The Project Gutenberg EBook of Recits d'un soldat, by Amedee Achard This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included with this eBook or online at www.gutenberg.net Title: Recits d'un soldat Une Armee Prisonniere; Une Campagne Devant Paris Author: Amedee Achard Release Date: January 21, 2004 [EBook #10774] [Date last updated: October 4, 2004] Language: French Character set encoding: ASCII *** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK RECITS D'UN SOLDAT *** Produced by Tonya Allen, Wilelmina Malliere and PG Distributed Proofreaders. This file was produced from images generously made available by the Bibliotheque nationale de France (BnF/Gallica) at http://gallica.bnf.fr. RECITS D'UN SOLDAT UNE ARMEE PRISONNIERE UNE CAMPAGNE DEVANT PARIS PAR AMEDEE ACHARD PARIS 1871 PREFACE Les pages qu'on va lire sont extraites d'un cahier de notes ecrites par un engage volontaire. Il n'y faut point chercher de graves etudes sur les causes qui ont amene les desastres sous lesquels notre pays a failli succomber, ni de longues dissertations sur les fautes commises. Non; c'est ici le recit d'un soldat qui raconte simplement ce qu'il a vu, ce qu'il a fait, ce qu'il a senti, au milieu de ces armees s'ecroulant dans un abime. A ce point de vue, ces souvenirs, qui ont au moins le merite de la sincerite, ont leur interet; c'est un nouveau chapitre de l'histoire de cette funeste guerre de 1870 que nous offrons a nos lecteurs. RECITS D'UN SOLDAT * * * * * PREMIERE PARTIE UNE ARMEE PRISONNIERE I Au mois de juillet 1870, j'achevais la troisieme annee de mes etudes a l'Ecole centrale des arts et manufactures. C'etait le moment ou la guerre, qui allait etre declaree, remplissait Paris de tumulte et de bruit. Dans nos theatres, tout un peuple fouette par les excitations d'une partie de la presse, ecoutait debout, en le couvrant d'applaudissements frenetiques, le refrain terrible de cette _Marseillaise_ qui devait nous mener a tant de desastres. Des regiments passaient sur les boulevards, accompagnes par les clameurs de milliers d'oisifs qui croyaient qu'on gagnait des batailles avec des cris. La ritournelle de la chanson des _Girondins_ se promenait par les rues, psalmodiee par la voix des gavroches. Cette agitation factice pouvait faire supposer a un observateur inattentif que la grande ville desirait, appelait la guerre; le gouvernement, qui voulait etre trompe, s'y trompa. Un decret appela au service la garde mobile de l'Empire, cette meme garde mobile que le mauvais vouloir des soldats qui la composaient, ajoute a l'opposition aveugle et tenace de la gauche, semblaient condamner a un eternel repos. En un jour elle passa du sommeil des cartons a la vie agitee des camps. L'Ecole centrale se hata de fermer ses portes et d'expedier les diplomes a ceux des concurrents designes par leur numero d'ordre. Ingenieur civil depuis quelques heures, j'etais soldat et faisais partie du bataillon de Passy portant le no 13. La garde mobile de la Seine n'etait pas encore organisee, qu'il etait facile deja de reconnaitre le mauvais esprit qui l'animait. Elle poussait l'amour de l'indiscipline jusqu'a l'absurde. Qui ne se rappelle encore ces departs bruyants qui remplissaient la rue Lafayette de voitures de toute sorte conduisant a la gare du chemin de fer de l'Est des bataillons composes d'elements de toute nature? Quelles attitudes! quel tapage! quels cris! A la vue de ces bandes qui partaient en fiacre apres boire, il etait aise de pressentir quel triste exemple elles donneraient. Mon bataillon partit le 6 aout pour le camp de Chalons; ce furent, jusqu'a la gare de la Villette, ou il s'embarqua, les memes cris, les memes voitures, les memes chants. Des voix enrouees chantaient encore a Chateau-Thierry. Les chefs de gare ne savaient auquel entendre, les hommes d'equipe etaient dans l'ahurissement. A chaque halte nouvelle, c'etait une debandade. Les moblots s'envolaient des voitures et couraient aux buvettes, quelques-uns s'y oubliaient. On faisait a ceux d'entre nous qui avaient conserve leur sang-froid des recits lamentables de ce qui s'etait passe la veille et les jours precedents. Un certain nombre de ces enfants de Paris avaient execute de veritables razzias dans les buffets, ou tout avait disparu, la vaisselle apres les comestibles; les plus facetieux emportaient les verres et les assiettes, qu'ils jetaient, chemin faisant, par la portiere des wagons; histoire de faire du bruit et de rire un peu. Des courses impetueuses lancaient les officiers zeles a la poursuite des soldats qui s'egaraient dans les fermes voisines, trouvant drole "de cueillir ca et la" des lapins et des poules. On se mettait aux fenetres pour les voir. A mon arrivee a Chalons, la gare et les salles d'attente, les cours, les hangars, etaient remplis d'eclopes et de blesses couches par terre, etendus sur des bancs, s'appuyant aux murs. La etaient les debris vivants des meurtrieres rencontres des premiers jours: dragons, zouaves, chasseurs de Vincennes, turcos, soldats de la ligne, hussards, lanciers, tous haves, silencieux, mornes, trainant ce qui leur restait de souffle. Point de paille, point d'ambulance, point de medecins. Ils attendaient qu'un convoi les prit. Des centaines de wagons encombraient la voie. Il fallait dix manoeuvres pour le passage d'un train. Le personnel de la gare ne dormait plus, etait sur les dents. Au moment ou nous allions quitter Paris, nous avions eu la nouvelle de ces defaites, sitot suivies d'irreparables desastres. Maintenant j'avais sous les yeux le temoignage sanglant et mutile de ces chocs terribles au devant desquels on avait couru d'un coeur si leger. Mon ardeur n'en etait pas diminuee; mais la pitie me prenait a la gorge a la vue de ces malheureux, dont plusieurs attendaient encore un premier pansement. Quoi! tant de miseres et si peu de secours! Le chemin de fer etabli pour le service du camp emmena les mobiles au Petit-Mourmelon, d'ou une premiere etape les conduisit a leur campement, le sac au dos. Pour un garcon qui, la veille encore, voyageait a Paris en voiture et n'avait fatigue ses pieds que sur l'asphalte du boulevard, la transition etait brusque. Ce ne fut donc pas sans un certain sentiment de bonheur que j'apercus la tente dans laquelle je devais prendre gite, moi seizieme. L'espace n'etait pas immense, et quelques vents coulis, qui avaient, quoique au coeur de l'ete, des fraicheurs de novembre, passaient bien par les fentes de la toile et les interstices laisses au ras du sol; mais il y avait de la paille, et, serres les uns contre les autres, se servant mutuellement de caloriferes, les mobiles, la fatigue aidant, dormirent comme des soldats. Aux premieres lueurs du jour, un coup de canon retentit: c'etait le reveil. Comme des abeilles sortent des ruches, des milliers de mobiles s'echappaient des tentes, en s'etirant. L'un avait le bras endolori, l'autre la jambe engourdie. Le concert des plaintes commenca. L'element comique s'y melait a haute dose; quelques-uns s'etonnerent qu'on les eut reveilles si tot, d'autres se plaignirent de n'avoir pas de cafe a la creme. Au nombre de ces conscrits de quelques jours si meticuleux sur la question du confortable, j'en avais remarque un qui, la veille au soir, avait paru surpris de ne point trouver de souper dresse sous la tente. --A quoi songe-t-on?--s'etait-il ecrie. Les yeux ouverts, sa surprise devint de l'indignation. Le dejeuner n'arrivait pas. --Si c'est comme cela qu'on nous traite, murmura-t-il, que sera-ce en campagne? Je ne doutais pas que ce ne fut quelque fils de famille, comte ou marquis, tombe du faubourg Saint-Germain en pleine democratie. Un camarade discretement interroge m'apprit que le gentilhomme inconnu s'essayait la veille encore dans l'art utile de tirer le cordon. C'est, au reste, une remarque que je n'eus pas seul occasion de faire. Les exigences des mobiles de Paris croissaient en raison inverse des positions qu'ils avaient occupees: tous ceux qui avaient eu les carrefours pour residence et les mansardes pour domicile poussaient les hauts cris. Le menu du soldat leur paraissait insuffisant; les objets de campement ne venaient pas de chez le bon faiseur. Le spectacle que presentait le camp de Chalons aux clartes du matin ne manquait ni de grandeur, ni de majeste. Aussi loin que la vue pouvait s'etendre, les cones blancs des tentes se profilaient dans la plaine. Leurs longues lignes disparaissaient dans les ondulations du terrain pour reparaitre encore dans les profondeurs de l'horizon. Un grouillement d'hommes animait cette ville mouvante dont un poete de l'antiquite aurait dit qu'elle renfermait le printemps de la grande ville: triste printemps qui avait toutes les lassitudes et la secheresse de l'hiver avant d'avoir donne la moisson de l'ete! Mais, si le camp avait cette grace imposante qui se degage des grandes lignes, il presentait des inconvenients qui en diminuaient les charmes pittoresques. Des vents terribles en parcouraient la vaste etendue et nous aveuglaient de tourbillons de poussiere; a la chaleur accablante du jour succedaient les froids penetrants des nuits. Une rosee abondante et glaciale mouillait les tentes, et, si l'on ne respirait pas au coucher du soleil, le matin on grelottait. --Le gouvernement sait bien ce qu'il fait, disaient les mobiles; nous sommes republicains, il nous tue en detail! Le premier coup de canon tire, la vie militaire s'emparait du camp. Les tambours battaient, les clairons sonnaient, et les officiers qui avaient eu cette chance heureuse d'attraper des fusils pour leurs bataillons, s'efforcaient d'enseigner a leurs hommes l'exercice qu'ils ne savaient pas. On voyait bon nombre de compagnies ou, les fusils a tabatiere manquant, on s'exercait avec des batons. Les mobiles qui n'avaient que leur paye vivaient de l'ordinaire du soldat. Quant aux fils de famille, ils se reunissaient au Petit-Mourmelon, ou l'on trouvait un peu de tout, depuis des pates de foie gras et du vin de Champagne pour les gourmets jusqu'a des cuvettes pour les delicats. Je devais une visite au Petit-Mourmelon; la regnait le tapage en permanence. Qu'on se figure une longue rue dont les bas cotes offraient une serie interminable de cabarets, de guinguettes, d'hotels garnis, de boutiques louches, de magasins borgnes, de cafes et de restaurants, entre lesquels s'agitait incessamment une cohue de kepis et de tuniques, de pantalons rouges et de galons d'or. On y faisait tous les commerces, la traite des montres et l'escompte des lettres de change. Ca et la, on jouait la comedie; dans d'autres coins, on dansait. Ce Petit-Mourmelon, qui etait dans le camp comme une verrue, n'a pas peu contribue a entretenir et a developper l'indiscipline. On y prenait des lecons de dissipation et d'ivrognerie. On s'entretenait encore a l'ombre de ces etablissements interlopes de l'accueil insolent que les bataillons de Paris avaient fait a un marechal de France. Des ames de gavroches s'en faisaient un sujet de gloire. Peut-etre aurait-il fallu qu'une main de fer pliat ces caracteres qu'on avait eleves dans le culte de l'insubordination; on eut le tort de croire que l'indulgence porterait de meilleurs fruits. Un coeur un peu bien place et sur lequel pesait le sang repandu a Reichshoffen devait etre bien vite degoute de cette platitude et de ces criailleries. Parmi les jeunes gens que j'avais connus a Paris, et qui faisaient comme moi leur apprentissage du metier des armes, beaucoup ne se genaient pas pour manifester leurs sentiments d'indignation et souffraient de leur inutilite. L'uniforme que je portais devenait lourd a mes epaules. Sur ces entrefaites, j'entendis parler du 3e zouaves, dont les debris ralliaient le camp de Chalons. Le colonel, M. Alfred Bocher, se trouvait parmi les epaves du plus brave des regiments. Je l'avais connu dans mon enfance, mon parti fut pris sur-le-champ. Il ne s'agissait plus que de decouvrir le 3e zouaves et son colonel. Quiconque n'a pas vu le plateau de Chalons peut croire que la decouverte d'un regiment est une chose aisee; mais, pour l'atteindre, il faut avoir la patience d'un voyageur qui poursuit une tribu dans les interminables prairies du _Far-West_. C'etait au moment ou le marechal de Mac-Mahon, plein d'une incommensurable tristesse, rassemblait l'armee qui devait disparaitre a Sedan apres avoir combattu a Beaumont. Partout des soldats et des tentes partout: un desert peuple de bataillons. Deja se formait ce groupe enorme d'isoles qui allait toujours grossissant. Les defaites des jours precedents elargissaient cette plaie des armees en campagne. Ils formaient un camp dans le camp. Des tentes d'un regiment de ligne, je passais aux tentes d'un bataillon de chasseurs de Vincennes; je tombais d'un escadron de cuirassiers dans un escadron de hussards; je me perdais entre des batteries dont les canons luisaient au soleil. Si je demandais un renseignement, je n'obtenais que des reponses vagues. Enfin, apres trois ou quatre heures de marche dans cette solitude animee par le bruit des clairons, j'arrivai au campement du 3e zouaves. Quelques centaines d'hommes y etaient reunis portant la veste au tambour jaune. Quand il avait quitte l'Afrique, le regiment comptait pres de trois mille hommes. Le colonel Bocher etait la, assis sur un pliant, entoure de trois ou quatre officiers a qui des bottes de paille servaient de sieges. Je me nommai, et presentai ma requete. --Savez-vous bien ce que vous me demandez? dit-il alors; c'est une longue suite de miseres, de fatigues, de souffrances. Tous les soldats les connaissent: mais au 3e zouaves ce sont les compagnons de tous les jours. Mon regiment a une reputation dont il est fier, mais qui lui vaut le dangereux honneur d'etre toujours le premier au feu. Si vous cedez a une ardeur juvenile, prenez le temps de reflechir. Ma resolution etait bien arretee, le colonel ceda. Il me remit une carte avec quelques mots ecrits a la hate, par lesquels il m'autorisait a faire partie des compagnies actives sans passer par les lenteurs et les ennuis du depot, et me congedia. Peu de jours apres, j'etais a Paris, ou je n'avais plus qu'a m'enroler et a m'equiper. C'etait plus difficile que je ne pensais. Rien n'avait ete change pour rendre plus rapides et plus faciles les engagements. Aucun tailleur de Paris n'a jamais employe ses ciseaux et ses aiguilles a couper et a coudre des vetements de zouave. Quant au tailleur officiel du regiment, il habitait Mostaganem; enfin, toutes les difficultes vaincues, ma veste sur le dos et ma feuille de route dans la poche, le 28 aout, en qualite de zouave de deuxieme classe au 3e regiment, je partis pour Rethel avec un billet qui ne me garantissait le voyage que jusqu'a Reims. Je n'avais d'ailleurs ni fusil, ni cartouches. Tout mon bagage se composait d'un tartan qui renfermait deux chemises de flanelle, trois ou quatre paires de chaussettes de laine et quelques mouchoirs. Ma fortune etait cachee dans une ceinture, ou, en cherchant bien, on eut trouve un assez bon nombre de pieces d'or. Il y avait dans le compartiment dans lequel j'etais monte, une femme enveloppee d'un manteau qui pleurait sous son voile et un ingenieur qui prenait des notes. Ma voisine m'apprit entre deux sanglots qu'elle avait un fils et un frere a l'armee. Elle n'en avait point de nouvelles depuis quinze jours. L'ingenieur voyageait pour la destruction des oeuvres d'art, telles que viaducs, ponts et tunnels. Il en avait une centaine a faire sauter. C'etait une mission de confiance. Son crayon voltigeait sur le calepin et il honorait quelquefois son voisin d'un sourire modestement orgueilleux. La guerre et ses consequences, la guerre et ses probabilites faisaient tous les frais de la conversation. On n'avait rien a apprendre et on parlait toujours. Chaque voyageur qui montait apportait son contingent de nouvelles. La plupart reposaient sur des renseignements fournis par le hasard. Ils ne mentaient pas moins que les depeches. Le blame avait plus de part a l'entretien