The Project Gutenberg EBook of OEuvres Completes De Alfred De Musset (Tome Sixieme), by Alfred De Musset This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included with this eBook or online at www.gutenberg.net Title: OEuvres Completes De Alfred De Musset (Tome Sixieme) Author: Alfred De Musset Release Date: August 20, 2004 [EBook #13231] Language: French Character set encoding: ASCII *** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK OUVRES DE ALFRED DE MUSSET *** Produced by Carlo Traverso, Mireille Harmelin and Distributed Proofreaders Europe. This file was produced from images generously made available by the Bibliotheque nationale de France (BnF/Gallica). ALFRED DE MUSSET OEUVRES COMPLETES EDITION ORNEE DE 28 GRAVURES D'APRES LES DESSINS DE BIDA, D'UN PORTRAIT GRAVE PAR FLAMENG D'APRES L'ORIGINAL DE LANDELLE ET ACCOMPAGNEE D'UNE NOTICE SUR ALFRED DE MUSSET PAR SON FRERE TOME SIXIEME: NOUVELLES ET CONTES Toutes les Nouvelles contenues dans ce volume ont paru pour la premiere fois dans la _Revue des Deux Mondes_, du 1er aout 1837 au 1er octobre 1838. I. EMMELINE II. LES DEUX MAITRESSES III. FREDERIC ET BERNERETTE IV. LE FILS DU TITIEN V. MARGOT * * * * * I. EMMELINE 1837 I Vous vous souvenez sans doute, madame, du mariage de mademoiselle Duval. Quoiqu'on n'en ait parle qu'un jour a Paris, comme on y parle de tout, ce fut un evenement dans un certain monde: Si ma memoire est bonne, c'etait en 1825. Mademoiselle Duval sortait du couvent, a dix-huit ans, avec quatre-vingt mille livres de rente. M. de Marsan, qui l'epousa, n'avait que son titre et quelques esperances d'arriver un jour a la pairie, apres la mort de son oncle, esperances que la revolution de juillet a detruites. Du reste, point de fortune, et d'assez grands desordres de jeunesse. Il quitta, dit-on, le troisieme etage d'une maison garnie, pour conduire mademoiselle Duval a Saint-Roch, et rentrer avec elle dans un des plus beaux hotels du faubourg Saint-Honore. Cette etrange alliance, faite en apparence a la legere, donna lieu a mille interpretations dont pas une ne fut vraie, parce que pas une n'etait simple, et qu'on voulut trouver a toute force une cause extraordinaire a un fait inusite. Quelques details, necessaires pour expliquer les choses, vous donneront en meme temps une idee de notre heroine. Apres avoir ete l'enfant le plus turbulent, studieux, maladif et entete qu'il y eut au monde, Emmeline etait devenue, a quinze ans, une jeune fille au teint blanc et rose, grande, elancee, et d'un caractere independant. Elle avait l'humeur d'une egalite incomparable et une grande insouciance, ne montrant de volonte qu'en ce qui touchait son coeur. Elle ne connaissait aucune contrainte; toujours seule dans son cabinet, elle n'avait guere, pour le travail, d'autre regle que son bon plaisir. Sa mere, qui la connaissait et savait l'aimer, avait exige pour elle cette liberte dans laquelle il y avait quelque compensation au manque de direction; car un gout naturel de l'etude et l'ardeur de l'intelligence sont les meilleurs maitres pour les esprits bien nes. Il entrait autant de serieux que de gaiete dans celui d'Emmeline; mais son age rendait cette derniere qualite plus saillante. Avec beaucoup de penchant a la reflexion, elle coupait court aux plus graves meditations par une plaisanterie, et des lors n'envisageait plus que le cote comique de son sujet. On l'entendait rire aux eclats toute seule, et il lui arrivait, au couvent, de reveiller sa voisine, au milieu de la nuit, par sa gaiete bruyante. Son imagination tres flexible paraissait susceptible d'une teinte d'enthousiasme; elle passait ses journees a dessiner ou a ecrire; si un air de son gout lui venait en tete, elle quittait tout aussitot pour se mettre au piano, et se jouer cent fois l'air favori dans tous les tons; elle etait discrete et nullement confiante, n'avait point d'epanchement d'amitie, une sorte de pudeur s'opposant en elle a l'expression parlee de ses sentiments. Elle aimait a resoudre elle-meme les petits problemes qui, dans ce monde, s'offrent a chaque pas; elle se donnait ainsi des plaisirs assez etranges que, certes, les gens qui l'entouraient ne soupconnaient pas. Mais sa curiosite avait toujours pour bornes un certain respect d'elle-meme; en voici un exemple entre autres. Elle etudiait toute la journee dans une salle ou se trouvait une grande bibliotheque vitree, contenant trois mille volumes environ. La clef etait a la serrure, mais Emmeline avait promis de ne point y toucher. Elle garda toujours scrupuleusement sa promesse, et il y avait quelque merite dans cette conduite, car elle avait la rage de tout apprendre. Ce qui n'etait pas defendu, c'etait de devorer les livres des yeux; aussi en savait-elle tous les titres par coeur; elle parcourait successivement tous les rayons, et, pour atteindre les plus eleves, plantait une chaise sur la table; les yeux fermes, elle eut mis la main sur le volume qu'on lui aurait demande. Elle affectionnait les auteurs par les titres de leurs ouvrages, et, de cette facon, elle a eu de terribles mecomptes. Mais ce n'est pas de cela qu'il s'agit. Dans cette salle etait une petite table pres d'une grande croisee qui dominait une cour assez sombre. L'exclamation d'un ami de sa mere fit apercevoir Emmeline de la tristesse de sa chambre; elle n'avait jamais ressenti l'influence des objets exterieurs sur son humeur. Les gens qui attachent de l'importance a ce qui compose le bien-etre materiel etaient classes par elle dans une categorie de maniaques. Toujours nu-tete, les cheveux en desordre, narguant le vent, le soleil, jamais plus contente que lorsqu'elle rentrait mouillee par la pluie, elle se livrait, a la campagne, a tous les exercices violents, comme si la eut ete toute sa vie. Sept ou huit lieues a cheval, au galop, etaient un jeu pour elle; a pied, elle defiait tout le monde; elle courait, grimpait aux arbres, et si on ne marchait pas sur les parapets plutot que sur les quais, si on ne descendait pas les escaliers sur leurs rampes, elle pensait que c'etait par respect humain. Par-dessus tout elle aimait, chez sa mere, a s'echapper seule, a regarder dans la campagne et ne voir personne. Ce gout d'enfant pour la solitude, et le plaisir qu'elle prenait a sortir par des temps affreux, tenaient, disait-elle, a ce qu'elle etait sure qu'alors on ne viendrait pas _la chercher en se promenant_. Toujours entrainee par cette bizarre idee, a ses risques et perils, elle se mettait dans un bateau en pleine eau, et sortait ainsi du parc, que la riviere traversait, sans se demander ou elle aborderait. Comment lui laissait-on courir tant de dangers? Je ne me chargerai pas de vous l'expliquer. Au milieu de ces folies, Emmeline etait railleuse; elle avait un oncle tout rond, avec un rire bete, excellent homme. Elle lui avait persuade que de figure et d'esprit elle etait tout son portrait, et cela avec des raisons a faire rire un mort. De la le digne oncle avait concu pour sa niece une tendresse sans bornes. Elle jouait avec lui comme avec un enfant, lui sautait au cou quand il arrivait, lui grimpait sur les epaules; et jusqu'a quel age? c'est ce que je ne vous dirai pas non plus. Le plus grand amusement de la petite espiegle etait de faire faire a ce personnage, assez grave du reste, des lectures a haute voix: c'etait difficile, attendu qu'il trouvait que les livres n'avaient aucun sens, et cela s'expliquait par sa facon de ponctuer; il respirait au milieu des phrases, n'ayant pour guide que la mesure de son souffle. Vous jugez quel galimatias, et l'enfant de rire a se pamer. Je suis oblige d'ajouter qu'au theatre elle en faisait autant pendant les tragedies, mais qu'elle trouvait quelquefois moyen d'etre emue aux comedies les plus gaies. Pardonnez, madame, ces details puerils, qui, apres tout, ne peignent qu'un enfant gate. Il faut que vous compreniez qu'un pareil caractere devait plus tard agir a sa facon, et non a celle de tout le monde. A seize ans, l'oncle en question, allant en Suisse, emmena Emmeline. A l'aspect des montagnes, on crut qu'elle perdait la raison, tant ses transports de joie parurent vifs. Elle criait, s'elancait de la caleche; il fallait qu'elle allat plonger son petit visage dans les sources qui s'echappaient des roches. Elle voulait gravir des pics, ou descendre jusqu'aux torrents dans les precipices; elle ramassait des pierres, arrachait la mousse. Entree un jour dans un chalet, elle n'en voulait plus sortir; il fallut presque l'enlever de force, et lorsqu'elle fut remontee en voiture, elle cria en pleurant aux paysans: Ah! mes amis, vous me laissez partir! Nulle trace de coquetterie n'avait encore paru en elle lorsqu'elle entra dans le monde. Est-ce un mal de se trouver lancee dans la vie sans grande maxime en portefeuille? Je ne sais. D'autre part, n'arrive-t-il pas souvent de tomber dans un danger en voulant l'eviter? Temoin ces pauvres personnes auxquelles on a fait de si terribles peintures de l'amour, qu'elles entrent dans un salon les cordes du coeur tendues par la crainte, et qu'au plus leger soupir elles resonnent comme des harpes. Quant a l'amour, Emmeline etait encore fort ignorante sur ce sujet. Elle avait lu quelques romans ou elle avait choisi une collection de ce qu'elle nommait des niaiseries sentimentales, chapitre qu'elle traitait volontiers d'une facon divertissante. Elle s'etait promis de vivre uniquement en spectateur. Sans nul souci de sa tournure, de sa figure, ni de son esprit, devait-elle aller au bal, elle posait sur sa tete une fleur, sans s'inquieter de l'effet de sa coiffure, endossait une robe de gaze comme un costume de chasse, et, sans se mirer les trois quarts du temps, partait joyeuse. Vous sentez qu'avec sa fortune (car du vivant de sa mere sa dot etait considerable) on lui proposait tous les jours des partis. Elle n'en refusait aucun sans examen; mais ces examens successifs n'etaient pour elle que l'occasion d'une galerie de caricatures. Elle toisait les gens de la tete aux pieds avec plus d'assurance qu'on n'en a ordinairement a son age; puis, le soir, enfermee avec ses bonnes amies, elle leur donnait une representation de l'entrevue du matin; son talent naturel pour l'imitation rendait cette scene d'un comique acheve. Celui-la avait l'air embarrasse, celui-ci etait fat; l'un parlait du nez, l'autre saluait de travers. Tenant a la main le chapeau de son oncle, elle entrait, s'asseyait, causait de la pluie et du beau temps comme a une premiere visite, en venait peu a peu a effleurer la question matrimoniale, et, quittant brusquement son role, eclatait de rire; reponse decisive qu'on pouvait porter a ses pretendants. Un jour arriva cependant ou elle se trouva devant son miroir, arrangeant ses fleurs avec un peu plus d'art que de coutume. Elle etait ce jour-la d'un grand diner, et sa femme de chambre lui avait mis une robe neuve qui ne lui parut pas de bon gout. Un vieil air d'opera avec lequel on l'avait bercee lui revint en tete: Aux amants lorsqu'on cherche a plaire, On est bien pres de s'enflammer. L'application qu'elle se fit de ces paroles la plongea tout a coup dans un emoi singulier. Elle demeura reveuse tout le soir, et pour la premiere fois on la trouva triste. M. de Marsan arrivait alors de Strasbourg, ou etait son regiment; c'etait un des plus beaux hommes qu'on put voir, avec cet air fier et un peu violent que vous lui connaissez. Je ne sais s'il etait du diner ou avait paru la robe neuve, mais il fut prie pour une partie de chasse chez madame Duval, qui avait une fort belle terre pres de Fontainebleau. Emmeline etait de cette partie. Au moment d'entrer dans le bois, le bruit Du cor fit emporter le cheval qu'elle montait. Habituee aux caprices de l'animal, elle voulut l'en punir apres l'avoir calme; un coup de cravache donne trop vivement faillit lui couter la vie. Le cheval ombrageux se jeta a travers champs, et il entrainait a un ravin profond la cavaliere imprudente, quand M. de Marsan, qui avait mis pied a terre, courut l'arreter; mais le choc le renversa, et il eut le bras casse. Le caractere d'Emmeline, a dater de ce jour, parut entierement change. A sa gaiete succeda un air de distraction etrange. Madame Duval etant morte peu de temps apres, la terre fut vendue, et on pretendit qu'a la maison du faubourg Saint-Honore, la petite Duval soulevait regulierement sa jalousie a l'heure ou un beau garcon a cheval passait, allant aux Champs-Elysees. Quoi qu'il en soit, un an apres, Emmeline declara a sa famille ses intentions, que rien ne put ebranler. Je n'ai pas besoin de vous parler du haro et de tout le tapage qu'on fit pour la convaincre. Apres six mois de resistance opiniatre, malgre tout ce qu'on put dire et faire, il fallut ceder a la demoiselle, et la faire comtesse de Marsan. II Le mariage fait, la gaiete revint. Ce fut un spectacle assez curieux de voir une femme redevenir enfant apres ses noces; il semblait que la vie d'Emmeline eut ete suspendue par son amour; des qu'il fut satisfait, elle reprit son cours, comme un ruisseau arrete un instant. Ce n'etait plus maintenant dans la chambrette obscure que se passaient les enfantillages journaliers, c'etait a l'hotel de Marsan comme dans les salons les plus graves, et vous imaginez quels effets ils y produisaient. Le comte, serieux et parfois sombre, gene peut-etre par sa position nouvelle, promenait assez tristement sa jeune femme, qui riait de tout sans songer a rien. On s'etonna d'abord, on murmura ensuite, enfin on s'y fit, comme a toute chose. La reputation de M. de Marsan n'etait pas celle d'un homme a marier, mais etait tres bonne pour un mari; d'ailleurs, eut-on voulu etre plus severe, il n'etait personne que n'eut desarme la bienveillante gaiete d'Emmeline. L'oncle Duval avait eu soin d'annoncer que le contrat, du cote de la fortune, ne mettait pas sa niece a la merci d'un maitre; le monde se contenta de cette confidence qu'on voulait bien lui faire, et, pour ce qui avait precede et amene le mariage, on en parla comme d'un caprice dont les bavards firent un roman. On se demandait pourtant tout bas quelles qualites extraordinaires avaient pu seduire une riche heritiere et la determiner a ce coup de tete. Les gens que le hasard a maltraites ne se figurent pas aisement qu'on dispose ainsi de deux millions sans quelque motif surnaturel. Ils ne savent pas que, si la plupart des hommes tiennent avant tout a la richesse, une jeune fille ne se doute quelquefois pas de ce que c'est que l'argent, surtout lorsqu'elle est nee avec, et qu'elle n'a pas vu son pere le gagner. C'etait precisement l'histoire d'Emmeline; elle avait epouse M. de Marsan uniquement parce qu'il lui avait plu et qu'elle n'avait ni pere ni mere pour la contrarier; mais, quant a la difference de fortune, elle n'y avait seulement pas pense. M. de Marsan l'avait seduite par les qualites exterieures qui annoncent l'homme, la beaute et la force. Il avait fait devant elle et pour elle la seule action qui eut fait battre le coeur de la jeune fille; et, comme une gaiete habituelle s'allie quelquefois a une disposition romanesque, ce coeur sans experience s'etait exalte. Aussi la folle comtesse aimait-elle son mari a l'exces; rien n'etait beau pour elle que lui, et, quand elle lui donnait le bras, rien ne valait la peine qu'elle tournat la tete. Pendant les quatre premieres annees apres le mariage, on les vit tres peu l'un et l'autre. Ils avaient loue une maison de campagne au bord de la Seine, pres de Melun; il y a dans cet endroit deux ou trois villages qui s'appellent le May, et comme apparemment la maison est batie a la place d'un ancien moulin, on l'appelle le _Moulin de May_. C'est une habitation charmante; on y jouit d'une vue delicieuse. Une grande terrasse, plantee de tilleuls, domine la rive gauche du fleuve, et on descend du parc au bord de l'eau par une colline de verdure. Derriere la maison est une basse-cour d'une proprete et d'une elegance singulieres, qui forme a elle seule un grand batiment au milieu duquel est une faisanderie; un parc immense entoure la maison, et va rejoindre le bois de la Rochette. Vous connaissez ce bois, madame; vous souvenez-vous de l'_allee des Soupirs?