The Project Gutenberg EBook of L'argent des autres, by Emile Gaboriau This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included with this eBook or online at www.gutenberg.net Title: L'argent des autres I. Les hommes de paille Author: Emile Gaboriau Release Date: March 15, 2004 [EBook #11588] [Date last updated: December 10, 2004] Language: French Character set encoding: ASCII *** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK L'ARGENT DES AUTRES *** Credits: Tonya Allen, Renald Levesque and PG Distributed Proofreaders. This file was produced from images generously made available by the Bibliotheque nationale de France (BnF/Gallica) at http://gallica.bnf.fr. L'ARGENT DES AUTRES PAR EMILE GABORIAU I LES HOMMES DE PAILLE I Vainement on chercherait dans Paris une rue plus paisible que la rue Saint-Gilles, au Marais, a deux pas de la place Royale. La, pas de voitures, jamais de foule. A peine le silence y est rompu par les sonneries reglementaires de la caserne des Minimes, par les cloches de l'eglise Saint-Louis ou par les clameurs joyeuses des eleves de l'institution Massin a l'heure des recreations. Le soir, bien avant dix heures, et quand le boulevard Beaumarchais est encore plein de vie, de mouvement et de bruit, tout se ferme. Une a une s'eteignent les grandes fenetres a tout petits carreaux. Et si, passe minuit, quelque bourgeois regagne son logis, il hate le pas, inquiet de la solitude et preoccupe des reproches de son concierge qui lui demandera d'ou il peut bien revenir si tard. En une telle rue, tout le monde se connait, les maisons n'ont pas de mystere, les familles pas de secrets. C'est la petite ville, ou l'oisivete curieuse a toujours un coin de son rideau sournoisement releve, ou les cancans poussent aussi dru que l'herbe entre les paves. Aussi, le 27 avril 1872, un samedi, dans l'apres-midi, remarqua-t-on rue Saint-Gilles, un fait qui partout ailleurs eut passe inapercu. Un homme d'une trentaine d'annees, portant la livree de travail des serviteurs de bonne maison, le long gilet raye et le tablier a piece, s'en allait de porte en porte... --Qui donc cherche ce domestique? se demandaient les rentieres desoeuvrees, tout en suivant ses evolutions. Il ne cherchait personne. Aux gens qu'il abordait, il racontait qu'il etait envoye par une cousine a lui, excellente cuisiniere, laquelle, avant d'entrer en place chez des bourgeois du quartier, tenait comme de juste a prendre ses renseignements. Et cela dit: --Connaissez-vous, interrogeait-il, M. Vincent Favoral? Concierges et boutiquiers ne connaissaient que lui, car il y avait plus d'un quart de siecle qu'au lendemain de son mariage, M. Vincent Favoral etait venu s'installer rue Saint-Gilles, et ses deux enfants y etaient nes: son fils, M. Maxence, et sa fille, Mlle Gilberte. Il occupait le second etage de la maison qui porte le numero 38, une de ces bonnes vieilles maisons comme on n'en batit plus, depuis que les terrains se vendent quinze cents francs le metre, ou l'espace n'est pas sordidement mesure, ou les escaliers a rampe de fer forge sont larges et faciles, ou les pieces sont spacieuses, et les plafonds hauts de douze pieds. --Certes, nous connaissons M. Favoral, repondaient les gens que questionnait le domestique, et si jamais honnete homme a existe, c'est certainement lui. En voila un auquel on aurait du plaisir a confier ses fonds, si on en avait. Ce n'est pas lui qui jamais filera en Belgique en emportant sa caisse. Et ils expliquaient que M. Favoral etait caissier principal et meme probablement un des gros actionnaires du _Comptoir de credit mutuel_, une de ces admirables institutions financieres qui ont surgi avec le second Empire et qui gagnaient a la Bourse leur premier banco le jour ou se jouait dans la rue la partie du coup d'Etat. --Oh! je sais la profession du bourgeois, disait le domestique. Mais quel espece d'homme est-ce? Voila ce que ma cousine voudrait savoir. Le marchand de vins du 43, le plus ancien boutiquier de la rue, etait mieux que personne a meme de repondre. Deux petits verres civilement offerts lui delierent la langue, et tout en trinquant: --M. Vincent Favoral, commenca-t-il, est un homme de cinquante-deux ou trois ans, mais qui parait plus jeune, car il n'a pas un poil blanc. C'est un grand maigre, avec des favoris bien tailles, la bouche pincee et des petits yeux jaunes. Pas causeur. Il faut plus de ceremonies pour tirer une parole de son gosier qu'un ecu de sa caisse. Oui, non, bonjour, bonsoir, voila toute sa conversation. Ete comme hiver, il porte un pantalon gris, une longue redingote, des souliers laces et des gants de filoselle. Parole d'honneur, je dirais qu'il a sur le dos les habits que je lui ai vus pour la premiere fois en 1845, si je ne savais pas que tous les ans il se fait faire deux vetements complets par le concierge du 29. --Ah! ca, mais c'est un grigou! grommela le domestique. --C'est surtout un maniaque, poursuivit le boutiquier, comme tous les hommes de chiffres, a ce qu'il parait. Sa vie est reglee comme les pages de son grand-livre. Dans le quartier, on ne l'appelle jamais que le Bureau-Exactitude, et quand il passe rue Saint-Louis, qui est donc maintenant la rue Turenne, les negociants reglent leur montre. Qu'il vente ou qu'il grele, chaque matin que le bon Dieu fait, a neuf heures battant, il met le pied dans la rue pour se rendre a son bureau. Quand on le voit revenir, c'est qu'il est entre cinq heures vingt et cinq heures vingt-cinq. A six heures, il dine. A sept heures, il sort et va faire sa partie au cafe Turc. A dix heures, il rentre et se couche. Et, au premier coup de onze heures sonnant a Saint-Louis, crac, il eteint sa bougie... Dedaigneusement le domestique avancait les levres. --Hum!... fit-il, je me demande si cela conviendra a ma cousine, de vivre chez un particulier qui est comme une horloge. --Ce n'est pas toujours agreable, observa le marchand de vins, et la preuve c'est que le fils, M. Maxence, s'en est lasse. --Il n'est plus chez ses parents? --Il y prend ses repas, mais il loge chez lui, boulevard du Temple... La brouille a fait assez de bruit, dans le temps, et d'aucuns soutiennent que M. Maxence est un mauvais sujet, qui mene une vie de polichinelle... Moi je dis que son pere le tenait trop de court... Il a vingt-cinq ans, ce garcon, il est bien de sa personne, et il a une maitresse dans le grand genre, je l'ai vue... J'aurais fait comme lui. --Et la fille, Mlle Gilberte?... --Elle ne se marie guere, quoi qu'elle ait plus de vingt ans et quelle soit jolie comme un amour... Avant la guerre, son pere voulait lui faire epouser un agent de change, a ce qu'on dit, un homme tres-distingue, qui ne venait jamais qu'en voiture a deux chevaux, mais elle l'a refuse net... On m'apprendrait qu'il y a quelque amourette sous jeu, que je n'en serais pas etonne. Je vois roder par ici un jeune monsieur, qui leve diablement le nez, quand il passe devant le 38. Ces details semblaient n'interesser que fort mediocrement le domestique. --C'est surtout la bourgeoise, dit-il, qui preoccupe ma cousine... --Naturellement. Eh bien! vous pouvez lui dire que jamais elle n'aura eu de meilleure patronne. Pauvre madame Favoral! elle en a vu de grises avec son maniaque de mari. Mais elle n'est plus jeune et on s'accoutume a tout. Les jours ou le temps est beau, je la vois passer avec Mlle Gilberte. Elles vont faire un tour de promenade a la place Royale. C'est leur distraction... Le domestique ricanait. --Matin! fit-il. Si le bourgeois ne leur en paye pas d'autres, il ne se ruinera pas! --Il ne leur en paye pas d'autres, poursuivit le boutiquier. C'est-a-dire, pardon, tous les samedis, et cela depuis des annees, M. et Mme Favoral recoivent quelques-uns de leurs amis: M. et Mme Desclavettes, qui etaient marchands de bronzes, rue Turenne; M. Chapelain, l'ancien avoue de la rue Saint-Antoine, dont la fille est la grande amie de Mlle Gilberte; M. Desormeaux qui est chef de bureau au ministere de la justice, et trois ou quatre autres encore, et comme precisement c'est aujourd'hui samedi... Mais il s'interrompit et tendant le bras vers la rue: --Vite, reprit-il, regardez! Quand on parle du loup... Il est cinq heures vingt, voila M. Favoral qui rentre... C'etait en effet le caissier du _Comptoir de credit mutuel_, et veritablement tel que l'avait depeint le marchand de vins. Et a le voir marcher, la tete baissee, on eut dit qu'il cherchait sur le trottoir la place ou il avait mis le pied le matin pour l'y remettre le soir. Toujours du meme pas methodique, il gagna sa maison, gravit ses deux etages et tirant son passe-partout, il entra chez lui. C'etait bien le logis de l'homme, et tout, des l'antichambre, y denoncait la manie. La evidemment, chaque meuble devait avoir sa place invariable, chaque objet irrevocablement sa tablette ou son clou. Triste logis, d'ailleurs, accusant non pas la pauvrete precisement, mais de mediocres ressources et les artifices d'une economie qui se respecte. La proprete y atteignait les splendeurs du luxe, tout reluisait, mais il n'etait pas un detail qui ne trahit la main industrieuse de la menagere s'obstinant a defendre son mobilier contre les ravages du temps. Le velours des fauteuils avait aux angles des reprises qu'on etait tente d'attribuer a l'aiguille d'une fee. On distinguait des points de laine neuve dans les dessins fanes des devants de foyer. Les rideaux avaient ete retournes pour offrir toujours aux regards la portion la moins fletrie. Tous les hotes enumeres par le marchand de vins, et deux ou trois autres encore se trouvaient au salon lorsque M. Favoral y entra. Mais au lieu de repondre a leur salut: --Ou est Maxence? interrogea-t-il. --Je l'attends, mon ami, repondit doucement Mme Favoral. Le caissier fronca le sourcil: --Toujours en retard, gronda-t-il, c'est se moquer a la fin... Sa fille, Mlle Gilberte, lui coupa la parole: --Et mon bouquet, pere? demanda-t-elle. M. Favoral s'arreta court, se frappa le front, et de l'accent d'un homme qui revele quelque chose d'incroyable, de prodigieux, d'inoui: --Oublie!... repondit-il, en scandant les syllabes, je l'ai ou-bli-e!... C'etait positif. Tous les samedis, en rentrant de son bureau, il s'arretait devant la marchande qui a sa baraque au parvis Saint-Louis, et il lui achetait, pour Mlle Gilberte, un bouquet de saison. Et aujourd'hui... --Ah! je t'y prends, pere! s'ecria la jeune fille. Mais Mme Favoral s'etait penchee a l'oreille de Mme Desclavettes. --Certainement, murmura-t-elle d'une voix troublee, il arrive a mon mari quelque chose de grave. Lui, oublier! Lui, manquer a une de ses habitudes! C'est la premiere fois depuis vingt-six ans... L'entree de M. Maxence l'empecha de continuer. M. Favoral ouvrait la bouche pour reprimander vertement son fils, mais le diner etait servi. --A table! cria M. Chapelain, l'ancien avoue, homme conciliant par excellence. On se mit a table, mais Mme Favoral venait a peine de servir le potage, quand un violent coup de sonnette retentit. Presqu'aussitot, la bonne parut et annonca: --Le baron de Thaller!... Plus pale que sa serviette, le caissier s'etait dresse. --Le patron! balbutia-t-il. Le directeur du _Comptoir de credit mutuel_!... Sur les talons de la bonne, M. de Thaller entrait... Grand, mince, roide, il avait une tete toute petite, la figure plate, le nez pointu et de longs favoris roux nuances de fils d'argent, qui lui tombaient jusqu'au milieu de la poitrine. Plus soigne qu'une fille, il exhalait toutes sortes de parfums. Vetu a la derniere mode, il portait un de ces amples pardessus a longs poils qui bombent les epaules, un pantalon evase du bas, un large col rabattu sur une cravate claire constellee d'un gros diamant et un chapeau a bords insolemment cambres. D'un regard clignotant, il evalua la salle a manger, le mobilier mesquin, le diner modeste, et les convives, des bourgeois, assis autour de la table. Et sans meme daigner porter a son chapeau sa grosse main etroitement gantee de gris perle, d'un ton cassant et bref, et avec un leger accent qui affirmait etre l'accent alsacien: --Il faut que je vous parle, Vincent, dit-il a son caissier, seul, a l'instant... L'effort de M. Favoral, pour dissimuler son trouble, etait visible. --C'est que, commenca-t-il, nous sommes, comme vous le voyez, entre amis, en famille... --Voulez-vous que je parle devant tout le monde? interrompit durement le directeur du _Credit mutuel_... Le caissier n'hesita plus. Prenant sur la table un flambeau, il ouvrit la porte qui donnait dans le salon, et s'effacant respectueusement: --Je suis a vous, monsieur, dit-il, prenez la peine de passer... Et au moment de disparaitre lui-meme, se maitrisant encore: --Continuez a diner sans moi, dit-il a ses hotes, je vous aurai vite rattrapes, c'est l'affaire d'un instant, soyez sans inquietude... Ils n'etaient pas inquiets, mais surpris, et surtout indignes des facons de M. de Thaller. --Quel rustre! murmura Mme Desclavettes. M. Desormeaux, le chef de bureau du ministere de la justice, ricanait. C'etait un vieux reactionnaire, fort entete de ses idees legitimistes. --Voila nos maitres, fit-il, les hauts barons de la feodalite financiere... Ah! vous vous etes indignes de la morgue de la vieille aristocratie, eh bien! a genoux, morbleu! a plat ventre plutot, devant l'ecu d'or sur champ de gueules!... On ne lui repondit pas. Chacun de son mieux pretait l'oreille. Dans le salon, entre M. Favoral et M. de Thaller, une discussion de la derniere violence avait evidemment lieu. En saisir le sens etait impossible, et cependant, a travers la porte, dont les panneaux superieurs etaient vitres, il en passait des bribes. Et de moments en moments arrivaient distinctement les mots de dividende et d'actionnaires, de deficit et de millions... --Qu'est-ce que cela signifie, grand Dieu!... gemissait Mme Favoral. Les deux interlocuteurs, le directeur et le caissier avaient du se rapprocher de la porte de communication, car leurs voix qui s'elevaient de plus en plus, devenaient tout a fait nettes. --C'est un guet-apens infame! disait M. Favoral; il fallait me prevenir... --Allons donc! interrompait l'autre, est-ce que vous n'etiez pas averti!... La frayeur, une frayeur vague encore et inexpliquee, gagnait les convives et ils demeuraient immobiles, la fourchette en l'air, retenant leur haleine. --Jamais! repetait M. Favoral, en frappant du pied si violemment que la cloison en etait ebranlee, jamais! jamais! --Cela sera pourtant, declarait M. de Thaller, c'est l'unique ressource!... --Et si je ne veux pas! --Il s'agit bien de votre volonte, vraiment! C'est il y a vingt ans qu'il fallait ne pas vouloir. Mais ecoutez-moi, raisonnons un peu... M. de Thaller baissait la voix, et pendant quelques minutes, on n'entendit plus rien de la salle a manger que des paroles confuses et d'insaisissables exclamations, jusqu'a ce que tout a coup: --C'est la ruine, reprit-il, d'un accent furieux, c'est la faillite fin courant! --Monsieur, disait le caissier, Monsieur... --Vous etes un faussaire, monsieur Vincent Favoral, vous etes un voleur!... D'un bond, Maxence s'etait leve. --Ah! je ne permettrai pas qu'on insulte ainsi mon pere dans sa propre maison! s'ecria-t-il. --Maxence! supplia Mme Favoral, mon fils!... L'ancien avoue, M. Chapelain, le retenait par le bras, mais il se debattait et il allait s'elancer dans le salon, quand la porte s'ouvrit, livrant passage au directeur du _Comptoir de credit_. Avec un flegme etrange apres une telle scene, il s'avanca jusqu'a Mlle Gilberte, et d'un ton d'offensante protection: --Votre pere est un malheureux, mademoiselle, prononca-t-il, et mon devoir serait de le livrer immediatement a la justice... Pour votre sainte et digne mere, cependant, pour votre frere, pour vous surtout, mademoiselle, je n'en ferai rien... Mais qu'il fuie, qu'il disparaisse, que jamais