jeta ses bras autour de mon cou, voulut prononcer quelques mots, et expira doucement. --Elle a donc succombe a cette fievre? reprit timidement Huguette. Pardaillan secoua la tete: --Si elle etait simplement morte d'une fievre, dit-il d'une voix etrangement rauque, n'ayant plus rien a faire au monde, je serais mort aussi, moi!... Or, j'ai vecu... et je vis... ajouta-t-il avec un accent terrible. Il laissa retomber son verre vide sur la table et reprit: --Loise est morte assassinee... Le poignard etait empoisonne!... L'hotesse frissonna. --Alors, poursuivit le chevalier, je me mis en route pour rejoindre l'homme. C'est a cette epoque que je vous vis, ma bonne Huguette. --Et... vous l'avez rejoint... l'homme?... --Pas encore. Il sait que je le cherche. Par quatre fois, j'avais reussi a l'acculer... Je le tenais! L'homme, a chaque fois, m'a glisse dans les mains au dernier moment... Mais je le suis... il ne m'echappera pas... J'ai connu la misere des grandes routes, et, souvent, Huguette, lorsque je me couchais sur une botte de paille sans manger, j'ai songe a la bonne hotesse de la Deviniere, qui avait toujours un diner pour ma faim, un sourire pour mes joies, une larme pour mes douleurs... --Helas! murmura Huguette toute pale de ce qu'elle venait d'entendre, ce n'est pas souvent que l'hotesse a pense a vous... c'est toujours!... Mais a propos de diner, monsieur le chevalier, j'ose esperer... --Comment donc, ma bonne Huguette! Je fais plus que d'esperer: je reclame!... Dans la cuisine, qui avait une porte particuliere sur la rue, Huguette se heurta a deux seigneurs, dont l'un dit: --Hola, l'hotesse, un cabinet pour mon camarade et moi, quatre flacons de Beaugency, une ou deux de ces volailles, et le reste a l'avenant! Huguette conduisit les deux gentilshommes et les quitta pour revenir a la cuisine en leur disant: --Dans un instant vous allez etre servis, monsieur de Maineville et monsieur de Maurevert!... --Soudain un jeune gentilhomme entra, le visage bouleverse, parcourut la salle d'un coup d'oeil et, apercevant le chevalier, courut a lui. C'etait Charles d'Angouleme qui, tres pale, se laissa tomber sur un escabeau. --Mon cher Pardaillan! murmura-t-il, je suis perdu! --Bah! fit Pardaillan, que vous arrive-t-il? --Eh bien, dit le jeune duc, dont les yeux s'emplirent de larmes, cette jeune fille dont je vous ai parle... celle que j'aime, Pardaillan!... Elle a disparu! --Pauvre petit duc! murmura le chevalier avec un singulier attendrissement. Et que dit le bohemien? --Belgodere? introuvable! On ne l'a pas revu a l'auberge de l'Esperance. Sur de vagues indications, je suis parti comme un fou, j'ai explore les rues qui avoisinent la Greve et, enfin, me voici... Pardaillan garda le silence. Il reflechissait: --Oui, gronda-t-il enfin, comme se parlant a lui-meme, c'est bien le temps des rapts, des viols, des meurtres, des trames sombres. Qui peut avoir interet a faire disparaitre une pauvre petite bohemienne? --Pardaillan, Pardaillan, vous me faites fremir! Le chevalier haussa les epaules. Tout a coup il tressaillit, medita un instant, et, relevant la tete: --Auriez-vous, d'aventure, un objet quelconque ayant appartenu a cette jeune fille?... Le duc d'Angouleme rougit, soupira, et finit par tirer de son pourpoint une echarpe en soie brodee. --Je l'ai... ramassee, hier, dans la voiture du bohemien, balbutia-t-il en la tendant au chevalier. --Dites donc que vous l'avez volee, fit paisiblement Pardaillan qui fourra l'echarpe dans sa poche, et ajouta: Rentrez chez vous, monseigneur, et attendez-moi rue des Barres. Peut-etre ce soir ou demain matin vous apporterai-je des nouvelles... car j'ai un guide sur. C'etait son chien Pipeau confie autrefois a Huguette. Pipeau remua gravement la queue. A ce moment, l'hotesse deposait sur la table les premiers elements d'un diner qui devait etre une merveille. --Eh quoi! demanda Huguette d'une voix tremblante, vous partez? Sans faire honneur a mon diner?... --Diner digne de deux empereurs, dit Pardaillan qui jeta un regard de regret sur les somptuosites gastronomiques d'ou montaient des parfums delectables. --Helas! il ne fut ordonne qu'a votre intention... Qui va etre digne de le manger?... --Qui, ma chere Huguette? Par Dieu! s'ecria Pardaillan dont l'oeil s'illumina d'une flamme de bonte pour ainsi dire blagueuse, je veux aujourd'hui faire deux empereurs! Promettez-moi de servir mes invites comme moi-meme!... Pardaillan traversa majestueusement la salle qui commencait a s'emplir de buveurs. Sur le perron, il s'arreta, et considera un instant les passants, faisant son choix, et cherchant deux individus dignes de lui, dignes du merveilleux diner d'Huguette. --Hola! cria-t-il soudain a deux hommes qui vinrent a passer. Veuillez entrer, messeigneurs... Oui, vous... vous, le grand noir aux yeux de corbeau, et vous, le grand echalas, aux yeux de vrille... Faites-moi l'honneur de venir diner ceans: je vous invite! Les deux heres auxquels s'adressait le discours en question s'arreterent