_ Je n'ai jamais su d'ou lui vient ce nom; mais j'ai toujours trouve qu'elle le merite. Lorsque le soleil donne sur l'etroite charmille, et qu'en s'y promenant seul au frais pendant la chaleur de midi, on voit cette longue galerie s'etendre a mesure qu'on avance, on est inquiet et charme de se trouver seul, et la reverie vous prend malgre vous. Emmeline n'aimait pas cette allee; elle la trouvait sentimentale, et ses railleries du couvent lui revenaient quand on en parlait. La basse-cour, en revanche, faisait ses delices; elle y passait deux ou trois heures par jour avec les enfants du fermier. J'ai peur que mon heroine ne vous semble niaise si je vous dis que, lorsqu'on venait la voir, on la trouvait quelquefois sur une meule, remuant une enorme fourche et les cheveux entremeles de foin; mais elle sautait a terre comme un oiseau, et, avant que vous eussiez le temps de voir l'enfant gate, la comtesse etait pres de vous, et vous faisait les honneurs de chez elle avec une grace qui fait tout pardonner. Si elle n'etait pas a la basse-cour, il fallait alors, pour la rencontrer, gagner au fond du parc un petit tertre vert au milieu des rochers: c'etait un vrai desert d'enfant, comme celui de Rousseau a Ermenonville, trois cailloux et une bruyere; la, assise a l'ombre, elle chantait a haute voix en lisant les Oraisons funebres de Bossuet, ou tout autre ouvrage aussi grave. Si la encore vous ne la trouviez pas, elle courait a cheval dans la vigne, forcant quelque rosse de la ferme a sauter les fosses et les echaliers, et se divertissant toute seule aux depens de la pauvre bete avec un imperturbable sang-froid. Si vous ne la voyiez ni a la vigne, ni au desert, ni a la basse-cour, elle etait probablement devant son piano, dechiffrant une partition nouvelle, la tete en avant, les yeux animes et les mains tremblantes; la lecture de la musique l'occupait tout entiere, et elle palpitait d'esperance en pensant qu'elle allait decouvrir un air, une phrase de son gout. Mais si le piano etait muet comme le reste, vous aperceviez alors la maitresse de la maison assise ou plutot accroupie sur un coussin au coin de la cheminee, et tisonnant, la pincette a la main. Ses yeux distraits cherchent dans les veines du marbre des figures, des animaux, des paysages, mille aliments de reveries, et, perdue dans cette contemplation, elle se brule le bout du pied avec sa pincette rougie au feu. Voila de vraies folies, allez-vous dire; ce n'est pas un roman que je fais, madame, et vous vous en apercevez bien. Comme, malgre ses folies, elle avait de l'esprit, il se trouva que, sans qu'elle y pensat, il s'etait forme au bout de quelque temps un cercle de gens d'esprit autour d'elle. M. de Marsan, en 1829, fut oblige d'aller en Allemagne pour une affaire de succession qui ne lui rapporta rien. Il ne voulut point emmener sa femme et la confia a la marquise d'Ennery, sa tante, qui vint loger au Moulin de May. Madame d'Ennery etait d'humeur mondaine; elle avait ete belle aux beaux jours de l'empire, et elle marchait avec une dignite folatre, comme si elle eut traine une robe a queue. Un vieil eventail a paillettes, qui ne la quittait pas, lui servait a se cacher a demi lorsqu'elle se permettait un propos grivois, qui lui echappait volontiers; mais la decence restait toujours a portee de sa main, et, des que l'eventail se baissait, les paupieres de la dame en faisaient autant. Sa facon de voir et de parler etonna d'abord Emmeline a un point qu'on ne peut se figurer; car, avec son etourderie, madame de Marsan etait restee d'une innocence rare. Les recits plaisants de sa tante, la maniere dont celle-ci envisageait le mariage, ses demi-sourires en parlant des autres, ses helas! En parlant d'elle-meme, tout cela rendait Emmeline tantot serieuse et stupefaite, tantot folle de plaisir, comme la lecture d'un conte de fees. Quand la vieille dame vit l'_allee des Soupirs_, il va sans dire qu'elle l'aima beaucoup; la niece y vint par complaisance. Ce fut la qu'a travers un deluge de sornettes Emmeline entrevit le fond des choses, ce qui veut dire, en bon francais, la facon de vivre des Parisiens. Elles se promenaient seules toutes deux un matin, et gagnaient, en causant, le bois de la Rochette; madame d'Ennery essayait vainement de faire raconter a la comtesse l'histoire de ses amours; elle la questionnait de cent manieres sur ce qui s'etait passe a Paris, pendant l'annee mysterieuse ou M. de Marsan faisait la cour a mademoiselle Duval; elle lui demandait en riant s'il y avait eu quelques rendez-vous, un baiser pris avant le contrat, enfin comment la passion etait venue. Emmeline, sur ce sujet, a ete muette toute sa vie; je me trompe peut-etre, mais je crois que la raison de ce silence, c'est qu'elle ne peut parler de rien sans en plaisanter, et qu'elle ne veut pas plaisanter la-dessus. Bref, la douairiere, voyant sa peine perdue, changea de these, et demanda si, apres quatre ans de mariage, cet amour etrange vivait encore.--Comme il vivait au premier jour, repondit Emmeline, et comme il vivra a mon dernier jour. Madame d'Ennery, a cette parole, s'arreta, et baisa majestueusement sa niece sur le front.--Chere enfant, dit-elle, tu merites d'etre heureuse, et le bonheur est fait, a coup sur, pour l'homme qui est aime de toi. Apres cette phrase prononcee d'un ton emphatique, elle se redressa tout d'une piece, et ajouta en minaudant: Je croyais que M. de Sorgues te faisait les yeux doux? M. de Sorgues etait un jeune homme a la mode, grand amateur de chasse et de chevaux, qui venait souvent au Moulin de May, plutot pour le comte que pour sa femme. Il etait cependant assez vrai qu'il avait fait les _yeux doux_ a la comtesse; car quel homme desoeuvre, a douze lieues de Paris, ne regarde une jolie femme quand il la rencontre? Emmeline ne s'etait jamais guere occupee de lui, sinon pour veiller a ce qu'il ne manquat de rien chez elle. Il lui etait indifferent, mais l'observation de sa tante le lui fit secretement hair malgre elle. Le hasard voulut qu'en rentrant du bois elle vit precisement dans la cour une voiture qu'elle reconnut pour celle de M. de Sorgues. Il se presenta un instant apres, temoignant le regret d'arriver trop tard de la campagne ou il avait passe l'ete, et de ne plus trouver M. de Marsan. Soit etonnement, soit repugnance, Emmeline ne put cacher quelque emotion en le voyant; elle rougit, et il s'en apercut. Comme M. de Sorgues etait abonne a l'Opera, et qu'il avait entretenu deux ou trois figurantes, a cent ecus par mois, il se croyait homme a bonnes fortunes, et oblige d'en soutenir le role. En allant diner, il voulut savoir jusqu'a quel point il avait ebloui, et serra la main de madame de Marsan. Elle frissonna de la tete aux pieds, tant l'impression lui fut nouvelle; il n'en fallait pas tant pour rendre un fat ivre d'orgueil. Il fut decide par la tante, un mois durant, que M. de Sorgues etait l'_adorateur_; c'etait un sujet intarissable d'antiques fadaises et de mots a double entente qu'Emmeline supportait avec peine, mais auxquels son bon naturel la forcait de se plier. Dire par quels motifs la vieille marquise trouvait l'adorateur aimable, par quels autres motifs il lui plaisait moins, c'est malheureusement ou heureusement une chose impossible a ecrire et impossible a deviner. Mais on peut aisement supposer l'effet que produisaient sur Emmeline de pareilles idees, accompagnees, bien entendu, d'exemples tires de l'histoire moderne, et de tous les principes des gens bien eleves qui font l'amour comme des maitres de danse. Je crois que c'est dans un livre aussi dangereux que les liaisons dont parle son titre, que se trouve une remarque dont on ne connait pas assez la profondeur: "Rien ne corrompt plus vite une jeune femme, y est-il dit, que de croire corrompus ceux qu'elle doit respecter." Les propos de madame d'Ennery eveillaient dans l'ame de sa niece un sentiment d'une autre nature.--Qui suis-je donc, se disait-elle, si le monde est ainsi? La pensee de son mari absent la tourmentait; elle aurait voulu le trouver pres d'elle lorsqu'elle revait au coin du feu; elle eut du moins pu le consulter, lui demander la verite; il devait la savoir, puisqu'il etait homme, et elle sentait que la verite dite par cette bouche ne pouvait pas etre a craindre. Elle prit le parti d'ecrire a M. de Marsan, et de se plaindre de sa tante. Sa lettre etait faite et cachetee, et elle se disposait a l'envoyer, quand, par une bizarrerie de son caractere, elle la jeta au feu en riant.--Je suis bien sotte de m'inquieter, se dit-elle avec sa gaiete habituelle; ne voila-t-il pas un beau monsieur pour me faire peur avec ses yeux doux! M. de Sorgues entrait au moment meme. Apparemment que, pendant sa route, il avait pris des resolutions extremes; le fait est qu'il ferma brusquement la porte, et, s'approchant d'Emmeline sans lui dire un mot, il la saisit et l'embrassa. Elle resta muette d'etonnement, et, pour toute reponse, tira sa sonnette. M. de Sorgues, en sa qualite d'homme a bonnes fortunes, comprit aussitot et se sauva. Il ecrivit le soir meme une grande lettre a la comtesse, et on ne le revit plus au Moulin de May. III Emmeline ne parla de son aventure a personne. Elle n'y vit qu'une lecon pour elle, et un sujet de reflexion. Son humeur n'en fut pas alteree; seulement, quand madame d'Ennery, selon sa coutume, l'embrassait le soir avant de se retirer, un leger frisson faisait palir la comtesse. Bien loin de se plaindre de sa tante, comme elle l'avait d'abord resolu, elle ne chercha qu'a se rapprocher d'elle et a la faire parler davantage. La pensee du danger etant ecartee par le depart de l'adorateur, il n'etait reste dans la tete de la comtesse qu'une curiosite insatiable. La marquise avait eu, dans la force du terme, ce qu'on appelle une jeunesse orageuse; en avouant le tiers de la verite, elle etait deja tres divertissante, et avec sa niece, apres diner, elle en avouait quelque fois la moitie. Il est vrai que tous les matins elle se reveillait avec l'intention de ne plus rien dire, et de reprendre tout ce qu'elle avait dit; mais ses anecdotes ressemblaient, par malheur, aux moutons de Panurge: a mesure que la journee avancait, les confidences se multipliaient; en sorte que, quand minuit sonnait, il se trouvait quelquefois que l'aiguille semblait avoir compte le nombre des historiettes de la bonne dame. Enfoncee dans un grand fauteuil, Emmeline ecoutait gravement; je n'ai pas besoin d'ajouter que cette gravite etait troublee a chaque instant par un fou rire et les questions les plus plaisantes. A travers les scrupules et les reticences indispensables, madame de Marsan dechiffrait sa tante, comme un manuscrit precieux ou il manque nombre de feuillets, que l'intelligence du lecteur doit remplacer; le monde lui apparut sous un nouvel aspect; elle vit que, pour faire mouvoir les marionnettes, il fallait connaitre et saisir les fils. Elle prit dans cette pensee une indulgence pour les autres qu'elle a toujours conservee; il semble, en effet, que rien ne la choque, et personne n'est moins severe qu'elle pour ses amis; cela vient de ce que l'experience l'a forcee a se regarder comme un etre a part, et qu'en s'amusant innocemment des faiblesses d'autrui elle a renonce a les imiter. Ce fut alors que, de retour a Paris, elle devint cette comtesse de Marsan dont on a tant parle, et qui fut si vite a la mode. Ce n'etait plus la petite Duval, ni la jeune mariee turbulente et presque toujours decoiffee. Une seule epreuve et sa volonte l'avaient subitement metamorphosee. C'etait une femme de tete et de coeur qui ne voulait ni amours ni conquetes, et qui, avec une sagesse reconnue, trouvait moyen de plaire partout. Il semblait qu'elle se fut dit: Puisque c'est ainsi que va le monde, eh bien! nous le prendrons comme il est. Elle avait devine la vie, et pendant un an, vous vous en souvenez, il n'y eut pas de plaisir sans elle. On a cru et on a dit, je le sais, qu'un changement si extraordinaire n'avait pu etre fait que par l'amour, et on a attribue a une passion nouvelle le nouvel eclat de la comtesse. On juge si vite, et on se trompe si bien! Ce qui fit le charme d'Emmeline, ce fut son parti pris de n'attaquer personne, et d'etre elle-meme inattaquable. S'il y a quelqu'un a qui puisse s'appliquer ce mot charmant d'un de nos poetes: "Je vis par curiosite [1]" c'est a madame de Marsan; ce mot la resume tout entiere. [Note 1: Victor Hugo, _Marion Delorme_. (_Note de l'auteur_.)] M. de Marsan revint; le peu de succes de son voyage ne l'avait pas mis De bonne humeur. Ses projets etaient renverses. La revolution de juillet vint par la-dessus, et il perdit ses epaulettes. Fidele au parti qu'il servait, il ne sortit plus que pour faire de rares visites dans le faubourg Saint-Germain. Au milieu de ces tristes circonstances, Emmeline tomba malade; sa sante delicate fut brisee par de longues souffrances, et elle pensa mourir. Un an apres, on la reconnaissait a peine. Son oncle l'emmena en Italie, et ce ne fut qu'en 1832 qu'elle revint de Nice avec le digne homme. Je vous ai dit qu'il s'etait forme un cercle autour d'elle; elle le retrouva au retour; mais, de vive et alerte qu'elle etait, elle devint sedentaire. Il semblait que l'agilite de son corps l'eut quittee, et ne fut restee que dans son esprit. Elle sortait rarement, comme son mari, et on ne passait guere le soir sous sa fenetre sans voir la lumiere de sa lampe. La se rassemblaient quelques amis; comme les gens d'elite se cherchent, l'hotel de Marsan fut bientot un lieu de reunion tres agreable, que l'on n'abordait ni trop difficilement ni trop aisement, et qui eut le bon sens de ne pas devenir un bureau d'esprit. M. de Marsan, habitue a une vie plus agitee, s'ennuyait de ne savoir que faire. Les conversations et l'oisivete n'avaient jamais ete fort a son gout. On le vit d'abord plus rarement chez la comtesse, et peu a peu on ne le vit plus. On a dit meme que, fatigue de sa femme, il avait pris une maitresse; comme ce n'est pas prouve, nous n'en parlerons pas. Cependant Emmeline avait vingt-cinq ans, et sans se rendre compte de ce qui se passait en elle, elle sentait aussi l'ennui la gagner. L'_allee des Soupirs_ lui revint en memoire, et la solitude l'inquieta. Il lui semblait eprouver un desir, et, quand elle cherchait ce qui lui manquait, elle ne trouvait rien. Il ne lui venait pas a la pensee qu'ont put aimer deux fois dans sa vie; sous ce rapport, elle croyait avoir epuise son coeur, et M. de Marsan en etait pour elle l'unique depositaire; lorsqu'elle entendait la Malibran, une crainte involontaire la saisissait; rentree chez elle et renfermee, elle passait quelquefois la nuit entiere a chanter seule, et il arrivait que sur ses levres les notes devenaient convulsives. Elle crut que sa passion pour la musique suffirait pour la rendre heureuse; elle avait une loge aux Italiens, qu'elle fit tendre de soie, comme un boudoir. Cette loge, decoree avec un soin extreme, fut pendant quelque temps l'objet constant de ses pensees; elle en avait choisi l'etoffe, elle y fit porter une petite glace gothique qu'elle aimait. Ne sachant comment prolonger ce plaisir d'enfant, elle y ajoutait chaque jour quelque chose; elle fit elle-meme pour sa loge un petit tabouret en tapisserie qui etait un chef-d'oeuvre; enfin, quand tout fut decidement acheve, quand il n'y eut plus moyen de rien inventer, elle se trouva seule, un soir, dans son coin cheri, en face du _Don Juan_ de Mozart. Elle ne regardait ni la salle ni le theatre; elle eprouvait une impatience irresistible; Rubini, madame Heinefetter et mademoiselle Sontag chantaient le trio des masques, que le public leur fit repeter. Perdue dans sa reverie, Emmeline ecoutait de toute son ame; elle s'apercut, en revenant a elle, qu'elle avait etendu le bras sur une chaise vide a ses cotes, et qu'elle serrait fortement son mouchoir a defaut d'une main amie. Elle ne se demanda pas pourquoi M. de Marsan n'etait pas la, mais elle se demanda pourquoi elle y etait seule, et cette reflexion la troubla. Elle trouva en rentrant son mari dans le salon, jouant aux echecs avec un de ses amis. Elle s'assit a quelque distance, et, presque malgre elle, regarda le comte. Elle suivait les mouvements de cette noble figure, qu'elle avait vue si belle a dix-huit ans lorsqu'il s'etait jete au-devant de son cheval. M. de Marsan perdait, et ses sourcils fronces ne lui pretaient pas une expression gracieuse. Il sourit tout a coup; la fortune tournait de son cote, et ses yeux brillerent. --Vous aimez donc beaucoup ce jeu? demanda Emmeline en souriant. --Comme la musique, pour passer le temps, repondit le comte. Et il continua sans regarder sa femme. --Passer le temps! se repeta tout bas madame de Marsan, dans sa chambre, au moment de se mettre au lit. Ce mot l'empechait de dormir.