plus on n'entende parler de lui. Il tira de sa poche une liasse de billets de banque, et les placant sur la table: --Remettez-lui ceci, ajouta-t-il. Qu'il parte ce soir meme. La police est peut-etre prevenue. Il y a un train pour Bruxelles a onze heures cinq. Et, s'etant incline, il se retira, sans que personne lui adressat seulement un mot, tant l'effarement etait grand de tous les hotes de cette maison jusqu'alors si paisible. Ecrase de stupeur, Maxence etait retombe sur sa chaise. Seule, Mlle Gilberte gardait quelque sang-froid. --C'est une honte a nous, s'ecria-t-elle, que de nous laisser ainsi abattre; cet homme est un imposteur, un miserable... il ment!... Mon pere... M. Favoral n'avait pas attendu qu'on l'appelat et il se tenait debout contre la porte du salon, plus pale que la mort, et calme cependant. --A quoi bon des explications, dit-il. Ma caisse est vide, toutes les apparences sont contre moi... Sa femme s'etait glissee jusqu'a lui, elle lui prenait la main. --Le malheur est immense, murmurait-elle, mais non irreparable. Nous vendrons tout ce que nous possedons... --N'avez-vous pas des amis, ne sommes-nous pas la? insisterent les autres, M. Desclavettes, M. Desormeaux et M. Chapelain... Doucement il ecarta sa femme, et froidement: --Que serait ce que nous avons possede a nous tous? dit-il. Un grain de sable dans un abime. Nous ne possedons plus rien, d'ailleurs, nous sommes ruines. D'un mouvement pareil, les autres se dresserent, blemes et les yeux etincelants. --Ruines!... s'ecria M. Desormeaux, ruines!... Et les quarante-cinq mille francs que je vous avais confies!... Il ne repondit pas. --Et nos cent vingt mille francs! gemissaient M. et Mme Desclavettes. --Et mes cent soixante mille francs! criait en blasphemant M. Chapelain... Le caissier haussait les epaules. --Perdus, dit-il, irrevocablement... Alors leur rage depassa toutes les bornes. Alors ils oublierent que ce malheureux etait leur ami de vingt ans, qu'ils etaient ses hotes, et ils se mirent a l'accabler de menaces et d'injures sans nom. Lui ne daignait pas se defendre. --Allez, prononca-t-il, allez... Quand un pauvre chien entraine par le courant se noie, les gens de coeur, du haut de la berge, lui jettent des pierres... --Il fallait nous dire que vous speculiez, hurla M. Desclavettes... Sur ces mots il se redressa, et avec un geste si terrible, que les autres, effrayes, reculerent: --Quoi! fit-il d'un ton d'ecrasante ironie, c'est ce soir seulement que vous decouvrez que je speculais! Chers amis! Ou donc et a quelles poches d'autrui pensiez-vous que je prenais l'enorme interet que je vous sers depuis des annees? Ou avez-vous vu l'argent honnete, l'argent du travail donner douze ou quatorze pour cent? L'argent qui rapporte cela, c'est l'argent du tapis vert, c'est l'argent de la Bourse. Pourquoi m'avez-vous apporte vos fonds? Parce que vous etiez persuades que je saurais bien tenir les cartes. Ah! si je vous annoncais que j'ai double vos capitaux, vous ne me demanderiez pas comment je m'y suis pris, ni si je n'ai pas fait sauter la coupe. Vous empocheriez vertueusement. J'ai perdu, je suis un voleur... Eh bien! soit, mais alors vous etes mes complices. C'est l'avidite des dupes qui fait la friponnerie des dupeurs... Il fut interrompu par la servante qui rentrait tout effaree: --Monsieur, s'ecria-t-elle, monsieur, la cour est pleine d'agents de police... Ils parlent au concierge, ils vont monter, je les entends. II Selon le moment et l'endroit ou ils sont prononces, il est de ces mots qui acquierent une effrayante signification. Dans cette salle en desordre, au milieu de ces gens effares, ce mot de police retentit comme un coup de tonnerre. --N'ouvrez pas, commanda Maxence a la domestique, n'ouvrez pas, quoiqu'on sonne ou qu'on frappe. Laissez enfoncer la porte plutot!... L'exces meme de l'epouvante rendait a Mme Favoral une portion de son energie. Se jetant au-devant de son mari, comme pour le proteger, comme pour le defendre: --On vient t'arreter, Vincent, s'ecria-t-elle. On vient; n'entends-tu pas?... Il demeurait a la meme place, les talons cloues au sol. --Cela devait etre, fit-il. Et de l'accent du miserable qui voit tout espoir aneanti, qui renonce a la lutte et qui s'abandonne: --Soit, dit-il, qu'on m'arrete, et que tout finisse une bonne fois. C'est assez d'angoisses comme cela, assez d'alternatives insoutenables. Je suis las de toujours feindre, de toujours ruser, tromper et mentir. Qu'on m'arrete! Il n'est pas de malheur qui ne soit moindre, en realite, que l'horreur de l'incertitude. Maintenant, je n'ai plus rien a redouter. Pour la premiere fois depuis des annees, je dormirai cette nuit!... Il ne remarquait pas la sinistre impression de ses hotes. --Vous pensez que je suis un voleur, ajouta-il, eh bien! soyez satisfaits. Justice va etre faite!... Mais il leur pretait la des sentiments qui n'etaient plus les leurs. Ils oubliaient leur colere si terrible et l'amer ressentiment de leur argent perdu. L'imminence du peril, tout a coup, reveillait en leur ame les souvenirs du passe et cette forte affection qui nait d'une longue habitude et d'un constant echange de services rendus. Quoi qu'eut fait M. Favoral, ils ne voyaient plus en lui que l'ami, l'hote dont cent fois ils avaient rompu le pain ensemble, l'homme dont la probite, jusqu'a cette soiree fatale, etait restee bien au-dessus du soupcon. Pales, bouleverses, ils l'entouraient. --Devenez-vous fou! lui disait M. Desormeaux. Voulez-vous donc attendre qu'on vous arrete, qu'on vous jette en prison, qu'on vous traine sur les bancs de la police correctionnelle ou de la cour d'assises!... Il secouait la tete, et d'un ton d'obstination idiote: --Ne vous ai-je pas dit, repetait-il, que tout est contre moi! Qu'on vienne, qu'on fasse de moi ce qu'on voudra. --Et votre femme, malheureux, insistait M. Chapelain, l'ancien avoue, et vos enfants!... --Seront-ils moins deshonores si je suis condamne par contumace? Eperdue de douleur, Mme Favoral se tordait les mains. --Vincent, murmurait-elle, au nom du ciel, epargne-nous cette torture affreuse de te savoir en prison... Opiniatrement il gardait le silence. Sa fille, Mlle Gilberte se laissa glisser a ses genoux, et les mains jointes: --Je t'en conjure, pere! supplia-t-elle. Il tressaillit de tout son corps. Une indicible expression de souffrance et d'angoisse contracta ses traits, et d'une voix a peine intelligible: --Ah! c'est prolonger cruellement mon agonie, balbutia-t-il. Que voulez-vous de moi? --Il faut fuir! declara M. Desclavettes. --Par ou? Comment? Croyez-vous donc que toutes les precautions ne sont pas deja prises, que toutes les issues ne sont pas gardees! D'un geste brusque, Maxence lui coupa la parole. --La chambre de ma soeur, mon pere, dit-il, donne sur la cour de la maison voisine... --Oui, mais nous sommes au second etage... --N'importe! J'ai un moyen. Et s'adressant a sa soeur: --Viens, Gilberte, poursuivit le jeune homme, viens, tu vas m'eclairer et me donner des draps... Ils sortirent precipitamment. Mme Favoral entrevit une lueur d'espoir. --Nous sommes sauves, s'ecria-t-elle. --Sauves, repeta machinalement le caissier. --Oui, car je devine le projet de Maxence... Mais il faut nous entendre... Ou vas-tu te refugier? --Eh! le sais-je!... --Il y a un train a onze heures cinq, fit M. Desormeaux, ne l'oublions pas... --Mais il faut de l'argent pour prendre ce train, interrompit l'ancien avoue; j'en ai sur moi, heureusement... Et oubliant ses cent soixante mille francs perdus, il tirait son portefeuille. Mme Favoral l'arreta. --Nous avons plus qu'il ne faut, dit-elle. Et elle prenait sur la table et elle tendait a son mari les billets qu'avait jetes, avant de sortir, le directeur du _Comptoir de credit mutuel_. Il les repoussa avec un mouvement de rage. --Plutot crever de faim! s'ecria-t-il. C'est lui, c'est ce miserable... Mais il s'interrompit, et plus doucement: --Cache ces billets, dit-il a sa femme, et que demain Maxence aille les reporter a M. de Thaller... On sonna violemment. --La police! gemit Mme Desclavettes qui semblait pres de s'evanouir. --Je vais parlementer, dit vivement M. Desormeaux. Fuyez, Vincent, ne perdez pas une minute... Et il courut a la porte d'entree, pendant que Mme Favoral entrainait son mari vers la chambre de Mlle Gilberte. Rapidement et solidement, Maxence avait lie bout a bout quatre draps, qui donnaient une longueur plus que suffisante. Il ouvrit alors la fenetre, et, en examinant la cour de la maison voisine: --Personne, dit-il. Tout le monde dine. Nous reussirons. M. Favoral chancelait comme un homme ivre. Une affreuse emotion decomposait ses traits. Arretant un long regard sur sa femme et sur ses enfants: --Mon Dieu! murmura-t-il, qu'allez-vous devenir!... --Ne craignez rien, mon pere, prononca Maxence. Je suis la. Ni ma mere ni ma soeur ne manqueront de rien... --Mon fils!... reprit le caissier, mes enfants!... Et d'une voix etouffee: --Je ne suis digne ni de votre amour ni de votre devouement... Malheureux que je suis!... Je vous ai fait une existence desolee, une jeunesse sans plaisirs. Je vous ai impose toutes les epreuves de la pauvrete, tandis que moi!... Et maintenant, je vous laisse la ruine et un nom deshonore... --Hatez-vous, mon pere, interrompit Mlle Gilberte. Il semblait ne pouvoir se decider. --C'est cependant horrible, poursuivait-il, que de vous abandonner ainsi. Quelle separation! Ah! la mort serait plus douce. Quel souvenir garderez-vous de moi? Certes, je suis bien coupable, mais non comme vous le pensez. J'ai ete trahi. Je vais payer pour tous. Si du moins vous saviez la verite! Mais la saurez-vous jamais! Nous ne nous reverrons plus... Desesperement, sa femme s'attachait a lui. --Ne parle pas ainsi, disait-elle. Ou que tu trouves un asile, j'irai te rejoindre. La mort seule doit nous separer. Eh! que m'importe ce que tu as fait et ce que dira le monde? Je suis ta femme. Nos enfants viendront avec moi. Nous passerons en Amerique, s'il le faut; nous changerons de nom, nous travaillerons... On entendait a la porte exterieure des coups de plus en plus rudes, et la voix de M. Desormeaux essayant de gagner encore quelques instants. --Il n'y a pas a hesiter, dit Maxence. Et triomphant des dernieres resistances de son pere, il lui attacha autour des reins l'extremite des draps. --Je vais vous laisser glisser, pere, lui disait-il, et, des que vous aurez touche le sol, vous deferez le noeud... Prenez garde aux fenetres du premier... Defiez-vous du concierge, et, une fois dans la rue, surtout, ne marchez pas trop vite... Gagnez le boulevard, ou vous serez plus vite perdu dans la foule. Les coups a la porte redoublaient. On allait l'enfoncer evidemment, si M. Desormeaux ne se decidait pas a ouvrir. La lumiere fut eteinte. Aide de sa fille, M. Favoral se hissa sur l'appui de la fenetre, pendant que Maxence retenait les draps a deux mains. --Je t'en conjure, Vincent, insista encore Mme Favoral, ecris-nous. Mon Dieu! je ne vivrai pas, tant que je ne te saurai pas en surete... Maxence, doucement, lachait les draps; en deux secondes, M. Favoral eut atteint le pave de la cour. --J'y suis!... fit-il. Le jeune homme se hata de remonter les draps qu'il jeta sous le lit. Mais Mlle Gilberte etait restee a la fenetre assez pour reconnaitre la voix de son pere demandant le cordon et pour entendre se refermer la lourde porte de la maison voisine. --Sauve! dit-elle. Il etait temps. M. Desormeaux venait d'etre contraint de ceder, le commissaire de police entrait... III Ce ne sont pas, d'ordinaire, les premiers venus, les commissaires de police de Paris, et si Polichinelle les rosse, c'est qu'il leur a plu d'etre rosses. Sous leur titre modeste se dissimulent la plus grave peut-etre des magistratures, presque la seule que connaisse le peuple, un pouvoir enorme et une influence si decisive que l'homme d'Etat le plus sense du regne du tyran Louis-Philippe, osait dire un jour a la tribune: "Donnez-moi a Paris vingt bons commissaires de police, et je vous supprime tout gouvernement; benefice net, cent millions." Parisien par excellence, le commissaire a eu le temps d'etudier le pave de sa ville, lorsqu'il n'etait encore qu'officier de paix. L'envers sombre des plus brillantes existences n'a plus de mysteres pour lui. Les confidences les plus etranges, il les a recues. Il a ecoute les aveux les plus inouis. Il sait jusqu'ou l'humanite peut descendre, et ce qu'il y a d'aberrations au fond des cerveaux en apparence les plus sains. L'ouvriere que son mari bat et la grande dame que son mari vole se sont adressees a lui. C'est lui qu'ont ete chercher le boutiquier que sa femme trompe et le millionnaire victime d'un chantage. A son bureau, confessionnal laique, toutes les passions fatalement aboutissent. C'est chez lui que se lave en famille le linge sale de deux millions d'habitants. Un commissaire de police de Paris qui, apres dix ans d'exercice, garderait une illusion, croirait a quelque chose au monde ou s'etonnerait de quoi que ce soit, ne serait qu'un imbecile. S'il peut encore etre emu, c'est un brave homme. Celui qui se presentait chez M. Favoral etait d'un certain age deja, plus froid que glace, et neanmoins bienveillant, de cette bienveillance banale qui effraie, comme la politesse des bourreaux au moment de la toilette. Il ne lui fallut qu'un regard de ses petits yeux clairs pour dechiffrer la physionomie de tous ces bourgeois, debout autour de la table bouleversee. Et clouant d'un geste, sur le seuil, les agents qui l'accompagnaient: --Monsieur Vincent Favoral? demanda-t-il. Les hotes du caissier, M. Desormeaux excepte, etaient frappes d'hebetement. A chacun d'eux il semblait qu'il rejaillissait quelque chose sur lui de la honte de cette invasion policiere. Les dupes qu'on surprend dans les tripots clandestins ont de ces attitudes humiliees. Enfin, non sans effort: --M. Favoral n'est plus ici, repondit M. Chapelain, l'ancien avoue. Le commissaire de police tressaillit. Tandis qu'on parlementait avec lui a travers la porte, il avait bien compris qu'on ne cherchait qu'a gagner du temps, et s'il n'avait pas fait sauter la serrure d'un coup d'epaule, c'est qu'il etait retenu par le nom de M. Desormeaux qu'il connaissait, et encore plus par le titre de M. Desormeaux, chef de bureau au ministere de la justice. Mais ses soupcons n'allaient pas au dela de la destruction de quelques papiers compromettants. Et en realite: --Vous avez fait evader M. Favoral, messieurs? dit-il. Personne ne repondit. --C'est un aveu, fit-il. Tres-bien. Par ou s'est-il enfui? Toujours pas de reponse. M. Desclavettes eut ajoute quelque chose de plus aux quarante-cinq mille francs dont il venait d'apprendre la perte, pour etre, avec Mme Desclavettes, a cent lieues de la. --Ou est Mme Favoral? reprit le commissaire de police, visiblement bien renseigne. Ou sont Mlle Gilberte et M. Maxence Favoral? Le silence persista. Nul dans la salle a manger ne savait ce qui avait pu se passer de l'autre cote, et le moindre mot pouvait etre une trahison. Alors, le commissaire s'impatienta. --Prenez une lampe, dit-il aux agents restes sur la porte, et eclairez-moi, nous allons bien voir... Et sans l'ombre d'une hesitation, car, de meme que les filles et les voleurs, les hommes de la police semblent avoir ce privilege d'etre partout chez eux, il traversa le salon et arriva a la chambre de Mlle Gilberte juste comme la jeune fille se retirait de la fenetre. --Ah! c'est par la qu'il s'est echappe! s'ecria-t-il. Et il s'y precipita a son tour, et y resta accoude assez de temps pour bien examiner le terrain et se rendre compte de la situation de l'appartement. --C'est evident, dit-il enfin, cette fenetre donne sur une cour voisine... Il disait cela a un de ses agents, lequel ressemblait furieusement au domestique questionneur de l'apres-midi. --Au lieu de