que l'eloge. L'un attaquait l'etat-major, un autre l'intendance. On improvisait des plans de campagne magnifiques qui n'avaient d'autre defaut que d'etre impraticables. Leurs auteurs retournaient a leurs affaires ca et la; celui-la dans son chateau, celui-ci dans sa boutique. A la station de Reims, ou l'on n'attendait pas encore le roi Guillaume, tous mes compagnons de route descendirent. Un officier d'artillerie, qui semblait avoir fait cent lieues a travers champs, monta, etendit ses jambes crottees sur les coussins, soupira, se retourna, et se mit a ronfler comme une batterie. Vers deux heures du matin, le convoi s'arreta a Rethel. Il ne s'agissait plus maintenant que de decouvrir le 3e zouaves. Il pleuvait beaucoup, et la ville etait encore dans l'epouvante d'une visite qu'elle avait recue la veille. Quatre uhlans avaient pris Rethel; mais, trop peu nombreux pour garder cette sous-prefecture, ils etaient repartis comme ils etaient arrives, lentement, au pas. Tout en discutant les chances du retour des quatre uhlans avec l'aubergiste qui m'avait accorde l'hospitalite d'une chambre et d'un lit, j'appris que le 3e zouaves etait parti depuis trois jours. Personne ne savait ou il etait alle. Je voulais a la fois des renseignements et un fusil. La matinee s'ecoula en recherches vaines. Point d'armes a me fournir, aucune information non plus. Sur enfin que le chemin de fer ne marchait plus, et bien decide a rejoindre mon regiment, j'obtins d'un loueur une voiture avec laquelle il s'engageait a me faire conduire a Mezieres. II Nous n'avions pas fait un demi-kilometre sur la route de Mezieres, que deja nous rencontrions des groupes de paysans marchant d'un air effare. Quelques-uns tournaient la tete en pressant le pas. Leur nombre augmentait a mesure que la voiture avancait. Bientot la route se trouva presque encombree par les malheureux qui poussaient devant eux leur betail, et fuyaient en escortant de longues files de charrettes sur lesquelles ils avaient entasse des ustensiles, quelques provisions et leurs meubles les plus precieux. Les femmes et les enfants, assis sur la paille et le foin, pleuraient et se lamentaient. Je pensai alors aux chants qui avaient salue la nouvelle de la declaration de guerre, a l'enthousiasme nerveux de Paris, a cette fievre des premiers jours. J'etais non plus a l'Opera, mais au milieu de campagnes desolees que leurs habitants abandonnaient. La ruine et l'incendie les balayaient comme un troupeau. L'un de ces fugitifs que je questionnai au passage, me repondit que les Prussiens arrivaient en grand nombre: ils avaient coupe la route entre Mezieres et Rethel, et me conseilla de rebrousser chemin. Cela dit, il reprit sa course. De sourdes et lointaines detonations pretaient une eloquence plus serieuse au discours du paysan: c'etait la voix grave du canon qui tonnait dans la direction de Vouziers. Je ne l'avais jamais entendue qu'a Paris pendant les rejouissances des fetes officielles. Elle empruntait au silence des campagnes et au spectacle de cette route ou fuyait une foule en desordre, un accent formidable qui faisait passer un frisson dans mes veines. Plus tard je devais me familiariser avec ce bruit. Une ferme brulait aux environs, et l'on n'avait besoin que de se dresser un peu pour apercevoir derriere les haies les coureurs francais et prussiens qui echangeaient des coups de fusil. A six heures du soir, la voiture atteignit les portes de Mezieres. Mon premier soin fut de me rendre a la place ou je voulais, comme a Rethel, obtenir tout a la fois un fusil et des renseignements sur le 3e zouaves; mais le desordre et le trouble que j'avais deja remarques a Rethel n'etaient pas moindres a Mezieres. Un employe pres duquel je parvins a me glisser apres de longs efforts, me jura, sur ses dossiers, que personne dans l'administration ne savait ou pouvait camper dans ce moment le regiment que je cherchais. Il n'y avait plus qu'a trancher la question du fusil. Mon insistance parut etonner beaucoup l'honnete bureaucrate. Prenant alors un air doux: --Je comprends votre empressement a servir votre pays, reprit-il, c'est pourquoi je vous engage a partir pour Lille. --Pour Lille! pour Lille en Flandres? --Oui, monsieur, Lille, departement du Nord, ou l'on forme un regiment qui sera compose d'elements divers tres-bien choisis. Vous y serez admis d'emblee, et la certainement vous trouverez enfin ce fusil qu'on n'a pu vous procurer ni a Rethel, ni a Mezieres. D'ailleurs il y a des ordres. L'entretien etait fini; la voix de l'autorite venait de se faire entendre. Pour un volontaire qui avait reve de se trouver en face des Prussiens quelques heures apres son depart de Paris, elle n'etait ni douce, ni consolante. Au lieu de la bataille, le depot! L'oreille basse, je poussai devant moi tristement a travers les rues. Des militaires portant tous les uniformes les encombraient, allant et venant, sortant du cabaret pour entrer chez les marchands de vin. Il y avait comme du desenchantement dans l'air. A la nuit tombante, un passant m'indiqua la rue que designait mon billet de logement, et je ne tardai pas a frapper a la modeste porte de la maison ou je devais passer la nuit. Une servante, sa chandelle a la main, me conduisit dans une espece de galetas dont un vieux lit mal equilibre occupait tout le plancher. Ce n'etait pas l'heure de faire des reflexions. La fatigue, du reste, avait la parole, et non plus la delicatesse. Cinq minutes apres je dormais tout habille. Vers deux heures du matin cependant, une tempete de fanfares eclata. Je sautai sur mes pieds et courus vers le palier. Une servante qui regardait par une lucarne se retourna.--C'est le prince imperial qu'on eveille, me dit-elle. Les trompettes sonnaient partout le boute-selle pour un depart qui ne devait point avoir de retour. Des cavaliers passaient au galop dans la rue; les escadrons se rangeaient en ordre de marche; un cliquetis d'armes s'eleva mele au roulement lointain d'une voiture, puis tout s'eteignit: l'heritier d'un empire s'en allait vers l'abime! Le train qui devait partir a six heures de la station de Charleville n'etait pas encore forme au moment ou j'arrivai. La gare etait remplie de soldats fievreux et fourbus ou l'on comptait non moins de trainards que de malades, et que l'administration aux abois versait dans les depots du Nord et les divers hopitaux qui pouvaient disposer de quelques lits encore. Les wagons ne furent pleins qu'a neuf heures. On y entassait les debris de vingt regiments. A neuf heures et demie, la locomotive s'ebranla lourdement. On voyait ca et la des grappes de pantalons garance sur les plates-formes et les marchepieds, ceux-ci debout, ceux-la couches. De temps a autres, des convois charges de soldats, de canons et de chevaux saluaient au passage le convoi qui s'eloignait de Mezieres. C'etait l'armee du general Vinoy, qui allait appuyer l'armee du marechal Mac-Mahon, et qui devait presque aussitot battre en retraite et s'enfermer dans Paris. Un de ces convois s'arreta a la station de Harrison vers deux heures en meme temps que celui sur lequel j'etais monte. On causa de wagon a wagon entre cavaliers et fantassins; c'est ainsi que j'appris qu'un detachement du 3e zouaves venait de prendre place dans un train montant, et ne devait pas tarder a passer. Je resolus d'attendre l'arrivee de mes camarades inconnus. Au bout de quatre heures, le detachement du 3e zouaves parut enfin. D'un bond je m'elancai aupres du lieutenant qui le commandait. --Monsieur? lui dis-je. --On m'appelle mon lieutenant, repliqua l'officier d'un ton sec; puis me regardant le sourcil deja fronce: --Que voulez-vous? et surtout soyez bref. Je lui exposai ma demande en termes nets et precis. --Montez! dit le lieutenant. Je pris subitement place dans un wagon ou quinze zouaves allongeaient leurs guetres. Des regards curieux se dirigerent vers le nouveau-venu, qui melait tout a coup sa jeune barbiche au rassemblement farouche de ces moustaches rouges et noires. L'instant etait critique: il y avait la un ecueil a franchir. Une magnifique pipe que je tirai et que j'offris tour a tour a chacun me gagna le coeur de mes compagnons de route. En signe d'adoption, ils me tutoyerent spontanement. Vers dix heures du soir, le train s'arreta a Charleville: le detachement des zouaves quitta les wagons, et vint camper sur une promenade au-dessus de la station. L'influence de la pipe, dont le tuyau d'ambre sortait de ma poche, me permit l'entree d'une tente ou l'hospitalite la plus cordiale m'accueillit sur un pan de gazon. Mon tartan, que je n'avais pas quitte depuis mon depart de Paris, me servit de matelas et de couverture, et je m'endormis entre mes camarades. Lorsque par hasard j'entrouvrais les yeux, et qu'a la lueur pale de quelques tisons brulant ca et la j'apercevais ce pele-mele de jambes enfouies dans d'immenses culottes, et de tetes cachees a demi sous le fez rouge, des rires silencieux me prenaient. Je fus reveille par la rosee qui transpercait mes vetements et me glacait. Les zouaves, qui, dans des attitudes diverses, ronflaient sous la tente, secouerent leurs oreilles comme des chiens qui viennent de recevoir une ondee, et, sifflant des airs bizarres meles de couplets saugrenus, se mirent en devoir de plier les tentes et de faire les sacs pour etre prets a partir au premier signal. Je m'employai avec eux tant bien que mal. Allant et venant, je fis la decouverte d'un superbe capuchon de drap tout neuf qui gisait sur l'herbe et semblait orphelin. Je soulevai le capuchon, l'examinai, et ne put lui refuser les louanges qu'il meritait au double point de vue de la solidite et de la conservation. --A qui le capuchon? m'ecriai-je en le tenant suspendu au bout de mon bras. --A toi, parbleu! s'ecria un vieux zouave chevronne jusqu'a l'epaule. Je le regardai un peu surpris. --Tu ne comprends donc pas? reprit-il; c'est pourtant bien clair. Tu as droit a un capuchon et tu n'en as pas, ce qui est la faute du gouvernement; cependant en voici un qui se balance entre tes doigts. Quelqu'un le reclame-t-il? non; ma conclusion est qu'il t'appartient. Et toujours parlant il m'en coiffa. Un coup de clairon retentit. --C'est l'assemblee qui sonne, ajouta-t-il, en route a present, le lieutenant n'aime pas qu'on le fasse attendre. A sept heures et demie, un train prit le detachement, et la locomotive courut sur la voie qui aboutissait a Sedan. Ici le verbe courir doit se prendre dans le sens le plus modeste. Le convoi marchait, parfois meme il se trainait. D'une main, le mecanicien, debout sur sa machine, serrait le frein; du regard, il sondait l'horizon. On ne savait pas au juste ou etaient les Prussiens, et a toute minute on craignait de trouver la voie coupee. Tout a cote des rails, en contre-bas, filait une route sur laquelle passaient en toute hate des familles de paysans chassees par la peur et le desespoir. Des femmes qui pleuraient portaient des petits enfants. Ces malheureux pressaient la fuite de quelques bestiaux. On entendait le grincement des charrettes toutes chargees de ce qu'ils avaient pu sauver. Des detonations roulaient dans la campagne. On voyait ca et la, au-dessus des haies, des panaches de fumee blanche; toutes les tetes etaient aux portieres. Le convoi allait au devant de la bataille. Un melange d'angoisse et d'impatience m'agitait. En ce moment, un zouave parut sur le marchepied, et avertit ses camarades, de la part du lieutenant, qu'ils devaient se tenir prets a tirer. En un clin d'oeil, tous les chassepots furent charges et armes. Le wagon s'en trouva herisse, et la locomotive prit une allure plus rapide. On n'apercevait au loin que quelques groupes noirs ondulant dans la plaine. Des yeux percants croyaient y reconnaitre le casque a pointe des Prussiens. Tout a coup un obus parti d'un point invisible s'enfonca dans le remblai du chemin de fer; un autre, qui le suivait, ecorna l'angle d'un wagon. Le convoi en fut quitte pour la secousse. Les zouaves repondirent a cette agression par quelques coups de fusil tires dans la direction des masses noires qu'on voyait au loin. Une heure apres, le convoi etait en vue de Sedan, et s'arretait bientot a la gare, qui est situee a un kilometre a peu pres du corps de place. Deja les bataillons prussiens couronnaient certaines hauteurs voisines. Les promenades qui m'avaient fatigue a Mezieres et a Rethel m'attendaient a Sedan. J'avais a peine fait quelques pas dans la ville, qu'un fourrier de zouaves m'engagea, ainsi que plusieurs de mes camarades, a retourner a la gare, ou des caisses de fusils etaient arrivees, disait-il. Je m'y rendis en courant. A la gare, point de caisses et point de fusils, mais des amas de pains et des monceaux de sacs remplis de biscuits. Je regardai le fourrier. --Vous n'y comprenez rien, n'est-ce pas? me dit-il en riant: ne me fallait-il pas des hommes de bonne volonte pour enlever ces provisions? M'auriez-vous suivi, si je ne vous avais pas promis des armes? Il n'y avait rien a repliquer a ce raisonnement. Ployant bientot sous le poids du sac et portant un pain sous chaque bras, je repris le chemin de Sedan, ou mon detachement avait ordre d'attendre sur la place Stanislas. Un ordre vint en effet qui le fit retourner a la porte de Paris, par laquelle il etait entre. Une rumeur effroyable remplissait la ville. Des aides de camp circulaient, des estafettes passaient portant des depeches, des groupes se formaient au coin des rues; un homme vint criant qu'on avait remporte une grande victoire. Quelques incredules hocherent la tete. Une canonnade furieuse ne cessait pas de retentir dans la direction nord-est de Sedan. On avait le sentiment qu'une partie formidable se jouait de ce cote-la. Toutes les oreilles etaient tendues, tous les coeurs oppresses. Brusquement un sergent me tira de mon repos, et, faisant l'appel des hommes qui n'etaient pas armes, me conduisit avec quelques-uns de mes camarades a la citadelle, ou enfin on nous distribua des fusils. Le commandant de place, qui assistait a cette distribution, fit aux zouaves une courte allocution pour les engager a s'en bravement servir, et au pas gymnastique le sergent nous ramena a la porte de Paris, ou l'on se disposait a recevoir une attaque. Des bourgeois effares allaient et venaient. Il y avait de grands silences interrompus par de sourdes detonations. Un cortege passa portant un uhlan a moitie mort couche sur deux fusils. De ces etres abrutis et vils comme il s'en trouve dans toutes les foules, se ruerent autour de la civiere en criant et vociferant. Le visage pale du blesse ne remua pas; peut-etre n'entendait-il plus ces insultes. Sur sa poitrine ensanglantee, et que laissait voir sa chemise entr'ouverte, pendait une plaque de cuir dont la vue m'intrigua beaucoup. Etait-ce, comme quelques-uns le supposaient, une espece de cuirasse destinee a proteger les soldats du roi Guillaume contre les balles des fusils francais? Etait-ce plus simplement une sorte d'etiquette solide sur laquelle etaient inscrits le numero matricule du combattant, avec ceux du regiment, du bataillon et de la compagnie, et qui devait le faire reconnaitre en cas de mort? III Le bruit du canon qui grondait toujours ne me permit pas d'approfondir plus longtemps cette question. Un sergent disposait nos hommes le long du mur d'enceinte, de cinq metres en cinq metres, en nous recommandant de ne pas tirer sans voir et sans bien viser. Il etait a peu pres six heures du soir quand je pris possession du poste qui m'avait ete assigne. On nous avait prevenus que nous serions releves a minuit: c'etait une faction de six heures pour mes debuts; mais j'avais un bon chassepot a la main, tout battant neuf, et je n'aurais pas troque mon coin ou soufflait la bise contre un fauteuil d'orchestre a l'Opera. Mes camarades et moi, nous etions tous couches sur le rempart dans l'herbe et la rosee, observant un silence profond et l'oeil au guet. Mon attention etait quelquefois distraite par des mouvements qui se faisaient autour de nous. Deux