--Il est beau, il est brave, se disait-elle, il m'aime. Cependant son coeur battait avec violence; elle ecoutait le bruit de la pendule, et la vibration monotone du balancier lui etait insupportable; elle se leva pour l'arreter.--Que fais-je? demanda-t-elle; arreterai-je l'heure et le temps, en forcant cette petite horloge a se taire? Les yeux fixes sur la pendule, elle se livra a des pensees qui ne lui etaient pas encore venues. Elle songea au passe, a l'avenir, a la rapidite de la vie; elle se demanda pourquoi nous sommes sur terre, ce que nous y faisons, ce qui nous attend apres. En cherchant dans son coeur, elle n'y trouva qu'un jour ou elle eut vecu, celui ou elle avait senti qu'elle aimait. Le reste lui sembla un reve confus, une succession de journees uniformes comme le mouvement du balancier. Elle posa sa main sur son front, et sentit un besoin invincible de vivre; dirai-je de souffrir? Peut-etre. Elle eut prefere en cet instant la souffrance a sa tristesse. Elle se dit qu'a tout prix elle voulait changer son existence. Elle fit cent projets de voyage, et aucun pays ne lui plaisait. Qu'irait-elle chercher? L'inutilite de ses desirs, l'incertitude qui l'accablait l'effrayerent; elle crut avoir eu un moment de folie; elle courut a son piano, et voulut jouer son trio des masques, mais aux premiers accords elle fondit en larmes, et resta pensive et decouragee. IV Parmi les habitues de l'hotel de Marsan se trouvait un jeune homme nomme Gilbert. Je sens, madame, qu'en vous parlant de lui, je touche ici a un point delicat, et je ne sais trop comment je m'en tirerai. Il venait depuis six mois une ou deux fois par semaine chez la comtesse, et ce qu'il ressentait pres d'elle ne doit peut-etre pas s'appeler de l'amour. Quoi qu'on en dise, l'amour c'est l'esperance; et telle que ses amis la connaissaient, si Emmeline inspirait des desirs, sa conduite et son caractere n'etaient pas faits pour les enhardir. Jamais, en presence de madame de Marsan, Gilbert ne s'etait adresse de questions de ce genre. Elle lui plaisait par sa conversation, par ses manieres de voir, par ses gouts, par son esprit, et par un peu de malice, qui est le hochet de l'esprit. Eloigne d'elle, un regard, un sourire, quelque beaute secrete entrevue, que sais-je? mille souvenirs s'emparaient de lui et le poursuivaient incessamment, comme ces fragments de melodie dont on ne peut se debarrasser a la suite d'une soiree musicale; mais, des qu'il la voyait, il retrouvait le calme, et la facilite qu'il avait de la voir souvent l'empechait peut-etre de souhaiter davantage; car ce n'est quelquefois qu'en perdant ceux qu'on aime qu'on sent combien on les aimait. En allant le soir chez Emmeline, on la trouvait presque toujours entouree; Gilbert n'arrivait guere que vers dix heures, au moment ou il y avait le plus de monde, et personne ne restait le dernier: on sortait ensemble a minuit, quelquefois plus tard, s'il s'etait trouve une histoire amusante en train. Il en resultait que, depuis six mois, malgre son assiduite chez la comtesse, Gilbert n'avait point eu de tete-a-tete avec elle. Il la connaissait cependant tres bien, et peut-etre mieux que de plus intimes, soit par une penetration naturelle, soit par un autre motif qu'il faut vous dire aussi. Il aimait la musique autant qu'elle; et, comme un gout dominant explique bien des choses, c'etait par la qu'il la devinait: il y avait telle phrase d'une romance, tel passage d'un air italien qui etait pour lui la clef d'un tresor: l'air acheve, il regardait Emmeline, et il etait rare qu'il ne rencontrat pas ses yeux. S'agissait-il d'un livre nouveau ou d'une piece representee la veille, si l'un d'eux en disait son avis, l'autre approuvait d'un signe de tete. A une anecdote, il leur arrivait de rire au meme endroit; et le recit touchant d'une belle action leur faisait detourner les regards en meme temps, de peur de trahir l'emotion trop vive. Pour tout exprimer par un bon vieux mot, il y avait entre eux sympathie. Mais, direz-vous, c'est de l'amour; patience, madame, pas encore. Gilbert allait souvent aux Bouffes, et passait quelquefois un acte dans la loge de la comtesse. Le hasard fit qu'un de ces jours-la on donnat encore _Don Juan_. M. de Marsan y etait. Emmeline, lorsque vint le trio, ne put s'empecher de regarder a cote d'elle et de se souvenir de son mouchoir; c'etait, cette fois, le tour de Gilbert de rever au son des basses et de la melancolique harmonie; toute son ame etait sur les levres de mademoiselle Sontag, et qui n'eut pas senti comme lui aurait pu le croire amoureux fou de la charmante cantatrice; les yeux du jeune homme etincelaient. Sur son visage un peu pale, ombrage de longs cheveux noirs, on lisait le plaisir qu'il eprouvait; ses levres etaient entr'ouvertes, et sa main tremblante frappait legerement la mesure sur le velours de la balustrade. Emmeline sourit; et en ce moment, je suis force de l'avouer, en ce moment, assis au fond de la loge, le comte dormait profondement. Tant d'obstacles s'opposent ici-bas a des hasards de cette espece, que ce ne sont que des rencontres; mais, par cela meme, ils frappent davantage, et laissent un plus long souvenir. Gilbert ne se douta meme pas de la pensee secrete d'Emmeline et de la comparaison qu'elle avait pu faire. Il y avait pourtant de certains jours ou il se demandait au fond du coeur si la comtesse etait heureuse; en se le demandant, il ne le croyait pas; mais, des qu'il y pensait, il n'en savait plus rien. Voyant a peu pres les memes gens, et vivant dans le meme monde, ils avaient tous deux necessairement mille occasions de s'ecrire pour des motifs legers; ces billets indifferents, soumis aux lois de la ceremonie, trouvaient toujours moyen de renfermer un mot, une pensee, qui donnaient a rever. Gilbert restait souvent une matinee avec une lettre de madame de Marsan ouverte sur la table; et, malgre lui, de temps en temps il y jetait les yeux. Son imagination excitee lui faisait chercher un sens particulier aux choses les plus insignifiantes. Emmeline signait quelquefois en italien: _Vostrissima_; et il avait beau n'y voir qu'une formule amicale, il se repetait que ce mot voulait pourtant dire: toute a vous. Sans etre homme a bonnes fortunes comme M. de Sorgues, Gilbert avait eu des maitresses: il etait loin de professer pour les femmes cette apparence de mepris precoce que les jeunes gens prennent pour une mode; mais il avait sa facon de penser, et je ne vous l'expliquerai pas autrement qu'en vous disant que la comtesse de Marsan lui paraissait une exception. Assurement, bien des femmes sont sages; je me trompe, madame, elles le sont toutes; mais il y a maniere de l'etre. Emmeline a son age, riche, jolie, un peu triste, exaltee sur certains points, insouciante a l'exces sur d'autres, environnee de la meilleure compagnie, pleine de talents, aimant le plaisir, tout cela semblait au jeune homme d'etranges elements de sagesse.--Elle est belle pourtant! se disait-il, tandis que par les douces soirees d'aout il se promenait sur le boulevard Italien. Elle aime son mari sans doute, mais ce n'est que de l'amitie; l'amour est passe; vivra-t-elle sans amour? Tout en y pensant, il fit reflexion que depuis six mois il vivait sans maitresse. Un jour qu'il etait en visites, il passa devant la porte de l'hotel de Marsan, et y frappa, contre sa coutume, attendu qu'il n'etait que trois heures: il esperait trouver la comtesse seule, et il s'etonnait que l'idee de cet heureux hasard lui vint pour la premiere fois. On lui repondit qu'elle etait sortie. Il reprit le chemin de son logis de mauvaise humeur, et, comme c'etait son habitude, il parlait seul entre ses dents. Je n'ai que faire de vous dire a quoi il songeait. Ses distractions l'entrainerent peu a peu, et il s'ecarta de sa route. Ce fut, je crois, au coin du carrefour Buci qu'il heurta assez rudement un passant, et d'une maniere au moins bizarre; car il se trouva tout a coup face a face avec un visage inconnu, a qui il venait de dire tout haut: Si je vous le disais, pourtant, que je vous aime? Il s'esquivait honteux de sa folie, dont il ne pouvait s'empecher de rire, lorsqu'il s'apercut que son apostrophe ridicule faisait un vers assez bien tourne. Il en avait fait quelques-uns du temps qu'il etait au college; il lui prit fantaisie de chercher la rime, et il la trouva comme vous allez voir. Le lendemain etait un samedi, jour de reception de la comtesse. M. de Marsan commencait a se relacher de ses resolutions solitaires, et il y avait grande foule ce jour-la, les lustres allumes, toutes les portes ouvertes, cercle enorme a la cheminee, les femmes d'un cote, les hommes de l'autre; ce n'etait pas un lieu a billets doux. Gilbert s'approcha, non sans peine, de la maitresse de la maison; apres avoir cause de choses indifferentes avec elle et ses voisines un quart d'heure, il tira de sa poche un papier plie qu'il s'amusait a chiffonner. Comme ce papier, tout chiffonne qu'il etait, avait pourtant un air de lettre, il s'attendait qu'on le remarquerait; quelqu'un le remarqua, en effet, mais ce ne fut pas Emmeline. Il le remit dans sa poche, puis l'en tira de nouveau; enfin la comtesse y jeta les yeux et lui demanda ce qu'il tenait.--Ce sont, lui dit-il, des vers de ma facon que j'ai faits pour une belle dame, et je vous les montrerais si vous me promettiez que, dans le cas ou vous devineriez qui c'est, vous ne me nuirez pas dans son esprit. Emmeline prit le papier et lut les stances suivantes: A NINON Si je vous le disais, pourtant, que je vous aime, Qui sait, brune aux yeux bleus, ce que vous en diriez? L'amour, vous le savez, cause une peine extreme C'est un mal sans pitie que vous plaignez vous-meme; Peut-etre cependant que vous m'en puniriez. Si je vous le disais, que six mois de silence Cachent de longs tourments et des voeux insenses Ninon, vous etes fine, et votre insouciance Se plait, comme une fee, a deviner d'avance; Vous me repondriez peut-etre: Je le sais. Si je vous le disais, qu'une douce folie A fait de moi votre ombre et m'attache a vos pas: Un petit air de doute et de melancolie, Vous le savez, Ninon, vous rend bien plus jolie; Peut-etre diriez-vous que vous n'y croyez pas. Si je vous le disais, que j'emporte dans l'ame Jusques aux moindres mots de nos propos du soir: Un regard offense, vous le savez, madame, Change deux yeux d'azur en deux eclairs de flamme; Vous me defendriez peut-etre de vous voir. Si je vous le disais, que chaque nuit je veille, Que chaque jour je pleure et je prie a genoux: Ninon, quand vous riez, vous savez qu'une abeille Prendrait pour une fleur votre bouche vermeille; Si je vous le disais, peut-etre en ririez-vous. Mais vous n'en saurez rien;--je viens, sans en rien dire, M'asseoir sous votre lampe et causer avec vous; Votre voix, je l'entends, votre air, je le respire; Et vous pouvez douter, deviner et sourire, Vos yeux ne verront pas de quoi m'etre moins doux. Je recolte en secret des fleurs mysterieuses: Le soir, derriere vous, j'ecoute au piano Chanter sur le clavier vos mains harmonieuses, Et dans les tourbillons de nos valses joyeuses, Je vous sens dans mes bras plier comme un roseau. La nuit, quand de si loin le monde nous separe, Quand je rentre chez moi pour tirer mes verrous, De mille souvenirs en jaloux je m'empare; Et la, seul devant Dieu, plein d'une joie avare, J'ouvre comme un tresor mon coeur tout plein de vous. J'aime, et je sais repondre avec indifference; J'aime, et rien ne le dit; j'aime, et seul je le sais; Et mon secret m'est cher, et chere ma souffrance; Et j'ai fait le serment d'aimer sans esperance, Mais non pas sans bonheur;--je vous vois, c'est assez. Non, je n'etais pas ne pour ce bonheur supreme, De mourir dans vos bras et de vivre a vos pieds, Tout me le prouve, helas! jusqu'a ma douleur meme... Si je vous le disais, pourtant, que je vous aime, Qui sait, brune aux yeux bleus, ce que vous en diriez? Lorsque Emmeline eut acheve sa lecture, elle rendit le papier a Gilbert, sans rien dire. Un peu apres, elle le lui redemanda, relut une seconde fois, puis garda le papier a la main d'un air indifferent, comme il avait fait tout a l'heure, et, quelqu'un s'etant approche, elle se leva, et oublia de rendre les vers. V Qui sommes-nous, je vous le demande, pour agir aussi legerement? Gilbert etait sorti joyeux pour se rendre a cette soiree; il revint tremblant comme une feuille. Ce qu'il y avait dans ces vers d'un peu exagere et d'un peu _plus que vrai_, etait devenu vrai des que la comtesse y avait touche. Elle n'avait cependant rien repondu, et, devant tant de temoins, impossible de l'interroger. Etait-elle offensee? Comment interpreter son silence? Parlerait-elle la premiere fois, et que dirait-elle? Son image se presentait tantot froide et severe, tantot douce et riante. Gilbert ne put supporter l'incertitude; apres une nuit sans sommeil, il Retourna chez la comtesse; il apprit qu'elle venait de partir en poste, et qu'elle etait au Moulin de May. Il se rappela que peu de jours auparavant il lui avait demande par hasard si elle comptait aller a la campagne, et qu'elle lui avait repondu que non; ce souvenir le frappa tout a coup.--C'est a cause de moi qu'elle part, se dit-il, elle me craint, elle m'aime! A ce dernier mot, il s'arreta. Sa poitrine etait oppressee; il respirait a peine, et je ne sais quelle frayeur le saisit; il tressaillit malgre lui a l'idee d'avoir touche si vite un si noble coeur. Les volets fermes, la cour de l'hotel deserte, quelques domestiques qui chargeaient un fourgon, ce depart precipite, cette sorte de fuite, tout cela le troubla et l'etonna. Il rentra chez lui a pas lents; en un quart d'heure, il etait devenu un autre homme. Il ne prevoyait plus rien, ne calculait rien; il ne savait plus ce qu'il avait fait la veille, ni quelles circonstances l'avaient amene la; aucun sentiment d'orgueil ne trouvait place dans sa pensee; durant cette journee entiere, il ne songea pas meme aux moyens de profiter de sa position nouvelle, ni a tenter de voir Emmeline; elle ne lui apparaissait plus ni douce ni severe; il la voyait assise a la terrasse, relisant les stances qu'elle avait gardees; et, en se repetant: Elle m'aime! il se demandait s'il en etait digne. Gilbert n'avait pas vingt-cinq ans; lorsque sa conscience eut parle, son age lui parla a son tour. Il prit la voiture de Fontainebleau le lendemain, et arriva le soir au Moulin de May; quand on l'annonca, Emmeline etait seule; elle le recut avec un malaise visible; en le voyant fermer la porte, le souvenir de M. de Sorgues la fit palir. Mais, a la premiere parole de Gilbert, elle vit qu'il n'etait pas plus rassure qu'elle-meme. Au lieu de lui toucher la main comme il faisait d'ordinaire, il s'assit d'un air plus timide et plus reserve qu'auparavant. Ils resterent seuls environ une heure, et il ne fut question ni des stances, ni de l'amour qu'elles exprimaient. Quand M. de Marsan rentra de la promenade, un nuage passa sur le front de Gilbert; il se dit qu'il avait bien mal profite de son premier tete-a-tete. Mais il en fut tout autrement d'Emmeline; le respect de Gilbert l'avait emue, elle tomba dans la plus dangereuse reverie; elle avait compris qu'elle etait aimee, et de l'instant qu'elle se crut en surete, elle aima. Lorsqu'elle descendit, le jour suivant, au dejeuner, les belles couleurs de la jeunesse avaient reparu sur ses joues; son visage, aussi bien que son coeur, avait rajeuni de dix ans. Elle voulut sortir a cheval, malgre un temps affreux; elle montait une superbe jument qu'il n'etait pas facile de faire obeir, et il semblait qu'elle voulut exposer sa vie; elle balancait, en riant, sa cravache au-dessus de la tete de l'animal inquiet, et elle ne put resister au singulier plaisir de le frapper sans qu'il l'eut merite; elle le sentit bondir de colere, et, tandis qu'il secouait l'ecume dont il etait couvert, elle regarda Gilbert. Par un mouvement rapide, le jeune homme s'etait approche, et voulait saisir la bride du cheval.