recueillir tant de renseignements oiseux, ajouta-t-il, que ne vous informiez-vous exactement des issues de la maison... Il etait joue, et cependant il n'en temoignait ni depit, ni colere. Il ne semblait nullement songer a faire courir apres le fugitif. Sur le visage de Maxence et de Mlle Gilberte, et encore plus dans les yeux de Mme Favoral, il avait lu que pour le moment ce serait inutile. --Examinons toujours les papiers, reprit-il. --Les papiers de mon mari, reprit Mme Favoral, sont tous dans son cabinet. --Veuillez m'y conduire, madame. La piece que M. Favoral appelait fastueusement son cabinet, etait une petite piece carrelee, blanchie a la chaux et eclairee par un jour de souffrance. Il ne s'y trouvait, en fait de meubles, qu'un vieux bureau a coulisses, une petite armoire grillee, quelques planches ou etaient entasses des cartons et des paquets de journaux, et deux ou trois chaises de bois blanc. --Ou sont les clefs? demanda le commissaire de police. --Mon pere les a toujours sur lui, monsieur, repondit Maxence. --Qu'on aille chercher un serrurier. Plus forte que la peur, la curiosite avait attire tous les hotes du caissier du _Comptoir de credit mutuel_, M. Desormeaux, M. Chapelain, M. Desclavettes lui-meme, et debout, dans le cadre de la porte, ils suivaient tous les mouvements du commissaire qui, en attendant le serrurier, examinait a la volee les liasses de papiers laissees a decouvert sur le bureau. Au bout d'un moment, n'y tenant plus: --Serait-il indiscret, fit timidement l'ancien marchand de bronzes, de demander de quoi est accuse ce pauvre Favoral? --De detournements, monsieur. --Et... la somme est-elle importante? --Si elle etait faible, j'aurais dit: de vol. On ne detourne qu'a partir d'une certaine somme. Irrite de l'air sardonique du commissaire: --C'est que, reprit M. Chapelain, Favoral a ete notre ami... Et si, pour le tirer d'un mauvais pas, il ne s'agissait que de se cotiser... --Il s'agit de dix ou douze millions, messieurs! Etait-ce possible? Etait-ce meme vraisemblable? Comment imaginer tant de millions glissant entre les mains du methodique caissier de M. de Thaller?... --Ah! monsieur, s'ecria Mme Favoral, si je pouvais etre rassuree, je le serais par l'enormite de la somme! Mon mari etait un homme de gouts simples et moderes... Le commissaire de police hochait la tete. --Il est de ces passions, prononca-t-il, que rien ne trahit exterieurement. Le jeu est plus terrible que le feu. Apres un incendie, on retrouve du moins des debris carbonises. Que reste-t-il d'une partie perdue? On peut jeter des fortunes au gouffre de la Bourse, sans qu'il en reste une trace... La malheureuse femme n'etait pas convaincue. --Je jurerais, monsieur, protesta-t-elle, que je connaissais l'emploi de chacune des heures de la vie de mon mari. --Ne jurez pas, madame... --Tous nos amis vous diront combien mon mari etait parcimonieux... --Ici, madame, pour vous, pour vos enfants, je le crois et je le vois, mais ailleurs? Il fut interrompu par l'arrivee du serrurier, lequel n'en eut pas pour deux minutes a crocheter les serrures du vieux bureau. Mais c'est vainement que le commissaire de police fouilla tous les tiroirs. Il n'y rencontrait rien que ces paperasses inutiles dont se font des reliques les gens pour lesquels l'ordre devient une religion. Il n'y trouvait rien que des lettres sans interet, des factures de vingt ans, des notes, jusqu'a des bulletins de boucherie. --C'est perdre son temps que de chercher quelque chose ici, grommelait-il. Et dans le fait, il allait renoncer a ses perquisitions, quand une liasse plus mince que les autres attira son attention. Il coupa le fil qui la retenait, et presque aussitot: --Je le savais parbleu! bien! s'ecria-t-il. Et tendant un papier a Mme Favoral: --Lisez, je vous prie, madame, dit-il. C'etait une facture. Elle lut: "Vendu a M. Favoral un cachemire des Indes, ci: huit mille cinq cents francs. "Pour acquit: Forbe et Towler." --Serait-ce donc vous, madame, interrogea le commissaire, qui avez use ce chale magnifique?... La pauvre femme etait confondue: --Madame de Thaller depense beaucoup, balbutia-t-elle. Souvent mon mari a ete charge pour elle d'emplettes importantes. --Souvent, en effet, interrompit le commissaire de police, car voici bien d'autres factures acquittees: des boucles d'oreilles, seize mille francs; un bracelet, trois mille francs; un meuble de salon, un cheval, deux robes de velours... Si ce n'est pas les dix millions, c'en est toujours une partie. IV Avait-il eu d'avance des renseignements, ce commissaire de police, ou n'etait-il guide que par le flair particulier des hommes de sa profession, et l'habitude de tout soupconner, meme ce qui est invraisemblable? Toujours est-il qu'il s'exprimait d'un ton de certitude absolue. Les agents qui l'avaient accompagne et qui l'aidaient dans ses recherches, echangeaient des clignements d'yeux et ricanaient stupidement. La situation leur semblait plaisante. Les autres, M. Desclavettes et M. Chapelain, et le digne M. Desormeaux lui-meme, auraient vainement cherche des termes pour traduire l'immensite de leur etonnement. Vincent Favoral, leur ancien ami, payant des cachemires, des diamants et des mobiliers de salon! Cela ne pouvait leur entrer dans l'esprit. A qui destinait-il ces presents princiers? A une maitresse, a quelqu'une de ces redoutables creatures, qu'on se represente tapies dans les profondeurs de l'amour comme les monstres au fond de leur caverne... Mais comment imaginer le methodique caissier du _Comptoir de credit mutuel_ emporte par une de ces passions insensees qui ne raisonnent plus? Perdu par le jeu, bien! Mais par une femme!... Comment se le figurer, lui, si platement bourgeois, ici, rue Saint-Gilles, a la tete d'un autre menage, et menant ailleurs, dans un des quartiers brillants de Paris, une de ces existences echevelees qui epouvantent les familles?... Comprenait-on le meme homme econome jusqu'a l'avarice et prodigue jusqu'a la folie, tempetant lorsque sa femme depensait quelques centimes et volant pour subvenir au luxe d'une fille, et collectionnant enfin dans le meme tiroir les factures du bijoutier et les bulletins de la boucherie!... --C'est le comble de l'absurde!... murmurait l'excellent M. Desormeaux. Maxence, lui, fremissait de colere. Affaissee sur une chaise, pres du bureau, Mlle Gilberte pleurait. Il n'y avait que Mme Favoral, si craintive d'ordinaire, qui osat defendre quand meme, et de toute son energie, l'homme dont elle portait le nom. Qu'il eut detourne des millions, elle l'admettait. Qu'il l'eut trompee et trahie si indignement, qu'il l'eut si miserablement prise pour dupe pendant des annees, cela lui semblait insense, monstrueux, impossible. Et, pourpre de honte: --Vos soupcons s'evanouiraient, Monsieur, disait-elle au commissaire, si vous me permettiez de vous retracer notre existence. Mis en gout par sa premiere trouvaille, il poursuivait plus minutieusement ses perquisitions, denouant les liens de toutes les liasses. --Inutile, madame, repondit-il, de ce ton bref qui impressionnait si fort M. Desclavettes. Vous ne pouvez me dire que ce que vous savez, et vous ne savez rien. --Jamais homme, monsieur, n'eut une vie plus invariablement reglee que M. Favoral. --En apparence, vous avez raison. Regler son desordre, d'ailleurs, est une des particularites de notre temps. On ouvre des credits a ses passions, et on tient en partie double le compte de ses infamies. C'est methodiquement qu'on opere. On detourne des millions pour suspendre des diamants aux oreilles d'une demoiselle, mais on est un homme soigneux, on conserve les factures acquittees... --Eh! Monsieur, je vous ai deja dit que je ne perdais pas mon mari de vue... --Naturellement. --Chaque matin, a neuf heures precises, il sortait d'ici pour se rendre chez M. de Thaller. --Tout le quartier le sait, madame. --A cinq heures et demie il rentrait. --C'est encore bien connu. --Le soir, apres son diner, il allait faire une partie, mais c'etait son unique distraction, et toujours a onze heures il etait couche. --Parfaitement exact. --Eh bien! alors, monsieur, ou donc M. Favoral eut-il pris le temps de s'abandonner aux desordres dont vous l'accusez? Imperceptiblement le commissaire de police haussait les epaules. --Loin de moi, madame, prononca-t-il, la pensee de suspecter votre bonne foi. Qu'importe d'ailleurs que votre mari ait depense a ceci ou a cela, les sommes qu'on l'accuse d'avoir detournees! Mais que prouvent vos objections? Simplement que M. Favoral etait tres-habile et tres maitre de soi. Avait-il dejeune, quand il vous quittait a neuf heures? Non. Ou donc, je vous prie, dejeunait-il? Au restaurant? Auquel? Pourquoi ne rentrait-il qu'a cinq heures et demie, puisque son travail ne le retenait a son bureau que jusqu'a trois heures? Est-ce bien au cafe Turc qu'il allait tous les soirs? Enfin pourquoi ne me parlez-vous pas des travaux extraordinaires qui lui survenaient, a ce qu'il pretendait, une ou deux fois par mois? Tantot c'etait un emprunt, tantot une liquidation ou une repartition de dividendes, dont il etait charge. Rentrait-il alors? Non. Il vous disait qu'il dinerait dehors, et qu'il lui serait plus commode de se faire dresser un lit dans son bureau, et vous etiez vingt-quatre ou quarante-huit heures sans le voir. Assurement cette double existence devait lui peser lourdement; mais il lui etait defendu de rompre avec vous, sous peine d'etre, le lendemain, pris la main dans le sac. C'est l'honorabilite de sa vie officielle, ici, qui lui permettait l'autre, celle que vous ne connaissez pas et qui a devore des sommes enormes. Plus il etait ici apre et dur, plus il pouvait ailleurs se montrer magnifique. Son menage de la rue Saint-Gilles lui etait un brevet d'impunite. Le voyant si econome on le croyait riche. On ne se defie pas des gens qui semblent ne rien depenser. Chacune des privations qu'il vous imposait augmentait son renom de probite austere et l'elevait au-dessus du soupcon... De grosses larmes roulaient le long des joues de Mme Favoral. --Pourquoi ne pas me dire toute la verite? balbutia-elle. --Parce que je l'ignore, madame, repondit le commissaire, parce que ce ne sont la que des presomptions... J'ai vu bien des exemples de semblables calculs... Et regrettant peut-etre de s'etre tant avance: --Mais je puis me tromper, ajouta-t-il, je n'ai pas la pretention d'etre infaillible... Il achevait alors l'inventaire sommaire de toutes les paperasses que contenait le bureau. Il ne lui restait plus qu'a examiner le tiroir qui servait de caisse. Il s'y trouvait en or, en petites coupures et en menue monnaie, sept cent dix-huit francs. Ayant compte cette somme, le commissaire la tendit a Mme Favoral en disant: --Ceci vous revient, madame... Mais instinctivement elle retira la main. --Jamais! fit-elle. Le commissaire eut un geste bienveillant. --Je comprends votre scrupule, madame, dit-il, et cependant j'insisterai. Vous pouvez me croire, lorsque je vous dis que cette petite somme vous appartient bien legitimement. Vous n'avez pas de fortune personnelle... L'effort que faisait la pauvre femme, pour ne pas eclater en sanglots, n'etait que trop visible. --Je ne possede rien au monde, monsieur, repondit-elle d'une voix entrecoupee... Mon mari seul s'occupait de nos affaires, il ne m'en disait rien et je n'aurais pas ose le questionner... Seul, il disposait de l'argent... Tous les dimanches, il me remettait ce qu'il jugeait necessaire pour les depenses de la semaine et je lui en rendais compte... Quand mes enfants ou moi avions besoin de quelque chose, je le lui disais, et il me donnait ce qu'il croyait utile... Nous sommes aujourd'hui samedi; de ce que j'ai recu dimanche dernier, il me reste cinq francs... c'est toute notre fortune... Positivement le commissaire etait emu. --Vous voyez donc bien, madame, fit-il, que vous ne devez pas hesiter... Il faut vivre... Maxence s'avanca. --Ne suis-je pas la, monsieur? interrompit-il. Le commissaire le regarda finement, et d'un ton grave: --Je crois, en effet, monsieur, repondit-il, que vous ne laisserez manquer de rien votre mere ni votre soeur... Mais ce n'est pas du jour au lendemain qu'on se cree des ressources... Les votres, si on ne m'a pas trompe, sont plus que bornees, en ce moment... Et comme le jeune homme rougissait et ne repondait pas, il remit les sept cents francs a Mlle Gilberte, en disant: --Prenez, mademoiselle, votre mere vous le permet. Sa besogne etait achevee. Apposer les scelles sur le cabinet de M. Favoral fut l'affaire d'un instant. Faisant signe alors a ses agents de sortir, et pret a se retirer lui-meme: --Que les scelles ne vous inquietent pas, madame, dit le commissaire de police a Mme Favoral. Avant quarante-huit heures, on sera venu enlever les papiers et vous rendre la libre disposition de la piece. Il sortit, et des que la porte se fut refermee sur lui: --Eh bien!... s'ecria M. Desormeaux. Mais personne ne lui repondit. Les hotes de cette maison ou venait d'entrer le malheur avaient hate de s'eloigner. Certes, la catastrophe etait terrible et imprevue, mais ne les atteignait-elle donc pas? N'y perdaient-ils pas plus de trois cent mille francs?... Donc, apres quelques protestations banales et de ces promesses qui n'engagent a rien, ils se retirerent, et tout en descendant l'escalier: --Le commissaire a trop bien pris l'evasion de Vincent, disait M. Desormeaux; il doit avoir quelque moyen de le rattraper... V Enfin, Mme Favoral se trouvait seule avec ses enfants, et il lui etait permis de s'abandonner sans reserve a l'exces du plus affreux desespoir. Elle se laissa tomber lourdement sur un fauteuil, et attirant a elle Maxence et Gilberte: --Oh! mes enfants, balbutiait-elle, en les couvrant de baisers et de larmes, mes enfants, nous sommes bien malheureux! Non moins desesperes qu'elle, ils s'efforcaient d'adoucir sa douleur, de lui rendre le courage de porter cette ecrasante epreuve, et agenouilles a ses pieds, et lui embrassant les mains: --Ne te restons-nous pas, mere? repetaient-ils. Mais elle ne semblait pas les entendre: --Ce n'est pas sur moi que je pleure, poursuivait-elle. Moi!... qu'avais-je a attendre ou a esperer de la vie? Tandis que toi, Maxence, toi, ma pauvre Gilberte!... Si du moins j'etais sans reproches!... Mais non. C'est a ma faiblesse et a ma lachete qu'est due cette catastrophe. J'ai eu horreur de la lutte. J'ai paye de votre avenir la paix de mon interieur. J'ai oublie que d'etre mere, cela impose des devoirs sacres... Mme Favoral etait alors une femme de quarante-trois ans, aux traits fins et doux, a la physionomie adorable de bonte, et dont toute la personne exhalait comme un parfum exquis de noblesse et de distinction. Heureuse, elle eut ete belle encore, de cette beaute automnale dont la maturite a les splendeurs des fruits savoureux de l'arriere-saison. Mais elle avait tant souffert!... A la morne paleur de son teint, au pli rigide de ses levres, aux tressaillements nerveux qui la secouaient, on devinait toute une existence d'ameres deceptions, de luttes devorantes et d'humiliations fierement dissimulees. Tout semblait pourtant lui sourire, au debut de la vie. Elle etait fille unique, et ses parents, de riches marchands de soieries, l'avaient elevee comme une fille d'archiduchesse destinee a quelque prince souverain. Mais a quinze ans, elle avait perdu sa mere, et son pere n'avait pas tarde a se degouter de son foyer desert et a chercher au dehors une diversion a ses regrets. Son pere etait un esprit faible, un de ces hommes d'avance designes pour les roles de dupes eternelles. Ayant de l'argent, il eut beaucoup d'amis. Ayant tate des plaisirs faciles, il y prit gout. Il s'amusa, il soupa, il joua. Ses affaires devenaient le moindre de ses soucis. Et, dix-huit mois apres la mort de sa femme, il avait deja devore une partie de sa