compagnies de lignards firent abaisser le pont-levis, et filerent, l'arme sur l'epaule, vers la gare du chemin de fer, ou elles allaient prendre une grand'garde. On entendait leur pas dans l'ombre, et leur masse noire s'effacait lentement dans une sorte d'ondulation cadencee. Le froid penetrant de la nuit se faisait sentir. Mes vetements de laine et mon capuchon lui-meme s'imbibaient de rosee; des frissons me couraient sous la peau. Dix heures sonnerent, puis onze. Rien ne bougeait dans la plaine. Mes yeux se fatiguaient a regarder la nuit. Je me serais peut-etre endormi sans le froid glacial qui, du bout de mes pieds trempes dans l'eau, montait jusqu'a mes epaules. A droite et a gauche, les corps inertes de mes compagnons de garde s'allongeaient pesamment dans le gazon terne et detrempe. De temps a autre, des monosyllabes rudes sortaient de leurs levres, puis tout rentrait dans le silence. Minuit arriva; toutes les oreilles en compterent les douze coups. Mon enthousiasme s'etait adouci. Plusieurs d'entre nous tournerent la tete du cote par lequel nous etions venus. Rien n'y parut. Quand la demie tinta: --A present, murmura l'un de mes voisins que l'experience avait rendu sceptique, ce sera comme ca jusqu'a demain. Il ne se trompait pas. A six heures du matin, nous etions encore immobiles aux memes places. Pour secouer la somnolence qui faisait parfois tomber nos paupieres alourdies, nous avions la distraction de quelques alertes. Ainsi, par exemple, vers une heure, des mobiles campes dans notre voisinage, entendant marcher, sauterent sur leurs faisceaux, crierent aux armes a tue-tete, et commencerent un feu violent. Les officiers exasperes couraient partout en criant: Ne tirez pas! ne tirez pas! mais les fusils partaient toujours. Ce beau tapage dura cinq minutes. Il s'agissait tout simplement d'une compagnie de ligne qui rentrait apres une reconnaissance. Un malheureux caporal fut victime de cette fausse alerte. Il y eut encore deux ou trois algarades semblables. La derniere me laissa sans emotion. Vers quatre heures et demie du matin, aux premieres lueurs du jour, partit un coup de canon tire des remparts de Sedan. Ce premier coup de canon marquait le commencement d'une journee qui devait compter parmi les plus irreparables desastres. Bientot des decharges violentes suivirent cette premiere detonation. Je regardais, dans l'ombre qui s'eclairait, les rayons rouges de ces coups de feu retentissants. Deja mon oreille etait faite a ce bruit terrible. Appuye sur le coude, j'en ecoutais le grondement, qui ne cessait plus et redoublait d'intensite en se rapprochant. La bataille faisait rage. Cette fois j'y avais ma place marquee d'avance. Vers six heures, on vint relever le detachement qui avait passe la nuit sur le rempart. --C'est le moment de casser une croute, me dit le sergent, depeche-toi; tout a l'heure il va faire chaud. Je ne me le fis pas dire deux fois, et, prenant ma course du cote de la ville, tout en cherchant une auberge, j'apercus dans le _Cafe de la Comedie_, sur la place Stanislas, six officiers superieurs qui jouaient au billard. Ils faisaient des carambolages, et semblaient s'amuser beaucoup tandis que des boulets prussiens frappaient les murailles voisines. J'avais avale je ne sais quoi, je ne sais ou, en quatre minutes, et retournai, toujours courant, a la porte de Paris, ou tout de suite je fus mis de garde avec un autre zouave en dehors du pont-levis. Mon lieutenant,--je ne l'appelais plus monsieur,--nous avait donne pour consigne d'empecher tout individu de passer le pont et meme de se presenter de l'autre cote du fosse. Le bombardement de la ville venait de commencer: les obus sifflaient et tombaient ca et la avec ce bruit strident qu'on n'oublie jamais. C'etait la premiere fois que je voyais le feu, je n'etais pas completement rassure. Mon coeur battait a coups profonds, et malgre moi je serrai la batterie de mon chassepot tout arme d'une main nerveuse. Ceux qui jurent qu'aucune emotion ne les a effleures dans un tel moment me laissent des doutes sur leur franchise. Peut-etre ont-ils plus d'orgueil que de sincerite; peut-etre aussi ont-ils cet avantage d'etre petris d'un limon particulier. Quant a moi, sans que la pensee de deserter mon poste me vint un instant a l'esprit, j'etais en proie a des sensations indefinissables et complexes ou l'inquietude et la curiosite avaient une egale part. Les obus broyaient la pierre des murailles ou fouettaient l'eau des fosses. Les eclats volaient partout. Une piece de canon placee sur le rempart, un peu a gauche de la porte, repondait aux batteries prussiennes avec une rapidite et une precision qui attirerent bientot leur attention de son cote. Une grele de projectiles mit hors de service quelques artilleurs. Il etait clair que les ennemis s'appliquaient a eteindre le feu de leur piece. Ils y reussirent bientot sans merite aucun. Le pauvre canon se tut de lui-meme faute de munitions. L'un des artilleurs qui restaient debout jeta son ecouvillon avec rage; un autre se croisa les bras sur la poitrine, quelques-uns se retirerent lentement poursuivis par les obus. Pendant ce duel inegal, j'allais et venais devant mon pont-levis. Les obus et les boulets, qui tout a l'heure arrivaient seuls, etaient maintenant accompagnes d'une pluie de balles qui s'aplatissaient en aureole contre les murailles, ou ricochaient sur le fer des garde-fous avec un petillement qui agacait mes oreilles. Nous etions, mon camarade et moi, en sentinelle sur le bord du fosse, comme des cibles vivantes contre lesquelles des Bavarois qui venaient de s'emparer de la gare exercaient leur adresse. Ils y mettaient une grande activite. Jusqu'alors leur precipitation meme nous avait preserves; mais l'un d'eux ne pouvait-il pas rectifier son tir et atteindre enfin le point de mire offert a leurs coups? Nous n'echangions pas un mot, nos regards parlaient pour nous. Deux ou trois jets de poussiere arraches par des balles a la crete du fosse avaient deja vole sur mes jambieres, lorsque le lieutenant, tout en laissant le pont-levis abaisse, nous fit rentrer sous le rempart. Un soupir d'allegement, je l'avoue, souleva ma poitrine. Cela fait, il demanda trente hommes de bonne volonte pour occuper les creneaux de l'avancee au dela du pont-levis. En ce moment, la route par laquelle il fallait necessairement passer etait balayee par une pluie d'obus et de balles qui en labouraient le sol et les abords. Cinquante zouaves se presenterent, et les trente premiers s'elancerent au pas de course. Retenu sous la voute par la consigne, je les regardai partir. J'avais le coeur serre: il me semblait qu'aucun d'eux ne pourrait traverser cet ouragan de fer et de plomb; mais deja leur course furieuse les avait portes aux creneaux. Deux ou trois gisaient par terre; un autre se debattait dans le fosse. A peine accroupis a leur poste d'observation, ils rendaient balle pour balle. On tirait aussi de dessus les remparts, ou des compagnies de mobiles etaient alignees; malheureusement tous les coups, dans la precipitation du feu, ne portaient pas sur les Prussiens. Quelques-uns frappaient autour des creneaux; un zouave atteint entre les epaules, resta sur place. La fusillade ne faisait plus qu'un long roulement etouffe par les decharges de l'artillerie. Le lieutenant fit sonner la retraite. Il fallait de nouveau passer le pont-levis ou le tourbillon des projectiles s'abattait. Un elan ramena les volontaires qui avaient si bravement fait leur devoir; mais leur groupe vaillant paya sa dime a la mort. J'en vis tomber trois encore, et le reste disparut sous la voute: ma gorge etait prise comme dans un etau. Mon tour de servir etait venu. Sur un signe du lieutenant, et a l'instant meme ou les derniers zouaves passaient sur le tablier du pont-levis, je m'elancai avec cinq ou six camarades completement en dehors et me suspendis aux chaines du pont qu'il s'agissait de relever. Les Prussiens, qui n'etaient plus tenus en respect, se precipiterent du cote des palissades et firent un feu d'enfer. Je ne voyais plus. Autour de cette grappe d'hommes qui pesaient de toutes leurs forces sur les deux chaines, les balles tracaient un cercle en s'aplatissant contre le mur. Il me semblait que huit ou dix allaient me traverser le corps. Elles ricochaient partout; leur choc contre la pierre et le fer ne s'en detachait pas en coups isoles, mais faisait un bruissement continuel. Je m'etonnais de la pesanteur du pont, bien que j'eusse mis a l'epreuve la solidite de mes muscles, et de la lenteur maladroite des chaines a glisser dans leurs ramures, et cependant cette operation qui me paraissait interminable ne dura pas plus de quinze secondes. Quand les balles trouerent le lourd bouclier qui fermait la voute, je me secouai: je n'avais pas une egratignure. Aucun de mes camarades non plus n'avait ete touche. --C'est la chance, murmura un caporal qui s'essuyait le front. Un de mes voisins me tapa sur l'epaule, et m'engagea a le suivre sur le rempart. --Tu comprends, me dit-il, qu'il n'y a plus rien a faire ici; la-haut, nous verrons tout: ce doit etre drole. Cette derniere observation me decida. On avait bien la-haut, comme disait le zouave, l'inconvenient des obus qui tombaient ca et la; mais on pouvait aisement se defiler des balles. Je m'etendis sur l'herbe, et me mis a fumer quelques cigarettes, tout en ne perdant aucun detail du spectacle que j'avais sous les yeux. Des nuages de fumee montaient dans l'air, des fermes brulaient; on distinguait des ondulations noires parmi les champs. Ca et la, des hommes isoles couraient. Des masses profondes s'avancaient au loin. --Ca, c'est l'infanterie, me dit mon voisin, qui savourait ma pipe... Ces gueux-la en ont des tas. Il s'interrompit pour m'emprunter une pincee de tabac, et, allongeant le bras dans la direction d'un hameau: --Cette poussiere qui roule tout la-bas, c'est des uhlans; plus on en tue, plus il y en a. J'etais sur mon rempart comme dans une stalle d'orchestre; mais les drames militaires que j'avais vus au theatre ne m'avaient donne qu'une mediocre idee du spectacle terrible dont les scenes se deroulaient sous mes yeux: je ne comptais plus les cadavres epars dans les champs. Quelque chose qui se passait a ma gauche me fit tout a coup me relever a demi. Sur un plateau qui s'etend au-dessus de Sedan et qui fait face a la Belgique, un regiment de cuirassiers lance au galop executait une charge. Les rayons du soleil frappaient leur masse eclatante. Les cuirasses semblaient en flammes: c'etait comme une nappe d'eclairs qui courait. On voyait leurs sabres etinceler parmi les casques. L'avalanche des escadrons tombait sur les lignes noires de l'infanterie bavaroise, lorsque les batteries prussiennes apercurent nos cuirassiers. Soudain le vol des obus qui battait le rempart passa avec un bruit strident au-dessus de nos tetes et tourbillonna sur le plateau. Je vis des rangs s'ouvrir et des chevaux tomber. Je sentais mon coeur battre a m'etouffer. Il arrive souvent que les emotions n'atteignent pas au niveau de ce qu'on esperait ou redoutait; mais au milieu de ce bruit formidable, en presence de ces fourmilieres d'hommes qui marchaient dans le sang, celles qui m'agitaient depassaient en violence tout ce que j'avais pu supposer. Pendant toute la matinee, on avait cru dans Sedan que nous etions vainqueurs; c'etait moins cependant une croyance qu'un espoir. Quelques officiers essayerent meme de relever le moral des soldats par des recits fantastiques. --Courage, mes enfants, disaient-ils, Bazaine arrive! Helas! ce ne fut point Bazaine, mais un nouveau Bluecher avec 100,000 hommes encore! Vers midi, le bruit se repandit parmi les groupes que l'armee prussienne, augmentee subitement d'un gros renfort de troupes fraiches, avait pris l'offensive, et que les notres, fatigues d'une lutte inegale, battaient en retraite. A deux heures a peu pres, la debandade commenca. Du sommet du rempart, ou j'etais toujours place avec les autres zouaves de mon detachement, j'assistais a cette retraite, qui prenait de minute en minute l'aspect d'une deroute. Les regiments que j'apercevais au loin flottaient indecis. Les rangs etaient confondus; plus d'ordre. Dans cette foule, les projectiles faisaient des trouees. Des bataillons s'effondraient ou s'emiettaient. Je ne perdais pas l'occasion de faire le coup de feu. Nous tirions a volonte, et nous menagions nos cartouches. Je me sentais pris de rage a la vue des Prussiens, dont les casques pointus s'avancaient de toutes parts. Il en tombait quelques-uns; mais la masse de leurs tirailleurs affluait toujours. De singulieres idees vous traversent l'esprit en ces moments-la. Tout en chargeant et dechargeant mon chassepot avec la sage lenteur d'un homme qui a beaucoup chasse, je me rappelai ces grandes battues de lievres auxquelles j'avais assiste dans le pays de Bade pendant la saison d'automne. J'y prenais un plaisir extreme; je ne me doutais pas qu'un jour viendrait ou ces memes coups que j'envoyais a d'innocentes betes, je les dirigerais contre des hommes. Je voyais mes voisins relever la tete par un mouvement vif apres chaque coup, et regarder au loin pour voir s'il avait porte. Parfois un rire eclatant temoignait de leur contentement, un juron de leur deconvenue. De malheureux blesses se trainaient le long des haies, usant ce qui leur restait de force pour chercher un abri. Des soldats tombaient lourdement comme des masses, les bras en avant, et ne remuaient plus; d'autres pirouettaient sur eux-memes, ou bondissaient comme des chevreuils surpris dans leur course et se debattaient dans l'herbe. Je pus remarquer l'effroyable dose de ferocite qui se reveille dans le coeur de l'homme quand il a une arme dans les mains. On a soif de sang humain; on ne pense plus qu'a tuer. Cette ferocite qui precipite l'attaque n'a d'egale que la peur qui precipite la fuite. --_Ca mord_, dit a cote de moi un zouave. Je me demandais ce que pouvait signifier ce verbe, quand j'apercus un soldat prussien qui, rampant le long d'un talus, cherchait a gagner la palissade que nous venions d'abandonner. De temps en temps il epaulait et tirait. J'attendis un passage ou l'ondulation du terrain le forcait a se mettre a decouvert. Au moment ou il s'y engageait, je fis feu. Il lacha son fusil et roula dans le creux. --Tu as mordu, me dit le zouave. J'eprouvai un fremissement profond dans tout mon etre; mais l'affaire etait trop chaude pour me permettre d'analyser mes sensations. Les projectiles ne cessaient pas d'egratigner la crete du rempart contre lequel nous etions couches. Il y avait a ma gauche un engage volontaire qui avait voulu, comme moi, faire partie du 3e zouaves. Je l'avais rencontre dans le wagon pris a Harrison. Le premier obus qui eclata dans son voisinage ne lui fit pas cligner les yeux. Un moment vint ou il manqua de cartouches. Un caporal, qui en avait une provision, lui en jeta un paquet; mon jeune voisin se leva sur les genoux pour le ramasser. Sa tete depassa un instant le niveau du parapet. Je vis tout a coup son visage tomber sur sa main, qui devint rouge; une balle lui etait entree par la nuque et sortie par la bouche; je m'elancai vers lui. --Il est mordu! reprit mon vieux voisin. J'avais le coeur un peu lourd. Un mouvement machinal m'avait fait allonger les doigts vers le paquet de cartouches qu'un filet de sang gagnait. J'en mis une partie sur l'herbe autour de moi, et le reste dans mes larges poches. --Tu n'as donc pas de ceinturon? me dit l'homme qui conjuguait si bien le verbe mordre. Et sur ma reponse negative: --Quelle brute! fit-il en haussant les epaules. Debouclant alors le ceinturon du pauvre mort, froidement il l'ajusta autour de ma taille. Nous continuions a tirailler. --Trente hommes de bonne volonte! cria tout a coup notre lieutenant. Je fus sur pied aussitot. La plupart de mes camarades etaient debout. --Il s'agit de retourner aux creneaux et vivement! cria le lieutenant. Nous partimes tous en courant. Deja les chaines du pont-levis