The Project Gutenberg EBook of OEuvres Completes De Alfred De Musset (Tome Septieme), by Alfred De Musset This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included with this eBook or online at www.gutenberg.net Title: OEuvres Completes De Alfred De Musset (Tome Septieme) Author: Alfred De Musset Release Date: August 19, 2004 [EBook #13221] Language: French Character set encoding: ASCII *** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK OEUVRES COMPLETES DE ALFRED *** Produced by Carlo Traverso, Wilelmina Malliere and Distributed Proofreaders Europe. This file was produced from images generously made available by the Bibliotheque nationale de France (BnF/Gallica). OEUVRES COMPLETES DE ALFRED DE MUSSET EDITION ORNEE DE 28 GRAVURES D' APRES LES DESSINS DE BIDA D'UN PORTRAIT GRAVE PAR FLAMENG D'APRES L'ORIGINAL DE LANDELLE ET ACCOMPAGNEE D'UNE NOTICE SUR ALFRED DE MUSSET PAR SON FRERE TOME SEPTIEME NOUVELLES ET CONTES II PARIS EDITION CHARPENTIER L. HEBERT, LIBRAIRE 7, RUE PERRONET, 7 1888 CROISILLES 1839 I Au commencement du regne de Louis XV, un jeune homme nomme Croisilles, fils d'un orfevre, revenait de Paris au Havre, sa ville natale. Il avait ete charge par son pere d'une affaire de commerce, et cette affaire s'etait terminee a son gre. La joie d'apporter une bonne nouvelle le faisait marcher plus gaiement et plus lestement que de coutume; car, bien qu'il eut dans ses poches une somme d'argent assez considerable, il voyageait a pied pour son plaisir. C'etait un garcon de bonne humeur, et qui ne manquait pas d'esprit, mais tellement distrait et etourdi, qu'on le regardait comme un peu fou. Son gilet boutonne de travers, sa perruque au vent, son chapeau sous le bras, il suivait les rives de la Seine, tantot revant, tantot chantant, leve des le matin, soupant au cabaret, et charme de traverser ainsi l'une des plus belles contrees de la France. Tout en devastant, au passage, les pommiers de la Normandie, il cherchait des rimes dans sa tete (car tout etourdi est un peu poete), et il essayait de faire un madrigal pour une belle demoiselle de son pays; ce n'etait pas moins que la fille d'un fermier general, mademoiselle Godeau, la perle du Havre, riche heritiere fort courtisee. Croisilles n'etait point recu chez M. Godeau autrement que par hasard, c'est-a-dire qu'il y avait porte quelquefois des bijoux achetes chez son pere. M. Godeau, dont le nom, tant soit peu commun, soutenait mal une immense fortune, se vengeait par sa morgue du tort de sa naissance, et se montrait, en toute occasion, enormement et impitoyablement riche. Il n'etait donc pas homme a laisser entrer dans son salon le fils d'un orfevre; mais, comme mademoiselle Godeau avait les plus beaux yeux du monde, que Croisilles n'etait pas mal tourne, et que rien n'empeche un joli garcon de devenir amoureux d'une belle fille, Croisilles adorait mademoiselle Godeau, qui n'en paraissait pas fachee. Il pensait donc a elle tout en regagnant le Havre, et, comme il n'avait jamais reflechi a rien, au lieu de songer aux obstacles invincibles qui le separaient de sa bien-aimee, il ne s'occupait que de trouver une rime au nom de bapteme qu'elle portait. Mademoiselle Godeau s'appelait Julie, et la rime etait aisee a trouver. Croisilles, arrive a Honfleur, s'embarqua le coeur satisfait, son argent et son madrigal en poche, et, des qu'il eut touche le rivage, il courut a la maison paternelle. Il trouva la boutique fermee; il y frappa a plusieurs reprises, non sans etonnement ni sans crainte, car ce n'etait point un jour de fete; personne ne venait. Il appela son pere, mais en vain. Il entra chez un voisin pour demander ce qui etait arrive; au lieu de lui repondre, le voisin detourna la tete, comme ne voulant pas le reconnaitre. Croisilles repeta ses questions; il apprit que son pere, depuis longtemps gene dans ses affaires, venait de faire faillite, et s'etait enfui en Amerique, abandonnant a ses creanciers tout ce qu'il possedait. Avant de sentir tout son malheur, Croisilles fut d'abord frappe de l'idee qu'il ne reverrait peut-etre jamais son pere. Il lui paraissait impossible de se trouver ainsi abandonne tout a coup; il voulut a toute force entrer dans la boutique, mais on lui fit entendre que les scelles etaient mis; il s'assit sur une borne, et, se livrant a sa douleur, il se mit a pleurer a chaudes larmes, sourd aux consolations de ceux qui l'entouraient, ne pouvant cesser d'appeler son pere, quoiqu'il le sut deja bien loin; enfin il se leva, honteux de voir la foule s'attrouper autour de lui, et, dans le plus profond desespoir, il se dirigea vers le port. Arrive sur la jetee, il marcha devant lui comme un homme egare qui ne sait ou il va ni que devenir. Il se voyait perdu sans ressources, n'ayant plus d'asile, aucun moyen de salut, et, bien entendu, plus d'amis. Seul, errant au bord de la mer, il fut tente de mourir en s'y precipitant. Au moment ou, cedant a cette pensee, il s'avancait vers un rempart eleve, un vieux domestique, nomme Jean, qui servait sa famille depuis nombre d'annees, s'approcha de lui. --Ah! mon pauvre Jean! s'ecria-t-il, tu sais ce qui s'est passe depuis mon depart. Est-il possible que mon pere nous quitte sans avertissement, sans adieu? --Il est parti, repondit Jean, mais non pas sans vous dire adieu. En meme temps il tira de sa poche une lettre qu'ils donna a son jeune maitre. Croisilles reconnut l'ecriture de son pere, et, avant d'ouvrir la lettre, il la baisa avec transport; mais elle ne renfermait que quelques mots. Au lieu de sentir sa peine adoucie, le jeune homme la trouva confirmee. Honnete jusque-la et connu pour tel, ruine par un malheur imprevu (la banqueroute d'un associe), le vieil orfevre n'avait laisse a son fils que quelques paroles banales de consolation, et nul espoir, sinon cet espoir vague, sans but ni raison, le dernier bien, dit-on, qui se perde. --Jean, mon ami, tu m'as berce, dit Croisilles apres avoir lu la lettre, et tu es certainement aujourd'hui le seul etre qui puisse m'aimer un peu; c'est une chose qui m'est bien douce, mais qui est facheuse pour toi; car, aussi vrai que mon pere s'est embarque la, je vais me jeter dans cette mer qui le porte, non pas devant toi ni tout de suite, mais un jour ou l'autre, car je suis perdu. --Que voulez-vous y faire? repliqua Jean, n'ayant point l'air d'avoir entendu, mais retenant Croisilles par le pan de son habit; que voulez-vous y faire, mon cher maitre? Votre pere a ete trompe; il attendait de l'argent qui n'est pas venu, et ce n'etait pas peu de chose. Pouvait-il rester ici? Je l'ai vu, monsieur, gagner sa fortune depuis trente ans que je le sers; je l'ai vu travailler, faire son commerce, et les ecus arriver un a un chez vous. C'est un honnete homme, et habile; on a cruellement abuse de lui. Ces jours derniers, j'etais encore la, et comme les ecus etaient arrives, je les ai vus partir du logis. Votre pere a paye tout ce qu'il a pu pendant une journee entiere; et, lorsque son secretaire a ete vide, il n'a pu s'empecher de me dire, en me montrant un tiroir ou il ne restait que six francs: "Il y avait ici cent mille francs ce matin!" Ce n'est pas la une banqueroute, monsieur, ce n'est point une chose qui deshonore! --Je ne doute pas plus de la probite de mon pere, repondit Croisilles, que de son malheur. Je ne doute pas non plus de son affection; mais j'aurais voulu l'embrasser, car que veux-tu que je devienne? Je ne suis point fait a la misere, je n'ai pas l'esprit necessaire pour recommencer ma fortune. Et quand je l'aurais? mon pere est parti. S'il a mis trente ans a s'enrichir, combien m'en faudra-t-il pour reparer ce coup? Bien davantage. Et vivra-t-il alors? Non sans doute; il mourra la-bas, et je ne puis pas meme l'y aller trouver; je ne puis le rejoindre qu'en mourant aussi. Tout desole qu'etait Croisilles, il avait beaucoup de religion. Quoique son desespoir lui fit desirer la mort, il hesitait a se la donner. Des les premiers mots de cet entretien, il s'etait appuye sur le bras de Jean, et tous deux retournaient vers la ville. Lorsqu'ils furent entres dans les rues, et lorsque la mer ne fut plus si proche: --Mais, monsieur, dit encore Jean, il me semble qu'un homme de bien a le droit de vivre, et qu'un malheur ne prouve rien. Puisque votre pere ne s'est pas tue, Dieu merci, comment pouvez-vous songer a mourir? Puisqu'il n'y a point de deshonneur, et toute la ville le sait, que penserait-on de vous? Que vous n'avez pu supporter la pauvrete. Ce ne serait ni brave ni chretien; car, au fond, qu'est-ce qui vous effraye? Il y a des gens qui naissent pauvres, et qui n'ont jamais eu ni pere ni mere. Je sais bien que tout le monde ne se ressemble pas, mais enfin il n'y a rien d'impossible a Dieu. Qu'est-ce que vous feriez en pareil cas? Votre pere n'etait pas ne riche, tant s'en faut, sans vous offenser, et c'est peut-etre ce qui le console. Si vous aviez ete ici depuis un mois, cela vous aurait donne du courage. Oui, monsieur, on peut se ruiner, personne n'est a l'abri d'une banqueroute; mais votre pere, j'ose le dire, a ete un homme, quoiqu'il soit parti un peu vite. Mais que voulez-vous? on ne trouve pas tous les jours un batiment pour l'Amerique. Je l'ai accompagne jusque sur le port, et si vous aviez vu sa tristesse! comme il m'a recommande d'avoir soin de vous, de lui donner de vos nouvelles!... Monsieur, c'est une vilaine idee que vous avez de jeter le manche apres la cognee. Chacun a son temps d'epreuve ici-bas, et j'ai ete soldat avant d'etre domestique. J'ai rudement souffert, mais j'etais jeune; j'avais votre age, monsieur, a cette epoque-la, et il me semblait que la Providence ne peut pas dire son dernier mot a un homme de vingt-cinq ans. Pourquoi voulez-vous empecher le bon Dieu de reparer le mal qu'il vous fait? Laissez-lui le temps, et tout s'arrangera. S'il m'etait permis de vous conseiller, vous attendriez seulement deux ou trois ans, et je gagerais que vous vous en trouveriez bien. Il y a toujours moyen de s'en aller de ce monde. Pourquoi voulez-vous profiter d'un mauvais moment? Pendant que Jean s'evertuait a persuader son maitre, celui-ci marchait en silence, et, comme font souvent ceux qui souffrent, il regardait de cote et d'autre, comme pour chercher quelque chose qui put le rattacher a la vie. Le hasard fit que, sur ces entrefaites, mademoiselle Godeau, la fille du fermier general, vint a passer avec sa gouvernante. L'hotel qu'elle habitait n'etait pas eloigne de la; Croisilles la vit entrer chez elle. Cette rencontre produisit sur lui plus d'effet que tous les raisonnements du monde. J'ai dit qu'il etait un peu fou, et qu'il cedait presque toujours a un premier mouvement. Sans hesiter plus longtemps et sans s'expliquer, il quitta le bras de son vieux domestique, et alla frapper a la porte de M. Godeau. II Quand on se represente aujourd'hui ce qu'on appelait jadis un financier, on imagine un ventre enorme, de courtes jambes, une immense perruque, une large face a triple menton, et ce n'est pas sans raison qu'on s'est habitue a se figurer ainsi ce personnage. Tout le monde sait a quels abus ont donne lieu les fermes royales, et il semble qu'il y ait une loi de nature qui rende plus gras que le reste des hommes ceux qui s'engraissent non seulement de leur propre oisivete, mais encore du travail des autres. M. Godeau, parmi les financiers, etait des plus classiques qu'on put voir, c'est-a-dire des plus, gros; pour l'instant il avait la goutte, chose fort a la mode en ce temps-la, comme l'est a present la migraine. Couche sur une chaise longue, les yeux a demi fermes, il se dorlotait au fond d'un boudoir. Les panneaux de glaces qui l'environnaient repetaient majestueusement de toutes parts son enorme personne; des sacs pleins d'or couvraient sa table; autour de lui, les meubles, les lambris, les portes, les serrures, la cheminee, le plafond, etaient dores; son habit l'etait; je ne sais si sa cervelle ne l'etait pas aussi. Il calculait les suites d'une petite affaire qui ne pouvait manquer de lui rapporter quelques milliers de louis; il daignait en sourire tout seul, lorsqu'on lui annonca Croisilles, qui entra d'un air humble mais resolu, et dans tout le desordre qu'on peut supposer d'un homme qui a grande envie de se noyer. M. Godeau fut un peu surpris de cette visite inattendue; il crut que sa fille avait fait quelque emplette; il fut confirme dans cette pensee en la voyant paraitre presque en meme temps que le jeune homme. Il fit signe a Croisilles, non pas de s'asseoir, mais de parler. La demoiselle prit place sur un sofa, et Croisilles, reste debout, s'exprima a peu pres en ces termes: --Monsieur, mon pere vient de faire faillite. La banqueroute d'un associe l'a force a suspendre ses payements, et, ne pouvant assister a sa propre honte, il s'est enfui en Amerique, apres avoir donne a ses creanciers jusqu'a son dernier sou. J'etais absent lorsque cela s'est passe; j'arrive, et il y a deux heures que je sais cet evenement. Je suis absolument sans ressources et determine a mourir. Il est tres probable qu'en sortant de chez vous je vais me jeter a l'eau. Je l'aurais deja fait, selon toute apparence, si le hasard ne m'avait fait rencontrer mademoiselle votre fille tout a l'heure. Je l'aime, monsieur, du plus profond de mon coeur; il y a deux ans que je suis amoureux d'elle, et je me suis tu jusqu'ici a cause du respect que je lui dois; mais aujourd'hui, en vous le declarant, je remplis un devoir indispensable, et je croirais offenser Dieu si, avant de me donner la mort, je ne venais pas vous demander si vous voulez que j'epouse mademoiselle Julie. Je n'ai pas la moindre esperance que vous m'accordiez cette demande, mais je dois neanmoins vous la faire; car je suis bon chretien, monsieur, et lorsqu'un bon chretien se voit arrive a un tel degre de malheur, qu'il ne lui soit plus possible de souffrir la vie, il doit du moins, pour attenuer son crime, epuiser toutes les chances qui lui restent avant de prendre un dernier parti. Au commencement de ce discours, M. Godeau avait suppose qu'on venait lui emprunter de l'argent, et il avait jete prudemment son mouchoir sur les sacs places aupres de lui, preparant d'avance un refus poli, car il avait toujours eu de la bienveillance pour le pere de Croisilles. Mais quand il eut ecoute jusqu'au bout, et qu'il eut compris de quoi il s'agissait, il ne douta pas que le pauvre garcon ne fut devenu completement fou. Il eut d'abord quelque envie de sonner et de le faire mettre a la porte; mais il lui trouva une apparence si ferme, un visage si determine, qu'il eut pitie d'une demence si tranquille. Il se contenta de dire a sa fille de se retirer, afin de ne pas l'exposer plus longtemps a entendre de pareilles inconvenances. Pendant que Croisilles avait parle, mademoiselle Godeau etait devenue rouge comme une peche au mois d'aout. Sur l'ordre de son pere, elle se retira. Le jeune homme lui fit un profond salut dont elle ne sembla pas s'apercevoir. Demeure seul avec Croisilles, M. Godeau toussa, se souleva, se laissa retomber sur ses coussins, et s'efforcant de prendre un air paternel: --Mon garcon, dit-il, je veux bien croire que tu ne te moques pas de moi et que tu as reellement perdu la tete. Non seulement j'excuse ta demarche, mais je consens a ne point t'en punir. Je suis fache que ton pauvre diable de pere ait fait banqueroute et qu'il ait decampe; c'est fort triste, et je comprends assez que cela t'ait tourne la cervelle. Je veux faire quelque chose pour toi; prends un pliant et assieds-toi la. --C'est inutile, monsieur, repondit Croisilles; du moment que vous me refusez, je n'ai plus qu'a prendre conge de vous. Je vous souhaite toutes sortes de prosperites. --Et ou t'en vas-tu? --Ecrire a mon pere et lui dire adieu. --Eh, que diantre! on jurerait que tu dis vrai; tu vas te noyer, ou le diable m'emporte. --Oui, monsieur; du moins je le crois, si le courage ne m'abandonne pas. --La belle avance! fi donc! quelle niaiserie! Assieds-toi, te dis-je, et ecoute-moi. M. Godeau