fortune, quand il tomba entre les mains d'une intrigante, que, sans respect pour sa fille, il installa audacieusement dans sa maison. En province, ou tout le monde se connait, de telles infamies sont presque impossibles. Elles ne sont pas tres-rares a Paris, ou on est comme perdu dans la foule, et ou manque le frein de l'opinion du voisin. Deux annees durant, la pauvre jeune fille, condamnee a subir cette maratre illegitime, endura un supplice sans nom. Elle venait d'atteindre ses dix-huit ans, quand un soir son pere la prit a part. --Je suis resolu a me remarier, lui dit-il, mais je veux, avant, te pourvoir d'un mari. T'en ayant cherche un, je l'ai trouve. Dame! il n'est peut-etre pas tres-brillant; mais c'est, a ce qu'il parait, un brave garcon, travailleur, econome et qui fera son chemin. J'avais reve mieux pour toi, mais les temps sont rudes, le commerce va mal; bref, n'ayant a te donner que vingt mille francs de dot, je n'ai pas le droit d'etre tres-difficile... Demain, je t'amenerai mon candidat. Et le lendemain, en effet, cet excellent pere presentait a sa fille M. Vincent Favoral. Il ne lui plut pas, mais elle n'eut pas ose dire qu'il lui deplaisait. C'etait, a vingt-cinq ans qu'il venait d'avoir, un de ces hommes tellement effaces, qu'on ne decouvre en eux aucun relief ou accrocher une sympathie ou une aversion. Vetu convenablement, il semblait timide et gauche: doux, reserve, mediocrement intelligent et fort defiant de soi. Il avouait n'avoir recu qu'une education des plus imparfaites et se declarait tres-ignorant de la vie. Comme fortune, il ne possedait guere que sa profession. Il etait alors chef de la comptabilite d'une importante fabrique du faubourg Saint-Antoine, aux appointements de quatre mille francs par an. La jeune fille n'hesita pas. Tout lui paraissait preferable a l'incessant contact d'une femme qu'elle abhorrait et qu'elle meprisait. Elle donna son consentement. Et vingt jours apres la premiere entrevue, elle etait Mme Favoral... Helas! six semaines ne s'etaient pas ecoulees, que deja elle savait sa destinee et qu'elle n'avait fait que changer d'enfer. Non que son mari fut mauvais pour elle,--il n'osait pas encore; mais il s'etait assez decouvert pour qu'elle put le juger. C'etait un de ces redoutables egoistes qui sterilisent tout autour d'eux, comme ces noyers a l'ombre desquels rien ne saurait venir. Sa froideur dissimulait un entetement stupide, sa douceur une volonte de fer. S'il s'etait marie, c'est qu'il avait pense qu'une femme est un rouage necessaire, c'est qu'il souhaitait un interieur pour y commander, c'est que surtout il avait ete seduit par une dot de vingt mille francs. Car cet homme avait une passion: l'argent. Sous son masque immobile s'agitaient d'apres convoitises. Il voulait etre riche. Or, comme il ne se faisait aucune illusion sur sa valeur, comme il se savait incapable de ces conceptions ou de ces travaux qui enrichissent vite, comme il n'etait aucunement entreprenant, il ne concevait qu'un moyen d'arriver a la fortune: economiser, se priver, liarder, entasser sou sur sou. Sa profession de comptable lui fournissait quantite d'exemples de la puissance financiere du sou quotidiennement place de facon a produire son maximum de rendement. Si son oeil bleu s'animait, c'etait lorsqu'il calculait ce que serait a l'heure actuelle le capital produit par un simple sou qu'on eut place a cinq pour cent, l'annee de la naissance du Christ. Pour lui, c'etait sublime. Il ne concevait rien au dela. Un sou!... Il eut voulu, disait-il, vivre dix-huit cents ans, pour suivre les evolutions de ce sou, pour le voir se doubler et se centupler, produire, s'enfler, grossir, et devenir, apres des siecles, millions et centaines de millions... En depit de tout, il avait, dans les premiers mois de son mariage, accorde a sa jeune femme une petite servante. Il lui donnait de temps a autre une piece de cinq francs et la menait a la campagne le dimanche. C'etait la lune de miel, et ainsi qu'il le declara lui-meme, cette vie de prodigalites ne pouvait pas durer. Sous un futile pretexte, la petite bonne fut renvoyee. Il serra les cordons de sa bourse. Les sorties furent supprimees. A l'economie succeda l'apre lesine qui compte les grains de sel du pot-au-feu, qui pese le savon du blanchissage, qui mesure la chandelle de la veillee. Insensiblement le comptable prit le pli de traiter sa jeune femme comme une servante dont on suspecte la probite et comme un enfant dont on craint l'etourderie. Chaque matin, il lui remettait l'argent de la journee, et chaque soir il s'etonnait qu'elle n'en eut pas mieux tire parti. Il l'accusait de se laisser betement voler, ou meme de s'entendre avec les fournisseurs. Il lui reprochait d'etre follement depensiere, ce qui ne le surprenait pas, ajoutait-il, de la fille d'un homme qui avait dissipe une grosse fortune. C'est que, pour comble, Vincent Favoral etait au plus mal avec son beau-pere. Des vingt mille francs de la dot, douze mille seulement lui avaient ete verses, et c'est inutilement qu'il reclamait le reste. Les affaires du marchand de soieries etaient devenues detestables, il allait etre force de deposer son bilan; les huit mille francs semblaient serieusement compromis. A sa femme seule il s'en prenait de cette deception. Il ne cessait de lui dire qu'elle s'etait entendue avec son pere pour le duper, le depouiller, le ruiner. Quelle existence!... Certes, si la malheureuse eut su ou se refugier, elle eut fui cet interieur ou chacun de ses jours n'etait qu'un long supplice. Mais ou aller? A qui demander un asile?... Elle eut de terribles tentations, a cette epoque ou elle n'avait pas vingt ans, et ou on l'appelait la belle Mme Favoral. Peut-etre eut-elle succombe, lorsqu'elle s'apercut qu'elle etait enceinte. Un an, jour pour jour, apres son mariage, elle accoucha d'un fils qui recut le nom de Maxence. L'arrivee de ce fils n'avait que mediocrement rejoui le comptable. C'etait, avant tout, un sujet de depenses. Il lui avait fallu donner une trentaine de francs a une sage-femme et debourser pres du double pour la layette. Puis un enfant desorganise toutes les habitudes, et il tenait aux siennes, affirmait-il, plus qu'a la vie. Il voyait son menage trouble, l'heure de ses repas derangee, son importance diminuee, son autorite meme meconnue. Mais qu'importait a sa jeune femme la mauvaise humeur qu'il ne prenait pas la peine de dissimuler? Mere, elle defiait son tyran. Maintenant, du moins, elle avait dans ce monde un etre sur lequel reporter toutes ses tendresses brutalement refoulees. Il etait une ame ou elle regnait. Quelle avanie n'eut pas effacee un sourire de son fils? Avec l'admirable instinct des egoistes, M. Favoral comprit si bien ce qui se passait dans l'esprit de sa femme, qu'il n'osa pas trop se plaindre de ce que coutait le petit garcon. Il prit son parti en brave. Et meme, lorsque, quatre ans plus tard, une fille, Gilberte, lui naquit, au lieu de gemir: --Bast! dit-il, le bon Dieu benit les grandes familles. VI Mais a cette epoque, deja, la situation de Vincent Favoral s'etait singulierement modifiee. La revolution de 1848 venait d'eclater. La fabrique du faubourg Saint-Antoine, ou il etait employe, fut obligee de fermer ses portes. Un soir, en rentrant pour diner a l'heure accoutumee, il annonca qu'il venait d'etre congedie. Mme Favoral fremit a l'idee des deboires que cette funeste nouvelle semblait lui presager. --Qu'allons-nous devenir? murmura-t-elle, imaginant ce que pourrait etre son mari, prive de ses appointements et desoeuvre. Il haussa les epaules. Visiblement il etait excite, ses pommettes etaient rouges, ses yeux brillaient. --Bast! fit-il, nous ne mourrons pas de faim pour cela. Et comme sa femme l'examinait toute ebahie. --Quand tu me regarderas, poursuivit-il, c'est comme cela. Il y en a qui se donnent le genre de vivre en rentiers, et qui n'ont pas ce que nous possedons. C'etait, depuis six ans passes qu'il etait marie, la premiere fois qu'il parlait de ses affaires autrement que pour gemir et se plaindre, pour accuser le sort et maudire la cherte de toutes choses. La veille encore, il se declarait ruine par l'achat d'une paire de souliers pour Maxence. Et le changement etait si soudain et si grand que c'etait a ne savoir que croire et a se demander si le chagrin de se trouver sans place ne lui troublait pas l'esprit. --Voila bien les femmes! continua-t-il en ricanant. Le resultat les eblouit, car elles ne comprennent rien aux moyens employes pour l'atteindre. Suis-je donc un imbecile? M'imposerais-je des privations de toutes sortes, si cela devait n'aboutir a rien? Parbleu! j'aime le luxe, moi aussi, et les bons diners au restaurant; et les spectacles et les parties fines a la campagne. Mais je veux etre riche. Du prix de toutes les jouissances que je ne me suis pas donnees, je me suis fait un capital dont le revenu nous fera manger tous. Eh! eh! voila la puissance du petit sou qu'on met a l'engrais!... En se couchant ce soir-la, Mme Favoral etait plus gaie qu'elle ne l'avait ete depuis la mort de sa mere. Elle n'en voulait presque plus a son mari de sa sordide lesine. Elle lui pardonnait les humiliations dont il l'avait abreuvee. Elle se disait: --Eh bien! soit. J'aurai vecu miserablement, j'aurai endure des souffrances sans nom, mais du moins mes enfants seront riches, la vie leur sera douce et facile. Le lendemain, l'exaltation de M. Favoral etait completement dissipee. Manifestement, il regrettait ses confidences. --On aurait tort de s'en prevaloir pour tout mettre au pillage, declara-il rudement. D'ailleurs, j'ai beaucoup exagere. Et il partit en quete d'une place. En trouver une lui devait etre difficile. Les lendemains de revolution ne sont pas precisement propices a l'industrie. Pendant que les partis s'agitaient a la Chambre, il y avait sur le pave vingt mille employes qui, chaque matin, en se levant, se demandaient ou ils dineraient le soir. Faute de mieux, Vincent Favoral accepta de tenir les livres de droite et de gauche, une heure de ci, une heure de la, deux fois par semaine dans une maison, quatre fois dans une autre. Il y gagnait autant et plus qu'a sa fabrique, mais le metier ne lui convenait pas. Ce qu'il fallait a son temperament, c'etait le bureau d'ou l'on ne bouge pas, l'atmosphere alourdie par le poele, le pupitre use par les coudes, le fauteuil a rond de cuir, la manchette de lustrine qu'on passe sur l'habit. Cela le revoltait, d'avoir, dans la meme journee, affaire en quatre ou cinq maisons differentes et d'etre oblige de marcher une heure par les rues pour aller donner, a l'autre bout de Paris, une heure de travail. Il se trouvait desoriente, comme le serait le cheval qui, depuis dix ans, tourne un manege, si on le forcait de trotter droit devant soi. Aussi, un matin, planta-t-il tout la, jurant qu'il preferait rester les bras croises et qu'on en serait quitte pour mettre un peu moins de beurre dans la soupe et un peu plus d'eau dans le vin jusqu'a ce qu'il retrouvat une place a sa convenance et selon ses gouts. Il sortit neanmoins, et resta dehors jusqu'a l'heure du diner. Et il en fut de meme le lendemain et les jours suivants. Il decampait des qu'il avait a la bouche la derniere bouchee du dejeuner, rentrait vers six heures, dinait a la hate et repartait pour ne plus reparaitre que vers minuit. Il avait des heures de gaiete delirante et des moments d'affreux abattement. Parfois il paraissait horriblement inquiet. --Que peut-il faire? pensait Mme Favoral. Elle osa le lui demander, un matin qu'il etait de belle humeur. --Eh bien! quoi? repondit-il, ne suis-je pas le maitre? je fais des affaires a la Bourse. Il ne pouvait rien avouer qui effrayat autant la pauvre femme. --Ne crains-tu pas, objecta-t-elle, de perdre tout ce que nous avons si peniblement amasse? Nous avons des enfants... Il ne la laissa pas poursuivre. --Me prends-tu pour un bambin! s'ecria-t-il, ou te fais-je l'effet d'un monsieur si facile a duper! Occupe-toi d'economiser dans ton menage, et ne te mele pas de ma conduite... Et il continua, et ses operations devaient etre heureuses, car jamais il n'avait ete si facile a vivre. Toutes ses allures changeaient. Il s'etait fait faire des vetements par un bon tailleur, on eut dit qu'il avait des pretentions a l'elegance. Il abandonna la pipe et s'accoutuma a ne fumer que des cigares. Il s'ennuya de donner chaque matin l'argent du menage et prit l'habitude de le remettre toutes les semaines, le dimanche. Marque de confiance enorme, ainsi qu'il le fit remarquer a sa femme. Aussi la premiere fois: --Prends bien garde, lui dit-il, de te trouver sans un centime des jeudi. Il devenait aussi plus communicatif. Souvent, pendant le diner, il racontait ce qu'il avait entendu pendant la journee, des anecdotes, des cancans. Il enumerait les personnes avec lesquelles il avait cause. Il nommait quantite de gens qu'il appelait ses amis, et dont Mme Favoral gardait soigneusement les noms dans sa memoire. Il en etait un surtout qui semblait lui inspirer un profond respect, une admiration sans bornes, et sur le compte duquel il ne tarissait pas. C'etait, disait-il, un homme de son age, M. de Thaller, le baron de Thaller... --Celui-la, repetait-il, est veritablement fort, il a des idees, il est riche, il ira loin; ce serait un grand bonheur s'il voulait s'occuper de moi... Jusqu'a ce qu'enfin, un jour: --Tes parents ont ete fort riches autrefois? demanda-t-il a sa femme. --Je l'ai entendu dire, repondit-elle. --Ils depensaient beaucoup, n'est-ce pas? ils avaient des amis, ils donnaient de grands diners... --Ils recevaient assez souvent... --Tu te rappelles ce temps-la? --Assurement. --De sorte que s'il me plaisait de recevoir quelqu'un, ici, quelqu'un... d'important, tu saurais faire les choses convenablement, de facon a ce qu'on ne se moquat pas de nous? --Je le crois. Il demeura un moment silencieux, en homme qui reflechit avant de prendre un grand parti, puis: --Je veux donner a diner a quelques personnes, dit-il. C'etait a n'en pas croire ses oreilles. Jamais il n'avait recu a sa table qu'un employe de sa fabrique, nomme Desclavettes, lequel venait d'epouser la fille et le magasin d'un marchand de bronzes. --Est-ce possible! fit Mme Favoral. --C'est ainsi. Reste a savoir ce que me couterait un diner dans le grand genre, tout ce qu'il y a de mieux. --Cela depend du nombre des convives... --J'aurai trois ou quatre personnes. La pauvre femme se livra a un assez long calcul, puis, timidement, car la somme lui semblait formidable: --Je pense, commenca-t-elle, qu'avec une centaine de francs... Son mari se mit a siffler. --Il faudra cela rien que pour les vins, interrompit-il. Me prends-tu pour un sot? Mais, tiens, ne comptons pas. Fais comme faisaient tes parents quand ils faisaient le mieux, et si c'est bien, je ne me plaindrai pas de la depense. Prends une bonne cuisiniere, loue un garcon qui sache bien servir a table... Elle etait confondue, et cependant elle n'etait pas au bout de ses surprises. Bientot M. Favoral declara que la vaisselle du menage n'etait pas de mise et qu'il acheterait un service. Il decouvrait cent emplettes a faire et jurait qu'il les ferait. Il hesita un instant a renouveler le meuble du salon, qui etait pourtant assez convenable, etant un present de son beau-pere. Et son inventaire termine: --Et toi, demanda-t-il, quelle robe mettras-tu? --J'ai ma robe de soie noire... Il l'arreta. --C'est-a-dire que tu n'en as pas, fit-il. Tres-bien. Tu vas aller aujourd'hui meme t'en acheter une tres-belle, magnifique et tu la donneras a faire a une grande couturiere... Et par la meme occasion, tu acheteras des petits costumes pour Maxence et pour Gilberte... Voici un billet de mille francs... Decidement abasourdie: --Qui donc veux-tu inviter? interrogea-t-elle. --Le baron et la baronne de Thaller, repondit-il avec une