stupefaits, puis timidement, redoublant les salutations, gravirent le perron. C'etaient deux grands diables qui n'en finissaient plus de hauteur, mais tous deux d'une extravagante maigreur, piteux, minables, avec leurs manteaux troues, leurs semelles eculees, vetus d'emphatiques guenilles de baladins dans la misere. Pardaillan conduisit les deux gueux a la table resplendissante et leur fit signe de s'asseoir devant le feerique repas qu'elle supportait. Effares, muets d'emotion, les narines larges ouvertes et l'oeil obliquement braque sur les chefs-d'oeuvre d'Huguette, les deux lamentables sires obeirent, s'assirent de cote, posant chacun un quart de fesse sur le siege. Et ils demeurerent pantelants, croyant rever. --Comment vous appelez-vous, monsieur de la Vrille? demanda Pardaillan a celui do ses invites qui paraissait le plus intelligent des deux. L'homme repondit en se courbant: --Monseigneur, on m'appelle Picouic... --Picouic?... Joli et melodique. Mais veuillez ne pas me monseigneuriser, s'il vous plait!... Et vous, monsieur du Corbeau? L'autre, en effet, etait une caricature de corbeau: cheveux noirs et plats sur le front, nez long, proeminent et osseux. Il repondit d'une voix lugubre: --Monseigneur, on m'appelle Croasse... --Croasse? Admirable, par Pilate!... Eh bien, monsieur Picouic et monsieur Croasse, mangez et buvez, vous etes les hotes du chevalier de Pardaillan... Madame Gregoire, voici l'ecot de mes deux camarades, ajouta le chevalier en deposant deux ecus d'or dans la main de l'hotesse. Et, sur un geste de refus esquisse par Huguette: --Ma chere Huguette, fit-il doucement, vous savez que mes hotes sont a moi et que je n'ai jamais permis a personne de s'en emparer. Et, saluant les deux heres d'un de ces grands gestes chevaleresques dont il avait le secret, le chevalier, suivi de Pipeau, rejoignit le duc d'Angouleme qui l'attendait dans la rue: cependant que MM. Croasse et Picouic, les deux "hercules" de Belgodere, hebetes d'admiration, commencaient timidement l'attaque. A l'instant ou Pardaillan franchissait le seuil de la Deviniere, le rideau d'un cabinet qui s'ouvrait sur la cuisine et la salle se souleva. Derriere les vitraux apparut une sombre figure qui le regarda descendre le perron... Et, cette figure, convulsee de haine, c'etait celle de Maurevert, l'assassin de Loise de Pardaillan, comtesse de Margency. VII L'ORGIE S'il fallait chercher le mot synthetique capable de traduire le duc de Guise dans sa personnalite humaine, nous dirions que cet homme s'appelait Orgueil. Guise, comme Achille, n'avait qu'un point vulnerable dans son ame cuirassee: on ne pouvait le blesser que dans son orgueil. Or, ce capitaine qui pouvait reellement passer pour le plus beau gentilhomme de Paris, a qui toutes les grandes dames de l'epoque ecrivaient des lettres passionnees, ce triomphateur a qui nulle femme ne resistait, Henri de Guise etait marie et trompe... Ce fut le mari le plus outrage de son epoque. Il eut des desespoirs d'orgueil--car, naturellement, il n'aimait pas sa femme dont il exigeait la fidelite: il voulait bien la tromper tous les jours, mais non en etre bafoue. L'assassinat de Saint-Megrin n'arreta pas l'outrage: Catherine de Cleves, duchesse de Guise, pleura huit jours Saint-Megrin et prit un autre amant, puis un autre, puis d'autres, en sorte que Guise continua a verser du sang et des larmes de rage. Pour le moment, Henri de Guise ne connaissait pas l'amant de Catherine: pourtant, il etait bien sur qu'elle en avait un. Resolu a garder toute sa lucidite d'esprit, au moment ou Paris commencait a gronder, il envoya Catherine en Lorraine, sous la garde d'une duegne dont il se croyait sur. On a vu par la lettre de la princesse Fausta que Catherine etait sortie par une porte et rentree par une autre... Mais la devait s'arreter la comedie... C'est sur un drame que le rideau allait se relever!... Rentre en son hotel, le duc de Guise se renferma dans son appartement et eut une longue conversation avec celui qui lui etait annonce dans la lettre de Fausta. Le lendemain, il passa sa journee a dicter des lettres, a donner des ordres. Il etait inquiet, nerveux, ses familiers voyaient clairement les marques de la tempete interieure qui se dechainait en lui. Le soir de ce meme jour deux hommes s'arretaient a l'extremite de la Cite, devant une maison dont la facade en ruine dissimulait un feerique palais. L'un d'eux frappa, et, lorsque la porte de fer se fut ouverte, s'effaca devant son compagnon qui entra. A l'interieur, ce dernier laissa retomber son manteau, et les deux gardes qui veillaient sans cesse dans le vestibule purent reconnaitre la sombre et livide figure du duc de Guise. Le roi de Paris, et que Paris eut voulu appeler roi de France, fut alors conduit vers la gauche de ce palais, c'est-a-dire vers cette ligne ou la maison Fausta et l'auberge du Pressoir-de-Fer entraient en conjonction. La, dans une salle plus petite, moins severe que les autres, mais aussi plus elegante, la princesse Fausta, harmonieusement