venait de faire une reflexion fort juste, c'est qu'il n'est jamais agreable qu'on dise qu'un homme, quel qu'il soit, s'est jete a l'eau en nous quittant. Il toussa donc de nouveau, prit sa tabatiere, jeta un regard distrait sur son jabot, et continua. --Tu n'es qu'un sot, un fou, un enfant, c'est clair, tu ne sais ce que tu dis. Tu es ruine, voila ton affaire. Mais, mon cher ami, tout cela ne suffit pas; il faut reflechir aux choses de ce monde. Si tu venais me demander... je ne sais quoi, un bon conseil, eh bien! passe; mais qu'est-ce que tu veux? tu es amoureux de ma fille? --Oui, monsieur, et je vous repete que je suis bien eloigne de supposer que vous puissiez me la donner pour femme; mais comme il n'y a que cela au monde qui pourrait m'empecher de mourir, si vous croyez en Dieu, comme je n'en doute pas, vous comprendrez la raison qui m'amene. --Que je croie en Dieu ou non, cela ne te regarde pas, je n'entends pas qu'on m'interroge; reponds d'abord: Ou as-tu vu ma fille? --Dans la boutique de mon pere et dans cette maison, lorsque j'y ai apporte des bijoux pour mademoiselle Julie. --Qui est-ce qui t'a dit qu'elle s'appelle Julie? On ne s'y reconnait plus, Dieu me pardonne! Mais, qu'elle s'appelle Julie ou Javotte, sais-tu ce qu'il faut, avant tout, pour oser pretendre a la main de la fille d'un fermier general? --Non, je l'ignore absolument, a moins que ce ne soit d'etre aussi riche qu'elle. --Il faut autre chose, mon cher, il faut un nom. --Eh bien! je m'appelle Croisilles. --Tu t'appelles Croisilles, malheureux! Est-ce un nom que Croisilles? --Ma foi, monsieur, en mon ame et conscience, c'est un aussi beau nom que Godeau. --Tu es un impertinent, et tu me le payeras. --Eh, mon Dieu! monsieur, ne vous fachez pas; je n'ai pas la moindre envie de vous offenser. Si vous voyez la quelque chose qui vous blesse, et si vous voulez m'en punir, vous n'avez que faire de vous mettre en colere: en sortant d'ici, je vais me noyer. Bien que M. Godeau se fut promis de renvoyer Croisilles le plus doucement possible, afin d'eviter tout scandale, sa prudence ne pouvait resister a l'impatience de l'orgueil offense; l'entretien auquel il essayait de se resigner lui paraissait monstrueux en lui-meme; je laisse a penser ce qu'il eprouvait en s'entendant parler de la sorte. --Ecoute, dit-il presque hors de lui et resolu a en finir a tout prix, tu n'es pas tellement fou que tu ne puisses comprendre un mot de sens commun. Es-tu riche?... Non. Es-tu noble?... Encore moins. Qu'est-ce que c'est que la frenesie qui t'amene? Tu viens me tracasser, tu crois faire un coup de tete; tu sais parfaitement bien que c'est inutile; tu veux me rendre responsable de ta mort. As-tu a te plaindre de moi? dois-je un sou a ton pere? Est-ce ma faute si tu en es la? Eh, mordieu! on se noie et on se tait. --C'est ce que je vais faire de ce pas; je suis votre tres humble serviteur. --Un moment! il ne sera pas dit que tu auras eu en vain recours a moi. Tiens, mon garcon, voila quatre louis d'or; va-t'en diner a la cuisine, et que je n'entende plus parler de toi. --Bien oblige, je n'ai pas faim, et je n'ai que faire de votre argent! Croisilles sortit de la chambre, et le financier, ayant mis sa conscience en repos par l'offre qu'il venait de faire, se renfonca de plus belle dans sa chaise et reprit ses meditations. Mademoiselle Godeau, pendant ce temps-la, n'etait pas si loin qu'on pouvait le croire; elle s'etait, il est vrai, retiree par obeissance pour son pere; mais, au lieu de regagner sa chambre, elle etait restee a ecouter derriere la porte. Si l'extravagance de Croisilles lui paraissait inconcevable, elle n'y voyait du moins rien d'offensant; car l'amour, depuis que le monde existe, n'a jamais passe pour offense; d'un autre cote, comme il n'etait pas possible de douter du desespoir du jeune homme, mademoiselle Godeau se trouvait prise a la fois par les deux sentiments les plus dangereux aux femmes, la compassion et la curiosite. Lorsqu'elle vit l'entretien termine et Croisilles pret a sortir, elle traversa rapidement le salon ou elle se trouvait, ne voulant pas etre surprise aux aguets, et elle se dirigea vers son appartement; mais presque aussitot elle revint sur ses pas. L'idee que Croisilles allait peut-etre reellement se donner la mort lui troubla le coeur malgre elle. Sans se rendre compte de ce qu'elle faisait, elle marcha a sa rencontre; le salon etait vaste, et les deux jeunes gens vinrent lentement au-devant l'un de l'autre. Croisilles etait pale comme la mort, et mademoiselle Godeau cherchait vainement quelque parole qui put exprimer ce qu'elle sentait. En passant a cote de lui, elle laissa tomber a terre un bouquet de violettes qu'elle tenait a la main. Il se baissa aussitot, ramassa le bouquet et le presenta a la jeune fille pour le lui rendre; mais, au lieu de le reprendre, elle continua sa route sans prononcer un mot, et entra dans le cabinet de son pere. Croisilles, reste seul, mit le bouquet dans son sein, et sortit de la maison le coeur agite, ne sachant trop que penser de cette aventure. III A peine avait-il fait quelques pas dans la rue, qu'il vit accourir son fidele Jean, dont le visage exprimait la joie. --Qu'est-il arrive? lui demanda-t-il; as-tu quelque nouvelle a m'apprendre? --Monsieur, repondit Jean, j'ai a vous apprendre que les scelles sont leves, et que vous pouvez rentrer chez vous. Toutes les dettes de votre pere payees, vous restez proprietaire de la maison. Il est bien vrai qu'on a emporte tout ce qu'il y avait d'argent et de bijoux, et qu'on a meme enleve les meubles; mais enfin la maison vous appartient, et vous n'avez pas tout perdu. Je cours partout depuis une heure, ne sachant ce que vous etiez devenu, et j'espere, mon cher maitre, que vous serez assez sage pour prendre un parti raisonnable. --Quel parti veux-tu que je prenne? --Vendre cette maison, monsieur, c'est toute votre fortune; elle, vaut une trentaine de mille francs. Avec cela, du moins, on ne meurt pas de faim; et qui vous empecherait d'acheter un petit fonds de commerce qui ne manquerait pas de prosperer? --Nous verrons cela, repondit Croisilles, tout en se hatant de prendre le chemin de sa rue. Il lui tardait de revoir le toit paternel; mais, lorsqu'il y fut arrive, un si triste spectacle s'offrit a lui, qu'il eut a peine le courage d'entrer. La boutique en desordre, les chambres desertes, l'alcove de son pere vide, tout presentait a ses regards la nudite de la misere. Il ne restait pas une chaise; tous les tiroirs avaient ete fouilles, le comptoir brise, la caisse emportee; rien n'avait echappe aux recherches avides des creanciers et de la justice, qui, apres avoir pille la maison, etaient partis, laissant les portes ouvertes, comme pour temoigner aux passants que leur besogne etait accomplie. --Voila donc, s'ecria Croisilles, voila donc ce qui reste de trente ans de travail et de la plus honnete existence, faute d'avoir eu a temps, au jour fixe, de quoi faire honneur a une signature imprudemment engagee! Pendant que le jeune homme se promenait de long en large, livre aux plus tristes pensees, Jean paraissait fort embarrasse. Il supposait que son maitre etait sans argent, et qu'il pouvait meme n'avoir pas dine. Il cherchait donc quelque moyen pour le questionner la-dessus, et pour lui offrir, en cas de besoin, une part de ses economies. Apres s'etre mis l'esprit a la torture pendant un quart d'heure pour imaginer un biais convenable, il ne trouva rien de mieux que de s'approcher de Croisilles, et de lui demander d'une voix attendrie: --Monsieur aime-t-il toujours les perdrix aux choux? Le pauvre homme avait prononce ces mots avec un accent a la fois si burlesque et si touchant, que Croisilles, malgre sa tristesse, ne put s'empecher d'en rire. --Et a propos de quoi cette question? dit-il. --Monsieur, repondit Jean, c'est que ma femme m'en fait cuire une pour mon diner, et si par hasard vous les aimiez toujours... Croisilles avait entierement oublie jusqu'a ce moment la somme qu'il rapportait a son pere; la proposition de Jean le fit se ressouvenir que ses poches etaient pleines d'or. --Je te remercie de tout mon coeur, dit-il au vieillard, et j'accepte avec plaisir ton diner; mais, si tu es inquiet de ma fortune, rassure-toi, j'ai plus d'argent qu'il ne m'en faut pour avoir ce soir un bon souper que tu partageras a ton tour avec moi. En parlant ainsi, il posa sur la cheminee quatre bourses bien garnies, qu'il vida, et qui contenaient chacune cinquante louis. --Quoique cette somme ne m'appartienne pas, ajouta-t-il, je puis en user pour un jour ou deux. A qui faut-il que je m'adresse pour la faire tenir a mon pere? --Monsieur, repondit Jean avec empressement, votre pere m'a bien recommande de vous dire que cet argent vous appartenait; et si je ne vous en parlais point, c'est que je ne savais pas de quelle maniere vos affaires de Paris s'etaient terminees. Votre pere ne manquera de rien la-bas; il logera chez un de vos correspondants, qui le recevra de son mieux; il a d'ailleurs emporte ce qu'il lui faut, car il etait bien sur d'en laisser encore de trop, et ce qu'il a laisse, monsieur, tout ce qu'il a laisse, est a vous, il vous le marque lui-meme dans sa lettre, et je suis expressement charge de vous le repeter. Cet or est donc aussi legitimement votre bien que cette maison ou nous sommes. Je puis vous rapporter les paroles memes que votre pere, m'a dites en partant: "Que mon fils me pardonne de le quitter; qu'il se souvienne seulement pour m'aimer que je suis encore en ce monde, et qu'il use de ce qui restera apres mes dettes payees, comme si c'etait mon heritage." Voila, monsieur, ses propres expressions; ainsi remettez ceci dans votre poche, et puisque vous voulez bien de mon diner, allons, je vous prie, a la maison. La joie et la sincerite qui brillaient dans les yeux de Jean ne laissaient aucun doute a Croisilles. Les paroles de son pere l'avaient emu a tel point qu'il ne put retenir ses larmes; d'autre part, dans un pareil moment, quatre mille francs n'etaient pas une bagatelle. Pour ce qui regardait la maison, ce n'etait point une ressource certaine, car on ne pouvait en tirer parti qu'en la vendant, chose toujours longue et difficile. Tout cela cependant ne laissait pas que d'apporter un changement considerable a la situation dans laquelle se trouvait le jeune homme; il se sentit tout a coup attendri, ebranle dans sa funeste resolution, et, pour ainsi dire, a la fois plus triste et moins desole. Apres avoir ferme les volets de la boutique, il sortit de la maison avec Jean, et, en traversant de nouveau la ville, il ne put s'empecher de songer combien c'est peu de chose que nos afflictions, puisqu'elles servent quelquefois a nous faire trouver une joie imprevue dans la plus faible lueur d'esperance. Ce fut avec cette pensee qu'il se mit a table a cote de son vieux serviteur, qui ne manqua point, durant le repas, de faire tous ses efforts pour l'egayer. Les etourdis ont un heureux defaut: ils se desolent aisement, mais ils n'ont meme pas le temps de se consoler, tant il leur est facile de se distraire. On se tromperait de les croire insensibles ou egoistes; ils sentent peut-etre plus vivement que d'autres, et ils sont tres capables de se bruler la cervelle dans un moment de desespoir; mais, ce moment passe, s'ils sont encore en vie, il faut qu'ils aillent diner, qu'ils boivent et mangent comme a l'ordinaire, pour fondre ensuite en larmes en se couchant. La joie et la douleur ne glissent pas sur eux; elles les traversent comme des fleches: bonne et violente nature qui sait souffrir, mais qui ne peut pas mentir, dans laquelle on lit tout a nu, non pas fragile et vide comme le verre, mais pleine et transparente comme le cristal de roche. Apres avoir trinque avec Jean, Croisilles, au lieu de se noyer, s'en alla a la comedie. Debout dans le fond du parterre, il tira de son sein le bouquet de mademoiselle Godeau, et, pendant qu'il en respirait le parfum dans un profond recueillement, il commenca a penser d'un esprit plus calme a son aventure du matin. Des qu'il y eut reflechi quelque temps, il vit clairement la verite, c'est-a-dire que la jeune fille, en lui laissant son bouquet entre les mains et en refusant de le reprendre, avait voulu lui donner une marque d'interet; car autrement ce refus et ce silence n'auraient ete qu'une preuve de mepris, et cette supposition n'etait pas possible. Croisilles jugea donc que mademoiselle Godeau avait le coeur moins dur que monsieur son pere, et il n'eut pas de peine a se souvenir que le visage de la demoiselle, lorsqu'elle avait traverse le salon, avait exprime une emotion d'autant plus vraie qu'elle semblait involontaire. Mais cette emotion etait-elle de l'amour ou seulement de la pitie, ou moins encore peut-etre, de l'humanite? Mademoiselle Godeau avait-elle craint de le voir mourir, lui, Croisilles, ou seulement d'etre la cause de la mort d'un homme, quel qu'il fut? Bien que fane et a demi effeuille, le bouquet avait encore une odeur si exquise et une si galante tournure, qu'en le respirant et en le regardant, Croisilles ne put se defendre d'esperer. C'etait une guirlande de roses autour d'une touffe de violettes. Combien de sentiments et de mysteres un Turc aurait lus dans ces fleurs, en interpretant leur langage! Mais il n'y a que faire d'etre Turc en pareille circonstance. Les fleurs qui tombent du sein d'une jolie femme, en Europe comme en Orient, ne sont jamais muettes; quand elles ne raconteraient que ce qu'elles ont vu, lorsqu'elles reposaient sur une belle gorge, ce serait assez pour un amoureux, et elles le racontent en effet. Les parfums ont plus d'une ressemblance avec l'amour, et il y a meme des gens qui pensent que l'amour n'est qu'une sorte de parfum; il est vrai que la fleur qui l'exhale est la plus belle de la creation. Pendant que Croisilles divaguait ainsi, fort peu attentif a la tragedie qu'on representait pendant ce temps-la, mademoiselle Godeau elle-meme parut dans une loge en face de lui. L'idee ne lui vint pas que, si elle l'apercevait, elle pourrait bien trouver singulier de le voir la apres ce qui venait de se passer. Il fit au contraire tous ses efforts pour se rapprocher d'elle; mais il n'y put parvenir. Une figurante de Paris etait venue en poste jouer Merope, et la foule etait si serree, qu'il n'y avait pas moyen de bouger. Faute de mieux, il se contenta donc de fixer ses regards sur sa belle, et de ne pas la quitter un instant des yeux. Il remarqua qu'elle semblait preoccupee, maussade, et qu'elle ne parlait a personne qu'avec une sorte de repugnance. Sa loge etait entouree, comme on peut penser, de tout ce qu'il y avait de petits-maitres normands dans la ville; chacun venait a son tour passer devant elle a la galerie, car, pour entrer dans la loge meme qu'elle occupait, cela n'etait pas possible, attendu que monsieur son pere en remplissait seul, de sa personne, plus des trois quarts. Croisilles remarqua encore qu'elle ne lorgnait point et qu'elle n'ecoutait pas la piece. Le coude appuye sur la balustrade, le menton dans sa main, le regard distrait, elle avait l'air, au milieu de ses atours, d'une statue de Venus deguisee en marquise; l'etalage de sa robe et de sa coiffure, son rouge, sous lequel on devinait sa paleur, toute la pompe de sa toilette, ne faisaient que mieux ressortir son immobilite. Jamais Croisilles ne l'avait vue si jolie. Ayant trouve moyen, pendant l'entr'acte, de s'echapper de la cohue, il courut regarder au carreau de la loge, et, chose etrange, a peine y eut-il mis la tete, que mademoiselle Godeau, qui n'avait pas bouge depuis une heure, se retourna. Elle tressaillit legerement en l'apercevant, et ne jeta sur lui qu'un coup d'oeil; puis elle reprit sa premiere posture. Si ce coup d'oeil exprimait la surprise, l'inquietude, le plaisir de l'amour; s'il voulait dire: "Quoi! vous n'etes pas mort!" ou: "Dieu soit beni! vous voila vivant!" je ne me charge pas de le demeler; toujours est-il que, sur ce coup