emphase pleine de conviction. Ainsi tache de te distinguer. Il y va de notre fortune... VII Qu'un interet considerable s'attachat a ce diner, c'est ce dont Mme Favoral ne douta pas, lorsqu'elle vit les jours se succeder sans que la fabuleuse liberalite de son mari se dementit un instant. Dix fois par apres-midi, il rentrait pour apprendre a sa femme le nom d'un mets qu'on avait prononce devant lui, ou pour la consulter au sujet de quelque victuaille exotique qu'il venait d'apercevoir a la vitrine d'un marchand de comestibles. Sans cesse, il rapportait des vins de crus fantastiques, de ces vins que les negociants fabriquent a l'usage des niais, et qu'ils vendent dans des bouteilles singulieres, prealablement enduites d'une poussiere seculaire et de toile d'araignee. Il fit passer un long examen a la cuisiniere que Mme Favoral avait arretee, et exigea qu'elle lui enumerat les maisons ou elle avait cuisine. Il voulut absolument que le garcon qui devait servir a table lui montrat l'habit noir qu'il endosserait. Le grand jour venu, il ne bougea pas du logis, allant et venant de la cuisine a la salle a manger, inquiet, agite, incapable de rester en place. Il ne respira qu'apres avoir vu la table dressee et toute chargee du service qu'il avait achete, et d'une superbe argenterie qu'il etait alle louer lui-meme. Et quand sa jeune femme lui apparut, charmante sous sa fraiche toilette et tenant ses deux enfants, Maxence et Gilberte, tout de neuf habilles: --C'est parfait, s'ecria-t-il, au comble du ravissement. On ne saurait faire mieux. Maintenant nos quatre convives peuvent arriver. Ils arriverent a sept heures moins quelques minutes, dans deux voitures, dont la magnificence etonna la rue Saint-Gilles. Et les presentations terminees, Vincent Favoral eut enfin l'ineffable satisfaction de voir s'asseoir a sa table le baron et la baronne de Thaller, M. Saint-Pavin, qui s'intitulait publiciste financier et M. Jules Jottras, de la maison Jottras et frere. C'est avec une ardente curiosite, que Mme Favoral observait ces gens, que son mari appelait ses amis, et qu'elle voyait, elle, pour la premiere fois. M. de Thaller, qui n'avait guere plus de trente ans alors, n'avait deja plus d'age. Froid, gourme, visant evidemment au genre anglais, il s'exprimait en phrases breves avec un tres-sensible accent etranger. Rien a surprendre sur sa physionomie. Il avait le front bombe, l'oeil d'un bleu terne et le nez tres-mince. Ses rares cheveux etaient etales sur son crane avec une laborieuse symetrie, et sa barbe rousse, touffue et bien soignee, paraissait le preoccuper beaucoup. M. Saint-Pavin n'avait point ces facons empesees. Neglige dans sa mise, il manquait de tenue. C'etait un robuste gaillard, brun et barbu, a la levre epaisse, a l'oeil saillant et brillant, etalant sur la nappe de larges mains ornees aux phalanges de bouquets de poil, parlant haut; riant fort, mangeant ferme, buvant mieux... Pres de lui, M. Jules Jottras, bien que ressemblant a une gravure de modes, ne resplendissait guere. Mievre, blond, bleme, quasi imberbe. M. Jottras ne se distinguait que par une sorte d'impudence inconsciente, un cynisme douceatre et un ricanement dont les hoquets secouaient le binocle qu'il portait plante sur le nez. Mais c'est surtout Mme de Thaller qui inquietait Mme Favoral. Vetue avec une magnificence d'un gout au moins contestable, tres-decolletee, portant de gros diamants aux oreilles et des bagues a tous les doigts, la jeune baronne etait insolemment belle, d'une beaute provoquante jusqu'a la brutalite. Avec des cheveux d'un noir bleu, tordus sur la nuque en lourdes boucles, elle avait la peau d'une blancheur nacree, des levres plus rouges que le sang et de grands yeux qui jetaient des flammes entre leurs longs cils, recourbes. C'etait la poesie de la chair, on ne pouvait se tenir d'admirer. Parlait-elle, par exemple, ou faisait-elle un mouvement, l'admiration tombait. La voix etait vulgaire, le geste commun. Si M. Jottras risquait un mot a double sens, elle se renversait sur sa chaise pour rire, tendant le cou et avancant la gorge... Tout a ses convives, M. Favoral ne remarquait rien. Il ne songeait qu'a charger les assiettes et a remplir les verres, se plaignant qu'on ne mangeat pas, qu'on ne but rien, demandant avec inquietude si ce qu'on servait n'etait pas bon, si son vin etait mauvais, tourmentant le garcon qui servait jusqu'a lui faire perdre la tete. Il est sur que ni M. de Thaller ni M. Jottras n'avaient grand appetit. Mais M. Saint-Pavin officiait pour tous, et rien qu'a lui tenir tete et a lui faire raison, M. Favoral s'animait visiblement. Il avait la joue fort enluminee, quand, ayant verse a la ronde du vin de Champagne, il leva son verre couronne de mousse, en s'ecriant: --Je bois au succes de l'affaire! --Au succes de l'affaire! repondirent les autres en trinquant... Et quelques moments apres, on passa au salon pour prendre le cafe. Ce toast n'avait pas ete sans inquieter Mme Favoral. Mais il lui fut impossible d'adresser une question, tant vivement elle fut entreprise par Mme de Thaller, laquelle l'entraina pres d'elle sur le canape, sous pretexte que deux femmes ont toujours des secrets a echanger, alors meme qu'elles se voient pour la premiere fois. La jeune baronne etait de premiere force sur les articles mode et toilette, et c'est avec une volubilite etourdissante qu'elle demandait a Mme Favoral le nom de sa couturiere et de sa modiste, et a quel joaillier elle donnait ses diamants a remonter. Cela ressemblait si bien a une plaisanterie, que la pauvre menagere de la rue Saint-Gilles ne pouvait s'empecher de sourire, tout en repondant qu'elle n'avait pas de couturiere et que n'ayant pas de diamants, un joaillier lui etait completement inutile. L'autre declarait n'en pouvoir revenir. Pas de diamants! c'est un malheur qui depasse tout! Et vite, elle en prenait texte, charitablement, pour enumerer les parures de son ecrin, les dentelles de ses tiroirs et les robes de ses armoires. D'abord, il lui eut ete impossible, elle le jurait, de vivre avec un mari avare ou pauvre. Le sien venait de lui faire present d'un coupe capitonne de satin jaune qui etait un bijou. Et certes, elle l'employait, adorant le mouvement. Elle passait ses journees a courir les magasins et a se promener au bois. Tous les soirs elle avait, a son choix, le spectacle et le bal, l'un et l'autre souvent. Les theatres de genre etaient ceux qu'elle preferait. Assurement l'Opera et les Italiens sont bien plus distingues, mais elle ne pouvait se tenir d'y bailler... Puis, elle voulait embrasser les enfants, et il fallait aller lui chercher Maxence et Gilberte. Elle adorait les enfants, protestait-elle, c'etait son faible, sa passion. Elle avait, elle-meme, une petite-fille de dix-huit mois, nomme Cesarine, dont elle raffolait; et que certainement elle eut amenee, et elle n'eut pas craint de gener... Tout ce verbiage bruissait comme un murmure confus aux oreilles de Mme Favoral. "Oui, non," repondait-elle, sans trop savoir a quoi elle repondait. Le coeur serre d'une apprehension vague, elle n'avait pas trop de toute son attention pour observer son mari et ses hotes. Debout pres de la cheminee, le cigare aux dents, ils causaient avec une certaine animation, mais a voix trop basse pour qu'elle put bien saisir. C'est seulement lorsque M. Saint-Pavin prenait la parole, qu'elle entendait qu'il s'agissait toujours de l'affaire, car il ne parlait que d'articles a publier, d'actions a lancer, de dividendes a distribuer et de benefices certains a recueillir. Tous d'ailleurs paraissaient admirablement d'accord, et a un moment elle vit son mari et M. de Thaller se frapper dans la main, comme on fait quand on echange une parole. Onze heures sonnerent. M. Favoral pretendait obliger ses hotes a accepter encore une tasse de the ou un verre de punch, mais M. de Thaller declara qu'il avait a travailler, et que sa voiture etant arrivee, il allait partir. Et il partit, en effet, emmenant la baronne, suivi de M. de Saint-Pavin et de M. Jottras. Et quand M. Favoral, les portes fermees, se retrouva avec sa femme: --Eh bien! s'ecria-t-il tout vibrant de vanite satisfaite, que dis-tu de nos amis? Certes, l'opinion de la pauvre femme etait faite. Elle n'osa pas la formuler. --Ils m'ont surpris, repondit-elle. Il bondit sur ce mot. --Je voudrais bien savoir pourquoi? Alors, timidement et avec des precautions infinies, elle se mit a expliquer que la physionomie de M. de Thaller ne lui inspirait aucune confiance, que M. Jottras lui avait semble un personnage tres-impudent, que M. Saint-Pavin lui paraissait fort mal et que la jeune baronne, enfin, lui avait donne d'elle la plus singuliere idee... M. Favoral n'en voulut pas ecouter davantage. --C'est que tu n'as jamais vu des gens de la haute societe, s'ecria-t-il. --Pardon, autrefois, du vivant de ma mere... --Eh! il ne venait que des marchands chez ta mere... La pauvre femme baissait la tete: --Je t'en supplie, Vincent, insista-t-elle, avant de rien faire avec ces nouveaux amis, reflechis, consulte... Il finit par eclater de rire. --N'as-tu pas peur qu'ils ne me volent! dit-il. Des gens riches dix fois comme moi!... Tiens, ne parlons plus de cela, et allons nous coucher... Tu verras ce que nous rapportera cette soiree, et si j'ai lieu de regretter mon argent!... VIII Quand, au lendemain de ce diner, qui devait faire epoque dans sa vie, Mme Favoral se reveilla, son mari etait deja debout et, un crayon a la main, il alignait des additions. L'enchantement s'etait dissipe comme les fumees du vin de Champagne, et les nuages des mauvais jours s'amassaient sur son front. S'apercevant que sa femme l'observait: --Cela coute gras, dit-il d'un ton rogue, de mettre une affaire en train, et il ne faudrait pas recommencer tous les soirs. A l'entendre, on eut cru, positivement, que Mme Favoral seule, a force d'obsessions, l'avait decide a cette depense qu'il paraissait regretter si fort. Elle le lui fit remarquer doucement, lui rappelant que, bien loin de le pousser, elle avait essaye de le retenir, lui repetant qu'elle augurait mal de cette affaire dont il s'enthousiasmait, et que s'il voulait la croire, il ne s'aventurerait pas... --Sais-tu ce dont il s'agit? interrompit-il brusquement. --Tu ne me l'as pas dit... --Eh bien! alors, laisse-moi en repos, avec tes pressentiments. Mes amis te deplaisent et j'ai bien vu quelle mine tu faisais a la baronne de Thaller. Mais je suis le maitre, et ce que j'ai resolu sera. J'ai signe, d'ailleurs. Une fois pour toutes, je te defends de revenir sur ce sujet. Sur quoi, s'etant habille avec beaucoup de soin, il decampa en disant qu'il etait attendu pour dejeuner, par Saint-Pavin, le publiciste financier, et par M. Jottras, de la maison Jottras et frere. Une femme adroite ne se fut pas tenue pour battue et eut eu facilement raison de ce despote dont l'intelligence n'etait pas le fort. Mais Mme Favoral etait trop fiere pour etre adroite, et d'ailleurs, les ressorts de sa volonte avaient ete brises par l'oppression successive d'une maratre odieuse et d'un maitre brutal. Son renoncement a tout etait complet. Blessee, elle gardait le secret de la blessure, baissait la tete et se taisait. Elle ne hasarda donc pas une allusion, et il s'ecoula pres d'une semaine sans qu'elle entendit prononcer le nom de ses hotes. C'est par un journal qu'avait oublie au salon M. Favoral, qu'elle apprit que M. le baron de Thaller venait de fonder une societe par actions, le _Comptoir de credit mutuel_, au capital de plusieurs millions. Au-dessous de l'annonce imprimee en enormes caracteres, venait un long article, ou il etait demontre que la societe nouvelle etait en meme temps une oeuvre patriotique, et une institution de credit de premier ordre, qu'elle repondait a des besoins urgents, qu'elle etait appelee a rendre a l'industrie des services inappreciables, que ses benefices etaient assures et que souscrire des actions, c'etait simplement tirer sur la fortune a courte echeance. Un peu rassuree deja par la lecture de cet article, Mme Favoral le fut tout a fait lorsqu'elle lut la liste des membres du conseil de surveillance. Presque tous etaient titres et decores de quantite d'ordres, et les autres, les simples roturiers, etaient tous des banquiers, des dignitaires ou meme d'anciens ministres. --Je me trompais, pensa-t-elle, subissant l'ascendant de la chose imprimee. Et nulle objection ne lui vint, quand a peu de jours de la, son mari lui dit: --J'ai la situation que je desirais. Je suis caissier principal de la Societe dont M. de Thaller est le directeur. Ce fut, d'ailleurs, tout. De ce qu'etait cette societe, des avantages qu'elle lui faisait, pas un mot. A sa facon de s'exprimer seulement, Mme Favoral jugea qu'il devait etre bien traite, et il la confirma dans cette opinion en lui accordant, de son propre mouvement, quelques francs de plus pour la depense journaliere de la maison. --Il faut, declara-t-il, en cette occasion memorable, savoir, quoi qu'il en coute, faire honneur a sa position sociale. Pour la premiere fois de sa vie, il semblait preoccupe du qu'en dira-t-on, et soucieux de l'opinion qu'on aurait de lui, dans un quartier ou l'opinion est d'autant plus influente que tout le monde s'y connait. Il recommanda a sa femme de veiller soigneusement a sa mise et a celle des enfants, et reprit une servante. Il voulut se creer des relations et inaugura ses diners du samedi, ou vinrent assidument M. et Mme Desclavettes d'abord, M. Chapelain l'avoue, le papa Desormeaux et quelques autres. Pour lui, il adopta peu a peu les habitudes dont il ne devait plus se departir, et dont la regularite chronometrique lui valut le surnom dont il etait fier, de Bureau-Exactitude. Quant au reste, jamais homme, a un pareil degre, ne se desinteressa de sa femme et de ses enfants. Sa maison n'etait pour lui qu'une hotellerie ou il venait prendre son repas du soir et dormir. Jamais il ne songea a demander a sa femme l'emploi de ses journees, ni a quoi elle s'occupait en son absence. Pourvu qu'elle ne lui reclamat pas d'argent, et qu'elle fut la quand il rentrait, il etait content. Bien des femmes, a l'age de Mme Favoral, auraient etrangement use de cette indifference injurieuse, et de cette absolue liberte. Si elle en profita, ce fut uniquement pour obeir a une de ces inspirations qui ne peuvent naitre qu'au coeur d'une mere. L'augmentation du budget du menage etait relativement considerable, mais si exactement calculee, qu'elle n'en etait pas maitresse d'un centime de plus. C'est avec un veritable desespoir qu'elle songeait que ses enfants auraient a endurer les humiliantes privations qui avaient desole son existence. Ils etaient trop jeunes encore pour souffrir de la parcimonie paternelle, mais ils grandiraient, leurs desirs s'eveilleraient et elle serait dans l'impossibilite de leur accorder les plus innocentes satisfactions. A force de tourner et de retourner dans son esprit cette idee desolante, elle se souvint d'une amie de sa mere, qui avait rue Saint-Denis un important etablissement de lainage et de mercerie. La etait peut-etre la solution du probleme. Elle se rendit chez cette digne femme, et sans meme avoir besoin de lui confesser toute la verite, elle en obtint divers petits travaux, mal retribues, comme de juste, mais qui, moyennant une severe application, pouvaient rapporter de huit a douze francs par semaine. Des lors, elle ne perdit plus une minute, se cachant de son travail comme d'une mauvaise action. Elle connaissait assez son mari pour etre certaine qu'il s'indignerait, et il lui semblait l'entendre s'ecrier qu'il depensait cependant assez pour que sa femme n'en fut pas reduite au metier d'ouvriere. Mais aussi, quelle joie, le jour ou elle cacha tout au fond d'un tiroir la premiere piece de vingt francs gagnee par elle, une belle piece d'or qui