--Laissez, laissez, dit-elle en riant, je ne tomberai pas ce matin. Il fallait pourtant bien parler de ces stances, et ils s'en parlaient en effet beaucoup tous deux, mais des yeux seulement; ce langage en vaut bien un autre. Gilbert passa trois jours au Moulin de May, sur le point de tomber a genoux a chaque instant. Quand il regardait la taille d'Emmeline, il tremblait de ne pouvoir resister a la tentation de l'entourer de ses bras; mais, des qu'elle faisait un pas, il se rangeait pour la laisser passer, comme s'il eut craint de toucher sa robe. Le troisieme jour au soir, il avait annonce son depart pour le lendemain matin; il fut question de valse en prenant le the, et de l'ode de Byron sur la valse. Emmeline remarqua que, pour parler avec tant d'animosite, il fallait que le plaisir eut excite bien vivement l'envie du poete qui ne pouvait le partager; elle fut chercher le livre a l'appui de son dire, et, pour que Gilbert put lire avec elle, elle se placa si pres de lui, que ses cheveux lui effleurerent la joue. Ce leger contact causa au jeune homme un frisson de plaisir auquel il n'eut pas resiste si M. de Marsan n'eut ete la. Emmeline s'en apercut et rougit: on ferma le livre, et ce fut tout l'evenement du voyage. Voila, n'est-il pas vrai, madame, un amoureux assez bizarre? Il y a un proverbe qui pretend que ce qui est differe n'est pas perdu. J'aime peu les proverbes en general, parce que ce sont des selles a tous chevaux; il n'en est pas un qui n'ait son contraire, et, quelque conduite que l'on tienne, on en trouve un pour s'appuyer. Mais je confesse que celui que je cite me parait faux cent fois dans l'application, pour une fois qu'il se trouvera juste, tout au plus a l'usage de ces gens aussi patients que resignes, aussi resignes qu'indifferents. Qu'on tienne ce langage en paradis, que les saints se disent entre eux que ce qui est differe n'est pas perdu, c'est a merveille; il sied a des gens qui ont devant eux l'eternite, de jeter le temps par les fenetres. Mais nous, pauvres mortels, notre chance n'est pas si longue. Aussi, je vous livre mon heros pour ce qu'il est; je crois pourtant que, s'il eut agi de toute autre maniere, il eut ete traite comme de Sorgues. Madame de Marsan revint au bout de la semaine. Gilbert arriva un soir chez elle de tres bonne heure. La chaleur etait accablante. Il la trouva seule au fond de son boudoir, etendue sur un canape. Elle etait vetue de mousseline, les bras et le col nus. Deux jardinieres pleines de fleurs embaumaient la chambre; une porte ouverte sur le jardin laissait entrer un air tiede et suave. Tout disposait a la mollesse. Cependant une taquinerie etrange, inaccoutumee, vint traverser leur entretien. Je vous ai dit qu'il leur arrivait continuellement d'exprimer en meme temps, et dans les memes termes, leurs pensees, leurs sensations; ce soir-la ils n'etaient d'accord sur rien, et par consequent tous deux de mauvaise foi. Emmeline passait en revue certaines femmes de sa connaissance. Gilbert En parla avec enthousiasme; et elle en disait du mal a proportion. L'obscurite vint; il se fit un silence. Un domestique entra, apportant Une lampe; madame de Marsan dit qu'elle n'en voulait pas, et qu'on la mit dans le salon. A peine cet ordre donne, elle parut s'en repentir, et, s'etant levee avec quelque embarras, elle se dirigea vers son piano. --Venez voir, dit-elle a Gilbert, le petit tabouret de ma loge, que je viens de faire monter autrement; il me sert maintenant pour m'asseoir la; on vient de me l'apporter tout a l'heure, et je vais vous faire un peu de musique, pour que vous en ayez l'etrenne. Elle preludait doucement par de vagues melodies, et Gilbert reconnut bientot son air favori, _le Desir_, de Beethoven. S'oubliant peu a peu, Emmeline repandit dans son execution l'expression la plus passionnee, Pressant le mouvement a faire battre le coeur, puis s'arretant tout a coup comme si la respiration lui eut manque, forcant le son et le laissant s'eteindre. Nulles paroles n'egaleront jamais la tendresse d'un pareil langage. Gilbert etait debout, et de temps en temps les beaux yeux se levaient pour le consulter. Il s'appuya sur l'angle du piano, et tous deux luttaient contre le trouble, quand un accident presque ridicule vint les tirer de leur reverie. Le tabouret cassa tout a coup, et Emmeline tomba aux pieds de Gilbert. Il s'elanca pour lui tendre la main; elle la prit et se releva en riant; il etait pale comme un mort, craignant qu'elle ne se fut blessee.--C'est bon, dit-elle, donnez-moi une chaise; ne dirait-on pas que je suis tombee d'un cinquieme? Elle se mit a jouer une contredanse, et, tout en jouant, a le plaisanter sur la peur qu'il avait eue.--N'est-il pas tout simple, lui dit-il, que je m'effraye de vous voir tomber?--Bah! repondait-elle, c'est un effet nerveux; ne croyez-vous pas que j'en suis reconnaissante? Je conviens que ma chute est ridicule, mais je trouve, ajouta-t-elle assez sechement, je trouve que votre peur l'est davantage. Gilbert fit quelques tours de chambre, et la contredanse d'Emmeline devenait moins gaie d'instant en instant. Elle sentait qu'en voulant le railler, elle l'avait blesse. Il etait trop emu pour pouvoir parler. Il revint s'appuyer au meme endroit, devant elle; ses yeux gonfles ne purent retenir quelques larmes; Emmeline se leva aussitot et fut s'asseoir au fond de la chambre, dans un coin obscur. Il s'approcha d'elle et lui reprocha sa durete. C'etait le tour de la comtesse a ne pouvoir repondre. Elle restait muette et dans un etat d'agitation impossible a peindre; il prit son chapeau pour sortir, et, ne pouvant s'y decider, s'assit pres d'elle; elle se detourna et etendit le bras comme pour lui faire signe de partir; il la saisit et la serra sur son coeur. Au meme instant on sonna a la porte, et Emmeline se jeta dans un cabinet. Le pauvre garcon ne s'apercut le lendemain qu'il allait chez madame de Marsan qu'au moment ou il y arrivait. L'experience lui faisait craindre de la trouver severe et offensee de ce qui s'etait passe. Il se trompait, il la trouva calme et indulgente, et le premier mot de la comtesse fut qu'elle l'attendait. Mais elle lui annonca fermement qu'il leur fallait cesser de se voir--Je ne me repens pas, lui dit-elle, de la faute que j'ai commise, et je ne cherche a m'abuser sur rien. Mais, quoi que je puisse vous faire souffrir et souffrir moi-meme, M. de Marsan est entre nous; je ne puis mentir; oubliez-moi. Gilbert fut atterre par cette franchise, dont l'accent persuasif ne permettait aucun doute. Il dedaignait les phrases vulgaires et les vaines menaces de mort qui arrivent toujours en pareil cas; il tenta d'etre aussi courageux que la comtesse, et de lui prouver du moins par la quelle estime il avait pour elle. Il lui repondit qu'il obeirait et qu'il quitterait Paris pour quelque temps; elle lui demanda ou il comptait aller, et lui promit de lui ecrire. Elle voulut qu'il la connut tout entiere, et lui raconta en quelques mots l'histoire de sa vie, lui peignit sa position, l'etat de son coeur, et ne se fit pas plus heureuse qu'elle n'etait. Elle lui rendit ses vers, et le remercia de lui avoir donne un moment de bonheur. --Je m'y suis livree, lui dit-elle, sans vouloir y reflechir; j'etais sure que l'impossible m'arreterait; mais je n'ai pu resister a ce qui etait possible. J'espere que vous ne verrez pas dans ma conduite une coquetterie que je n'y ai pas mise. J'aurais du songer davantage a vous; mais je ne vous crois pas assez d'amour pour que vous n'en guerissiez bientot. --Je serai assez franc, repondit Gilbert, pour vous dire que je n'en sais rien, mais je ne crois pas en guerir. Votre beaute m'a moins touche que votre esprit et votre caractere, et si l'image d'un beau visage peut s'effacer par l'absence ou par les annees, la perte d'un etre tel que vous est a jamais irreparable. Sans doute, je guerirai en apparence, et il est presque certain que dans quelque temps je reprendrai mon existence habituelle; mais ma raison meme dira toujours que vous eussiez fait le bonheur de ma vie. Ces vers que vous me rendez ont ete ecrits comme par hasard, un instant d'ivresse les a inspires; mais le sentiment qu'ils expriment est en moi depuis que je vous connais, et je n'ai eu la force de le cacher que par cela meme qu'il est juste et durable. Nous ne serons donc heureux ni l'un ni l'autre, et nous ferons au monde un sacrifice que rien ne pourra compenser. --Ce n'est pas au monde que nous le ferons, dit Emmeline, mais a nous-memes, ou plutot c'est a moi que vous le ferez. Le mensonge m'est insupportable, et hier soir, apres votre depart, j'ai failli tout dire a M. de Marsan. Allons, ajouta-t-elle gaiement, allons, mon ami, tachons de vivre. Gilbert lui baisa la main respectueusement, et ils se separerent. VI A peine cette determination fut-elle prise, qu'ils la sentirent impossible a realiser. Ils n'eurent pas besoin de longues explications pour en convenir mutuellement. Gilbert resta deux mois sans venir chez madame de Marsan, et pendant ces deux mois ils perdirent l'un et l'autre l'appetit et le sommeil. Au bout de ce temps, Gilbert se trouva un soir tellement desole et ennuye, que, sans savoir ce qu'il faisait, il prit son chapeau et arriva chez la comtesse a son heure ordinaire, comme si de rien n'etait. Elle ne songea pas a lui adresser un reproche de ce qu'il ne tenait pas sa parole. Des qu'elle l'eut regarde, elle comprit ce qu'il avait souffert; et il la vit si pale et si changee, qu'il se repentit de n'etre pas revenu plus tot. Ce qu'Emmeline avait dans le coeur n'etait ni un caprice ni une passion; c'etait la voix de la nature meme qui lui criait qu'elle avait besoin d'un nouvel amour. Elle n'avait pas fait grande reflexion sur le caractere de Gilbert; il lui plaisait, et il etait la; il lui disait qu'il l'aimait, et il l'aimait d'une tout autre maniere que M. de Marsan ne l'avait aimee. L'esprit d'Emmeline, son intelligence, son imagination enthousiaste, toutes les nobles qualites renfermees en elle souffraient a son insu. Les larmes qu'elle croyait repandre sans raison demandaient a couler malgre elle, et la forcaient d'en chercher le motif; tout alors le lui apprenait, ses livres, sa musique, ses fleurs, ses habitudes meme et sa vie solitaire; il fallait aimer et combattre, ou se resigner a mourir. Ce fut avec une fierte courageuse que la comtesse de Marsan envisagea l'abime ou elle allait tomber. Lorsque Gilbert la serra de nouveau dans ses bras, elle regarda le ciel, comme pour le prendre a temoin de sa faute et de ce qu'elle allait lui couter. Gilbert comprit ce regard melancolique; il mesura la grandeur de sa tache a la noblesse du coeur de son amie, il sentit qu'il avait entre les mains le pouvoir de lui rendre l'existence ou de la degrader a jamais. Cette pensee lui inspira moins d'orgueil que de joie; il se jura de se consacrer a elle, et remercia Dieu de l'amour qu'il eprouvait. La necessite du mensonge desolait pourtant la jeune femme; elle n'en parla plus a son amant, et garda cette peine secrete; du reste, l'idee de resister plus ou moins longtemps, du moment qu'elle ne pouvait resister toujours, ne lui vint pas a l'esprit. Elle compta, pour ainsi dire, ses chances de souffrance et ses chances de bonheur, et mit hardiment sa vie pour enjeu. Au moment ou Gilbert revint, elle se trouvait forcee de passer trois jours a la campagne. Il la conjurait de lui accorder un rendez-vous avant de partir.--Je le ferai si vous voulez, lui repondit-elle, mais je vous supplie de me laisser attendre. Le quatrieme jour, un jeune homme entra vers minuit au Cafe Anglais.--Que veut monsieur? Demande le garcon.--Tout ce que vous avez de meilleur, repondit le jeune homme avec un air de joie qui fit retourner tout le monde.--A la meme heure, au fond de l'hotel de Marsan, une persienne entr'ouverte laissait apercevoir une lueur derriere un rideau. Seule, en deshabille de nuit, madame de Marsan etait assise sur une petite chaise, dans sa chambre, les verrous tires derriere elle.--Demain je serai a lui. Sera-t-il a moi? Emmeline ne pensait pas a comparer sa conduite a celle des autres femmes. Il n'y avait pour elle, en cet instant, ni douleurs ni remords; tout faisait silence devant l'idee du lendemain. Oserai-je vous dire a quoi elle pensait? Oserai-je ecrire ce qui, a cette heure redoutable, inquietait une belle et noble femme, la plus sensible et la plus honnete que je connaisse, a la veille de la seule faute qu'elle ait jamais eu a se reprocher? Elle pensait a sa beaute. Amour, devouement, sincerite du coeur, constance, sympathie de gout, crainte, dangers, repentir, tout etait chasse, tout etait detruit par la plus vive inquietude sur ses charmes, sur sa beaute corporelle. La lueur que nous apercevons, c'est celle d'un flambeau qu'elle tient a la main. Sa psyche est en face d'elle; elle se retourne, ecoute; nul temoin, nul bruit; elle a entr'ouvert le voile qui la couvre, et, comme Venus devant le berger de la fable, elle comparait timidement. Pour vous parler du jour suivant, je ne puis mieux faire, madame, que de vous transcrire une lettre d'Emmeline a sa soeur, ou elle peint elle-meme ce qu'elle eprouvait: "J'etais a lui. A toutes mes anxietes avait succede un abattement extreme. J'etais brisee, et ce malaise me plaisait. Je passai la soiree en reverie; je voyais des formes vagues, j'entendais des voix lointaines; je distinguais: "Mon ange, ma vie!" et je m'affaissais encore, plus encore. Pas une fois ma pensee ne s'est reportee sur les inquietudes du jour precedent, durant cette demi-lethargie qui me reste en memoire comme l'etat que je choisirais en paradis. Je me couchai et dormis comme un nouveau-ne. Au reveil, le matin, un souvenir confus des evenements de la veille fit rapidement porter le sang au coeur. Une palpitation me fit dresser sur mon seant, et la je m'entendis m'ecrier a haute voix: _C'en est fait_! J'appuyai ma tete sur mes genoux, et je me precipitai au fond de mon ame. Pour la premiere fois, il me vint la crainte qu'il ne m'eut mal jugee. La simplicite avec laquelle j'avais cede pouvait lui donner cette opinion. En depit de son esprit, de son tact, je pouvais craindre une mauvaise experience du monde. Si ce n'etait pour lui qu'une fantaisie, une difficulte a vaincre? Trop etonnee, trop emue, bouleversee par tous les sentiments qui me subjuguaient, je n'avais pas assez etudie les siens. J'avais peur, je respirais court. Eh bien! me dis-je bravement, le jour ou il me connaitra, il aura un arriere a payer. Tout ce sombre fut eclaire tout a coup par de doux soupirs. Je sentais un sourire errer autour de ma bouche; comme la veille, je revis toute sa figure, belle d'une expression que je n'ai vue nulle part, meme dans les chefs-d'oeuvre des grands maitres: j'y lisais l'amour, le respect, le culte, et ce doute, cette crainte de ne pas obtenir, tant on desire vivement. Voila pour la femme l'instant supreme, et, ainsi bercee, je m'habillai. On a grand plaisir a la toilette quand on attend son amant." VII Emmeline avait mis cinq ans a s'apercevoir que son premier choix ne pouvait la rendre heureuse; elle en avait souffert pendant un an; elle avait lutte six mois contre une passion naissante, deux mois contre un amour avoue; elle avait enfin succombe, et son bonheur dura quinze jours. Quinze jours, c'est bien court, n'est-ce pas? J'ai commence ce conte sans y reflechir, et je vois qu'arrive au moment dont la pensee m'a fait prendre la plume, je n'ai rien a en dire, sinon qu'il fut bien court. Comment tenterai-je de vous le peindre? Vous raconterai-je ce qui est inexprimable et ce que les plus grands genies de la terre ont laisse deviner dans leurs ouvrages, faute d'une parole qui put le rendre? Certes, vous ne vous y attendez pas, et je ne commettrai pas ce sacrilege. Ce qui vient du coeur peut s'ecrire, mais non ce qui est le coeur lui-meme. D'ailleurs, en quinze jours, si on est heureux, a-t-on le temps de s'en apercevoir? Emmeline et Gilbert etaient encore etonnes de leur bonheur; ils n'osaient y croire, et s'emerveillaient de la vive tendresse dont leur coeur etait plein.