d'oeil, Croisilles se jura tout bas de mourir ou de se faire aimer. IV De tous les obstacles qui nuisent a l'amour, l'un des plus grands est sans contredit ce qu'on appelle la fausse honte, qui en est bien une tres veritable. Croisilles n'avait pas ce triste defaut que donnent l'orgueil et la timidite; il n'etait pas de ceux qui tournent pendant des mois entiers autour de la femme qu'ils aiment, comme un chat autour d'un oiseau en cage. Des qu'il eut renonce a se noyer, il ne songea plus qu'a faire savoir a sa chere Julie qu'il vivait uniquement pour elle; mais comment le lui dire? S'il se presentait une seconde fois a l'hotel du fermier general, il n'etait pas douteux que M. Godeau ne le fit mettre au moins a la porte. Julie ne sortait jamais qu'avec une femme de chambre, quand il lui arrivait d'aller a pied; il etait donc inutile d'entreprendre de la suivre. Passer les nuits sous les croisees de sa maitresse est une folie chere aux amoureux, mais qui, dans le cas present, etait plus inutile encore. J'ai dit que Croisilles etait fort religieux; il ne lui vint donc pas a l'esprit de chercher a rencontrer sa belle a l'eglise. Comme le meilleur parti, quoique le plus dangereux, est d'ecrire aux gens lorsqu'on ne peut leur parler soi-meme, il ecrivit des le lendemain. Sa lettre n'avait, bien entendu, ni ordre ni raison. Elle etait a peu pres concue en ces termes: "Mademoiselle, "Dites-moi au juste, je vous en supplie, ce qu'il faudrait posseder de fortune pour pouvoir pretendre a vous epouser. Je vous fais la une etrange question; mais je vous aime si eperdument qu'il m'est impossible de ne pas la faire, et vous etes la seule personne au monde a qui je puisse l'adresser. Il m'a semble, hier au soir, que vous me regardiez au spectacle. Je voulais mourir; plut a Dieu que je fusse mort, en effet, si je me trompe et si ce regard n'etait pas pour moi! Dites-moi si le hasard peut etre assez cruel pour qu'un homme s'abuse d'une maniere a la fois si triste et si douce. J'ai cru que vous m'ordonniez de vivre. Vous etes riche, belle, je le sais; votre pere est orgueilleux et avare, et vous avez le droit d'etre fiere; mais je vous aime, et le reste est un songe. Fixez sur moi ces yeux charmants, pensez a ce que peut l'amour, puisque je souffre, que j'ai tout lieu de craindre, et que je ressens une inexprimable jouissance a vous ecrire cette folle lettre qui m'attirera peut-etre votre colere; mais pensez aussi, mademoiselle, qu'il y a un peu de votre faute dans cette folie. Pourquoi m'avez-vous laisse ce bouquet? Mettez-vous un instant, s'il se peut, a ma place; j'ose croire que vous m'aimez, et j'ose vous demander de me le dire. Pardonnez-moi, je vous en conjure. Je donnerais mon sang pour etre certain de ne pas vous offenser, et pour vous voir ecouter mon amour avec ce sourire d'ange qui n'appartient qu'a vous. Quoi que vous fassiez, votre image m'est restee; vous ne l'effacerez qu'en m'arrachant le coeur. Tant que votre regard vivra dans mon souvenir, tant que ce bouquet gardera un reste de parfum, tant qu'un mot voudra dire qu'on, aime, je conserverai quelque esperance." Apres avoir cachete sa lettre, Croisilles s'en alla devant l'hotel Godeau, et se promena de long en large dans la rue, jusqu'a ce qu'il vit sortir un domestique. Le hasard, qui sert toujours les amoureux en cachette, quand il le peut sans se compromettre, voulut que la femme de chambre de mademoiselle Julie eut resolu ce jour-la de faire emplette d'un bonnet. Elle se rendait chez la marchande de modes, lorsque Croisilles l'aborda, lui glissa un louis dans la main, et la pria de se charger de sa lettre. Le marche fut bientot conclu; la servante prit l'argent pour payer son bonnet, et promit de faire la commission par reconnaissance. Croisilles, plein de joie, revint a sa maison et s'assit devant sa porte, attendant la reponse. Avant de parler de cette reponse, il faut dire un mot de mademoiselle Godeau. Elle n'etait pas tout a fait exempte de la vanite de son pere, mais son bon naturel y remediait. Elle etait, dans la force du terme, ce qu'on nomme un enfant gate. D'habitude elle parlait fort peu, et jamais on ne la voyait tenir une aiguille; elle passait les journees a sa toilette, et les soirees sur un sofa, n'ayant pas l'air d'entendre la conversation. Pour ce qui regardait sa parure, elle etait prodigieusement coquette, et son propre visage etait a coup sur ce qu'elle avait le plus considere en ce monde. Un pli a sa collerette, une tache d'encre a son doigt, l'auraient desolee; aussi, quand sa robe lui plaisait, rien ne saurait rendre le dernier regard qu'elle jetait sur sa glace avant de quitter sa chambre. Elle ne montrait ni gout ni aversion pour les plaisirs qu'aiment ordinairement les jeunes filles; elle allait volontiers au bal, et elle y renoncait sans humeur, quelquefois sans motif; le spectacle l'ennuyait, et elle s'y endormait continuellement. Quand son pere, qui l'adorait, lui proposait de lui faire quelque cadeau a son choix, elle etait une heure a se decider, ne pouvant se trouver un desir. Quand M. Godeau recevait ou donnait a diner, il arrivait que Julie ne paraissait pas au salon: elle passait la soiree, pendant ce temps-la, seule dans sa chambre, en grande toilette, a se promener de long en large, son eventail a la main. Si on lui adressait un compliment, elle detournait la tete, et si on tentait de lui faire la cour, elle ne repondait que par un regard a la fois si brillant et si serieux, qu'elle deconcertait le plus hardi. Jamais un bon mot ne l'avait fait rire; jamais un air d'opera, une tirade de tragedie, ne l'avaient emue; jamais, enfin, son coeur n'avait donne signe de vie, et, en la voyant passer dans tout l'eclat de sa nonchalante beaute, on aurait pu la prendre pour une belle somnambule qui traversait ce monde en revant. Tant d'indifference et de coquetterie ne semblait pas aise a comprendre. Les uns disaient qu'elle n'aimait rien; les autres, qu'elle n'aimait qu'elle-meme. Un seul mot suffisait cependant pour expliquer son caractere: elle attendait. Depuis l'age de quatorze ans, elle avait entendu repeter sans cesse que rien n'etait aussi charmant qu'elle; elle en etait persuadee; c'est pourquoi elle prenait grand soin de sa parure: en manquant de respect a sa personne, elle aurait cru commettre un sacrilege. Elle marchait, pour ainsi dire, dans sa beaute, comme un enfant dans ses habits de fete; mais elle etait bien loin de croire que cette beaute dut rester inutile; sous son apparente insouciance se cachait une volonte secrete, inflexible, et d'autant plus forte qu'elle etait mieux dissimulee. La coquetterie des femmes ordinaires, qui se depense en oeillades, en minauderies et en sourires, lui semblait une escarmouche puerile, vaine, presque meprisable. Elle se sentait en possession d'un tresor, et elle dedaignait de le hasarder au jeu piece a piece: il lui fallait un adversaire digne d'elle; mais, trop habituee a voir ses desirs prevenus, elle ne cherchait pas cet adversaire; on peut meme dire davantage, elle etait etonnee qu'il se fit attendre. Depuis quatre ou cinq ans qu'elle allait dans le monde et qu'elle etalait consciencieusement ses paniers, ses falbalas et ses belles epaules, il lui paraissait inconcevable qu'elle n'eut point encore inspire une grande passion. Si elle eut dit le fond de sa pensee, elle eut volontiers repondu a ceux qui lui faisaient des compliments: "Eh bien! s'il est vrai que je sois si belle, que ne vous brulez-vous la cervelle pour moi?" Reponse que, du reste, pourraient faire bien des jeunes filles, et que plus d'une, qui ne dit rien, a au fond du coeur, quelquefois sur le bord des levres. Qu'y a-t-il, en effet, au monde, de plus impatientant pour une femme que d'etre jeune, belle, riche, de se regarder dans son miroir, de se voir paree, digne en tout point de plaire, toute disposee a se laisser aimer, et de se dire: On m'admire, on me vante, tout le monde me trouve charmante, et personne ne m'aime. Ma robe est de la meilleure faiseuse, mes dentelles sont superbes, ma coiffure est irreprochable, mon visage le plus beau de la terre, ma taille fine, mon pied bien chausse; et tout cela ne me sert a rien qu'a aller bailler dans le coin d'un salon! Si un jeune homme me parle, il me traite en enfant; si on me demande en mariage, c'est pour ma dot; si quelqu'un me serre la main en dansant, c'est un fat de province; des que je parais quelque part, j'excite un murmure d'admiration, mais personne ne me dit, a moi seule, un mot qui me fasse battre le coeur. J'entends des impertinents qui me louent tout haut, a deux pas de moi, et pas un regard modeste et sincere ne cherche le mien. Je porte une ame ardente, pleine de vie, et je ne suis, a tout prendre, qu'une jolie poupee qu'on promene, qu'on fait sauter au bal, qu'une gouvernante habille le matin et decoiffe le soir, pour recommencer le lendemain. Voila ce que mademoiselle Godeau s'etait dit bien des fois a elle-meme, et il y avait de certains jours ou cette pensee lui inspirait un si sombre ennui, qu'elle restait muette et presque immobile une journee entiere. Lorsque Croisilles lui ecrivit, elle etait precisement dans un acces d'humeur semblable. Elle venait de prendre son chocolat, et elle revait profondement, etendue dans une bergere, lorsque sa femme de chambre entra et lui remit la lettre d'un air mysterieux. Elle regarda l'adresse, et, ne reconnaissant pas l'ecriture, elle retomba dans sa distraction. La femme de chambre se vit alors forcee d'expliquer de quoi il s'agissait, ce qu'elle fit d'un air assez deconcerte, ne sachant trop comment la jeune fille prendrait cette demarche. Mademoiselle Godeau ecouta sans bouger, ouvrit ensuite la lettre, et y jeta seulement un coup d'oeil; elle demanda aussitot une feuille de papier, et ecrivit nonchalamment ce peu de mots: "Eh, mon Dieu! non, monsieur, je ne suis pas fiere. Si vous aviez seulement cent mille ecus, je vous epouserais tres volontiers." Telle fut la reponse que la femme de chambre rapporta sur-le-champ a Croisilles, qui lui donna encore un louis pour sa peine. V Cent mille ecus, comme dit le proverbe, ne se trouvent pas dans le pas d'un ane; et si Croisilles eut ete defiant, il eut pu croire, en lisant la lettre de mademoiselle Godeau, qu'elle etait folle ou qu'elle se moquait de lui. Il ne pensa pourtant ni l'un ni l'autre; il ne vit rien autre chose, sinon que sa chere Julie l'aimait, qu'il lui fallait cent mille ecus, et il ne songea, des ce moment, qu'a tacher de se les procurer. Il possedait deux cents louis comptant, plus une maison qui, comme je l'ai dit, pouvait valoir une trentaine de mille francs. Que faire? Comment s'y prendre pour que ces trente-quatre mille francs en devinssent tout a coup trois cent mille? La premiere idee qui vint a l'esprit du jeune homme fut de trouver une maniere quelconque de jouer a croix ou pile toute sa fortune; mais, pour cela, il fallait vendre la maison. Croisilles commenca donc par coller sur sa porte un ecriteau portant que sa maison etait a vendre; puis, tout en revant a ce qu'il ferait de l'argent qu'il pourrait en tirer, il attendit un acheteur. Une semaine s'ecoula, puis une autre; pas un acheteur ne se presenta. Croisilles passait ses journees a se desoler avec Jean, et le desespoir s'emparait de lui, lorsqu'un brocanteur juif sonna a sa porte. --Cette maison est a vendre, monsieur. En etes-vous le proprietaire? --Oui, monsieur. --Et combien vaut-elle? --Trente mille francs, a ce que je crois; du moins je l'ai entendu dire a mon pere. Le juif visita toutes les chambres, monta au premier, descendit a la cave, frappa sur les murailles, compta les marches de l'escalier, fit tourner les portes sur leurs gonds et les clefs dans les serrures, ouvrit et ferma les fenetres; puis enfin, apres avoir tout bien examine, sans dire un mot et sans faire la moindre proposition, il salua Croisilles et se retira. Croisilles, qui, durant une heure, l'avait suivi le coeur palpitant, ne fut pas, comme on pense, peu desappointe de cette retraite silencieuse. Il supposa que le juif avait voulu se donner le temps de reflechir, et qu'il reviendrait incessamment. Il l'attendit pendant huit jours, n'osant sortir de peur de manquer sa visite, et regardant a la fenetre du matin au soir; mais ce fut en vain: le juif ne reparut point. Jean, fidele a son triste role de raisonneur, faisait, comme on dit, de la morale a son maitre, pour le dissuader de vendre sa maison d'une maniere si precipitee et dans un but si extravagant. Mourant d'impatience, d'ennui et d'amour, Croisilles prit un matin ses deux cents louis et sortit, resolu a tenter la fortune avec cette somme, puisqu'il n'en pouvait avoir davantage. Les tripots, dans ce temps-la, n'etaient pas publics, et l'on n'avait pas encore invente ce raffinement de civilisation qui permet au premier venu de se ruiner a toute heure, des que l'envie lui en passe par la tete. A peine Croisilles fut-il dans la rue qu'il s'arreta, ne sachant ou aller risquer son argent. Il regardait les maisons du voisinage, et les toisait les unes apres les autres, tachant de leur trouver une apparence suspecte et de deviner ce qu'il cherchait. Un jeune homme de bonne mine, vetu d'un habit magnifique, vint a passer. A en juger par les dehors, ce ne pouvait etre qu'un fils de famille. Croisilles l'aborda poliment. --Monsieur, lui dit-il, je vous demande pardon de la liberte que je prends. J'ai deux cents louis dans ma poche et je meurs d'envie de les perdre ou d'en avoir davantage. Ne pourriez-vous pas m'indiquer quelque honnete endroit ou se font ces sortes de choses? A ce discours assez etrange, le jeune homme partit d'un eclat de rire. --Ma foi! monsieur, repondit-il, si vous cherchez un mauvais lieu, vous n'avez qu'a me suivre, car j'y vais. Croisilles le suivit, et au bout de quelques pas ils entrerent tous deux dans une maison de la plus belle apparence, ou ils furent recus le mieux du monde par un vieux gentilhomme de fort bonne compagnie. Plusieurs jeunes gens etaient deja assis autour d'un tapis vert: Croisilles y prit modestement une place, et en moins d'une heure ses deux cents louis furent perdus. Il sortit aussi triste que peut l'etre un amoureux qui se croit aime. Il ne lui restait pas de quoi diner, mais ce n'etait pas ce qui l'inquietait. --Comment ferai-je a present, se demanda-t-il, pour me procurer de l'argent? A qui m'adresser dans cette ville? Qui voudra me preter seulement cent louis sur cette maison que je ne puis vendre? Pendant qu'il etait dans cet embarras, il rencontra son brocanteur juif. Il n'hesita pas a s'adresser a lui, et, en sa qualite d'etourdi, il ne manqua pas de lui dire dans quelle situation il se trouvait. Le juif n'avait pas grande envie d'acheter la maison; il n'etait venu la voir que par curiosite, ou, pour mieux dire, par acquit de conscience, comme un chien entre en passant dans une cuisine dont la porte est ouverte, pour voir s'il n'y a rien a voler; mais il vit Croisilles si desespere, si triste, si denue de toute ressource, qu'il ne put resister a la tentation de profiter de sa misere, au risque de se gener un peu pour payer la maison. Il lui en offrit donc a peu pres le quart de ce qu'elle valait. Croisilles lui sauta au cou; l'appela son ami et son sauveur, signa aveuglement un marche a faire dresser les cheveux sur la tete, et, des le lendemain, possesseur de quatre cents nouveaux louis, il se dirigea de rechef vers le tripot ou il avait ete si poliment et si lestement ruine la veille. En s'y rendant, il passa sur le port. Un vaisseau allait en sortir; le vent etait doux, l'Ocean tranquille. De toutes parts, des negociants, des matelots, des officiers de marine en uniforme, allaient et venaient. Des crocheteurs transportaient d'enormes ballots pleins de marchandises. Les passagers faisaient leurs adieux; de legeres barques flottaient de tous cotes; sur tous les visages on lisait la crainte, l'impatience ou l'esperance; et, au milieu de l'agitation qui