lui appartenait sans conteste, qu'on ne lui connaissait pas, et qu'elle pouvait depenser a sa guise sans avoir a en rendre compte. Et avec quel orgueil, de semaine en semaine, elle vit son petit tresor grossir, malgre les emprunts qu'elle lui faisait, tantot pour donner a Maxence un jouet dont il avait envie, tantot pour ajouter un ruban a la toilette de Gilberte. Ce fut le temps le plus heureux de sa vie, une halte le long de cette voie douloureuse ou elle se trainait depuis tant d'annees. Les heures, entre ses deux enfants, s'envolaient legeres et rapides comme des secondes. Si toutes les esperances de la jeune fille et de la femme avaient ete fletries avant d'eclore, les joies de la mere, du moins, ne lui manqueraient pas. C'est que si le present suffisait a ses modestes ambitions, l'avenir avait cesse de l'inquieter. Jamais il n'avait ete question entre elle et son mari de leurs hotes d'une soiree, jamais il ne lui parlait du _Comptoir de credit mutuel_, mais il n'avait pas ete sans laisser echapper de ci et de la quelques exclamations qu'elle enregistrait precieusement, et qui trahissaient des affaires prosperes. --Ce Thaller est un rude matin! s'ecriait-il, et qui a une chance infernale! Et d'autres fois: --Encore deux ou trois operations comme celle que nous venons de reussir, et nous pourrons fermer boutique!... Que conclure de la, sinon qu'il marchait a grands pas vers cette fortune, objet de toutes ses convoitises. Deja, dans le quartier, il avait cette reputation qui est le commencement de la richesse, d'etre tres-riche. On l'admirait de tenir sa maison avec une economie severe, car on estime toujours un homme qui a de l'argent de ne le point depenser. --Ce n'est pas lui, bien sur, qui mangera ce qu'il a, repetaient les voisins. Les gens qu'il recevait le samedi le croyaient plus qu'a l'aise. Quand M. Desclavettes et M. Chapelain s'etaient bien plaints, l'un de sa boutique et l'autre de son etude, ils ne manquaient pas d'ajouter: --Vous riez de nos plaintes, vous qui etes lance dans les grandes affaires ou l'on gagne ce qu'on veut. Ils semblaient d'ailleurs tenir en haute estime ses capacites financieres. Ils le consultaient et suivaient ses conseils. M. Desormeaux disait: --Oh! il s'y entend. Et Mme Favoral se plaisait a se persuader que, sous ce rapport au moins, son mari etait un homme remarquable. Elle attribuait a des preoccupations superieures son mutisme et ses distractions. De meme qu'il lui avait appris a l'improviste qu'il avait de quoi vivre, elle pensait qu'un beau matin il lui annoncerait qu'il etait millionnaire. IX Mais le repit accorde par la destinee a Mme Favoral touchait a son terme, les epreuves allaient revenir, plus poignantes que jamais, occasionnees par ses enfants, tout son bonheur jusqu'alors, et sa seule consolation. Maxence allait avoir douze ans. C'etait un brave petit garcon, d'une intelligence eveillee, travaillant a ses heures, mais d'une inconcevable etourderie et d'une turbulence que rien ne pouvait dompter. A l'institution Massin, ou on l'avait place, il faisait blanchir les cheveux de ses maitres d'etudes, et il ne se passait pas de semaine qu'il ne se signalat par quelque mefait nouveau. Un pere comme tous les autres se fut mediocrement inquiete des fredaines d'un ecolier, qui etait en definitive des premiers de sa classe et dont les professeurs eux-memes, tout en se plaignant, disaient: --Bast! qu'importe, puisque le coeur est bon et l'esprit sain. Mais M. Favoral prenait tout au tragique. Si Maxence etait mis en retenue et accable de pensums, il se pretendait atteint dans sa consideration et declarait que son fils le deshonorait. S'il tombait a la maison un bulletin portant cette mention: "conduite execrable", il entrait dans des fureurs ou il semblait ne plus posseder son libre arbitre. --A votre age, disait-il au gamin epouvante, je travaillais dans une fabrique et je gagnais ma vie. Pensez-vous que je ne me lasserai pas de me saigner aux quatre veines pour vous procurer le bienfait de l'education qui m'a manque? Prenez garde! Le Havre n'est pas loin, et on y a toujours besoin de mousses. Si du moins il s'en fut tenu a ces admonestations, qui par leur exageration meme manquaient le but! Mais il etait d'avis que les moyens mecaniques sont necessaires, pour graver profondement les reprimandes dans la cervelle des jeunes gens, et, pour ce, empoignant sa canne, il rouait Maxence de coups, s'acharnant d'autant plus que le gamin, devore d'amour-propre, se fut laisse hacher plutot que de pousser un cri ou de verser un pleur. La premiere fois que Mme Favoral vit frapper son fils, elle fut saisie d'une de ces coleres farouches qui ne raisonnent ni ne pardonnent plus. Etre battue lui eut paru moins atroce, moins humiliant. Jusqu'a ce jour, il lui avait ete impossible d'aimer un mari tel que le sien. De ce moment elle le prit en aversion, il lui fit horreur. Son fils lui parut un martyr, pour lequel jamais elle ne saurait faire assez. Aussi, fallait-il voir de quelles etreintes passionnees elle le serrait sur son coeur apres ces scenes desolantes, de quels baisers elle couvrait la trace des coups et par quelles tendresses delirantes elle s'efforcait de lui faire oublier les brutalites paternelles. Avec lui, elle sanglotait. Comme lui, elle s'ecriait, en menacant le vide de ses poings crispes: "Lache! tyran! bourreau!..." La petite Gilberte melait ses larmes aux leurs. Et presses l'un contre l'autre, ils deploraient leur destinee, maudissant l'ennemi commun, le chef de la famille. C'est ainsi que s'ecoula la jeunesse de Maxence, entre des exagerations egalement funestes, entre les brutalites revoltantes de son pere et les gateries dangereuses de sa mere, prive de tout par l'un et par l'autre comble. Car Mme Favoral avait trouve l'emploi de ses humbles economies. Si jamais l'idee n'etait venue au caissier du _Comptoir de credit mutuel_, de mettre quelques sous dans la poche de Maxence, la trop faible mere lui eut cree des besoins d'argent pour avoir cette joie de les satisfaire. Elle, qui avait devore tant d'humiliations en sa vie, elle n'eut pu supporter de savoir son fils souffrant en son amour-propre, et reduit a reculer devant ces menues depenses qui sont la vanite des ecoliers. --Tiens, prends, lui disait-elle, les jours de promenade, en lui glissant dans la main quelques pieces de vingt sous. Malheureusement, elle joignait a son cadeau la recommandation de n'en rien laisser deviner au pere ne comprenant pas qu'elle dressait ainsi Maxence a la dissimulation, faussant sa droiture naturelle et pervertissant ses instincts. Non, elle donnait. Et pour reparer les breches faites a son tresor, elle travaillait jusqu'a se gater la vue, avec une si apre ardeur, que la digne marchande de la rue Saint-Denis lui demandait si elle n'employait pas des ouvrieres. Elle ne se faisait aider que par Gilberte, qui des l'age de huit ans savait deja se rendre utile. Et ce n'est pas tout. Pour ce fils, en prevision de depenses croissantes, elle descendait a des expedients qui, jadis, pour elle-meme, lui eussent paru indignes et deshonorants. Elle vola le menage, faisant danser l'anse de son propre panier. Elle en vint a se confier a sa domestique et a faire de cette fille la complice de ses manoeuvres. Elle s'ingeniait a servir a M. Favoral des diners ou l'excellence de la sauce l'empechait de remarquer l'absence du poisson. Et le dimanche, quand elle rendait ses comptes hebdomadaires, c'est sans rougir qu'elle augmentait de quelques centimes le prix de chaque objet, s'applaudissant quand elle avait ainsi grappille une douzaine de francs, et trouvant, pour se justifier a ses yeux, de ces sophismes qui jamais ne font defaut a la passion. Au debut, Maxence etait trop jeune pour se preoccuper des sources ou sa mere puisait l'argent qu'elle prodiguait a ses fantaisies d'ecolier. Elle lui recommandait de se cacher de son pere, il se cachait et trouvait cela tout naturel. Le discernement lui devait venir avec l'age. Le moment arriva ou il ouvrit les yeux sur le regime auquel etait soumise la maison paternelle. Il y vit cette economie inquiete qui semble denoncer la gene, et les apres discussions que soulevait l'emploi inconsidere d'une piece de vingt francs. Il vit sa mere realiser des miracles d'industrie pour dissimuler la pauvrete de sa toilette et recourir a la plus savante diplomatie quand elle souhaitait acheter une robe neuve a Gilberte. Et lui, malgre tout, se trouvait avoir a sa disposition autant d'argent que ceux d'entre ses camarades; dont les parents passaient pour etre les plus opulents et les plus genereux. Inquiet, il interrogea. --Eh! que t'importe! lui repondit sa mere, toute rougissante et toute embarrassee, voila-t-il pas un grave sujet de preoccupation! Et comme il insistait: --Va, nous sommes riches, lui dit-elle. Mais il ne pouvait la croire, accoutume qu'il etait a toujours entendre crier misere, et comme il fixait sur elle de grands yeux surpris: --Oui, reprit-elle, avec une imprudence qui, fatalement, devait porter ses fruits, nous sommes riches, et si nous vivons comme tu le vois, c'est que cela convient a ton pere, qui veut amasser une fortune plus grande encore. Ce n'etait pas une reponse, et cependant Maxence n'en demanda pas plus. Mais il s'informa de droite et de gauche, avec cette adresse patiente des jeunes gens armes d'une idee fixe. Deja, a cette epoque, M. Vincent Favoral avait dans le quartier, et meme parmi ses amis, la reputation d'etre pour le moins millionnaire. Le _Comptoir de credit mutuel_ avait pris des developpements considerables; il avait du, pensait-on, en profiter largement, et les benefices avaient du grossir vite entre les mains d'un homme aussi habile que lui et dont la severe economie etait celebre. Voila ce qu'on dit a Maxence, mais non sans lui donner ironiquement a entendre qu'il aurait tort de compter sur la fortune paternelle pour mener joyeuse vie. M. Desormeaux lui-meme, qu'il avait interroge assez adroitement, lui dit en lui frappant amicalement sur l'epaule: --S'il vous faut jamais de la monnaie pour vos fredaines de jeune homme, tachez d'en gagner, car ce n'est sacrebleu pas papa qui vous en fournira. De telles reponses compliquaient, au lieu de l'expliquer, le probleme qui troublait Maxence. Il observa, il epia, et enfin il en arriva a acquerir la certitude que l'argent qu'il depensait etait le produit du travail de sa mere et de sa soeur... --Ah! pourquoi ne l'avoir pas dit!... s'ecria-t-il en se jetant au cou de sa mere, pourquoi m'avoir expose aux regrets amers que j'eprouve en ce moment!... Par ce seul mot, la pauvre femme se trouva largement payee. Elle admira la noblesse des sentiments de son fils et la bonte de son coeur. --Ne comprends-tu donc pas, lui dit-elle, en versant des larmes de joie, ne vois-tu pas bien que c'est un bonheur, pour une mere, le travail qui peut servir au plaisir de son fils!... Mais il etait consterne de sa decouverte. --N'importe! dit-il. Je jure bien qu'on ne me verra plus jeter au vent, comme autrefois, l'argent que tu me donnes... Pendant plusieurs semaines, en effet, il fut fidele a cet engagement qu'il venait de prendre. Mais a dix-sept ans, les resolutions ne sont pas bien solides. L'impression qu'il avait ressentie s'effaca. Il s'ennuya des petites privations qu'il s'imposait. Il en vint a prendre au pied de la lettre ce que lui avait dit sa mere et a se prouver que se priver d'un plaisir c'etait l'en priver elle-meme. Il demanda dix francs un jour, puis dix francs encore, il reprit ses habitudes... Il touchait alors a la fin de ses etudes. --Voila le moment venu, disait M. Favoral, de choisir une carriere et de se suffire a soi-meme. X Pour s'inquieter d'une profession, Maxence Favoral n'avait pas attendu les avertissements paternels. Les ecoliers modernes sont precoces, ils savent le fort et le faible de la vie, et quand ils abordent le baccalaureat, ils sont bien desenchantes deja, ayant use leurs illusions derriere leur pupitre, pendant les longues etudes du soir. Et il serait difficile qu'il en fut autrement. Au fond des lycees, fatalement se retrouve l'echo des preoccupations et le reflet des moeurs du moment. Il n'y a ni murailles ni surveillants qui tiennent. En meme temps que la boue de la ville, dont leurs souliers sont macules, les eleves rapportent, les soirs de sortie, leur provision d'observations et de faits. Qu'ont-ils vu, pendant la journee, dans leur famille ou chez leur correspondant? Des convoitises ardentes, d'insatiables appetits de luxe, de bien-etre, de jouissances, de plaisirs, le dedain des labeurs patients, le mepris des convictions austeres, d'apres besoins d'argent, la volonte de parvenir a tout prix et la resolution de violenter la fortune a la premiere bonne occasion. Assurement on a dissimule devant eux, mais ils ont l'entendement subtil. Leur pere leur a bien dit, d'un ton grave, qu'il n'est rien de respectable en ce monde que le travail et la probite, mais ils ont surpris ce meme pere saluant a peine un pauvre diable d'honnete homme, et s'inclinant jusqu'a terre devant quelque gredin fletri par trois jugements, mais riche de six millions. Conclusion?... Oh! ils s'entendent a conclure, car il n'est tels que les jeunes gens pour etre logiques et deduire d'un fait ses dernieres consequences. Ils savent, pour la plupart, qu'il leur faudra faire quelque chose, mais quoi? Et c'est alors que, pendant les recreations, leur imagination s'exerce a chercher cette fameuse profession, jusqu'ici introuvable, qui donne la fortune sans travail et la liberte en meme temps qu'une situation brillante. C'est eux qu'il faut entendre eplucher et discuter toutes les carrieres qui s'ouvrent aux jeunes ambitions. Et que de rires, si quelque naif s'avise de citer un de ces emplois modestes ou l'on gagne au debut cent cinquante francs! c'est a peine ce que depense tel externe, rien que pour ses cigares et ses voitures quand il est en retard. Maxence n'etait ni meilleur ni pire que les autres. De meme que les autres, il s'ingenia a decouvrir le metier ideal qui enrichit son homme en l'amusant. Sous pretexte qu'il dessinait joliment, il parla de se faire peintre, calculant avec aplomb ce que rapporte la peinture et comptant d'apres un journal ce que gagnent Corot ou Gerome, Ziem, Daubigny et quelques autres, qui recueillent enfin le prix d'incessants efforts et d'ecrasants labeurs. Mais en fait de tableaux, M. Vincent Favoral n'appreciait que les vignettes bleues de la banque de France. --Je ne veux pas d'artiste dans ma famille! declara-t-il, d'un ton qui n'admettait pas de replique. Maxence eut ete volontiers ingenieur, car l'ingenieur est a la mode. Mais les examens de l'Ecole polytechnique sont roides. Ou officier de cavalerie. Mais les deux annees de Saint-Cyr manquent de gaiete. Ou chef de bureau comme M. Desormeaux, mais il faut commencer par etre surnumeraire. Apres avoir longtemps hesite entre le droit et la medecine, il finit par reconnaitre qu'il voulait etre avocat, influence surtout par les joyeuses legendes du quartier latin. Ce n'etait pas precisement le reve de M. Vincent Favoral. --Cela va couter encore de l'argent, gronda-t-il. Or, il s'etait berce de cette fausse esperance que son fils, au sortir du lycee, entrerait immediatement dans une maison de commerce ou il gagnerait de quoi se suffire. Battu en breche par sa femme, cependant, et sollicite par ses amis, il ceda. --Soit, dit-il a Maxence, tu feras ton droit. Seulement, comme il ne peut me convenir que tu gaspilles tes journees a flaner dans les estaminets de la rive gauche, tu travailleras en meme temps chez un avoue. Des samedi prochain, je m'entendrai avec mon ami Chapelain. Ce stage chez un avoue, Maxence ne l'avait pas prevu, et il faillit reculer devant cette perspective d'une discipline qu'il prevoyait devoir etre