habillee d'un costume de laine blanche aux plis hieratiques, etait assise dans un fauteuil couvert de soie blanche; ses pieds reposaient sur un coussin de velours blanc. Dans cette blancheur immaculee, la beaute de Fausta resplendissait et les diamants noirs de ses yeux voiles de longs cils brillaient d'un eclat etrange, hallucinant. Henri de Guise entra brusquement, mais, devant Fausta, il s'arreta court et, avec un fremissement de tout son etre, s'inclina tres bas. Lorsqu'il se redressa, son visage apparut en pleine lumiere, si pale que la cicatrice de sa balafre semblait d'un rouge sanglant. --Vous pouvez parler, duc, dit la mysterieuse princesse avec un sourire qui etait un poeme de grace. --Madame, dit alors Henri de Guise d'une voix rauque, votre emissaire m'a tout dit. J'ai souffert depuis hier comme un damne... Des preuves, madame!... --Vous... voulez! dit Fausta d'un ton de supreme hauteur qui glaca Guise, soudain courbe. --Pardonnez-moi, begaya-t-il. J'ai perdu, la tete... Oh! tenir ce comte de Loignes comme j'ai tenu Saint-Megrin!... --Ainsi, dit doucement Fausta, si... on vous donnait... des preuves... --Oh! malheur a lui!... gronda Guise. --Mais elle?... reprit Fausta, elle?... Pauvre femme! Pauvre affolee d'amour!... J'espere que ce n'est pas sur elle que retomberait votre vengeance?... --Assez, madame, rugit Guise, hors de lui. Si la duchesse a pousse l'abjection jusqu'a aimer un Loignes, il faut qu'elle meure!... il faut qu'ils meurent ensemble!... La Fausta tressaillit. --Duc, dit-elle, souvenez-vous que des interets puissants vous sont confies. Souvenez-vous que vous etes pour le peuple le Fils de David, et, pour nous, le Fils bien-aime de notre Eglise, le roi de France!... Allez, duc, continua-t-elle en frappant sur un gong, accomplissez l'acte necessaire qui doit rendre enfin la paix a votre ame... Suivez votre guide... vous verrez, et vous serez convaincu... Guise, haletant, ivre de vengeance, gronda: --Si je vous dois cela... Je vous devrai plus que le trone! haleta Guise, ivre de vengeance. Il s'inclina avec ce respect religieux qui courbait tous ceux qui approchaient Fausta, et, voyant un homme qui, au coup de timbre, venait d'entrer, le suivit precipitamment, la main au manche de sa dague. Alors, Fausta s'approcha d'une lourde tapisserie qu'elle souleva. Derriere la tapisserie, il y avait une porte fermee, sur le panneau de laquelle s'ouvrait un judas, qui faisait communiquer la maison de Fausta avec l'auberge voisine!... L'homme qui conduisait Guise sortit de la maison, et se dirigea droit sur l'entree du Pressoir-de-Fer. Il gratta a la porte qui s'ouvrit et, quelques instants plus tard, le duc de Guise se trouvait dans l'interieur de ce cabaret. Deux grosses filles joufflues, tres peintes, couvertes de bijoux et tres court vetues, s'avancerent au-devant de lui en souriant et executant des reverences. L'une d'elles s'approcha de lui et lui appliqua sur la figure un masque de velours tel que les elegants en portaient alors, lorsqu'ils penetraient dans un lieu de reputation douteuse, et pour ne pas etre reconnus. Presque en meme temps, l'autre lui jetait sur les epaules un ample manteau de soie legere. Guise comprit que ces femmes etaient averties de sa visite et qu'elles savaient ce qu'il venait chercher a l'auberge du Pressoir-de-Fer. Elles l'entrainerent dans la salle qui s'ouvrait sur le cabaret. La, regnait une demi-obscurite. La piece, tendue d'elegantes etoffes et meublee de larges fauteuils, etait deserte; mais, de la salle voisine, arrivaient des eclats de rire, des voix excitees, tout un bruit d'orgie... Et Guise comprit alors que cette petite maison de cabaret sur le devant etait en realite un lieu de debauche, comme il y en avait tant dans les sombres ruelles de la Cite... --Monseigneur n'a qu'a entrer, murmura l'une des femmes, on n'attend plus qu'un convive... ce convive ne viendra pas... c'est monseigneur qui vient a sa place... La partie de plaisir consiste ce soir a garder son masque: seulement, a dix heures, tous les masques devront tomber... Elles pousserent une porte, s'effacerent et Guise entra. Tout d'abord, il demeura ebloui par l'eclat des lumieres. Il etait brusquement pousse dans l'orgie la plus radieuse et la plus impudique. La piece etait vaste, luxueuse, emplie de parfums capiteux. Au milieu, une table somptueuse se dressait, chargee de vaisselle d'or, supportant des fruits rares, des friandises precieuses; des vins aux tons de rubis chatoyaient dans des flacons aux formes etranges, et, ces vins, c'etaient des servantes aux costumes impudiques qui, impassibles et souriantes, les versaient dans les coupes d'or des convives. Il y avait la quatre couples enlaces, les femmes sur les genoux des hommes. C'est A peine s'ils firent attention a Guise qui entrait: un geste de bienvenue de l'un des hommes, une invitation a prendre place, et ce fut tout... Seulement, une femme, qui etait seule, s'avanca vivement vers lui, l'enlaca de ses deux bras nus et murmura: --Enfin, vous voici, cher seigneur... vous venez bien tard... Guise se sentit devenir insense... une irresistible fureur fit craquer ses muscles... D'un geste fou, il voulut repousser la femme... mais, plus etroitement, elle l'enlaca, une de ses mains arreta sur sa bouche le cri de fureur... et, de l'autre, elle lui indiquait un objet qu'il n'avait pas vu encore. C'etait une grande horloge qui scandait l'orgie d'un tic-tac ironique. Guise vit alors qu'elle allait marquer dix heures! --Dix heures! murmura la femme. L'heure ou les masques vont tomber... Attendez, cher seigneur... Regardez!... Le duc se laissa tomber sur un fauteuil et, sous son masque, il sentit la sueur couler. Les quatre couples demeuraient enlaces et murmuraient des choses confuses... Tout a coup, l'horloge sonna... Les dix coups tomberent, greles et sinistres. --Tant pis! cria soudain une voix de femme. Nous avons gage de nous montrer!... Moi, je commence... Et, brusquement, elle laissa tomber son masque et arracha celui de l'homme au cou duquel elle etait suspendue. --La reine Margot! murmura Guise, stupefait. --Puisque c'est convenu! continua une autre femme au milieu des eclats de rire. Et, d'un geste plus hardi encore, elle imita Margot. --Claudine de Beauvilliers! gronda en lui-meme Guise. L'homme qui accompagnait Claudine lui etait inconnu. Mais, deja, la troisieme femme venait de retirer son masque! Et celle-la riait d'un rire gamin plus frais, plus sonore... Et, cette fois, Guise fut secoue d'un fremissement de rage. Dans cette femme, il venait de reconnaitre sa propre soeur!... La duchesse de Montpensier!... Toute rieuse et s'efforcant de rougir, elle essayait de denouer le masque de son compagnon: mais l'homme resistait, son ivresse dissipee soudain... tout a coup, elle y parvint... le visage de l'amant de la duchesse apparut... Et les rires qui avaient salue chaque visage qui se decouvrait se figerent... l'amant de la duchesse de Montpensier s'etait releve soudain, les yeux hagards. C'etait un jeune homme livide, au teint bilieux, aux traits convulsifs. Il passa sur son front une main pale, d'une paleur d'ivoire, et gronda: --Qu'ai-je fait? Que suis-je venu faire ici? En meme temps, il recula, bondit vers la porte et, le visage dans les mains, se sauva... Guise qui, d'un oeil ardent, avait suivi toute cette scene fantastique, murmura: --Le moine Jacques Clement, amant de Marie!... --A mon tour, cria la quatrieme femme d'une voix resolue, comme si toute hesitation de pudeur eut disparu de sa pensee. Aussitot, d'un geste de bravade, elle arracha son masque et fit tomber celui de son amant... Et, alors. Guise sentit sa tete tourner. Cet... homme, c'etait le comte de Loignes, son ennemi mortel! Et, cette ribaude impudique, au sourire provocateur, c'etait Catherine de Cleves, la duchesse de Guise, sa femme!... Cette seconde de faiblesse chez le duc de Guise fit place a une reaction ou la honte, encore, tenait la plus grande place. Il se redressa lentement et demeura immobile. La duchesse de Guise vit cette sorte de statue dont les yeux, du fond du masque, se rivaient sur elle. Un rapide frisson, le long de sa nuque, la prevint que la terreur allait s'emparer d'elle... Elle sourit pourtant et, hardie, demanda: --Et vous, messire, ne tiendrez-vous pas la gageure? Elle s'arreta net. Guise venait de laisser tomber son masque. Au meme instant, le comte de Loignes se redressa, livide, tandis que les deux autres hommes gagnaient la porte; la duchesse de Montpensier se sauva; Claudine de Beauvilliers s'evanouit et la duchesse de Guise, malgre toute son audace, ne put retenir un faible gemissement. Guise, en effet. Guise silencieux, la levre tremblante, la dague a la main, avait une de ces physionomies comme elle lui en avait vu deux ou trois fois. Elle voulut se lever, faire un geste, balbutier une parole; mais elle demeura paralysee, fascinee, se disant qu'elle allait mourir... Le duc etait d'un cote de la table; de Loignes, en face, de l'autre cote. Guise se ramassa sur lui-meme; d'un effort enorme, il renversa la lourde table et, dans la seconde qui suivit, il y eut le geste rapide d'un bras qui se leve et qui retombe... Un jet de sang inonda le parquet... Loignes tomba comme une masse. Guise, alors, se retourna vers la duchesse, sa dague toute rouge a la main. Et il la vit qui bondissait affolee, franchissait la porte, s'enfuyait. Il se rua... Des insultes affreuses, des cris rauques eclaterent. La duchesse, epouvantee, franchit deux salles, arriva a la porte exterieure, l'ouvrit, se jeta dehors... Guise la poursuivit jusque dans la salle du cabaret; la, il trebucha contre une table, sa tete tourna, il sentit le sol se derober sous ses pas et il s'affaissa, evanoui, tenant dans sa main crispee le poignard rouge. ...................................................... Dans la piece ou le comte de Loignes gisait inanime, une porte secrete s'ouvrit, sans bruit. Une femme entra. Elle jeta un regard a peine sur Loignes et, parvenue dans la