l'entourait, le majestueux navire se balancait doucement, gonflant ses voiles orgueilleuses. --Quelle admirable chose, pensa Croisilles, que de risquer ainsi ce qu'on possede, et d'aller chercher au dela des mers une perilleuse fortune! Quelle emotion de regarder partir ce vaisseau charge de tant de richesses, du bien-etre de tant de familles! Quelle joie de le voir revenir, rapportant le double de ce qu'on lui a confie, rentrant plus fier et plus riche qu'il n'etait parti! Que ne suis-je un de ces marchands! Que ne puis-je jouer ainsi mes quatre cents louis! Quel tapis vert que cette mer immense, pour y tenter hardiment le hasard! Pourquoi n'acheterais-je pas quelques ballots de toiles ou de soieries? qui m'en empeche, puisque j'ai de l'or? Pourquoi ce capitaine refuserait-il de se charger de mes marchandises? Et qui sait? au lieu d'aller perdre cette pauvre et unique somme dans un tripot, je la doublerais, je la triplerais peut-etre par une honnete industrie. Si Julie m'aime veritablement, elle attendra quelques annees, et elle me restera fidele jusqu'a ce que je puisse l'epouser. Le commerce produit quelquefois des benefices plus gros qu'on ne pense; il ne manque pas d'exemples, en ce monde, de fortunes rapides, surprenantes, gagnees ainsi sur ces flots changeants: pourquoi la Providence ne benirait-elle pas une tentative faite dans un but si louable, si digne de sa protection? Parmi ces marchands qui ont tant amasse et qui envoient des navires aux deux bouts de la terre, plus d'un a commence par une moindre somme que celle que j'ai la. Ils ont prospere avec l'aide de Dieu; pourquoi ne pourrais-je pas prosperer a mon tour? Il me semble qu'un bon vent souffle dans ces voiles, et que ce vaisseau inspire la confiance. Allons! le sort en est jete, je vais m'adresser a ce capitaine qui me parait aussi de bonne mine, j'ecrirai ensuite a Julie, et je veux devenir un habile negociant. Le plus grand danger que courent les gens qui sont habituellement un peu fous, c'est de le devenir tout a fait par instants. Le pauvre garcon, sans reflechir davantage, mit son caprice a execution. Trouver des marchandises a acheter lorsqu'on a de l'argent et qu'on ne s'y connait pas, c'est la chose du monde la moins difficile. Le capitaine, pour obliger Croisilles, le mena chez un fabricant de ses amis qui lui vendit autant de toiles et de soieries qu'il put en payer; le tout, mis dans une charrette, fut promptement transporte a bord. Croisilles, ravi et plein d'esperance, avait ecrit lui-meme en grosses lettres son nom sur ses ballots. Il les regarda s'embarquer avec une joie inexprimable; l'heure du depart arriva bientot, et le navire s'eloigna de la cote. VI Je n'ai pas besoin de dire que, dans cette affaire, Croisilles n'avait rien garde. D'un autre cote, sa maison etait vendue; il ne lui restait pour tout bien que les habits qu'il avait sur le corps; point de gite, et pas un denier. Avec toute la bonne volonte possible, Jean ne pouvait supposer que son maitre fut reduit a un tel denument; Croisilles etait, non pas trop fier, mais trop insouciant pour le dire; il prit le parti de coucher a la belle etoile, et, quant aux repas, voici le calcul qu'il fit: il presumait que le vaisseau qui portait sa fortune mettrait six mois a revenir au Havre; il vendit, non sans regret, une montre d'or que son pere lui avait donnee, et qu'il avait heureusement gardee; il en eut trente-six livres. C'etait de quoi vivre a peu pres six mois avec quatre sous par jour. Il ne douta pas que ce ne fut assez, et, rassure par le present, il ecrivit a mademoiselle Godeau pour l'informer de ce qu'il avait fait; il se garda bien, dans sa lettre, de lui parler de sa detresse; il lui annonca, au contraire, qu'il avait entrepris une operation de commerce magnifique, dont les resultats etaient prochains et infaillibles; il lui expliqua comme quoi la _Fleurette_, vaisseau a fret de cent cinquante tonneaux, portait dans la Baltique ses toiles et ses soieries; il la supplia de lui rester fidele pendant un an, se reservant de lui en demander davantage ensuite, et, pour sa part, il lui jura un eternel amour. Lorsque mademoiselle Godeau recut cette lettre, elle etait au coin de son feu, et elle tenait a la main, en guise d'ecran, un de ces bulletins qu'on imprime dans les ports, qui marquent l'entree et la sortie des navires, et en meme temps annoncent les desastres. Il ne lui etait jamais arrive, comme on peut penser, de prendre interet a ces sortes de choses, et elle n'avait jamais jete les yeux sur une seule de ces feuilles. La lettre de Croisilles fut cause qu'elle lut le bulletin qu'elle tenait; le premier mot qui frappa ses yeux fut precisement le nom de la _Fleurette_; le navire avait echoue sur les cotes de France dans la nuit meme qui avait suivi son depart. L'equipage s'etait sauve a grand'peine, mais toutes les marchandises avaient ete perdues. Mademoiselle Godeau, a cette nouvelle, ne se souvint plus que Croisilles avait fait devant elle l'aveu de sa pauvrete; elle en fut aussi desolee que s'il se fut agi d'un million; en un instant, l'horreur d'une tempete, les vents en furie, les cris des noyes, la ruine d'un homme qui l'aimait, toute une scene de roman, se presenterent a sa pensee; le bulletin et la lettre lui tomberent des mains; elle se leva dans un trouble extreme, et, le sein palpitant, les yeux prets a pleurer, elle se promena a grands pas, resolue a agir dans cette occasion, et se demandant ce qu'elle devait faire. Il y a une justice a rendre a l'amour, c'est que plus les motifs qui le combattent sont forts, clairs, simples, irrecusables, en un mot, moins il a le sens commun, plus la passion s'irrite, et plus on aime; c'est une belle chose sous le ciel que cette deraison du coeur; nous ne vaudrions pas grand'chose sans elle. Apres s'etre promenee dans sa chambre, sans oublier ni son cher eventail, ni le coup d'oeil a la glace en passant, Julie se laissa retomber dans sa bergere. Qui l'eut pu voir en ce moment eut joui d'un beau spectacle: ses yeux etincelaient, ses joues etaient en feu; elle poussa un long soupir et murmura avec une joie et une douleur delicieuses: --Pauvre garcon! il s'est ruine pour moi! Independamment de la fortune qu'elle devait attendre de son pere, mademoiselle Godeau avait, a elle appartenant, le bien que sa mere lui avait laisse. Elle n'y avait jamais songe; en ce moment, pour la premiere fois de sa vie, elle se souvint qu'elle pouvait disposer de cinq cent mille francs. Cette pensee la fit sourire; un projet bizarre, hardi, tout feminin, presque aussi fou que Croisilles lui-meme, lui traversa l'esprit; elle berca quelque temps son idee dans sa tete, puis se decida a l'executer. Elle commenca par s'enquerir si Croisilles n'avait pas quelque parent ou quelque ami; la femme de chambre fut mise en campagne. Tout bien examine, on decouvrit, au quatrieme etage d'une vieille maison, une tante a demi percluse, qui ne bougeait jamais de son fauteuil, et qui n'etait pas sortie depuis quatre ou cinq ans. Cette pauvre femme, fort agee, semblait avoir ete mise ou plutot laissee au monde comme un echantillon des miseres humaines. Aveugle, goutteuse, presque sourde, elle vivait seule dans un grenier; mais une gaiete plus forte que le malheur et la maladie la soutenait a quatre-vingts ans et lui faisait encore aimer la vie; ses voisins ne passaient jamais devant sa porte sans entrer chez elle, et les airs surannes qu'elle fredonnait egayaient toutes les filles du quartier. Elle possedait une petite rente viagere qui suffisait a l'entretenir; tant que durait le jour, elle tricotait; pour le reste, elle ne savait pas ce qui s'etait passe depuis la mort de Louis XIV. Ce fut chez cette respectable personne que Julie se fit conduire en secret. Elle se mit pour cela dans tous ses atours; plumes, dentelles, rubans, diamants, rien ne fut epargne: elle voulait seduire; mais sa vraie beaute en cette circonstance fut le caprice qui l'entrainait. Elle monta l'escalier raide et obscur qui menait chez la bonne dame, et, apres le salut le plus gracieux, elle parla a peu pres ainsi: --Vous avez, madame, un neveu nomme Croisilles, qui m'aime et qui a demande ma main; je l'aime aussi et voudrais l'epouser; mais mon pere, M. Godeau, fermier general de cette ville, refuse de nous marier, parce que votre neveu n'est pas riche. Je ne voudrais pour rien au monde etre l'occasion d'un scandale, ni causer de la peine a personne; je ne saurais donc avoir la pensee de disposer de moi sans le consentement de ma famille. Je viens vous demander une grace que je vous supplie de m'accorder; il faudrait que vous vinssiez vous-meme proposer ce mariage a mon pere. J'ai, grace a Dieu, une petite fortune qui est toute a votre service; vous prendrez, quand il vous plaira, cinq cent mille francs chez mon notaire, vous direz que cette somme appartient a votre neveu, et elle lui appartient en effet; ce n'est point un present que je veux lui faire, c'est une dette que je lui paye, car je suis cause de la ruine de Croisilles, et il est juste que je la repare. Mon pere ne cedera pas aisement; il faudra que vous insistiez et que vous ayez un peu de courage; je n'en manquerai pas de mon cote. Comme personne au monde, excepte moi, n'a de droit sur la somme dont je vous parle, personne ne saura jamais de quelle maniere elle aura passe entre vos mains. Vous n'etes pas tres riche non plus, je le sais, et vous pouvez craindre qu'on ne s'etonne de vous voir doter ainsi votre neveu; mais songez que mon pere ne vous connait pas, que vous vous montrez fort peu par la ville, et que par consequent il vous sera facile de feindre que vous arrivez de quelque voyage. Cette demarche vous coutera sans doute, il faudra quitter votre fauteuil et prendre un peu de peine; mais vous ferez deux heureux, madame, et, si vous avez jamais connu l'amour, j'espere que vous ne me refuserez pas. La bonne dame, pendant ce discours, avait ete tour a tour surprise, inquiete, attendrie et charmee. Le dernier mot la persuada. --Oui, mon enfant, repeta-t-elle plusieurs fois, je sais ce que c'est, je sais ce que c'est! En parlant ainsi, elle fit un effort pour se lever; ses jambes affaiblies la soutenaient a peine; Julie s'avanca rapidement, et lui tendit la main pour l'aider; par un mouvement presque involontaire, elles se trouverent en un instant dans les bras l'une de l'autre. Le traite fut aussitot conclu; un cordial baiser le scella d'avance, et toutes les confidences necessaires s'ensuivirent sans peine. Toutes les explications etant faites, la bonne dame tira de son armoire une venerable robe de taffetas qui avait ete sa robe de noce. Ce meuble antique n'avait pas moins de cinquante ans, mais pas une tache, pas un grain de poussiere ne l'avait deflore; Julie en fut dans l'admiration. On envoya chercher un carrosse de louage, le plus beau qui fut dans toute la ville. La bonne dame prepara le discours qu'elle devait tenir a M. Godeau; Julie lui apprit de quelle facon il fallait toucher le coeur de son pere, et n'hesita pas a avouer que la vanite etait son cote vulnerable. --Si vous pouviez imaginer, dit-elle, un moyen de flatter ce penchant, nous aurions partie gagnee. La bonne dame reflechit profondement, acheva sa toilette sans mot dire, serra la main de sa future niece, et monta en voiture. Elle arriva bientot a l'hotel Godeau; la, elle se redressa, si bien en entrant, qu'elle semblait rajeunie de dix ans. Elle traversa majestueusement le salon ou etait tombe le bouquet de Julie, et, quand la porte du boudoir s'ouvrit, elle dit d'une voix ferme au laquais qui la precedait: --Annoncez la baronne douairiere de Croisilles. Ce mot decida du bonheur des deux amants; M. Godeau en fut ebloui. Bien que les cinq cent mille francs lui semblassent peu de chose, il consentit a tout pour faire de sa fille une baronne, et elle le fut; qui eut ose lui en contester le titre? A mon avis, elle l'avait bien gagne. FIN DE CROISILLES. Cette nouvelle a ete publiee pour la premiere fois dans le numero de la _Revue des Deux Mondes_ du 15 fevrier 1839. HISTOIRE D'UN MERLE BLANC 1842 I Qu'il est glorieux, mais qu'il est penible d'etre en ce monde un merle exceptionnel! Je ne suis point un oiseau fabuleux, et M. de Buffon m'a decrit. Mais, helas! je suis extremement rare et tres difficile a trouver. Plut au ciel que je fusse tout a fait impossible! Mon pere et ma mere etaient deux bonnes gens qui vivaient, depuis nombre d'annees, au fond d'un vieux jardin retire du Marais. C'etait un menage exemplaire. Pendant que ma mere, assise dans un buisson fourre, pondait regulierement trois fois par an, et couvait, tout en sommeillant, avec une religion patriarcale, mon pere, encore fort propre et fort petulant, malgre son grand age, picorait autour d'elle toute la journee, lui apportant de beaux insectes qu'il saisissait delicatement par le bout de la queue pour ne pas degouter sa femme, et, la nuit venue, il ne manquait jamais, quand il faisait beau, de la regaler d'une chanson qui rejouissait tout le voisinage. Jamais une querelle, jamais le moindre nuage n'avait trouble cette douce union. A peine fus-je venu au monde, que, pour la premiere fois de sa vie, mon pere commenca a montrer de la mauvaise humeur. Bien que je ne fusse encore que d'un gris douteux, il ne reconnaissait en moi ni la couleur, ni la tournure de sa nombreuse posterite. --Voila un sale enfant, disait-il quelquefois en me regardant de travers; il faut que ce gamin-la aille apparemment se fourrer dans tous les platras et tous les tas de boue qu'il rencontre, pour etre toujours si laid et si crotte. --Eh, mon Dieu! mon ami, repondait ma mere, toujours roulee en boule dans une vieille ecuelle dont elle avait fait son nid, ne voyez-vous pas que c'est de son age? Et vous-meme, dans votre jeune temps, n'avez-vous pas ete un charmant vaurien? Laissez grandir notre merlichon, et vous verrez comme il sera beau; il est des mieux que j'aie pondus. Tout en prenant ainsi ma defense, ma mere ne s'y trompait pas; elle voyait pousser mon fatal plumage, qui lui semblait une monstruosite; mais elle faisait comme toutes les meres qui s'attachent souvent a leurs enfants par cela meme qu'ils sont maltraites de la nature, comme si la faute en etait a elles, ou comme si elles repoussaient d'avance l'injustice du sort qui doit les frapper. Quand vint le temps de ma premiere mue, mon pere devint tout a fait pensif et me considera attentivement. Tant que mes plumes tomberent, il me traita encore avec assez de bonte et me donna meme la patee, me voyant grelotter presque nu dans un coin; mais des que mes pauvres ailerons transis commencerent a se recouvrir de duvet, a chaque plume blanche qu'il vit paraitre, il entra dans une telle colere, que je craignis qu'il ne me plumat pour le reste de mes jours! Helas! je n'avais pas de miroir; j'ignorais le sujet de cette fureur, et je me demandais pourquoi le meilleur des peres se montrait pour moi si barbare. Un jour qu'un rayon de soleil et ma fourrure naissante m'avaient mis, malgre moi, le coeur en joie, comme je voltigeais dans une allee, je me mis, pour mon malheur, a chanter. A la premiere note qu'il entendit, mon pere sauta en l'air comme une fusee. --Qu'est-ce que j'entends-la? s'ecria-t-il; est-ce ainsi qu'un merle siffle? est-ce ainsi que je siffle? est-ce la siffler? Et, s'abattant pres de ma mere avec la contenance la plus terrible: --Malheureuse! dit-il, qui est-ce qui a pondu dans ton nid? A ces mots, ma mere indignee s'elanca de son ecuelle, non sans se faire du mal a une patte; elle voulut parler, mais ses sanglots la suffoquaient, elle tomba a terre a demi pamee. Je la vis pres d'expirer; epouvante et tremblant de peur, je me jetai aux genoux de mon pere. --O mon pere! lui dis-je, si je siffle de travers, et si je suis mal vetu, que ma mere n'en soit point punie! Est-ce sa faute si la nature m'a refuse une voix comme la votre? Est-ce sa faute si je n'ai pas votre beau bec jaune et votre bel habit noir a la