aussi exigeante que celle du college. Pourtant, ne decouvrant rien de mieux, il persista. Et la rentree venue, il prit sa premiere inscription et fut installe a un pupitre chez Me Chapelain, dont l'etude etait alors rue Saint-Antoine. La premiere annee, tout alla passablement. La somme de liberte qui lui etait laissee lui suffisait. Son pere ne lui accordait pas un centime pour ses menus plaisirs, mais l'avoue, en sa qualite de vieil ami de sa famille, faisait pour lui ce qu'il n'avait jamais fait pour un clerc amateur, et lui allouait vingt francs par mois. Mme Favoral ajoutant quelques pieces de cent sous a ces vingt francs, Maxence se declarait satisfait. Malheureusement, nul moins que lui, avec son imagination vive et son temperament fougueux, n'etait fait pour cette existence paisible, pour cette besogne toujours la meme, que ne passionnaient ni les difficultes a vaincre, ni les rivalites d'amour-propre, ni les satisfactions du resultat obtenu. Bientot il se lassa. Il avait retrouve a l'Ecole de Droit d'anciens camarades de l'institution Massin, dont les parents habitaient la province, et qui, par consequent, vivaient libres au quartier latin, moins assidus aux cours qu'a la brasserie de la Source ou a la Closerie des Lilas. Il envia leur vie joyeuse, leur liberte sans controle, leurs plaisirs faciles, leur chambre meublee, et jusqu'a la gargote ou ils prenaient a credit tout ce qu'on voulait bien leur donner, reservant l'argent de leur pension pour la distraction qu'il faut payer comptant. Mais Mme Favoral n'etait-elle pas la?... Elle avait tant travaille, la pauvre femme, surtout depuis que Mlle Gilberte etait presque une jeune fille, elle avait tant economise, tant grappille, que sa reserve, malgre le nombre des emprunts, s'elevait a une somme assez forte. Quand Maxence voulait deux ou trois louis, il n'avait qu'un mot a dire. Il les voulut souvent. Aussi devint-il d'une jolie force au billard. Il eut sa pipe culottee au ratelier d'une brasserie, il prit l'absinthe avant de diner et s'exerca le soir a _effacer_ des bocks. L'audace lui venant, il dansa a Bullier, il connut les cabinets particuliers de Foyot et enfin eut une maitresse. Si bien qu'une apres-midi, que M. Favoral avait ete appele par une affaire de l'autre cote de l'eau, il se trouva nez a nez avec son fils, lequel s'avancait, le cigare a la bouche, ayant au bras une demoiselle superieurement peinte et harnachee d'une toilette a faire cabrer les chevaux de fiacre. C'est dans un etat d'indicible fureur qu'il regagna la rue Saint-Gilles. --Une femme! s'ecriait-il d'un accent de pudeur revoltee. Une drolesse! lui! mon fils!... Et lorsque ce fils reparut au logis, l'oreille fort basse, son premier mouvement fut de recourir a la correction d'autrefois. Mais Maxence venait d'avoir dix-neuf ans. A la vue de la canne levee sur lui, il devint plus blanc que sa chemise, et l'arrachant des mains de son pere, il la brisa sur son genou, en jeta violemment les morceaux a terre et s'elanca dehors. --Il ne remettra plus les pieds ici! s'ecriait le caissier du _Comptoir de credit mutuel_, jete hors de lui par un acte de resistance qui lui semblait inoui. Je le chasse. Qu'on fasse un paquet de son linge et de ses habits et qu'on le porte au premier hotel venu. Je ne veux plus le voir!... Longtemps Mme Favoral et Mlle Gilberte se trainerent a ses pieds, avant d'obtenir qu'il revint sur sa determination. --Il nous deshonorera tous! repetait-il, ne comprenant pas que c'etait lui qui avait, en quelque sorte, pousse Maxence dans la voie funeste ou il etait engage, oubliant que les severites absurdes du pere preparent les complaisances perilleuses de la mere; ne voulant pas s'avouer qu'un chef de famille a d'autres devoirs que de donner aux siens la patee et la niche, et qu'un pere est mal venu a se plaindre qui n'a pas su se faire l'ami et le conseiller de son fils. Enfin, apres les plus violentes recriminations, il pardonna--en apparence du moins. Mais les ecailles lui etaient tombees des yeux. Il courut aux informations et decouvrit des choses enormes. Il sut par Me Chapelain, adroitement questionne, que Maxence restait des semaines entieres sans paraitre a l'etude. Si l'avoue ne s'etait pas plaint jusqu'alors, c'est qu'il avait eu la bouche fermee par les supplications de Mme Favoral, et il n'etait pas fache, ajoutait-il, d'un aveu qui soulageait sa conscience. Ainsi, le caissier surprit une a une toutes les fredaines de son fils. Il apprit qu'il etait presque inconnu a l'Ecole de Droit, qu'il passait ses journees dans les cafes, et que le soir, pendant qu'il le croyait endormi, il s'echappait pour courir les theatres et les bals. --Ah! c'est ainsi, se disait-il, ah! ma femme et mes enfants sont ligues contre moi, le maitre!... Eh bien! nous verrons! XI De cet instant, la guerre fut declaree. De ce jour, commenca rue Saint-Gilles un de ces drames bourgeois qui attendent encore leur Moliere, drames d'une vulgarite desesperante et d'un affadissant realisme, poignants neanmoins, car il s'y depense une energie farouche, des larmes et du sang. M. Favoral se croyait bien sur de l'emporter. N'avait-il pas la clef de la caisse! Car, tenir la clef de la caisse, c'est tenir la victoire a une epoque ou tout finit par de l'argent. Cependant, d'irritantes inquietudes le travaillaient. Lui, qui venait d'eventer tant de choses qu'il ne soupconnait meme pas la veille, il ne pouvait decouvrir ou son fils puisait l'argent qu'il laissait glisser comme de l'eau entre ses mains prodigues. Il s'etait assure que Maxence n'avait pas de dettes, pourtant ce ne pouvait pas etre avec les vingt francs mensuels de Me Chapelain qu'il alimentait ses fredaines. Mme Favoral et Mlle Gilberte, soumises separement a un savant interrogatoire, avaient su garder le secret de leur labeur mercenaire. La servante, habilement questionnee, n'avait rien dit qui put mettre sur la trace de la verite. Il y avait donc la un mystere. Et la constante preoccupation de M. Favoral se lisait dans le froncement de ses sourcils, pendant ses rares apparitions au logis, c'est-a-dire pendant le diner. A la seule facon dont il degustait sa soupe, il etait aise de voir qu'il se demandait si c'etait bien de vraie soupe et si on ne lui en faisait pas accroire. A l'expression de ses yeux, on devinait cette question incessamment posee dans son esprit: --On me vole, evidemment; mais comment s'y prend-on pour me voler? Et il devenait defiant, tatillon et meticuleux comme jamais il ne l'avait ete. C'est avec les plus injurieuses precautions qu'il repassait chaque dimanche les comptes de sa femme. Il voulut avoir chez l'epicier un livre dont il soldait lui-meme le total tous les mois; il se faisait representer les bulletins de la boucherie. Il s'informait du prix de la pomme qu'il pelait en longs rubans sur son assiette, et il ne manquait pas d'entrer chez la fruitiere s'assurer qu'on ne l'avait pas trompe. Tant d'efforts n'aboutissaient a rien. Et cependant, il avait pu constater que Maxence avait toujours en poche deux ou trois pieces de cinq francs. --Ou les voles-tu? lui demanda-t-il un jour. --Je les economise sur mes appointements, repondit hardiment le jeune homme. Exaspere, M. Favoral eut voulu interesser a ses investigations l'univers entier. Et un samedi qu'il causait avec ses amis, M. Chapelain, le bonhomme Desclavettes et papa Desormeaux, montrant sa femme et sa fille: --Ces sacrees femmes me pillent, au profit de mon fils, dit-il, et si adroitement que je n'y vois que du feu! Elles s'entendent avec les fournisseurs, qui ne sont que des filous patentes, et il ne se mange rien ici qu'on ne m'ait fait payer le double de sa valeur. M. Chapelain dissimula mal une grimace, pendant que M. Desclavettes admirait sincerement un homme qui avait du moins le courage de sa ladrerie. Mais M. Desormeaux ne machait jamais son opinion: --Savez-vous, ami Vincent, dit-il, qu'il faut un fier estomac pour accepter a diner dans une maison dont le maitre passe son temps a supputer ce que coute chaque bouchee que machent les convives! M. Favoral rougit. --Ce n'est pas la depense que je deplore, repondit-il, mais la duplicite. Je suis assez riche, Dieu merci! pour n'etre pas reduit a liarder. C'est avec bien du plaisir que je donnerais a ma femme le double de ce qu'elle me prend, si elle me le demandait franchement. Mais c'etait une lecon. Il dissimula, desormais, et ne parut plus occupe qu'a soumettre son fils a un regime de son invention et dont la rigueur excessive eut jete hors de ses gonds le garcon le plus froid. Il exigea de lui des attestations quotidiennes de son assiduite tant a l'Ecole de Droit qu'a l'etude. Il lui traca l'itineraire de ses courses et lui en mesura la duree a quelques minutes pres. Aussitot apres le diner, il le renfermait a double tour dans sa chambre et ne manquait jamais, en rentrant a dix heures, de s'assurer de sa presence. C'etaient les meilleures mesures qu'il put prendre pour exalter encore l'aveugle tendresse de Mme Favoral. En apprenant que Maxence avait une maitresse, elle avait ete rudement atteinte en ses sentiments les plus chers. Ce n'est jamais sans une secrete jalousie qu'une mere decouvre qu'une femme lui a ravi le coeur de son fils. Elle n'avait pas ete sans lui garder une certaine rancune de desordres que dans sa candeur elle n'avait pas soupconnes. Elle lui pardonna tout, quand elle vit de quel traitement il etait l'objet. Elle lui donna raison, le jugeant victime de la plus injuste des persecutions. Le soir, apres le depart de son mari, elle allait avec Gilberte s'etablir dans le couloir qui precedait la chambre de Maxence, et elles causaient avec lui a travers la porte. Jamais elles n'avaient tant travaille pour la merciere de la rue Saint-Denis. Elles se faisaient des semaines de vingt-cinq et trente francs. Mais la patience de Maxence etait a bout, et, un matin, il declara resolument qu'il ne voulait plus suivre les cours, qu'il s'etait trompe sur sa vocation, et qu'il n'etait pas de puissance humaine capable de le forcer a retourner chez M. Chapelain. --Et ou irez-vous? s'ecria son pere. Me croyez-vous d'humeur a fournir eternellement a vos besoins... Il repondit que c'etait precisement pour se suffire et conquerir son independance qu'il etait resolu a quitter une position qui, apres deux ans, lui rapportait vingt francs par mois. --Il me faut un metier ou on s'enrichisse, poursuivit-il. Je veux entrer dans une maison de banque ou dans quelque grande administration financiere. C'est avec transport que Mme Favoral adopta cette idee. --Pourquoi, en effet, dit-elle a son mari, pourquoi ne placerais-tu pas notre fils au _Comptoir de credit mutuel_? La, il serait sous tes yeux. Intelligent comme il est, pousse par toi et par M. de Thaller, il arriverait vite a de bons appointements. M. Favoral froncait les sourcils. --C'est ce que je ne ferai jamais, prononca-t-il. Je n'ai pas en mon fils assez de confiance. Je ne veux pas m'exposer a ce qu'il compromette la consideration que j'ai su conquerir. Et devoilant jusqu'a un certain point le secret de sa conduite: --Un caissier, ajouta-t-il, qui manie comme moi des sommes immenses, ne saurait trop veiller sur sa reputation. La confiance est chose fragile, en un temps ou on ne voit que des caissiers sur la route de la Belgique. Qui sait ce qu'on penserait de moi, si on savait que j'ai un fils tel que le mien... Mme Favoral insistait, neanmoins. Il prit un brusque parti: --Assez! interrompit-il. Maxence est libre. Je lui accorde deux ans pour se creer une position. Ce delai ecoule, bonsoir, il ira loger et manger ou il voudra, j'ai dit. Qu'on ne m'en parle plus... C'est avec une sorte de frenesie que Maxence abusa de cette liberte, et en moins de quinze jours il dissipa les economies de trois mois de sa mere et de sa soeur. Ce temps passe, il reussit, M. Chapelain aidant, a se caser chez un architecte. C'etait s'engager dans une impasse et se condamner a rester toute sa vie commis. Mais l'avenir ne l'inquietait guere. Pour le present, il etait enchante de cet emploi subalterne, qui lui assurait chaque mois cent soixante-quinze francs. Cent soixante-quinze francs! la fortune! Aussi se lanca-t-il dans cette vie de plaisirs frelates, ou tant de malheureux ont laisse non-seulement l'argent qu'ils avaient, ce qui n'est rien, mais l'argent qu'ils n'avaient pas, ce qui mene droit en police correctionnelle. Il se lia avec ces faux viveurs qu'on voit se promener devant le cafe Riche, le ventre vide et le cure-dents aux levres. Il devint l'habitue de ces estaminets du boulevard, ou des filles platrees sourient aux passants. Il frequenta les tables d'hote suspectes ou l'on taille le baccarat sur une nappe tachee de vin et ou la police fait des descentes periodiques. Il soupa dans les restaurants de nuit ou, apres boire, on se jette les bouteilles a la tete. Souvent, il restait vingt-quatre heures sans rentrer rue Saint-Gilles, et alors Mme Favoral passait la nuit dans des transes affreuses. Puis tout a coup, a l'heure ou il savait son pere absent, il reparaissait, et tirant sa mere a part: --J'aurais bien besoin de quelques louis, disait-il d'une voix honteuse. Elle les lui donnait. Elle lui en donna tant qu'elle en eut, non sans lui representer timidement que Gilberte et elle gagnaient bien peu... Jusqu'a ce qu'enfin, un soir, a une derniere demande: --Helas! repondit-elle desesperee, je n'ai plus rien, et c'est seulement lundi que nous reporterons notre ouvrage. Ne pourrais-tu pas patienter jusque-la!... Il ne pouvait pas patienter. On l'attendait pour une partie. Les devouements aveugles font les egoismes feroces. Il voulait que sa mere descendit emprunter a un fournisseur. Elle hesitait. Il eleva la voix. Alors Mlle Gilberte parut. --N'aurais-tu donc pas de coeur, decidement, dit-elle... Il me semble que si j'etais homme, ce ne serait pas a ma mere et a ma soeur de travailler!... XII Gilberte Favoral venait d'avoir dix-huit ans. Assez grande, svelte, chacun de ses mouvements trahissait les admirables proportions de sa taille et avait cette grace qui resulte de l'harmonieux ensemble de la souplesse et de la force. Elle ne frappait pas au premier abord, mais bientot un charme penetrant et indefinissable se degageait de toute sa personne, et on ne savait qu'admirer le plus des exquises perfections de son corsage, des rondeurs divines de son col, de sa demarche aerienne ou de l'ingenuite placide de ses attitudes. On ne pouvait la dire belle, en ce sens que la regularite manquait a ses traits, mais sa physionomie mobile, ou se traduisaient tous les mouvements de son ame, avait d'irresistibles seductions. Ces grands yeux, d'un bleu changeant, a reflets de velours, avaient des profondeurs inouies et une incroyable intensite d'expression, l'imperceptible tressaillement de ses narines roses revelait une indomptable fierte, et le sourire errant sur ses levres disait son immense dedain de tout ce qui est petit et mesquin. Mais sa beaute, c'etait sa chevelure, d'un blond si lumineux qu'on l'eut dite poudree d'une poussiere de diamant; si epaisse et si longue que pour la tordre et la contenir il lui en fallait couper de grosses meches jusqu'a la racine... Seule, dans la maison, elle ne tremblait pas a la voix de son pere. Le savant despotisme qui avait dompte Mme Favoral, l'avait revoltee et son energie s'etait trempee au meme regime d'oppression qui avait enerve le caractere de Maxence. Pendant que sa mere et son frere mentaient avec cette impudeur tranquille de l'esclave dont la seule arme est la duplicite, Gilberte gardait un silence farouche. Et si la complicite lui etait imposee par les circonstances, s'il lui fallait soutenir le mensonge, chaque parole lui coutait un si penible effort que son visage en etait tout altere. Jamais, lorsqu'il ne s'etait agi que d'elle, jamais elle