salle du cabaret, vit la porte ouverte. --Catherine de Cleves est morte! murmura-t-elle. Henri de Guise sera roi de France, et moi reine!... Un sourire terrible illumina son visage... Mais, soudain, son pied heurta le duc de Guise evanoui, etendu sur le carreau. Elle le reconnut aussitot... Son oeil se dilata... Catherine de Cleves a echappe! dit sourdement Fausta. Un retard. Un obstacle. Il faut trouver autre chose!... Alors, lentement, Fausta revint sur ses pas. Un homme agenouille pres du comte de Loignes sondait la blessure. Elle s'approcha de celui qui etudiait la blessure de Loignes, et le toucha a l'epaule. --Est-ce qu'il est mort? demanda Fausta... --Non, madame... et, meme, il ne mourra pas... --Maitre Ruggieri... reprit-elle, que faudrait-il pour que cet homme meure? --Vous pouvez le faire achever, madame, dit avec froideur l'homme qu'on venait d'appeler Ruggieri. --Maitre, dit Fausta secouant la tete, il faut que cette blessure soit suffisante sans que je m'en mele... --Alors, madame, il faut que le blesse soit transporte chez moi. Il suffira d'entretenir la fievre. Pour cela, il est necessaire que je puisse surveiller la marche du mal. Fausta approuva d'un signe de tete et disparut. Ruggieri la suivit d'un sourire qui, peut-etre, eut glace cette femme que rien n'effrayait. --Sois tranquille, gronda-t-il alors lui-meme... Tu ne te doutes pas, Fausta, que j'ai devine ta pensee!... A ce moment, six hommes, sans doute prevenus par Fausta, entrerent, deposerent le comte de Loignes toujours evanoui sur un fauteuil et l'emporterent hors de l'auberge. Catherine de Cleves, duchesse de Guise, avait bondi hors de l'auberge, en proie a une terreur insensee. Ses forces tout a coup defaillirent, Elle comprit qu'elle allait rouler sur le pave. A ce moment, il lui sembla voir un homme arrete devant la maison voisine. Elle se traina jusqu'a cet inconnu et tomba dans ses bras en murmurant: --Par pitie, monsieur, qui que vous soyez, defendez-moi. L'homme, tres embarrasse de ce fardeau et comprenant qu'un prompt secours etait necessaire a cette femme, regarda autour de lui, et, avisant la porte de la maison de Fausta, souleva le heurtoir de bronze. La porte s'ouvrit... Et Pardaillan entra, portant dans ses bras la duchesse de Guise evanouie. Et la porte de fer de la maison de Fausta se referma sur lui!... VIII DOUBLE CHASSE Le chevalier de Pardaillan avait quitte la Deviniere, escorte, par Charles d'Angouleme et suivi de Pipeau. Sur ses instances et presque sur ses ordres, le jeune duc le quitta pour aller l'attendre rue des Barres. Pardaillan n'eut pas de peine a trouver l'auberge de l'Esperance, et il y etablit son quartier general pour la journee. Il se mit en observation, interrogeant l'hote, faisant bavarder les gens de basse mine qui hantaient l'auberge. Quoi qu'il fit et qu'il dit, il ne put obtenir aucun renseignement positif sur la singuliere disparition de la petite chanteuse de Boheme. Il se decida donc a attendre la nuit pour entreprendre l'expedition qu'il meditait. La nuit venue, Pardaillan sortit, sifflotant un air de fanfare. Pipeau marchait gravement sur ses talons. Dehors, le chevalier presenta au chien l'echarpe de Violetta et la lui fit flairer. Pipeau considera l'echarpe d'un oeil torve, la renifla un instant, et son moignon de queue s'agita. --Tres bien, fit Pardaillan, nous y sommes. En avant! Au premier croisement des rues. Pipeau queta, chercha avec rage, avec frenesie, le bout du nez de travers. A vingt pas derriere Pardaillan, dans l'ombre, se glissant le long des murs, trois hommes avancaient et suivaient tous ses mouvements. Deux d'entre eux tenaient a la main un solide poignard effile; le troisieme les dirigeait et semblait guetter le moment de les lacher sur Pardaillan... Cet homme, c'etait Maurevert. Les deux autres, c'etaient les deux hercules de la troupe Belgodere: Croasse et Picouic. Maurevert, au moment ou le chevalier etait sorti de la Deviniere, s'etait elance sur ses traces et l'avait suivi jusqu'a la porte de l'auberge de l'Esperance, et, dehors, avait guette la sortie de Pardaillan. Il etait patient. Il eut attendu jusqu'au lendemain, s'il l'eut fallu. Pardaillan a Paris!... C'etait la mort assuree!... Ou fuir encore?... Il faudrait donc recommencer cette course eperdue, qui avait dure des annees?... Que voulait-il?... Il ne savait pas au juste. Il avait quitte precipitamment Maineville et s'etait elance derriere Pardaillan, fascine, entraine, avec le vague espoir que le hasard le lui livrait peut-etre!... Oh! s'il pouvait le tuer!... Non pas qu'il desirat la mort du chevalier; sa haine, certes, lui souhaitait non seulement la mort, mais d'affreuses souffrances. Mais il y avait en lui quelque chose de plus fort que la haine... C'etait la peur... une peur de tous les instants... Tuer Pardaillan, pour Maurevert, c'etait se decharger de l'epouvante; tant que le chevalier vivrait, lui n'oserait vivre!... La nuit etait venue depuis quelque temps deja, lorsqu'il apercut deux hommes