francaise, qui vous donnent l'air d'un marguillier en train d'avaler une omelette? Si le Ciel a fait de moi un monstre, et si quelqu'un doit en porter la peine, que je sois du moins le seul malheureux! --Il ne s'agit pas de cela, dit mon pere; que signifie la maniere absurde dont tu viens de te permettre de siffler? qui t'a appris a siffler ainsi contre tous les usages et toutes les regles? --Helas! monsieur, repondis-je humblement, j'ai siffle comme je pouvais, me sentant gai parce qu'il fait beau, et ayant peut-etre mange trop de mouches. --On ne siffle pas ainsi dans ma famille, reprit mon pere hors de lui. Il y a des siecles que nous sifflons de pere en fils, et, lorsque je fais entendre ma voix la nuit, apprends qu'il y a ici, au premier etage, un vieux monsieur, et au grenier une jeune grisette, qui ouvrent leurs fenetres pour m'entendre. N'est-ce pas assez que j'aie devant les yeux l'affreuse couleur de tes sottes plumes qui te donnent l'air enfarine comme un paillasse de la foire? Si je n'etais le plus pacifique des merles, je t'aurais deja cent fois mis a nu, ni plus ni moins qu'un poulet de basse-cour pret a etre embroche. --Eh bien! m'ecriai-je, revolte de l'injustice de mon pere, s'il en est ainsi, monsieur, qu'a cela ne tienne! je me deroberai a votre presence, je delivrerai vos regards de cette malheureuse queue blanche, par laquelle vous me tirez toute la journee. Je partirai, monsieur, je fuirai; assez d'autres enfants consoleront votre vieillesse, puisque ma mere pond trois fois par an; j'irai loin de vous cacher ma misere, et peut-etre, ajoutai-je en sanglotant, peut-etre trouverai-je, dans le potager du voisin ou sur les gouttieres, quelques vers de terre ou quelques araignees pour soutenir ma triste existence. --Comme tu voudras, repliqua mon pere, loin de s'attendrir a ce discours; que je ne te voie plus! Tu n'es pas mon fils; tu n'es pas un merle. --Et que suis-je donc, monsieur, s'il vous plait? --Je n'en sais rien, mais tu n'es pas un merle. Apres ces paroles foudroyantes, mon pere s'eloigna a pas lents. Ma mere se releva tristement, et alla, en boitant, achever de pleurer dans son ecuelle. Pour moi, confus et desole, je pris mon vol du mieux que je pus, et j'allai, comme je l'avais annonce, me percher sur la gouttiere d'une maison voisine. II Mon pere eut l'inhumanite de me laisser pendant plusieurs jours dans cette situation mortifiante. Malgre sa violence, il avait bon coeur, et, aux regards detournes qu'il me lancait, je voyais bien qu'il aurait voulu me pardonner et me rappeler; ma mere, surtout, levait sans cesse vers moi des yeux pleins de tendresse, et se risquait meme parfois a m'appeler d'un petit cri plaintif; mais mon horrible plumage blanc leur inspirait, malgre eux, une repugnance et un effroi auxquels je vis bien qu'il n'y avait point de remede. --Je ne suis point un merle! me repetais-je; et, en effet, en m'epluchant le matin et en me mirant dans l'eau de la gouttiere, je ne reconnaissais que trop clairement combien je ressemblais peu a ma famille.--O ciel! repetais-je encore, apprends-moi donc ce que je suis! Une certaine nuit qu'il pleuvait averse, j'allais m'endormir extenue de faim et de chagrin, lorsque je vis se poser pres de moi un oiseau plus mouille, plus pale et plus maigre que je ne le croyais possible. Il etait a peu pres de ma couleur, autant que j'en pus juger a travers la pluie qui nous inondait; a peine avait-il sur le corps assez de plumes pour habiller un moineau, et il etait plus gros que moi. Il me sembla, au premier abord, un oiseau tout a fait pauvre et necessiteux; mais il gardait, en depit de l'orage qui maltraitait son front presque tondu, un air deserte qui me charma. Je lui fis modestement une grande reverence, a laquelle il repondit par un coup de bec qui faillit me jeter a bas de la gouttiere. Voyant que je me grattais l'oreille et que je me retirais avec componction sans essayer de lui repondre en sa langue: --Qui es-tu? me demanda-t-il d'une voix aussi enrouee que son crane etait chauve. --Helas! monseigneur, repondis-je (craignant une seconde estocade), je n'en sais rien. Je croyais etre un merle, mais l'on m'a convaincu que je n'en suis pas un. La singularite de ma reponse et mon air de sincerite l'interesserent. Il s'approcha de moi et me fit conter mon histoire, ce dont je m'acquittai avec toute la tristesse et toute l'humilite qui convenaient a ma position et au temps affreux qu'il faisait. --Si tu etais un ramier comme moi, me dit-il apres m'avoir ecoute, les niaiseries dont tu t'affliges ne t'inquieteraient pas un moment. Nous voyageons, c'est la notre vie, et nous avons bien nos amours, mais je ne sais qui est mon pere. Fendre l'air, traverser l'espace, voir a nos pieds les monts et les plaines, respirer l'azur meme des cieux, et non les exhalaisons de la terre, courir comme la fleche a un but marque qui ne nous echappe jamais, voila notre plaisir et notre existence. Je fais plus de chemin en un jour qu'un homme n'en peut faire en dix. --Sur ma parole, monsieur, dis-je un peu enhardi, vous etes un oiseau bohemien. --C'est encore une chose dont je ne me soucie guere, reprit-il. Je n'ai point de pays; je ne connais que trois choses: les voyages, ma femme et mes petits. Ou est ma femme, la est ma patrie. --Mais qu'avez-vous la qui vous pend au cou? C'est comme une vieille papillotte chiffonnee. --Ce sont des papiers d'importance, repondit-il en se rengorgeant; je vais a Bruxelles de ce pas, et je porte au celebre banquier *** une nouvelle qui va faire baisser la rente d'un franc soixante-dix-huit centimes. --Juste Dieu! m'ecriai-je, c'est une belle existence que la votre, et Bruxelles, j'en suis sur, doit etre une ville bien curieuse a voir. Ne pourriez-vous pas m'emmener avec vous? Puisque je ne suis pas un merle, je suis peut-etre un pigeon ramier. --Si tu en etais un, repliqua-t-il, tu m'aurais rendu le coup de bec que je t'ai donne tout a l'heure. --Eh bien! monsieur, je vous le rendrai; ne nous brouillons pas pour si peu de chose. Voila le matin qui parait et l'orage qui s'apaise. De grace, laissez-moi vous suivre! Je suis perdu, je n'ai plus rien au monde;--si vous me refusez, il ne me reste plus qu'a me noyer dans cette gouttiere. --Eh bien, en route! suis-moi si tu peux. Je jetai un dernier regard sur le jardin ou dormait ma mere. Une larme coula de mes yeux; le vent et la pluie l'emporterent. J'ouvris mes ailes et je partis. III Mes ailes, je l'ai dit, n'etaient pas encore bien robustes. Tandis que mon conducteur allait comme le vent, je m'essoufflais a ses cotes; je tins bon pendant quelque temps, mais bientot il me prit un eblouissement si violent, que je me sentis pres de defaillir. --Y en a-t-il encore pour longtemps? demandai-je d'une voix faible. --Non, me repondit-il, nous sommes au Bourget; nous n'avons plus que soixante lieues a faire. J'essayai de reprendre courage, ne voulant pas avoir l'air d'une poule mouillee, et je volai encore un quart d'heure; mais, pour le coup, j'etais rendu. --Monsieur, begayai-je de nouveau, ne pourrait-on pas s'arreter un instant? J'ai une soif horrible qui me tourmente, et, en nous perchant sur un arbre... --Va-t'en au diable! tu n'es qu'un merle! me repondit le ramier en colere. Et, sans daigner tourner la tete, il continua son voyage enrage. Quant a moi, abasourdi et n'y voyant plus, je tombai dans un champ de ble. J'ignore combien de temps dura mon evanouissement. Lorsque je repris connaissance, ce qui me revint d'abord en memoire fut la derniere parole du ramier: Tu n'es qu'un merle, m'avait-il dit.--O mes chers parents! pensai-je, vous vous etes donc trompes! Je vais retourner pres de vous; vous me reconnaitrez pour votre vrai et legitime enfant, et vous me rendrez ma place dans ce bon petit tas de feuilles qui est sous l'ecuelle de ma mere. Je fis un effort pour me lever; mais la fatigue du voyage et la douleur que je ressentais de ma chute me paralysaient tous les membres. A peine me fus-je dresse sur mes pattes, que la defaillance me reprit, et je retombai sur le flanc. L'affreuse pensee de la mort se presentait deja a mon esprit, lorsque, a travers les bluets et les coquelicots, je vis venir a moi, sur la pointe du pied, deux charmantes personnes. L'une etait une petite pie fort bien mouchetee et extremement coquette, et l'autre une tourterelle couleur de rose. La tourterelle s'arreta a quelques pas de distance, avec un grand air de pudeur et de compassion pour mon infortune; mais la pie s'approcha en sautillant de la maniere la plus agreable du monde. --Eh, bon Dieu! pauvre enfant, que faites-vous la? me demanda-t-elle d'une voix folatre et argentine. --Helas! madame la marquise, repondis-je (car c'en devait etre une pour le moins), je suis un pauvre diable de voyageur que son postillon a laisse en route, et je suis en train de mourir de faim. --Sainte Vierge! que me dites-vous? repondit-elle. Et aussitot elle se mit a voltiger ca et la sur les buissons qui nous entouraient, allant et venant de cote et d'autre, m'apportant quantite de baies et de fruits, dont elle fit un petit tas pres de moi, tout en continuant ses questions. --Mais qui etes-vous? mais d'ou venez-vous? C'est une chose incroyable que votre aventure! Et ou alliez-vous? Voyager seul, si jeune, car vous sortez de votre premiere mue! Que font vos parents? d'ou sont-ils? comment vous laissent-ils aller dans cet etat-la? Mais c'est a faire dresser les plumes sur la tete! Pendant qu'elle parlait, je m'etais souleve un peu de cote, et je mangeais de grand appetit. La tourterelle restait immobile, me regardant toujours d'un oeil de pitie. Cependant elle remarqua que je retournais la tete d'un air languissant, et elle comprit que j'avais soif. De la pluie tombee dans la nuit une goutte restait sur un brin de mouron; elle recueillit timidement cette goutte dans son bec, et me l'apporta toute fraiche. Certainement, si je n'eusse pas ete si malade, une personne si reservee ne se serait jamais permis une pareille demarche. Je ne savais pas encore ce que c'est que l'amour, mais mon coeur battait violemment. Partage entre deux emotions diverses, j'etais penetre d'un charme inexplicable. Ma panetiere etait si gaie, mon echanson si expansif et si doux, que j'aurais voulu dejeuner ainsi pendant toute l'eternite. Malheureusement, tout a un terme, meme l'appetit d'un convalescent. Le repas fini et mes forces revenues, je satisfis la curiosite de la petite pie, et lui racontai mes malheurs avec autant de sincerite que je l'avais fait la veille devant le pigeon. La pie m'ecouta avec plus d'attention qu'il ne semblait devoir lui appartenir, et la tourterelle me donna des marques charmantes de sa profonde sensibilite. Mais, lorsque j'en fus a toucher le point capital qui causait ma peine, c'est-a-dire l'ignorance ou j'etais de moi-meme: --Plaisantez-vous? s'ecria la pie; vous, un merle! vous, un pigeon! Fi donc! vous etes une pie, mon cher enfant, pie s'il en fut, et tres gentille pie, ajouta-t-elle en me donnant un petit coup d'aile, comme qui dirait un coup d'eventail. --- Mais, madame la marquise, repondis-je, il me semble que, pour une pie, je suis d'une couleur, ne vous en deplaise... --Une pie russe, mon cher, vous etes une pie russe! Vous ne savez pas qu'elles sont blanches? Pauvre garcon, quelle innocence[1]! [Note 1: On trouve, en effet, des pies blanches en Russie.] --Mais, madame, repris-je, comment serais-je une pie russe, etant ne au fond du Marais, dans une vieille ecuelle cassee? --Ah! le bon enfant! Vous etes de l'invasion, mon cher; croyez-vous qu'il n'y ait que vous? Fiez-vous a moi, et laissez-vous faire; je veux vous emmener tout a l'heure et vous montrer les plus belles choses de la terre. --Ou cela, madame, s'il vous plait? --Dans mon palais vert, mon mignon; vous verrez quelle vie on y mene. Vous n'aurez pas plus tot ete pie un quart d'heure, que vous ne voudrez plus entendre parler d'autre chose. Nous sommes la une centaine, non pas de ces grosses pies de village qui demandent l'aumone sur les grands chemins, mais toutes nobles et de bonne compagnie, effilees, lestes, et pas plus grosses que le poing. Pas une de nous n'a ni plus ni moins de sept marques noires et de cinq marques blanches; c'est une chose invariable, et nous meprisons le reste du monde. Les marques noires vous manquent, il est vrai, mais votre qualite de Russe suffira pour vous faire admettre. Notre vie se compose de deux choses: caqueter et nous attifer. Depuis le matin jusqu'a midi, nous nous attifons, et, depuis midi jusqu'au soir, nous caquetons. Chacune de nous perche sur un arbre, le plus haut et le plus vieux possible. Au milieu de la foret s'eleve un chene immense, inhabite, helas! C'etait la demeure du feu roi Pie X, ou nous allons en pelerinage en poussant de bien gros soupirs; mais, a part ce leger chagrin, nous passons le temps a merveille. Nos femmes, ne sont pas plus begueules que nos maris ne sont jaloux, mais nos plaisirs sont purs et honnetes, parce que notre coeur est aussi noble que notre langage est libre et joyeux. Notre fierte n'a pas de bornes, et, si un geai ou toute autre canaille vient par hasard a s'introduire chez nous, nous le plumons impitoyablement. Mais nous n'en sommes pas moins les meilleures gens du monde, et les passereaux, les mesanges, les chardonnerets qui vivent dans nos taillis, nous trouvent toujours pretes a les aider, a les nourrir et a les defendre. Nulle part il n'y a plus de caquetage que chez nous, et nulle part moins de medisance. Nous ne manquons pas de vieilles pies devotes qui disent leurs patenotres toute la journee, mais la plus eventee de nos jeunes commeres peut passer, sans crainte d'un coup de bec, pres de la plus severe douairiere. En un mot, nous vivons de plaisir, d'honneur, de bavardage, de gloire et de chiffons. --Voila qui est fort beau, madame, repliquai-je, et je serais certainement mal appris de ne point obeir aux ordres d'une personne comme vous. Mais avant d'avoir l'honneur de vous suivre, permettez-moi, de grace, de dire un mot a cette bonne demoiselle qui est ici.--Mademoiselle, continuai-je en m'adressant a la tourterelle, parlez-moi franchement, je vous en supplie; pensez-vous que je sois veritablement une pie russe? A cette question, la tourterelle baissa la tete, et devint rouge pale, comme les rubans de Lolotte. --Mais, monsieur, dit-elle, je ne sais si je puis... --Au nom du ciel, parlez, mademoiselle! Mon dessein n'a rien qui puisse vous offenser, bien au contraire. Vous me paraissez toutes deux si charmantes, que je fais ici le serment d'offrir mon coeur et ma patte a celle de vous qui en voudra, des l'instant que je saurai si je suis pie ou autre chose; car, en vous regardant, ajoutai-je, parlant un peu plus bas a la jeune personne, je me sens je ne sais quoi de tourtereau qui me tourmente singulierement. --Mais, en effet, dit la tourterelle en rougissant encore davantage, je ne sais si c'est le reflet du soleil qui tombe sur vous a travers ces coquelicots, mais votre plumage me semble avoir une legere teinte... Elle n'osa en dire plus long. --O perplexite! m'ecriai-je, comment savoir a quoi m'en tenir? comment donner mon coeur a l'une de vous, lorsqu'il est si cruellement dechire? O Socrate! quel precepte admirable, mais difficile a suivre, tu nous as donne, quand tu as dit: "Connais-toi toi-meme!" Depuis le jour ou une malheureuse chanson avait si fort contrarie mon pere, je n'avais pas fait usage de ma voix. En ce moment, il me vint a l'esprit de m'en servir comme d'un moyen pour discerner la verite. "Parbleu! pensai-je, puisque monsieur mon pere m'a mis a la porte des le premier couplet, c'est bien le moins que le second produise quelque effet sur ces dames." Ayant donc commence par m'incliner poliment, comme pour reclamer l'indulgence, a cause de la pluie que j'avais recue, je me mis d'abord a siffler, puis a gazouiller, puis a faire des roulades, puis enfin a chanter a tue-tete, comme un muletier espagnol en plein vent. A mesure que je chantais, la petite pie s'eloignait de moi d'un air de surprise qui devint bientot de la stupefaction, puis qui passa a un sentiment d'effroi accompagne d'un profond ennui. Elle decrivait des cercles autour de moi, comme un chat autour d'un morceau de lard trop chaud qui vient de le bruler, mais auquel il voudrait pourtant gouter encore. Voyant l'effet de mon epreuve, et voulant la pousser jusqu'au bout, plus la pauvre marquise montrait d'impatience, plus je m'egosillais a chanter. Elle resista pendant vingt-cinq minutes a mes melodieux efforts; enfin, n'y pouvant plus tenir, elle s'envola a grand bruit, et regagna son palais de verdure. Quant a la tourterelle, elle s'etait, presque des le commencement, profondement endormie. --Admirable effet de l'harmonie! pensai-je. O Marais! o ecuelle maternelle! plus que jamais je reviens a vous! Au moment ou je m'elancais pour partir, la tourterelle rouvrit les yeux. --Adieu, dit-elle, etranger si gentil et si ennuyeux! Mon nom est Gourouli; souviens-toi de moi! --Belle Gourouli, lui repondis-je, vous etes bonne, douce et charmante; je voudrais vivre et mourir pour vous. Mais vous etes couleur de rose; tant de bonheur n'est pas fait pour moi! IV Le triste effet produit par mon chant ne laissait pas que de m'attrister.