--Est-il possible, se demandaient-ils, que nos regards se soient jamais rencontres avec indifference, et que nos mains se soient touchees froidement?--Quoi! je t'ai regarde, disait Emmeline, sans que mes yeux se soient voiles de larmes? Je t'ai ecoute sans baiser tes levres? Tu m'as parle comme a tout le monde, et je t'ai repondu sans te dire que je t'aimais?--Non, repondait Gilbert, ton regard, ta voix, te trahissaient; grand Dieu! comme ils me penetraient! C'est moi que la crainte a arrete, et qui suis cause que nous nous aimons si tard. Alors ils se serraient la main, comme pour se dire tacitement: Calmons-nous, il y a de quoi en mourir. A peine avaient-ils commence a s'habituer de se voir en secret, et a jouir des frayeurs du mystere; a peine Gilbert connaissait-il ce nouveau visage que prend tout a coup une femme en tombant dans les bras de son amant; a peine les premiers sourires avaient-ils paru a travers les larmes d'Emmeline; a peine s'etaient-ils jure de s'aimer toujours; pauvres enfants! Confiants dans leur sort, ils s'y abandonnaient sans crainte, et savouraient lentement le plaisir de reconnaitre qu'ils ne s'etaient pas trompes dans leur mutuelle esperance; ils en etaient encore a se dire: Comme nous allons etre heureux! quand leur bonheur s'evanouit. Le comte de Marsan etait un homme ferme, et sur les choses importantes son coup d'oeil ne le trompait pas. Il avait vu sa femme triste; il avait pense qu'elle l'aimait moins, et il ne s'en etait pas soucie. Mais il la vit preoccupee et inquiete, et il resolut de ne pas le souffrir. Des qu'il prit la peine d'en chercher la cause, il la trouva facilement. Emmeline s'etait troublee a sa premiere question, et a la seconde avait ete sur le point de tout avouer. Il ne voulut point d'une confidence de cette nature, et, sans en parler autrement a personne, il s'en fut a l'hotel garni qu'il habitait avant son mariage, et y retint un appartement. Comme sa femme allait se coucher, il entra chez elle en robe de chambre, et, s'etant assis en face d'elle, il lui parla a peu pres ainsi: --Vous me connaissez assez, ma chere, pour savoir que je ne suis pas jaloux. J'ai eu pour vous beaucoup d'amour, j'ai et j'aurai toujours pour vous beaucoup d'estime et d'amitie. Il est certain qu'a notre age, et apres tant d'annees passees ensemble, une tolerance reciproque nous est necessaire pour que nous puissions continuer de vivre en paix. J'use, pour ma part, de la liberte que doit avoir un homme, et je trouve bon que vous en fassiez autant. Si j'avais apporte dans cette maison autant de fortune que vous, je ne vous parlerais pas ainsi, je vous laisserais le comprendre. Mais je suis pauvre, et notre contrat de mariage m'a laisse pauvre par ma volonte. Ce qui, chez un autre, ne serait que de l'indulgence ou de la sagesse, serait pour moi de la bassesse. Quelque precaution qu'on prenne, une intrigue n'est jamais secrete; il faut, tot ou tard, qu'on en parle. Ce jour arrive, vous sentez que je ne serais range ni dans la categorie des maris complaisants, ni meme dans celle des maris ridicules, mais qu'on ne verrait en moi qu'un miserable a qui l'argent fait tout supporter. Il n'entre pas dans mon caractere de faire un eclat qui deshonore a la fois deux familles, quel qu'en soit le resultat; je n'ai de haine ni contre vous ni contre personne; c'est pour cette raison meme que je viens vous annoncer la resolution que j'ai prise, afin de prevenir les suites de l'etonnement qu'elle pourra causer. Je demeurerai, a partir de la semaine prochaine, dans l'hotel garni que j'habitais quand j'ai fait la connaissance de votre mere. Je suis fache de rester a Paris, mais je n'ai pas de quoi voyager; il faut que je me loge, et cette maison-la me plait. Voyez ce que vous voulez faire, et si c'est possible, j'agirai en consequence. Madame de Marsan avait ecoute son mari avec un etonnement toujours croissant. Elle resta comme une statue; elle vit qu'il etait decide, et elle n'y pouvait croire; elle se jeta a son cou presque involontairement; elle s'ecria que rien au monde ne la ferait consentir a cette separation. A tout ce qu'elle disait il n'opposait que le silence. Emmeline eclata en sanglots; elle se mit a genoux et voulut confesser sa faute; il l'arreta, et refusa de l'entendre. Il s'efforca de l'apaiser, lui repeta qu'il n'avait contre elle aucun ressentiment; puis il sortit malgre ses prieres. Le lendemain, ils ne se virent pas; lorsque Emmeline demanda si le comte etait chez lui, on lui repondit qu'il etait parti de grand matin, et qu'il ne rentrerait pas de la journee. Elle voulut l'attendre, et s'enferma a six heures du soir dans l'appartement de M. de Marsan; mais le courage lui manqua, et elle fut obligee de retourner chez elle. Le jour suivant, au dejeuner, le comte descendit en habit de cheval. Les domestiques commencaient a faire ses paquets, et le corridor etait plein de hardes en desordre. Emmeline s'approcha de son mari en le voyant entrer, et il la baisa sur le front; ils s'assirent en silence; on dejeunait dans la chambre a coucher de la comtesse. En face d'elle etait sa psyche; elle croyait y voir son fantome. Ses cheveux en desordre, son visage abattu, semblaient lui reprocher sa faute. Elle demanda au comte d'une voix mal assuree s'il comptait toujours quitter l'hotel. Il repondit qu'il s'y disposait, et que son depart etait fixe pour le lundi suivant. --N'y a-t-il aucun moyen de retarder ce depart? demanda-t-elle d'un ton suppliant. --Ce qui est ne peut se changer, repliqua le comte; avez-vous reflechi a ce que vous comptez faire? --Que voulez-vous que je fasse? dit-elle. M. de Marsan ne repondit pas. --Que voulez-vous? repeta-t-elle; quel moyen puis-je avoir de vous flechir? quelle expiation, quel sacrifice puis-je vous offrir que vous consentiez a accepter? --C'est a vous de le savoir, dit le comte.--Il se leva et s'en fut sans en dire plus; mais le soir meme il revint chez sa femme, et son visage etait moins severe. Ces deux jours avaient tellement fatigue Emmeline, qu'elle etait d'une paleur effrayante. M. de Marsan ne put, en le remarquant, se defendre d'un mouvement de compassion. --Eh bien! ma chere! dit-il, qu'avez-vous? --Je pense, repondit-elle, et je vois que rien n'est possible. --Vous l'aimez donc beaucoup? demanda-t-il. Malgre l'air froid qu'il affectait, Emmeline vit dans cette question un mouvement de jalousie. Elle crut que la demarche de son mari pouvait bien n'etre qu'une tentative de se rapprocher d'elle, et cette idee lui fut penible. Tous les hommes sont ainsi, pensa-t-elle; ils meprisent ce qu'ils possedent, et reviennent avec ardeur a ce qu'ils ont perdu par leur faute. Elle voulut savoir jusqu'a quel point elle devinait juste, et repondit d'un ton hautain: --Oui, monsieur, je l'aime, et la-dessus, du moins, je ne mentirai pas. --Je concois cela, reprit M. de Marsan, et j'aurais mauvaise grace a vouloir lutter ici contre personne; je n'en ai ni le moyen ni l'envie. Emmeline vit qu'elle s'etait trompee; elle voulait parler et ne trouvait rien. Que repondre, en effet, a la facon d'agir du comte? Il avait devine clairement ce qui s'etait passe, et le parti qu'il avait pris etait juste sans etre cruel. Elle commencait une phrase et ne pouvait l'achever; elle pleurait. M. de Marsan lui dit avec douceur: --Calmez-vous, songez que vous avez commis une faute, mais que vous avez un ami qui la sait, et qui vous aidera a la reparer. --Que ferait donc cet ami, dit Emmeline, s'il etait aussi riche que moi, puisque cette miserable question de fortune le decide a me quitter? Que feriez-vous si notre contrat n'existait pas? Emmeline se leva, alla a son secretaire, en tira son contrat de mariage, et le brula a la bougie qui etait sur la table. Le comte la regarda faire jusqu'au bout. --Je vous comprends, lui dit-il enfin; et, bien que ce que vous venez de faire soit une action sans consequence, puisque le double est chez le notaire, cette action vous honore, et je vous en remercie. Mais songez donc, ajouta-t-il en embrassant Emmeline, songez donc que, s'il ne s'agissait ici que d'une formalite a annuler, je n'aurais fait qu'abuser de mes avantages. Vous pouvez d'un trait de plume me rendre aussi riche que vous, je le sais, mais je n'y consentirais pas, et aujourd'hui moins que jamais. --Orgueilleux que vous etes, s'ecria Emmeline desesperee, et pourquoi refuseriez-vous? M. de Marsan lui tenait la main; il la serra legerement, et repondit: --Parce que vous l'aimez. VIII Par une de ces belles matinees d'automne ou le soleil brille de tout son eclat et semble dire adieu a la verdure mourante, Gilbert etait accoude a une petite fenetre au second etage, dans une rue ecartee derriere les Champs-Elysees. Tout en fredonnant un air de _la Norma_, il regardait attentivement chaque voiture qui passait sur la chaussee. Quand la voiture arrivait au coin de la rue, la chanson s'arretait; mais la voiture continuait sa route, et il fallait en attendre une autre. Il en passa beaucoup ce jour-la, mais le jeune homme inquiet ne vit dans aucune un petit chapeau de paille d'Italie et une mantille noire. Une heure sonna, puis deux; il etait trop tard; apres avoir regarde vingt fois a sa montre, avoir fait autant de tours de chambre, et s'etre desole et rassure plus souvent encore alternativement, Gilbert descendit enfin, et erra quelque temps dans les allees. En rentrant chez lui, il demanda a son portier s'il n'y avait point de lettres, et la reponse fut negative. Un pressentiment de sinistre augure l'agita toute la journee. Vers dix heures du soir il montait, non sans crainte, le grand escalier de l'hotel de Marsan; la lampe n'etait pas allumee, cela le surprit et l'inquieta; il sonna, personne ne venait; il toucha la porte, qui s'ouvrit, et s'arreta dans la salle a manger; une femme de chambre vint a sa rencontre, il lui demanda s'il pouvait entrer.--Je vais le demander, repondit-elle. Comme elle entrait dans le salon, Gilbert entendit entre les deux portes une voix tremblante qu'il reconnut et qui disait tout bas: Dites que je n'y suis pas. Il m'a dit lui-meme que ce peu de mots prononces dans les tenebres, au moment ou il s'y attendait le moins, lui avaient fait plus de mal qu'un coup d'epee. Il sortit dans un etonnement inexprimable.--Elle etait la, se dit-il, elle m'a vu sans doute. Qu'arrive-t-il? ne pouvait-elle me dire un mot, ou du moins m'ecrire? Huit jours se passerent sans lettres, et sans qu'il put voir la comtesse. Enfin, il recut la lettre suivante: "Adieu! il faut que vous vous souveniez de votre projet de voyage et que vous me teniez parole. Ah! Je fais un grand sacrifice en ce moment. Quelques mots profondement sentis et que vous m'avez dits au sujet d'un parti funeste que je voulais prendre, m'arretent seuls. Je vivrai. Mais il ne faut pas entierement arracher une pensee qui seule peut me donner une apparence de tranquillite. Permettez, mon ami, que je la place seulement a distance, avec des conditions; si, par exemple, une entiere indifference pour moi prenait place dans votre coeur;--si, une fois de retour, et le coeur raffermi, vous ne me veniez plus voir;--si jamais mon image, mon amour ne venait plus;... il est impossible de continuer l'affreuse vie que je mene. Le plus malheureux est celui qui reste; il faut donc que ce soit vous qui partiez. Vos affaires vous le permettent-elles? Ou voulez-vous que j'aille je ne sais ou? Repondez-moi, ce sera vous qui aurez de la force; je n'en ai pas du tout; ayez pitie de moi. Dites, que sais-je? que vous guerirez; mais ce n'est pas vrai! N'importe, dites toujours. Evitez de me voir avant le voyage; il faut de la force, et je ne sais ou en prendre. Je n'ai cesse de pleurer et de vous ecrire depuis huit jours. Je jette tout au feu. Vous trouverez cette lettre-ci encore bien incoherente. M. de Marsan sait tout: mentir m'a ete impossible; d'ailleurs il le savait. Cependant cette lettre est loin d'exprimer ce qu'il y a de contradictoire entre mon coeur et ma raison. Allez dans le monde ces jours-ci, que votre depart n'ait point l'air d'un coup de tete. De sitot je ne pourrai sortir ni recevoir. La voix me manque a tous moments. Vous m'ecrirez, n'est-ce pas? il est impossible que vous partiez sans m'ecrire quelques lignes. Voyager!... C'est vous qui allez voyager!" Le malheur de Gilbert lui parut un reve; il pensait a aller chez M. de Marsan et a lui chercher querelle. Il tomba a terre au milieu de sa chambre, et versa les larmes les plus ameres. Enfin il resolut de voir la comtesse a tout prix, et d'avoir l'explication de cet evenement, qui lui etait annonce d'une maniere si peu intelligible. Il courut a l'hotel de Marsan, et, sans parler a aucun domestique, il penetra jusqu'au salon. La, il s'arreta a la pensee de compromettre celle qu'il aimait et de la perdre peut-etre par sa faute. Entendant quelqu'un approcher, il se jeta derriere un rideau: c'etait le comte qui entrait. Demeure seul, Gilbert avanca, et, entr'ouvrant la porte d'un cabinet vitre, il vit Emmeline couchee et son mari pres d'elle. Au pied du lit etait un linge couvert de sang, et le medecin s'essuyait les mains. Ce spectacle lui fit horreur; il fremit de l'idee d'ajouter, par son imprudence, aux maux de sa maitresse, et, marchant sur la pointe du pied, il sortit de l'hotel sans etre remarque. Il sut bientot que la comtesse avait ete en danger de mort; une nouvelle lettre lui apprit en detail ce qui s'etait passe. "Renoncer a nous voir, disait Emmeline, est impossible, il n'y faut pas songer; et cette idee qui vous desole ne me cause aucune peine, car je ne puis l'admettre un instant. Mais nous separer pour six mois, pour un an, voila ce qui me fait sangloter et me dechire l'ame, car c'est la tout ce qui est possible." Elle ajoutait que, si, avant son depart, il eprouvait un desir trop vif de la revoir encore une fois, elle y consentirait. Il refusa cette entrevue; il avait besoin de toute sa force; et, bien que convaincu de la necessite de s'eloigner, il ne pouvait prendre aucun parti. Vivre sans Emmeline lui semblait un mot vide de sens, et, pour ainsi dire, un mensonge. Il se jura cependant d'obeir a tout prix, et de sacrifier son existence, s'il le fallait, au repos de madame de Marsan. Il mit ses affaires en ordre, dit adieu a ses amis, annonca a tout le monde qu'il allait en Italie. Puis, quand tout fut pret, et qu'il eut son passeport, il resta enferme chez lui, se promettant, chaque soir, de partir le lendemain, et passant la journee a pleurer. Emmeline, de son cote, n'etait guere plus courageuse, comme vous pouvez penser. Des qu'elle put supporter la voiture, elle alla au Moulin de May. M. de Marsan ne la quittait pas; il eut pour elle, pendant sa maladie, l'amitie d'un frere et les soins d'une mere. Je n'ai pas besoin de dire qu'il avait pardonne, et que la vue des souffrances de sa femme l'avait fait renoncer a ses projets de separation. Il ne parla plus de Gilbert, et je ne crois pas que, depuis cette