qui, se tenant le bras, s'approchaient de l'auberge... Avec sa surete de coup d'oeil, Maurevert reconnut en eux deux facons de truands, deux de ces sacripants comme il en pullulait alors, et qui, pour quelques ecus, depechaient leur homme en douceur et sans trop le faire crier. Maurevert fit donc un signe imperieux, auquel les deux heres se rendirent aussitot. --Voulez-vous gagner chacun cinquante bonnes livres bien comptees? demanda Maurevert tout en continuant a surveiller du coin de l'oeil la porte de l'auberge. --Que faut-il faire? demanderent-ils en choeur. Maurevert s'assura que les deux truands etaient armes d'une bonne dague, et ce, malgre les edits repetes. --Ecoutez, mes braves; ce qu'il faut faire, le voici: il y a la, dans cette auberge, un homme... --Qui vous gene, peut-etre, dit l'un. --Tu es intelligent, l'ami, dit Maurevert. --Et cet homme, il s'agirait de... --Oui, gronda Maurevert. --Bon! Ca nous va. Cent livres pour nous deux, apres l'operation: c'est entendu. Prepare ta dague, Croasse! car les deux malandrins etaient les hotes de Pardaillan. --Silence!... fit Maurevert. La porte de l'auberge s'ouvrait. Les trois hommes s'aplatirent contre le mur. Dans le rai de lumiere qui sortait du cabaret, Maurevert reconnut Pardaillan et se sentit blemir... Lorsque le chevalier et le chien se furent mis en route, Maurevert donna ses instructions: --Suivez-moi, dit-il a voix basse. Quand je vous dirai: "Allez!" il sera temps. Vous vous jetterez sur l'homme. Mais ne le manquez pas du premier coup: sans quoi il ne vous manquera pas, lui! Pour toute reponse, Picouic tira son poignard et Croasse, ayant enfin compris ce dont il s'agissait, l'imita. Maurevert se mit en route. Les deux maigres hercules le suivaient le poignard au poing. Vingt fois, Maurevert eut pu donner le signal; vingt fois, il fut sur le point de le donner. Il n'osa pas!... C'est en roulant des pensees de peur mortelle que Maurevert, sur la piste de Pardaillan, atteignit la Cite... La, Maurevert vit le chevalier s'arreter devant une maison, il crut enfin que l'occasion etait propice, et il allait s'effacer, donner le signal, lorsqu'une femme echevelee sortit de l'auberge voisine et alla tomber dans les bras de Pardaillan... Quelques instants plus tard, le chevalier disparaissait avec l'inconnue dans la maison a laquelle il venait de frapper. --Il nous echappe, dit Picouic. C'est de votre faute, mon gentilhomme! --Attendons, repondit Maurevert. IX L'ABSOLUTION Maitre Claude, tenant Violetta evanouie dans ses bras puissants, s'etait jete dans la trappe. En atteignant l'eau, il se sentit d'abord entraine au fond, tres loin. Il etreignit son enfant sur sa vaste poitrine, et, d'un vigoureux coup de talon, remonta a la surface de la Seine. Alors, tout ce qu'il avait de force et d'instinct vital fut employe a soutenir la tete de la jeune fille hors de l'eau. Tout a coup, il eut aux genoux la sensation d'un raclement. Il avait pied!... Alors, il eleva l'enfant tout entiere hors de l'eau et il marchait, soufflant fortement. Quand il fut monte sur le haut de la berge, il vit qu'il se trouvait a peu pres vers la rue de la Juiverie, au-dessous du pont Notre-Dame. Alors, il se mit a courir, et en quelques minutes atteignit son logis. A ses appels, la porte s'ouvrit; dame Gilberte apparut tout effaree. --Du feu! haleta Claude, des linges chauds... vite! Dans l'affolement, la porte demeura ouverte. Claude courut jusqu'a sa chambre, deposa Violetta sur son lit. Dame Gilberte, dans la cuisine, allumait un grand feu... Or, a l'instant ou Claude penetrait dans la maison, un homme qui venait d'entrer dans la rue de la Calandre s'arretait devant le logis de l'ancien bourreau de Paris. C'etait Belgodere!... La figure du sacripant avait un rayonnement terrible, Il vit la porte ouverte et s'arreta un instant, perplexe. Puis, assurant une dague trapue dans son poing cache sous son manteau, il haussa les epaules et grommela: "Tant mieux, apres tout!... On dirait que Claude n'attend que moi!... Entrons!... Voyons, que vais-je lui dire? Il faut que je dose la souffrance... Il faut qu'il en meure sous mes yeux!... Comment, maitre Claude! vous ne me reconnaissez pas? Regardez-moi bien! C'est moi qui vous attachates au pilori, alors qu'il vous etait si facile de me laisser fuir!... Maintenant, attention: c'est moi qui enlevai votre petite Violetta... Et savez-vous ce que j'en ai fait, de votre pure et chaste enfant. J'en ai fait une ribaude! Allez la chercher dans le lit de monseigneur de Guise!... Ah! Ah! que dites-vous de la farce, mon bon monsieur Claude?..." Le bandit ricanait en se racontant ces choses a lui-meme. Il entra et vit des portes ouvertes devant lui. Tout a coup, il s'arreta: il venait d'apercevoir au fond d'une chambre Claude penche sur un lit, Claude qui, les epaules secouees de sanglots, ralait: --Elle vit!... Seigneur Jesus qui avez pitie des pauvres gens, vous avez donc eu pitie de moi aussi!... Violetta, mon enfant, ouvre tes yeux... Belgodere demeura