--Helas! musique, helas! poesie, me repetais-je en regagnant Paris, qu'il y a peu de coeurs qui vous comprennent! En faisant ces reflexions, je me cognai la tete contre celle d'un oiseau qui volait dans le sens oppose au mien. Le choc fut si rude et si imprevu, que nous tombames tous deux sur la cime d'un arbre qui, par bonheur, se trouva la. Apres que nous nous fumes un peu secoues, je regardai le nouveau venu, m'attendant a une querelle. Je vis avec surprise qu'il etait blanc. A la verite, il avait la tete un peu plus grosse que moi, et, sur le front, une espece de panache qui lui donnait un air heroi-comique; de plus, il portait sa queue fort en l'air, avec une grande magnanimite: du reste, il ne me parut nullement dispose a la bataille. Nous nous abordames fort civilement, et nous nous fimes de mutuelles excuses, apres quoi nous entrames en conversation. Je pris la liberte de lui demander son nom et de quel pays il etait. --Je suis etonne, me dit-il, que vous ne me connaissiez pas. Est-ce que vous n'etes pas des notres? --En verite, monsieur, repondis-je, je ne sais pas desquels je suis. Tout le monde me demande et me dit la meme chose; il faut que ce soit une gageure qu'on ait faite. --Vous voulez rire, repliqua-t-il; votre plumage vous sied trop bien pour que je meconnaisse un confrere. Vous appartenez infailliblement a cette race illustre et venerable qu'on nomme en latin _cacuata_, en langue savante _kakatoes_, et en jargon vulgaire catacois. --Ma foi, monsieur, cela est possible, et ce serait bien de l'honneur pour moi. Mais ne laissez pas de faire comme si je n'en etais pas, et daignez m'apprendre a qui j'ai la gloire de parler. --Je suis, repondit l'inconnu, le grand poete Kacatogan. J'ai fait de puissants voyages, monsieur, des traversees arides et de cruelles peregrinations. Ce n'est pas d'hier que je rime, et ma muse a eu des malheurs. J'ai fredonne sous Louis XVI, monsieur, j'ai braille pour la Republique, j'ai noblement chante l'Empire, j'ai discretement loue la Restauration, j'ai meme fait un effort dans ces derniers temps, et je me suis soumis, non sans peine, aux exigences de ce siecle sans gout. J'ai lance dans le monde des distiques piquants, des hymnes sublimes, de gracieux dithyrambes, de pieuses elegies, des drames chevelus, des romans crepus, des vaudevilles poudres et des tragedies chauves. En un mot, je puis me flatter d'avoir ajoute au temple des Muses quelques festons galants, quelques sombres creneaux et quelques ingenieuses arabesques. Que voulez-vous! je me suis fait vieux. Mais je rime encore vertement, monsieur, et, tel que vous me voyez, je revais a un poeme en un chant, qui n'aura pas moins de six cents pages, quand vous m'avez fait une bosse au front. Du reste, si je puis vous etre bon a quelque chose, je suis tout a votre service. --Vraiment, monsieur, vous le pouvez, repliquai-je, car vous me voyez en ce moment dans un grand embarras poetique. Je n'ose dire que je sois un poete, ni surtout un aussi grand poete que vous, ajoutai-je en le saluant, mais j'ai recu de la nature un gosier qui me demange quand je me sens bien aise ou que j'ai du chagrin. A vous dire la verite, j'ignore absolument les regles. --Je les ai oubliees, dit Kacatogan, ne vous inquietez pas de cela. --Mais il m'arrive, repris-je, une chose facheuse: c'est que ma voix produit sur ceux qui l'entendent a peu pres le meme effet que celle d'un certain Jean de Nivelle sur... Vous savez ce que je veux dire? --Je le sais, dit Kacatogan; je connais par moi-meme cet effet bizarre. La cause ne m'en est pas connue, mais l'effet est incontestable. --Eh bien! monsieur, vous qui me semblez etre le Nestor de la poesie, sauriez-vous, je vous prie, un remede a ce penible inconvenient? --Non, dit Kacatogan, pour ma part, je n'en ai jamais pu trouver. Je m'en suis fort tourmente etant jeune, a cause qu'on me sifflait toujours; mais, a l'heure qu'il est, je n'y songe plus. Je crois que cette repugnance vient de ce que le public en lit d'autres que nous: cela le distrait.. --Je le pense comme vous; mais vous conviendrez, monsieur, qu'il est dur, pour une creature bien intentionnee, de mettre les gens en fuite des qu'il lui prend un bon mouvement. Voudriez-vous me rendre le service de m'ecouter, et me dire sincerement votre avis? --Tres volontiers, dit Kacatogan; je suis tout oreilles. Je me mis a chanter aussitot, et j'eus la satisfaction de voir que Kacatogan ne s'enfuyait ni ne s'endormait. Il me regardait fixement, et, de temps en temps, il inclinait la tete d'un air d'approbation, avec une espece de murmure flatteur. Mais je m'apercus bientot qu'il ne m'ecoutait pas, et qu'il revait a son poeme. Profitant d'un moment ou je reprenais haleine, il m'interrompit tout a coup. --Je l'ai pourtant trouvee, cette rime! dit-il en souriant et en branlant la tete; c'est la soixante mille sept cent quatorzieme qui sort de cette cervelle-la! Et l'on ose dire que je vieillis! Je vais lire cela aux bons amis, je vais le leur lire, et nous verrons ce qu'on en dira! Parlant ainsi, il prit son vol et disparut, ne semblant plus se souvenir de m'avoir rencontre. V Reste seul et desappointe, je n'avais rien de mieux a faire que de profiter du reste du jour et de voler a tire-d'aile vers Paris. Malheureusement, je ne savais pas ma route. Mon voyage avec le pigeon avait ete trop peu agreable pour me laisser un souvenir exact; en sorte que, au lieu d'aller tout droit, je tournai a gauche au Bourget, et, surpris par la nuit, je fus oblige de chercher un gite dans les bois de Mortefontaine. Tout le monde se couchait lorsque j'arrivai. Les pies et les geais, qui, comme on le sait, sont les plus mauvais coucheurs de la terre, se chamaillaient de tous les cotes. Dans les buissons piaillaient les moineaux, en pietinant les uns sur les autres. Au bord de l'eau marchaient gravement deux herons, perches sur leurs longues echasses; dans l'attitude de la meditation, Georges Dandins du lieu, attendant patiemment leurs femmes. D'enormes corbeaux, a moitie endormis, se posaient lourdement sur la pointe des arbres les plus eleves, et nasillaient leurs prieres du soir. Plus bas, les mesanges amoureuses se pourchassaient encore dans les taillis, tandis qu'un pivert ebouriffe poussait son menage par derriere, pour le faire entrer dans le creux d'un arbre. Des phalanges de friquets arrivaient des champs en dansant en l'air comme des bouffees de fumee, et se precipitaient sur un arbrisseau qu'elles couvraient tout entier; des pinsons, des fauvettes, des rouges-gorges, se groupaient legerement sur des branches decoupees, comme des cristaux sur une girandole. De toute part resonnaient des voix qui disaient bien distinctement:--Allons, ma femme!--Allons, ma fille!--Venez, ma belle!--Par ici, ma mie!--Me voila, mon cher!--Bonsoir, ma maitresse!--Adieu,--mes amis!--Dormez bien, mes enfants! Quelle position pour un celibataire que de coucher dans une pareille auberge! J'eus la tentation de me joindre a quelques oiseaux de ma taille, et de leur demander l'hospitalite.--La nuit, pensais-je, tous les oiseaux sont gris; et, d'ailleurs, est-ce faire tort aux gens que de dormir poliment pres d'eux? Je me dirigeai d'abord vers un fosse ou se rassemblaient des etourneaux. Ils faisaient leur toilette de nuit avec un soin tout particulier, et je remarquai que la plupart d'entre eux avaient les ailes dorees et les pattes vernies: c'etaient les dandies de la foret: Ils etaient assez bons enfants, et ne m'honorerent d'aucune attention. Mais leurs propos etaient si creux, ils se racontaient avec tant de fatuite leurs tracasseries et leurs bonnes fortunes, ils se frottaient si lourdement l'un a l'autre, qu'il me fut impossible d'y tenir. J'allai ensuite me percher sur une branche ou s'alignaient une demi-douzaine d'oiseaux de differentes especes. Je pris modestement la derniere place, a l'extremite de la branche, esperant qu'on m'y souffrirait. Par malheur, ma voisine etait une vieille colombe, aussi seche qu'une girouette rouillee. Au moment ou je m'approchai d'elle, le peu de plumes qui couvraient ses os etaient l'objet de sa sollicitude; elle feignait de les eplucher, mais elle eut trop craint d'en arracher une: elle les passait seulement en revue pour voir si elle avait son compte. A peine l'eus-je touchee du bout de l'aile, qu'elle se redressa majestueusement. --Qu'est-ce que vous faites donc, monsieur? me dit-elle en pincant le bec avec une pudeur britannique. Et, m'allongeant un grand coup de coude, elle me jeta a bas avec une vigueur qui eut fait honneur a un portefaix. Je tombai dans une bruyere ou dormait une grosse gelinotte. Ma mere elle-meme, dans son ecuelle, n'avait pas un tel air de beatitude. Elle etait si rebondie, si epanouie, si bien assise sur son triple ventre, qu'on l'eut prise pour un pate dont on avait mange la croute. Je me glissai furtivement pres d'elle. --Elle ne s'eveillera pas, me disais-je, et, en tout cas, une si bonne grosse maman ne peut pas etre bien mechante. Elle ne le fut pas en effet. Elle ouvrit les yeux a demi, et me dit en poussant un leger soupir: --Tu me genes, mon petit, va-t'en de la. Au meme instant, je m'entendis appeler: c'etaient des grives qui, du haut d'un sorbier, me faisaient signe de venir a elles.--Voila enfin de bonnes ames, pensai-je. Elles me firent place en riant comme des folles, et je me fourrai aussi lestement dans leur groupe emplume qu'un billet doux dans un manchon. Mais je ne tardai pas a juger que ces dames avaient mange plus de raisin qu'il n'est raisonnable de le faire; elles se soutenaient a peine sur les branches, et leurs plaisanteries de mauvaise compagnie, leurs eclats de rire et leurs chansons grivoises me forcerent de m'eloigner. Je commencais a desesperer, et j'allais m'endormir dans un coin solitaire, lorsqu'un rossignol se mit a chanter. Tout le monde aussitot fit silence. Helas! que sa voix etait pure! que sa melancolie meme paraissait douce! Loin de troubler le sommeil d'autrui, ses accords semblaient le bercer. Personne ne songeait a le faire taire, personne ne trouvait mauvais qu'il chantat sa chanson a pareille heure; son pere ne le battait pas, ses amis ne prenaient pas la fuite. --Il n'y a donc que moi, m'ecriai-je, a qui il soit defendu d'etre heureux! Partons, fuyons ce monde cruel! Mieux vaut chercher ma route dans les tenebres, au risque d'etre avale par quelque hibou, que de me laisser dechirer ainsi par le spectacle du bonheur des autres! Sur cette pensee, je me remis en chemin et j'errai longtemps au hasard. Aux premieres clartes du jour, j'apercus les tours de Notre-Dame. En un clin d'oeil j'y atteignis, et je ne promenai pas longtemps mes regards avant de reconnaitre notre jardin. J'y volai plus vite que l'eclair... Helas! il etait vide... J'appelai en vain mes parents: personne ne me repondit. L'arbre ou se tenait mon pere, le buisson maternel, l'ecuelle cherie, tout avait disparu. La cognee avait tout detruit; au lieu de l'allee verte ou j'etais ne, il ne restait qu'un cent de fagots. VI Je cherchai d'abord mes parents dans tous les jardins d'alentour, mais ce fut peine perdue; ils s'etaient sans doute refugies dans quelque quartier eloigne, et je ne pus jamais savoir de leurs nouvelles. Penetre d'une tristesse affreuse, j'allai me percher sur la gouttiere ou la colere de mon pere m'avait d'abord exile. J'y passais les jours et les nuits a deplorer ma triste existence. Je ne dormais plus, je mangeais a peine: j'etais pres de mourir de douleur. Un jour que je me lamentais comme a l'ordinaire: --Ainsi donc, me disais-je tout haut, je ne suis ni un merle, puisque mon pere me plumait; ni un pigeon, puisque je suis tombe en route quand j'ai voulu aller en Belgique; ni une pie russe, puisque la petite marquise s'est bouche les oreilles des que j'ai ouvert le bec; ni une tourterelle, puisque Gourouli, la bonne Gourouli elle-meme, ronflait comme un moine quand je chantais; ni un perroquet, puisque Kacatogan n'a pas daigne m'ecouter; ni un oiseau quelconque, enfin, puisque, a Mortefontaine, on m'a laisse coucher tout seul. Et cependant j'ai des plumes sur le corps; voila des pattes et voila des ailes. Je ne suis point un monstre, temoin Gourouli, et cette petite marquise elle-meme, qui me trouvaient assez a leur gre. Par quel mystere inexplicable ces plumes, ces ailes et ces pattes ne sauraient-elles former un ensemble auquel on puisse donner un nom? Ne serais-je pas par hasard?... J'allais poursuivre mes doleances, lorsque je fus interrompu par deux portieres qui se disputaient dans la rue. --Ah, parbleu! dit l'une d'elles a l'autre, si tu en viens jamais a bout, je te fais cadeau d'un merle blanc! --Dieu juste! m'ecriai-je, voila mon affaire. O Providence! je suis fils d'un merle, et je suis blanc: je suis un merle blanc! Cette decouverte, il faut l'avouer, modifia beaucoup mes idees. Au lieu de continuer a me plaindre, je commencai a me rengorger et a marcher fierement le long de la gouttiere, en regardant l'espace d'un air victorieux. --C'est quelque chose, me dis-je, que d'etre un merle blanc: cela ne se trouve point dans le pas d'un ane. J'etais bien bon de m'affliger de ne pas rencontrer mon semblable: c'est le sort du genie, c'est le mien! Je voulais fuir le monde, je veux l'etonner! Puisque je suis cet oiseau sans pareil dont le vulgaire nie l'existence, je dois et pretends me comporter comme tel, ni plus ni moins que le phenix, et mepriser le reste des volatiles. Il faut que j'achete les Memoires d'Alfieri et les poemes de lord Byron; cette nourriture substantielle m'inspirera un noble orgueil, sans compter celui que Dieu m'a donne. Oui, je veux ajouter, s'il se peut, au prestige de ma naissance. La nature m'a fait rare, je me ferai mysterieux. Ce sera une faveur, une gloire de me voir.