epoque, il ait prononce ce nom etant seul avec la comtesse. Il apprit le voyage annonce, et n'en parut ni joyeux ni triste. On devinait aisement a sa conduite qu'il se reconnaissait, au fond du coeur, coupable d'avoir neglige sa femme, et d'avoir si peu fait pour son bonheur. Lorsque, appuyee a son bras, Emmeline se promenait lentement avec lui dans la longue _allee des Soupirs_, il paraissait presque aussi triste qu'elle; et Emmeline lui sut gre de ce qu'il ne tenta jamais de rappeler l'ancien amour, ni de combattre l'amour nouveau. Elle brula les lettres de Gilbert, et, dans ce sacrifice douloureux, ne respecta qu'une seule ligne ecrite de la main de son amant: "_Pour vous, tout au monde._" En relisant ces mots, elle ne put se resoudre a les aneantir; c'etait l'adieu du pauvre garcon. Elle coupa cette ligne avec ses ciseaux, et la porta longtemps sur son coeur. "S'il faut jamais me separer de ces mots-la, ecrivait-elle a Gilbert, je les avalerai. Maintenant ma vie n'est plus qu'une pincee de cendre, et je ne pourrai de longtemps regarder ma cheminee sans pleurer." Etait-elle sincere? demanderez-vous peut-etre. Ne fit elle aucune tentative pour revoir son amant? Ne se repentait-elle pas de son sacrifice? N'essaya-t-elle jamais de revenir sur sa resolution? Oui, madame, elle l'essaya; je ne veux la faire ni meilleure ni plus brave qu'elle ne l'a ete. Oui, elle essaya de mentir, de tromper son mari; en depit de ses serments, de ses promesses, de ses douleurs et de ses remords, elle revit Gilbert; et, apres avoir passe deux heures avec lui dans un delire de joie et d'amour, elle sentit, en rentrant chez elle, qu'elle ne pouvait ni tromper ni mentir; je vous dirai plus, Gilbert le sentit lui-meme, et ne lui demanda pas de revenir. Cependant il ne partait pas encore, et ne parlait plus de voyage. Au bout de quelques jours, il voulait deja se persuader qu'il etait plus calme, et qu'il n'y avait aucun danger a rester. Il tachait, dans ses lettres, de faire consentir Emmeline a ce qu'il passat l'hiver a Paris. Elle hesitait; et, tout en renoncant a l'amour, elle commencait a parler d'amitie. Ils cherchaient tous deux mille motifs de prolonger leur souffrance, ou du moins de se voir souffrir. Qu'allait-il arriver? Je ne sais. IX Je crois vous avoir dit, madame, qu'Emmeline avait une soeur. C'etait Une belle et grande jeune fille, et de plus un excellent coeur. Soit par une timidite excessive, soit par une autre cause, elle n'avait jamais parle a Gilbert qu'avec une extreme reserve, et presque avec repugnance, lorsqu'elle avait eu occasion de le rencontrer. Gilbert avait des manieres d'etourdi et des facons de dire qui, bien que simples et naturelles, devaient blesser une modestie et une pudeur parfaites. La franchise meme du jeune homme et son caractere exalte avaient peu de chances de rencontrer de la sympathie chez la severe Sarah (c'etait le nom de la soeur d'Emmeline). Aussi quelques mots de politesse echanges au hasard, quelques compliments lorsque Sarah chantait, une contredanse de temps en temps, c'etait la toute la connaissance qu'ils avaient faite, et leur amitie n'allait pas plus loin. Au milieu de ces dernieres circonstances, Gilbert recut une invitation de bal d'une amie de madame de Marsan, et il crut devoir y aller, pour se conformer au desir de sa maitresse. Sarah etait a cette soiree. Il fut s'asseoir a cote d'elle. Il savait quelle tendre affection unissait la comtesse a sa soeur, et c'etait pour lui une occasion de parler de ce qu'il aimait a quelqu'un qui le comprenait. La maladie recente servit de pretexte; s'informer de la sante d'Emmeline, c'etait s'informer de son amour. Contre sa coutume, Sarah repondit avec confiance et avec douceur; et l'orchestre ayant donne, au milieu de leur entretien, le signal d'une contredanse, elle dit qu'elle etait lasse, et refusa son danseur, qui venait la chercher. Le bruit des instruments et le tumulte du bal leur donnant plus de liberte, la jeune fille commenca a laisser comprendre a Gilbert qu'elle savait la cause du mal d'Emmeline. Elle parla des souffrances de sa soeur, et raconta ce qu'elle en avait vu. Pendant ce recit, Gilbert baissait la tete; quand il la releva, une larme coulait sur sa joue. Sarah devint tout a coup tremblante; ses beaux yeux bleus se troublerent. --Vous l'aimez plus que je ne croyais, lui dit-elle. De ce moment elle devint tout autre qu'elle ne s'etait jamais montree a lui; elle lui avoua que depuis longtemps elle s'etait apercue de ce qui se passait, et que la froideur qu'elle lui avait temoignee venait de ce qu'elle n'avait cru voir en lui que la legerete d'un homme du monde, qui fait la cour a toutes les femmes sans se soucier du mal qui en resulte. Elle parla en soeur et en amie, avec chaleur et avec franchise. L'accent de verite qu'elle employa pour montrer a Gilbert la necessite absolue de rendre le repos a la comtesse le frappa plus que tout le reste ne l'avait pu faire, et en un quart d'heure il vit clair dans sa destinee. On se preparait a danser le cotillon.--Asseyons-nous dans le cercle, dit Gilbert, nous nous dispenserons de figurer, et nous pourrons causer sans qu'on nous remarque. Elle y consentit; ils prirent place, et continuerent a parler d'Emmeline. Cependant de temps en temps un valseur forcait Sarah de prendre part a la figure, et il fallait se lever pour tenir le bout d'une echarpe ou le bouquet et l'eventail. Gilbert restait alors sur sa chaise, perdu dans ses pensees, regardant sa belle partenaire sauter et sourire, les yeux encore humides. Elle revenait, et ils reprenaient leur triste entretien. Ce fut au bruit de ces valses allemandes, qui avaient berce les premiers jours de son amour, que Gilbert jura de partir et de l'oublier. Lorsque l'heure de se retirer fut venue, ils se leverent tous deux avec une sorte de solennite.--J'ai votre parole, dit la jeune fille, je compte sur vous pour sauver ma soeur; et si vous partez, ajouta-t-elle en lui prenant la main sans songer qu'on put l'observer, si vous partez, nous serons quelquefois deux a penser au pauvre voyageur. Ils se quitterent sur cette parole, et Gilbert partit le lendemain. * * * * * Dans le recit qu'on vient de lire, l'auteur a dit: "Ce n'est pas un roman que je fais, madame, et vous vous en apercevez bien." On a du s'apercevoir, en effet, que cette histoire n'a pas le caractere ordinaire d'une fiction. Emmeline n'est point un personnage imaginaire, et Gilbert n'est autre que l'auteur lui-meme. On trouvera le recit de cette aventure dans la Notice sur la vie d'Alfred de Musset, et l'on verra que les souvenirs qui s'y rattachent occupent une place considerable dans les poesies. FIN D'EMMELINE. * * * * * II. LES DEUX MAITRESSES 1837 [Illustration: Dessin de Bidat; grave par Meunier: LES DEUX MAITRESSES: Cent fois le soir, pres de la lampe, le jeune homme avait suivi des yeux, sur le canevas les doigts habiles de la veuve] I Croyez-vous, madame, qu'il soit possible d'etre amoureux de deux personnes a la fois? Si pareille question m'etait faite, je repondrais que je n'en crois rien. C'est pourtant ce qui est arrive a un de mes amis, dont je vous raconterai l'histoire, afin que vous en jugiez vous-meme. En general, lorsqu'il s'agit de justifier un double amour, on a d'abord recours aux contrastes. L'une etait grande, l'autre petite; l'une avait quinze ans, l'autre en avait trente. Bref, on tente de prouver que deux femmes, qui ne se ressemblent ni d'age, ni de figure, passions differentes. Je n'ai pas ce pretexte pour m'aider ici, car les deux femmes dont il s'agit se ressemblaient, au contraire, un peu. L'une etait mariee, il est vrai, et l'autre veuve; l'une riche, et l'autre tres pauvre; mais elles avaient presque le meme age, et elles etaient toutes deux brunes et fort petites. Bien qu'elles ne fussent ni soeurs ni cousines, il y avait entre elles un air de famille: de grands yeux noirs, meme finesse de taille; c'etaient deux menechmes femelles. Ne vous effrayez pas de ce mot; il n'y aura pas de quiproquo dans ce conte. Avant d'en dire plus de ces dames, il faut parler de notre heros. Vers 1825 environ, vivait a Paris un jeune homme que nous appellerons Valentin. C'etait un garcon assez singulier, et dont l'etrange maniere de vivre aurait pu fournir quelque matiere aux philosophes qui etudient l'homme. Il y avait, en lui, pour ainsi dire, deux personnages differents. Vous l'eussiez pris, en le rencontrant un jour, pour un petit maitre de la Regence. Son ton leger, son chapeau de travers, son air d'enfant prodigue en joyeuse humeur, vous eussent fait revenir en memoire quelque _talon rouge_ du temps passe. Le jour suivant, vous n'auriez vu en lui qu'un modeste etudiant de province se promenant un livre sous le bras. Aujourd'hui il roulait carrosse et jetait l'argent par les fenetres; demain il allait diner a quarante sous. Avec cela, il recherchait en toute chose une sorte de perfection et ne goutait rien qui fut incomplet. Quand il s'agissait de plaisir, il voulait que tout fut plaisir, et n'etait pas homme a acheter une jouissance par un moment d'ennui. S'il avait une loge au spectacle, il voulait que la voiture qui l'y menait fut douce, que le diner eut ete bon, et qu'aucune idee facheuse ne put se presenter en sortant. Mais il buvait de bon coeur la piquette dans un cabaret de campagne, et se mettait a la queue pour aller au parterre. C'etait alors un autre element, et il n'y faisait pas le difficile; mais il gardait dans ses bizarreries une sorte de logique, et s'il y avait en lui deux hommes divers, ils ne se confondaient jamais. Ce caractere etrange provenait de deux causes: peu de fortune et un grand amour du plaisir. La famille de Valentin jouissait de quelque aisance, mais il n'y avait rien de plus dans la maison qu'une honnete mediocrite. Une douzaine de mille francs par an depenses avec ordre et economie, ce n'est pas de quoi mourir de faim; mais quand une famille entiere vit la-dessus, ce n'est pas de quoi donner des fetes. Toutefois, par un caprice du hasard, Valentin etait ne avec des gouts que peut avoir le fils d'un grand seigneur. A pere avare, dit-on, fils prodigue; a parents economes, enfants depensiers. Ainsi le veut la Providence, que cependant tout le monde admire. Valentin avait fait son droit, et etait avocat sans causes, profession commune aujourd'hui. Avec l'argent qu'il avait de son pere et celui qu'il gagnait de temps en temps, il pouvait etre assez heureux, mais il aimait mieux tout depenser a la fois et se passer de tout le lendemain. Vous vous souvenez, madame, de ces marguerites que les enfants effeuillent brin a brin? _Beaucoup_, disent-ils a la premiere feuille; _passablement_, a la seconde, et, a la troisieme, _pas du tout_. Ainsi faisait Valentin de ses journees; mais le _passablement_ n'y etait pas, car il ne pouvait le souffrir. Pour vous le faire mieux connaitre, il faut vous dire un trait de son enfance. Valentin couchait, a dix ou douze ans, dans un petit cabinet vitre, derriere la chambre de sa mere. Dans ce cabinet d'assez triste apparence, et encombre d'armoires poudreuses, se trouvait, entre autres nippes, un vieux portrait avec un grand cadre dore. Quand, par une belle matinee, le soleil donnait sur ce portrait, l'enfant, a genoux sur son lit, s'en approchait avec delices. Tandis qu'on le croyait endormi, en attendant que l'heure du maitre arrivat, il restait parfois des heures entieres le front pose sur l'angle du cadre; les rayons de lumiere, frappant sur les dorures, l'entouraient d'une sorte d'aureole ou nageait son regard ebloui. Dans cette posture, il faisait mille reves; une extase bizarre s'emparait de lui. Plus la clarte devenait vive, et plus son coeur s'epanouissait. Quand il fallait enfin detourner les yeux, fatigues de l'eclat de ce spectacle, il fermait alors ses paupieres, et suivait avec curiosite la degradation des teintes nuancees dans cette tache rougeatre qui reste devant nous quand nous fixons trop longtemps la lumiere; puis il revenait a son cadre, et recommencait de plus belle. Ce fut la, m'a-t-il dit lui-meme, qu'il prit un gout passionne pour l'or et le soleil, deux excellentes choses du reste. Ses premiers pas dans la vie furent guides par l'instinct de sa passion native. Au college, il ne se lia qu'avec des enfants plus riches que lui, non par orgueil, mais par gout. Precoce d'esprit dans ses etudes, l'amour-propre le poussait moins qu'un certain besoin de distinction. Il lui arrivait de pleurer au milieu de la classe, quand il n'avait pas, Le samedi, sa place au banc d'honneur. Il achevait ses humanites et travaillait avec ardeur, lorsqu'une dame, amie de sa mere, lui fit cadeau d'une belle turquoise: au lieu d'ecouter la lecon, il regardait sa bague reluire a son doigt. C'etait encore l'amour de l'or tel que peut le ressentir un enfant curieux. Des que l'enfant fut homme, ce dangereux penchant porta bientot ses fruits. A peine eut-il sa liberte, qu'il se jeta sans reflexion dans tous les travers d'un fils de famille. Ne d'humeur gaie, insouciant de l'avenir, l'idee qu'il etait pauvre ne lui venait pas, et il ne semblait pas s'en douter. Le monde le lui fit comprendre. Le nom qu'il portait lui permettait de traiter en egaux des jeunes gens qui avaient sur lui l'avantage de la fortune. Admis par eux, comment les imiter? Les parents de Valentin vivaient a la campagne. Sous pretexte de faire son droit, il passait son temps a se promener aux Tuileries et au boulevard. Sur ce terrain, il etait a l'aise; mais, quand ses amis le quittaient pour monter a cheval, force lui etait de rester a pied, seul et un peu desappointe. Son tailleur lui faisait credit; mais a quoi sert l'habit quand la poche est vide? Les trois quarts du temps il en etait la. Trop fier pour vivre en parasite, il prenait a tache de dissimuler ses secrets motifs de sagesse, refusait dedaigneusement des parties de plaisir ou il ne pouvait payer son ecot, et s'etudiait a ne toucher aux riches que dans ses jours de richesse. Ce role, difficilement soutenu, tomba devant la volonte paternelle; il fallut choisir un etat. Valentin entra dans une maison de banque. Le metier de commis ne lui plaisait guere, encore moins le travail quotidien. Il allait au bureau l'oreille basse; il avait fallu renoncer aux amis en meme temps qu'a la liberte; il n'en etait pas honteux, mais il s'ennuyait. Quand arrivait, comme dit Andre Chenier, le jour de la veine doree, une sorte de fievre le saisissait. Qu'il eut des dettes a payer ou quelque emplette utile a faire, la presence de l'or le troublait a tel point, qu'il en perdait la reflexion. Des qu'il voyait briller dans ses mains un peu de ce rare metal, il sentait son coeur tressaillir, et ne pensait plus qu'a courir, s'il faisait beau. Quand je dis courir, je me trompe; on le rencontrait, ce jour-la, dans une bonne voiture de louage, qui le menait au Rocher de Cancale; la, etendu sur les coussins, respirant l'air ou fumant son cigare, il se laissait bercer mollement, sans jamais songer a demain. Demain, pourtant, c'etait l'ordinaire, il fallait redevenir commis; mais peu lui importait, pourvu qu'a tout prix il eut satisfait son imagination. Les appointements du mois s'envolaient ainsi en un jour. Il passait, disait-il, ses mauvais moments a rever, et ses bons moments a realiser ses reves: tantot a Paris, tantot a la campagne, on le rencontrait avec son fracas, presque toujours seul, preuve que ce n'etait pas vanite de sa part. D'ailleurs il faisait ses extravagances avec la simplicite d'un grand seigneur qui se passe un caprice. Voila un bon commis! direz-vous; aussi le mit-on a la porte. Avec la liberte et l'oisivete revinrent des tentations de toute espece. Quand on a beaucoup de desirs, beaucoup de jeunesse et peu d'argent, on court grand risque de faire des sottises. Valentin en fit d'assez grandes. Toujours pousse par sa manie de changer des reves en realite, il en vint a faire les plus dangereux reves. Il lui passait, je suppose, par la tete de se rendre compte de ce que peut etre la vie d'un tel qui a cent mille francs a manger par an. Voila mon etourdi qui, toute une journee, n'en agissait ni plus ni moins que s'il eut ete le personnage en question. Jugez ou cela peut conduire avec un peu d'intelligence et de curiosite. Le raisonnement de Valentin sur sa maniere de vivre etait, du reste, assez plaisant. Il pretendait qu'a chaque creature vivante revient de droit une certaine somme de jouissance; il comparait cette somme a une coupe pleine que les economes vident goutte a goutte, et qu'il buvait, lui, a grands traits.