un instant frappe de stupeur. Puis, rapide et silencieux, il recula dans la piece voisine qui etait la salle a manger. Elle etait obscure. Le bohemien, alors, gagna doucement la porte de la salle a manger, puis la porte exterieure, et il s'eloigna rapidement. D'instinct, et sans savoir au juste ce qu'il voulait faire, il se dirigea vers la maison de Fausta. La, il s'arreta. La rage le faisait trembler. Mais il y avait en lui de l'etonnement plus que de la fureur. Meditant sur ce qu'il avait vu, Belgodere s'etait approche de la porte de fer a laquelle il se mit a frapper a coups redoubles. Dix minutes plus tard, le bohemien etait amene devant Fausta. Il y eut un long entretien au cours duquel la mysterieuse princesse, ayant frappe sur un timbre, donna cet ordre a l'homme accouru: --Qu'on aille a l'instant me chercher le prince Farnese... L'entretien termine, Belgodere fut conduit a une chambre du palais ou il fut enferme a double tour. Mais sans doute le bohemien s'attendait a cet emprisonnement qui, au surplus, etait probablement consenti, car il ne temoignait ni surprise ni terreur. Grace aux soins de dame Gilberte qui l'avait deshabillee, couchee et frictionnee, Violetta revint a elle. Et, lorsque maitre Claude put entrer dans la chambre, il trouva l'enfant les yeux grands ouverts, pensive, reveuse, semblant reflechir a des choses douloureuses et graves. Il toussa comme pour prevenir Violetta de sa presence, et, de loin, d'une voix humble et enrouee: --Tache de dormir; ne pense plus a tout cela; c'est fini, je te dis... Tu comprends, il faut que tu te reposes pour que demain a la premiere heure nous puissions partir... non, non, ne dis rien... tais-toi... Sache seulement que, lorsque nous serons loin de Paris, quand tu seras en surete... eh bien, tu seras libre de me voir ou de ne pas me voir... Violetta voulut prononcer quelques mots... Mais deja Claude avait disparu. Lorsque les premiers rayons du soleil penetrerent dans la chambre, elle se leva, s'habilla et s'assit dans un fauteuil, les mains jointes, la tete penchee sur le sein. Ce fut a ce moment que maitre Claude entra. --Dans quelques minutes, dit-il, une bonne litiere va venir. Tu y monteras avec dame Gilberte... Moi, je serai a cheval, et, tu sais, ne va pas avoir peur... --Avant de partir, je voudrais vous parler, balbutia Violetta avec une emotion qui la faisait trembler. Claude palit. Violetta, cependant, se taisait. Elle avait baisse les yeux, et continuait a trembler. Claude, par un supreme effort de desespoir, souriait. --Voyons, dit-il d'une voix qu'il crut tres naturelle, parle, puisque tu as quelque chose a me dire... moi, vois-tu, je crois... je... Brusquement, il tomba a genoux. --Ecoute-moi, ma petite Violetta. Avant que la bonte du Seigneur ne t'eut mise dans ma vie comme un rayon de soleil, j'exercais mon metier sans savoir. Tantot a Montfaucon, tantot en Greve, des fois a la Croix-du-Trahoir, ou ailleurs, j'allais... on me livrait le condamne, la condamnee... Est-ce que je savais, moi?... Mon pere, mon grand-pere, mon arriere-grand-pere, tous avaient tue. J'ai fait comme eux. C'etait le metier de la famille... Violetta ecoutait, dans un tel saisissement qu'il lui eut ete impossible de faire un geste. --C'etait ainsi, continua-t-il. Et voila qu'un jour je te pris, je te ramassai, toute frele, toute petite, et si jolie... Tu ne saurais jamais ce qui s'est passe dans mon coeur a cette minute ou tu tendais tes mains a la foule?... --Je tendais... mes mains... a la foule?... --Bien sur! Et c'est moi qui te pris, puisque tu n'avais pas de pere... --Pas de pere! cria Violetta secouee d'un tressaillement. --C'est vrai... tu ne sais pas... je t'ai toujours menti... Je ne suis pas ton pere..., termina-t-il humblement. Violetta porta vivement ses mains a ses yeux comme pour les garantir d'une lumiere trop vive et murmura: --O Simonne, ton agonie a donc dit la verite... Elle demeura ainsi, le visage cache dans ses mains, tandis que Claude reprenait: --Voila. Je ne suis pas ton pere. Avant que tu ne fusses mienne, avant que je ne t'eusse ramassee, pauvre petite abandonnee, j'ignorais ce que c'est que la vie. Mais, quand tu fus a moi, un jour, tout a coup, je m'apercus que je n'etais plus le meme... j'eus horreur de tuer... Deja je songeais a ce que tu penserais, a ce que tu dirais, si jamais l'affreuse verite t'etait revelee... Je crus retrouver la paix en me faisant relever de mes horribles fonctions... Ah! bien, oui! Plus que jamais, des spectres roderent autour de moi... Et ce n'est que pres de toi, dans notre petite maison de Meudon, que je me sentais redevenir moi-meme... c'etait trop de bonheur encore pour moi... je te perdis. Ce que j'ai souffert en ces annees de solitude et de desespoir, moi-meme sans doute je ne pourrais le dire... Et voici qu'a l'heure ou je te retrouve, au moment, a la minute ou je puis esperer revivre encore... voici que tu apprends ce que j'ai ete!... Voila... tu sais tout... Ce que je voulais te demander seulement, c'est