s'abaissaient. Notre elan fut si rapide, que plusieurs d'entre nous se trouverent sur le tablier, suspendus dans le vide, avant qu'il eut touche le bord oppose. Arrives la, un bond nous porta vers les creneaux. Les Prussiens, embusques de l'autre cote, nous envoyaient des decharges terribles presque a bout portant. On a la fievre dans ces moments-la, et la bouche d'un canon ne vous ferait pas peur; mais quelle ne fut pas ma stupefaction d'apercevoir, en arrivant a mon poste, que le revers du creneau etait habite! Devant moi soufflait un visage rouge que coupait en deux une longue paire de moustaches herissees. Un casque luisait au sommet de ce visage qui grimacait. Deux canons de fusil s'abattirent dans l'ouverture du creneau presque en meme temps, l'un menacant l'autre; mais le mien partit le premier. J'entendis un cri etouffe, et le visage rouge disparut. Je ne me risquai pas a regarder de l'autre cote. Les mobiles ranges le long du rempart tiraient toujours, et quelques-unes de leurs balles arrivaient dans le clos ou nous restions accroupis; mais les Prussiens nous donnaient trop de besogne pour qu'aucun de nous eut le temps de s'occuper de ce qui se passait derriere lui. Une violente detonation cependant me fit tourner la tete: c'etait le canon, dont un premier coup avait attire l'attention des batteries prussiennes, qui envoyait des paquets de mitraille aux maisons voisines pour en deloger les Bavarois. Des cartouches de chassepot lui avaient fourni la poudre et les balles. A la premiere decharge, les soldats a la veste bleue ou couverts de la lourde capote grise, sauterent comme des rats surpris par une explosion dans leur grenier. Les plus agiles bondissaient par-dessus les murs et les enclos; les plus fins ou les plus timides rampaient ca et la, profitant du moindre pan de muraille, des plis du terrain, des obstacles epars sur la route, pour dissimuler leur presence. D'autres, qui ne voulaient pas reculer, se faisaient un abri de quelque bout de haie ou d'une borne jetee a l'angle d'une maison, et continuaient a tirailler. Prussiens et Francais, nous etions tous en embuscade. Je n'avais qu'un petit nombre de cartouches, et je les menageais. Mes camarades et moi, nous n'echangions que de rares monosyllabes. Les yeux, les oreilles, les pensees, l'ame et le coeur, tout appartenait a la bataille. On voulait tuer, tuer encore, toujours tuer. Du bout du fusil, on cherchait sa proie; on avait des joies subites et des sourires nerveux quand un corps tombait et augmentait la ceinture de cadavres qui bordait la palissade. On m'avait parle de la fievre epouvantable que donne la chasse a l'homme: j'en avais l'abominable feu dans les veines. IV Nous ne savions rien de la bataille, dont les bruits retentissaient depuis le matin. Un horizon de fumee nous entourait; mais on comprenait, a la violence des detonations, qu'elle se rapprochait de plus en plus. Nous sentions vaguement que l'armee allait etre prise dans Sedan. Elle s'y engouffrait lentement. Autour des remparts, des tourbillons d'hommes s'agitaient pele-mele, les cavaliers avec les fantassins. On y voyait les regiments s'eparpiller et se dissoudre. Un coup de clairon nous rappela sur les remparts; il y avait deux heures que je brulais de la poudre. Deux heures apres, un coup de clairon me renvoya aux palissades: j'avais renouvele ma provision de cartouches. Je ne sentais plus ni la fatigue, ni le soleil, ni la faim. Tout a coup la nouvelle qu'un armistice de vingt-quatre heures venait d'etre signe circula avec la rapidite de l'etincelle electrique. Presque aussitot le drapeau blanc fut arbore sur le rempart. --Voila le chiffon! me dit un zouave d'Afrique en me poussant du coude. Tous, nous nous mimes a le regarder d'un air d'hebetement. A la furie de la bataille succedait une sorte d'aneantissement. J'essuyai machinalement mon fusil, dont la culasse etait noire de poudre et dont le canon fumait. Mes camarades grondaient entre eux: --Et l'homme aux graines d'epinard de ce matin, ou donc est-il? En voila des generaux qui ne valent pas un caporal! murmura l'un d'eux. Je me rappelai en effet que, dans la matinee, un officier superieur, general ou colonel, je ne sais lequel, qui commandait a la porte de Paris, etait passe dans nos rangs, et, relevant la tete d'un air d'importance, prenant une pose fastueuse: --Mes enfants, avait-il dit, vous etes les zouaves d'Afrique; je m'engage a vous faire passer sur le ventre des Prussiens et a vous ramener a Paris! Nous n'avions plus a passer sur le ventre de personne, et de soldats nous allions devenir prisonniers. Les batteries prussiennes continuaient a tirer, tandis que le drapeau blanc continuait a flotter. Mon pauvre detachement, diminue de quelques hommes, descendit le rempart et s'engagea dans la rue de Paris, ou, reuni a d'autres compagnies, il forma une haie d'honneur. Les obus eclataient ca et la, faisant voler le platre et les briques. Nous avions l'arme au pied. Les plus vieux hochaient la tete. On ne leur avait rien dit, et ils avaient la certitude que c'etait fini. Aucun de nous ne savait ce que nous faisions la. Que nous importait, du reste? Le vol des obus qui ricochaient sur les paves ou egratignaient au passage la facade des maisons nous laissait indifferents. Des officiers, des aides de camp montaient et descendaient la rue. L'un d'eux se dirigea vers le rempart et fit appeler le portier-consigne, qui requit une corvee de quelques hommes. --Bien sur on attend un parlementaire, me dit mon voisin. Mes regards se porterent vers la voute que j'avais si souvent traversee, et ou l'on distinguait sur la pierre noire la trace blanche des balles. Le pont-levis abaisse, les barrieres ouvertes, un colonel bavarois accompagne d'un trompette traversa nos rangs. Des officiers francais lui faisaient escorte. Tous les yeux le suivaient; il portait le casque et la grande capote grise. C'etait un homme grand, maigre et blond. Ses yeux pales, couleur de faience, clignotaient sous ses lunettes d'or en nous regardant. Un trompette, qui le suivait d'un pas methodique, avait une longue figure blafarde sur laquelle deux enormes favoris rouges tracaient un arc de cercle. Il portait une sorte de bonnet a poil et l'uniforme rouge des hussards prussiens. Son rayon visuel, maintenu par la discipline, avait pour objectif les epaules de son colonel. L'attitude de celui-ci offrait un melange d'insolence et d'embarras. Il avait a peine fait une centaine de pas, lorsqu'un obus, parti des lignes prussiennes, vint tomber a dix metres de lui. Il eut un tressaillement, et se tournant vers ceux qui l'accompagnaient: --Messieurs, je vous demande mille pardons; c'est une impolitesse que nous faisons la. Nos batteries n'ont certainement pas vu le drapeau blanc... C'est incroyable! Cette "impolitesse, comme disait le colonel prussien, avait coute la vie a deux pauvres diables, et, comme on les emportait sur quatre fusils: --Ah! mille pardons! repeta-t-il tout en continuant sa route. Un peu moins d'obus et un peu plus de silence eussent mieux fait l'affaire de Sedan. Les projectiles y tombaient toujours, tuant, blessant, effondrant. Le drapeau blanc hisse sur le rempart ne mettait point de terme a l'attaque, et n'empechait que la defense. Cependant, vers six heures du soir, le feu se ralentit, et, petit a petit, il s'eteignit. Un silence morne, plein de bourdonnements et de rumeurs tristes, s'abattit sur la ville. On nous avait defendu de remonter sur les remparts. Malgre cette interdiction formelle, les soldats s'y pressaient. L'un d'eux, dans une minute d'exasperation, lacha un coup de fusil. Des hurlements feroces lui repondirent. Nos officiers accoururent. Un capitaine se devoua, et, pour eviter une rixe imminente, se rendit aupres d'un colonel prussien qui avait le commandement hors des murs, et lui porta des excuses. Le pont-levis aupres duquel j'avais brule mes premieres cartouches etait reste abaisse. Deux sentinelles francaises se promenaient sous la voute, et deux sentinelles prussiennes leur faisaient vis-a-vis sur le revers du fosse. Je ne savais que faire. J'allais de long en large, quelquefois seul, quelquefois avec un camarade. On echangeait quelques mots au passage. La colere faisait tous les frais de l'entretien. Je n'etais plus soutenu par l'ardeur de la lutte. Une immense reaction se faisait, suivie d'un immense accablement. Je tombai par terre plus que je ne m'y couchai, et m'endormis d'un lourd sommeil. Une clameur horrible me reveilla vers neuf heures. A peine ouverts, mes yeux furent eblouis par la clarte d'un incendie que l'armee prussienne saluait d'un hurrah frenetique. Trois ou quatre maisons flambaient dans la nuit. Enveloppe de mon fidele tartan, je restai etendu sur le dos, regardant bruler cet incendie qui projetait de grandes lueurs sur le ciel. La voix du canon aurait pu seule me tirer de mon immobilite. Je n'avais pas bien le sentiment de mon existence. Des zouaves, dans toutes les attitudes, dormaient ou fumaient la pipe autour de moi. Que de choses s'etaient passees depuis deux jours! Je regardais mes mains noires de poudre. Un bruit sourd et continu me tira de cet aneantissement. Des masses epaisses et sombres marchaient dans l'obscurite de la nuit et passaient devant moi: c'etaient les debris de l'armee qui avait perdu la bataille supreme. Vaincue et brisee, elle se rangeait autour des remparts. Des regiments de ligne entiers suivaient l'infanterie de marine, qui avait si vaillamment paye la dette du sang. Beaucoup d'entre eux n'avaient meme pas donne. Des mots sans suite nous apprenaient que le marechal de Mac-Mahon avait ete blesse,--quelques-uns le disaient mort,--et que des mains du general Ducrot le commandement avait passe aux mains du general Wimpfen. L'eclair vacillant des baionnettes reluisait au-dessus des kepis. Cette foule enorme marchait d'un pas lourd: elle portait le poids d'une defaite. Une partie de la nuit se passa dans ce tumulte. J'ouvrais et je fermais les yeux tour a tour: des bataillons suivaient des bataillons; je les entrevoyais comme dans un reve. Le matin me trouva sur pied. Il y avait dans la ville un encombrement de soldats de toutes armes confusement rassembles dans les rues et sur les places publiques. Cette multitude, ou l'on ne sentait plus les liens de la discipline, bourdonnait partout. Des soldats qui portaient des lambeaux d'uniforme erraient a l'aventure. C'etait moins une armee qu'un troupeau. Soudain un mouvement se fit dans cette masse. Une voiture parut attelee a la Daumont. Un homme en petite tenue s'y faisait voir portant le grand cordon de la Legion d'honneur; un frisson parcourut nos rangs: c'etait l'empereur. Il jetait autour de lui ces regards froids que tous les Parisiens connaissent. Il avait le visage fatigue; mais aucun des muscles de ce visage pale ne remuait. Toute son attention semblait absorbee par une cigarette qu'il roulait entre ses doigts. On devinait mal ce qu'il allait faire. A cote de lui et devant lui, trois generaux echangeaient quelques paroles a demi-voix. La caleche marchait au pas. Il y avait comme de l'epouvante et de la colere autour de cette voiture qui emportait un empire. Un piqueur a la livree verte la precedait. Derriere venaient des ecuyers chamarres d'or. C'etait le meme appareil qu'au temps ou il allait sur la pelouse de Longchamps assister aux courses du grand prix. Deux mois a peine l'en separaient. On penchait la tete en avant pour mieux voir Napoleon III et son etat-major. Une voix cria: _Vive l'empereur!_ une voix unique. Toute cette foule armee et silencieuse avait le vague sentiment d'une catastrophe. Un homme s'elanca au devant des chevaux, et, saisissant par les jambes un cadavre etendu au milieu de la rue, le tira violemment de cote. La caleche passa; j'etouffais. Quand je ne vis plus celui que plus tard on devait appeler l'homme de Sedan, un grand soupir souleva ma poitrine. Celui qui avait dit: L'Empire, c'est la paix, disparaissait dans la guerre. Le spectacle que presentait alors Sedan etait navrant. On se figure mal une ville de quelques milliers d'ames envahie par une armee en deroute. Des soldats endormis gisaient au coin des rues. Plus d'ordres, plus de commandement. Des familles pleuraient devant les portes de leurs maisons visitees par les obus. Il y avait un fourmillement d'hommes partout; ils etaient, comme moi, dans la stupeur de cet epouvantable denouement. J'errai a l'aventure dans la ville. Des figures de connaissance m'arretaient ca et la. Des exclamations s'echappaient de nos levres, puis de grands soupirs. Le bruit commencait a se repandre que l'empereur s'etait rendu au quartier general du roi Guillaume. Les soldats, furieux, ne lui epargnaient pas les epithetes. On lui faisait un crime d'etre vivant. Les officiers ne le menageaient pas davantage. On questionnait ceux,--et le nombre en etait grand,--qui l'avaient vu passer dans sa caleche. L'histoire de la cigarette soulevait des explosions de colere.--Un Bonaparte! disait-on. Vers deux heures, un caporal de ma compagnie m'avertit que les zouaves qui occupaient la porte de Paris avaient recu ordre de rallier ce qui restait du regiment, campe sur la gauche de la citadelle en faisant face a la Belgique. J'y trouvai quelques centaines d'hommes sur lesquels la furieuse bataille qu'ils venaient de traverser avait laisse d'epouvantables traces. Quelques-uns, accroupis par terre, rafistolaient des lambeaux d'uniforme; d'autres pansaient des blessures qu'ils dedaignaient de porter a l'ambulance. Un commandant dont j'avais fait la connaissance au camp de Chalons, et qui gracieusement m'avait promis de faire tout ce qui dependrait de lui pour rendre moins dures les premieres fatigues du noviciat militaire, vint a moi, un triste sourire aux levres. --Eh bien! me dit-il, vous avais-je trompe? --Ma foi! tout y est, la misere, les privations, le sang!... --Et vous ne comptez pas ce que nous reservent les consequences d'une defaite que mon experience du metier n'allait pas jusqu'a prevoir. Je l'interrogeai du regard. --Vous verrez, reprit-il. Et tout ce que vous pouviez rever de pire sera depasse. Il soupira, et se mettant a marcher: --Vous n'etes pas blesse au moins? --Non, pas une egratignure, rien. --C'est une chance! que de braves gens qui sont morts depuis que je ne vous ai vu! Sedan, apres Reichshoffen! notre regiment est en poudre. Vous savez, tous ceux que vous avez vus pres du colonel il y a quinze ou vingt jours, tous morts... morts ou disparus!... Il etait devenu tres-pale. --Vous n'avez besoin de rien? reprit-il brusquement. --Non, merci, commandant. --Au reste, nous n'allons pas nous quitter de quelques jours; si je puis vous etre bon a quelque chose, disposez de moi. Je le remerciai et il s'eloigna lentement, jetant ca et la des regards sur la bande vetue de vetements en loques qui avait ete un regiment. Le lendemain,--je ne l'oublierai jamais,--on afficha partout la proclamation du general de Wimpfen, qui avait signe la capitulation de la ville et de l'armee. Tous nous etions prisonniers de guerre. Il n'y eut plus ni frein, ni discipline; l'armee etait comme affolee. Des groupes enormes s'arretaient aux places ou l'affiche etait collee; il en sortait des imprecations. Ce mot dont on a tant abuse depuis, _trahison_! volait de bouche en bouche. On etait livre, vendu! Apres avoir ete de la chair a canon, le soldat devenait de la chair a monnaie: tant d'hommes, tant d'or. Un bourdonnement terrible remplissait la ville. On ne saluait plus les generaux. Des bandes passaient en vociferant le long des rues, et s'agitaient dans cette enceinte trop etroite pour leur foule. Il y avait ca et la comme des houles faites de cuirassiers, de hussards, d'artilleurs, de dragons, de lignards. L'ivresse s'abattait partout. Un mot ne me sortait pas de la tete: Prisonnier! et j'avais fait une campagne de trois jours! Je rencontrai mon commandant: --Eh bien? me dit-il. Je ne trouvai pas une parole a lui repondre. Il me serra la main et