--Je ne compte pas les jours, disait-il, mais les plaisirs; et le jour ou je depense vingt-cinq louis, j'ai cent quatre-vingt-deux mille cinq cents livres de rente. Au milieu de toutes ces folies, Valentin avait dans le coeur un sentiment qui devait le preserver, c'etait son affection pour sa mere. Sa mere, il est vrai, l'avait toujours gate; c'est un tort, dit-on, je n'en sais rien; mais, en tout cas, c'est le meilleur et le plus naturel des torts. L'excellente femme qui avait donne la vie a Valentin fit tout au monde pour la lui rendre douce. Elle n'etait pas riche, comme vous savez. Si tous les petits ecus glisses en cachette dans la main de l'enfant cheri s'etaient trouves tout a coup rassembles, ils auraient pourtant fait une belle pile. Valentin, dans tous ses desordres, n'eut jamais d'autre frein que l'idee de ne pas rapporter un chagrin a sa mere; mais cette idee le suivait partout. D'un autre cote, cette affection salutaire ouvrait son coeur a toutes les bonnes pensees, a tous les sentiments honnetes. C'etait pour lui la clef d'un monde qu'il n'eut peut etre pas compris sans cela. Je ne sais qui a dit le premier qu'un etre aime n'est jamais malheureux; celui la eut pu dire encore: "Qui aime sa mere n'est jamais mechant." Quand Valentin regagnait le logis, apres quelque folle equipee, trainant l'aile et tirant le pied, sa mere arrivait et le consolait. Qui pourrait compter les soins patients, les attentions en apparence faciles, les petites joies interieures, par lesquels l'amitie se prouve en silence, et rend la vie douce et legere? J'en veux citer un exemple en passant. Un jour que l'etourdi garcon avait vide sa bourse au jeu, il venait de rentrer de mauvaise humeur. Les coudes sur sa table, la tete dans ses mains, il se livrait a ses idees sombres. Sa mere entra, tenant un gros bouquet de roses dans un verre d'eau, qu'elle posa doucement sur la table, a cote de lui. Il leva les yeux pour la remercier, et elle lui dit en souriant: Il y en a pour quatre sous. Ce n'etait pas cher, comme vous voyez; cependant le bouquet etait superbe. Valentin, reste seul, sentit le parfum frapper son cerveau excite. Je ne saurais vous dire quelle impression produisit sur lui une si douce jouissance, si facilement venue, si inopinement apportee; il pensa a la somme qu'il avait perdue, il se demanda ce qu'en aurait pu faire la main maternelle qui le consolait a si bon marche. Son coeur gonfle se fondit en larmes, et il se souvint des plaisirs du pauvre qu'il venait d'oublier. Ces plaisirs du pauvre lui devinrent chers, a mesure qu'il les connut mieux. Il les aima parce qu'il aimait sa mere; il regarda peu a peu autour de lui, et ayant un peu essaye de tout, il se trouva capable de tout sentir. Est-ce un avantage? Je n'en puis rien dire encore. Chance de jouissance, chance de souffrance. J'aurai l'air de faire une plaisanterie si je vous dis qu'en avancant dans la vie, Valentin devint a la fois plus sage et plus fou; c'est pourtant la verite pure. Une double existence se developpait en lui. Si son esprit avide l'entrainait, son coeur le retenait au logis. S'enfermait-il, decide au repos, un orgue de Barbarie, jouant une valse, passait sous la fenetre et derangeait tout. Sortait-il alors, et, selon sa coutume, courait-il apres le plaisir, un mendiant rencontre en route, un mot touchant trouve par hasard dans le fatras d'un drame a la mode, le rendaient pensif, et il retournait chez lui. Prenait-il la plume, et s'asseyait-il pour travailler, sa plume distraite esquissait sur les marges d'un dossier la silhouette d'une jolie femme qu'il avait rencontree au bal. Une bande joyeuse, reunie chez un ami, l'invitait-elle a rester a souper, il tendait son verre en riant, et buvait une copieuse rasade; puis il fouillait dans sa poche, voyait qu'il avait oublie sa clef, qu'il reveillerait sa mere en rentrant; il s'esquivait et revenait respirer ses roses bien-aimees. Tel etait ce garcon, simple et ecervele, timide et fier, tendre et audacieux. La nature l'avait fait riche, et le hasard l'avait fait pauvre; au lieu de choisir, il prit les deux partis. Tout ce qu'il y avait en lui de patience, de reflexion et de resignation ne pouvait triompher de l'amour du plaisir, et ses plus grands moments de deraison ne pouvaient entamer son coeur. Il ne lutta ni contre son coeur, ni contre le plaisir qui l'attirait. Ce fut ainsi qu'il devint double, et qu'il vecut en perpetuelle contradiction avec lui-meme, comme je vous le montrais tout a l'heure. Mais c'est de la faiblesse, allez-vous dire. Eh! mon Dieu, oui; ce n'est pas la un Romain, mais nous ne sommes pas ici a Rome [1]. Nous sommes a Paris, madame, et il est question de deux amours. Heureusement pour vous, le portrait de mes heroines sera plus vite fait que celui de mon heros. Tournez la page, elles vont entrer en scene. [Note 1: Ce premier chapitre est rempli de souvenirs d'enfance de l'auteur.] II Je vous ai dit que, de ces deux dames, l'une etait riche et l'autre pauvre. Vous devinez deja par quelle raison elles plurent toutes deux a Valentin. Je crois vous avoir dit aussi que l'une etait mariee et l'autre veuve. La marquise de Parnes (c'est la mariee) etait fille et femme de marquis. Ce qui vaut mieux, elle etait fort riche; ce qui vaut mieux encore, elle etait fort libre, son mari etant en Hollande pour affaires. Elle n'avait pas vingt-cinq ans, elle se trouvait reine d'un petit royaume au fond de la Chaussee-d'Antin. Ce royaume consistait en un petit hotel, bati avec un gout parfait entre une grande cour et un beau jardin. C'etait la derniere folie du defunt beau-pere, grand seigneur un peu libertin, et la maison, a dire vrai, se ressentait des gouts de son ancien maitre; elle ressemblait plutot a ce qu'on appelait jadis une maison a parties qu'a la retraite d'une jeune femme condamnee au repos par l'absence de l'epoux. Un pavillon rond, separe de l'hotel, occupait le milieu du jardin. Ce pavillon, qui n'avait qu'un rez-de-chaussee, n'avait aussi qu'une seule piece, et n'etait qu'un immense boudoir meuble avec un luxe raffine. Madame de Parnes, qui habitait l'hotel et passait pour fort sage, n'allait point, disait-on, au pavillon. On y voyait pourtant quelquefois de la lumiere. Compagnie excellente, diners a l'avenant, fringants equipages, nombreux domestiques, en un mot, grand bruit de bon ton, voila la maison de la marquise. D'ailleurs une education achevee lui avait donne mille talents; avec tout ce qu'il faut pour plaire sans esprit, elle trouvait moyen d'en avoir; une indispensable tante la menait partout; quand on parlait de son mari, elle disait qu'il allait revenir; personne ne pensait a medire d'elle. Madame Delaunay (c'est la veuve) avait perdu son mari fort jeune; elle vivait avec sa mere d'une modique pension obtenue a grand'peine, et a grand'peine suffisante. C'etait a un troisieme etage qu'il fallait monter, rue du Plat-d'Etain, pour la trouver brodant a sa fenetre; c'etait tout ce qu'elle savait faire; son education, vous le voyez, avait ete fort negligee. Un petit salon etait tout son domaine; a l'heure du diner, on y roulait la table de noyer, releguee durant le jour dans l'antichambre. Le soir, une armoire a alcove s'ouvrait, contenant deux lits. Du reste, une proprete soigneuse entretenait le modeste ameublement. Au milieu de tout cela, madame Delaunay aimait le monde. Quelques anciens amis de son mari donnaient de petites soirees ou elle allait, paree d'une fraiche robe d'organdi. Comme les gens sans fortune n'ont pas de saison, ces petites fetes duraient toute l'annee. Etre pauvre, jeune, belle et honnete, ce n'est pas un merite si rare qu'on le dit, mais c'est un merite. Quand je vous ai annonce que mon Valentin aimait ces deux femmes, je n'ai pas pretendu declarer qu'il les aimat egalement toutes deux. Je pourrais me tirer d'affaire en vous disant qu'il aimait l'une et desirait l'autre; mais je ne veux point chercher ces finesses, qui, apres tout, ne signifieraient rien, sinon qu'il les desirait toutes deux. J'aime mieux vous raconter simplement ce qui se passait dans son coeur. Ce qui le fit d'abord aller souvent dans ces deux maisons, ce fut un assez vilain motif, l'absence de maris dans l'une et dans l'autre. Il n'est que trop vrai qu'une apparence de facilite, quand bien meme elle n'est qu'une apparence, seduit les jeunes tetes. Valentin etait recu chez madame de Parnes parce qu'elle voyait beaucoup de monde, sans autre raison; un ami l'avait presente. Pour aller chez madame Delaunay, qui ne recevait personne, ce n'avait pas ete aussi aise. Il l'avait rencontree a l'une de ces petites soirees dont je vous parlais tout a l'heure, car Valentin allait un peu partout; il avait donc vu madame Delaunay, l'avait remarquee, l'avait fait danser, enfin, un beau jour, avait trouve moyen de lui porter un livre nouveau qu'elle desirait lire. La premiere visite une fois faite, on revient sans motif, et au bout de trois mois on est de la maison; ainsi vont les choses. Tel qui s'etonne de la presence d'un jeune homme dans une famille que personne n'aborde, serait quelquefois bien plus etonne d'apprendre sur quel frivole pretexte il y est entre. Vous vous etonnerez peut-etre, madame, de la maniere dont se prit le coeur de Valentin. Ce fut, pour ainsi dire, l'ouvrage du hasard. Il avait, durant un hiver, vecu, selon sa coutume, assez follement, mais assez gaiement. L'ete venu, comme la cigale, il se trouva au depourvu. Les uns partaient pour la campagne, les autres allaient en Angleterre ou aux eaux: il y a de ces annees de desertion ou tout ce qu'on a d'amis disparait; une bouffee de vent les emporte, et on reste seul tout a coup. Si Valentin eut ete plus sage, il aurait fait comme les autres, et serait parti de son cote; mais les plaisirs avaient ete chers, et sa bourse vide le retenait a Paris. Regrettant son imprevoyance, aussi triste qu'on peut l'etre a vingt-cinq ans, il songeait a passer l'ete, et a faire, non de necessite vertu, mais de necessite plaisir, s'il se pouvait. Sorti un matin par une de ces belles journees ou tout ce qui est jeune sort sans savoir pourquoi, il ne trouva, en y reflechissant, que deux endroits ou il put aller, chez madame de Parnes ou chez madame Delaunay. Il fut chez toutes deux le jour meme, et, ayant agi en gourmand, il se trouva desoeuvre le lendemain. Ne pouvant recommencer ses visites avant quelques jours, il se demanda quel jour il le pourrait; apres quoi, involontairement, il repassa dans sa tete ce qu'il avait dit et entendu durant ces deux heures devenues precieuses pour lui. La ressemblance dont je vous ai parle, et qui ne l'avait pas jusqu'alors frappe, le fit sourire d'abord. Il lui parut etrange que deux jeunes femmes dans des positions si diverses, et dont l'une ignorait l'existence de l'autre, eussent l'air d'etre les deux soeurs. Il compara dans sa memoire leurs traits, leur taille et leur esprit; chacune des deux lui fit tour a tour moins aimer ou mieux gouter l'autre. Madame de Parnes etait coquette, vive, minaudiere et enjouee; madame Delaunay etait aussi tout cela, mais pas tous les jours, au bal seulement, et a un degre, pour ainsi dire, plus tiede. La pauvrete sans doute en etait cause. Cependant les yeux de la veuve brillaient parfois d'une flamme ardente qui semblait se concentrer dans le repos, tandis que le regard de la marquise ressemblait a une etincelle brillante, mais fugitive.--C'est bien la meme femme, se disait Valentin; c'est le meme feu, voltigeant la sur un foyer joyeux, ici couvert de cendres. Peu a peu il vint aux details; il pensa aux blanches mains de l'une effleurant son clavier d'ivoire, aux mains un peu maigres de l'autre tombant de fatigue sur ses genoux. Il pensa au pied, et il trouva bizarre que la pauvre fut la mieux chaussee: elle faisait ses guetres elle-meme. Il vit la dame de la Chaussee-d'Antin, etendue sur sa chaise longue, respirant la fraicheur, les bras nus des le matin. Il se demandait si madame Delaunay avait d'aussi beaux bras sous ses manches d'indienne, et je ne sais pourquoi il tressaillit a l'idee de voir madame Delaunay les bras nus; puis il pensa aux belles touffes de cheveux noirs de madame de Parnes, et a l'aiguille a tricoter que madame Delaunay plantait dans sa natte en causant. Il prit un crayon et chercha a retracer sur le papier la double image qui l'occupait. A force d'effacer et de tatonner, il arriva a l'une de ces ressemblances lointaines dont la fantaisie se contente quelquefois plutot que d'un portrait trop vrai. Des qu'il eut obtenu cette esquisse, il s'arreta; a laquelle des deux ressemblait-elle davantage? Il ne pouvait lui-meme en decider; ce fut tantot a l'une et tantot a l'autre, selon le caprice de sa reverie.-Que de mysteres dans le destin! se disait-il; qui sait, malgre les apparences, laquelle de ces deux femmes est la plus heureuse? Est-ce la plus riche ou la plus belle? Est-ce celle qui sera la plus aimee? Non, c'est celle qui aimera le mieux. Que feraient-elles si demain matin elles s'eveillaient l'une a la place de l'autre? Valentin se souvint du dormeur eveille, et sans s'apercevoir qu'il revait lui-meme en plein jour, il fit mille chateaux en Espagne, il se promit d'aller, des le lendemain, faire ses deux visites, et d'emporter son esquisse pour en voiries defauts; en meme temps il ajoutait un coup de crayon, une boucle de cheveux, un pli a la robe; les yeux etaient plus grands, le contour plus delicat. Il pensa de nouveau au pied, puis a la main, puis aux bras blancs; il pensa encore a mille autres choses; enfin il devint amoureux. III Devenir amoureux n'est pas le difficile, c'est de savoir dire qu'on l'est. Valentin, muni de son esquisse, sortit de bonne heure le lendemain. Il commenca par la marquise. Un heureux hasard, plus rare que l'on ne pense, voulut qu'il la trouvat ce jour-la telle qu'il l'avait revee la veille. On etait alors au mois de juillet. Sur un banc de bois, garni de frais coussins, sous un beau chevrefeuille en fleur, les bras nus, vetue d'un peignoir, ainsi pouvait paraitre une nymphe aux yeux d'un berger de Virgile; ainsi parut aux yeux du jeune homme la blanche Isabelle, marquise de Parnes. Elle le salua d'un de ces doux sourires qui coutent si peu quand on a de belles dents, et lui montra assez nonchalamment un tabouret fort eloigne d'elle. Au lieu de s'asseoir sur ce tabouret, il le prit pour se rapprocher, et comme il cherchait ou se mettre: Ou allez-vous donc? Demanda la marquise. Valentin pensa que sa tete s'etait echauffee outre mesure, et que la realite indocile allait moins vite que le desir. Il s'arreta, et, replacant le tabouret un peu plus loin encore qu'il n'etait d'abord, s'assit, ne sachant trop quoi dire. Il faut savoir qu'un grand laquais, a mine insolente et rebarbative, etait debout devant la marquise, et lui presentait une tasse de chocolat brulant, qu'elle se mit a avaler a petites gorgees. La presence de ce tiers, l'extreme attention que mettait la dame a ne pas se bruler les levres, le peu de souci qu'en revanche elle prenait du visiteur, n'etaient pas faits pour encourager. Valentin tira gravement l'esquisse qu'il avait dans sa poche, et, fixant ses yeux sur madame de Parnes, il examina alternativement l'original et la copie. Elle lui demanda ce qu'il faisait. Il se leva, lui donna son dessin, puis se rassit sans en dire davantage. Au premier coup d'oeil, la marquise fronca le sourcil, comme lorsqu'on