n'avait daigne mentir. Intrepidement, et quoi qu'il en put resulter: --Voila ce qui est, disait-elle. Aussi, M. Favoral ne pouvait-il s'empecher de la respecter, jusqu'a un certain point, et quand il etait en belle humeur, il l'appelait l'imperatrice Gilberte. Pour elle seule, il avait quelque deference et des attentions. Il moderait, quand elle le regardait, la brutalite de son langage. Il lui apportait quelques fleurs tous les samedis. Il lui avait meme accorde un professeur de piano, lui qui declarait qu'il n'est pour les femmes que deux talents d'agrement: la couture et la cuisine. Mais elle avait tant insiste, qu'il avait fini par lui decouvrir dans une mansarde de la rue du Pas-de-la-Mule, un vieux maitre Italien, le signor Gismondo Pulci, sorte de genie meconnu, pour qui trente francs par mois furent une fortune, et qui s'eprit pour son eleve d'une sorte de fanatisme religieux. Pour elle, lui qui n'avait jamais voulu ecrire une note, il fixa toutes les melodies que chantait la passion dans son cerveau fele, et il s'en trouva d'admirables. Il revait de composer pour elle un opera qui transmettrait aux generations les plus reculees le nom de Gismondo Pulci. --La signora Gilberte est la deesse de la musique elle-meme, disait-il a M. Favoral, avec des transports d'enthousiasme qui augmentaient encore son affreux accent. Le caissier du _Comptoir de credit mutuel_ haussait les epaules, repondant qu'il n'est pas d'harmonie pour un homme qui passe ses journees a faire chanter aux pieces d'or leur emouvante chanson. Ce qui n'empeche que sa vanite semblait se delecter, quand, le samedi, apres le diner, Mlle Gilberte se mettait au piano; quand Mme Desclavettes, tout en dissimulant un baillement, s'ecriait: --Ah! cette chere enfant jouit d'un remarquable talent. Donc, l'influence de la jeune fille etait positive, et c'est a ses prieres seules, et non a celles de sa femme, que M. Favoral avait accorde a diverses reprises la grace de Maxence. Il lui eut accorde bien autre chose, si elle l'eut voulu. Mais elle eut ete obligee de demander, d'insister, de prier. --Et c'est humiliant, disait-elle. Parfois, Mme Favoral la querellait doucement, lui disant que certainement son pere ne lui refuserait pas quelqu'une de ces jolies toilettes qui sont l'ambition et la joie des jeunes filles. Mais elle: --J'aurais moins de deplaisir a porter des haillons qu'a essuyer un refus, repondait-elle. Mes robes me suffisent... Avec un tel caractere, enveloppe cependant d'une douceur resignee et d'un inalterable sang-froid, elle imposait beaucoup a sa mere et a son frere. Ils admiraient en elle une energie dont ils se sentaient incapables. Aussi, Maxence fut-il comme etourdi, quand survenant, elle se mit a lui reprocher d'une voix indignee la bassesse de sa conduite et ses incessantes obsessions. --Je ne savais pas... commenca-t-il, devenu plus rouge que le feu. Elle l'ecrasa d'un regard ou le dedain se melait a la pitie, et d'un accent de hautaine ironie: --En verite, fit-elle, tu ne sais pas d'ou provient l'argent que tu arraches a notre mere!... Et montrant ses mains remarquablement belles encore, bien que deformees legerement par le continuel maniement de l'aiguille, sa main droite dont l'annulaire etait tordu par le fil, sa main gauche dont l'index etait tatoue et comme ronge par l'aiguille: --Vraiment, fit-elle, tu ignores que ma mere et moi passons a travailler toutes nos journees et une partie des nuits!... Baissant le front il se taisait. --S'il ne s'agissait que de moi, continua-t-elle, je ne te parlerais pas ainsi. Mais regarde notre mere. Vois ses pauvres yeux troubles et rougis par un labeur incessant! Si je me suis tue jusqu'a ce moment, c'est que je ne desesperais pas encore de ton coeur, c'est que j'esperais qu'a la fin la pudeur te reviendrait. Mais non, rien! Le temps n'a fait qu'effacer tes derniers scrupules. Tu demandais humblement jadis, maintenant tu exiges d'un ton rude. A quand les coups?... --Gilberte! balbutiait le pauvre garcon, Gilberte... Elle lui coupa la parole. --De l'argent! poursuivit-elle. Toujours et sans treve, il te faut de l'argent d'ou qu'il vienne et quoi qu'il coute!... Si, du moins, quelque sentiment avouable justifiait tes depenses, si tu avais l'excuse de quelque grande passion ou d'un but, fut-il absurde, ardemment poursuivi!... Mais je te mets au defi de nous avouer a quels plaisirs avilissants tu prodigues nos pauvres economies. Je te defie de nous dire ce que tu veux faire de la somme que tu exiges ce soir, de cette somme pour laquelle tu voudrais que notre mere s'abaissat jusqu'a mendier l'assistance d'un fournisseur auquel il faudrait confier le secret de notre opprobre!... Emue de l'humiliation affreuse de son fils: --Il est si malheureux! balbutia Mme Favoral. La jeune fille eut un geste indigne. --Lui, malheureux! s'ecria-t-elle. Que dirons-nous donc, nous, que direz-vous surtout, vous, ma mere! Malheureux, lui, un homme, qui a la liberte et la force, a qui le monde est ouvert a deux battants, qui peut tout entreprendre, tout tenter, tout oser! Ah! si j'etais un homme, moi! je serais un de ces hommes comme il en est, comme j'en connais, et il y a longtemps, o mere cherie, que je t'aurais vengee de mon pere et que j'aurais commence a te payer de tout ce que tu as fait pour moi. Mme Favoral sanglotait. --Je t'en conjure, murmura-t-elle, epargne-le. --Soit, fit la jeune fille. Mais vous me permettrez de lui declarer que ce n'est pas pour lui que je voue ma jeunesse a un travail de mercenaire. C'est pour toi, mere adoree, pour que tu aies cette joie de lui donner ce qu'il te demande, puisque c'est ton unique joie... Au souffle de cette indignation superbe, Maxence frissonnait. Cette humiliation epouvantable, il sentait qu'il ne la meritait que trop! Il comprenait la justice de ces reproches sanglants. Et comme son coeur ne s'etait pas gate encore au contact de ses compagnons de plaisir, comme il etait faible plutot que mauvais, comme les sentiments qui sont l'honneur et la fierte d'un homme n'etaient pas morts en lui: --Ah! tu es une brave soeur, Gilberte, s'ecria-t-il, et c'est bien ce que tu viens de faire. Tu as ete dure, mais non autant que je le merite. Merci de ton courage, qui me rendra le mien. Oui, c'est une honte a moi d'avoir ainsi lachement abuse de vous... Et portant a ses levres les mains de sa mere: --Pardonne, poursuivit-il, les yeux pleins de larmes, pardonne a qui te fait le serment de racheter son passe et de devenir ton soutien au lieu de t'etre un ecrasant fardeau... Il fut interrompu par des pas, dans l'escalier, et le son aigu d'un sifflet... --Mon mari! s'ecria Mme Favoral. Votre pere, mes enfants!... --Eh bien! fit froidement Mlle Gilberte. --N'entends-tu donc pas qu'il siffle, et oublies-tu que c'est la preuve qu'il est furieux!... Quelle epreuve est-ce encore qui nous menace!... XIII Mme Favoral parlait par experience. Elle avait appris a ses depens que le sifflet de son mari, bien plus surement que le cri des goelands, presageait la tempete. Et elle avait, ce soir-la, plus de raisons qu'a l'ordinaire de craindre. Derogeant a toutes ses habitudes, M. Favoral n'etait pas rentre diner et avait envoye un de ses garcons de bureau du _Credit mutuel_ dire qu'on ne l'attendit pas. Bientot son passe-partout grinca dans la serrure, la porte s'ouvrit, il entra, et apercevant son fils: --Eh bien! je suis content de vous trouver ici! s'ecria-t-il, avec un ricanement qui etait, chez lui, la derniere expression de la colere. Mme Favoral fremit. Encore sous l'impression de la scene qui venait d'avoir lieu, le coeur gros encore et les yeux pleins de larmes, Maxence ne repondit pas. --C'est une gageure, sans doute, reprit le pere, et vous tenez a savoir jusqu'ou peut aller ma patience. --Je ne vous comprends pas, balbutia le jeune homme. --L'argent que vous preniez, je ne sais ou, vous fait defaut, sans doute, ou ne vous suffit plus, et vous vous en allez, contractant des dettes de tous cotes, chez des tailleurs, chez des chemisiers, chez des bijoutiers... C'est bien simple! On ne gagne rien, mais on veut etre vetu a la derniere mode, porter chaine d'or au gousset, et alors on fait des dupes... --Je n'ai jamais fait de dupes, mon pere. --Bah! comment donc appelez-vous tous ces fournisseurs qui sont venus aujourd'hui meme me presenter leurs factures? Car ils ont ose venir a l'administration, a mon bureau. Ils s'etaient donne rendez-vous, pensant ainsi m'intimider plus surement. Je leur ai repondu que vous etes majeur et que vos affaires ne me regardent pas. Entendant cela, ils sont devenus insolents et ils se sont mis a parler si haut, que leur voix retentissait jusques dans les pieces voisines. M. de Thaller, mon directeur, passait en ce moment dans le corridor. Entendant le bruit d'une discussion, il a pense que j'etais aux prises avec quelqu'un de nos actionnaires, et il est entre, comme c'est son droit. Alors, j'ai bien ete force de tout avouer... Il s'animait au son de ses paroles, comme un cheval au tintement de ses grelots. Et de plus en plus hors de soi: --C'est bien la, continuait-il, ce que voulaient vos creanciers. Ils pensaient que j'aurais peur du tapage et que je financerais. C'est un chantage comme un autre, et tres a la mode maintenant. On ouvre un compte a un mauvais drole, et quand le compte est raisonnablement gros, on va le porter a la famille, en disant: "De l'argent, ou je fais du scandale." Pensez-vous que ce soit a vous qui etes sans le sou qu'on a fait credit? C'est sur ma poche que l'on tirait, sur ma poche a moi que l'on croit riche. On vous ecoulait a des prix exorbitants tout ce qu'on voulait, et c'etait sur moi qu'on comptait pour solder des pantalons de quatre-vingt-dix francs, des chemises de quarante francs et des montres de six cents francs... Contre son ordinaire, Maxence n'essaya pas de nier. --Je payerai tout ce que je dois, dit-il. --Vous? --Je vous en donne ma parole. --Et avec quoi, s'il vous plait? --Avec mes appointements. --Vous en avez donc? Maxence rougit. --J'ai ce que je gagne chez mon patron, repondit-il. --Quel patron? --L'architecte chez lequel m'a place M. Chapelain... D'un geste menacant M. Favoral l'arreta: --Epargnez-moi vos mensonges, prononca-t-il, je suis mieux informe que vous ne le supposez. Je sais que depuis plus d'un mois votre patron, excede de votre paresse, vous a chasse honteusement... Honteusement etait de trop. Le fait est que Maxence retournant a son travail un beau matin, apres une absence de cinq jours, avait trouve un remplacant. --Je chercherai une autre place, dit-il. C'est avec un mouvement de rage que M. Favoral haussait les epaules. --Et en attendant, il faudra que je paye, s'ecria-t-il. Savez-vous de quoi me menacent vos creanciers? De m'intenter un proces. Ils le perdraient: ils ne l'ignorent pas, mais ils esperent que je reculerai devant l'esclandre. Car ce n'est pas tout: ils parlent de deposer une plainte au parquet. Ils pretendent que vous les avez audacieusement escroques, que les objets que vous leur achetiez n'etaient nullement pour votre usage, que vous vous empressiez de les vendre a vil prix, afin de vous faire de l'argent comptant. Le bijoutier a la preuve, assure-t-il, qu'en sortant de sa boutique vous etes alle tout droit au Mont-de-Piete engager une montre et une chaine qu'il venait de vous livrer. C'est une affaire de police correctionnelle. Ils ont dit tout cela devant mon directeur, devant M. de Thaller. J'ai du recourir a mon garcon de bureau pour les mettre dehors. Mais quand ils ont ete partis, M. de Thaller m'a donne a entendre qu'il souhaite vivement que j'arrange tout. Et il a raison. Ma consideration ne resisterait pas a deux scenes pareilles. Quelle confiance accorder a un caissier dont le fils est un noceur et un faiseur de dupes! Comment laisser la clef d'une caisse qui renferme des millions a un homme dont le fils aurait ete traine sur les bancs de la police correctionnelle! C'est-a-dire que je suis a votre merci. C'est-a-dire que mon honneur, ma situation et ma fortune dependent de vous. Tant qu'il vous plaira de faire des dettes, vous en ferez, et je serai condamne a les payer. Rassemblant son courage: --Vous avez ete parfois bien dur pour moi, mon pere, commenca Maxence, et cependant je ne veux pas essayer de justifier ma conduite. Je vous jure que desormais vous n'avez rien a craindre de moi... M. Favoral ricanait. --Je ne crains rien, prononca-t-il. Je connais des moyens positifs de me mettre a l'abri de vos folies. Je les emploierai... --Je vous affirme, mon pere, que ma resolution est bien prise. --Oh! dispensez-moi de vos repentirs periodiques... Mlle Gilberte s'avanca. --Je me porte garant, dit-elle, des resolutions de Maxence... Son pere ne la laissa pas poursuivre. --Assez, interrompit-t-il durement. Mele-toi de tes affaires, Gilberte. J'ai a te parler, a toi aussi... --A moi, mon pere... --Oui. Il fit trois ou quatre tours de long en large dans le salon, comme pour laisser a son irritation le temps de se calmer, puis venant se planter debout et les bras croises devant sa fille: --Tu as dix-huit ans, reprit-il, c'est-a-dire qu'il est temps de songer a ton etablissement. Il se presente pour toi un parti... Elle tressaillit, et reculant, plus rouge qu'une pivoine: --Un parti! repeta-t-elle, d'un ton de surprise immense. --Oui, et qui me convient... --Mais je ne veux pas me marier, mon pere... --Toutes les jeunes filles disent cela, et des qu'il se presente un pretendant elles sont enchantees. Le mien est un garcon de vingt-six ans, tres-bien de sa personne, aimable, spirituel, qui a eu de grands succes dans le monde... --Mon pere, je vous affirme que je ne veux pas quitter ma mere... --Naturellement... C'est un homme intelligent, et un travailleur obstine, promis, de l'avis de tous, a une immense fortune. Bien qu'il soit riche deja, car il est un des principaux interesses d'une charge d'agent de change, il fait avec l'ardeur d'un pauvre diable le metier de remisier. On me dirait qu'il gagne cent mille ecus par an que je n'en serais pas surpris. Sa femme aura voiture, loge a l'Opera, des diamants et des toilettes autant que Mme de Thaller... --Eh! que m'importent de telles choses! --C'est entendu. Je te le presenterai samedi... Mais Mlle Gilberte n'etait pas de ces jeunes filles qui, par timidite, par faiblesse, se laissent engager contre leur volonte, et engager si avant que plus tard elles ne peuvent plus reculer. Une discussion devant avoir lieu, elle preferait la subir immediatement. --Une presentation est absolument inutile, mon pere, declara-t-elle resolument. --Parce que? --Je vous l'ai dit, je ne veux pas me marier. --Et si je veux, moi. --Je suis prete a vous obeir en tout, sauf en cela... --En cela comme en tout le reste! interrompit le caissier du _Credit mutuel_ d'une voix tonnante... Et enveloppant sa femme et ses enfants d'un regard gros de defiances et de menaces: --En cela, comme en tout, repeta-t-il, parce que je suis le maitre et que je saurai le montrer. Oui, je vous le montrerai, car je suis las de voir ma famille liguee contre mon autorite... Et il sortit en fermant la porte si violemment, que les cloisons en tremblerent. --Tu as tort de tenir ainsi tete a ton pere, ma fille, murmura la faible Mme Favoral. Le fait est que la pauvre femme ne comprenait pas que sa fille put repousser l'unique moyen qu'elle eut de rompre avec la plus triste des existences. --Laisse-toi toujours presenter ce jeune homme, dit-elle. Il se peut qu'il te plaise... --Je suis sure qu'il ne me plaira pas... Elle dit cela d'un tel accent, que Mme Favoral en fut soudainement eclairee. --Mon Dieu! murmura-t-elle, Gilberte, ma fille cherie, aurais-tu donc un secret que ta mere ne connait pas? XIV Oui, Mlle Gilberte avait son secret. Un secret bien simple, d'ailleurs, chaste comme elle, e