passa. Il y avait des visages sur lesquels on lisait un desespoir terrible. Il me semblait qu'avec un regiment de ces visages-la on aurait fait une trouee partout. Avec quel plaisir n'aurais-je pas saute sur mon fusil, si le signal de l'attaque avait ete donne! mais rien! Des cohues qui tournaient dans une ceinture de remparts! On s'accostait, on se quittait, on se reprenait. Le vieux zouave qui m'avait pris en amitie depuis les palissades, marchait a cote de moi. Il riait dans sa barbe semee de fils d'argent. --Prisonnier! sais-tu ce que c'est, petit? me disait-il. C'est du pain noir, de l'eau, des casemates, de la terre a remuer, quelquefois des coups... Et pas un brin de tabac a fumer! Ca ne s'etait jamais vu! Et dire qu'on m'a fait venir d'Afrique pour ca! Etre pris dans son pays comme un rat dans une souriciere quand on a passe par Inkermann et Solferino, c'est drole tout de meme! Ce sont les Arabes qui vont rire! Mon vieux regiment abime, les officiers morts, adieu les zouaves du 3e! Toi, tu viens de Paris; ca se voit a ton air; moi, j'arrive d'Oran, et toi et moi nous tomberons en Allemagne!... Est-ce qu'on n'a pas fait ce qu'on a pu, dis? voyons, dis-le pour voir! Je crus un instant qu'il allait me chercher querelle; il me regardait avec des yeux furibonds. Je me hatai de le calmer en lui jurant que c'etait aussi mon avis. --Alors, vois-tu, c'est la faute des generaux, avoue-le, reprit-il. Un tapage abominable interrompit notre conversation. C'etait l'administration qui donnait a piller les subsistances de l'armee. On courait, on se bousculait, on se battait: c'etait une crise aigue dans le desordre. Je perdis mon vieux zouave dans la foule comme on perd de vue un chevreuil dans une foret. Des bandes se ruaient autour des caisses de biscuits et des barils de salaisons en poussant des cris formidables. On defoncait a coups de crosse les tonneaux de vin et d'eau-de-vie. Le liquide coulait dans les rues. Les plus proches en avaient jusqu'aux chevilles. A cent metres de ce gaspillage hideux des regiments mouraient de faim. Les repus vendaient le produit de leur rapine aux affames. On mettait aux encheres les pains de munition et les pieces de lard. Je me tirai comme je pus de cette cohue qui trebuchait. Apres l'indignation, le degout. V Ce sommeil de plomb qui m'avait surpris sur l'herbe aux approches de la citadelle, m'attendait dans le meme campement. Une lassitude extreme m'accablait, une lassitude nerveuse qui venait du cerveau plus que des membres. J'etais litteralement brise. Au reveil, je devais entrer dans un cauchemar plus terrible. Les regiments recurent l'ordre de livrer leurs armes. Non, jamais je n'oublierai le spectacle a la fois superbe et lugubre qui frappa mes yeux. Un fremissement parcourut la ville. La mesure etait comble; c'etait comme le deshonneur inflige a ceux qui restaient des heroiques journees de Spickeren et de Reischoffen, de Wissembourg et de Beaumont. Ce fut bientot un tumulte effroyable. Les vieux soldats d'Afrique faisaient pitie. Ils se demandaient entre eux si c'etait bien possible. On en voyait qui pleuraient. Moi-meme,--et je n'etais qu'un conscrit,--j'avais des larmes dans les yeux. Ce chassepot que je n'avais guere que depuis trois jours et avec lequel j'avais fait mes premieres armes, ce chassepot auquel j'avais adapte, en guise de bretelle, un lambeau de ma ceinture de zouave, et qui sentait encore la poudre, il fallait donc le livrer! Je le pris par le canon, et, le faisant tournoyer au-dessus de ma tete, je le rompis en deux morceaux contre le tronc d'un arbre. Je ne faisais d'ailleurs que ce que faisaient la plupart de mes camarades. C'etait partout un grand bruit de coups de crosses contre les murs et les paves. On n'apercevait que soldats armes de tournevis qui demontaient la culasse mobile de leurs fusils, et en jetaient les debris. Les artilleurs, atteles aux mitrailleuses, en arrachaient a la hate un boulon, une vis, en brisaient un ressort pour les mettre hors de service. D'autres, fous de rage, silencieusement, enclouaient leurs pieces. C'etait dans tout Sedan comme un grand atelier de destruction; les officiers laissaient faire. Les cavaliers jetaient dans la Meuse les sabres et les cuirasses, les casques et les pistolets: on marchait sur des monceaux de debris. Chaque pas arrachait au sol un bruit de metal; c'etait la folie du desespoir. Il fallut enfin que la sinistre promenade commencat. Je revis la porte de Paris et le pont-levis ou j'avais fait le coup de feu. La longue cohue des prisonniers arriva devant le petit bourg, au dela des palissades d'ou nous avions essaye de deloger les Bavarois. Les maisons en etaient criblees de balles, quelques-unes etaient effondrees; mais deja les corvees prussiennes en avaient retire les cadavres. Des familles tremblaient autour de leurs demeures. Un officier d'etat-major a cheval attendait la colonne des pantalons rouges. A mesure que nous passions: --Par ici, messieurs de l'infanterie! Par la, messieurs de la cavalerie! criait-il d'une voix forte. Fantassins et cavaliers s'ebranlaient et se rangeaient a droite et a gauche. Pendant une heure, ces grands troupeaux d'hommes attendirent dans la boue. Cet abattement qui suit les grands desastres les avait saisis. Les plus las se couchaient sur les tas de pierres. La faim l'emporta sur mon marasme, et, tirant de ma poche un biscuit et un morceau de lard cru, j'y mordis a belles dents. Personne autour de moi ne savait ou nous allions. Au bout d'une heure, la colonne se remit en marche. La route etait detrempee de flaques d'eau dans lesquelles nous entrions jusqu'a mi-jambe. Echelonnes le long de cette route, des pelotons composes d'une vingtaine de soldats prussiens montaient la garde de 50 metres en 50 metres. Immobiles, ces soldats nous regardaient passer. Ils portaient devant eux une cartouchiere ouverte ou nous pouvions voir des cartouches admirablement rangees. Pendant que l'infanterie veillait sur la masse mouvante des prisonniers, des cavaliers, le pistolet au poing, couraient a travers champs, et ramenaient ceux qui s'egaraient. Les coups de plat de sabre pleuvaient. Nous marchions sans ordre, officiers et soldats pele-mele. Le respect avait disparu avec la discipline. Les capotes grises ne se genaient pas pour heurter au passage les manches galonnees d'or. Les cavaliers bousculaient leurs capitaines. C'etait l'anarchie sous l'uniforme, la pire de toutes; des rixes s'ensuivaient quelquefois. A l'extremite de la route que nous suivions s'ouvrait un pont qui enjambait un canal, et donnait acces dans une sorte d'ile formee par une grande courbe de la Meuse, qui dessine un omega. Les deux pointes de l'omega sont reliees par ce canal, qui ferme hermetiquement l'ile vers laquelle on nous poussait par troupes. Nous etions dans l'ile d'Iges, ou presqu'ile de Glaires, comme dans une prison. Une riviere lui sert de murailles. Une ceinture d'eau n'est pas un obstacle moins infranchissable souvent qu'une ceinture de briques et de moellons. Il m'a ete facile d'en faire l'experience pendant les quelques jours que j'ai passes dans l'ile, tournant autour de mon domaine avec la monotone et patiente regularite des animaux en cage, qui fatiguent le regard par la constance de leur marche inutile. Les vieux zouaves jetaient un coup d'oeil autour d'eux froidement. Les plus jeunes pressaient le pas pour mesurer l'etendue du champ qu'on leur livrait. Une tristesse sombre se peignait sur quelques visages; d'autres, en plus grand nombre, exprimaient l'abattement. La colere etait tombee. --C'est a present que les taquineries vont commencer, me dit mon voisin. Le vieux qui m'avait fait un discours la veille vint a moi, et, me frappant sur l'epaule: --Tu dois etre content, me dit-il, on arrange tes debuts a toutes les sauces. Puis se reprenant: As-tu du tabac? J'en avais encore une mince provision au fond de mes poches; je lui en offris une pincee. Je compris alors a l'epanouissement de son visage quelle place le tabac tient dans la vie du soldat; une pipe bourree, c'est l'oubli de toutes les miseres. --Tu es un bon garcon, me dit-il en me serrant la main d'une facon a me briser les os. Je venais de conquerir un ami qui se serait fait tuer pour moi pendant cinq minutes. La presqu'ile de Glaires se compose d'une legere eminence dont les deux versants s'abaissent vers la Meuse; on y decouvre un petit village, une assez grande maison d'habitation et un moulin. Au point de jonction de la riviere et du canal, un barrage alimente les ecluses de ce moulin; de l'autre cote de la Meuse, de grandes prairies s'etendent jusqu'au pied de collines boisees qui couronnent l'horizon, et que l'armee prussienne occupait encore. Des officiers prussiens allaient et venaient dans l'ile d'un pas methodique et roide, indiquant a chacun des corps dont se composait cette armee de prisonniers quel emplacement il devait occuper. Point d'hesitation, point d'embarras. Un jeune lieutenant, mince et fluet, pale et blond, nous servait de guide. Nous nous avancions et nous nous arretions sur un signe de sa main; par moments, a ce signe muet il ajoutait un mot. Il tenait un carnet a la main, ou je suppose que les vaincus dont il repondait etaient classes par numeros d'ordre. Une derniere fois nous fimes halte sur l'un des versants de l'eminence. D'une voix claire et nous montrant le sol du bout du doigt: --C'est ici, messieurs, nous dit l'officier. Il etait huit heures du soir. Sous nos pieds des touffes d'herbes humides s'etendaient sur un lit de boue. --As-tu choisi ta place? me dit un camarade. Et d'un air de philosophie gouailleuse:--Si tu veux la moitie de mon lit, prends, ajouta-t-il. Il venait de se coucher tout de son long par terre; je l'imitai. Quand j'ouvris les yeux, la rosee et la pluie m'avaient perce jusqu'aux os; je pouvais croire que le tartan qui me servait de couverture etait tombe dans la riviere. Je grelottais. Il faisait encore nuit; mais des lueurs ternes qui dessinaient la crete des collines me faisaient comprendre que le jour n'allait pas tarder a paraitre. Je me levai, et pour me rechauffer autant que pour assouvir ma faim, j'allai dans les champs arracher des pommes de terre. J'avais eu beau fouiller dans mes poches, je n'y avais pas trouve une miette de biscuit ni une parcelle de lard: je n'avais plus d'autre fournisseur que le hasard. Je n'avais pas fait cinquante pas dans la campagne, que j'apercus des ombres errant ca et la a l'aventure. Elles se baissaient vers la terre, et se relevaient par mouvements alternatifs et irreguliers. Je compris que cette meme pensee dont j'etais fier avait germe dans l'esprit d'un nombre respectable de soldats. Tous les pieds de pommes de terre avaient ete proprement secoues. --Un peu plus loin, il y en aura encore pour tout le monde si tu te presses, me dit un grenadier. Je m'ecartai. La pluie tombait toujours. A la premiere clarte du matin, mes yeux ravis reconnurent un troupeau de moutons broutant l'herbe a l'extremite d'un champ voisin. --Des cotelettes! me cria un camarade qui m'avait suivi. J'avais deja pris ma course du cote du berger. C'etait un petit vieux grisonnant qui revait sous sa limousine, les deux mains sur son baton. --Combien le mouton? lui dis-je. --C'est que je ne suis pas le maitre, et je ne sais pas si le proprietaire,... me repondit-il en se grattant l'oreille. --Dis toujours. --Dame! repliqua-t-il en clignant de l'oeil, on pourra croire tout de meme que des maraudeurs en ont vole un,... ca s'est vu. --Certainement. --Alors c'est quatre francs. Je lui donnai cent sous, et j'emportai le mouton sur mes epaules. On me vit passer en courant avec ma proie vivante. Le bruit se repandit, comme une trainee de poudre dans les campements, qu'un troupeau de moutons paissait aux environs. Zouaves et chasseurs d'Afrique se mirent en campagne comme des gens pour qui aucune razzia n'a de mysteres. La clientele du berger augmenta a vue d'oeil. Il prit gout a sa speculation, et, ses pretentions augmentant avec ses scrupules, la bete que j'avais eue pour quatre francs en valait quarante une heure apres: le troupeau s'evanouit comme un brouillard. J'avais bien l'animal, et il n'etait pas maigre, l'ile me fournissait assez de broussailles pour avoir du feu; mais ou trouver du sel ou du poivre? Ou decouvrir du pain surtout? Recherches, offres brillantes, supplications, rien ne me reussit. Mon compagnon n'avait pas ete plus heureux. Il fallut se resigner a s'asseoir autour d'un quartier de mouton accommode a la diable dans sa graisse. On l'avalait, on ne le mangeait pas. Quelques pommes de terre cuites sous la cendre me consolaient un peu. Nous eumes du mouton, a diner et a dejeuner, pendant trois jours. La faim seule pouvait combattre l'aversion qu'il m'inspirait. Une heure vint ou il n'en resta plus un debris. J'eus l'ingratitude de m'en rejouir. Les tristesses et la sobriete farouche des jours suivants l'ont bien venge. Pendant le regne du mouton, j'avais eu des instants de volupte; ils m'etaient offerts par des camarades sous la forme d'un quart de biscuit ou d'un peu de cafe. Ces magnificences m'eblouissaient. Elles ne durerent qu'un temps; mais ce qui mettait le comble a mon extase, c'etait une cigarette. J'avais use de ma petite provision de tabac avec la prodigalite d'un fils de famille qui croit que les cantines suivent le soldat dans toutes ses aventures; j'avais compte sans la captivite. Un matin, errant sur la lisiere de mon campement, j'apercus un groupe de soldats qui gesticulaient avec une animation singuliere. Des exclamations sortaient de ce groupe. Je m'approchai, et vis un zouave qui, debout au milieu d'un cercle avide, mettait aux encheres une cigarette dont l'enveloppe de papier contenait un melange bizarre de poussiere de tabac et de mie de pain ramassees avec les ongles au fond des cavites que recelait son large pantalon. On offrait ce qu'on avait, quatre sous, cinq sous, dix sous, quinze sous, non pas pour l'acquerir et en faire sa propriete exclusive, mais pour obtenir le droit precieux d'aspirer un certain nombre de bouffees. On poussait comme dans une salle de vente. Un caporal offrit un franc. Je doublai son enchere, un fremissement parcourut l'auditoire, et, au prix de quarante sous payes comptant, le droit de fumer un tiers de la cigarette, avec le privilege de commencer, me fut adjuge. Les autres adjudicataires se rangerent autour de moi, et la cigarette mesuree et marquee d'un cercle noir au tiers de sa longueur, dix paires d'yeux suivaient les progres du feu tandis que je la tenais entre mes levres. Pendant les deux ou trois premiers jours, il y avait eu des heures de pluie et des heures de soleil. On employait celles-ci a secher l'insupportable humidite occasionnee par celles-la; mais un matin le ciel parut tout noir, et la pluie se mit a tomber avec une persistance et une regularite qui pouvaient aisement faire croire qu'elle tomberait toujours. Vers le soir, mouille comme une eponge qui aurait fait une chute dans une riviere, on me recueillit dans une tente. Sept ou huit soldats se pressaient dans un espace ou trois ou quatre auraient peut-etre pu s'etendre. J'etais en outre arrive le dernier, et je dus m'allonger au bas bout de la tente. Apres une heure de sommeil, de larges gouttes d'eau froide qui s'aplatissaient sur mon visage me reveillerent. Un sergent que mes mouvements tracassaient ouvrit les paupieres nonchalamment. --Ca, me dit-il, c'est la pluie. --Merci, repliquai-je, et, prenant une autre posture, je me fis un rempart de mon capuchon. Au bout d'une autre heure, j'eprouvai vaguement la sensation d'un homme qu'on plongerait brusquement dans un bain froid. Il me semblait qu'un robinet invisible versait avec obstination un torrent d'eau glacee autour de mon corps. Un frisson acheva de me reveiller. Le reve ne m'avait pas trompe: j'etais dans une mare. L'eau clapotait le long de mes epaules et de mes jambes. Je sautai sur mes genoux. Le sergent qui deja m'avait parle risqua un coup d'oeil de mon cote, et m'apercut dans ma baignoire. --Ca, reprit-il, c'est les rigoles. Je n'en pouvais douter. La pluie avait rempli les rigoles creusees autour de la tente et au bord desquelles je me trouvais. Elles debordaient sur moi. Il etait dix heures, je ruisselais. Autour de moi, on ronflait. J'abandonnai la tente et achevai ma nuit en promenades. C'est dans ces moments-la que l'on devine la douceur des occupations qui vous paraissaient fatigantes autrefois. Je revoyais en esprit la petite chambre voisine de la rue de Turenne, la cheminee flambante, la tasse de the, la table aupres desquelles j'avais passe des heures a la clarte d'une lampe placee entre des livres.