cherche une ressemblance, puis elle se pencha de cote, comme on fait lorsqu'on l'a trouvee. Elle avala le reste de sa tasse; le laquais s'en fut, et les belles dents reparurent avec le sourire. --C'est mieux que moi, dit-elle enfin; vous avez fait cela de memoire? Comment vous y etes-vous pris? Valentin repondit qu'un si beau visage n'avait pas besoin de poser pour qu'on put le copier, et qu'il l'avait trouve dans son coeur. La marquise fit un leger salut, et Valentin approcha son tabouret. Tout en causant de choses indifferentes, madame de Parnes regardait le dessin. --Je trouve, dit-elle, qu'il y a dans ce portrait une physionomie qui n'est pas la mienne. On dirait que cela ressemble a quelqu'un qui me ressemble, mais que ce n'est pas moi qu'on a voulu faire. Valentin rougit malgre lui, et crut sentir qu'au fond de l'ame il aimait madame Delaunay; l'observation de la marquise lui en parut un temoignage. Il regarda de nouveau son dessin, puis la marquise, puis il pensa a la jeune veuve. Celle que j'aime, se dit-il, est celle a qui ce portrait ressemble le plus. Puisque mon coeur a guide ma main, ma main m'expliquera mon coeur. La conversation continua (il s'agissait, je crois, d'une course de chevaux qu'on avait faite au champ de Mars la veille). --Vous etes a une lieue, dit madame de Parnes. Valentin se leva, s'avanca vers elle. --Voila un beau chevrefeuille, dit-il en passant. La marquise etendit le bras, cassa une petite branche en fleur et la lui offrit gracieusement. --Tenez, dit-elle, prenez cela, et dites-moi si c'est vraiment moi dont vous avez cherche la ressemblance, ou si, en en peignant une autre, vous l'avez trouvee par hasard. Par un petit mouvement de fatuite, Valentin, au lieu de prendre la branche, presenta en riant a la marquise la boutonniere de son habit, afin qu'elle y mit le bouquet elle-meme; pendant qu'elle s'y pretait de bonne grace, mais non sans quelque peine, il etait debout, et regardait le pavillon dont je vous ai parle, et dont une persienne etait entr'ouverte. Vous vous souvenez que madame de Parnes passait pour n'y jamais aller. Elle affectait meme quelque mepris pour ce boudoir galant et recherche, qu'elle trouvait de mauvaise compagnie. Valentin crut voir cependant que les fauteuils dores et les tentures brillantes ne souffraient pas de la poussiere. Au milieu de ces meubles a forme grecque, superbes et incommodes comme tout ce qui vient de l'empire, certaine chaise longue evidemment moderne lui parut se detacher dans l'ombre. Le coeur lui battit, je ne sais pourquoi, en songeant que la belle marquise se servait quelquefois de son pavillon; car pourquoi ce fauteuil eut-il ete la, sinon pour aller s'y asseoir? Valentin saisit une des blanches mains occupees a le decorer, et la porta doucement a ses levres; ce qu'en pensa la marquise, je n'en sais rien. Valentin regardait la chaise longue; madame de Parnes regardait le dessin de Valentin; elle ne retirait pas sa main, et il la tenait entre les siennes. Un domestique parut sur le perron; une visite arrivait. Valentin lacha la main de la marquise, et (chose assez singuliere) elle ferma brusquement la persienne. La visite entree, Valentin fut un peu embarrasse; car il vit que la marquise cachait son esquisse, comme par megarde, en jetant son mouchoir dessus. Ce n'etait pas la son compte: il prit le parti le plus court, il souleva le mouchoir et s'empara du papier; madame de Parnes fit un leger signe d'etonnement. --Je veux y retoucher, lui dit-il tout haut; permettez-moi d'emporter cela. Elle n'insista pas, et il s'en fut avec. Il trouva madame Delaunay qui faisait de la tapisserie, sa mere etait assise pres d'elle. La pauvre femme, pour tout jardin, avait quelques fleurs sur sa croisee. Son costume, toujours le meme, etait de couleur sombre, car elle n'avait pas de robe du matin; tout superflu est signe de richesse. Une velleite de fausse elegance lui faisait porter cependant des boucles d'oreille de mauvais gout et une chaine de chrysocale. Ajoutez a cela des cheveux en desordre et l'apparence d'une fatigue habituelle; vous conviendrez que le premier coup d'oeil ne lui rendait pas en ce moment la comparaison favorable. Valentin n'osa pas, en presence de la mere, montrer le dessin qu'il apportait. Mais lorsque trois heures sonnerent, la vieille dame, qui n'avait pas de servante, sortit pour preparer son diner. C'etait l'instant qu'attendait le jeune homme. Il tira donc de nouveau son portrait, et tenta sa seconde epreuve. La veuve n'avait pas grande finesse, elle ne se reconnut pas, et Valentin, un peu confus, se vit oblige de lui expliquer que c'etait elle qu'il avait voulu faire. Elle en parut d'abord etonnee, puis enchantee, et, croyant simplement que c'etait un cadeau que Valentin lui offrait, elle alla decrocher un petit cadre en bois blanc a la cheminee, en ota un affreux portrait de Napoleon qui y jaunissait depuis 1810, et se disposa a y mettre le sien. Valentin commenca par la laisser faire; il ne pouvait se resoudre a gater ce mouvement de joie naive. Cependant l'idee que madame de Parnes lui redemanderait sans doute son dessin le chagrinait visiblement; madame Delaunay, qui s'en apercut, crut avoir commis une indiscretion; elle s'arreta embarrassee, tenant son cadre et ne sachant qu'en faire. Valentin, qui, de son cote, sentait qu'il avait fait une sottise en montrant ce portrait qu'il ne voulait pas donner, cherchait en vain a sortir d'embarras. Apres quelques instants de gene et d'hesitation, le cadre et le papier resterent sur la table, a cote du Napoleon detrone, et madame Delaunay reprit son ouvrage. --Je voudrais, dit enfin Valentin, qu'avant de vous laisser cette petite ebauche, il me fut permis d'en faire une copie. --Je crois que je ne suis qu'une etourdie, repondit la veuve. Gardez ce dessin qui vous appartient, si vous y attachez quelque prix. Je ne suppose pourtant pas que votre intention soit de le mettre dans votre chambre, ni de le montrer a vos amis. --Certainement non; mais c'est pour moi que je l'ai fait, et je ne voudrais pas le perdre entierement. --A quoi pourra-t-il vous servir, puisque vous m'assurez que vous ne le montrerez pas? --Il me servira a vous voir, madame, et a parler quelquefois a votre image de ce que je n'ose vous dire a vous-meme. Quoique cette phrase, a la rigueur, ne fut qu'une galanterie, le ton dont elle etait prononcee fit lever les yeux a la veuve. Elle jeta sur le jeune homme un regard, non pas severe, mais serieux; ce regard troubla Valentin, deja emu de ses propres paroles; il roula l'esquisse et allait la remettre dans sa poche, quand madame Delaunay se leva et la lui prit des mains d'un air de raillerie timide. Il se mit a rire, et a son tour s'empara lestement du papier. --Et de quel droit, madame, m'oteriez-vous ma propriete? Est-ce que cela ne m'appartient pas? --Non, dit-elle assez sechement; personne n'a le droit de faire un portrait sans le consentement du modele. Elle s'etait rassise a ce mot, et Valentin, la voyant un peu agitee, s'approcha d'elle et se sentit plus hardi. Soit repentir d'avoir laisse voir le plaisir qu'elle avait d'abord ressenti, soit desappointement, soit impatience, madame Delaunay avait la main tremblante. Valentin, qui venait de baiser celle de madame de Parnes, et qui ne l'avait pas fait trembler pour cela, prit, sans autre reflexion, celle de la veuve. Elle le regarda d'un air stupefait, car c'etait la premiere fois qu'il arrivait a Valentin d'etre si familier avec elle. Mais, quand elle le vit s'incliner et approcher ses levres de sa main, elle se leva, lui laissa prendre sans resistance un long baiser sur sa mitaine, et lui dit avec une extreme douceur: --Mon cher monsieur, ma mere a besoin de moi; je suis fachee de vous quitter. Elle le laissa seul sur ce compliment, sans lui donner le temps de la retenir et sans attendre sa reponse. Il se sentit fort inquiet, il eut peur de l'avoir blessee; il ne pouvait se decider a s'en aller, et restait debout, attendant qu'elle revint. Ce fut la mere qui reparut, et il craignit, en la voyant, que son imprudence ne lui coutat cher; il n'en fut rien: la bonne dame, de l'air le plus riant, venait lui tenir compagnie pendant que sa fille repassait sa robe pour aller le soir a son petit bal. Il voulut attendre encore quelque temps, esperant toujours que la belle boudeuse allait pardonner: mais la robe etait, a ce qu'il parait, fort ample; le temps de se retirer arriva, et il fallut partir sans connaitre son sort. Rentre chez lui, notre etourdi ne se trouva pourtant pas trop mecontent de sa journee. Il repassa peu a peu dans sa tete toutes les circonstances de ses deux visites; comme un chasseur qui a lance le cerf, et qui calcule ses embuscades, ainsi l'amoureux calcule ses chances et raisonne sa fantaisie. La modestie n'etait pas le defaut de Valentin. Il commenca par convenir avec lui-meme que la marquise lui appartenait. En effet, il n'y avait eu de la part de madame de Parnes ombre de severite ni de resistance. Il fit cependant reflexion que, par cette raison meme, il pouvait bien n'y avoir eu qu'une ombre legere de coquetterie. Il y a de tres belles dames de par le monde qui se laissent baiser la main, comme le pape laisse baiser sa mule: c'est une formalite charitable; tant mieux pour ceux qu'elle mene en paradis. Valentin se dit que la pruderie de la veuve promettait peut-etre plus, au fond, que le laisser-aller de la marquise. Madame Delaunay apres tout, n'avait pas ete bien rigide. Elle avait doucement retire sa main, et s'en etait allee repasser sa robe. En pensant a cette robe, Valentin pensa au petit bal: c'etait le soir meme; il se promit d'y aller. Tout en se promenant par la chambre, et tout en faisant sa toilette, son imagination s'exaltait. C'etait la veuve qu'il allait voir, c'etait a elle qu'il songeait. Il vit sur sa table un petit portefeuille assez laid, qu'il avait gagne dans une loterie. Sur la couverture de ce portefeuille etait un mechant paysage a l'aquarelle, sous verre, et assez bien monte. Il remplaca adroitement ce paysage par le portrait de madame de Parnes; je me trompe, je veux dire de madame Delaunay. Cela fait, il mit ce portefeuille en poche, se promettant de le tirer a propos et de le faire voir a sa future conquete.--Que dira-t-elle? se demanda-t-il. Et que repondrai-je? se demanda-t-il encore. Tout en ruminant entre ses dents quelques-unes de ces phrases preparees d'avance qu'on apprend par coeur et qu'on ne dit jamais, il lui vint l'idee beaucoup plus simple d'ecrire une declaration en forme, et de la donner a la veuve. Le voila ecrivant; quatre pages se remplissent. Tout le monde sait combien le coeur s'emeut durant ces instants ou l'on cede a la tentation de fixer sur le papier un sentiment peut-etre fugitif: il est doux, il est dangereux, madame, d'oser dire qu'on aime. La premiere page qu'ecrivit Valentin etait un peu froide et beaucoup trop lisible. Les virgules s'y trouvaient a leur place, les alineas bien marques, toutes choses qui prouvent peu d'amour. La seconde page etait deja moins correcte; les lignes se pressaient a la troisieme, et la quatrieme, il faut en convenir, etait pleine de fautes d'orthographe. Comment vous dire l'etrange pensee qui s'empara de Valentin tandis qu'il cachetait sa lettre? C'etait pour la veuve qu'il l'avait ecrite, c'etait a elle qu'il parlait de son amour, de son baiser du matin, de ses craintes et de ses desirs; au moment d'y mettre l'adresse, il s'apercut, en se relisant, qu'aucun detail particulier ne se trouvait dans cette lettre, et il ne put s'empecher de sourire a l'idee de l'envoyer a madame de Parnes. Peut etre y eut-il, a son insu, un motif cache qui le porta a executer cette idee bizarre. Il se sentait, au fond du coeur, incapable d'ecrire une pareille lettre pour la marquise, et son coeur lui disait en meme temps que, lorsqu'il voudrait, il en pourrait recrire une autre a madame Delaunay. Il profita donc de l'occasion, et envoya, sans plus tarder, la declaration faite pour la veuve a l'hotel de la Chaussee-d'Antin. IV C'etait chez un ancien notaire, nomme M. des Andelys, qu'avait lieu la petite reunion ou Valentin devait rencontrer madame Delaunay. Il la trouva, comme il l'esperait, plus belle et plus coquette que jamais. Malgre la chaine et les boucles d'oreilles, sa toilette etait presque simple; un simple noeud de ruban de couleur changeante accompagnait son joli visage, et un autre de pareille nuance serrait sa taille souple et mignonne. J'ai dit qu'elle etait fort petite, brune, et qu'elle avait de grands yeux; elle etait aussi un peu maigre, et differait en cela de madame de Parnes, dont l'embonpoint montrait les plus belles formes enveloppees d'un reseau d'albatre. Pour me servir d'une expression d'atelier, qui rendra ici ma pensee, l'ensemble de madame Delaunay etait _bien fondu_, c'est-a-dire que rien ne tranchait en elle: ses cheveux n'etaient pas tres noirs, et son teint n'etait pas tres blanc; elle avait l'air d'une petite creole. Madame de Parnes, au contraire, etait comme peinte; une legere pourpre colorait ses joues et ravivait ses yeux etincelants; rien n'etait plus admirable que ses epais cheveux noirs couronnant ses belles epaules. Mais je vois que je fais comme mon heros; je pense a l'une quand il faut parler de l'autre; souvenons-nous que la marquise n'allait point a des soirees de notaire. Quand Valentin pria la veuve de lui accorder une contredanse, un _je suis engagee_ bien sec fut toute la reponse qu'il obtint. Notre etourdi, qui s'y attendait, feignit de n'avoir pas entendu, et repondit: Je vous remercie. Il fit quelques pas la-dessus, et madame Delaunay courut apres lui pour lui dire qu'il se trompait. --En ce cas, demanda-t-il aussitot, quelle contredanse me donnerez-vous? Elle rougit, et n'osant refuser, feuilletant un petit livre de bal ou ses danseurs etaient inscrits: Ce livret me trompe, dit-elle en hesitant; il y a une quantite de noms que je n'ai pas encore effaces, et qui me troublent la memoire. C'etait bien le cas de tirer le portefeuille a portrait, Valentin n'y manqua pas.--Tenez, dit-il, ecrivez mon nom sur la premiere page de cet album. Il me sera plus cher encore. Madame Delaunay se reconnut cette fois: elle prit le portefeuille, regarda son portrait, et ecrivit a la premiere page le nom de Valentin; apres quoi, en lui rendant le portefeuille, elle lui dit assez tristement:--Il faut que je vous parle, j'ai deux mots necessaires a vous dire; mais je ne puis pas danser avec vous. Elle passa alors dans une chambre voisine ou l'on jouait, et Valentin la suivit. Elle paraissait excessivement embarrassee.--Ce que j'ai a vous demander, dit-elle, va peut-etre vous sembler tres ridicule, et je sens moi-meme que vous aurez raison de le trouver ainsi. Vous m'avez fait une visite ce matin, et vous m'avez... pris la main, ajouta-t-elle timidement. Je ne suis ni assez enfant ni assez sotte pour ignorer que si peu de chose ne fache personne et ne signifie rien. Dans le grand monde, dans celui ou vous vivez, ce n'est qu'une simple politesse; cependant nous nous trouvions seuls, et vous n'arriviez ni ne partiez; vous conviendrez, ou, pour mieux dire, vous comprendrez peut-etre par amitie pour moi.... Elle s'arreta, moitie par crainte et moitie par ennui de l'effort qu'elle faisait. Valentin, a qui ce preambule causait une frayeur mortelle, attendait qu'elle continuat, lorsqu'une idee subite lui traversa l'esprit. Il ne reflechit pas a ce qu'il faisait, et, cedant a un premier mouvement, il s'ecria: --Votre mere l'a vu? --Non, repondit la veuve avec dignite; non, monsieur, ma mere n'a rien vu. Comme elle achevait ces mots, la contredanse commenca, son danseur vint la chercher et elle disparut dans la foule. Valentin attendit impatiemment, comme vous pouvez croire, que la contredanse fut finie. Ce moment desire arriva enfin; mais madame Delaunay retourna a sa place, et, quoi qu'il fit pour l'approcher, il ne put lui parler. Elle ne semblait pas hesiter su