--Et, au fait, ajoutai-je plus bas, si je me montrais tout bonnement pour de l'argent? --Fi donc! quelle indigne pensee! Je veux faire un poeme comme Kacatogan, non pas en un chant, mais en vingt-quatre, comme tous les grands hommes; ce n'est pas assez, il y en aura quarante-huit, avec des notes et un appendice! Il faut que l'univers apprenne que j'existe. Je ne manquerai pas, dans mes vers, de deplorer mon isolement; mais ce sera de telle sorte, que les plus heureux me porteront envie. Puisque le ciel m'a refuse une femelle, je dirai un mal affreux de celles des autres. Je prouverai que tout est trop vert, hormis les raisins que je mange. Les rossignols n'ont qu'a se bien tenir; je demontrerai, comme deux et deux font quatre, que leurs complaintes font mal au coeur, et que leur marchandise ne vaut rien. Il faut que j'aille trouver Charpentier. Je veux me creer tout d'abord une puissante position litteraire. J'entends avoir autour de moi une cour composee, non pas seulement de journalistes, mais d'auteurs veritables et meme de femmes de lettres. J'ecrirai un role pour mademoiselle Rachel, et, si elle refuse de le jouer, je publierai a son de trompe que son talent est bien inferieur a celui d'une vieille actrice de province. J'irai a Venise, et je louerai, sur les bords du grand canal, au milieu de cette cite feerique, le beau palais Mocenigo, qui coute quatre livres dix sous par jour; la, je m'inspirerai de tous les souvenirs que l'auteur de _Lara_ doit y avoir laisses. Du fond de ma solitude, j'inonderai le monde d'un deluge de rimes croisees, calquees sur la strophe de Spencer, ou je soulagerai ma grande ame; je ferai soupirer toutes les mesanges, roucouler toutes les tourterelles, fondre en larmes toutes les becasses, et hurler toutes les vieilles chouettes. Mais, pour ce qui regarde ma personne, je me montrerai inexorable et inaccessible a l'amour. En vain me pressera-t-on, me suppliera-t-on d'avoir pitie des infortunees qu'auront seduites mes chants sublimes; a tout cela, je repondrai: Foin! O exces de gloire! mes manuscrits se vendront au poids de l'or, mes livres traverseront les mers; la renommee, la fortune, me suivront partout; seul, je semblera! indifferent aux murmures de la foule qui m'environnera. En un mot, je serai un parfait merle blanc, un veritable ecrivain excentrique, fete, choye, admire, envie, mais completement grognon et insupportable. VII Il ne me fallut pas plus de six semaines pour mettre au jour mon premier ouvrage. C'etait, comme je me l'etais promis, un poeme en quarante-huit chants. Il s'y trouvait bien quelques negligences, a cause de la prodigieuse fecondite avec laquelle je l'avais ecrit; mais je pensai que le public d'aujourd'hui, accoutume a la belle litterature qui s'imprime au bas des journaux, ne m'en ferait pas un reproche. J'eus un succes digne de moi, c'est-a-dire sans pareil. Le sujet de mon ouvrage n'etait autre que moi-meme: je me conformai en cela a la grande mode de notre temps. Je racontais mes souffrances passees avec une fatuite charmante; je mettais le lecteur au fait de mille details domestiques du plus piquant interet; la description de l'ecuelle de ma mere ne remplissait pas moins de quatorze chants: j'en avais compte les rainures, les trous, les bosses, les eclats, les echardes, les clous, les taches, les teintes diverses, les reflets; j'en montrais le dedans, le dehors, les bords, le fond, les cotes, les plans inclines, les plans droits; passant au contenu, j'avais etudie les brins d'herbe, les pailles, les feuilles seches, les petits morceaux de bois, les graviers, les gouttes d'eau, les debris de mouches, les pattes de hannetons cassees qui s'y trouvaient: c'etait une description ravissante. Mais ne pensez pas que je l'eusse imprimee tout d'une venue; il y a des lecteurs impertinents qui l'auraient sautee. Je l'avais habilement coupee par morceaux, et entremelee au recit, afin que rien n'en fut perdu; en sorte qu'au moment le plus interessant et le plus dramatique arrivaient tout a coup quinze pages d'ecuelle. Voila, je crois, un des grands secrets de l'art, et, comme je n'ai point d'avarice, en profitera qui voudra. L'Europe entiere fut emue a l'apparition de mon livre; elle devora les revelations intimes que je daignais lui communiquer. Comment en eut-il ete autrement? Non seulement j'enumerais tous les faits qui se rattachaient a ma personne, mais je donnais encore au public un tableau complet de toutes les revasseries qui m'avaient passe par la tete depuis l'age de deux mois; j'avais meme intercale au plus bel endroit une ode composee dans mon oeuf. Bien entendu d'ailleurs que je ne negligeais pas de traiter en passant le grand sujet qui preoccupe maintenant tant de monde: a savoir, l'avenir de l'humanite. Ce probleme m'avait paru interessant; j'en ebauchai, dans un moment de loisir, une solution qui passa generalement pour satisfaisante. On m'envoyait tous les jours des compliments en vers, des lettres de felicitation et des declarations d'amour anonymes. Quant aux visites, je suivais rigoureusement le plan que je m'etais trace; ma porte etait fermee a tout le monde. Je ne pus cependant me dispenser de recevoir deux etrangers qui s'etaient annonces comme etant de mes parents. L'un etait un merle du Senegal, et l'autre un merle de la Chine. --Ah! monsieur, me dirent-ils en m'embrassant a m'etouffer, que vous etes un grand merle! que vous avez bien peint, dans votre poeme immortel, la profonde souffrance du genie meconu! Si nous n'etions pas deja aussi incompris que possible, nous le deviendrions apres vous avoir lu. Combien nous sympathisons avec vos douleurs, avec votre sublime mepris du vulgaire! Nous aussi, monsieur, nous les connaissons par nous-memes, les peines secretes que vous avez chantees! Voici deux sonnets que nous avons faits, l'un portant l'autre, et que nous vous prions d'agreer. --Voici, en outre, ajouta le Chinois, de la musique que mon epouse a composee sur un passage de votre preface. Elle rend merveilleusement l'intention de l'auteur. --Messieurs, leur dis-je, autant que j'en puis juger, vous me semblez doues d'un grand coeur et d'un esprit plein de lumieres. Mais pardonnez-moi de vous faire une question. D'ou vient votre melancolie? --Eh! monsieur, repondit l'habitant du Senegal, regardez comme je suis bati. Mon plumage, il est vrai, est agreable a voir, et je suis revetu de cette belle couleur verte qu'on voit briller sur les canards; mais mon bec est trop court et mon pied trop grand; et voyez de quelle queue je suis affuble! la longueur de mon corps n'en fait pas les deux tiers. N'y a-t-il pas la de quoi se donner au diable? --Et moi, monsieur, dit le Chinois, mon infortune est encore plus penible. La queue de mon confrere balaye les rues; mais les polissons me montrent au doigt, a cause que je n'en ai point[2]. [Note 2: Ces descriptions du merle de la Chine et du merle du Senegal sont exactes.] --Messieurs, repris-je, je vous plains de toute mon ame; il est toujours facheux d'avoir trop ou trop peu n'importe de quoi. Mais permettez-moi de vous dire qu'il y a au Jardin des Plantes plusieurs personnes qui vous ressemblent, et qui demeurent la depuis longtemps, fort paisiblement empaillees. De meme qu'il ne suffit pas a une femme de lettres d'etre devergondee pour faire un bon livre, ce n'est pas non plus assez pour un merle d'etre mecontent pour avoir du genie. Je suis seul de mon espece, et je m'en afflige; j'ai peut-etre tort, mais c'est mon droit. Je suis blanc, messieurs; devenez-le, et nous verrons ce que vous saurez dire. VIII Malgre la resolution que j'avais prise et le calme que j'affectais, je n'etais pas heureux. Mon isolement, pour etre glorieux, ne m'en semblait pas moins penible, et je ne pouvais songer sans effroi a la necessite ou je me trouvais de passer ma vie entiere dans le celibat. Le retour du printemps, en particulier, me causait une gene mortelle, et je commencais a tomber de nouveau dans la tristesse, lorsqu'une circonstance imprevue decida de ma vie entiere. Il va sans dire que mes ecrits avaient traverse la Manche, et que les Anglais se les arrachaient. Les Anglais s'arrachent tout, hormis ce qu'ils comprennent. Je recus un jour, de Londres, une lettre signee d'une jeune merlette: "J'ai lu votre poeme, me disait-elle, et l'admiration que j'ai eprouvee m'a fait prendre la resolution de vous offrir ma main et ma personne. Dieu nous a crees l'un pour l'autre! Je suis semblable a vous, je suis une merlette blanche!..." On suppose aisement ma surprise et ma joie.--Une merlette blanche! me dis-je, est-il bien possible? Je ne suis donc plus seul sur la terre! Je me hatai de repondre a la belle inconnue, et je le fis d'une maniere qui temoignait assez combien sa proposition m'agreait. Je la pressais de venir a Paris ou de me permettre de voler pres d'elle. Elle me repondit qu'elle aimait mieux venir, parce que ses parents l'ennuyaient, qu'elle mettait ordre a ses affaires et que je la verrais bientot. Elle vint, en effet, quelques jours apres. O bonheur! c'etait la plus jolie merlette du monde, et elle etait encore plus blanche que moi. --Ah! mademoiselle, m'ecriai-je, ou plutot madame, car je vous considere des a present comme mon epouse legitime, est-il croyable qu'une creature si charmante se trouvat sur la terre sans que la renommee m'apprit son existence? Benis soient les malheurs que j'ai eprouves et les coups de bec que m'a donnes mon pere, puisque le ciel me reservait une consolation si inesperee! Jusqu'a ce jour, je me croyais condamne a une solitude eternelle, et, a vous parler franchement, c'etait un rude fardeau a porter; mais je me sens, en vous regardant, toutes les qualites d'un pere de famille. Acceptez ma main sans delai; marions-nous a l'anglaise, sans ceremonie, et partons ensemble pour la Suisse. --Je ne l'entends pas ainsi, me repondit la jeune merlette; je veux que nos noces soient magnifiques, et que tout ce qu'il y a en France de merles un peu bien nes y soient solennellement rassembles. Des gens comme nous doivent a leur propre gloire de ne pas se marier comme des chats de gouttiere. J'ai apporte une provision de _bank-notes_. Faites vos invitations, allez chez vos marchands, et ne lesinez pas sur les rafraichissements. Je me conformai aveuglement aux ordres de la blanche merlette. Nos noces furent d'un luxe ecrasant; on y mangea dix mille mouches. Nous recumes la benediction nuptiale d'un reverend pere Cormoran, qui etait archeveque _in partibus_. Un bal superbe termina la journee; enfin, rien ne manqua a mon bonheur. Plus j'approfondissais le caractere de ma charmante femme, plus mon amour augmentait. Elle reunissait, dans sa petite personne, tous les agrements de l'ame et du corps. Elle etait seulement un peu begueule; mais j'attribuai cela a l'influence du brouillard anglais dans lequel elle avait vecu jusqu'alors, et je ne doutai pas que le climat de la France ne dissipat bientot ce leger nuage. Une chose qui m'inquietait plus serieusement, c'etait une sorte de mystere dont elle s'entourait quelquefois avec une rigueur singuliere, s'enfermant a clef avec ses cameristes, et passant ainsi des heures entieres pour faire sa toilette, a ce qu'elle pretendait. Les maris n'aiment pas beaucoup ces fantaisies dans leur menage. Il m'etait arrive vingt fois de frapper a l'appartement de ma femme sans pouvoir obtenir qu'on m'ouvrit la porte. Cela m'impatientait cruellement. Un jour, entre autres, j'insistai avec tant de mauvaise humeur, qu'elle se vit obligee de ceder et de m'ouvrir un peu a la hate, non sans se plaindre fort de mon importunite. Je remarquai, en entrant, une grosse bouteille pleine d'une espece de colle faite avec de la farine et du blanc d'Espagne. Je demandai a ma femme ce qu'elle faisait de cette drogue; elle me repondit que c'etait un opiat pour des engelures qu'elle avait. Cet opiat me sembla tant soit peu louche; mais quelle defiance pouvait m'inspirer une personne si douce et si sage, qui s'etait donnee a moi avec tant d'enthousiasme et une sincerite si parfaite? J'ignorais d'abord que ma bien-aimee fut une femme de plume; elle me l'avoua au bout de quelque temps, et elle alla meme jusqu'a me montrer le manuscrit d'un roman ou elle avait imite a la fois Walter Scott et Scarron. Je laisse a penser le plaisir que me causa une si aimable surprise. Non seulement je me voyais possesseur d'une beaute incomparable, mais j'acquerais encore la certitude que l'intelligence de ma compagne etait digne en tout point de mon genie. Des cet instant, nous travaillames ensemble. Tandis que je composais mes poemes, elle barbouillait des rames de papier. Je lui recitais mes vers a haute voix, et cela ne la genait nullement pour ecrire pendant ce temps-la. Elle pondait ses romans avec une facilite presque egale a la mienne, choisissant toujours les sujets les plus dramatiques, des parricides, des rapts, des meurtres, et meme jusqu'a des filouteries, ayant toujours soin, en passant, d'attaquer le gouvernement et de precher l'emancipation des merlettes. En un mot, aucun effort ne coutait a son esprit, aucun tour de force a sa pudeur; il ne lui arrivait jamais de rayer une ligne, ni de faire un plan avant de se mettre a l'oeuvre. C'etait le type de la merlette lettree. Un jour qu'elle se livrait au travail avec une ardeur inaccoutumee, je m'apercus qu'elle suait a grosses gouttes, et je fus etonne devoir en meme temps qu'elle avait une grande tache noire dans le dos. --Eh, bon Dieu! lui dis-je, qu'est-ce donc? est-ce que vous etes malade? Elle parut d'abord un peu effrayee et meme penaude; mais la grande habitude qu'elle avait du monde l'aida bientot a reprendre l'empire admirable qu'elle gardait toujours sur elle-meme. Elle me dit que c'etait une tache d'encre, et qu'elle y etait fort sujette dans ses moments d'inspiration. --Est-ce que ma femme deteint? me dis-je tout bas. Cette pensee m'empecha de dormir. La bouteille de colle me revint en memoire.--O ciel! m'ecriai-je, quel soupcon! Cette creature celeste ne serait-elle qu'une peinture, un leger badigeon? se serait-elle vernie pour abuser de moi?... Quand je croyais presser sur mon coeur la soeur de mon ame, l'etre previlegie cree pour moi seul, n'aurais-je donc epouse que de la farine? Poursuivi par ce doute horrible, je formai le dessein de m'en affranchir. Je fis l'achat d'un barometre, et j'attendis avidement qu'il vint a faire un jour de pluie. Je voulais emmener ma femme a la campagne, choisir un dimanche douteux, et tenter l'epreuve d'une lessive. Mais nous etions en plein juillet; il faisait un beau temps effroyable. L'apparence du bonheur et l'habitude d'ecrire avaient fort excite ma sensibilite. Naif comme j'etais, il m'arrivait parfois, en travaillant, que le sentiment fut plus fort que l'idee, et de me mettre a pleurer en attendant la rime. Ma femme aimait beaucoup ces rares occasions: toute faiblesse masculine enchante l'orgueil feminin. Une certaine nuit que je limais une rature, selon le precepte de Boileau, il advint a mon coeur de s'ouvrir. --O Loi! dis-je a ma chere merlette, toi, la seule et la plus aimee! toi, sans qui ma vie est un songe! toi, dont un regard, un sourire, metamorphosent pour moi l'univers, vie de mon coeur, sais-tu combien je t'aime? Pour mettre en vers une idee banale deja usee par d'autres poetes, un peu d'etude et d'attention me font aisement trouver des paroles; mais ou en prendrai-je jamais pour t'exprimer ce que ta beaute m'inspire? Le souvenir meme de mes peines passees pourrait-il me fournir un mot pour te parler de mon bonheur present? Avant que tu fusses venue a moi, mon isolement etait celui d'un orphelin exile; aujourd'hui, c'est celui d'un roi. Dans ce faible corps, dont j'ai le simulacre jusqu'a ce que la mort en fasse un debris, dans cette petite cervelle enfievree, ou fermente une inutile pensee, sais-tu, mon ange, comprends-tu, ma belle, que rien ne peut etre qui ne soit a toi? Ecoute ce que mon cerveau peut dire, et sens combien mon amour est plus grand! Oh! que mon genie fut une perle, et que tu fusses Cleopatre! En radotant ainsi, je pleurais sur ma femme, et elle deteignait visiblement. A chaque larme qui tombait de mes yeux, apparaissait une plume, non pas meme noire, mais du plus vieux roux (je crois qu'elle avait deja deteint autre part). Apres quelques minutes d'attendrissement, je me trouvai vis-a-vis d'un oiseau decolle et desenfarine, identiquement semblable aux merles les plus plats et les plus ordinaires. Que faire? que dire? quel parti prendre? Tout reproche etait inutile. J'aurais bien pu, a la verite, considerer le cas comme redhibitoire, et faire casser mon mariage; mais comment oser publier ma honte? N'etait-ce pas assez de mon malheur? Je pris mon courage a deux pattes, je resolus de quitter le monde, d'abandonner la carriere des lettres, de fuir dans un desert, s'il etait possible, d'eviter a jamais l'aspect d'une creature vivante, et de chercher, comme Alceste, Un endroit ecarte, Ou d'etre un merle blanc on eut la liberte! X Je m'envolai la-dessus, toujours pleurant; et le vent, qui est le hasard des oiseaux, me rapporta sur une branche de Mortefontaine. Pour cette fois, on etait couche.