--Et j'avais pu me plaindre du travail nocturne! Le jour arriva. La pluie continuait a tomber avec la meme abondance et la meme tranquillite. Les rives de la Meuse s'enveloppaient d'un rideau de brume. Les Prussiens avaient commence une sorte de distribution sommaire; elle se composait d'un demi-biscuit par homme et pour deux jours. On y courait cependant. C'etait une distraction encore plus qu'un soulagement. Malheur a qui laissait trainer un morceau de cette maigre pitance! On avait pour boisson l'eau de la riviere, a laquelle on allait par troupes remplir ses bidons. Ce regime et cette temperature faisaient des vides parmi les prisonniers; qui tombait malade etait perdu. Un cas de fievre etait un cas de mort. Point de medecins et point de medicaments. On avait la terre pour dormir et un quart de biscuit pour ne pas mourir de faim. J'avais fait la connaissance d'un chasseur d'Afrique, engage volontaire comme moi. C'etait un garcon qui avait le visage d'une jeune fille, et avec cela vif comme un oiseau et brave comme un chien de berger. Rien n'avait de prise sur ce caractere robuste, ni la fatigue, ni les mesaventures. A chaque nouvelle epreuve, il secouait ses epaules comme un terre-neuve qui sort de l'eau. Didier ne tarissait pas en histoires incroyables. J'ai toujours pense que ma nouvelle connaissance etait de cette famille de Parisiens qui, leur patrimoine croque, s'arrangent d'un sabre pour avoir un cheval. Il etait porte pour la croix. Un jour il m'offrit son quart de biscuit. --Et toi? lui dis-je. --Je n'ai pas faim. Et comme j'hesitais: --Un de ces jours tu me rendras un gigot, si tu trouves encore un mouton, reprit-il en riant. Il me tendit la main, et s'eloigna. Je remarquai qu'il avait les yeux tristes. Le souvenir de ces yeux me poursuivit tout le soir. Le lendemain, errant sur un chemin, j'avisai quatre soldats qui portaient un mort sur une civiere. --Sais-tu qui passe la? me dit un sergent de ma compagnie. --Non. --C'est ton chasseur. Je courus vers la civiere: c'etait Didier, en effet. --On savait chez nous qu'il etait perdu, me dit l'un des cavaliers qui le portaient. Je me mis a marcher derriere lui, les yeux gros de larmes. On ne pouvait sortir sans rencontrer un de ces corteges sinistres. Ordinairement le cadavre etait couche sur un brancard fait de deux morceaux de bois relies par deux traverses. Quelquefois encore quatre soldats le prenaient par les jambes et les bras, et le jetaient dans une fosse creusee a la hate et recouverte bien vite de quelques pelletees de terre. Deux ou trois camarades suivaient le corps. Le lendemain, on n'y pensait plus... C'etait comme une grande loterie. VI Les heures dans cette pluie et cette inaction etaient longues et lourdes. On en perdait le plus qu'on pouvait en promenades ca et la. Les bords de la Meuse nous attiraient. On ne pouvait faire une centaine de pas sur la rive sans voir, descendant au fil de l'eau, des cadavres d'hommes et de chevaux. On en rencontrait d'autres echoues dans des touffes d'herbe, la un chasseur de Vincennes, la un uhlan. Tous les corps des deux armees y avaient laisse quelques-uns de leurs representants. On y faisait un cours d'uniformes _in anima vili_. Il y avait des heures, quand il ne pleuvait pas, ou je ne pouvais m'arracher a ce lugubre spectacle. Je regardais les cadavres que le cours du flot emportait lentement, ou qui restaient pris entre les joncs dans des attitudes terribles. Il en etait parmi eux qui, vivants au mois de juillet, avaient peut-etre chante _le Rhin allemand_ sur les boulevards de Paris. Leur agonie s'etait terminee dans la vase. La premiere fois que je m'etais avance du cote du moulin, j'avais vu sur le barrage, accroches parmi les pierres, les corps de deux soldats, un Francais et un Prussien, que le remous des eaux balancait. Ce mouvement vague, qui faisait par intervalles rouler leurs tetes et leurs bras, leur pretait un semblant de vie qui avait quelque chose d'effrayant. Ils y etaient encore quatre jours apres. Des oiseaux voletaient au-dessus du barrage. Le soir, aux lueurs incertaines qui tombaient d'un ciel gris, ces formes vagues qu'on voyait flotter sur la riviere prenaient des aspects etranges. L'imagination y avait sa part; mais le spectacle dans sa realite crue avait par lui-meme un caractere epouvantable. Je me rappelle qu'un matin, en allant remplir mon bidon dans un pli du rivage ou jusqu'alors le hasard ne m'avait pas conduit, un de mes camarades me poussa le coude: --Regarde, me dit-il. Je levai les yeux et apercus sur un ilot de sable, a quelques metres du rivage, le corps d'un cuirassier dont la tete disparaissait a demi sous un lit de longues herbes. Ses jambes, chaussees de lourdes bottes, et son corps, sur lequel etincelait la cuirasse, saillaient hors de l'eau. Sa main gantee reposait sur la vase et s'etait nouee autour d'une touffe de glaieuls. Deux ou trois corbeaux battaient de l'aile autour de l'ilot; on pouvait croire a l'attitude du pauvre cuirassier que la mort l'avait surpris la. Il avait le visage dechiquete. L'image de ce cuirassier me poursuivit longtemps. Quand je portai a mes levres le bidon rempli de l'eau puisee dans l'anse qui l'abritait, ma main le laissa retomber sans pouvoir en avaler une gorgee. Il n'etait pas rare de rencontrer dans nos promenades des groupes de soldats accroupis autour du cadavre d'un cheval qu'ils avaient tire de la riviere, et sur lequel ils taillaient des lanieres de chair avec leurs couteaux. Quelquefois ils grondaient comme des dogues qu'on derange dans leur immonde repas. Je n'avais jamais voulu de cette chair nauseabonde; mais la faim me tourmentait. On a vite fini de broyer entre ses dents le quart d'un biscuit, si dur qu'il soit; on ne decouvrait presque plus de pommes de terre, tant des mains par milliers en avaient retourne les champs. Un jour que je serrais ma ceinture apres avoir vainement fouille vingt sillons: --Ecoute, me dit un camarade avec lequel j'avais partage quelques lambeaux de mon mouton, il y a le moulin. --Je le connais; j'ai meme rode par la hier encore. Ni poules, ni canard, rien. --Pas sur; moi, j'ai l'oeil. Et mon Marseillais porta le doigt a l'organe dont il parlait, avec ce geste expressif que connaissent tous ceux qui ont traverse la Canebiere. C'etait un garcon avise, qui avait le flair d'un chien de chasse pour la nourriture. --Explique-toi, repris-je. --Eh bien! s'il n'y a plus de volailles au moulin, le meunier a encore quelque chose. --De la farine! m'ecriai-je avec joie, du pain peut-etre! --Non, mais du son; viens voir. Mon enthousiasme s'etait refroidi, cependant je suivis le camarade. --Et il y en aura pour moi, n'est-ce pas? car ca se paye, me dit-il en courant. Je lui repondis par un signe de tete affirmatif, et nous arrivames au moulin. Il y avait deja queue. --Voila ce que je craignais! s'ecria mon Marseillais avec un accent desespere rendu plus vif par le depit. Le meunier vendait a tout venant muni de pieces blanches le son de son moulin, qu'il debitait parcimonieusement par petites portions. La livre de son coutait quarante-quatre sous, et, pour en avoir, il fallait attendre deux ou trois heures. Ma livre de son payee, je l'emportai et la delayai dans une gamelle pleine d'eau... J'avais ainsi deux services a mon menu, un quart de biscuit sec et une ecuelle de son mouille. Cette existence, irritee par la misere, commencait a me peser lourdement. Rien ne me faisait prevoir qu'elle dut bientot prendre fin. Des officiers auxquels on avait d'abord remis la garde des prisonniers, la surveillance etait passee aux sous-officiers: ils avaient la charge des distributions, qui n'arrivaient plus intactes aux soldats. Le grand decouragement amenait un grand desordre. Chacun tirait a soi. Qui pouvait voler la part d'un camarade la gardait. Il y avait des querelles pour un biscuit perdu. Quelques generaux faisaient ce qu'ils pouvaient pour ameliorer le sort de leurs soldats, le general Ducrot entre autres, qui jusqu'au bout mit tout en oeuvre pour leur venir en aide; mais l'autorite allemande faisait la sourde oreille a leurs reclamations. On perissait dans la fange. A ces privations, qui avaient le caractere d'une torture, s'ajoutaient des spectacles qui me faisaient monter le rouge au front. Des officiers prussiens visitaient l'ile a toute heure, et, sans facon, avec des airs d'arrogance, pour les besoins de leur remonte personnelle, faisaient descendre les officiers francais de leurs montures et s'en emparaient avec la selle et les harnais. Je voyais mes malheureux compatriotes mordre leurs levres et macher leurs moustaches. Quelques-uns devenaient tout blancs. L'un d'eux mit la main a sa ceinture, et demanda a celui qui le depouillait s'il ne voulait pas aussi sa montre. --_Ich vorstche nicht_ (je ne comprends pas), repondit le Prussien, qui savait parfaitement le francais. Il y a des choses qu'il faut avoir vues pour y croire. On a le coeur serre quand on y songe. Un de ces Prussiens armes d'eperons qui parcouraient l'ile, rencontra un jour un officier francais qui passait a cheval, et l'invita a descendre. Un prisonnier n'a presque plus le caractere d'un homme. L'officier obeit. Le Prussien se mit en selle, et, apres avoir fait marcher, trotter, galoper le cheval, inclinant la tete d'un air froid: --C'est bien, monsieur, je le garde. Aucune resistance n'etait possible. Il fallait se soumettre a tout; mais on avait la mort dans l'ame. Je commencai serieusement a penser a une evasion. Malheureusement il etait plus facile d'y songer que de l'executer. Un seul pont jete sur le canal donnait acces dans l'ile. Ce pont etait garde par deux pieces de canon mises en batterie, la gueule tournee vers nos campements. On savait qu'ils etaient charges. Un poste nombreux veillait tout autour, les armes pretes. De ce cote-la, rien a esperer; de l'autre cote de la Meuse, courbee en arc de cercle, des pelotons de soldats bivouaquaient de distance en distance, et dans l'intervalle de ces bivouacs, separes les uns des autres par un espace de cinq cents metres a peu pres, se promenaient, le fusil sur l'epaule, deux ou trois sentinelles qui ne perdaient pas notre ile de vue. Quand la nuit venait, on doublait le nombre de ces sentinelles. Des detonations qui me reveillaient pendant mon sommeil ou troublaient mes promenades sous la pluie nocturne, et dont je comprenais la sinistre signification, m'indiquaient suffisamment que ces sentinelles faisaient bonne garde. Une nuit cependant, n'y tenant plus et redoutant de trouver en Allemagne des iles plus tristes encore, je me decidai a tenter l'aventure. Je me dirigeai donc vers la Meuse. Le ciel etait sombre, la rive deserte. De l'autre cote de l'eau, on voyait les feux de bivouac allumes. Malgre l'obscurite qui etendait un voile gris sur le fleuve, on distinguait a la surface claire des eaux des formes incertaines qui flottaient mollement. Elles s'effacaient et reparaissaient. J'hesitai un instant, puis enfin, me deshabillant de la tete aux pieds et ne gardant qu'un calecon, j'entrai dans la Meuse; j'avais deja de l'eau jusqu'a mi-corps, et la pente du sol ou je marchais m'indiquait que j'allais bientot perdre pied, lorsqu'une masse noire passa lentement devant moi et m'effleura la poitrine, contre laquelle je la sentis flechir et s'enfoncer. Un horrible frisson me parcourut le corps: cette perspective de nager au milieu d'un fleuve noir qui m'offrait des cadavres pour compagnons de route me fit trembler. Je venais d'etre saisi d'une peur nerveuse, d'une peur irresistible, et, reculant malgre moi, les yeux sur cette masse indecise qui s'en allait a la derive, a demi paralyse, je regagnai le bord, ou je m'assis. Le lendemain, au plein jour, je retournai a l'endroit meme ou j'avais tente le passage de la Meuse. A quelques pas de la rive, ou l'on distinguait encore l'empreinte de mes pieds nus, en aval, sur un banc de vase tapisse de quelques joncs, le corps d'un jeune turco, que je n'y avais pas vu la veille en inspectant les lieux, etait echoue, le visage dans l'eau qui le decouvrait et le recouvrait a demi dans son balancement doux. Ses deux mains, etendues en avant, plongeaient dans la vase. On me raconta qu'il avait essaye de s'evader dans la soiree, et que les sentinelles prussiennes l'avaient fusille. Atteint de deux ou trois balles, il n'avait pas eu la force de regagner le bord. Peut-etre etait-ce la ce corps qui m'avait effleure au moment ou j'allais me jeter en plein fleuve; peut-etre encore ai-je du la vie a ce pauvre mort. Je renoncai a ma premiere idee de demander a la Meuse des moyens d'evasion, sans renoncer toutefois a mon projet: il ne s'agissait que de trouver une occasion meilleure. Si la Meuse charriait des cadavres huit jours encore apres la bataille, notre ile vomissait des morts: on en comptait par centaines. C'etait comme une epidemie. L'autorite prussienne finit par s'inquieter de cet etat de choses. La contagion pouvait gagner l'armee victorieuse comme elle decimait l'armee vaincue. --Tu sais, me dit un jour l'un de mes compagnons de tente, les trains de plaisir pour la Prusse vont commencer bientot! Le lendemain, en effet, on faisait evacuer les malades. J'en vis partir qui se trainaient a peine. Le tour des officiers devait venir apres celui des malades. Chacun d'eux avait le droit d'emmener une ordonnance. Ce fut pour moi comme un trait de lumiere, et je courus aupres du commandant H... pour obtenir la faveur insigne d'etre promu aux fonctions de brosseur. Il accueillit favorablement ma demande, et me presenta a un capitaine. J'arrivai a propos; ce poste de confiance etait sollicite par un grand nombre de candidats, et quelques-uns avaient des titres peut-etre plus serieux a faire valoir que les miens. Je l'emportai cependant, grace a l'appui du commandant. J'en donnai la nouvelle a mes camarades de lit sous cette tente dans laquelle il pleuvait tant. --Brosseur deja! s'ecria le plus vieux de la bande. Dans la soiree, on m'avertit de me tenir pret a la premiere heure du jour. Je comptai sur la pluie pour m'empecher de dormir; elle ne trompa point mon esperance, et le 10 septembre, au matin, je pris le chemin du pont, apres une derniere visite au moulin. Les deux pieces de canon etaient a leur place, les Prussiens sous les armes. La troupe de ceux qui devaient former un nouveau convoi s'y rassemblait. Il avait ete decide que les officiers, a partir du grade de capitaine inclusivement, monteraient dans des especes de chariots garnis de planches. Les lieutenants et les sous-lieutenants, avec les ordonnances, devaient marcher a pied. Un colonel prussien qui etait en surveillance a l'entree du pont donna un ordre, un aide de camp cria: En route! et la colonne se mit en mouvement. Le pont franchi, nous suivimes, pour rentrer a Sedan, le meme chemin que nous avions pris pour en sortir. La colonne s'y arreta un instant. Une piece de monnaie a la main, et profitant de cette halte, je me presentai devant la boutique d'un boulanger, a la porte duquel s'allongeait une queue de prisonniers. Des soldats prussiens se melaient a cette foule. L'un d'eux ne se genait pas pour bousculer ses voisins. On se recria. Il etait brutal, il devint insolent. La discussion entre gens que la faim talonne degenere bien vite en querelle. Au moment ou la querelle prenait