de me permettre de te sauver... de te mettre en surete... Et puis, apres, tu me renverras! Claude baissa la tete. A genoux, affaisse sur lui-meme. Violetta ouvrit ses yeux bleus ou brilla une lueur d'aurore, et, de sa voix douce, elle dit: --Pere... mon bon petit papa Claude... embrasse-moi... tu vois bien que tu me fais beaucoup de chagrin... --Qu'as-tu dit? begaya Claude tout tremblant. Violetta, sans repondre, saisit de ses deux petites mains les mains formidables du bourreau, le forca a se relever, et, lorsque Claude, eperdu, fut tombe dans le fauteuil, elle s'assit sur ses genoux, jeta ses bras autour de son cou, posa sa tete adorable sur sa poitrine, et repeta: --Pere... mon bon pere... embrassez votre fille!... X LE PERE L'heure qui suivit fut pour maitre Claude un tel rayonnement de bonheur que son passe en fut comme efface. --Partons, fit-il tout a coup. Voila que j'oublie tout, moi! Ce n'est pas qu'il y ait du danger... car surement on nous croit morts... Donc, nous pourrions d'autant mieux rester ici que, meme si on ne nous croit pas morts, on ne supposera jamais que nous avons cherche un refuge ici meme... On nous cherchera partout, excepte dans cette maison... mais elle me fait peur a present cette maison! J'y ai tant souffert! Mais assez bavarde... Partons! Violetta secoua doucement la tete. --Comment! Tu ne veux pas partir?... --Pere, vous l'avez dit vous-meme: il n'y a ici aucun danger; nous y sommes mieux caches que partout ailleurs, puisqu'on nous croit morts... --C'est vrai... mais pourquoi?... --Je ne veux pas quitter Paris encore, fit Violetta en baissant les yeux. Restons ici tout au moins quelques jours. --Tant que tu voudras. Dame Gilberte! renvoyez cette litiere et ce cheval. L'enfant veut rester!... La vieille servante qui, emerveillee, tournait autour de Claude et de Violetta, s'empressa d'obeir. --Ce n'est pas tout, pere, dit alors Violetta avec un sourire, nous restons; mais ce matin il faut que je sorte, pour aller a l'auberge de l'Esperance... --Ah! bah!... Voyons... tout a l'heure, quand je te tenais dans mes bras, tu m'as raconte une foule de choses que j'entendais a peine... Ah! j'y suis! Le jeune homme qui a apporte des fleurs?... Voyons, dis-moi cela, un peu!... Son nom, d'abord... Tu rougis? Pourquoi?... --Je n'ai pas dit..., murmura la jeune fille en palissant. --Mais, moi, je devine! Digne jeune homme! Allons, comment s'appelle-t-il? --Je ne sais pas! fit Violetta dans un souffle. Claude eclata d'un bon rire qui fit trembler les vitraux. --Depeins-le-moi, au moins... Violetta, tout heureuse elle-meme de cette joie debordante, entreprit une description que maitre Claude lui arracha par lambeaux. Quand ce fut fini, Claude se leva. --Je vais le chercher dit-il. Dans une heure je te l'amene. Il faut que je voie ce jeune gentilhomme, que je lise dans ses yeux s'il est capable d'aimer assez pour... Claude serra Violetta dans ses bras, et sortit en courant, la laissant tout etourdie, n'ayant pas eu le temps de faire une objection. Et, par la pensee, elle le suivait jusqu'a l'auberge de l'Esperance. A ce moment, les vitraux d'une fenetre du rez-de-chaussee volerent en eclats; plusieurs hommes sauterent dans la maison, et Violetta, epouvantee, entendit crier ces mots: --Si l'homme resiste, tuez-le!... Mais pas une egratignure a la petite!... Maitre Claude, ayant jete un manteau sur ses epaules, s'etait elance vers la rue de la Tissanderie et n'avait pas tarde a atteindre l'auberge de l'Esperance. Claude ne se rencontra pas avec Charles d'Angouleme. L'aubergiste, tenu a la plus extreme prudence, ne lui donna que de maigres renseignements. Maitre Claude attendit plus d'une heure. Puis il se dit que le jeune gentilhomme ne viendrait sans doute pas. Il partit, se promettant de revenir. Dix minutes plus tard, Charles rentrait dans l'auberge, apres avoir inutilement explore les environs... Maitre Claude venait de franchir le pont et rentrait dans Notre-Dame, il s'arreta court. Un homme venait au-devant de lui... Et c'etait une figure de malheur. Une immense pitie envahit l'ame du bourreau qui murmura en palissant: --Le pere de Violetta! C'etait en effet le prince Farnese!... Or, d'ou venait-il?... Il sortait du logis de Claude!... Appele dans la nuit par Fausta, il en avait recu une mission. Et, cette mission, il avait cherche a la remplir en meme temps que la maison de Claude etait envahie... Farnese n'avait pas trouve le bourreau. Peut-etre sa mission devenait-elle des lors inutile. Car il avait quitte le logis maudit en jetant une derniere malediction contre l'homme qui lui avait pris sa fille... A ce moment Farnese apercut Claude, il s'arreta devant lui: --J'ai recu hier l'ordre de vous entendre en confession generale, dit-il. Une bouffee de honte monta au cerveau de Claude. --Ainsi, songea-t-il tout au fond de sa conscience, c'est lui qui devait me donner l'absolution!... Je lui ai vole sa fille, et lui me rend a Dieu!... --Monseigneur, balbutia-t-il, je ne veux pas vous tromper