--Quel mariage! me disais-je, quelle equipee! C'est certainement a bonne intention que cette pauvre enfant s'est mis du blanc; mais je n'en suis pas moins a plaindre, ni elle moins rousse. Le rossignol chantait encore. Seul, au fond de la nuit, il jouissait a plein coeur du bienfait de Dieu qui le rend si superieur aux poetes, et donnait librement sa pensee au silence qui l'entourait. Je ne pus resister a la tentation d'aller a lui et de lui parler. --Que vous etes heureux! lui dis-je: non seulement vous chantez tant que vous voulez, et tres bien, et tout le monde ecoute; mais vous avez une femme et des enfants, votre nid, vos amis, un bon oreiller de mousse, la pleine lune et pas de journaux. Rubini et Rossini ne sont rien aupres de vous: vous valez l'un, et vous devinez l'autre. J'ai chante aussi, monsieur, et c'est pitoyable. J'ai range des mots en bataille comme des soldats prussiens, et j'ai coordonne des fadaises pendant que vous etiez dans les bois. Votre secret peut-il s'apprendre? --Oui, me repondit le rossignol, mais ce n'est pas ce que vous croyez. Ma femme m'ennuie, je ne l'aime point; je suis amoureux de la rose: Sadi, le Persan, en a parle. Je m'egosille toute la nuit pour elle, mais elle dort et ne m'entend pas. Son calice est ferme a l'heure qu'il est: elle y berce un vieux scarabee,--et demain matin, quand je regagnerai mon lit, epuise de souffrance et de fatigue, c'est alors qu'elle s'epanouira, pour qu'une abeille lui mange le coeur! FIN DE L'HISTOIRE D'UN MERLE BLANC. Il n'y a pas une seule page de ce conte qui ne renferme, sous la forme d'une piquante allegorie, quelque peinture de moeurs d'une verite frappante, ou quelque trait de critique litteraire plein de raison et de verve gauloise. Les souffrances, les deceptions, les chagrins des poetes en general, et ceux de l'auteur en particulier, y sont presentes gaiement sous des allusions si transparentes que nous ne ferons pas au lecteur l'injure de lui en donner l'explication. L'_Histoire d'un merle blanc_ a paru pour la premiere fois dans les _Scenes de la vie privee des animaux_, ouvrage publie par livraisons et illustre par le crayon de Grandville. PIERRE ET CAMILLE 1844 I Le chevalier des Arcis, officier de cavalerie, avait quitte le service en 1760. Bien qu'il fut jeune encore, et que sa fortune lui permit de paraitre avantageusement a la cour, il s'etait lasse de bonne heure de la vie de garcon et des plaisirs de Paris. Il se retira pres du Mans, dans une jolie maison de campagne. La, au bout de peu de temps, la solitude, qui lui avait d'abord ete agreable, lui sembla penible. Il sentit qu'il lui etait difficile de rompre tout a coup avec les habitudes de sa jeunesse. Il ne se repentit pas d'avoir quitte le monde; mais, ne pouvant se resoudre a vivre seul, il prit le parti de se marier, et de trouver, s'il etait possible, une femme qui partageat son gout pour le repos et pour la vie sedentaire qu'il etait decide a mener. Il ne voulait point que sa femme fut belle; il ne la voulait pas laide, non plus; il desirait qu'elle eut de l'instruction et de l'intelligence, avec le moins d'esprit possible; ce qu'il recherchait par-dessus tout, c'etait de la gaiete et une humeur egale, qu'il regardait, dans une femme, comme les premieres des qualites. La fille d'un negociant retire, qui demeurait dans le voisinage, lui plut. Comme le chevalier ne dependait de personne, il ne s'arreta pas a la distance qu'il y avait entre un gentilhomme et la fille d'un marchand. Il adressa a la famille une demande qui fut accueillie avec empressement. Il fit sa cour pendant quelques mois, et le mariage fut conclu. Jamais alliance ne fut formee sous de meilleurs et de plus heureux auspices. A mesure qu'il connut mieux sa femme, le chevalier decouvrit en elle de nouvelles qualites et une douceur de caractere inalterable. Elle, de son cote, se prit pour son mari d'un amour extreme. Elle ne vivait qu'en lui, ne songeait qu'a lui complaire, et, bien loin de regretter les plaisirs de son age qu'elle lui sacrifiait, elle souhaitait que son existence entiere put s'ecouler dans une solitude qui, de jour en jour, lui devenait plus chere. Cette solitude n'etait cependant pas complete. Quelques voyages a la ville, la visite reguliere de quelques amis y faisaient diversion de temps en temps. Le chevalier ne refusait pas de voir frequemment les parents de sa femme, en sorte qu'il semblait a celle-ci qu'elle n'avait pas quitte la maison paternelle. Elle sortait souvent des bras de son mari pour se retrouver dans ceux de sa mere, et jouissait ainsi d'une faveur que la Providence accorde a bien peu de gens, car il est rare qu'un bonheur nouveau ne detruise pas un ancien bonheur. M. des Arcis n'avait pas moins de douceur et de bonte que sa femme; mais les passions de sa jeunesse, l'experience qu'il paraissait avoir faite des choses de ce monde, lui donnaient parfois de la melancolie. Cecile (ainsi se nommait madame des Arcis) respectait religieusement ces moments de tristesse. Quoiqu'il n'y eut en elle, a ce sujet, ni reflexion ni calcul, son coeur l'avertissait aisement de ne pas se plaindre de ces legers nuages qui detruisent tout des qu'on les regarde, et qui ne sont rien quand on les laisse passer. La famille de Cecile etait composee de bonnes gens, marchands enrichis par le travail, et dont la vieillesse etait, pour ainsi dire, un perpetuel dimanche. Le chevalier aimait cette gaiete du repos, achetee par la peine, et y prenait part volontiers. Fatigue des moeurs de Versailles et meme des soupers de mademoiselle Quinault, il se plaisait a ces facons un peu bruyantes, mais franches et nouvelles pour lui. Cecile avait un oncle, excellent homme, meilleur convive encore, qui s'appelait Giraud. Il avait ete maitre macon, puis il etait devenu peu a peu architecte; a tout cela il avait gagne une vingtaine de mille livres de rente. La maison du chevalier etait fort a son gout, et il y etait toujours bien recu, quoiqu'il y arrivat quelquefois couvert de platre et de poussiere; car, en depit des ans et de ses vingt mille livres, il ne pouvait se tenir de grimper sur les toits et de manier la truelle. Quand il avait bu quelques coups de Champagne, il fallait qu'il perorat au dessert.--Vous etes heureux, mon neveu, disait-il souvent au chevalier: vous etes riche, jeune, vous avez une bonne petite femme, une maison pas trop mal batie; il ne vous manque rien, il n'y a rien a dire; tant pis pour le voisin s'il s'en plaint. Je vous dis et repete que vous etes heureux. Un jour, Cecile, entendant ces mots, et se penchant vers son mari:--N'est-ce pas, lui dit-elle, qu'il faut que ce soit un peu vrai, pour que tu te le laisses dire en face? Madame des Arcis, au bout de quelque temps, reconnut qu'elle etait enceinte. Il y avait derriere la maison une petite colline d'ou l'on decouvrait tout le domaine. Les deux epoux s'y promenaient souvent ensemble. Un soir qu'ils y etaient assis sur l'herbe: --Tu n'as pas contredit mon oncle l'autre jour, dit Cecile. Penses-tu cependant qu'il eut tout a fait raison? Es-tu parfaitement heureux? --Autant qu'un homme peut l'etre, repondit le chevalier, et je ne vois rien qui puisse ajouter a mon bonheur. --Je suis donc plus ambitieuse que toi, reprit Cecile, car il me serait aise de te citer quelque chose qui nous manque ici, et qui nous est absolument necessaire. Le chevalier crut qu'il s'agissait de quelque bagatelle, et qu'elle voulait prendre un detour pour lui confier un caprice de femme. Il fit, en plaisantant, mille conjectures, et a chaque question, les rires de Cecile redoublaient. Tout en badinant ainsi, ils s'etaient leves et ils descendaient la colline. M. des Arcis doubla le pas, et, invite par la pente rapide, il allait entrainer sa femme, lorsque celle-ci s'arreta, et s'appuyant sur l'epaule du chevalier: --Prends garde, mon ami, lui dit-elle, ne me fais pas marcher si vite. Tu cherchais bien loin ce que je te demandais; nous l'avons la sous mes paniers. Presque tous leurs entretiens, a compter de ce jour, n'eurent plus qu'un sujet; ils ne parlaient que de leur enfant, des soins a lui donner, de la maniere dont ils l'eleveraient, des projets qu'ils formaient deja pour son avenir. Le chevalier voulut que sa femme prit toutes les precautions possibles pour conserver le tresor qu'elle portait. Il redoubla pour elle d'attentions et d'amour; et tout le temps que dura la grossesse de Cecile ne fut qu'une longue et delicieuse ivresse, pleine des plus douces esperances. Le terme fixe par la nature arriva; un enfant vint au monde, beau comme le jour. C'etait une fille, qu'on appela Camille. Malgre l'usage general et contre l'avis meme des medecins, Cecile voulut la nourrir elle-meme. Son orgueil maternel etait si flatte de la beaute de sa fille, qu'il fut impossible de l'en separer; il etait vrai que l'on n'avait vu que bien rarement a un enfant nouveau-ne des traits aussi reguliers et aussi remarquables; ses yeux surtout, lorsqu'ils s'ouvrirent a la lumiere, brillerent d'un eclat extraordinaire. Cecile, qui avait ete elevee au couvent, etait extremement pieuse. Ses premiers pas, des qu'elle put se lever, furent pour aller a l'eglise rendre graces a Dieu. Cependant, l'enfant commenca a prendre des forces et a se developper. A mesure qu'elle grandissait, on fut surpris de lui voir garder une immobilite etrange. Aucun bruit ne semblait la frapper; elle etait insensible a ces mille discours que les meres adressent a leurs nourrissons; tandis qu'on chantait en la bercant, elle restait les yeux fixes et ouverts, regardant avidement la clarte de la lampe, et ne paraissant rien entendre. Un jour qu'elle etait endormie, une servante renversa un meuble; la mere accourut aussitot, et vit avec etonnement que l'enfant ne s'etait pas reveillee. Le chevalier fut effraye de ces indices trop clairs pour qu'on put s'y tromper. Des qu'il les eut observes avec attention, il comprit a quel malheur sa fille etait condamnee. La mere voulut en vain s'abuser, et, par tous les moyens imaginables, detourner les craintes de son mari. Le medecin fut appele, et l'examen ne fut ni long ni difficile. On reconnut que la pauvre Camille etait privee de l'ouie, et par consequent de la parole. II La premiere pensee de la mere avait ete de demander si le mal etait sans remede, et on lui avait repondu qu'il y avait des exemples de guerison. Pendant un an, malgre l'evidence, elle conserva quelque espoir; mais toutes les ressources de l'art echouerent, et, apres les avoir epuisees, il fallut enfin y renoncer. Malheureusement a cette epoque, ou tant de prejuges furent detruits et remplaces, il en existait un impitoyable contre ces pauvres creatures qu'on appelle sourds-muets. De nobles esprits, des savants distingues ou des hommes seulement pousses par un sentiment charitable, avaient, il est vrai, des longtemps, proteste contre cette barbarie. Chose bizarre, c'est un moine espagnol qui, le premier, au seizieme siecle, a devine et essaye cette tache, crue alors impossible, d'apprendre aux muets a parler sans parole. Son exemple avait ete suivi en Italie, en Angleterre et en France, a differentes reprises. Bonnet, Wallis, Bulwer, Van Helmont, avaient mis au jour des ouvrages importants, mais l'intention chez eux avait ete meilleure que l'effet; un peu de bien avait ete opere ca et la, a l'insu du monde, presque au hasard, sans aucun fruit. Partout, meme a Paris, au sein de la civilisation la plus avancee, les sourds-muets etaient regardes comme une espece d'etres a part, marques du sceau de la colere celeste. Prives de la parole, on leur refusait la pensee. Le cloitre pour ceux qui naissaient riches, l'abandon pour les pauvres, tel etait leur sort; ils inspiraient plus d'horreur que de pitie. Le chevalier tomba peu a peu dans le plus profond chagrin. Il passait la plus grande partie du jour seul, enferme dans son cabinet, ou se promenait dans les bois. Il s'efforcait, lorsqu'il voyait sa femme, de montrer un visage tranquille, et tentait de la consoler, mais en vain. Madame des Arcis, de son cote, n'etait pas moins triste. Un malheur merite peut faire verser des larmes, presque toujours tardives et inutiles; mais un malheur, sans motif accable la raison, en decourageant la piete. Ces deux nouveaux maries, faits pour s'aimer et qui s'aimaient, commencerent ainsi a se voir avec peine et a s'eviter dans les memes allees ou ils venaient de se parler d'un espoir si prochain, si tranquille et si pur. Le chevalier, en s'exilant volontairement dans sa maison de campagne, n'avait pense qu'au repos; le bonheur avait semble l'y surprendre. Madame des Arcis n'avait fait qu'un mariage de raison; l'amour etait venu, il etait reciproque. Un obstacle terrible se placait tout a coup entre eux, et cet obstacle etait precisement l'objet meme qui eut du etre un lien sacre. Ce qui causa cette separation soudaine et tacite, plus affreuse qu'un divorce, et plus cruelle qu'une mort lente, c'est que la mere, en depit du malheur, aimait son enfant avec passion, tandis que le chevalier, quoi qu'il voulut faire, malgre sa patience et sa bonte, ne pouvait vaincre l'horreur que lui inspirait cette malediction de Dieu tombee sur lui. --Pourrais-je donc hair ma fille? se demandait-il souvent durant ses promenades solitaires. Est-ce sa faute si la colere du ciel l'a frappee? Ne devrais-je pas uniquement la plaindre, chercher a adoucir la douleur de ma femme, cacher ce que je souffre, veiller sur mon enfant? A quelle triste existence est-elle reservee si moi, son pere, je l'abandonne? que deviendra-t-elle? Dieu me l'envoie ainsi; c'est a moi de me resigner. Qui en prendra soin? qui relevera? qui la protegera? Elle n'a au monde que sa mere et moi; elle ne trouvera pas un mari, et elle n'aura jamais ni frere ni soeur; c'est assez d'une malheureuse de plus au monde. Sous peine de manquer de coeur, je dois consacrer ma vie a lui faire supporter la sienne. Ainsi pensait le chevalier, puis il rentrait a la maison avec la ferme intention de remplir ses devoirs de pere et de mari; il trouvait son enfant dans les bras de sa femme, il s'agenouillait devant eux, prenait les mains de Cecile entre les siennes: on lui avait parle, disait-il, d'un medecin celebre, qu'il allait faire venir; rien n'etait encore decide; on avait vu des cures merveilleuses. En parlant ainsi, il soulevait sa fille entre ses bras et la promenait par la chambre; mais d'affreuses pensees le saisissaient malgre lui; l'idee de l'avenir, la vue de ce silence, de cet etre inacheve, dont les sens etaient fermes, la reprobation, le degout, la pitie, le mepris du monde, l'accablaient. Son visage palissait, ses mains tremblaient; il rendait l'enfant a sa mere, et se detournait pour cacher ses larmes. C'est dans ces moments que madame des Arcis serrait sa fille sur son coeur avec une sorte de tendresse desesperee et ce plein regard de l'amour maternel, le plus violent et le plus fier de tous. Jamais elle ne faisait entendre une plainte; elle se retirait dans sa chambre, posait Camille dans son berceau, et passait des heures entieres, muette comme elle, a la regarder. Cette espece d'exaltation sombre et passionnee devint si forte, qu'il n'etait pas rare de voir madame des Arcis garder le silence le plus absolu pendant des journees. On lui adressait en vain la parole. Il semblait qu'elle voulut savoir par elle-meme ce que c'etait que cette nuit de l'esprit dans laquelle sa fille devait vivre. Elle parlait par signes a l'enfant et savait seule se faire comprendre. Les autres personnes de la maison, le chevalier lui-meme, semblaient etrangers a Camille. La mere de madame des Arcis, femme d'un esprit assez vulgaire, ne venait guere a Chardonneux[3] (ainsi se nommai