les proportions d'une rixe, un officier intervint. Il s'enquit de ce que se passait. Les prisonniers declarerent d'une commune voix, et c'etait vrai, que le Prussien avait voulu se faire servir avant son tour, et qu'il s'etait jete a travers les rangs comme un furieux, frappant et cognant. L'officier donna l'ordre au soldat de se retirer. Celui-ci avait bu quelques verres d'eau-de-vie, un de trop peut-etre. Il s'ecria qu'il ne cederait pas, et qu'il aurait son pain parce qu'il le voulait. Sans repondre, l'officier prit a sa ceinture un revolver, l'arma, et froidement cassa la tete au soldat. Il tomba comme une masse. Aucun des camarades du mort ne remua; je commencai a comprendre ce que c'etait que la discipline prussienne. Rentres a Sedan par la porte de Paris, nous en sortimes par la porte de Balan. Cette ville, que j'avais vue encombree de troupes francaises, etait alors occupee par une garnison de soldats de la landwehr. Des malades et des blesses se trainaient ici et la. Les habitants nous regardaient passer d'un air morne. Quand ils pensaient n'etre pas vus par nos gardiens, quelques-uns d'entre eux s'approchaient de nous pour nous donner du pain ou des morceaux de viande, aumone de la ruine a la misere. Notre colonne, composee de huit cents hommes a peu pres, comptait des officiers de toutes armes. La cavalerie et l'artillerie y avaient un grand nombre de representants. Leurs uniformes ne les eussent-ils pas designes, on les aurait reconnus a la pesanteur de leur marche, alourdie par leurs grosses bottes et la basane de leurs pantalons. C'etait au tour des fantassins de payer en sourires les railleries des cavaliers; mais qui pensait a sourire en ce moment-la? Il ne restait plus trace de la vieille gaiete gauloise. Ce sentiment qu'on etait prisonnier ecrasait tout. Des officiers qui portaient la medaille de Crimee et d'Italie essuyaient des larmes furtivement. Il semblait que cette troupe dont la file s'allongeait sur la route portat le deuil de cent annees de victoires effacees en un jour par un desastre. Nous avions pour escorte deux forts pelotons d'infanterie prussienne portant le casque a pointe, et qui marchaient l'un en tete de la colonne, l'autre en queue. Et sur les bas cotes de la route, la flanquant de deux metres en deux metres, des sentinelles nous accompagnaient, le fusil charge sur l'epaule. On nous avait prevenus qu'a la moindre alerte, elles avaient ordre de faire feu. Des uhlans, le pistolet au poing, faisaient la navette, et passaient au grand trot de l'avant-garde a l'arriere-garde de la colonne, bousculant tout. La route etait defoncee, les chariots cahotaient dans les ornieres. Nous marchions dans la boue. On ne voyait partout que chaumieres brulees, arbres abattus, champs ravages. C'est ainsi que nous arrivames a Bazeilles. Qui a vu ce spectacle ne l'oubliera jamais. Il semblait qu'une trombe se fut jetee sur le village. Tout y etait par terre. Un amoncellement de toitures effondrees, et de murailles tombees au ras du sol, des debris de meubles calcines, des poutrelles rompues, des charrettes en morceaux, des charrues et des herses brisees par le milieu, des lambeaux de volets et de portes pendant sur leurs gonds, des carcasses d'animaux atteints par les balles et surpris par le feu, les jardins en ruine avec leurs treilles et leurs pommiers noircis, partout les traces de l'incendie. On marchait sur des eclats d'obus. Il y avait ca et la sur des pans de mur de larges taches d'un brun noiratre. Une main sanglante avait applique l'empreinte de ses cinq doigts sur un enduit de platre; des lambeaux de vetement restaient accroches entre les haies; sur un buisson, on apercevait deux petits bas d'enfant qu'on y avait mis secher. Sur la facade d'une maison labouree par un paquet de mitraille, l'appui d'une fenetre a laquelle il ne restait pas une vitre supportait deux jolis pots de fleurs en faience bleue. Quelques malheureux se promenaient parmi ces decombres. Il s'en degageait une odeur affreuse de cadavres en putrefaction. Des fragments d'armes jonchaient le sol. C'etait navrant, horrible, hideux. Le village etait comme eventre. Une famille vetue de loques s'etait blottie sous un appentis: elle nous regardait passer avec des fremissements effares. Peut-etre cherchait-elle son foyer; son malheur depassait le notre: des soldats lui jeterent des morceaux de biscuit. VII Bazeilles traverse, notre marche continua. On ne pouvait ni s'arreter, ni se reposer. Chaque etape etait marquee d'avance avec un temps determine pour la parcourir. Nous etions partis de Sedan a onze heures un quart, et nous arrivions a Stenay a huit heures du soir, apres une halte d'une demi-heure. Une surprise heureuse m'attendait a Stenay. L'officier a qui je servais d'ordonnance, et qui poussait la bonte jusqu'a me traiter en ami plus qu'en soldat, voulut bien me presenter a un ancien capitaine de zouaves qui avait obtenu du prefet prussien l'autorisation de loger les camarades du 3e regiment, auquel il avait appartenu. Une place me fut offerte a la table hospitaliere autour de laquelle M. D... les recut. Je m'empressai d'accepter. Quelle faim! Jamais soupe fumante, jamais boeuf bouilli ne degagerent aromes plus savoureux; mes narines les aspiraient non moins que mes levres. Il y avait huit ou dix jours a peu pres qu'une bouchee de nourriture honnete ne les avait traversees. On parlait beaucoup a mes cotes, et les recits s'entre-croisaient avec les questions; je n'entendais rien, je mangeais. On ne sait pas quel vide peuvent creuser dans l'estomac d'un volontaire, majeur depuis un an a peine, l'abus du son delaye dans l'eau pure, et trente-deux kilometres avales d'une traite! Rien ne le comble; M. D... riait de mon appetit. La nappe enlevee et le cafe pris, il me permit de m'etendre sur le tapis d'une chambre a coucher. Les lits, les canapes, les matelas, appartenaient naturellement aux officiers. A peine etendu, je dormis les poings fermes. Une inquietude me restait; pourrais-je me lever le lendemain matin? Il y avait la un probleme que l'experience seule pouvait resoudre. A sept heures, le bruit qu'on faisait dans la maison me reveilla. J'essayai de me dresser. Ce ne fut pas sans une certaine difficulte que j'y parvins. Mon officier m'encourageait du geste et de la voix. --La courbature, ce n'est rien, quoiqu'il me semble avoir fait une ample provision de rhumatismes du cote de Glaires; mais c'est le pied qui ne va plus! lui dis-je. C'etait vrai. Il faut avoir ete chasseur ou soldat pour savoir ce que c'est qu'une plaie au talon, a la cheville, au cou-de-pied. Mieux vaudrait avoir un bras casse ou une balle dans l'epaule. Comme disent les marins, on est atteint dans ses oeuvres vives. L'aspect d'une table servie me rendit un peu de force; lorsqu'on se reunit pour le depart, je demandai la permission d'emporter les morceaux de pain qu'on oubliait. Laisser du pain sur une table quand la veille encore j'aurais ete chercher un quart de biscuit en rampant sur le ventre! On me l'accorda, et j'en remplis mes poches. Bien m'en prit. A neuf heures precises, on se remit en route. Toujours les memes ornieres, toujours les memes cailloux, toujours la meme boue! Pendant le premier kilometre, ce fut terrible. Je me trainais; mais enfin le pied s'echauffa, et je retrouvai en partie l'elasticite de mon pas. Les miseres de cette epouvantable route devaient presque me faire oublier les miseres de mon sejour dans l'ile que j'avais maudite. Vers midi, la colonne, qui marchait avec des ondulations de serpent, presentait un spectacle lamentable. On trebuchait, on tombait. Les trainards se laissaient aller sur les tas de pierres. Quelques-uns peut-etre manquaient d'energie, beaucoup manquaient de force. Tous les prisonniers n'avaient pas rencontre a Stenay des capitaines comme les zouaves du 3e regiment. Le besoin faisait dans la colonne autant de ravages que la fatigue. Les retardataires s'en detachaient comme les feuilles mortes d'un arbre que le vent secoue. Ces malheureux etendus par terre, les gardiens accouraient et les frappaient a coups de crosse. Un coup, deux coups, trois coups, jusqu'a ce qu'ils fussent remis sur pied. Autant de coups qu'il en fallait, et, si les coups de crosse ne suffisaient pas, les coups de baionnette venaient apres. La peau fendue, la chair dechiree, on se relevait; mais l'epuisement etait quelquefois plus fort que la douleur. Quelques-uns de ceux qui s'etaient releves retombaient bientot. Les coups et les menaces ne pouvant plus rien sur ces corps inertes, la colonne avec son escorte de sentinelles continuait sa marche. On laissait au peloton prussien qui la suivait le soin de balayer la route. --Elle a ordre de ne rien laisser trainer, me disait un chasseur d'Afrique qui enfoncait ses eperons dans la boue aupres de moi. On m'a raconte que ces malheureux, etendus dans les fosses ou sur les talus du chemin, etaient impitoyablement fusilles par ce dernier peloton, a qui incombait la terrible et supreme police de la colonne. Je n'ose pas affirmer le fait dans sa sanglante brutalite. Traitait-on en deserteurs les prisonniers qui restaient en arriere, et la discipline impitoyable que l'armee prussienne applique aux vaincus apres l'avoir subie elle-meme l'engageait-elle a ne voir dans l'epuisement qu'un pretexte? Je l'ignore; mais ce que je sais bien, c'est que jamais aux etapes prochaines je n'ai revu aucun de ceux qui tombaient, et que des chariots pouvaient recueillir. Nous etions partis a neuf heures. Apres la halte d'une demi-heure qu'on nous accorda vers midi, j'eus quelque peine a me mettre debout. L'un de mes pieds, le pied gauche, avait la pesanteur du plomb. Il me devenait impossible de conserver ma bottine, qui me blessait et m'occasionnait a chaque pas d'intolerables souffrances. Je jetais des regards d'envie sur les talus gazonnes du chemin. Les animaux avaient le droit de s'y reposer. Je voyais au milieu des champs des boeufs etendus dans l'herbe, et il me fallait marcher toujours; n'en pouvant plus, je tombai sur un tas de pierres et retirai ma chaussure. Les soldats prussiens, chausses de bottes excellentes, me regardaient faire, tout prets a mettre le doigt sur la gachette de leur fusil, si j'avais fait un pas dans les pres voisins. L'heure n'en etait pas venue, car je n'avais pas renonce a mon projet d'evasion. Je ne faisais qu'y songer, au contraire, et cette pensee me donnait du coeur. Un sentiment d'amour-propre aussi me soutenait. D'autres, qui ne souffraient pas moins que moi, ne marchaient-ils pas? Et pourquoi un engage volontaire, qui avait passe trois annees sur les bancs de l'ecole de la rue de Turenne, ne ferait-il pas ce que faisaient tant de braves gens ramasses dans les greniers d'un faubourg ou les granges d'une ferme? Et puis n'avais-je pas l'honneur d'appartenir au 3e zouaves, les zouaves au tambour jaune? --Tu clampines donc! me dit en passant un camarade qui me vit assis sur mes cailloux. Je tirai la-dessus ma bottine et me relevai. Je ne souffrais plus. C'etait magnifique; malheureusement au bout d'un quart d'heure il ne restait rien de mes chaussettes de laine; je marchais a nu sur la plante des pieds. Quand on n'en a pas l'habitude, c'est odieux. Vers la tombee du jour, nous arrivions a Damvilliers. Ces chaumieres qui nous indiquaient que le moment de la halte etait venu me parurent superbes; je faisais mon choix en esprit, caressant de l'oeil les plus confortables, lorsqu'on nous dirigea vers l'eglise, tous en masse. La porte s'ouvrit toute grande, on nous y poussa et la porte se referma: nous venions de trouver le gite que nous destinait la discipline prussienne. Il y avait la dans la nef et le choeur huit cents hommes a peu pres. Il pleuvait depuis quarante-huit heures avec des intermittences de rafales et d'averses; il eut fallu un feu de forge pour secher nos vetements. Les poches de mon vaste pantalon etaient pleines d'eau; quand j'y plongeais les mains, il me semblait qu'elles entraient dans le bassin d'une fontaine. Je ruisselais, et nous etions huit cents comme cela, moins des hommes que des gouttieres. --Tant pis! dit un zouave, je lache mon robinet. Il defit sa veste, son gilet, son pantalon, et les tordit comme on fait d'une serviette. Le mot avait fait rire; l'action parut sage, on l'imita. En un instant, le sol de l'eglise fut comme une mare; c'etait la dedans que nous devions nous coucher. Chacun chercha la place ou il devait etre a peu pres le moins mal. Toutes se valaient pour l'incommodite: des dalles de pierre froides pour matelas, des bancs de bois pour oreillers. Le pauvre cure de cette malheureuse eglise nous prit en pitie. Grace a lui, nous eumes un peu de pain et quelques boisseaux de pommes de terre. Il allait et venait parmi nous, les levres pleines de bonnes paroles et nous consolant de son mieux. Une vive clarte penetra tout a coup dans l'eglise; c'etait le bois du bon cure qui brulait. Francais et Prussiens, pele-mele, fraternisaient autour de ce feu, alimente par de nombreuses bourrees: nous trouvions pour une heure des camarades parmi nos ennemis; mais au moment meme ou les soldats prussiens traitaient de leur mieux les pauvres heres qu'ils surveillaient, si un officier survenait, le camarade redevenait soudain le geolier, et pour un mot il passait des amities aux coups de plat de sabre. Je m'etais accroupi devant le feu, auquel je presentais tour a tour mes jambes et mon dos. Des buees sortaient de mes vetements de laine alourdis par l'eau du ciel; mais la pluie mouillait de nouveau ce que le feu avait seche. Cet exercice pouvait durer toute la nuit. Un instant, il me sembla que le calorique l'emportait sur l'humidite; j'en profitai pour rentrer dans l'eglise et y choisir un gite. Deux bancs en firent les frais, et, la fatigue aidant, je m'endormis. Un frisson me reveilla. Le jour filtrait par les ouvertures ogivales ou quelque debris de vitrail restait encore. Un engourdissement general paralysait mes membres. Les deux jambes surtout avaient la roideur du bois. J'abaissai lentement un regard melancolique sur mon pied. Etait-ce bien celui que je possedais la veille? Il eut suffi aux ambitions d'un geant. Il etait enorme, enfle, tumefie. Il fallait cependant le poser par terre. On devait partir a huit heures un quart. Et comment ferais-je, si un apprentissage n'habituait pas mon malheureux pied aux tortures de la marche? Je touchai les dalles timidement par le talon, et par de lentes progressions j'arrivai a le poser a plat. Le pied pose, il fallait se lever; leve, il fallait se mouvoir. Au premier effort que je tentai, j'eus comme un eblouissement. Tout mon corps plia. Pour me donner du coeur, je pensai aux coups de crosse et aux coups de baionnette que l'escorte prussienne tenait en reserve pour les trainards. J'avais encore dans les oreilles le sinistre retentissement de certaines detonations dont la signification pouvait m'etre facilement donnee. Debout au premier signal, je me mis a marcher. Une sueur froide mouilla subitement la paume de mes mains. Il fallait continuer cependant: j'avancai avec la conviction qu'une balle me jetterait bientot dans un fosse. Mais le mouvement, la terreur peut-etre, et aussi cette seve de jeunesse qui fait des miracles, rendirent un peu de jeu a mes muscles; les kilometres succedaient aux kilometres, et je ne tombais pas. La fievre me soutenait. Le mouvement machinal qui me poussait en avant ne laissait a ma pensee aucune liberte. Les paysages que nous traversions m'apparaissaient au travers d'un voile gris. Je me rappelle que des paysans, emus de compassion sur le passage de cette colonne qui se trainait avec des cassures intermittentes et des mouvements d'animal blesse, venaient quelquefois sur les bords de la route placer a notre portee des vases pleins d'eau et des ecuelles de lait. Si l'un des prisonniers, harcele par la fatigue et la soif, s'approchait, les soldats prussiens renversaient les ecuelles et les vases d'un coup de pied, ou bien les officiers, du bout de leurs bottes, se chargeaient de cette besogne feroce, et si le vase de terre se brisait en morceaux, si l'ecuelle de fer-blanc rebondissait de place en place, un rire eclatant ouvrait leurs moustaches. Vers trois heures,--je m'en souviendrai toujours,--en traversant un pauvre village, j'avisai un paysan qui, debout sur le seuil de sa porte, decoupait en petits morceaux une robuste miche de pain. Il en offrait aux miserables qui passaient, j'esperais profiter de cette aumone; mais au moment ou je m'ecartai de la route, la main tendue, le soldat prussien qui me suivait leva la crosse de son fusil et la laissa retomber sur mes reins avec une telle violence, que du coup je me trouvai par terre, etendu sur la face. Cette secousse et cette chute me donnerent la mesure de mon accablement. Je me relevai les mains remplies de boue, sans penser a me rebiffer; je crois meme que je ne tournai pas la tete pour voir qui m'avait frappe. Il y a des heures d'ecrasement ou de l'homme il ne reste plus que l'animal: cet aplatissement de tout mon etre me valut de n'etre pas fusille au coin d'un mur. Il etait sept heures a peu pres quand j'apercus le clocher d'Etain, ou nous devions passer la nuit. Je n'allais plus. Deux ou trois fois, pris d'une lassitude sans nom, j'avais failli me laisser choir sur un tas de pierres; mais j'entendais derriere moi le pas lourd de mon gardien, et une apre volonte de vivre me poussait en avant. La colonne entiere arretee dans la grande rue, le chef du detachement fit ranger les officiers devant lui, et d'une voix glapissante: --Messieurs les officiers donnent leur parole de se trouver demain a neuf heures et demie sur la place du marche? Personne ne repondit. --A demain donc, messieurs, reprit-il, et il s'eloigna. Les officiers se separerent, cherchant un asile au hasard. Il n'avait pas ete question des simples ordonnances. Le soin de trouver un gite nous regardait. Dans l'etat ou m'avait mis cette derniere etape, la question de la distance l'emportait sur toutes les autres. Mes yeux interrogeaient les maisons pour y decouvrir la branche de pin symbolique ou l'enseigne d'une auberge, lorsqu'une main douce me tira par la manche de ma veste. Un jeune garcon qui rougissait etait devant moi. --N'etes-vous pas du 3e zouaves? me dit-il. Et sur ma reponse affirmative: --Ma mere a un frere au regiment, reprit-il; elle serait bien heureuse, si les officiers qui sont ici voulaient bien accepter l'hospitalite chez elle. C'est de bon coeur qu'elle la leur offre. Je me mis a heler un camarade, et, mon capitaine etant prevenu, sept officiers de zouaves et cinq officiers d'artillerie se reunirent chez madame L... Les ordonnances suivaient les officiers, si bien qu'il y avait vingt-quatre personnes dans la maison. C'etait beaucoup, et deja quelques-uns d'entre nous battaient en retraite; mais madame L... avait un coeur de mere. Elle se mit devant la porte, et declara nettement qu'aucun de nous ne sortirait. L'excellente femme! Aucun de nous ne se fit prier, et je donnai l'exemple en me dirigeant vers le grenier, cahin-caha. C'etait non pas une botte de paille qui m'y attendait, mais un matelas, le premier que j'apercevais depuis mon depart de Paris. Aucun produit de l'industrie ne pouvait me paraitre plus beau en un tel moment. Je m'etendis sur la toile rebondissante avec delices et tirai de ma poche cette pipe qui deja si souvent avait ete ma supreme consolation. La fumee s'envolait et le sommeil venait, je crois, quand la porte du grenier tourna sur ses vieux gonds rouilles. --Vous n'avez besoin de rien, messieurs? Ainsi parlait une jeune fille, qui venait de la part de la maitresse de la maison. Elle avait seize ou dix-sept ans, le sourire aimable, le regard doux, un air de candeur qui inspirait le respect. Chacun se leva un peu lentement. Ses yeux nous interrogeaient. --Mademoiselle, dis-je alors, si vous pouviez me procurer des bandes de toile, vous me rendriez un grand service. Je venais de poser mon pied malade sur le bord du matelas. Elle joignit les mains et d'un air de pitie: --Je vais appeler ma mere, reprit-elle, elle vous fera un pansement. Elle disparut avec la legerete d'un oiseau, et, deux minutes apres, madame L... etait aupres de moi, portant a la main un paquet de linge. --C'est donc vous qui etes blesse? me dit-elle en s'agenouillant sur le matelas. J'avais allonge ma jambe que je venais de baigner dans un baquet d'eau. Elle retint une exclamation. Puis d'un air de pitie, en preparant son linge: --Ah! le pauvre pied! dit-elle. Elle essuya une larme du bout de ses doigts, et se mit a me questionner avec une bonte qui me touchait. Tout en parlant, elle roulait des bandes autour de mon pied. Je l'aurais embrassee de bon coeur. --Vous n'avez pas dine? reprit-elle doucement. Je secouai la tete. --Eh bien! descendez avec moi, la table est assez grande pour vous recevoir tous. --Laissez-moi vous remercier et permettez-moi de refuser. --Pourquoi? --Et la discipline? et la hierarchie militaire? Il n'y a pas un pauvre galon de laine sur la manche de ma veste et vous voulez que je m'asseoie a cote des galons d'or. Jamais! Les officiers de zouaves qui me connaissent y consentiraient certainement,--il y a entre les hommes du regiment et dans le malheur commun qui nous frappe une sorte de camaraderie qui a fait presque le niveau,--mais vous avez chez vous des officiers d'artillerie et ceux-la trouveraient deplacee la presence d'un soldat a leur table. --Je n'insiste pas. Je veux cependant que vous ne manquiez de rien. --Laissez faire le fantassin; il se debrouillera. Le pansement etait acheve. J'en eprouvai un soulagement subit. Que benies soient les mains qui m'ont touche! La souffrance eteinte, les choses m'apparurent sous un aspect moins triste. Il y avait encore du bon dans la vie. L'appetit se reveilla, et avec cet appetit la volonte de m'evader.--Dinons d'abord, me dis-je, apres quoi je songerai a mon projet. Deja ragaillardi, je descendis a la cuisine ou j'apercus une fille maigre qui se demenait devant un grand feu. La broche tournait, les casseroles pleines jusqu'au bord mijotaient sur les fourneaux; il se degageait de tout cela une odeur qui me montait aux narines. --Il y aura bien ici un coin pour moi? lui dis-je. --Je crois bien! cria la fille. Et de ses mains agiles elle eut bientot fait de dresser mon couvert sur le coin d'une nappe de toile bise fort propre; plongeant alors la louche d'etain dans la marmite ou fumait le pot-au-feu, elle remplit mon assiette jusqu'au bord. --Avalez-moi ca d'abord... apres vous me direz des nouvelles du reste. Jamais je n'ai mieux dine; mon appetit attendrissait la bonne fille.--Faut-il qu'il ait jeune, bon Dieu! repetait-elle entre ses dents. --Ecoutez donc! deux poignees de son delaye dans de l'eau... et de l'eau ou croupissaient des morts! --C'est une pitie!... et ce sont des chretiens qui permettent ca! --Des chretiens a leur maniere. Elle se mit a rire, puis a pleurer, et s'essuyant les yeux avec le coin de son tablier d'un air de tristesse:--A quoi ca sert-il la guerre? me dit-elle. Je dormis tout d'un trait jusqu'au matin. Les yeux ouverts, entoure de mes camarades qui ronflaient ou s'etiraient, je m'assis sur mon seant, et me mis a reflechir. Je me sentais dispos et en belle humeur. Ou et quand trouverais-je une occasion meilleure pour m'evader? La surveillance semblait s'etre detendue; j'avais dans ma ceinture assez d'or pour etre assure que le concours de quelque habitant du pays ne me manquerait pas.--Ce sera pour aujourd'hui, me dis-je. VIII La chose bien resolue, je descendis de mon grenier. Les officiers s'etaient reunis dans la salle a manger pour faire leurs adieux a la maitresse du logis; je me coulai de ce cote. Madame L... avait les yeux rouges. Sa fille et son fils se tenaient a ses cotes. On etait fort emu de part et d'autre. Savait-on si on se reverrait jamais? Un officier qui frottait sa moustache grisonnante donna le premier le signal du depart. --Merci, madame, et adieu! cria-t-il. Chacun fila vers la porte. Au moment de les suivre, je sentis une petite main qui pressait la mienne. C'etait la jeune fille qui, de la part de sa mere, m'offrait un petit paquet de bandes. Je les serrai dans ma poche, et me trouvai dans la rue sans oser regarder derriere moi. Il etait neuf heures, et l'on devait partir a neuf heures et demie. Il fallait se hater. Je pris au hasard a travers le bourg. Au bout d'un quart d'heure, tandis que de tous cotes on allait et venait, j'avisai un paysan qui comptait des sous devant une porte. Il avait l'air bonhomme et paraissait solide; j'allai droit a lui, et la bouche a son oreille: --Si vous voulez me conduire en Belgique, il y a deux cents francs pour vous. Tout en parlant, j'avais mis sous ses yeux une main ou brillaient dix pieces d'or. Le paysan se gratta le menton, fit tomber ses sous dans une bourse de cuir, me regarda du coin de l'oeil, puis, voyant que personne ne l'observait: --Venez, me dit-il brusquement. Je le suivis. Il marchait d'un air tranquille, et sifflait entre ses dents. Chemin faisant, a travers des ruelles qui me semblaient interminables, nous rencontrions des soldats prussiens qui me regardaient; mais il n'etait pas neuf heures et demie encore, et aucun d'eux ne songea a m'arreter. Le coeur me battait a m'etouffer. Une femme vint qui se mit a causer avec mon guide; je l'aurais etranglee; il ralentit son pas, puis la congedia, et reprit sa course le long des ruelles. Ou me menait-il donc? Il entra enfin dans une maison petite et pauvre, et me pria de monter dans le grenier. --Et vous n'en bougerez que quand vous me verrez. En un clin d'oeil, j'atteignis le sommet de l'escalier, et me jetai dans le trou noir qu'il appelait un grenier. J'attendis la quinze minutes qui me parurent longues comme des nuits sans sommeil. J'ecoutai, l'oreille collee aux fentes des murailles. Un bruit sourd remplissait Etain; il me semblait qu'un corps de troupe etait en marche. Ne s'apercevrait-on pas de mon absence? La porte s'ouvrit, et mon paysan parut. --Il est temps, me dit-il en jetant par terre un paquet qu'il avait sous le bras. Je me depouillai de mon uniforme, veste, large pantalon, ceinture, calotte. Je dus meme me separer de mon fidele tartan. En un tour de main, j'endossai un costume d'ouvrier besoigneux; rien n'y manquait, ni le pantalon de toile bleue, ni le gilet, ni la blouse usee aux coudes et blanchie aux coutures, ni meme la casquette de peau de loutre rapee ou l'on cherchait vainement vestige de poils. Mes pieds disparaissaient dans de gros sabots. Mon guide avait vide deux ou trois bouteilles pour augmenter son courage: il en restait quelque chose, dont sa marche se ressentait; mais la finesse de l'esprit campagnard surnageait. --Et les moustaches? et la barbiche? me dit-il. Une paire de mauvais ciseaux m'aida a faire tomber de mon visage cet ornement qui pouvait reveiller l'attention, et je quittai le grenier. --La pipe et le baton a present, reprit mon homme. J'achetai une pipe de terre que je bourrai de caporal, et me munis d'un fort baton qu'un cordonnet de cuir attachait a mon poignet. --Maintenant, en route sans avoir l'air de rien! ajouta-t-il. Une chose cependant m'inquietait. Dans la ferveur de mon zele et pour me donner l'apparence enviee d'un vieux zouave, au moment de mon depart de Paris, je m'etais fait raser cette partie du crane qui touche au front. Les cheveux recommencaient a pousser un peu, mais pas assez pour cacher la difference de niveau. J'enfoncai donc ma casquette, dont je rabattis la visiere eraillee sur mes sourcils, me jurant bien de ne saluer personne, le general de Moltke vint-il a passer devant moi a la tete de son etat-major. Les plus etranges idees me traversaient l'esprit. Il me semblait que tout le monde me reconnaissait, ceux meme qui ne m'avaient jamais vu. Quiconque me regardait n'allait-il pas s'ecrier: C'est un zouave, un fugitif? J'evitai de rencontrer les yeux des passants. La vue des Prussiens que je croisais dans les ruelles d'Etain me donnait le frisson. L'un deux n'allait-il pas me mettre la main au collet? Par exemple, j'etais decide a me faire tuer sur place. Je m'efforcais d'imiter de mon mieux la tournure et la marche pesante de mon guide. --Ca, me disais-je, Etain est donc grand comme une ville? Nous marchions a peine depuis cinq minutes, et il me semblait que j'avais parcouru deja deux ou trois kilometres de maisons. La derniere m'apparut enfin; un soupir de satisfaction saluait deja ma sortie d'Etain, lorsque sur la route se dessina la silhouette d'une sentinelle allemande qui se promenait de long en large. Mon compagnon me jeta un coup d'oeil expressif; fusille ou libre, la question se posait nettement. Encore trente pas, et nous etions devant la sentinelle, dont la promenade barrait le chemin. Je ne songeai meme plus a fumer. Toutes les facultes de mon esprit etaient tendues vers un but unique: avoir la demarche, le visage, le geste d'un paysan. Le Prussien n'allait-il pas deviner le zouave sous la blouse et croiser baionnette, et, si je faisais un mouvement, se generait-il pour me casser la tete d'un coup de fusil? Les battements de mon coeur me faisaient mal. Mon compagnon sifflait toujours; je l'admirais. Comment faisait-il? Enfin nous approchons, lui sifflant, moi trainant mes lourds sabots dans la boue et balancant mes epaules: nous voila juste en face du soldat; il nous regarde et continue sa marche; nous passons lentement, d'un pas egal et pesant. Il ne m'arrete pas, il se tait. Il m'a donc pris pour un vrai paysan? Quel triomphe! Le reste ne me parait plus rien. La respiration me revient; le paysan cligne de l'oeil, et, comme il me voit rire: --Ah! ce n'est pas fini! me dit-il. Au premier coude de la route nous prenons une allure plus rapide. Bientot apres une voiture arrive au grand trot. --Regardez, me dit mon guide, qui me pousse du coude. Un officier prussien etait assis dans la voiture, les deux mains sur la poignee de son sabre. Un proprietaire du voisinage, desireux de lui plaire, pressait le cheval a coups de fouet. Quoi! des officiers encore apres des sentinelles! La voiture nous atteint et nous depasse. L'officier ne tourne meme pas la tete. Le proprietaire qui lui sert de cocher sourit d'un air agreable. Je suis sauve! Les sabots que portent mes pieds sont incommodes et pesants; ils me genent un peu, et je les perds dans les ornieres quelquefois, mais qu'est-ce que cela aupres des tortures de la veille. Nous marchons d'un pas vif; j'ai rallume ma pipe eteinte, je la fume avec delices. Le pays que je traverse me parait charmant, jamais je n'ai vu nature si belle; les arbres ont une verdure qui rejouit les yeux, les eaux qui courent ca et la invitent a boire par leur fraiche limpidite, le vent est doux, la pluie tiede. A mesure que nous laissons derriere nous les fermes et les hameaux, nous rencontrons sur la route, quelquefois longeant les sentiers a travers champs, des contrebandiers belges et francais charges de hottes d'osier que leurs epaules portent allegrement. Tous profitent du desarroi general pour introduire en grande hate leurs chargements de tabac. Aucun d'eux ne semblait songer aux douaniers. C'etait un metier tout trouve et qui allait a merveille a notre costume. Depuis ce moment-la, si, d'aventure, nous etions accostes par quelque voyageur qui s'avisait de nous questionner, la reponse etait toute prete, nous etions contrebandiers et nous allions en Belgique faire provision de tabac. Cette voiture rapide ou j'avais vu l'officier prussien nous rattrapa. Le proprietaire qui la conduisait, malgre son empressement a servir de cocher a notre ennemi, avait l'air d'un brave homme. Je me hasardai sur la mine a lui demander s'il ne voudrait pas nous prendre avec lui. --Volontiers, repliqua-t-il. Le proprietaire aimait a causer; il ne se gena pas pour nous demander ce que nous faisions et ou nous allions. Le tabac repondait a tout. J'aurais voyage ainsi jusqu'au bout du monde;